CHAPITRE NEUMÉMK. til
des lieux destinés au recueillement et à la prière : dans un accord passé entre le magistrat et le chapitre de Notre-Dame, en I55G, il fut stipulé « qu'à l'avenir ni homme ni femme ne pourrait » tenir de bureau de change dans Téglisc ou dans le cimetière, » sous peine d'une amende de dix livres tournois noirs pour chaque » contravention, la moitié au profit de l'église, l'autre moitié au » profit du duc. »
La ville appropria alors à l'usage des changeurs un terrain, dans les environs du grand-marché; elle y fit construire des échoppes qu'elle leur afferma à terme ou à vie. Telle est l'origine de la rue qui s'appelle encore me du Change.
Quant aux Lombards, qui ont laissé leur nom à une autre rue (rempart des Lombards), il prêtaient sur gage, et comme ils prélevaient souvent des intérêts exorbitants, ils n'étaient guère vus de meilleur œil que les Juifs. De tout temps on a fait un crime aux marchands d'argent de ce qui passe pour une louable habileté dès qu'il s'agit de toute autre marchandise. Ce préjugé économique était bien plus fort au moyen-âge que de nos jours, et il servit plus d'une fois de prétexte à l'avidité des princes qui convoitaient des richesses, d'autant plus faciles à saisir, qu'elles consistaient en espèces monnayées. C'est probablement ce danger des confiscations, joint aux difficultés de tout genre pour la transmission effective de l'argent, qui donna aux Lombards l'idée des lettres de change, invention dont le commerce s'empara bientôt et qui lui a rendu des services qui ont mille fois compensé les torts qu'ont pu lui causer quelques intérêts usuraires.
On peut croire que les Lombards établis à Anvers n'y allaient pas de main morte. Une charte du duc Jean II, du 6 décembre 1306, leur défend de prêter aux Anversois à plus de deux deniers la livre par semaine, et aux étrangers à plus de trois deniers. Or, ce taux licite et modéré équivalait encore, pour
les Aiiversois à 44 1/2, pour les étrangers à 66 3/4 pour cent l'an. Quon juge par là du taux auquel devaient atteindre les emprunts clandestins, où l'usure s'exerçait sans contrôle (0.
Outre la réexportation vers Tintérieur ou vers des pays étrangers , des marchandises importées , l'exportation avait surtout pour objet les produits de l'industrie indigène. La principale était la fabrication des draps. Chacun sait à quel haut degré de prospérité l'industrie drapière était parvenue dans les villes du Brabant. Sans qu'Anvers put être mis sous ce rapport en parallèle avec Louvain , il est certain qu'au XIll^ siècle la fabrication des draps y était très-florissante et occupait un Irèsgrand nombre d'ouvriers. Nous en avons vu la preuve dans les désordres sanglants que suscitèrent dans celte ville les tisserands et les foulons. Quant à l'ancienneté de cette industrie, elle est prouvée par l'établissement d'une Halle-aux-draps , déjà reconnue insuffisante en 1250 et agrandie sous le règne de Henri III. Les draps d'Anvers s'exportaient surtout vers les pays Rhénans, en échange des vins et des bois de chêne. Il y étaient renommés autant pour leur bonne qualité que pour leur bas prix.
Cependant les drapiers ne furent point d'abord réunis en corporation. En 1299 le magistrat d'Anvers s'adressa aux doyens
(1) Ce laux élevé de Tinlérêt n'était pas une exception pour Anvers. Il était le résultat de la rareté réelle du numéraire , dont le haut prix était en raison des avantages que l'emprunteur avait en vue. Chose remarquable, cet intérêt alla en augmentant, à mesure que le commerce, auquel l'argent servait de véhicule, procurait de plus gros bénéfices. Ce taux, du reste, était excessivement variable : en 1228 Vérone le fixait à douze et demi pour cent; Modène à vingt en 1270 ; Gênes payait au quatorzième siècle de sept à dix pour cent à ses créanciers. A Barcelone, l'escompte s'élevait au dixième en 1435. En 1311 Philippe-le-Bel décréta vingt pour cent après la première année. En Angleterre on payait, dit Mathieu Paris, dix pour cent tous les deux mois sous Henri II L
CIIAIMTUK iNKUMKMI-:. i.i;{
et aux anciens {(lekcns en oiiderniannc) de la coi'j)oralion des drapiers de Louvain, pour obtenir une copie du laril" qui réglait le salaire des diverses catégories d'ouvriers eni})lo}és à la fabrication des draps dans cette ville, alors une des plus florissantes de l'Europe à cause de cette industrie, l.a réponse des Louvanisles, écrite en latin, se trouve encore aux arcbives d'Anvers.
Enfin, en 1507, on arrêta les statuts d'une corporation (Gilde) sous le nom de Lakcnwevcrsgilde. Elle ne comprenait que les tisserands et les fabricants proprement dits. Les foulons formaient une autre corporation , d'un rang inférieur. La plupart des foulons demeuraient le long du fossé de la ville qui devint plus tard le canal des Recollets et qu'on nommait alors rempart des Foulons (Voldersvest).
Mais les Anversois tournaient de préférence leur activité et leurs capitaux vers le commerce. L'industrie drapière vint à languir quand la turbulence des ouvriers fut devenue l'objet de répressions sévères de la part des magistrats patriciens et que les métiers des tisserands et des foulons se virent privés de leurs libertés. D'ailleurs il est probable qu'Anvers ressentit la première les effets de la concurrence anglaise. Quoi qu'il en soit, la fabrication des draps était déjà en pleine décadence sous le règne de Wenceslas.
