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Le Glaneur , 29 avril 18i

LOUIS-PHILIPPE

« La souscription d’Abbeville se réduit à une misérable somme de trente mille francs. Nos sages voisins, leurs riches propriétaires à grand’portes, habituellement fermées, ne devraient pas oublier que, dans le vaste mouvement imprimé à la France, toute cité qui n’avance pas recule. »

Les principaux bailleurs de fonds se réunirent le 26 septembre, sous la présidence de M. Adam, afin de discuter les statuts de la Société anonyme projetée pour V exploitation de la ligne d'Amiens à Boulogne. Le siège social devait être à Amiens. Le conseil provisoire d’administration, chargé de toutes les négociations pour obtenir la concession, se composa de cinq membres : deux Boulonnais, MM. Adam et Fontaine; deux Amiénois, MM. Duroyer et Morgan de Belloy ; un Abbevillois, M. Vayson, auxquels M. Henri Hardouin fut adjoint, à titre de conseil et de secrétaire K Les travaux de la ligne du Nord, de Paris à la frontière belge, étaient déjà en pleine activité; les terrassements et les ouvrages d’art, entre le chef-lieu et la limite du département de la Somme, étaient menés très activement, lorsque la loi du 26 juillet 1844 combla les vœux de nos concitoyens en autorisant la concession tant désirée de la ligne d’Amiens à Boulogne par Abbeville ; concession accordée, le 1 o octobre de la même année, à la Société Adam et Cie, fusionnée avec la Société Laffitte, Blaunt et Gie, au capital de trente-sept millions cinq cent mille francs.

L’ingénieur Bazaine, qui dirigeait les travaux de la ligne du Nord dans une section de la traversée du département de la Somme, fut chargé de l’exécution de celle d’Amiens à Boulogne, dont les études étaient déjà faites. Nous lisons dans le rapport de cet ingénieur aux actionnaires, le 23 octobre 1845 : « Les mesures sont prises et les engagements sont

1 . L'acte de constitution de la Société a été passé les 27 et 29 septembre et 3 octobre 1843, par devant Me Bazot, notaire à Amiens.

contractés pour qu'on puisse exploiter, à la fin de 1846, la section d’Amiens à Abbeville. Tout porte à croire que la ligne sera livrée au public au mois de mai 1847. » L’achèvement, entre temps, de la ligne de Paris à la frontière de la Belgique, stimula l’activité de M. Bazaine. Un premier convoi d’essai et d’exploration parcourut la section de Paris à Amiens, le 15 février 1846. Les ingénieurs et M. Bazin, du Mesnil-Saint-Firmin, avaient pris place dans ce train composé de la locomotive et de son tender avec un « wagon-diligence ». Parti de Paris, à huit heures du matin, arrivé à Clermont vers onze heures, le train s’arrêta longtemps à Breteuil, où un déjeuner fut servi aux voyageurs. Il parvint à destination vers cinq heures. Un léger accident survenu à la machine, avait retardé la marche. Les populations accouraient sur le passage du convoi. Plus de quinze mille personnes s’échelonnaient, de Longueau à Amiens, sur la crête des tranchées L L’inauguration solennelle eut lieu le 14 juin. Bruxelles, Lille, Valenciennes, Douai, Arras, Amiens organisèrent de grandes fêtes. Le duc de Nemours et le duc de Montpensier, venus la veille à Amiens, par train spécial, furent reçus avec tous les honneurs de circonstance. Une salve d’artillerie salua l’entrée en gare du train princier. Il y eut, le soir, un bal extrêmement brillant dans la salle de spectacle. Le lendemain, à l’issue de la messe militaire, à la Cathédrale, les princes passèrent la revue de la garde nationale, puis ils furent invités à monter dans le convoi qui leur était destiné, et qui précédait de quelques instants deux trains de vingt-cinq et de vingt-huit wagons, dans lesquels se trouvaient les douze cents invités de la Compagnie du Nord : ministres, pairs, députés, diplomates, savants, artistes,

1. Le Glaneur , 17 février, 13 et 16 juin 1846. — Gazette de Picardie, 17 juin 1846. — Journal de la Somme, 17 février, 14 et 15 juin 1846.

