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Journal de la Somme, 22 septembre 1827. Supplément

2. Mémoires de V Académie d’Amiens, T. V, p. 427. Creton. Notice sur M. Caumartin.

CHARLES X

Un esprit d’hostilité pénétrait à des degrés différents dans les provinces, à la suite des attaques quotidiennes de la presse libérale contre le ministère. La Picardie n’échappait pas à la contagion, et si partout, dans nos rues, sur le passage du cortège royal, on avait acclamé Charles X \ peu s’en était fallu qu’on ne criât : A bas les ministres!

Ce n’était pas seulement la vague appréhension d’une tentative de retour à l’absolutisme qui excitait l’antipathie à leur égard. Dans certains milieux se produisaient des sujets de mécontentement relevant d’un autre ordre d’idées. La bourgeoisie supportait avec une impatience manifeste le régime qui tendait à la priver, dans les conditions extérieures de la vie sociale, des avantages et des prérogatives que le pouvoir semblait réserver, de parti pris, à une élite privilégiée. Tel avait été notamment le caractère des invitations officielles faites, pour le bal de l’Hôtel de ville en l’honneur du Roi, sur une liste que nombre d’exclusions maladroites rendaient incomplète 1 2.

La dissolution de la Chambre des Députés, bientôt suivie de nouvelles élections, au mois de novembre 1827, fournit aux mécontents l’occasion de faire éclater leur irritation. Cette fois, l’unique programme proposé aux électeurs est le

1. Courrier français. 16 septembre 1827. Lettre de M. Caumartin. « Il est impossible que nulle part la présence du Roi ait causé plus de joie que dans notre ville. »

2. Arch. mun. Invitations au bal donné en l’honneur de Mme la duchesse de Berry. — Sentinelle picarde , 8 mai 1834. « Arrière ces fêtes pleines de morgue où, sous les yeux d’un despote, quelques classes privilégiées se divertissent tristement, » — Arch. de la Chambre de Commerce. Reg. aux délib. 29 août 1825. Le président, M. Lefebvre-Bouchon; se plaint au préfet de ce que la Chambre de Commerce n’a pas été invitée à l'inauguration de l’écluse.

maintien ou le renversement du cabinet de Villèle, et la lutte prend un caractère d’acharnement jusqu’alors inusité, surtout dans le deuxième collège d’arrondissement (Amiens intra mur os) et dans le troisième (Amiens extra muros ), où se dessinait plus nettement l’antagonismé contre la prépondérance des Jésuites dans l’instruction publique, et aussi contre les lois concédées à l’influence ecclésiastique, comme celle qui punissait le sacrilège de peines sévères et celle qui reconnaissait l’existence légale des ordres monastiques.

M. le président Gaumartin l’emporta sur M. Daveluy- Bellancourt, et M. de Dompierre d’Hornoy sur M. Cornet d’incourt.

Le premier collège (Abbeville) et le quatrième (Montdidier et Péronne) renommèrent MM. Blin de Bourdon et Rouillé de Fontaine. Le collège aristocratique du département, à qui le Roi avait donné pour président le marquis de Rougé, l’un des hommes les plus en vue du parti qu’on appelait le parti sacerdotal, céda lui-même à la coalition des modérés réunis aux bonapartistes, en préférant le comte de Gasteja et M. Augustin de Bray au comte Adrien de Rougé et au prince de Groy-Solre. M. du Maisniel fut réélu.

Le double échec des ministériels à Amiens impressionna vivement l’opinion, habituée à voir dans M. Daveluy le favori de Charles X, et dans M. Cornet d’incourt le bras droit de M. de Villèle aux finances. M. Cornet d’incourt avait été plusieurs fois rapporteur du budget ; il avait réorganisé l’importante administration des contributions directes, dont il fut le premier directeur. Sa compétence dans les questions financières en avait fait l’un des orateurs les plus écoutés de la Chambre.

Vulfran Warmé \ jeune littérateur de beaucoup de talent,

1. Warmé (Vulfran Joseph Florimond), né à Amiens le 13 juillet 1797, mort le 11 mars 1835. Cf. Notice biographique extraite de la Revue générale biographique et nécrologique. Paris 1839.

