LA RÉFORME
Lorsque Philippe-le-Beau prit en son nowi le gouvernement des Pays-Bas, il était à peine âgé de quinze ans. Né en Belgique, issu du sang des Comtes de Flandre, bien fait de sa personne, d'humeur facile, le fils de l'infortunée Marie de Bourgogne lit naître des espérances qu'il n'eut le temps ni de démentir ni de réaliser. Le seul acte politique qu'il posa en sa vie fut son mariage , et cet acte fut plus funeste à la Belgique, plus fécond en conséquences désastreuses qu'aucune des calamités qui l'avaient frappée depuis qu'elle s'était éveillée à la vie des peuples. En M96 Pliilippe-lc-Beau épousa Jeanne d'Espagne, en même temps que sa sœur Marguerite épousait le frère de Jeanne, don Juan, fds et héritier de Ferdinand d'Aragon et d'Isabelle de Castille. Deux ans après, don Juan mourait sans laisser d'enfants, et Philippe se trouva l'héritier présomptif des trônes de Castille et d'Aragon.
Une profonde antipathie s'était manifestée de bonne heure entre Philipt>e et son beau-père Ferdinand, antipathie qui fut comme le
310 IIISTOIUE DE LA VILLE D'ANVEKS.
prélude de celle qui devait éclater entre les deux peuples que la loi de l'hérédité allait réunir sous un même sceptre. C'est pourquoi Philippe continua de résider en Belgique jusqu'à la mort de Ferdinand. Il habitait de préférence l'ancien château des comtes de Flandre, à Gand. C'est là que naquit, le 15 février de Tan 1500, son fils aîné, qui fut nommé Charles, comme son aïeul paternel, et dont la puissance devait s'étendre un jour sur plus de la moitié du monde.
Sous Philippe-le-Beau l'œuvre de la centralisation du pouvoir judiciaire, commencée par Philippe-le-Bon, fit un pas décisif. Il fixa à Bruxelles le conseil de Brabant et la cour féodale qui, jusque là, avait toujours suivi le souverain. En janvier 1504 il établit à Malines une cour suprême de justice sous le nom de Grand-Conseil. Cette cour fut composée de deux chambres, dont la première s'occupait des affaires de politique et d'administration, et dont la seconde formait une sorte de cour d'appel, à laquelle ne ressortissaient toutefois alors ni Anvers, ni le Brabant, ni la Flandre, ni le Hainaul. La première demeura attachée au souverain sous le nom de conseil privé,
La mort d'Isabelle de Castille appela Philippe-le^Beau en Espagne, où une fièvre aiguë l'emporta en quelques jours. Il mourut à Burgos le 25 septembre 1506. « Beau, débauché, esclave des plaisirs, se reposant du soin de ses états sur ses ministres, Philippe croitconseil, est le pont par lequel la maison des Habsbourg arriva à la monarchie presque universelle ; mais personnellement il n'est rien, (i) »
Ainsi, à l'âge de six ans, le petit-fils de Marie de Bourgogne joignait la couronne de Castille à l'héritage du Téméraire, sauf quelques coins de la France que Louis XI en avait détachés. A seize ans, la mort de Ferdinand-le-Catholique y joignit l'Aragon, la Sicile et
(1) Moti.i:y,
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les immenses possessions donl la déeouverie de Chrisloplie Colomb avait doté l'Espagne. A dix-neuf ans (-28 juin i5i9), (') Charles- Uuint ceignit la couronne impériale et se trouva le monarque le plus puissant qui eût régné en Europe depuis Constantin et Charlemagne.
Durant les années de sa minorité, ce fut la tante du futur Cœsar, Marguerite d'Autriche, veuve de don Juan d'Aragon et de Philibert de Savoie, qui exerça la régence en son nom dans les provinces Belgiques. Elle fut inaugurée à Anvers le 24 juin 1506 comme gouvernante du marquisat du S^-Empire, et tint en cette qualité deux diètes solennelles dans l'abbaye de S^-Micliel : la première le 16 octobre ioOl, la seconde au commencement de février 1508. L'empereur Maximilien vint de son côté se faire reconnaître à Anvers en qualité de Ruwaerd, le 17 septembre 1508, et y fit un séjour de plusieurs mois.
