‹ Histoire de la ville d'AnversChapitre 68 sur 108 · CHAPITRE QUATORZIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE QUATORZIÈME

de rhétorique; le peuple, ses kermesses et ses innombrables fêles religieuses : partout , la fêle ofliciellc sert de prétexte aux prouesses bachiques , aux rixes avinées et aux ripailles pantagruéliques qui exciteront la verve satirique de nos vieux poêles et qu immortalisera un peu plus tard le pinceau des Breughel et de Teniers.

Nous avons dit dans un autre ouvrage (0, en citant un passage de l'annaliste Meyer sur la corruption qui régnait à Gand vers la fin du XW siècle : « Ce n'était pas, comme le pensaient les esprits sensés d'alors, Texcès du bien-être qui avait corrompu le peuple; c'étaient les grands, qui, placés au sommet de l'échelle sociale, servaient de point de mire et de modèle à l'imitation des petits. Tout prince souverain voulait égaler la magnificence des cours royales; tout baron voulait imiter le faste des princes, et les nobles d'un rang inférieur se ruinaient pour atteindre le luxe des hauts barons et s'éclipser les uns les autres. Pour alimenter leurs prodigalités , les nobles n'avaient de ressources que les violences, les extorsions et le jeu. L'orgueil impie qui leur persuadait qu'ils étaient d'une nature supérieure à celle des autres hommes, leur faisait penser que tout leur était permis : de là leurs vices et la corruption profonde qui les avait gagnés depuis longtemps, alors que dans les villes les bourgeois conservaient encore les mœurs simples et les vertus des âges naïfs. Quand l'esprit communal fut poussé à l'excès, les bourgeois opulents, dont la haine contre les nobles cachait beaucoup de jalousie, crurent les égaler en imitant leur orgueil et leur licence, et la corruption descendit dans tous les rangs de la société, d'autant plus facilement que le clergé lui-même n'avait pas pu s'en préserver.»

Ce que nous avons dit là des causes générales du relâchement

(1) Histoire du Comté de Flandre, lom. II, pp. 168, 169.

des mœurs au moyen-âge, est vrai pour Anvers comme pour Gand. Cela est vrai surtout pour ce qui regarde le clergé.

A plusieurs reprises, notamment à l'occasion de riiérésie de Tanchelin, d'une bulle du pape Honorius III, et de la fondation du couvent des Dominicains (i) , nous avons remarqué combien élait insuffisante, à Anvers, l'action du clergé pour le maintien des bonnes mœurs et de la discipline ecclésiastique. Cette faiblesse morale ne doit pas être attribuée à la perversité ni à l'esprit irréligieux des Anversois , beaucoup plus pieux au moyenâge que de nos jours, mais bien à Tinconduite et à l'incapacité du clergé lui-même. Ses mœurs participaient du relâcbement général que signalaient partout, non les ennemis de l'Église, mais les saints et les conciles. Nous ne voyons pas que l'in- (roduclion de nouveaux ordres religieux ait été un remède bien efficace pour sa réforme. Imitant la dissolution des nobles, beaucoup de prêtres vivaient en concubinage et ne rougissaient pas de reconnaître publiquement leurs bâtards. La vie qu'on menait dans les couvents de femmes n'était guère plus édifiante; on peut en juger par ce fait que dans nos vieilles législations les bâtards des prêtres et des religieuses sont l'objet de dispositions particulières (2).

(1) Pages 32, 128 et 70.

(2) Rechten en Costuymeu van Antwerpen :

Tilre XL, § VI. Item, bastaerde kinderen van glieestelyke persoonen , zyn gehouden issue te betalen van de goeden, hen by hwmen vadere ghemaeckt, oft gheîaten, ghelyk andere vreemde : ten ware datse Poorters deser stadt gheweest waren eer de goeden op hen ghecomen zyn.

Tilre XLV, § V. Item, Bastaerden in houwelyke state vercreghen , ende andere die men heet overwonnen bastaerden [daer onder die beghynen kinderen niet en zyn begrepen , rnaer wel andere religieuse kinderen) en succedere in de moeders goeden niet, etc.

