CHAPITRE NEUVIEME
(les habitants du Duché, eu coiichiant des traités avantageux avec les princes voisins, et en accordant aux fabricants et aux marchands indigènes toutes les facilités possibles à l'intérieur du pays.
Une bulle du pape ïïonorius III, en date du 10 juillet 1225, nous fournit une singulière preuve de l'activité que les Anversois apportaient alors dans leur commerce maritime. Dans le troisième concile général de Latran, tenu sous le pape Innocent III, les mariages secrets avaient été strictement défendus, et il avait été enjoint aux clercs de ne plus donner la bénédiction nuptiale sans publications préalables. Mais l'intervalle qui devait s'écouler entre ces publications et la célébration du mariage semblait trop long à des gens qui ne séjournaient à terre que le temps où la mauvaise saison les empêchait de tenir la mer. Ils trouvaient plus expéditif de se passer de sacrement et il s'ensuivait de grands scandales. Le magistrat d'Anvers fit valoir ces raisons auprès du pape, qui les jugea bonnes et réduisit, par exception pour les Anversois, cet intervalle à trois jours. Voici comment s'exprime la bulle , qui jette en même temps un jour assez curieux sur l'état des mœurs à cette époque :
«( Honorius, évéque, serviteur des serviteurs de Dieu, à nos » chers fils de la commune de la ville d'Anvers, dans le diocèse )' de Cambrai, salut et bénédiction apostolique...
» Comme vous avez fait parvenir à notre connaissance qu'une » grande partie des habitants de votre ville pratiquent le com- » merce maritime en naviguant vers différents pays et séjournent » rarement dans leur ville, si ce n'est en hiver, quand la mau- » vaise saison les empêche de tenir la mer; d'où il résulte qu'à » cause de la brièveté de leur séjour et la longue durée des » publications qui, suivant l'usage, doivent être faites par les » prêtres dans leurs églises, vous ne pouvez conclure des ma-
» riages légitimes; et quil vous arrive souvent de commettre » des fornications et des adultères, au grand dommage pour le » salut de vos âmes; que, pour ce motif, vous nous avez hum- » blement supplié de vous venir en aide dans le grand mal et » danger qui souvent résulte pour vous des causes susmentionnées, » en vous accordant comme un moyen salutaire que, chaque fois » qu'un mariage se fera dans votre ville, les prêtres pourront le » célébrer solennellement dans les églises, après trois jours de » publication consécutifs, pourvu que le premier de ces jours » ait été un dimanche ou un jour férié.... Voulant donc pourvoir » à votre salut, autant que nous pouvons le faire honnêtement, » nous vous accordons votre demande en vertu de la présente » et par une grâce toute spéciale.... (*). »
Deux choses résultent avec évidence de cet acte : la première c'est que, dès le commencement du XIII' siècle, le commerce maritime des Anversois était très-actif et très-étendu; la seconde, c'est que leurs mœurs étaient fort relâchées. Mais les causes de ce relâchement sont-elles bien celles que le magistrat signalait au pape? C'est ce que nous aurons l'occasion d'examiner dans un autre chapitre.
Les Anversois eurent de très-bonne heure des relations commerciales avec la France. Dès l'an 1202 les chariots des Anversois qui se rendaient à la grande foire annuelle de Paris avaient obtenu le passage franc par les villes de Péronne et de Bapaumc. A propos d'une contestation qui s'éleva à ce sujet en 1451 , ces privilèges furent solennellement reconnus et confirmés.
Le voisinage des bouches du Rhin et de l'Escaut avait établi des rapports fréquents entre les habitants d'Anvers et ceux de
(0 L'original de cetle bulle, muni d'un sceau de plonih, repose aux areliives de la ville.