Marguerite d'Autriche avait fixé sa résidence à Matines, avec les enfants de Philippe-le-Beau. Tous nos historiens ont loué la sagesse de son administration, sa prudence et son énergie toute virile. Le temps qu'elle présida à nos destinées fut pour la Belgique une époque de transition durant laquelle se préparait sourdement un changement immense. Pour Anvers en particulier ce fut un temps de calme et de prospérité, et lorsque Charles atteignit sa majorité, il n'aurait eu, pour conserver l'amour de ses sujets belges, qu'à continuer la politique à la fois ferme et conciliante dont Marguerite lui avait donné l'exemple.
La maison d'Autriche n'était arrivée à ce haut degré de splendeur ni par son génie ni par ses conquêtes. II avait suffi de deux mariages avantageux pour conduire ses archiducs au trône des C^esars et pour leur soumettre la moitié du monde. L'orgueil des Habsbourg n'en croyait pas moins, peut-être même à cause de cette élévation
(1) Cette date est celle de son élection ; son couronnenient eut lieu à Aix-la-Chapelle le 20 octobre 1520.
facile et qui semblait une combinaison de la providence, être appelé à régner un jour sur l'univers entier (i). Mais si cette famille avait des motifs de remercier le ciel de ses faveurs, il n'en était pas de même de la Belgique. Petit coin de terre perdu dans l'immense empire du nouveau Charlemagne, ses souverains devaient oublier bientôt qu'elle avait été le berceau de leur fortune.
Cependant les Belges se réjouissaient de l'élévation de leurs princes, et lorsque Charles-Quint fit son entrée solennelle à Anvers, le 11 février 1515, en qualité de duc de Brabant et de marcgrave du S^-Empire, celui qui eût osé prophétiser que ce souverain, né en Flandre et qui parlait flamand , traiterait un jour la Belgique comme une province espagnole; que ses sanguinaires édits, violant toutes nos immunités, la couvriraient bientôt du sang des martyrs protestants; que son fils y établirait l'infâme Inquisition et lâcherait sur elle les bandes féroces du duc d'Albe; et qu'enfin son arrière petit-fils signerait la fermeture de l'Escaut : celui-là, certes, eût passé pour un insensé et n'aurait rencontré que des incrédules. Il est vrai que rien encore ne semblait autoriser ces prophéties de malheur. Charles-Quint, dans sa joyeuse entrée, promettait de respecter les privilèges et les franchises accordées par les ducs de Brabant ses prédécesseurs ; il stipulait que les chartes relatives aux privilèges du Brabant et du Marquisat devaient être conservées à Anvers ; que Charles porterait le titre et les armes de marquis du S'-Empire ; que le chancelier de Brabant devait être versé dans les langues latine, française et flamande ; qu'Anvers resterait à perpétuité uni au duché de Brabant, etc. Si le duc de Brabant, dont émanait cet acte , était en même temps roi d'Espagne, de Naples et de Sicile, et roi de l'hémisphère indien, les Anversois n'y pouvaient
(1) On connaît la devise de la maison de Habsbourg : A. E. L 0. U., (ju'on explique ainsi kuslrice Est Imperarc Orbi Universo, et les vers :
Bella (jerant alii, lu felix Ausiria nuhc, etc.
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voir encore qu'iine circonstance heureuse, qui devait ouvrir à leur commerce maritime toutes les mers du globe. Avant de partir pour l'Espagne, où l'appelait la succession de Ferdinand-le-Catholique, Charles tint h Anvers une assemblée des États-Généraux (20 septembre 1516).