CHARLES X

parent de l’astronome Delambre, avait pris très à cœur le triomphe des idées libérales. Sincèrement dévoué à toutes les causes populaires, admirateur passionné de Jean-Jacques Rousseau, il était républicain, mais républicain moins attaché à la forme qu’à l’objet de ce système de gouvernement, et il consentait à le placer, dans l’état actuel de la France, sous l’égide de la monarchie. Son Pensez-y bien, ses Instructions sur la loi du 2 mai /327, son Dernier mot aux électeurs \ avaient contribué au succès de MM. de Dompierre d’IIornoy et Caurnartin. À défaut de journaux politiques, chacun des adversaires en présence exposait ainsi ses revendications et ses griefs dans des brochures de circonstance, tirées à un grand nombre d’exemplaires.

La presse accentuait partout ses audaces depuis que Charles X avait rapporté les lois de 1820 et de 1821 sur la censure. Les journaux attaquaient ouvertement les institutions royales et ne ménageaient pas les administrations locales dans beaucoup de villes moins importantes que la nôtre. Amiens, au tempérament paisible, n’avait encore aucun organe politique.

Le Glaneur 2 et Y Indicateur de la Somme 3 étaient des feuilles d’annonces. Le Journal de la Somme4 * * * * * * 11 enregistrait

4. Opuscules. Derniers hommages de il/. Vulfran Warmé à ses compatriotes. Amiens. 1835. pp. xx, xxi, 66.

2. Le Glaneur parut en 1819, d’abord imprimé et signé par Auguste Caron. Raoul Machart l’imprima et le signa depuis 1826 jusqu’au 23 juin

1838. Il cessa sa publication le 27 juin 1852. D’abord hebdomadaire, il parut deux fois par semaine, à dater du 12 octobre 1845. C’est dans Le Glaneur qu’ont été publiées les notices illustrées réunies en volume

sous le titre : Monuments anciens et modernes de la Ville d’Amiens.

3. L’Indicateur du département de la Somme, journal hebdomadaire, imprimé par Caron-Berquier, du 8 janvier 1824 au 7 juin 1826.

4. Le Journal de la Somme (nouvelles du département, actes adminis-

tratifs, agriculture, commerce, sciences, arts et littérature, annonces, avis judiciaires et particuliers), a paru chez Caron -Vitet du 6 novembre 1819

au 26 décembre 1829, par cahiers hebdomadaires in-8°.

les événements et ne les commentait pas. Le Miroir de la Somme \ qui s'érigeait en censeur des mœurs publiques, avec la prétention de « fustiger les contemporains de façon originale et piquante », n’eut qu’une existence éphémère.

Aux luttes passionnées de la période électorale de 1827 succéda un calme plat. Vulfran Warmé, type du journaliste actif, entreprenant et inventif, épiait l’occasion de créer un organe du parti libéral. Il fonda la Sentinelle 'picarde 1 2 le 15 février 1829.

« S’efforçant de dégager les ministres de la religion, objet du plus profond respect, dont les services rendus aux familles commandent les égards, de toute solidarité avec les Jésuites et la Congrégation », la Sentinelle picarde se donne la mission « d’empêcher l’hypocrisie et l’intolérance de relever le front et de prendre la place de la vérité et de la justice... 3 »

Ainsi se mêlent des exagérations passionnées aux plus anciennes manifestations de nos luttes politiques. Condamné par la majorité du pays, reconnaissant que son impopularité servait mal la cause du Roi, M. de Villèle se retira dans les premiers jours du mois de janvier 1828. Le cabinet Martignac prit la direction des affaires. Les ordonnances du 16 juin de cette année donnèrent satisfaction au genre de libéralisme dont l’opposition s’inspirait, en renfermant les petits séminaires dans l’œuvre exclusive de la formation ecclésiastique et en interdisant le droit d’enseigner à tout individu qui ne

1. Le Miroir de la Somme, journal des spectacles, des lettres, des mœurs et des arts, a paru, le jeudi de chaque semaine, du 2 mai 1822 au 23 avril 1823.

