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Le Glaneur , 6 octobre 1827. Jadis et aujourd'hui

citadello s’offre, tout d’abord, la lourde porte dorique de l’Ilôtel-Dieu, à côté de laquelle se profile son plus vieux bâtiment d’un beau gothique flamboyant ; plus loin, le clocher de l’église Saint-Leu se détache en vigueur sur la façade latérale de la Cathédrale, qui s’enlève dans un majestueux arrière-plan.

Supposons un coup de baguette magique faisant disparaître les améliorations réalisées depuis cinquante ans et remettant en l’état où elle se trouvait encore, longtemps après 1830, la Venise d'eau douce, que l’antique chaussée Saint-Leu traverse dans toute sa longueur. Aussitôt, dans un tableau sur lequel planent le génie de l’industrie et nos plus précieux souvenirs historiques, nous reverrions, parmi les méandres capricieux de la Somme, l’inextricable réseau des rues étroites et tortueuses, mal pavées, coupées, au milieu, par des ruisseaux ; les cours humides, dans lesquelles l’espace resserré a pressé les rangs, entassé et amoncelé les taudis malsains ; les dangereux abords des canaux, dépourvus de berges et les talus escarpés, plantés, çà et là, de vieux saules; enfin, les vieux ponts de grès qui relient les îlots du populeux archipel.

Nous reverrions la rue des Bouchers avec ses tueries qui, de chaque maison, font un abattoir d’où s’échappent des flots de sang; où des beuglements et des bêlements plaintifs annoncent les angoisses de l’agonie des animaux l, et d’où se répand, dans le quartier, l’odeur âcre et nauséabonde du suif en fusion. Nous reverrions la rue des Tanneurs, à laquelle les hauts séchoirs garnis de lames de persiennes et les longues perches qui supportent les peaux en préparation, donnent une physionomie toute spéciale; et la Veillière, véritable cité dans la cité; et la rue des Rinchevaux,

1. Arch. mun. Délib. du 2 mai 1827. Projet de construction d'un abattoir.

pittoresque entre toutes, avec ses pignons en façade établis sur soubassements en grès formant berge, sans autres issues que les étroites passerelles jetées sur le cours d’eau ; et la rue des Coches, la rue des Clairons, la rue des Majots , la rue du Gros Navet, la rue Tournecoeffe et V impasse des Araignées, que l’on franchissait d’un pas, puis les voieries écœurantes de la Crevasse et de V Andouille; celle-ci, qui n’a pas cent mètres de long, renfermant, dans trente-sept maisons basses et trois cours, près de cent ménages et trois cent soixante-six habitants 1 !

Gomment décrire les amas de maisons ventrues, bossues, déjetées, se portant l’une sur l’autre, quelques-unes avec étage auquel un escalier, hors d’aplomb avec porte sur la rue, donne péniblement accès ; vieilles la plupart, de deux ou trois siècles, aux façades noires, sordides et délabrées ; maisons faites d’armatures de bois, garnies de briques ou de torchis, aux ouvertures pratiquées sans le moindre souci de la symétrie, mais combien pittoresques! Gomment décrire encore les toitures hautes et pointues, et les étages qui surplombent, et les abouts des poutres historiées en corbeaux à tête grotesque, et les fenêtres à coulisses aux châssis garnis, en maints endroits, de papier huilé en guise de vitres !

Peu s’en fallut que la ville basse réalisât, sous le gouvernement de la Restauration, un progrès dont les avantages eussent été incalculables. Les travaux du canal de la Somme, commencés depuis un demi-siècle, avaient été suspendus par les événements. Le séjour du duc d’Angoulême à Amiens et dans notre département, du 15 au 18 octobre 1817, en détermina l’achèvement. S. A. R. promit d’attacher son

1. Arch. mun. I1. Epidémies. Rapport sur l’épidémie de choléra et de suette qui a ravagé, en 1849, une partie de la paroisse Saint-Leu, par le Dr Goze.

nom à l’entreprise. Une loi du 5 août 1821 en octroya la concession à Urbain Sartoris et Cie, moyennant le prix de six millions.