§ VIII. Ende d'ouders en moghen alsulcke overwonnen bastaerden , kinderen oft priesters kinderen, gheene erfghenamen institueren, noch eenighe legaten maken , anders dan heure bloote alimentaiie.

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Il serait toul-à-fait supoi'llu de démonlrer encore aujourd'hui la corruption profonde qui régnait dans tous les rangs du clergé au XV*" siècle. Pourquoi celui d'Anvers aurait-il fait exception? La complète démoralisation de l'Église universelle élail écrite dans les noms de ses papes Alexandre VI et Jules II. D'ailleurs, la conscience humaine se soulevait contre elle de toutes paris. Déjà \\'iclef et Jean Huss préludaient à Zwingle et à Luther; les larmes de Savonarole annonçaient la terrible expiation que le Christ réservait à son épouse adultère. >ous ne sommes rien pour essayer de soulever à notre tour l'histoire contre elle, et tel n'est pas notre but. Nous ne voulons pas non plus déverser un blâme particulier sur le clergé d'Anvers, en prouvant qu'il ne faisait que ce que faisait alors le clergé par toute la chrétienté. Nous dirons au contraire à son honneur que nous n'avons trouvé aucune trace de scandales comparables à ceux dont se souillaient alors les chefs de l'Église.

Toutefois, l'on comprendra rinfluence pernicieuse que sa vie déréglée devait exercer sur les mœurs publiques.

Heureusement, le progrès des temps se manifestait à Anvers par d'autres signes que l'altération des mœurs et la décadence des inslitulions.

Les fêtes de la bourgeoisie et du peuple avaient eu, au moyenàge, un caractère exclusivement guerrier. Le bourgeois hérilable ou patricien, qui, peu à peu, s'assimilait à la noblesse, eut comme elle ses tournois et ses joutes ; les gens de métiers, forcés de s'exercer au maniement des armes, en font l'objet de leurs réunions et le but de leurs divertissements. Au XV^ siècle, quand l'institution des armées permanentes eut diminué Timporlance politique des Gildes ou Serments, leurs exercices ne furent plus que des récréations pacifiques, destinées à perpéluer des traditions guerrières, et dans lesquelles

i3i HISTOIRE DE LA VJLLE DAN VERS.

les coiilVères déployaient aiitaiU (lardeiir à ahaltre roiseau ou à tirer la rose que leurs ancêtres en avaient montré, dans les beaux temps de la commune , à défendre leurs remparts contre les hommes d'armes des barons. La plus grande émulation régnait entre les sociétés rivales des villes voisines, et donna lieu, vers la fin du XW" siècle, à l'institution des concours. Dans ces solennités, où se réfugiait toute l'activité de la vie communale, la bourgeoisie aimait à faire preuve de son opulence en même temps que de sa forte organisation militaire. La rudesse des vieux âges s'y montrait bien encore, et de nombreux accidents résultaient de la réunion de tant d'hommes armés et souvent rivaux, surtout quand de fréquentes libations avaient échaufïe les esprits et fait oublier les lois de la prudence; mais cela n'était rien au caractère joyeux de ces fêles. Une charte de Philippe-le-Hardi , du 7 octobre 1401, exemple les confrères des Serments de toutes poursuites judiciaires pour blessures faites accidentellement à des femmes, des enfants ou d'autres personnes, à l'occasion des tirs à l'arc ou à l'arbalète. Des travestissements grotesques et des bouffonneries égayaient la compagnie. En 1394, dans un fameux tir offert par la ville de Tournai , où figurèrent quarante-huit villes, et auquel probablement ont pris part les Anversois, un prix était réservé à la société qui avait fait pendant la fête « le plus bel esbattement, sans vilenie, » c'est-à-dire, sans grossièretés qui sentissent le vilain ou paysan, car les confrères des villes, jaloux de leur qualité de bourgeois, ne voulaient pas se commettre avec des paysans, dont les confréries étaient exclues de leurs réunions. « Nuls » hameaux , villes champestres ou chasteaux , qui eussent confrairie » ou compaignies de serment, ne peuvent jouer au dit jeu (0. »

(1) Manusoril do h hibliollièque (\o Gnm] . eilo par M. Moke.

