DEUXIÈME PARTIE
I. Industrie et commerce. — L’industrie en progrès. — Une première Société industrielle. — Machines à vapeur et métiers à la Jacquart. . — La filature du lin. — Evolution économique. — Expositions des produits de l’industrie départementale. — Négociations pour la construction des lignes ferrées de Paris à la frontière belge et à Boulogne. — Rivalité entre Saint-Quentin et Amiens. — Constitution d’une société pour l’exploitation de la ligne d’Amiens à Boulogne. — Inauguration successive des deux lignes. — Engouement pour les chemins de fer. — Le débarcadère (gare) d’Amiens. — II. Réveil artistique et littéraire. — La Société des Amis des Arts. — Salons amiénois. — Peintres et lithographes : Pierre Thuillier, Charles Porion, Désiré Lebel, Augustin Joron. — Restaurations entreprises à la Cathédrale. — Aimé et Louis Duthoit.
— Théophile Caudron. — La Société d’Archéologie devenue Société des Antiquaires de Picardie. — L’Académie des Sciences, Belles-Lettres et Arts. — Mouvement littéraire. — La musique en honneur. — La Société philharmonique. — III. Atténuation de l’hostilité du gouvernement à l’égard de la religion catholique et de ses ministres. — Construction de plusieurs églises. — Le temple de la religion réformée. — L’enseignement primaire municipal est chrétien. — IV. Amiens ne se désintéresse pas des luttes parlementaires. — Elections législatives de 1834, 1837, 1839.
— Succession politique du président Caumartin. — Le Journal de la Somme. — Pétitions réformistes. — Le banquet réformiste du 5 décembre 1847. — Révolution de février 1848.
Deux choses ont surtout contribué à l’expansion de la ville de 1830 à 1848 : la prospérité commerciale et l’établissement du chemin de fer.
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L’industrie était partout en progrès, mais il importait de secouer la torpeur de nos fabricants. A cette condition seulement ils soutiendraient avec avantage la lutte engagée par de redoutables concurrents. La Société industrielle *, créée sur l’initiative de la municipalité et de la Chambre de commerce, n’eut pas d’autre but. Ses statuts furent approuvés le 12 avril 1836 et elle inaugura les cours gratuits dans lesquels les ouvriers apprenaient le maniement du métier à la Jacquart ; elle encouragea les frères Pottel, les premiers constructeurs d’appareils à vapeur établis à Amiens, dans le bâtiment de l’ancienne église Saint-Sulpice.
Un premier moteur à vapeur fut établi en 1832. 11 y en avait dix-huit en 1838 et le nombre en augmenta rapidement 1 2. On comptait cent quatre-vingts métiers à la Jacquart en 1837 et plus de mille en 1840.
La filature de coton tendait à disparaître, remplacée par la filature de laine peignée qui offrait plus de bénéfice 3, et la filature du poil de chèvre, pour laquelle notre manufacture était restée trop longtemps tributaire de l’étranger, venait d’être introduite par M. Grignon dans ses ateliers de la rue de Guyenne 4, lorsque la filature du lin prit à son tour de l’importance. Des circonstances regrettables ayant
1. Statuts de la Société industrielle du département de la Somme. — Amiens, imp. de Ledien fils, 1838. Ces statuts furent adoptés dans la séance générale du 23 octobre 1838, pour remplacer ceux approuvés par le préfet, le 12 avril 1836.
2. Arch. de la Chambre de Commerce. Statistique et situation industrielle en 1838. Lettre de M. Coquerel, ingénieur des mines, du 16 février 1838. — Société industrielle du département de la Somme. Distribution des prix, p. 13.
3. Arch. de la Chambre de Commerce. Rapport sur la situation agricole et industrielle de la circonscription de la Chambre de Commerce d'Amiens à la fin de 1841.
4. Rapport de M. Delahaye-Martin au nom de la commission administrative de la Société industrielle sur le concours .ouvert pour la filature par la mécanique du poil de chèvre, en 1838.
