‹ Histoire de la ville d'AmiensChapitre 88 sur 197 · Arch. mun. Délib. du 25 mai · texte numérisé non relu

Arch. mun. Délib. du 25 mai

4. Le Franc-Picard, 29 avril 1835. « A Amiens, la littérature et les

arts sont très peu cultivés Amiens est en retard. Cette ville tiendrait-

elle essentiellement à ses vieilles habitudes, à ses vieilles coutumes? »

Le Franc-Picard, journal hebdomadaire imprimé et signé par Ledien fils. Le premier numéro parut le 31 décembre 1834 et le dernier, le 30 décembre 1835.

5. Betz (Alexandre Eugène Joseph, comte de), né à Beauchemin (Jura), le 22 mai 1800.

LOUIS-PHILIPPE

dans les vues de M. de Bctz, MM. d’Allonville, Caumartin, Gheussey, de Chipilly, Dauphin, Decaïeu, Le Prince, de Mons et Rigollot associèrent leurs aspirations vers les nobles jouissances de l’esprit et fondèrent la Société des Amis des Arts du département de la Somme, le 20 novembre 1835 L Développer l'émulation des artistes et les encourager, tel était le double but de cette louable association qui recueillit aussitôt l’adhésion des villes du département et d’un grand nombre de souscripteurs. Ce fut le point de départ d’une sorte de résurrection de l’Amiens d’autrefois dans la gloire de ses institutions et dans la séduction de sa Cathédrale.

Désireuse d’initier le public au progrès des arts en facilitant aux jeunes peintres la vente de leurs tableaux, la Société des Amis des Arts institua un Salon annuel. Le Salon ne devait pas seulement être la réunion de quelques œuvres locales appelées à briller d’un éclat relatif dans un cercle très restreint, il devait mettre nos artistes picards en présence des maîtres, dont le talent avait déjà reçu la consécration de la critique à Paris ou ailleurs.

Le premier Salon amiénois ouvrit ses portes au mois de juillet 1836. Il eut un réel succès, auquel contribua la participation d’IIorace Yernet, d’Ysabcy et d’Eugène Delacroix. Les expositions se succédèrent depuis périodiquement à l’Hôtel de ville, plus ou moins brillantes, plus ou moins artistiques, trop souvent envahies par la médiocrité. La Société des Amis des Arts achetait, chaque année, un certain nombre de toiles qu’elle distribuait à ses souscripteurs par

1. Statuts de la Société des Amis des Arts du département de la Somme adoptés dans la réunion du 20 novembre 1835 , approuvés par le ministre de l'intérieur, le 9 janvier 1836. Amiens. Boudon-Caron.

La cotisation annuelle est de cinq francs. Une commission de quinze membres, élus par les sociétaires en assemblée générale, administre la Société. — De 1835 à 1845, la Société a réuni des souscripteurs qui prirent 6,441 actions ; elle a acquis 379 tableaux, aquarelles ou objets d’art et fait lithographier trois tableaux d’artistes picards.

la voie du sort, et elle faisait lithographier les plus remarquables tableaux signés des artistes du département, la Danse espagnole, de Porion, entre autres; tout cela inspirait le goût du beau et exerçait une influence féconde sur les branches du travail qui empruntent aux arts du dessin leurs conceptions les plus heureuses.

L’histoire retiendra quelques noms parmi les peintres amiénois qui participèrent aux premières expositions de la Société des Amis des Arts et, entre tous, celui de Pierre Thuillier \ qui fut excellent paysagiste. Esprit souple et juste, il s’appropriait avec une rare perfection le caractère de pays très différents. Qu’il peignît une sombre futaie de France, une montagne de la Suisse, une vue d’Algérie, le golfe de Salerne ou le lac d’Annecy, c’était la même délicatesse de touche, la même transparence d’atmosphère, les mêmes verdures franches, le même charme de la nature vraie ; qualités qui justifient le haut prix attaché aux œuvres de Thuillier, dont plusieurs figurent dans des palais et dans les musées, notamment au Musée de Picardie.

Pour Charles Porion 1 2 l’idéal était le type espagnol. Sa riche palette faisait passer sur la toile les profondeurs du ciel bleu d’Espagne. Le Berger de Grenade, le Contrebandier, la Course de taureaux à Séville, la Danse espagnole établirent sa réputation.

