‹ Histoire de la ville d'AnversChapitre 4 sur 108 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

les Frisons. Les Saxons se répandirent le long des côtes de rOcéan germanique^ des bouches de TElbe à celles de la Somme. Ce littoral est désigné au cinquième siècle sous le nom de rivage Saxon, littus Saxonicum. A mesure que les Francs se retirèrent, les Saxons pénétrèrent dans rintérieur des terres, occupèrent les îles de la Zélande et les deux rives du bas Escaut. Leur nombre allait toujours grossissant, mais cette invasion trouva un dérivatif lorsque les aventuriers conduits par Hengist et lïorsa, eurent abordé en Bretagne et fondé le royaume de Kent (455). Ceux qui demeurèrent sur le sol de la Belgique y avaient apporté avec eux les habitudes d'indépendance et les libres institutions de la Germanie. Fondant leur liberté et leur force sur l'esprit d'association, ils formèrent ces Ghildes puissantes que Charlemagne luimême ne put dissoudre, et dont la forte organisation les sauva plus tard de la tyrannie féodale. Une autre institution dont les Saxons semblent pouvoir revendiquer l'honneur, est celle des Ganerbiats (Ganerben) , vastes associations d'hommes libres et possesseurs de biens, formées dans le but de résister aux brigands, si nombreux et si redoutables à une époque où le seul droit respecté était celui de la force, et où quiconque portait une arme se prévalait hautement du droit du poignet (Faiistregt). Les membres de ces associations , dont les plus anciennes apparaissent dans le nord de la Germanie, vivaient en communauté dans des châteauxforts, où ils mettaient à couvert leurs richesses et leurs familles. Justement fiers de leur liberté , ils considéraient comme une sorte de titre de noblesse ce nom de Ganerbiens , ce qui a fait croire à tort à quelques historiens que c'était une association de nobles. Le mot Ganerben semble provenir du celtique Gan, identique à l'allemand an, au Hollandais et au Flamand aan ou aen, syllabe préfixe marquant une idée d'accession ou de réunion — et de erben, héritages; il signifierait donc l'union des héritages. Dé-

pouillé du signe de la prononciation gutturale, ou simplement ramené à la forme allemande, Gancrben devient Anerben, et avec la prononciation dure du 6, Anerpen. Si Ton joint à cette remarque que , dans les anciens écrivains on rencontre aussi souvent le nom d'Anvers écrit Anwerp que Antwcrp , il sera facile de reconnaître, dans la population primitive du sol Anversois, un Ganerbiat, Anerp, dont les membres, suivant le mode de désinence propre au bas-Allemand, se sont appelés Anerpenaers. La prononciation locale y aura introduit le t et le w; la forme la plus ancienne serait donc Anwerp, qui se retrouve dans le français Anvers.

Cette étymologie, comparée à celles que nous avons citées plus haut, nous semble réunir tous les caractères de vraisemblance et de convenance qui, en l'absence de certitude, peuvent établir la probabilité. Elle est dans un rapport très-direct avec les destinées dune ville de commerce, et si elle venait à fixer toutes les opinions, elle consacrerait, pour notre active et libre cité, une origine digne d'elle.

Sans soulever entièrement le voile qui recouvre nos origines , cette conjecture les éclaire d'une vive lumière et se trouve en parfait accord avec le peu de renseignements que fournit Thistoire. Ainsi, les Ganerbiens ou Anverpiens, de race Anglo- Saxonne, établis sur la rive droite de l'Escaut, dans un lieu favorable au commerce maritime, d'une défense facile puisqu'il formait une sorte d'île entre le fleuve et une vaste contrée submergée, y auront mis leurs établissements à couvert derrière de solides murailles crénelées et flanquées de tours. De là le Castrum Antverpis , dont la construction pourrait bien remonter à la fin du VIP ou aux premières années du VI FP siècle. Le Rohingus qui s'intitule en 726 prince d'Anvers, n'est autre chose, comme son nom l'indique, qu'un chef Saxon. D'ailleurs, son di-

OIIAIMÏRK PREMIER. 0

plônic est daté de Wchnodum , aujourdluii Brcmc sur le Wéser. C'était le elief des Gancrbiens de TEseaut, unis par fédération à d'autres associations de ce genre, établies sur le Wéser, l'Elbe et le Rhin.