fait bénéficier les Anglais des avantages de la machine à filer le lin perfectionnée par Philippe de Girard, ceux-ci interdisaient sous les peines les plus sévères l’exportation des métiers dont ils entendaient conserver le monopole. M. Maberly, mettant de côté tout scrupule de nationalité, n’hésita pas, dans l’intérêt général, à doter notre ville d’une source de richesse encore ignorée en France. La Société linière Maberly et Gie, créa en 1838 l’usine du faubourg de Hem. Thomas Morsden, constructeur à Manchester, fabriqua sur place les métiers qu’il lui était interdit d’importer d’Angleterre et, pour faire venir en contrebande ceux que MM. Marest et Gosserat lui commandèrent pour leurs ateliers de Saleux, il conclut un marché avec des fraudeurs de profession qui réussirent à les rendre à destination démontés et cachés à fond de cale dans des sacs de charbon ou des balles de coton. Des ouvrières irlandaises vinrent conduire les métiers et en apprirent le fonctionnement aux Picardes. En 1847, la filature comprenait, à Amiens, 47,938 broches : 35,726 pour la laine, 1,800 pour le coton et 10,412 pour le lin L
Si MM. Cosserat, Grignon, Fevez, Henriot, Lefebvre, Mollet, Ponche, Renard-Dorville et d’autres eurent alors le mérite de prendre la tête du mouvement et de donner le signal de la marche en avant, c’est en partie à notre première Société industrielle, dont l’existence fut courte cependant, que revient l’honneur d’avoir donné les moyens de les suivre, à d’autres qui l’auraient tenté peut-être, mais qui auraient succombé sur la route du progrès 1 2.
La transformation du vieil outillage et les nouveaux procédés de fabrication donnaient un intérêt considérable aux
1. Arch de la Chambre de Commerce. Statistique industrielle en 1847.
2. Compte rendu par M. Lecocq-Jourdain, secrétaire de la commission administrative de la Société industrielle des travaux de la Société pour l’année 1837-38;
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expositions nationales qui se succédaient périodiquement à Paris, depuis le premier essai tenté en 1798. Elles étaient fécondes en résultats. Toutefois les Amiénois donnaient la préférence aux expositions locales. Outre qu’ils se déliaient de la divulgation de leurs méthodes de travail, ils aimaient à se prononcer sur le mérite des produits fabriqués sous leurs yeux et protestaient « contre le despotisme parisien b1, bien différents en cela de leurs redoutables concurrents de Reims, de Roubaix et de Saint-Quentin.
Les expositions départementales organisées à Amiens en 1835, 1836, 1840 et 1845 2 eurent un plein succès. Toutes les industries rivalisèrent d’ardeur pour y figurer avec avantage. On ne comptait pas moins de 73 exposants, pour la ville et la banlieue, à celle de 1845. Le rapport du jury, rédigé par M. Vulfran Mollet, passe en revue ce qu’il appelle, non sans raison, les chefs-d’œuvre de l’industrie du département de la Somme : les tissus variés de MM. Ilenriol, Adéodat Lefèvre et Cie, Mollet-Warmé, Renard-Dorville ; les tapis de M. Henri Laurent ; les produits des fdatures de lin de la Société anonyme, de MM. Marest et Cie, de Saleux, et Sydenham, de Rouval-lès-Doullens; ceux des teintureries de MM. Fleury, Hubault et Bertrand ; la serrurerie du Yimeu, la bonneterie du Santerre, les linges de table unis et damassés de M. Deneux, d’IIallencourt 3.
1. Journal de la Somme 11 juin 1845 : « C’est avec peine que l'on a remarqué à la dernière exposition de Paris, l’absence de presque tous nos industriels. A quelques rares exceptions près, Amiens n’y figurait pas. Le public accuse la fabrique d’Amiens d’impuissance et la condamne. »
2. Exposition des produits de l'industrie et des arts dans la ville d'Amiens, 1835. Catalogue. Amiens, Boudon-Caron. — Exposition des produits de l’industrie et des arts dans la ville d’Amiens, 1836. Catalogue. Amiens, Boudon-Caron. — Exposition des produits de l'industrie du département de la Somme , ouverte à Amiens le 24 juin et close le 20 juillet 1840. Rapport du Jury. Amiens, Caron-Vitet.
3. Exposition des produits de l'industrie du département de la Somme en 1845. Rapport du Jury. Amiens, E. Yvert.
Une idée essentielle domina pendant des siècles toute la vie industrielle amiénoise ; c’était l’idée de famille, avec son cortège habituel d’avantages moraux et matériels que personne ne lui a jamais sérieusement contestés. Passant brusquement de cette production familiale à l’industrialisme à outrance, notre manufacture subit des modifications profondes. L’avènement du machinisme, avec la division du travail poussée aux extrêmes limites, transforma la condition de l’artisan. Non content de diriger, comme par le passé, la fabrication et la vente des produits, le fabricant absorbait la main-d’œuvre tout entière. Rassemblant les travailleurs dans de vastes locaux, il les soumettait à une discipline sévère et décuplait la production au détriment de la liberté. Ainsi décuplée, la production imprima au commerce un essor que l’établissement simultané des voies ferrées devait activer au delà de toute prévision.
