CHAPITRE NEUVIÈME
Los Anversois recouvrèrent donc leurs marchés el, les gardèrent durant tout le règne de Jean III.
Ce qui facilitait le plus les relations commerciales au moyenâge, étaient les foires qui se tenaient à des époques fixes de Tannée, et pendant la durée desquelles les marchands , tant étrangers que nationaux, jouissaient de privilèges particuliers. Il y en avait deux à Anvers: lune, ^\)\i(i\Qe Sinxemnarkt y commençait le second dimanche avant la Pentecôte; l'autre, de Bamismarkt , le second dimanche après TAssomption de N.-D. Leur durée était de quatre semaines , avec quinze jours de prolongation. L'ouverture en était proclamée au son de la trompe, et alors commençait la franchise foraine (rnarkt-vr\jheid) , durant laquelle tous ceux qui se rendaient à la foire ou en revenaient pouvaient circuler librement et en toute sécurité dans toute retendue des états du duc de Brahant. Même en cas où il surgissait une guerre pendant la durée de la foire, les étrangers qui se trouvaient à Anvers pouvaient librement s'en retourner avec leurs personnes et leurs biens.
A cet effet le duc Jean II avait délivré une charte, en date du 28 mai 1296, par laquelle il promettait bonne et solide escorte, honum et firmum conductum, à tous les marchands qui se rendaient avec leurs marchandises à la foire d'Anvers ou qui en revenaient. Ce sauf-conduit devait continuer à ressortir ses effets quinze jours après que le prince l'aurait rapporté.
Des chartes semblables furent encore délivrées par le même prince en 1297 et en 1500. Les Anversois considérèrent avec raison cette sauve-conduite comme une des garanties les plus précieuses pour le commerce de leur ville.
Une autre charte du duc Jean II, du 24 avril 1298, institue à Anvers un marché aux chevaux, à tenir tous les samedis. Plus tard ces marchés hebdomadaires furent convertis en deux grandes foires annuelles, qui se lenaient, la première le mercredi après
la Pentecôte, la seconde le 26 septembre. Les marchands qui se rendaient à ces foires ou en revenaient jouissaient également de la sauve-conduite.
Citons encore de Jean II un traité de commerce fort avantageux conclu avec Edouard I, roi d'Angleterre.
Au mois de mai de Tan 1518 arrivèrent à Anvers deux galères vénitiennes. C'étaient les premiers navires de ce genre qu'on eût jamais vus dans l'Escaut. Il en arriva encore trois en février 1319. Ces relations prirent d'année en année plus d'importance, si bien que, l'an 1524, la République envoya deux patriciens, Dardo Bembo et Giovanni Giorgi, à Anvers, où le magistrat, qui sentait tous les avantages que pouvait présenter au commerce anversois l'extension des relations avec le sud de l'Europe, fît à ses nobles hôtes un accueil très-distingué. Il fit présent à Bembo de 52 pots de vin, à Giorgi de 18 pots, et au capitaine du vaisseau qui les avait amenés, de toute une pièce. Les envoyés s'en retournèrent après avoir conclu un arrangement dans lequel intervinrent aussi les villes de Malines , de Louvain et de Bruxelles, et emportant une lettre du magistrat pour le Doge.
La même année 1524 une galère génoise était entrée dans les eaux de l'Écluse. Le magistrat d'Anvers, toujours désireux d'ouvrir des relations nouvelles , envoya deux messagers chargés d'inviter le capitaine à se rendre dans leur ville. Les Génois ne se firent pas longtemps prier pour venir échanger à Anvers les marchandises de l'Orient, dont ils partageaient le monopole avec les Vénitiens, et les riches étoffes de soie fabriquées en Italie, contre les fines toiles de Flandre et les draps renommés du Brabant. Dès lors il s'établit des rapports suivis entre Anvers et les républiques commerçantes du nord de l'Italie.