Une nouvelle réunion des États eut lieu dans notre ville en 1521, à propos de son élection h l'Empire. Ce fut une occasion de fêtes magnifiques. Le nouvel Empereur fit son entrée à Anvers le 23 septembre, escorté d'une garde d'honneur de cinq cents cavaliers, tous uniformément vêtus de velours et de salin, et composée de l'élite de la population. Albert Durer, témoin des préparatifs de la fête, en parle ainsi :
« Je vis, dit-il, dans l'atelier des peintres, l'arc de triomphe des- » tiné à l'entrée solennelle du roi Charles. Cet ouvrage est composé » de 400 arches, chacune de 40 pieds d'ouverture, rangées des w deux côtés de la rue par où le cortège doit passer. L'ordonnance » en est très-belle et les arches ont deux étages sur lesquels » auront lieu des représentations dramatiques. Tout cela est fort » beau et fort riche et coûte ensemble, en ouvrages de menuiserie » et de peinture, 400 florins (i). » Le grand peintre rapporte encore une autre particularité qui marque bien le caractère payen de la Renaissance : les plus belles jeunes fdles de la ville, à peine vêtues d'une gaze transparente, vinrent souhaiter la bienvenue au jeune Empereur, qui baissa modestement les yeux en passant devant elles. Il n'en fut pas de même d'Albert Durer. Celui-ci écrit à son ami Mélanchton qu'en sa qualité d'artiste il ne laissa point échapper cette occasion de regarder de près et avec beaucoup d'attention ce rare assemblage de beautés. Les Rhétoriciens du Violier représentèrent un mystère sur la montagne aux Corneilles; le greffier de la ville, Pierre Gillis, composa treize petites pièces pour les représentations
l) Reliquiën von Alhrerlit Diirer, p. 90.
populaires en plein vent, et le secrétaire Corneille Graplueus fit imprimer une Congratulation en vers latins avec une description des fêtes, qu'on vendait pour un sou dans les rues (i). Enlin la ville offrit à l'Empereur un don gratuit de deux cent mille couronnes. Charles-Quint alla loger avec sa suite dans l'hôtel du bourgmestre Arnold Van Liere. Cet hôtel, bâti au siècle précédent, (2)
HOTi:i. VAN I.IERK.
était peut-être alors la plus splendide résidence qu'un particulier possédât en Europe. On se le figurerait difficilement aujourd'hui
(1) Cornelii Graphaei Gratulatio Caroli V Imperatoris 1520. Antwerpia}, apud Joan. Crocciuni, 8". — Albert Dïirer, Reliquion, clr .
(2) II existe un dessin aux aicliives de la ville, représentant l'Hôtel Van Liere et portant la date de 1474. C'est piubablenunt celle de sa construction. En 1542 nous le trouvons occupé par la famille italienne des Aiîaitadi. En 1542 il fut légué à la ville pai' le seigneui
r.llAlMTUK ni\-SKPTlKMK. i^til
d'après l'ôlat do délal)roniO!)l dans lequel il est tomlx'. Voici ce qu'en dit Albert Durer :
« Le samedi après la fête de S'-Pierre-ès-liens mon liole rue » conduisit à la maison du bourp^meslre d'Anvers. Elle est vaste et » bien ordonnée, avec de grands et beaux salons à l'infini, une cour » richement ornée et des jardins fort étendus. En somme' c'est une « demeure tellement magnifique que je n'ai jamais rien vu de sem- » blable en Allemagne. »
Immédiatement après son départ d'Anvers, l'Empereur partit pour l'Allemagne, laissant la régence des provinces Belgiques à sa tante Marguerite.
Quoiqu'elle évitât de heurter de front l'esprit communal et provincial dans les Pays-Bas, Marguerite, comme tous ceux de sa famille, était hostile à nos libertés. Non-seulement elle appuyait les tendances despotiques de son impérial neveu, mais elle l'engageait secrètement à secouer les entraves que lui opposaient nos franchises séculaires, notamment en ce qui concernait la levée des impôts. Les auteurs de V Histoire de Bruxelles en citent un curieux exemple :
Le duc Guillaume de Gueldre, ayant pris parti pour François I contre Charles-Quint, menaçait la Belgique d'une invasion (1527). Les États de Brabant furent convoqués à Bruxelles et la Gouvernante leur demanda une aide de 100,000 couronnes. Après de vives contestations, qui durèrent jusqu'en janvier 4528, ils accordèrent d 00,000 Carolus. Les menaces du duc de Gueldre s'étant réalisées, ils furent rappelés, peu de temps après, pour voter la levée de
Charles Tseraerts et son épouse Catherine Dracrx. LaviHe le céiia en 1558 au gouverneur et aux marchands de la nation Anglaise, mais avec condition de retour. En 1G07 il fut codé aux Jésuites pour y étal)lir un collège d'humanités, et enfin en ITUi il fut converti en hôpital militaire, destination qu'il conserve encore.