L’événement capital de notre histoire, sous le règne de Louis -Philippe, est, en effet, l’inauguration du nouveau mode de locomotion qui,
D’Amiens à Lutèce,
Efface la distance à force de vitesse L
Dès 1825, Georges Stephenson avait expérimenté, à Darlington, ville du comté de Durham, un chemin de fer pour le transport des voyageurs et des marchandises, sur des chariots (wagons) mûs par des locomotives à vapeur. Trois ans plus tard, la France inaugurait une première ligne ferrée dans le bassin houiller de Saint-Etienne. Celle qui relia Manchester à Liverpool, en 1880, marqua un progrès considérable.
L’Europe entière prenait intérêt à ces nouveautés. Le génie de l’homme n’avait pas encore réalisé semblable
1. Cf., p. 203, la Description d’Amiens , de Saint-Albin Bertille.
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conquête sur le temps et sur l’espace. Il était possible d’entrevoir, dans « les routes de fer », avec un instrument puissant de civilisation, une source de richesse pour le commerce et l’industrie. Tout ce qui s’y rapportait passionnait l'opinion.
L’exhibition, à Amiens, en 1831, d’une locomotive miniature, actionnant plusieurs wagons sur des rails, obtint un grand succès de curiosité dans les salons et dans les établissements d’éducation. Les enfants admis à contempler cette petite merveille en furent si impressionnés que, devenus les vieillards de maintenant, ils aiment à en rappeler le souvenir.
Quelques députés demandèrent à la tribune que la France ne se laissât pas trop devancer dans cette étonnante perspective ouverte à l’activité humaine. On les traita de téméraires et d’utopistes. Ce ne fut pas sans difficulté que les représentants du pays consentirent à voter, le 27 juin 1833, un crédit dérisoire de cinq cent mille francs pour étude » et exécution de chemins de fer. Ce crédit permit cependant au corps des ponts et chaussées de dresser un projet de cinq grandes lignes qui rayonneraient, de Paris, sur Lille, Le Havre, Strasbourg, Lyon et Bordeaux. Le chiffre de la dépense, évaluée à un milliard, effaroucha les espritstimides; ils regardaient l’entreprise comme absolument irréalisable; mais, tandis que l’administration étudiait des plans gigantesques, sans oser en demander la réalisation, un homme d’initiative, le banquier Pereire, obtint la concession d’une ligne de Paris à Saint-Germain et la termina en deux années, 1833-1837.
Selon l’expression d’un ingénieur de ce temps, la ligne de Paris à Saint-Germain ne fut qu’un joujou ; un joujou qui apprit aux Français l’utilité des chemins de fer et qui fut, en réalité, le germe expérimental d’où notre vaste réseau ferré devait émaner.
Le gouvernement déposa, le 13 février 1838, le projet de
loi qui autorisait la création de sept grandes lignes partant de Paris et aboutissant : 1° a la frontière de Belgique avec embranchement sur Calais ; 2° au Havre ; 3° à Nantes ; 4° à la frontière d’Espagne ; 5° à Toulouse ; 6° à Marseille ; 7° à Strasbourg. Le ministère se déclarait partisan de la concession des travaux à des compagnies privées, subventionnées par l’État. La Chambre recula devant l’énormité de la dépense. Le projet ayant été repris quatre ans après, sous une autre forme, la loi du 11 juin 1842 en autorisa l’exécution. On se mit. immédiatement à l’œuvre.
Le département de la Somme et la ville d’Amiens, en particulier, avaient tout intérêt à solliciter le passage des lignes appelées à resserrer les liens de l’alliance qui existait entre la France, la Belgique et l’Angleterre et à réunir en un puissant faisceau industriel Paris, Londres, Bruxelles. Par les routes qui y convergent, par le canal de la Somme qui y passe, Amiens se trouvait désigné pour devenir un centre important de la double ligne de Paris à la frontière de Belgique et au port d’embarquement pour l’Angleterre. Néanmoins, le tracé Paris-Lille-Calais, via Amiens, devait être très combattu. On lui opposa le tracé Paris-Lille-Calais, via Saint- Quentin. Les villes rivales n’épargnèrent rien pour réussir. 11 faut lire, pour s’en convaincre, les consultations, les mémoires politiques, les mémoires statistiques publiés de 1837 à 1842 h
Saint-Quentin faisait valoir l’importance de ses manufactures, la richesse de la vallée de l’Oise; Amiens, la prospérité et la variété de ses industries, le chiffre de sa population, double de celle de Saint-Quentin.