Désiré Lebel 3 appartenait au groupe d’artistes qui s’installaient dans la forêt de Fontainebleau ou sur les bords de la mer à la recherche des sites les plus sauvages et des aspects les plus saisissants de la nature. Il peignait bien, mais il dut principalement sa renommée à la correction du

1. Thuillier (Pierre), né à Amiens le 17 juin 1799, mort à Paris le 19 novembre 1858. — Cf. Léon Gaudefroy. Pierre Thuillier, 'peintre paysagiste . Amiens, impr. Yvert et Tellier, 1905.

2. Porion (Charles), né à Amiens le 1er mai 1814, cousin germain du maire d’Amiens, de ce nom.

3. Lebel (Désiré), né à Amiens le 11 avril 1809, mort le 1er août 1874.

LOUIS-PHILIPPE

dessin, à la sûreté de main qu’il apporta dans l’art encore nouveau de la lithographie. Les planches qui ornent la description des stalles de la Cathédrale par les abbés Jourdain et Duval, sont de lui.

Augustin Joron \ à qui nous devons la fidèle reproduction de la plupart des monuments amiénois de son temps, n’était pas un artiste de haut mérite. Ses lavis à l’encre de Chine n’en sont pas moins précieux, car ils ont une réelle valeur documentaire pour les archéologues.

La fondation de la Société des Amis des Arts coïncidait avec le grand élan imprimé aux études archéologiques à l’appel des Didron et des Caumont, alors que, éprise d’un culte véritable pour nos vieux édifices, l’école inspirée par Montalembert et par Du Sommerard entendait restituer à ces édifices leur primitive splendeur. Entrant dans cette voie, les pouvoirs publics allouèrent des crédits importants à la restauration de notre insigne Cathédrale. Après les travaux de consolidation auxquels présida M. Cheussey vinrent les réparations entreprises par Théophile Caudron1 2 et par les frères Duthoit 3.

D’origine picarde, Théophile Caudron s’était fait un nom à Paris. Il avait exécuté des bas-reliefs de grand mérite pour l’obélisque d’Arles, et le bel Archimède qui est actuellement au Musée de Picardie. Sa dernière œuvre est la statue de du Cange, qui orne le square Saint-Denis, l’une des plus belles de ce genre qui soit en France.

1. Joron (Charles Nicolas Augustin), né à Amiens le 4 mai 1769, mort à Amiens le 15 août 1845.

2. Caudron (Théophile), né à Combles, arrondissement de Péronne, en 1805, mort le 18 février 1848.

3. Duthoit (Aimé Louis), né à Amiens le 25 novembre 1803, décédé à Amiens le 20 février 1869.

Duthoit (Louis), né à Amiens le 15 avril 1807, décédé à Amiens le 30 décembre 1874, fils de Louis Joseph Duthoit, mort en 1824 et petitfils de Charles François Duthoit, tous deux maîtres-sculpteurs à Lille

Aimé et Louis Duthoit, issus d’une famille d’artistes lillois, avaient puisé les premières notions des arts du dessin dans l’atelier d’un père habile sculpteur. Animés par une noble émulation fraternelle, ils travaillaient ensemble. Si l’un maniait plus volontiers le ciseau et l’autre le crayon, l’inspiration n’en était pas moins la même : l’œuvre était commune à tous les deux. Jamais collaboration ne fut plus intime, plus impersonnelle. De combien de statues n’ont-ils point enrichi la Picardie, qu’ils aimaient d’un amour si patriotique !

Les Duthoit étaient simples, modestes comme ces imagiers du moyen âge qui nous ont légué des chefs-d’œuvre, en omettant d’y attacher leur nom. Viollet-Le-Duc appelait les frères Duthoit « les derniers imagiers français ». Mettant à profit les voyages que leurs travaux occasionnaient, constamment attentifs à ne pas laisser disparaître le souvenir d’un monument curieux, ils ont réuni plus de quinze mille croquis; merveilles d’exactitude et de facture qui constituent une collection d’un prix inestimable pour la ville d’Amiens et pour le département de la Somme.