Il semble y avoir eu très-anciennement à Anvers des tanneries. Elles ont laissé leur nom à la rue des Tanneurs. Lorsqu'on creusa le sol de cette rue et de celle de VHàpilal pour y construire des aqueducs , on rencontra partout des traces d'anciennes fosses à tan. La corporation des tanneurs devint assez riclie pour fonder un hospice destiné à procurer un asile aux pauvres veuves des hommes du métier. Xous parlerons ailleurs de cette fondation.
Il est à présumer que la pèche dut être, dès le principe, une
Ul HISTOIRE DE LA VILLE D'ANVERS.
des grandes occupations des Anversois. La pèche du hareng fournit aussi une notable branche d'exportation. Dès Tèpoque du premier agrandissement de la ville il est fait mention d'un marché au poisson, non à l'emplacement où il est aujourd'hui , mais au nord du Bourg. Ce marché était d'autant plus considérable qu'il servait de lieu d'étape ou d'entrepôt. A l'angle formé par l'Escaut et le fossé du Bourg , se trouvait un édifice destiné à sécher et à fumer le hareng. On le nommait Rookhuys ou Drooghuys , ou encore Hangel à cause des innombrables crochets dont il était garni à l'intérieur, et auxquels on suspendait les poissons pour les sécher. Le marché était entouré d'un mur flanqué de tourelles, qui lui donnait de loin l'aspect d'une forteresse. Le mur qui longeait le fleuve était construit assez avant dans l'eau, pour qu'en tout état de la marée les bateaux pussent y venir débarquer le hareng frais, qui était immédiatement nettoyé et vidé pour être salé et séché. Les intestins étaient jetés à l'entrée du fossé du Bourg, qui en avait reçu le nom de Pensgat, et d'où la marée descendante les entraînait au large.
Le marché aux poissons ne fut transféré à son emplacement actuel qu'en 14-16.
Notons ici comme une particularité remarquable , que la pèche sur l'Escaut se trouvait, depuis Rupelmonde jusqu'à Saftingen, sous la juridiction du châtelain de Beveren; les pécheurs demeuraient soumis à cette juridiction jusque sur le marché au poisson d'Anvers. Voici ce qu'on lit à ce sujet dans Sanderus (0.
« Le château de Beveren était un des plus anciens et des plus » célèbres de la Flandre. Sa juridiction embrassait quatorze » paroisses dans le district appelé pays de Beveren, qui s'éien- » dait jusqu'au marché au poisson d'Anvers, sur toute l'eau jus-
(1) Flandrio, ilhisfrat.n , (om. III. p. 210.
r.HAPITRK NEUVIÈME. M:i
» qu'au territoire brabançon, et au nord, jusqu'à la limite de « la juridiction de Saflingen, ces eaux étant fréquentées par » les pécbeurs d'Anvers et de Rumpst, qui sont tenus, suivant » la coutume des anciens temps, de se présenter cbaque année, )' le jour de la Pentecôte, au cbàteau de Beveren et d'offrir » au Seigneur une verge blancbe, une paire de gants et une » petite bourse blanche brodée de rouge, contenant douze livres » tournois de France, pour reconnaître qu'ils ont jeté l'ancre » sur le sol de la terre du seigneur de Beveren. »
Il n'y a que le système féodal qui ofTre des exemples d'une semblable bizarrerie. Au reste, il n'est pas bien facile de comprendre comment la juridiction du seigneur de Beveren pouvait s'accommoder avec celle des échevins d'Anvers et des comtes de Flandre. Il y a lieu de croire qu'elle se bornait à la cérémonie symbolique décrite par Sanderus.
Ajoutons , comme une autre bizarrerie du système féodal , que la pèche dans le Schyn , jusqu'au confluent de celte rivière avec l'Escaut i sous les murs d'Anvers , appartenait au seigneur de Bréda.
Quant au droit de pèche dans les fossés des remparts, il était la propriété du duc de Brabant, qui le céda aux Anversois en 1506, en récompense de l'assistance qu'ils lui avaient prêtée dans la guerre contre les Malinois.
Les poissonniers formaient une corporation plus riche que celle des pécheurs. Il suffira, pour compléter Tesquisse de l'industrie anversoise au XIIP et au XIV^ siècle, de citer les noms des différents corps de métiers organisés à cette époque. Nous avons cité déjà les drapiers, les foulons, les marchands de vins, les brasseurs, les tanneurs, les pécheurs, les poissonniers, les bateliers; nommons encore les orfèvres (qui demeuraient dans la rue de ce nom), les chaussetiers (koiisen-
HISTOIRE DE LA VILLl^ D'ANVERS.
makers)y les meuniers, les boulangers, les bouchers, les marchands de yo\di\\\Q {zuvelmanghers) , \q?> barbiers, les médecins, les tonneliers, les fabricants de \inaigre, les marchands de bois, les épiciers, les tanneurs, les corroyeurs, les charpentiers, les menuisiers, les hôteliers, les tailleurs de pierres, les cordonniers, les charrons, les potiers, les fourreurs, les fabricants de gruau (gortemakers) et les cordiers. Puis viennent les ouvriers employés à la grue (kraenkinders) , les portefaix (zakkendragers) et les voituriers.
En résumé, Tindustrie anversoise, en dehors de la fabrication des draps et de la salaison des harengs, se bornait au XIV^ siècle aux objets de consommation intérieure. Les deux seules industries qui fournissaient à l'exportation, au lieu de progresser, déclinèrent et finirent par s'éteindre complètement, tandis que le commerce suivit toujours une voie progressive, pour atteindre, au XVl*' siècle, un degré de prospérité et de splendeur tel que le récit en paraîtra fabuleux.
VIEUX MARCHÉ All\ FOISSOIVS.