Guicciardini parle aussi de cet hôtel et dit que ce fut le hourgmestre Arnold Van Liere qui le (it construire comme un palais roval, le destinant à une résidence pour l'empereur Charles-Quint.
322 IJISTOIUE DE LA VILLE U'ANVEUS.
4,000 piétons et de 1,000 cavaliers, ainsi que les fonds nécessaires pour leur entretien. Bruxelles rejeta les deux propositions et Louvain celle de l'aide. Cependant il fallait se hâter de prendre des mesures pour repousser l'ennemi ; Marguerite assembla les États de Hollande, les nobles Brabançons et les députés des villes d'Anvers et de Bois-le-Duc, comme étant les plus exposées aux entreprises des Gueldrois. Elle obtint ce qu'elle demandait et ordonna immédiatement au chancelier de Brabant de faire procéder, par la chambre des comptes, à l'assiette de la somme votée. « Tout ainsi » que vous feriez, leur écrivit-elle, si, par acte signé des trois États » de Brabant, il vous apparut de leur consentement général, entier » et uniforme. » Le chancelier et les membres de la cour des comptes ne pouvaient obéir sans violer leur serment d'observer la joyeuse entrée: ils résistèrent. Marguerite, irritée, prit le sceau des mains du chancelier et l'apposa elle-même sur le mandement qu'elle avait préparé (*).
Marguerite mourut au palais de Bruxelles, le 1' novembre 1530. Le 7 octobre de l'année suivante, Charles-Quint annonça aux Étals de Brabant qu'obligé de quitter de nouveau la Belgique, il nommait gouvernante et régente sa sœur Marie, veuve de Louis II, roi de Hongrie.
La dernière année de la régence de Marguerite avait été signalée par un tléau qui (it de grands ravages dans tout le pays. C'était une épidémie qui éclata d'abord à Anvers, où elle avait été importée de Hambourg par les navires de la Hanse. Elle avait, dit-on, pris naissance en Angleterre^; c'est pourquoi on l'appelait la suette anglaise. Ceux qu'elle attaquait étaient saisis d'une transpiration abondante et plongés dans une profonde léthargie que la mort terminait au bout de vingt-quatre heures. On compta parmi ses victimes le bourgmestre Arnold van Liere, Boger van der
(1) Henné et Wouteus, Ifisloirr de Bruxelles, t. i, p. 337.
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Weyden (le jouiie), doyon de la ^iklc de S'-Luc, ol rillusiiv peintre forgeron Quentin Melsys. IMus de quatre cents personnes lurent enlevées en trois jours. Les niédeeins succombaient, les uns au tléau, les autres à la fatigue; d'autres prirent la fuite, il ne restait de recours qu'au ciel. Des prières publiques furent ordonnées et le jour de S'-Michel une procession solennelle parcourut la ville. Au rapport d'Hancus, la maladie cessa tout-à-coup comme par l'effet d'un miracle. Cette procession continua de sortir chaque année, le jour de la fête de l'Archange, jusqu'en 1751, où elle fut fixée au dimanche précédent. Le clergé de toutes les paroisses, les religieux de tous les couvents, les magistrats, les gildes et les corporations des métiers l'accompagnaient. Aujourd'hui la procession se fait encore, mais seulement dans le pourtour de l'église de Notre-Dame.
La politique extérieure de Charles-Quint n'a que des rapports indirects avec notre histoire. Une seule fois il sembla que les Anversois allaient être directement les victimes de la guerre entre l'Empereur et François I : ce fut quand le duc Guillaume de Gueldre prit parti pour le roi de France et lâcha sur nos provinces le fameux Martin Van Rossem. Ce terrible condottiere avait pénétré en Belgique au mois de juin 1542, par la Campine, où il exerçait les plus affreux ravages, pillant les villages, les bourgs, les monastères et les châteaux ; amenant prisonniers ceux dont il espérait tirer rançon, et achevant de détruire par l'incendie ce qui échappait à la dévastation. Oirschot, Hilvarenbeek, Baerle, Hoogstraten, avaient été livrés aux flammes. Le maréchal de Gueldre (c'est le titre que lui avait donné le Duc) était entré dans le pays de Ryen et marchait sur Anvers, dont il avait promis le pillage à ses soldats.
