Le Glaneur , 17 septembre
2. La Société des bonnes lettres , fondée à Paris le 15 février 1821, tendait à rendre toutes les muses royalistes. Elle comptait parmi ses membres MM. de Chateaubriand, Nodier, deGenoude, Raoul Rochette, etc.
LOUIS-PHILIPPE. 103
naissance du jeune prince qui venait d’échanger le titre de duc de Bordeaux contre celui de comte de Chambord.
Persuadés qu’ils seront moins écoutés s’ils s’attaquent . à la monarchie de juillet au nom des anciennes doctrines autoritaires et aristocratiques, les principaux inspirateurs de la Gazette de Picardie \ MM. de Cacheleu, Cornet d’incourt, le comte d’Allonville, le comte de Calonne, jugent plus efficace de lutter au nom d’une absolue liberté. A l’exemple de la Gazette de France, à la suite de M. de Genoude, leur journal prônera la concession ou le maintien de toutes les libertés politiques. Empruntant aux démocrates leurs idées et leurs formules, il se fera le champion de la plupart de leurs revendications et le suffrage universel figure en tête de son programme : « Repoussant toute restriction au droit de vote, il entrevoit le jour heureux où des élections véritablement populaires rendront à chacun les droits politiques qui lui appartiennent et feront cesser en France tout prétexte de divisions par une éclatante manifestation de la volonté nationale 1 2. »
La tribune royaliste se déclare encore « le champion du droit contre le fait, de la religion contre l’impiété, de la raison contre le délire, de la vérité contre le mensonge, de l’ordre et de l’obéissance aux lois contre la révolution ».
A l’heure où Eugène Yvert inaugure à la Gazette de Picardie, afin de préparer le retour de Henri Y, la campagne qu’il continua ensuite dans Y Ami de l’Ordre et dans Y Echo de la Somme avec une persévérance et une ardeur de convictions qui honoreront à jamais sa mémoire, la Sentinelle picarde opérait, avec Edouard Cassagnaux, une évolution républicaine.
1. La Gazette de Picardie , feuille politique, agricole, commerciale et littéraire, parut tous les mercredis, du 29 septembre 1831 au 1er novembre 1848.
2. Gazette de Picardie. Prospectus et programme de la rédaction.
L’habilude de l’opposition ne tarde pas à engendrer entre MM. Gassagnaux et Yvert une sorte de fraternité d’armes. Leurs procédés de critique vis-à-vis du gouvernement, dont Le Glaneur devient alors l’organe officiel, ne diffèrent souvent ni dans le fond ni dans la forme b Or, tandis que la presse amiénoise inaugure les polémiques acerbes qui n’ont guère cessé depuis, voici qu’une calamité, rappelant
1. A l’occasion des fêtes anniversaires « des trois glorieuses » de juillet
en 1833.
La Sentinelle picarde, 3 août 1833 : « A Amiens, comme partout, le gouvernement n’a pas lieu de se réjouir et il ne doit pas être content de sa journée. Malgré le programme de l’Hôtel de ville, la garde nationale, la troupe de ligne, le peuple enfin, aété d’un silencedésespérant, et si ce silence est la leçon des rois, on pourrait regretter que S. M.
n’eût pas assisté à notre revue. Le feu d’artifice n’a guère produit d’effet. Le juste milieu n’a pas de bonheur... »
. La Gazette de Picardie, 30 juillet 1833 : « Ici, comme à Paris, on a fêté le 28 juillet aux termes du ridicule programme décrété par le juste milieu... Aux croisées quelques drapeaux, emblèmes d’espoir plutôt que de satisfaction, presque point d’illuminations, et à onze heures du soir toute la ville dans son lit. Le feu d’artifice du juste milieu a raté.
» Le 29 n’a pas été célébré ici. »
A propos des pétitions pour la réforme électorale en novembre 1838.
La Sentinelle picarde, n° 5G9 :
« Les pétitions qui circulent dans le département sont accueillies avec faveur. A Amiens, le chiffre des signatures augmente rapidement.