Cambrai plaidait la cause de Saint-Quentin ; Arras, Abbeville, Boulogne, la cause d’Amiens. »
1. Henri Macqueron. Bibliographie clu département de la Somme précitée. Nos 2246 à 2263.
LOUIS-PHILIPPE
Le tracé par Amiens présentait de réels avantages : parcours moins long, en conséquence moins dispendieux, pentes plus douces, exécution plus aisée. Le gouvernement lui donna la préférence dans le projet de 1838 et dans celui de 1842, se conformant, en cela, aux décisions du Conseil municipal 1 et de la Chambre de commerce 2 de la ville, du Conseil municipal de Lille, du Conseil général des ponts et chaussées, des commissions départementales d’enquête. La loi du 11 juin 1842 consacrait le tracé via Amiens pour la ligne du nord (de Paris, à la frontière de la Belgique), mais elle laissait indéterminé le point du littoral de la Manche sur lequel la ligne vers l’Angleterre serait dirigée.
On apprit, sur ces entrefaites, qu’une société de capita-
1. Arch. mun. Délib. des 4 et 13 décembre 1833. — Ville d’Amiens. Chemin de fer. Séance du 6 janvier 4836 à l’Hôtel de ville d’Amiens. Demande au ministre que le chemin de fer passe par Amiens. Amiens, R. Machart.
2. Chambre de Commerce d’Amiens. Projets de chemin de fer de Paris à Lille avec embranchement sur Valenciennes. Amiens, Caron-Vitet, 1835, pp. 5 et suiv. : « Suivant la déposition de MM. Joly et Bauchart, on fabrique annuellement à Saint-Quentin 800 à 850,000 pièces de tissus de coton, dont la valeur est de 38 à 40 millions. Suivant M. Robert Belin, il faut ajouter à cette somme, pour les toiles, 7,700,000 francs. En tout de 45 à 47 millions. »
Ibidem. L’état des produits de la fabrique d’Amiens, déposé par MM. Jourdain-Herbet, à la même enquête donne le chiffre de 39,135,000 fr.
Les tissus de Beauvais, Mouy, Roubaix, Reims, que le commerce d’Amiens achète écrus pour les revendre teints, apprêtés, en grande partie imprimés, ne sont compris dans cette somme que pour la valeur des teintures, apprêts, impressions. Ils emploient cependant des capitaux et fournissent matière au roulage. Il convient donc d’ajouter à la somme cidessus celle de 5,500,000 fr. et le total sera de 44,635,000 fr.
Il reste à ajouter les produits de la fabrique d’Abbeville et ceux des fabriques rurales; Abbeville fournit au moins 400,000 fr. de draps, tapis, calicots, toiles. Les campagnes fournissent pour près de 400,000 fr. de sacs, de toiles d’emballage, de bas d'estame et autres objets tricotés au métier.
listes français et anglais, présidée par le baron de Rothschild, venait d’obtenir la concession de la ligne du Nord, et que le gouvernement n’était point éloigné d’accepter Calais comme point terminus d’une bifurcation se reliant à la ligne de Paris à Bruxelles, entre Arras et Lille, vraisemblablement à Carvin.
Amiens et Boulogne, qui se trouvaient sacrifiés, concertent alors une action commune auprès des pouvoirs publics. MM. Alexandre Adam, maire de Boulogne, Louis Fontaine et Frédéric Sauvage, multiplient les démarches, d’accord avec MM. Duroyer, maire d’Amiens, Vulfran Mollet, Cosserat et Henri Hardouin. Une pétition, réclamant le tracé par Amiens, avec Boulogne comme point terminus , se couvre de signatures b Parmi les députés de la région, MM. Blin de Bourdon, de Beaumont, Caumartin, Gaulthier de Rumilly, se distinguent par le zèle qu’ils déploient1 2.
Il importait d’appuyer les démarches par la formation d’une société capable de solliciter la concession de la ligne. Un capital de quinze millions était nécessaire. La souscription à des actions de cinq cents francs, ouverte le 12 avril 1843, en produisit plus des deux tiers dans l’espace de quelques jours et M. Adam se chargeait de trouver le surplus en Angleterre. Le Conseil municipal d’Amiens souscrivit un million et garantit un intérêt de 4 % aux deux millions souscrits dans la ville. Boulogne réalisa le chiffre invraisemblable de sept millions! Abbeville se montra moins empressé et s’attira un trait acéré dans les colonnes du Glaneur 3 :
1. Les habitants d'Amiens à MM. les membres de la Chambre des Députés. Pétition du 8 avril 1843 pour le passage par Amiens du chemin de fer de Paris à la mer. S. 1. n. d. 4 p. in-4°.
2. Académie des sciences , belles-lettres et arts du département de la Somme. Embranchement d'Amiens à Boulogne. Rapport présenté par une commission spéciale le 9 avril 1843. Evaluation de la dépense et des produits de l’exploitation.