Les principaux articles d'importation étaient les poissons secs et salés, les grains, le sel et les vins. Le commerce des vins
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élait si considérable qu'il n'y avait guère de rue où on n'en renconlràt quelque débit. Ils provenaient surtout des bords du Rhin et du Poitou. Le Biabant aussi en fournissait une grande parlie, provenant sans doute des vignobles de Louvain. Les vins du Kliin formaient l'objet principal des relations si nombreuses entre Anvers et Cologne; déjà en 1212 il est fait mention de vaisseaux, cbargés de vin, qui naviguaient entre ces deux villes. Une parlie cependant était transportée par terre. Il en était de même des vins de France. A leur arrivée à Anvers, quel que fût leur lieu de provenance, les vins devaient séjourner au moins deux jours, avant de pouvoir être mis en vente, dans les entrepôts publics, qui se trouvaient dans le Bourg, sur le Grand- Marché et sur le cimetière de Notre-Dame. Cependant, s'ils n'étaient pas destinés à une vente immédiate, il était permis de les emmagasiner aussitôt après leur déchargement.
L'importance du marché des vins à Anvers est prouvée par l'existence, dès le XIIP siècle, d'un corps de courtiers (zamecopers), spécialement institué pour servir d'intermédiaire entre les importateurs et les marchands de la ville. Les courtiers en vins étaient au nombre de six. Ils étaient soumis à des règlements très-sévères et très-détaillés , qui avaient pour but de garantir leur impartialité entre le vendeur et l'acheteur.
Selon toute apparence, une partie de ces vins étaient réexportés en échange des grains qui nous arrivaient de Hambourg, de Lubeck et des ports de l'Orient.
Le vin donnait lieu à un mouvement commercial très-animé H l'intérieur de la ville. Les marchands de vin formaient une corporation au sujet de laquelle le recueil de statuts que nous avons déjà cité sous le nom de Ond-Keurboek , contient de nombreuses dispositions. Ils devaient avoir des caves ouvrant sur la rue et no pouvaient vendre qu'à cave ouverte. La même cave ne
pouvait être occupée par plus de deux marchands. Les chalands pouvaient aller eux-mêmes tirer leur vin et il n'était pas permis au marchand d'ouvrir le même jour plus d'une pièce. Les mesures devaient être en cuivre ou en bois de houx, conformes à l'étalon et porter l'estampille de l'étalonneur.
A la porte de chaque marchand de vin se tenait un crieur (Wynroeper) , une serviette blanche sur le bras, tenant d'une main une cruche, de l'autre un gobelet. Il annonçait aux passants l'espèce de vin que l'on vendait ce jour-là. Ces crieurs formaient une corporation. Ils se tenaient chaque matin, tous ensemble, au coin de la rue des Rôtisseurs, où les taverniers venaient les engager pour la journée. On les employait aussi, comme les crieurs publics modernes, à crier les enfants égarés, les chevaux échappés et les objets perdus.
Ce grand détail dans le débit du vin prouve qu'à cette époque la consommation en était plus considérable que celle de la bière. 11 y avait .pourtant quelques brasseries, mais peu importantes. Elles étaient situées dans la rue à laquelle elles ont laissé le nom de Kammerstraet , qui a été si maladroitement traduit par rue fies Peignes (0.
Le marché des grains n'était pas moins animé. Il se tenait au lieu qu'on nomme encore aujourd'hui Vieux Marché aux Blés. (Oude-Koommarckt). Il est fait mention dans les plus anciens statuts, de courtiers en grains (zamecopers van corne) (2).
(1) K amme esi un vieux mot flamand qui signifie Brasserie: Kammerstraet, veut donc dire rue des Brasseries, ce qui est plus propre de toutes les façons. Ces sortes d'âneries dans la traduclion des noms de rues sont impardonnables, surtout dans une ville flamande, quand elles reçoivent la consécration des autorités. C'est ainsi que nous nous souvenons d'avoir vu à Louvain le nom de la rue du Marais {Broekstraet), iru.dmi ])Sir rue de la Culotte et la rue i-an Parys {Parysstraet), demeure de l'ancien famille patricienne de ce nom , appelée successivement rue du Poireau et rue de Paris, nom qu'elle porte encore.