Plus lard, cha(|uo confrérie eut son boullon en litre, velu d'ordinaire d'un costume mi-parti et portant les attributs de Comiis ou de Alomus , à Timitation des fous que les princes eulrelenaienl à leurs cours. Quand les confrères en corps se rendaient au tir ou à quelque cérémonie publique, bannière déployée, au son d'une flûte et d'un tambourin, leur fou les précédait en gambadant , cabriolant et faisant des grimaces aux spectateurs.

On trouve dans les comples de la ville de Tan 1404 des détails curieux sur la pai't prise par les serments de TArc et de l'Arbalète au tir qui se donna cette année à Malines, quelques jours après la Pentecôte. Quoique les deux villes fussent alors au plus fort de la querelle des étapes, elles déposèrent leur animosité dans cette circonstance. La solennité d'un tir équivalait à une trèce de Dieu : toutes les compagnies qui s'y rendaient pouvaient compter sur une parfaite sécurité et, mieux que cela, sur une franclie et cordiale bospitalité.

Celte fois la commune se mit en frais pour que les confréries qui allaient la représenter dans une ville rivale, soutinssent dignement sa réputation d'opulence et de bon goût. Les magistrats firent confectionner trois cent vingt-six chaperons de drap rouge, ornés d'un côté d'un château à trois tours, de Tautre d'un arc, tous deux d'argent. Deux peintres, Michel Lodewyks et André de Cuyper (les deux plus anciens artistes anversois dont le nom soit venu jusqu'à nous), avaient été chargés de découper ces ornements dans des peaux argentées et de les coller sur les chaperons, opération qui ne donne pas une très-haute idée de l'estime où étaient alors parmi nous les précurseurs de Rubens et de Van Dyck.

La ville fournit aussi aux confrères quatre cents torches, pour pailicipri' à lillumination usitée on pareille circonslance.

236 HISTOIKE DE LA VILLE D ANVEUS.

Des magistrats, ainsi qu'un grand nombre de personnes appartenant à Télite de la population, les accompagnèrent; le clerc de la ville, à cheval, était chargé de maintenir l'ordre parmi les bonnes gens, et de leur procurer des logements convenables. Le bouffon du serment de l'arbalète , Hansje de Tuimelaer , devait chaque soir faire ses tours devant les confrères. Le pauvre diable, piqué d'émulation à la vue des excentricités de ses collègues des autres villes, se livra à des dislocations tellement extravagantes qu'il faillit se rompre le cou et demeura longtemps estropié.

L'histoire est muette sur les autres exploits de la gilde anversoise au grand concours de Malines.

Les mêmes comptes nous apprennent que cette année, les 29 et 50 juin , eut lieu au jardin de la société des Arbalétriers, une grande fête qui fut honorée de la présence de l'écouléte, des échevins, des receveurs et des clercs de la ville, et où, selon l'usage, on présenta le vin d'honneur. Il n'était pas rare de voir des princes souverains orner de leur présence les fêtes des Serments et prendre part à leurs concours. Antoine de Bourgogne, quoique peu sympathique à la bourgeoisie, voulut suivre cette tradition, et lors d'un voyage qu'il fit à Anvers vers la mi-carême de Tan 1414, après avoir assisté à différents jeux qui se donnèrent sur la place du Grand Marché, il se rendit au tir à l'oiseau (gaeischietmg) , accompagné de ses deux fils. Deux de ses meilleurs archers tirèrent au nom des jeunes princes. Ensuite le fier Bourguignon ne dédaigna pas de prendre place au milieu des confrères, au grand banquet qui se donna, à l'enseigne de VAiglej au Marché, après quoi il se rendit au jardin des Arbalétriers (i),

(1) Le jardin des Arbaléd'icrs [Schutlershof) élail situé à remplaecmeni actuel du Marcliô-aux-Grains e( du Théâlre Royal. Une rue voisine en a conservé le nom,

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OÙ, laiulis qiril applaudissait aux preuves d'adresse données par les lireurs, il fil porter du vin par ses officiers et régala toute la compagnie.