Les questions d’art que soulevait la restauration de la Cathédrale ne furent point étrangères à la fondation, en 1836, de la Société dy Archéologie, devenue depuis la Société des Antiquaires de Picardie , qui se donna pour mission de veiller à la conservation des objets d’art et des édifices offrant un intérêt architectural ou historique, et qui s’efforça de renouer la chaîne des travaux d’érudition par lesquels du Cange et Dom Bouquet s’étaient immortalisés. Le cabinet de M. François Guérard lui servit en quelque sorte de berceau. Ce fut chez M. Guérard que MM. Le Dieu, Dusevel, Goze, Bouthors et Bigollot se réunirent d’abord et qu’ils élaborèrent le règlement de la docte compagnie, à une époque où le nom d’antiquaire, provoquait le sourire.

Tout aussitôt, M. Bigollot se révèle dans Y Essai histo-

Histoire de la Ville d'Amiens au XIX® siècle P1.1V

AMIENS . Rue des Tanneurs

LOUIS-PHILIPPE

rique sur les arts du dessin et dans une Elude sur les œuvres du Puy -Noire -Dame, cette très curieuse et très riche école de peinture du Nord de la France. M. Dusevel entreprend de retracer Y Histoire de la Ville d'Amiens, et M. Bouthors publie les Coutumes locales du Bailliage. Dans le volume qui ouvre la collection des Documents inédits relatifs à l’histoire du Tiers-Etat, M. Augustin Thierry expose, avec l’éclat de son grand style et l’autorité qui s’attache à ses écrits, l’origine et le développement de la bourgeoisie, ainsi que la vie municipale de nos aïeux, avant le xve siècle. Tous ont le culte de la Patrie ! Tous aiment et respectent le passé, dont ils parlent comme on parle d’une chose sainte !

Mais voici que les races anciennes revivent et, avec elles, l’étrange milieu où elles ont évolué. Le sol parle au géologue. Des faits sans nombre, inaperçus ou inexpliqués jadis, sont recueillis, classés et comparés, ce qui permet à notre illustre compatriote, Boucher de Berthes, de fonder, avec Mortillet et Quatrefages, une école dont les travaux fournissent un apport précieux aux études concernant le monde préhistorique. Les instruments en silex taillé trouvés quelques années plus tard (1855-1869) aux portes d’Amiens, donneront lieu à de nombreuses dissertations, et les sommités de la science préhistorique dans tous les pays se rencontreront au diluvium de Saint-Acheul L

L’étude de l’archéologie et le goût des belles choses n’étaient déjà plus le privilège de quelques érudits. La reproduction, dans le journal Le Glaneur, de nos principaux monuments, par les procédés encore peu connus de la lithographie, obtenait une réelle faveur, que surpassa la publi-

1. Rigollot. Mémoire sur les instruments en silex trouvés à Saint- Acheul, près d'Amiens, et considérés sous les rapports géologique et archéologique. Amiens, Duval et Herment, 1855. — H. Macqueron. Bibliographie précitée’ Nos 252 à 310.

cation de grand luxe des volumes consacrés à la province de Picardie dans les Voyages romantiques et pittoresques du baron Taylor.

Témoin de cette émulation, M. Arcisse de Caumont invita les membres de la Société française pour la conservation et la description des monuments historiques à se réunir à Amiens, au mois de juillet 1839, et, pendant quatre jours que dura le congrès, les gloires artistiques de la région furent passées en revue devant un public d’élite.

Depuis les dernières années de l’ancienne monarchie, il n’avait pas été donné aux Amiénois d’assister à un pareil élan des intelligences.

C’est la génération du zoologiste Duméril b professeur d’herpétologie et d’ichthyologie au Jardin du Roi, du naturaliste Pauquy 1 2, auteur de la Flore du département de la Somme; de Saint-Albin Berville3, poète et écrivain de beaucoup d’esprit, consciencieux biographe de Rollin, de Rivarol, de Voltaire, de Rousseau et autres gloires littéraires, qui, après avoir débuté au barreau de Paris, dans la cause de la Société des Amis de la Presse (1819), défendit plus tard, au nom des mêmes principes libéraux, Paul-Louis Courier et Bérenger (1821). C’est la génération de Machart, dont nous avons signalé les débuts littéraires au commencement du siècle et qui excellait dans Part de traduire ses sensations avec une fidélité et une actualité qui leur donnaient un charme tout particulier; la génération des Breuil, des Creton, des Cayrol, des Yvert, l’honneur de notre Académie provinciale.

Page 1