2. La Sentinelle picarde parut, à dater du 13 février 1829, une fois par semaine. M. Boudon-Caron l’imprima et la signa jusqu’au 14 août 1831. M. Cassagnaux en prit alors la direction qu’il continua jusqu’au 14 mars 1840. La Sentinelle picarde se fondit avec le Journal de la Somme . Elle avait paru deux fois par semaine, du 31 décembre 1831 au 13 février 1833.

3. Sentinelle picarde, 15 février 1829. Lettre à M. le Gérant.

CHARLES X

consentirait point à affirmer, sous la foi du serment, qu’il n’appartient à aucune congrégation proscrite par les lois du Royaume b C’était un coup droit porté aux Jésuites. Saint-Acheul congédia ses élèves à la fin de l’année scolaire et devint maison d’études théologiques, tandis que le titre de petit séminaire passait à l’établissement fondé en 18:22, par l’abbé Padé, dans l’ancienne abbaye de Saint- Riquier.

L’hiver de 1830 fut très rigoureux. 11 fallait remonter aux années 1789 et 1812 pour en trouver un semblable. A la rigueur de l’hiver venaient se joindre la cherté du pain et des objets de première nécessité et une crise industrielle que la crise politique contribuait à aggraver 1 2. C’était là un état de choses alarmant. Les esprits se préoccupaient d’ailleurs plus que jamais de la gravité des événements politiques. Les Chambres se réunirent le 2 mars. En réponse au discours du trône, la Chambre des Députés vota, à la majorité de 221 suffrages contre 184, une adresse au Roi où il était dit que l’accord avait cessé d’exister entre le pays et son gouvernement.

La députation de la Somme se divisa : MM. Caumartin, de Dompierre d’Hornoy, Rouillé de Fontaine et Roulon votèrent l’adresse. MM. du Maisniel, le vicomte Rlin de Rourdon et le comte de Casleja la repoussèrent.

Charles X répondit par une prorogation bientôt suivie de la dissolution de la Chambre des Députés, et, de toutes parts,

1. Lettre pastorale à l’occasion des calomnies répandues contre les prêtres qui dirigent le petit séminaire de Saint-Acheul.

2. Sentinelle picarde, 3 janvier 1830. « Dix mille de nos concitoyens manquent de vêtements, de chauffage et de pain. » — 27 février 1830. « L’hiver, par sa rigueur, a doublé le nombre des malheureux et leurs souffrances. »

Arch. mun. D2 Corresp. 1829-1830, p. 164. 21 janvier 1830. Le maire aux commissaires de la souscription de bienfaisance. « La rigueur de la saison a mis un grand nombre d’ouvriers dans l’impossibilité de travailler et de subvenir aux besoins les plus pressants de leur famille. »

ce furent des ovations en faveur des 221. La Sentinelle picarde prend l’initiative d’un banquet en l’honneur « des quatre » et, pour ce banquet, « le nombre des souscriptions ne devrait être limité que par l’étendue du plus grand local que l’on pourrait se procurer » l.

Les camps étaient nettement tranchés. Une proclamation royale invita le pays à se prononcer, dans des élections nouvelles, entre le gouvernement et les 221, encore au plus vif de leur popularité. La Sentinelle, caractérisant la lutte en deux mots, dit qu’elle mettait aux prises le pouvoir absolu et le système constitutionnel 2.

Les représentants de la Somme rentrèrent au parlement : les quatre partisans de l’adresse élus par les petits collèges 3, les autres élus par le grand collège 4.

A Amiens le président Caumartin recueillit 365 suffrages et M. Daveluy seulement 127. Les candidats de la Sentinelle l’emportaient de 375 voix dans les collèges d’arrondissement et n’en perdaient que 70 devant le collège du département. Ce journal ne dissimula pas sa satisfaction : « le parti prêtre », « la faction jésuitique de Saint-Acheul », « la haute aristocratie terrienne », objets de ses attaques quotidiennes, sortaient amoindris de la lutte 5.

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