Tout cela élait bien fait pour concilier à Antoine une popularité passagère; mais il eût fallu autre chose pour lui conquérir reslime de la bourgeoisie.

Son fds Jean , d'ailleurs grand amateur de tir, imita son exemple et, devenu duc de Brabant, encouragea partout les confréries de l'arc et de l'arbalète. Nous le voyons , lors d'un voyage qu'il fit à Anvers en 142:2, prendre part au tir du serment de l'Arc et prouver son adresse en abattant l'oiseau. De grandes réjouissances eurent lieu à cette occasion. Le Duc donna aux confrères un festin qui coûta vingt-quatre Peeters louvanistes, ou vingt florins, douze sous de Brabant; et pour perpétuer cette fête, il greva le marquisat d'Anvers d'une rente de pareille somme, payable awss? longtemps que les montons pailront Vherbe. Il fit don aussi à la gilde d'une coupe d'argent doré, qu'il avait gagnée à un tir, à Louvain (0, et d'un perroquet d'or massif de plus d'une livre, suspendu à une chaîne de même métal. Cet ornement fut porté dans la suite par les rois des Serments , pendant les fêtes royales (konincjsfeesten), La coupe, qu'on avait surnommée le Duc Jean, était exhibée dans les circonstances solennelles ; dans les grands banquets on la faisait circuler parmi les convives.

Nous citerons, pour en finir avec les Serments et pour donner une idée du développement qu'ils acquirent au XV'^ siècle, le grand tir à l'arc et à l'arbalète donné à Gand en 1498, et qui dura

(I) Bibliothèque des antiquités Belgiques , tomel, p. 123. Ne serail-ce pas plutôt un des trois vases dont le magistrat de Louvain fit don à Jean IV lors de sa joyeuse entrée ? On lit dans les comptes de la ville de Louvain , à Tannée 1-416 : « IH silvere vergulde potlen ivecjende X F marc II once II in<jelsc. IMoT, Histoire de Louvain.

six semaines. Ceux d'Anvers étaient vêtus d'habits rouges, et portaient des chapeaux couleur cuir tanné (tannyte) et des écharpes blanches; ils arrivèrent à Gand avec 600 chevaux et 100 chariots, dont chacun était couvert de six aunes de drap rouge, qu'ils firent distribuer aux pauvres de Gand; ils formaient un convoi de 1700 hommes, dont l'uniforme était un tabbart sur les manches duquel s'offrait une couronne de roses brodée.

« En 1500, un négociant tira le perroquet : il habilla à ses frais 4-0 personnes, entre autres l'écoutête et les fifres de la ville. En juillet le serment de la jeune Arbalète se rendit à la fêle du tir donnée par la ville de Bruxelles, avec des manteaux bleus et des chapeaux allemands, et obtint le premier prix de la plus belle entrée (0. »

Ainsi, l'institution militaire des Serments, à mesure qu'elle s'écartait de son but immédiat, qui était la défense de la cité, n'était plus qu'un prétexte de fêtes splendides et coûteuses; on peut dire des Serments que leur éclat avait grandi en raison inverse de leur utilité. A mesure que s'efface leur caractère guerrier, nous voyons s'y mêler un élément nouveau, l'élément littéraire. Les bouffonneries d'Hansje de Tuimelaer ne satisfont plus tout-à-fait la bourgeoisie intelligente. Les esprits commencent à désirer un aliment moins grossier. Les plus délicats se préoccupent de poésie, de morale, de philosophie. Là aussi il y a un sujet d'émulation, une occasion de fêtes, de représentations brillantes. A ce besoin répondit l'institution des Chambres de Rhétorique. Anvers en possédait quatre : les Violiers [de Violieren), le Souci (de Goudbloem) , la Branche d'Olivier (den Olyftak), et le Lys du Calvaire (V Leliken van Calvarien). Celle des Violiers était la plus ancienne; cependant elle ne prit son nom qu'en