Le canal d’Angoulême, achevé dans un délai de six années, rendit la haute et la basse Somme navigables, au moyen de dérivations et d’écluses, 1 depuis le canal de Crozat, qui joignait l’Oise à la Somme, jusqu’à la mer. Quant à la direction du canal dans la traversée d’Amiens, les ingénieurs et les membres du conseil municipal se trouvèrent partagés. Les uns, répondant aux aspirations de la grande majorité des habitants, le voulaient mener du pont du Gange au pont de Croix, à travers la ville basse. Les autres voulaient la contourner extérieurement, du pont du Gange au pont Saint- Michel. Le premier tracé eût vivifié un quartier très déshérité, qui réclamait du soleil, de l’air et des facilités de communications; le second, beaucoup moins dispendieux, prôné par la direction générale des Ponts et Chaussées, qui y voyait des avantages pour la navigation, obtint la préférence, non pas, comme cela a été dit souvent, en raison de considérations d’ordre privé, mais parce que le génie militaire s’opposa formellement à tout autre tracé L

Tout ce que la ville comptait de misérables, borgnes, aveugles, éclopés, manchots, culs-de-jatte, plus ou moins déguenillés, joueurs de serinettes et d’orgues de barbarie habitait le quartier des Bondes « ch’ Caban », dédale obscur circonscrit entre la place du Don, la rue du Ilocquet, le pont du Cange et la Somme. M. David en a dépeint, d’une façon plus humoristique peut-être que nature, la population qui donnait « à certaines heures l’impression d’une mer agitée2 » :

1. Histoire de la Ville d’Amiens, T. II, p. 404. — Délib. du conseil municipal des 28 septembre 1816, 10 juillet et 22 novembre 1819. — Arch. de la Chambre de Commerce. Reg. aux délib. 1819-1831, passim.

2. Edouard David. Marie-Chrétienne, légende amiénoise en vers patois , précédée d'une notice historique en français. Amiens. Imp. picarde, 1903, pp. 12 et 13.

« Chaque matin elle s’épandait à travers les rues d’Amiens pour demander l’aumône. La rentrée au quartier de tous ces miséreux présentait un tableau unique. Aussitôt, leurs sacs étaient vidés et le pain mis en commun. Solidaires, ils l’étaient non par calcul, mais par instinct, car il n’y avait chez eux aucune combinaison d’intérêt. La matinée avaitelle été fructueuse ? Tant mieux. On mangeait double ration. Les aumônes s’étaient-elles faites plus rares? Tant pis. Les querelles et les disputes inséparables d’un partage difficile naissaient alors, et les querelles, c’était même de la joie. Au plus fort de la tourmente, quand le tumulte était au comble, les serinettes et les orgues de barbarie apparaissaient tout à coup, jetant leurs accords joyeux et bruyants dans ce charivari, et désarmaient les compétiteurs. »

A côté de ces bataillons de la fainéantise et de la bohème qui errent en cherchant aventure, et qui trouvent commode de vivre de la charité publique, la ville basse voit s’entasser, dans le dédale de ses rues, une population ouvrière vaillante et honnête à laquelle l’industrie fournit les moyens d’existence, qui ne ménage au besoin ni ses peines, ni son activité, dont les mœurs généralement paisibles ne sont ni pires, ni meilleures que celles des autres grandes agglomérations ouvrières de l’époque.

Gomme les gens « de la haute », cette population a ses théâtres, salles basses, mal éclairées, plus mal aérées, magasins ou dessous de portes aménagés pour les représentations toujours très suivies des « cabotins » .

Aux « cabotins » on joue surtout des « bouffondries », farces improvisées sur un canevas traditionnel assez restreint, mais développées suivant l’inspiration spontanée de ceux qui font mouvoir les ficelles.,. La « bouffondrie » prend à certains jours l’allure et l’ampleur d’une revue locale autour de laquelle viennent se grouper les critiques,

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les potins et les vœux de la population ouvrière. Le meneur du jeu, cabotin de plus haute taille que les autres, c’est Lalleur ! 1 type de comédie essentiellement amiénois, créé sous la Restauration. Lalleur est jeune, fortement charpenté; il a le visage plein, le teint coloré, la bouche rieuse, la physionomie ouverte. 11 porte imperturbablement le costume du xvme siècle : perruque à longue queue retroussée, chapeau à claque bordé de rouge, habit à la française, jabot, gilet fond blanc à grands ramages, bas blancs et larges souliers ferrés. Voilà pour le physique.