OIIAPITUK NEUVIÈME. 1^20
Coloiîiic. En 1251 le duc Henri II conclut avec la mélropole (lu coinmerce rhénan un Irai té d'après lequel ceux de Cologne pouvaient commercer librement à Anvers et dans tout le Brabant et y voyager partout avec leurs marchandises. Les Brabançons devaient jouir des mêmes avantages dans révèché de Cologne, moyennant le payement des droits ordinaires de barrière. Des deux côtés les marchands devaient se soumettre aux règlements el aux lois, ainsi qu'au jugement des échevins du pays où ils se trouvaient, et en aucun cas leurs marchandises ne pouvaient être arrêtées en garantie des dettes contractées par leurs nationaux. En cas de guerre entre le duc de Brabant et Tévêque de Cologne, les marchands qui se trouvaient pour leurs affaires dans les pays les uns des autres , ne pouvaient être inquiétés par aucun des deux partis. Ce traité fut renouvelé en 1469 par Charles-le-Téméraire.
Le duc Henri IIL forma un accord, dont les dispositions sont à peu près semblables, avec la ville libre de Hambourg, en 12o6. Il fut renouvelé, en 1266, par la duchesse Alix , mère et tutrice de Jean I. Quatre ans plus tard, en 1270, se forma, par une alliance entre Lubeck et Hambourg, la célèbre Hanse Teiitonique, à laquelle Anvers ne fut associée qu'en 1315.
Une preuve certaine et curieuse de l'ancienneté de nos relalations avec Cologne et de leur importance, c'est que les poids dont se servaient les peseurs jurés, au poids public (s'heeren waghé), étaient conformes à ceux de Cologne (0. L'usage de tout autre poids était défendu sous peine d'une amende de dix escalins. Il était d'ailleurs interdit de faire peser ailleurs qu'au
(1) Ghewichte claer men mede ivegfiet, dat sal sijn ghelijke den coolsche gheivichte , op die peine van x s. (Core van Antwerpen, § cxv.i.)
poids public des marchandises sujettes au droit de pesée, sous peine de vingt escalins d'amende.
En 1279 le duc Jean I conclut un traité, très-avantageux pour le commerce d'Anvers, relativement à la libre navigation du Rhin, avec Siffroid, archevêque de Cologne, Renaud, comte deGueldre, et Didier, comte de Clèves.
Nous avons dit ailleurs quels sont les titres acquis à la reconnaissance des Anversois par le conquérant du Limbourg. Les dispositions qu'il prit pour favoriser l'industrie et le commerce sont empreintes de l'esprit le plus libéral. Sa bienveillance envers les étrangers qui venaient s'établir dans ses états avec leurs biens et leur famille , ou qui y apportaient leur industrie , allait jusqu'à les dispenser de se soumettre à des lois et règlements qu'ils n'avaient point faits et qu'ils ignoraient, et à leur garantir la jouissance des mêmes avantages dont ils jouissaient dans leur pays.
Sous le règne d'un prince si sage le commerce ne pouvait que prospérer : aussi sembla-t-il entrer dans une voie nouvelle.
Parmi les bienfaits que les Anversois durent aux princes brabançons, il faut compter l'affranchissement successif des droits de navigation perçus sur le cours de l'Escaut. Le duc de Brabant , en sa qualité de marquis du S'-Empire, exerçait la souveraineté sur la partie du fleuve qui s'étendait depuis Rupelmonde jusqu'à la frontière de Zélande. Il percevait des droits de douane et de fanal (toi- en baekrechten) à Vossevlietshille, dans l'île de Tholen, à Eendrechtermuiden, à Borchvliet, à Ossendrecht, à Santvliet, à Haernisse, à Fleerenscapstol et à Vortvurenmuiden. Le seigneur deBréda, vassal du Duc, percevait les douanes de Schakerloo et de Bergen-op-Zoom. D'autres vassaux du Brabant percevaient des droits de douane à Valkenisse, à Rilland, à Agger et à Hinkeloir, sur le Hont (Escaut occidental), et jusqu'à l'île de Zuid-Beveland.