[I) BihliolhcApio ries anliquitcti Brhjiiiuc

ciiviMiiU': uiArouziÉMi-:. 2;«)

1480. Dès Tau I iii) il existait à Anvers une soric de eonfrérie, dont les membres donnaient des représentations dramatiques et allaient même dans les villes voisines égayer les solennités religieuses de leurs /c^rr vt esbattcments. C'est à Lierre, à Toccasion de VO})u)ii'ga)ik, que nous les rencontrons cette année-là pour la première fois ('). iNous les y trouvons encore dans les années 1446, 1447, 1448 et 1462. A Tannée 1456 1a chronique de Lierre men lionne les confrères anversois sous le nom Co)7îpag)wns des Loges (Gesellen van der Logi'én). Le même chroniqueur nous apprend plus loin ce que c'étaient que ces Compagnons des Loges. « En ce temps, dit-il, on exécuta à l'église de grands travaux de maçonnerie pour lesquels on construisit dans l'église même (int Kerckenhuis) , à l'usage des tailleurs de pierres, des loges qui subsistent encore aujourd hui (1615), dans lesquelles ils travaillaient les pierres, et ces tailleurs de pierres, maçons et charpentiers jouaient ensemble le jeu ci-dessus décrit.

Ainsi l'institulion de la première société littéraire et dramatique qu'Anvers ait possédée, se rapporte à Tédilication de l'église de Notre-Dame , et c'est dans les Loges des Francs-Maçons qu'elle a pris naissance. Ces mots doivent-ils nous faire croire que les architectes de Notre-Dame appartenaient à cet ordre célèbre, auquel la France et l'Allemagne doivent leurs plus magnifiques cathédrales, notamment celle de Strasbourg? Telle n'est pas notre opinion. A l'époque où fut construite la cathédrale d'Anvers, il y avait plus d'un siècle que l'association maçonnique avait perdu son caractère

(1) Extrait des comptes de la ville de Lierre , cités dans une chronique mss. tt Anno 1443. Item ^ cjeschonkeii den gesellen van Antwerpcn ten ommerjange , die hier de personagièn maekten, FI stoopenwyn. — Item, waren nog gheschoncken den gesellen van Antwerpen , die ten ommegange bleven ivaren ende oock speelden, iwee stoopen wil wijns. » En 1462 on paya trois escalins ç:ros « aen de gordc umnnoi van Antwerpen , die te Lier kwamen hattementen. »

primitif, et que les procédés de rarcliileclure, dont les Francs- Maçons avaient longtemps fail un secret, étaient tombés dans le domaine public. Mais la tradition avait pu se conserver parmi les ouvriers occupés à la construction des grands édifices gothiques, et il se peut qu'en se constituant en société, ceux d'Anvers aient suivi leur exemple.

Nous avons dit que cette société ne prit son nom qu'en 1480. Elle fut réunie, cette même année, à la célèbre gilde ou confrérie de Saint-Luc, dont nous parlerons bientôt. Elle prit pour blason une fleur de violier (giroflée des murailles) , et pour devise : WT JONSTEN VERSAEMT. D'après SOU règlement , qui fut approuvé le 7 juin par les échevins, la Chambre était administrée par un chefhomme (hoofdman) , un prince, des doyens et des anciens (oudermans). Ensuite, il y avait deux receveurs d'amendes, deux princes des personnages et le facteur (c'étaient les régisseurs qui distribuaient les rôles et Vimpresario chargé de monter et d'arranger les pièces de théâtre et de confectionner des pièces de vers, après lequel il n'y avait plus que le commissionnaire). Les doyens de la gilde de Saint-Luc étaient aussi doyens des Violiers , et le chefdoyen avait la direction des recettes et dépenses de la Chambre, dont il devait rendre compte à ses administrations.