Ainsi s'expliquent à la fois et le nom d'Anvers ,. et l'édification du Château, berceau de la ville, et, comme nous le verrons plus tard, l'existence, plusieurs siècles avant l'organisation de la commune , d'un échevinage conforme aux vieilles coutumes de la Germanie.

Mais à quelle époque le Ganerbiat a-t-il été établi sur le bord de l'Escaut? Il n'est pas possible de répondre à cette question d'une manière précise ; nous ne pouvons qu'indiquer vaguement, et comme une présomption, la seconde moitié du VP siècle.

Nous ne pouvons ni passer entièrement sous silence, ni rapporter sérieusement une autre étymologie, reléguée aujourd'hui parmi les contes de bonne-femme, mais qui fut, pendant plus de trois siècles, populaire à Anvers. Voici la fable rapportée par Lucius de Tongres, Nicolas le Clerc (0, Jean le Maire, Chrétien Massseus , Barlandus , Richard de Wassebourg et François de Rosières, archidiacre de Toul, surnommé l'archimenteur. Ces historiens transcendants racontent donc qu'autrefois le Château d'Anvers était la résidence d'un géant terrible, appelé Druon Antigon, qui prélevait pour droit de passage, sur tous les marchands qui remontaient ou descendaient l'Escaut, la moitié de leurs marchandises. Aux récalcitrants et à ceux qui essayaient de le tromper, il confisquait le tout et, pour les punir, leur coupait la main droite, qu'il jetait dans le fleuve. Peut-être les Anversois gémiraient-ils encore sous cette effroyable tyrannie, si le fameux Salvius Brabon, roi de Tongres et époux

(I) Secrétaire de la ville d'Anvers, mort en i3oI,

iO HISTOqŒ LA VILLE D'ANVERS.

de Swana, cousine de Jules-Cœsar, ne l'eut à la fin occis, et, lui appliquant la loi du talion, ne lui eut à son tour coupé la main pour la jeler dans TEscaut.

En récompense de cet exploit, Jules-Cœsar créa Salvius Brabon duc de Brabant et lui donna Anvers à titre de Marquisat du S*-Empire.

Des mots Hand, main, et Werpen, jeter, est venu tout naturellement le nom à'Ântwerpen. De là aussi le château du géant et les deux mains coupées qui figurent dans les armoiries d'Anvers. On le voit : rien n'est plus simple, et de cette façon les mystères de nos origines s'éclaircissent comme par enchantement.

Si, pour quelques personnes, cette fable ridicule conservait encore le charme poétique d'une vieille légende, nous ne pourrions même leur laisser cette illusion. C'est tout simplement Tinven- . tion grossière d'un chroniqueur ignorant qui , pour suppléer au silence de l'histoire, a fait appel à son imagination, bourrée de souvenirs classiques mal digérés. Loin que la légende ait donné son nom à la ville, c'est le nom de la ville qui a fourni l'idée première de la légende. Celait le siècle d'or des historiens que celui où, quand l'histoire leur faisait défaut, il leur était permis de l'inventer.

Des écrivains sérieux, prenant cette fable pour une tradition ^ populaire, ont essayé de lui trouver une base historique. Ils font remarquer que le mot Reiis (géant), n'est qu'un dérivatif de Rhos, Rus (Russe); qu'il est fort possible qu'on ait désigné sous ce nom, soit les premiers habitants du Château, venus du Nord, soit les Nordmans, qui prélevaient un droit sur les navires naviguant sur l'Escaut; que la mémoire du peuple a pu, longtemps après, conserver le souvenir de ces forbans, dont les proportions auront été exagérées par la terreur, au point

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