Ces nouvelles produisirent à Anvers une grande agitation. On y connaissait les princes de Gueldre de vieille date. En 1511 notamment, le duc Châties avait arrêté et lourdement rançonné
plusieurs de nos marchands qui se rendaient à la foire de Francfort. Toutes les plaintes de nos magistrats pour obtenir une réparation étaient demeurées vaines. Quant à Martin Van Rossem, c'était de tout point un adversaire redoutable. A une bravoure incontestée il joignait un esprit délié, capable de toutes les ruses. Avide, cruel et licencieux, aucun scrupule ne l'arrêtait. Il avait pour principes que tout mal fait à ses ennemis était de bonne guerre, et que la guerre devait nourrir ceux qui la faisaient.
La ville était forte et bien munie, les troupes dont elle disposait, étaient bien supérieures à celles de Van Rossem, mais une surprise ou une trahison pouvaient introduire l'ennemi dans la place : il fallait empêcher l'une et prévenir l'autre. De promptes et énergiques mesures furent prises en conséquence.
il y avait à Anvers beaucoup de Gueldrois qu'y avaient attirés le commerce et la facilité avec laquelle on y gagnait sa vie. 11 y avait surtout un grand nombre d'ouvriers que la misère avait chassés de leur pays. A l'approche de Van Rossem ils commencèrent à s'agiter. A tort ou à raison on les crut capables de nouer avec lui des intelligences pour lui livrer la ville. Par une défiance peut être excessive, le magistrat rendit une ordonnance, datée du 19 juin, qui enjoignait à tous les étrangers et en particulier à ceux qui étaient nés dans les duchés de Juliers, de Clèves et de Gueldre, de venir faire serment de fidélité entre les mains de l'échevin Adrien Vledinck. Ceux mêmes qui avaient obtenu le droit de bourgeoisie devaient aller renouveler leur serment. Il leur fut interdit de quitter leurs demeures en temps d'émeute ou d'incendie, et de sortir en aucun temps avant six heures du matin et après six heures du soir. Ceux qui n'observeraient pas ces dispositions seraient considérés comme traîtres et privés de leurs droits de bourgeoisie. Du reste ils pouvaient ne s'engager par serment que pour le temps où leurs affaires les retiendraient encore en ville.
Ces mesures blessèrent vivement ceux qui en étaient l'objet.
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Elles euroiU pour rébullal de faire (luitter la ville à plus de mille individus, qui s'en allèrent en menaçanl de revenir bientôt. Ils allèrent se joindre, pour la plupart, à la troupe de Martin Van Rossem , qui était forte alors d'au moins seize mille hommes. D'autres restèrent et se soumirent en murmurant.
En même temps nos magistrats déployèrent la plus grande activité pour mettre la ville en état de soutenir un siège. L'écoutête Guillaume Van de Werve, les bourgmestres Nicolas de Scliermere et Lancelot d'Ursel (le même dont le dévouement s'était signalé vingt ans auparavant dans l'incendie de Notre-Dame), rivalisèrent de zèle pour organiser la défense. Le commandement des forces militaires fut donné à l'éclievin Corneille van Spangen. Le Conseil ordonna que les bourgeois des douze quartiers se rendraient en armes, sous la conduite de leurs quartiniers, à la partie des remparts qui leur serait désignée. Des retranchements furent élevés à tous les abords de la ville. On rendit les remparts accessibles de tous côtés à l'intérieur en détruisant les jardins qu'on avait formés à leurs pieds. Plusieurs pièces de canon du plus gros calibre furent coulées, ainsi qu'une grande quantité de boulets. On fit un vaste approvisionnement de poudre. Enfin l'ordre fut donné d'inonder toutes les terres basses des environs; mais il paraît que la crainte de causer un trop grand dommage en détruisant les récoltes sur pied, fit suspendre l'exécution de cette mesure extrême.
Les négociants étrangers qui habitaient la ville et dont la fortune n'était pas moins menacée que celle des Anversois, s'empressèrent généreusement d'offrir leurs services pour la défense commune. La nation espagnole avait fourni un certain nombre de mercenaires. Les Italiens en équipèrent à leurs frais plus de trois cents. Parmi les Italiens se distinguèrent surtout deux riches familles patriciennes : les Salviati, qui depuis quelque temps habitaient le magnifique hôtel van Liere, et les Afïaitadi, qui étaient venus s'établir à Anvers on 141)8. On cite encore le facteur ou consul du roi
de Portugal, les Fuggers et les Welsers de la nation allemande. Chaque nation avait d'ailleurs son capitaine, ses cent-dix hommes armés, ses bannières et ses tambours. Il y avait entre elles une véritable émulation d'ardeur guerrière.
