La guerre de 1870-71 Pont-Noijelles, p
lutte acharnée. La journée du 3 se termina à notre avantage. La route de Péronne s’ouvrait devant Faidherbe, mais de vagues renseignements lui donnant à croire que le blocus était levé, il ramena son armée en avant d’Arras, sur la ligne Adinfer-Boyelles-Groisille. Il se trompait étrangement.
Le canon de Bapaume avait fait naître, chez les assiégés, l’espoir d’une délivrance prochaine. Hélas, cet espoir disparut avec les derniers échos de la bataille ! Le bombardement, recommencé le 2 janvier après l’arrivée du parc de siège formé à Amiens à l’aide du matériel abandonné dans la citadelle, continuait avec méthode et menaçait de détruire, l’un après l’autre, tous les quartiers de la ville; elle capitula dans la nuit du 9 au 10. L’ennemi ÿ plaça une forte garnison puis se replia sur Amiens.
La prise de Péronne était un fait important. La Somme, de sa source aux environs d’Abbeville, se trouvait au pouvoir des Allemands.
Les charges résultant de l’occupation allemande s’accrurent beaucoup, par suite des mouvements de troupes qui précédèrent et qui suivirent la bataille de Pont-Noyelles et celle de Bapaume. Des régiments survenaient inopinément à toute heure du jour et de la nuit. On a évalué à 30,000 le nombre des Prussiens qui logèrent à Amiens le 22 décembre et le 1er janvier l.
1. Arch. mun. Guerre et invasion 4870-71 . Placard : Ville d’Amiens. Logement des gens de guerre. Afin d’atténuer et de régulariser, par des mesures d’ordre et de contrôle, la charge des logements, les militaires obtiennent des billets de logement pour les maisons déterminées d’après les réquisitions de l’autorité prussienne.
Chaque habitant reçoit une carte, au cachet municipal, indiquant la rue et le numéro de sa maison. Il la conserve tant que sa maison est habitée. Il est tenu de la remettre à l’Hôtel de ville ou à l’agent de la
Si la plupart des officiers, insolents et poseurs, faisaient étalage d’une morgue insupportable, les soldats, qui se montraient généralement polis et tranquilles, réservaient leurs déportements pour les campagnes dans lesquelles ils se dédommageaient de la contrainte que le voisinage des chefs leur imposait dans les villes. Toutefois le tragique événement du faubourg de Beauvais et le drame qui en a été la suite demeureront comme l’ineffaçable souvenir de vengeances implacables.
C’était le jour de Noël. Cinq soldats logés chez M. Parmentier, pâtissier, demeurant route de Paris, se montrent d’une exigence insolente et s’emparent brutalement des matelas de la famille pour passer la nuit. Le lendemain matin, Parmentier, mis en demeure de préparer un repas pour eux et pour cinq camarades qu’ils ont invités à dîner, s’y refuse absolument. « Je ferai le nécessaire pour cinq », dit-il. Une dispute s’engage, au cours de laquelle les misérables se jettent sur lui, le frappent et le blessent, ainsi que sa femme et un garçon pâtissier venus à son secours; ils le terrassent et l’entraînent dans la rue. La cohorte furieuse, grossie de quelques soldats accourus aux cris de la victime, la pousse à coups de pied, à coups de plat de sabre vers l’Hôtel de ville. Parmentier s’affaisse à l’angle de la rue des Watelets; on l’oblige à se relever, on l’accable d’injures! Dans la bagarre un Prussien est atteint par l’arme d’un camarade qui lui coupe deux doigts et la rage s’accroît d’autant plus contre l’infortuné à qui l’autorité militaire devait imputer cet accident! Il est impitoyablement mis au secret pendant douze jours, incarcéré à la citadelle et lâche-
mairie qui se présentera chaque jour chez lui, de manière que la municipalité sache toujours quelles sont les maisons occupées.
Tout habitant qui omettrait la remise de la carte serait taxé, pendant toute la durée de l’occupation, à un logement double de celui auquel il est assujetti.
ment fusillé en plein armistice, sans aucune forme de procès 1 !
« La physionomie d’Amiens n’a pas varié depuis le début de l’occupation, écrit un correspondant du journal L'Abbevilloisy-d2Lns les premiers jours de janvier; les magasins sont presque tous fermés. Les habitants passent leur temps à chercher des nouvelles, dans l’espoir de voir apparaître à l’horizon l’étoile qui les délivrera du joug écrasant qu’ils subissent 2. »
Le voisinage de l’armée du Nord rendait en effet ce joug de plus en plus pénible. Manteuffel établit un préfet de police spécialement chargé de la ville et du département 3. Ce fonctionnaire — le major Schulz — s’attachait à déprimer les esprits, à étouffer toute velléité de révolte4. Le moindre sentiment de dignité nationale lui devenait suspect. La charité qui s’exerçait au profit des blessés français soignés dans les ambulances était un crime qu’il menaçait de punir des cours martiales, si cette charité allait jusqu’à leur fournir les moyens de regagner leurs foyers. C’est ainsi que MM. Bénard-Loffroy et Lécafette furent arrêtés et emprisonnés à
d. Journal d’ Amiens , 27 juillet 1871. La justice prussienne à Amiens. Le cadavre de Parmentier, inhumé secrètement, fut retrouvé dans un talus de la citadelle; les jambes portaient encore la trace des liens qu’on lui avait mis et les mains étaient encore serrées par des cordes derrière le dos. La ville lui fit des obsèques solennelles le 7 février 1872 ; après un service chanté en grande pompe à la Cathédrale, la dépouille de l’infortuné fut portée à la Madeleine, dans la partie du cimetière où reposent les soldats morts pour la Patrie.