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hommes de lettres, fonctionnaires et notabilités financières. On se rendit ainsi à Lille et à Bruxelles.

Le service régulier des voyageurs commença le 22 juin. Quatre trains étaient mis en route, chaque jour, entre Amiens et Paris (durée du trajet : 4 heures 40 minutes) et deux trains entre Amiens et Lille (durée du trajet : 4 heures 50 minutes) L

Trois semaines après, un terrible accident causa la mort de vingt personnes. Le train, parti d’Amiens pour Lille à midi venait de dépasser Arras et s’engageait dans la vallée de la Scarpe, quand un déraillement se produisit, par suite de l’affaissement de la voie. Le choc fut effroyable. Les wagons se brisèrent; plusieurs disparurent, précipités dans une tourbière du marais de Fampoux. La catastrophe causa partout une émotion profonde. On accusa le gouvernement, qui avait autorisé la circulation sur des voies insuffisamment éprouvées, et la Compagnie du Nord, à cause de l’organisation encore incomplète du service. Plusieurs Amiénois se trouvaient dans le train et furent heureusement épargnés.

La Gazette de Picardie constate que les découvertes les plus ingénieuses de la science imposent de cruels sacrifices à l’humanité, et que les avantages de ces découvertes sont trop souvent compensés par les calamités qu’elles engendrent.

La section de la ligne de Boulogne, comprise entre Amiens et Abbeville, fut livrée au public le 15 mars 1847. La voie qui se» détachait de celle du Nord derrière l’église Sainte- Anne, démolie depuis, s’engageait sous la chaussée de Noyon, débouchait dans les fossés des anciennes fortifications, qu’elle suivait le long des boulevards, traversait souterrainement l’esplanade de la porte de Paris et le bastion

1. Premier horaire : départ d’Amiens pour Paris : 6 h. du matin, 10 h. 55, 4 h. 10, 6 h. du soir; de Paris pour Amiens : 7 h. du matin, 10 h., 12 h., 4 h. du soir.

Prix des places : première 15 fr. 30, seconde 12 fr. 50, troisième 8 fr. 50.

de Longueville, échancrait la Fontaine des Frères et se continuait, à travers les marais, au sud de la promenade de la Hotoie. Le train d’inauguration parcourut les quarantecinq kilomètres qui séparent Amiens d’Abbeville en quarantecinq minutes, et les contemporains de s’écrier :

« Prodigieuse conquête de l’intelligence sur la matière. L’homme dévore l’espace! Nos enfants vivront dix fois la vie de leurs pères; cent fois peut-être ! Quel terme assigner à cette puissance terrible, dont la force est l’infini et que l’humanité a su dompter, soumettre à ses lois, asservir à ses usages 1 »

On n’a pas assez d’éloges pour le matériel roulant, le plus perfectionné que l’on ait encore vu : « Songez donc! les voitures de première classe ont deux lampes, des petits rideaux en guise de garde-vue, des panneaux en acajou et autant de patères que de places ! ! ! 2 »

Au « débarcadère » provisoire installé sur l’emplacement du pavillon de la petite vitesse, les deux compagnies du Nord et de Boulogne substituèrent, à frais communs, en 1 847, la double gare, avec portique monumental, bâtie entre la rue de la Neuville et l’esplanade de Noyon, que nous avons vu transformer en 1902-1903 et qui a été l’un des premiers édifices importants construits avec cette destination spéciale.

L’installation, à Longueau, d’une ligne de raccordement, que l’on croyait destinée au transport des houilles expédiées de Valenciennes sur Paris, provoqua de légitimes réclamations, quand la Compagnie du Nord entendit obliger les

1. Ville d'Amiens. Boulevard du Mail et bastion de Longueville. Projet d’un tunnel sous la place Longueville, par J. Herbault. 15 décembre 1845. Amiens, Alfred Caron. — Ville d’Amiens. Boulevard du Mail et bastion de Longueville. Projet de tunnel. Résumé des propositions et observations de J. Herbault , architecte . Amiens, Alfred Caron. — Arch. mun. Délib. du 17 janvier 1846.

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