Non content de tous ces préparatifs, le magistrat fit lever à Bréda une troupe de cinq cents cavaliers et de trois mille fantassins, qui devaient venir fortifier la garnison d'Anvers, sous le commandement de notre Burggrave, Régnier de Châlons, prince d'Orange. Le prince eut bientôt rassemblé ses hommes, mais quand il fallut les conduire à Anvers, il rencontra sur son chemin la troupe de Martin Van Rossem, qui, en apprenant son départ de Bréda, avait quitté Hoogstraten et était venu se poster à Brasschaet. Les lanciers brabançons avaient pour capitaine Lubbert Turck ; celui-ci attaqua bravement la cavalerie Gueldroise et la mit en déroute. Mais lorsque le prince d'Orange déboucha à la tète de ses fantassins, il fut tout-à-coup enveloppé par les Gueldrois, postés en embuscade derrière les haies et les taillis. Il parvint à grand' peine à se frayer un chemin à travers les ennemis, avec un millier de soldats et grâce à l'appui de ses lanciers. Le reste de ses hommes fut tué ou fait prisonnier.
Le prince d'Orange arriva le même jour à Anvers, vers sept heures du soir, avec les débris de sa troupe, et y fut accueilli avec autant de joie que s'il l'eut amenée entière. Le brave capitaine Turck, que l'on avait cru perdu, entra bientôt après avec ce qui restait de ses lanciers.
Van Rossem fit alors un mouvement en avant. Le 24 juillet il vint prendre position à Dambrugge, sur une ligne qui s'étendait du Dam à Borgerhout; du haut des remparts, les Anversois pouvaient voir flotter la bannière de Gueldre sur la tour du château de Vordenstein, près de Merxem, où il avait établi son quartier général.
Dès lors on s'observa des deux côtés avec une vigilance extrême :
r.IIMMTIlK DlX-SKniKMK. :^27
les Anversois craii^iiaul une aitaque tic Van Kossein, ceux de Gueldre redoutant une sortie des Anversois. Des deux côtés cependant on semblait attendre et rester sur la défensive.
Van Rosscm eut l'audace d'envoyer à Anvers un héraut, pour sommer ceux qui tenaient la ville de la livrer aux rois de France et de Danemarck (Christiern III s'était tourné contre Cliarles-Quint). Le héraut fut conduit devant le prince d'Orange, qui le chargea de dire à celui dont il tenait sa mission, qu'Anvers ne reconnaissait qu'un seul souverain, qui était l'Empereur.
— H y a longtemps que votre Empereur a été mangé par les poissons, répondit impudemment le héraut.
— Rassurez-vous à cet égard, lui répondit le prince. Dites à votre maître que je ne le regarde pas comme le représentant de deux nobles monarques, mais comme le chef d'une bande de brigands Quant à vous, l'ami, je vous engage beaucoup à partir sur l'heure et à ne plus remettre les pieds à Anvers, si vous voulez éviter le désagrément d'être pendu à la plus haute branche de l'arbre le plus voisin.
Après quoi on le laissa partir, protégé plutôt par le dédain que par le droit des gens.
Cependant on eut recours à des moyens de défense extrêmes, qui prouvent à quel degré l'on redoutait une surprise. Un grand nombre de maisons, hors de la porte de Borgerhout, furent livrées aux flammes. Le couvent des Victorines, qui se trouvait à l'emplacement actuel de la lunette d'Hérenthals, fut incendié et rasé jusqu'aux fondements. Le couvent des Chartreux, au Kiel, eut le même sort. On ne voulait laisser à l'ennemi aucune retraite où il eût pu se retrancher et établir des batteries à portée des remparts.
Un renfort de douze cents Flamands était arrive à Anvers du pays de Waes, par l'Escaut. On les avait aussitôt armés de piques.
