Sentinelle picarde, 14 février
fonction en 1834, étant mort, le préfet, M. Dunoyer, lui donna d’office, pour successeur, M. Créteil, oncle de M. Edmond Blanc, secrétaire général du ministère de l’intérieur. Cette nomination porta la division dans les esprits.
Le maire se refuse à l’installer ; le préfet insiste, mais l’opinion publique est unanime à blâmer un manque de déférence regrettable pour des habitudes invétérées. On apprend, le H février 1835, que M. Duroyer est révoqué. Son crime? « Avoir défendu en homme de cœur, et comme il était de son devoir de le faire, les privilèges sacrés de la Ville » L
Le sentiment de l’indépendance municipale se réveille aussitôt. Des scènes bruyantes se produisent dans la rue. Le préfet assistait, ce soir-là, à un bal chez M. Henriot, rue Basse-Saint-Martin (rue Flatters). La foule se porte tumultueuse sous les fenêtres des salons et exécute un charivari monstre à l’adresse du fonctionnaire coupable de violer l’usage qu’elle s’obstine à considérer comme l’équivalent de la loi. Au charivari succède une manifestation enthousiaste et sympathique devant la demeure de M. Duroyer. Sans les patrouilles de gendarmerie qui dispersent les attroupements dans la rue Boyale (actuellement rue de la République) ;
1. M. F. Boistel-Duroyer, maire suspendu par ordonnance royale du 1er février 1835, à ses concitoyens. — Amiens, 1835. Imp. Boudon- Caron.
Réponse au mémoire de M. Boistel-Duroyer touchant l'affaire du commissaire de police, par M. Dunoyer, préfet, 28 février 1835. — Amiens, 1835. R. Machart.
Correspondance qui a précédé la suspension de M. Massey , premier adjoint à la mairie d'Amiens. — Amiens, 1835. R. Machart.
Exposé des faits relatifs à la nomination du commissaire de police qui a remplacé M. Monmert à Amiens. — Amiens, 1835. R. Machart.
Narration complainte des événements qui se sont passés à Amiens, à l'occasion de la nomination de M. Créteil aux fonctions de commissaire de police. Air de la complainte du maréchal de Saxe . Mars 1835.
LOUIS- PHILIPPE
sans les charges de cavalerie qui balaient à plusieurs reprises la place Périgord et les rues voisines, la tranquillité se serait difficilement rétablie. Elle faillit être encore troublée le lendemain.
Il se produit alors, dans la presse locale, un débordement d’invectives contre le préfet. La Dunoyade 1 obtient lin succès prodigieux. On se passe de main en main un potpourri satirique plein d’esprit, dans lequel les principaux personnages mêlés aux événements qui agitent la cité sont mis en scène et agréablement tournés en ridicule 2. Les adjoints ne se montrent pas plus dociles que le maire aux injonctions du préfet et c’est après bien des tentatives infructueuses que celui-ci trouve enfin un conseiller municipal complaisant, disposé à installer M. Créteil dans ses fonctions, au risque d’encourir pendant longtemps la réprobation unanime de ses concitoyens.
L’affaire du commissaire de police révolutionna tout Amiens. L’esprit d’indiscipline gagnait même les enfants. Une grave mutinerie éclata au collège royal. Les élèves des deux premières divisions se barricadèrent dans les classes, brisèrent tables et pupitres, déchirèrent leurs livres et mirent le feu aux débris. Le régiment de cuirassiers dut intervenir.
En dehors de l’incident Créteil et si nous exceptons l’agitation causée chez les légitimistes par l’internement à Bicêtre du marquis de Fitz-James, condamné à trois mois de prison pour avoir crayonné un « Vive Henri V » sur les murs de son village 3, aucun événement politique important
1. Gazette de Picardie, 14 avril 1835. La Dunoyade, par M. E. Yvert.
2. Pot-pourri ou notice historique et biographique sur les scènes qui ont agité la bonne ville d’Amiens en Van 1835, sur les individus qui les ont commandées.