Le nombre des Rhétoriciens était indéterminé; mais ils devaient professer le culte catholique et se garder de rien dire ou rien jouer ou chanter qui fut contraire à ce culte. La cotisation annuelle de chaque membre était de six florins, le droit d'entrée de dix-huit, plus un florin pour le commissionnaire. Ceux qui voulaient donner leur démission devaient payer douze florins pour frais mortuaires (doodschuld) et ceux qui désiraient que leur convoi funèbre fut accompagné par toute la Chambre de Rhétorique , payaient quinze florins. Le règlement stipule ensuite diverses amendes pour ceux qui n'assistaient pas aux réunions ordinaires, aux festins.

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aux niosses ol aux processions. Du l"" octobre à la ini-niars, la Chambre se réunissait tous les dinianclies, à trois heures après midi, à son local, pour s'y exercer {oni aldacr de ivnstcn te excrcvren). C/étaienl les réunions ordinaires, où les membres seuls étaient admis; mais à Toccasion des grandes solennités il y avait aussi des représentations publiques, *oii les Rhéloriciens, à l exemple des confrères des Serments, aimaient autant à déployer leur luxe quà faire preuve de leurs talents.

« Ces Chambres, dit M. de la Serna Santander (0, proposaient à certaines époques des questions, et les seules Chambres reconnues et admises pouvaient concourir à ces questions, en y répondant par un mystère ou jeu de moralité, écrit en vers; celle qui remportait le prix, nommé Land-Juivcel , proposait à son tour une question.

» Les fêtes qui accompagnaient la distribution des prix étaient très-suivies; mais afin de les rendre plus brillantes et plus magnifiques, outre le prix de la question, on donnait des prix aux Chambres de Rhétorique qui feraient leur entrée avec le plus d'éclat et de magnificence, qui viendraient de la ville la plus éloignée, qui feraient la plus belle illumination, le plus beau feu de joie, ou qui représenteraient la meilleure farce, moralité ou mystère. »

La Chambre des Violiers d'Anvers remporta le pnsmier prix à Bruxelles, en l'an 1491 , et Tannée suivante elle obtint à Lierre

(«) De la Ser:s.4 Santa>'der , Notice historique des anciennes institutions littéraires de la Belgique , connues sous le nom de Chambres de Rhétorique , à la suite du Mémoire historique sur la bibliothèque de Bourgogne. Voyez encore sur les Cliambres de Rhétorique le Belgisch Muséum de Willems. MM. Mertens et Torfs ont réuni dans leur excellente Geschiedenis van Antwerpen tous les détails intéressants qui concernent celles d'Anvers. Nous remarquons que les dates dos concours ne s'accordent p.'is avec celles données par M. de la Serna.

le premier prix de la plus belle entrée. En 1559 elle enl encore le premier prix dans la ville de Gand.

« Les Chambres de Rhétorique de la ville d'Anvers, dit encore le même auteur, se sont particulièrement distinguées par la valeur des prix qu'elles distribuaient dans leurs fêtes : aussi le concours élait-il plus considérable qu'ailleurs. Les entrées somptueuses de plusieurs Chambres de Rhétorique de diverses villes de la Belgique, qui se rendaient à ce concours et l'affluence extraordinaire du monde qui y était attiré, rendaient ces fêtes aussi brillantes que magnifiques.