Beau parleur, grand buveur, toujours gai, Lafleur a le mot vif, le tour naturellement goguenard ; il est l’expression de la satire populaire. Inutile de dire qu’il parle picard et exclusivement picard. 11 est prompt à la verte réplique et plus prompt encore au geste décisif du bras ou de la jambe armée d’une redoutable chaussure, contre tous, surtout contre les gendarmes, les « cadoreux », qu’il frappe sans merci, qu’il culbute et qu’il met en fuite, car c’est ainsi que les comédies finissent invariablement. Lafleur est l’acteur principal dans toutes les œuvres du répertoire que les Dumortier, les Clabaut, les Zacharie et autres joueurs se sont transmis jusqu’à nos jours. Si l’affiche porte l’adaptation d’une vraie pièce représentée au vrai théâtre, opéra ou sombre mélodrame, et que Lafleur ne tienne pas le premier rôle, il traversera l’intrigue à chaque acte et mêlera des saillies d’esprit aux plus solennelles répliques.

Il n’est pas de vieil Amiénois qui ne se souvienne de la Plumette , rue de la Plumette, et des Grandes galères, rue Haute-des-Tanneurs, les deux plus importants théâtres de cabotins.

1. H. Daussy. Le patois picard et Lafleur. Mémoii'es de U Académie, 3e série. T. III, p. 271. — E. David. Etude picarde sur Lafleur, lue à la séance des Rosati picards, en novembre 1895. Amiens. Impr. Jeunet, 1896.

IY.

L’état des faubourgs est resté stationnaire pendant les trente premières années du siècle. Ils conservent une apparence rustique qui cadre avec l’allure des habitants. L’aspect misérable des églises, les maisons basses et couvertes en chaume, les mares auxquelles les bestiaux viennent librement s’abreuver, les travailleurs des champs qui circulent, les mœurs simples, le costume, tout donne l'illusion de la campagne.

Le costume des « faubourgtiers » est typique, mais il ne leur est pas absolument particulier, on le retrouve dans les bas quartiers de la ville. Le pinceau humoristique et habile de M. Gédéon Baril en a perpétué à jamais le souvenir. Le costume — celui des jours de fête bien entendu — se compose, pour les hommes, de la veste courte en velours ou en drap, du gilet de patenkort, étoffe rayée de fabrication amiénoise, du pantalon court et d’une casquette, forme béret, en imitation de loutre; pour les femmes, de la jupe courte, du casaquin de couleur toujours différente, sur lequel un « mouchoir de cou », à larges carreaux, forme châle jusqu’à la ceinture, et du bonnet « plironné », à gros tuyaux, bonnet en mousseline unie ou brodée, suivant qu’elles sont plus ou moins fortunées, s’appliquant généralement sur un serre-tête noir, qui fait valoir la richesse de la broderie.

Les hommes affectent une certaine coquetterie à placer de façon ostensible, dans la poche extérieure de la veste, l’étui garni de cuivre qui renferme la pipe. Presque tous portent aux oreilles des anneaux d’or.

Chez les femmes, la croix picarde en or et de longs pendants d’oreilles complètent la toilette de cérémonie. Leur chaussure consiste en de légers escarpins maintenus par les « esclaves », larges rubans noirs qui figurent sur le

bas blanc .les cordons de l’antique cothurne. En tenue de travail un serre-tête blanc ou une « calipette » d’indienne et, plus souvent, un mouchoir de cotonnade coquettement enroulé, qu’on appelle le « casque », remplacent le bonnet plironné et ne laissent apercevoir que deux légers bandeaux terminés par une « papillote » L

Le faubourg de Beauvais est essentiellement agricole. Ses habitants, qui ne communiquent avec la ville que pour la vente des produits de la culture et de la basse-cour, se montrent aussi réfractaires aux habitudes bourgeoises que peuvent l’être ceux des villages les plus isolés 1 2. A l’intersection de la route de Paris et de la route de Rouen se trouve la chapelle très modeste de Saint-Honoré, qui abrite les tombes du duc et de la duchesse d’Harcourt-Beuvron. En confiant leur dépouille mortelle à la garde des Amiénois, la famille a voulu rendre hommage aux sentiments de modération qui animaient la ville dans laquelle ils avaient passé, sans être inquiétés, les plus mauvais jours de la révolution.

Entre le Long-Rang, extrémité ouest du faubourg de Beauvais et de la Hotoie, là où surgiront des quartiers très peuplés, il n’y a que des champs cultivés et des carrières de sable ou de cailloux. L’usine à gaz a été établie depuis sur l’emplacement de la plus importante de ces carrières. Le cimetière Saint-Roch « sans clôture de murs, de haies ou de fossés » 3 subsiste encore, bien que désaffecté, sur une partie de la place qui s’étend actuellement en face de la gare, non loin de la fabrique d’acide sulfurique établie en 1811 et du sombre Bicêtre.

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