3. Gazette de Picardie, 12 juillet 1833, 15 avril 1834. Le marquis de Fitz-James subit la peine de sa fidélité dans les prisons de Bicêtre. Les
ne troubla la douce quiétude des Amiénois de 1832 à 1848. Attachés à la famille régnante dont les joies et les tristesses rencontraient chez eux une sympathie manifeste, ils célébrèrent par des réjouissances publiques d’abord le mariage du duc d’Orléans, puis la naissance du comte de Paris. La catastrophe, dans laquelle l’héritier présomptif du trône trouva une mort prématurée, le 13 juillet 1842, détermina l’envoi de cette adresse du Conseil municipal :
« Sire, le coup affreux qui a frappé la France a retenti vivement au sein de notre Ville : Amiens avait eu le bonheur de recevoir dans ses murs, il y a dix ans, le prince, objet alors de nos espérances, aujourd’hui de tous nos regrets.
» Sire, dans un tel malheur, nous n’avons que des larmes à vous offrir. Puisse l’expression de la douleur publique apporter quelque consolation au cœur de Votre Majesté, à cette tendre mère éprouvée déjà par de si amères angoisses; à cette épouse adorée dont l’avenir devait être si brillant ; à ces jeunes princes qui ne sauront que plus tard tout ce que, eux et nous, nous venons de perdre.
» Le ciel nous doit une compensation, Sire ! Qu’il ajoute à vos années celles qu’il a si cruellement retranchées au prince que nous pleurons. Vivez assez longtemps pour apprendre à votre petit-fils à aimer sa patrie comme vous
personnes les plus distinguées de la ville et du département le visitèrent dans sa réclusion. M. Y vert écrivait alors :
« ... Trois mots crayonnés sur d’obscures murailles,
Ont suffit pour jeter le trouble en vos entrailles.
Vive Henri V, voilà ce qui vous met en quête Et qui vous fait trembler des pieds jusqu’à la tête.
Alors qu’en un carrosse on voit riches et fiers,
Se pavaner, courir les Guizot et les Thiers.
Où trouver les vertus? Où l’honneur peut-il être?
Où nous allons te voir, ô Fitz-James, à Bicêtre !
LOUIS- PHILIPPE
l’aimez, Sire, et comme l’aimait son père; à n’avoir aussi qu’une seule pensée, le bonheur et la gloire de la France » L Cet hommage de condoléances à de grandes douleurs fut suivi d’une cérémonie funèbre à la Cathédrale et, dans la pensée de perpétuer le témoignage de sa sympathie pour la mémoire du prince, la municipalité donna le nom de rue d’Orléans à la rue de Cérisy.
Nous nous faisons généralement une très haute idée de la considération qui s’attachait aux mayeurs et échevins du xve et du xvie siècles, de la dignité de leur vie, de l’autorité morale dont ils jouissaient. Tels apparaissent, au témoignage des survivants de leur génération, un Duroyer, un Lemerchier, un Daveluy, un Péru-Lorel, un Massey et la plupart des magistrats municipaux de leur temps. Tous appartiennent à des familles tenues en estime de longue date et d’autant plus estimées qu’elles sont mieux connues ; choisis parmi les notabilités de la magistrature, de la propriété foncière, de la science et de l’industrie, ils ont joué un rôle prépondérant dans l’existence collective de la commune, en accentuant le progrès inauguré sous le gouvernement de la Restauration. La double administration de M. Duroyer (20 août 1832-12 mai 1835, 1er mai 1839-5 mars 1848), celle du docteur Lemerchier (12 mai 1835-ler mai 1839), marqueront à tout jamais dans les fastes de la cité. Une longue gestion de seize années leur a permis de développer tout ce que donne de puissance un zèle infatigable secondé par l’étude et par une intelligente activité.
Au nombre des plus notables progrès accomplis sous le patronage ou dus à l’initiative de ces édiles figurent, en