» Le concours de Tan 14-96 (0 y attira vingt-huit Chambres, et la valeur des prix distribués monta à trente-six marcs d'argent. »

Ce concours de 1496 fut splendide; le prix de la plus belle entrée fut remporté par la Pivoine de Malines. Cette Chambre comptait parmi ses membres beaucoup de chevaliers et de nobles. La Fleur de Joie (Vreiigde blocm) de Bergen-op-Zoom obtint le prix de la |)lus belle enirée par eau, et celui de la plus belle entrée par terre fut partagé par les Chambres de Rhélorique de Ilulst et de Dendermonde. L'antique ville de Louvain était représentée par quatre Chambres: le L?/.v, la Marguerite , la Pemèe et la Fleur de Persil ; la princière Bruxelles par trois : la Violette, le Lys et le Livre, et la fière ville de Gand également par trois : les Barbelistes (de Barbelisteii) , les Fontaiuistes (Fonteinisten) et le Panier sans fond. (Nous ne pouvons traduire autrement, quelque étrange que paraisse le choix de ce nom, le nom flamand de Bodemloose Mande); Lierre avait envoyé deux Chambres : les Illettrés (de Ongeleerden) — cette Chambre était aussi désignée sous le nom de la Fleur de Genêt, — et \ Arbre croissant; ilérenlhals, Courtrai,

(i) M. de la Serna écrit 14-99. Nous corrigeons d'après MM. iMerlens elTorfs,' d'accord avec Willems et avec nos propres recherches.

CllAPlTKE QL'ATOKZiKMK. n?>

Seveiibei'geu, Audenaenle, Romerswaal , Oslendc, Axel, Ypres, IVivelles, Alost, rÉcUise et Aiiislerdain, clia((ue une. Cette dernière Chambre obtint le prix du point de départ le plus éloigné (i).

La question que chacune de ces Chambres avait à résoudre i)ar la représentation d'un mystère élait celle-ci : 0^'^^ ^'•'•^ le plus grand mystère et Cœucre la plm étonnante que Dieu acconrpUt pour h> salut des hommes? Ce fut la Chambre des Illettrés de Lierre (jui fit glorieusement mentir son nom en remportant le prix par la reprosenlalion d'un mystère dont le sujet était: la mort de Notre Seigneur. Ce prix consistait en deux pots d'argent et un plateau du même métal, pesant ensemble sept marcs. La Chambre de KomersNvaal eut le second prix, celle des BarbelUtes de Gand, le troisième. La ville, outre le prix, olliait à chaque Chambre concurrente , une couronne de roses.

Les Chambres de Rhétorique, que nous avons vues commencer à Anvers vers le milieu du XV^ siècle, atteignirent au siècle suivant leur plus grand développemenl. Nous n'en avons parlé sous le règne des Ducs de Bourgogne que pour marquer le changement qui se fît dans les mœurs et dans les idées, pour signaler Téveil des goûts littéraires et artistiques dans la bourgeoisie. Elles sont une des formes sous lesquelles se produisit chez nous le grand mouvement de la Renaissance. L'intérêt qui s'attachera désormais aux événements polili(jues ne nous permettra plus de nous en occuper d'une manière spéciale; nous préférons devancer Tordre chronologique de notre histoire pour achever ici ce qu'il nous reste à dire sur ce sujet.

Il est fait mention pour la première fois de notre seconde chambre, le Souci, en 1490. Elle avait une belle devise : (hoeijende in

[\] Mkrte>s o[ Torfs. lom. Ifl . p. i9'

deiigde (croissant en vertu). Elle se rendit celle année à Lierre , en compagnie de la Chambre des Violiers, et la ville alloua à cette occasion à chacune délies, une somme annuelle de douze florins du Rhin« pour retirer les avantages de la Rhétorique. »

BOUFIOINS DES CHAMERKS DK RHÉTOPJQLE D ANVERS.

(r)"a[)ré.s un (îcssiii original de Fr. Floris.)

Le 12 août 1510, les deux Chambres se rendirent à Hérenthals au nombre de quatre cents membres, tous richement velus. Les Violiers avaient pour chef- homme le chevalier Joost de Berchem , le Souci, r Amman Fi'ans Van Dael (de Valle ou dd Valiio).