Il semble que Van Rossem n'ait eu aucune idée de l'art d'assiéger une place, car il ne tenta même pas de l'enfermer dans une ligne
de circonvalalion, ni d'ouvrir des tranchées. 11 manquait d'ailleurs du matériel nécessaire. Il avait compté sur la possibilité d'une surprise ou d'une trahison. Tout le siège se borna à quelques bruyantes canonnades, qui ne firent pas grand mal des deux côtés.
Quand Van Rossem eut compris qu'il n'avait aucune chance de réussir, il décampa. Le 27 juillet, au matin, il donna l'ordre du départ ; mais auparavant il voulut se donner le spectacle d'un feu de joie, digne des héros de l'Edda. Toutes les maisons, tous les châteaux, les monastères, les moulins, les fabriques de Dambrugge, de Merxem, . de Deurne, de Borgerhout et de Berchem furent livrées aux (lammes. 11 n'épargna que le château de Merxem, par reconnaissance pour le bon vin qu'il y avait bu.
Quelque triste que fût le spectacle de ce vaste embrasement, il était compensé par la joie que causait le départ de ces dangereux voisins. Deux malheureux, plutôt soupçonnés que convaincus d'avoir voulu livrer la ville à la faveur d'un incendie qu'ils auraient allumé, furent pendus le lendemain à un gibet dressé sur la Grand' Place, et ensuite écarielés.
Il est à remarquer que dans ce pressant danger les Anversois n'avaient reçu aucun secours de leur souverain , occupé alors à combattre les pirates d'Alger. Ils n'avaient dû qu'à leur propre énergie d'échapper au sort le plus affreux. Leur active prévoyance avait préservé d'une ruine complète la plus riche et la plus florissante cité de ses états. Dieu sait au prix de quels sacriflces! Nous ne voyons pas cependant qu'ils aient reçu de ce chef, de la part de Charles-Quint, ni une indemnité ni même un remerciement. Ils purent faire cette réflexion que, dans le temps où le duc de Brabant n'élait encore que comte de Louvain au lieu d'être roi d'Espagne et empereur d'Allemagne, ils n'auraient pas été ainsi abandonnés à euxmêmes. Plus tard, après l'abdication de Charles-Quint, un intrigant italien, Jean Charles de Aff'aitadi, sut faire accroire à l'empereur Ferdinand I que c'était à lui seul, à son exemple, à sa valeur et
(:ilAIMTl\E DIX-SKI'TIKMK. :r-20
à ses trésors, qirAnvors avait ilù son salul. En couséiiuonce, rEuipercur, par un diplôme daté d'Insprnck, le ^ô mai io(>5, créa Jean Charles de Aflfaitadi, déjà !)aron de Gliistellcs, prince de Hulst.
Les premières années dn règne de Charles-Quint avaient vu éclater en Allemagne le grand mouvement de la Réforme. Les relations nomhreuses que le commerce établissait entre Anvers et les pays du Nord , surtout par l'entremise des Hanséates , n'avaient pas tardé à introduire dans nos murs les doctrines nouvelles. On sait que Charles- Quint, mû par des motifs politiques plutôt que par une i)ensée religieuse, s'était constitué le champion du catholicisme. Dans les hérésies qui surgissaient il sentait s'agiter des questions sociales qu'il ne comprenait pas, mais qui lui causaient une vague épouvante. Il crut l'ordre européen et la sécurité du monde liés au sort de l'Église romaine ; il identifia sa propre cause avec celle de Rome, et tenta de sauver l'une par l'autre. Reniant les vieilles traditions des empereurs Ghibellins pour suivre celles de sa famille, il continua de combattre toutes les manifestations de la liberté, sous quelque forme qu'elles se produisissent. Le despotisme lui parut le seul moyen d'assurer l'orthodoxie. Il commença contre le protestantisme une lutte qui fut bien moins favorable à la foi catholique qu'elle ne fut fatale à nos libres institutions et à la prospérité de notre pays.