Des officiers, des capitaines de la garde nationale, des électeurs ont signé la pétition avec empressement. La grande colère des journaux ministériels se conçoit. La réforme électorale empêche leurs patrons de dormir... Elle est pleine de vie, elle croît et s’étend... »
La Gazette de Picardie, n° S30 :
« Six cents signatures couvrent les pétitions qui circulent en ville pour la réforme électorale. Ce fait répond aux sarcasmes stupides à l’aide desquels la presse ministérielle s’efforce d’entraver l’élan vraiment national qui se manifeste. Notre département ne tend pas avec moins d’ardeur que les autres à faire réformer un système de monopole, de corruption et de gaspillage. »
louis— Philippe.
les terribles fléaux dont les annales du moyen âge et du xvne siècle ont légué le souvenir, vient afïliger notre population.
Importé d’Asie en Pologne par les armées russes, le choléra avait décimé les principales villes de l’Europe ; capricieuse dans ses allures, différant selon les pays, la maladie, qui déjouait tous les calculs, qui confondait toutes les observations, qui déconcertait tous les savants, régnait déjà à Londres au mois de janvier 1832.
Le 29 mars, le Moniteur signalait l’apparition à Paris du fléau, dont le souffle empoisonné pénétra bientôt dans Amiens. Un cas foudroyant se produisit le 10 avril et, presque aussitôt, l’épidémie sévit avec une intensité incroyable. Pendant six mois qu’elle dura, le nombre des personnes atteintes, dans la ville, fut de quinze cent quarante-cinq et le nombre des décès de neuf cent huit L On ne pouvait s’attendre à rencontrer les signes extérieurs de la piété publique qui, à d’autres époques, soutenaient, relevaient, consolaient l’âme du peuple en des crises semblables. Nous ne sommes plus en 1632. La municipalité ne formule plus de vœux pieux ; le maire ne s’engage plus à accomplir un pèlerinage de pénitence et cependant, en dépit de l’irréligion officielle, Mgr de Ghabons prescrit des prières
1. Arch. mun. I5. Epidémies. — Arch. de la Somme. Choléra 1832. Table de mortalité dans la ville et dans la banlieue d’Amiens.
Dates Malades Décès
Les A cantons
Population
de l’invasion
de la fin de la maladie
hommes femmes
hommes
femmes
d'Amiens . .
10 avril
30 octobre
Saint-Sauveur.
14 mai
15 août
Dreuil
10 avril
15 août
Camon ....
20 avril
22 juillet
Pont-de-Metz .
6 mai
1er août
Longueau . . .
2 juillet
4 octobre
Saveuse ....
25 avril
31 août
publiques à la Cathédrale 1 et inaugure, le 23 avril, la série des processions qui se succèdent pendant tout le mois à l’autel de saint Sébastien. Saint Sébastien avait été autrefois invoqué dans les temps des grandes pestes qui désolèrent la ville.
Chacun accomplit généreusement son devoir 2. On se plut à rendre justice au zèle de M. Thirion de Chipilly, et des autorités locales, constamment empressées à rechercher les mesures susceptibles d’arrêter la maladie ou d’en atténuer les ravages; à la générosité du clergé dans l’accomplissement de son ministère auprès des mourants, au dévouement sans bornes des médecins.
Sur plusieurs points du royaume, les horreurs de la guerre civile se mêlaient aux tristesses de la contagion. Des émeutes éclatèrent à Paris, à Lyon, à Lille. Amiens donnait au contraire l’exemple du respect de l’autorité et de la soumission aux lois, « grâce à la sagesse des habitants que le désordre blesse, à qui tout dévergondage répugne 3 ». Les tentatives de troubles qui affligent d’autres villes y sont sévèrement jugées : « On en blâme les fauteurs et leurs complices avec énergie » 4. Un instinct admirable semble persuader à la classe indigente que ces troubles achèveraient de tarir les sources du travail et qu’ils augmenteraient les privations endurées par elle. Est-il une grande ville qui ait plus patiemment supporté la redoutable crise industrielle de
1. Histoire de la Ville d'Amiens, T. II, p. 340. — Mandement de Mgr l'Evêque d'Amiens à l’occasion du choléra morbus. 5 avril 1832. — Ephémérides picardes , avril et mai 1832.
2. Arch. mun. Délib. du 30 octobre 1832. « Tous les citoyens dont l’administration a réclamé le concours ont fait leur devoir avec un zèle qu’on ne saurait trop louer... Les médecins de cette ville se sont particulièrement distingués. »
3. Gazette de Picardie , 14 décembre 1832. Discours d’installation de M. le préfet Dunoyer.