(2) Core van Aulwerpen . § cxxiu et cxxnu.
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\eiiail ensuite le commerce du bois. .Jusijuau XV'" siècle, la pierre et la brique ne turent guère employées (fue dans les édilices publics et les bôtels (steencu) de la noblesse; les maisons bourgeoises et même des églises et des cbapelles étaient construites en bois. L'élévation des loils, qui formaient Tangle aigu des pignons, un des caractères généraux de rarcbiteclure golbiqiu',, nécessitait l'emploi d'énormes charpentes. La consommalion du bois était donc très-considérable. Les lieux de provenance étaient la Norwège, la Suède, le Danemarck pour le sapin et le chêne; rAllemagne et le pays de Liège, particulièrement pour le chêne, alors beaucoup plus abondant et d'un usage plus général que de nos jours. Il s'importait en poutres, en planches qu'on nommait grand-merrain , et en pelif-merrain ou menues planchettes pour faire des panneaux.
Citons encore les laines, importées des lies Britanniques pour la fabrication des draps , si florissante au XIV siècle dans tout le Brabant.
C'est à Anvers qu'arrivaient les laines consommées par les fabriques de Louvain, de Bruxelles, de Tirlemont, de Diest, de Léau; et c'est par Anvers que s'écoulaient en partie leurs produits. Les Anglais qui importaient les laines, emportaient en échange des draps fabriqués sur lesquels ils réalisaient encore dans leur pays de beaux bénéfices. Ce commerce avait attiré à Anvers toute une colonie d'Anglais qui, en raison des services qu'ils rendaient en important la matière première de la principale industrie du Brabant, furent, de la part de nos princes, l'objet d'une faveur toute particulière.
Nous avons dit que presque tout le commerce, antérieurement aux croisades, s'était fait par voie d'échange direct. Quand les échanges devinrent plus fréquents et que les monnaies se multiplièrent, elles servirent d'abord comme appoint pour égaliser
les marchés et enfin comme marchandises intermédiaires. Mais le commerce avec les contrées éloignées devait amener sur la place un grand nombre de monnaies étrangères dont la variété devait être un obstacle et un embarras, à cause de la différence des titres et de la valeur différente des métaux précieux. Aussi les contrats se faisaient-ils en or et en argent au poids , c'està-dire au marc, divisé en huit onces de vingt-quatre carats. Quand chaque pays, chaque grande ville eut son hôtel des monnaies, surtout quand les rois commencèrent à considérer Faltéralion des espèces comme une des branches de leurs finances, la confusion du titre, de l'empreinte et de la valeur devint telle que les commerçants étrangers, lorsque le paiement n'était pas effectué en marchandises d'une valeur égale , achetaient , avant de rentrer dans leur patrie, avec Targent monnayé qu'ils avaient reçu, de l'or et de l'argent en barres. De là le commerce des espèces et des lingots qui constitue l'industrie des changeurs. En pratiquant l'échange des monnaies à bureau ouvert, en fixant pour le change un taux courant, sinon légal, ils facilitèrent les opérations et remédièrent en partie aux fraudes qui s'exerçaient avec impudence sur des monnaies peu connues.
Malgré les services réels qu'ils rendaient, une sorte de déconsidération s'attachait à l'industrie des changeurs. C'est que, dans la plupart des pays, elle était exercée par les Juifs et les Lombards, qui joignaient souvent, à un commerce licite, une usure clandestine. Il n'en éiait pas de même à Anvers. Les offices de changeurs y étaient tenus par des bourgeois de la ville; et ce qui prouve qu'aucune déconsidération ne s'attachait à leur nom, c'est qu'on avait permis qu'ils établissent leurs bureaux sur le cimetière et même dans Fégiise de Notre-Dame. Cependant on ne tarda pas à s'apercevoir de l'inconvenance qu'il y avait à introduire ainsi des occupations mercantiles dans