CIlAl'lTiU': QIATOUZIKMK. 2ir>

Vers le même temps il existait à Anvers une soeiété de jeunes gens qui s'appelaient eux-mêmes de Ongcachten , les Non-Estimês. En loto ils se constituèrent en Chambre de Rhétorique sous le nom de la Branche (F Olivier (Olyflak); son blason représentait une colombe, portant dans son bec une branche d'olivier et volant vers Farche de Noë, avec cette devise : Ecce gratia. Son premier chefhomme l'ut le chevalier Gustave de ïlalmale.

Anvers comptait donc alors trois Chambres de Rhétorique qui s'occupaient d'art dramatique et de poésie. Le 22 juillet i515 toutes trois se rendirent au grand concours, ou Landjuweel , de Malines. Les Rhétoriciens d'Anvers étaient au nombre de six cents, « tant à cheval qu'à pied et en voitures, tous vêtus de même et » coiffés de chapeaux pareils , ce qui leur valut le prix de la plus » belle entrée. » Huit chevaliers, quelques-uns de nos magistrats et beaucoup d'amateurs avaient accompagné les Rhétoriciens pour être témoins de leur triomphe. « La ville de Malines fit présent au chef-homme de TOlyftak de quatre cruches de vin du Rhin (0. »

L'existence de nos Chambres de Rhétorique se lie intimement à celle de la Gilde de S'-Luc, à laquelle la Chambre des Violiers était jointe depuis l'an 14-80. Avant d'aller plus loin, nous devons raconter l'origine de celte institution , qui donna naissance à notre célèbre Académie , et qui fut le berceau de cette illustre école de peinture qui porta la renommée artistique d'Anvers aux confins du monde civilisé.

Nous n'hésitons pas à rapporter encore, comme nous avons fait pour la Chambre des Violiers, la formation de la Gilde de S*-Luc à la construction de notre magnifique cathédrale. On conçoit quelle impulsion dut donner aux arts plastiques, et à tous les métiers ({ui

(l; Provincie. Slndl en'lc Distrirht van Mediden . II- uecl bl 38H

2iG mSTOlKE DE LA VILLE DAiNVEUS.

louchaient à Tart par quelque point, l'édification de ce vaste temple, gigantesque écrin destiné à renfermer des richesses artistiques innombrables et de toute nature. Leur collaboration à une œuvre commune, symbole de leur foi commune, fut le lien qui les rapprocha et qui établit leur solidarité. Les immenses travaux exécutés à Notre-Dame avaient donné aux peintres, aux sculpteurs et aux verriers une importance considérable; les autres métiers se groupèrent autour d'eux et adoptèrent le patron des peintres, S'-Luc rÉvangéliste , qui, suivant la tradition, peignit le portrait de la Sainte-Vierge. Une pensée religieuse les porta à consacrer un autel à leur saint patron, dans le temple qu'ils avaient contribué à élever ou à embellir.

On ne sait pas la date précise où cette association se forma. Le plus ancien acte authentique que nous possédions est du 22 juillet 1442, mais il prouve qu'elle existait antérieurement à cette époque, et qu'elle possédait déjà un autel à Notre-Dame. Cependant ce document peut être considéré comme Tacte fondamental de la corporation, en ce sens qu'il renferme la source des dispositions qui, plus tard, l'ont constamment régie. Il nous a paru trop intéressant pour n'en pas donner du moins une traduction abrégée :

« Nous, Jean Van der Bruggen , chevalier, seigneur de Blaesveldt, écoutète d'Anvers et Marcgrave du pays de Ryen, bourgmestres, échevins et conseil de la ville d'Anvers, faisons savoir que les bonnes gens et société des peintres, sculpteurs en bois, sculpteurs en pierre, verriers, enlumineurs, imagiers {printers) et tous ceux qui tiennent à la Gilde de S'-Luc, ont porté à notre connaissance que les marguillers de Notre-Dame leur ont concédé l'usage d'une chapelle dans cette église; que lesdites gens de la Gilde ont fait orner cette chapelle à grands frais, en l'honneur de Dieu et de S"-Luc, et qu'ils désireraient y faire des dépenses

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