La Réforme appartient à l'histoire du monde, dont elle est un des épisodes les plus considérables. Nous n'irons pas, après tant d'autres, et dans une histoire particulière, rechercher les causes générales de cette grande révolution. Nous avons indiqué en passant celles qui se rapportent à notre ville. L'ignorance ou la mauvaise foi peuvent seules aujourd'hui nier que l'Église s'était elle-même attiré ce châtiment , par son attachement au pouvoir et aux biens temporels, par la corruption du clergé de tous les degrés, par le relâchement de la discipline ecclésiastique. La Réforme ne fut autre chose, dans le principe, qu'une réaction de la morale, de la foi honnête et droite, contre l'immoralité et l'hypocrisie qui s'abritaient sous le manteau de la
religion. Ce ne fut pas d'ailleurs un mot nouveau que Luther jeta à la foule : il y avait plusieurs siècles que les saints l'avaient à la bouche, qu'il retentissait dans les conciles. « Qui nie donnera, disait S^-Bernard, que je voie, avant de mourir, l'Église de Dieu comme elle était aux premiers jours ? » Mais S^-Bernard ne vit pas ce changement. « Il a gémi toute sa vie, dit Bossuet, des maux de l'Église. Il ne cessait d'en avertir les peuples, le clergé, les évéques, les papes mêmes... Les désordres s'étaient encore augmentés depuis... Dès le temps du concile de Vienne, un grand évêque, chargé par le pape de préparer les matières qui devaient s'y traiter, mit pour fondement de l'ouvrage de cette sainte assemblée qu'il y fallait « réformer l'Église dans le chef et dans les membres. » Le grand schisme, arrivé un peu après, mit plus que jamais cette parole à la bouche, non seulement des docteurs particuliers, d'un Gerson, d'un Pierre d'Ailly des autres grands hommes de ce temps-là, mais encore des conciles, et tout en est plein dans le concile de Pise et dans le concile de Constance. On sait ce qui arriva dans le concile de Bàle où la réforme fut malheureusement éludée et l'Église replongée dans de nouvelles divisions, (i) »
Mais on demandait la réforme à ceux-là mêmes qui avaient créé les abus et qui en vivaient. Plutôt que de céder, alors que le dogme eut pu encore être sauvé, ils préférèrent laisser rompre l'unité de la foi, et voir se détacher du S'-Siége ceux qui n'avaient demandé qu'à ramener l'Église à sa pureté primitive.
L'orage, depuis si longtemps amoncelé, éclata à l'occasion d'une querelle de prérogatives entre l'ordre des Augustins et celui des Dominicains. Albert, archevêque de Mayence, chargé par la S*-Siège de la distribution des indulgences en Allemagne avait assigné la Saxe aux Dominicains ; les Augustins, que l'on chargeait ordinairement de ces
(1) Bossuet. Histoire des variations de VE^lise protestante, § 1.
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sortes de commissions, conçurenl du dépit do colle i)i'éréi'eiu'e, et leurs rivaux avant prêté le liane par la manière scandaleuse dont ils faisaient leur tralic, Jean Slaupitz, vicaire général do Tordre des Augustins, en Allemagne, déchaîna contre les marchands d'indulgences le plus habile de ses moines, Martin Luther (1517).
L'ordre entier dos Augustins soutint d'abord le réformateur. Ceux d'Anvers lui furent d'autant plus sympalhi(|ues que leur couvent avait été fondé pou d'années auparavant (en 1515) par des moines saxons qui avaient connu Luther et le tenaient en grande estime (i). Leur prieur, Jacques Spreng, se vantait hautement d'être son disciple. Érasme en parle ainsi, dans une lettre qu'il écrivit à Luther, datée d'Anvers le 50 mai 1519. « Il y a à Anvers un prieur, un véritable chrétien, qui vous aime de cœur ; il a été votre élève, comme il le déclare publiquement. Il est pour ainsi dire le seul de la ville qui prêche véritablement la parole de J.-C. Les autres n'ont que des paroles humaines et ne s'occupent que de leur intérêt personnel. » Les Augustins d'Anvers, comme ceux de la Saxe, attaquèrent le trafic des indulgences. Ce qui se passait sous leurs yeux n'était guèi^e édifiant. Cette singulière marchandise avait été affermée à des marchands italiens qui la débitaient à bureaux ouverts, et suivant le tarif fixé par la cour de Rome. Ils louaient les bulles dont ils étaient dépositaires aux prédicateurs les plus éloquents.
Quoique les Augustins ne pussent ignoi^er le danger qu'ils couraient, ils continuèrent leurs prédications, et il ne paraît pas qu'ils furent sérieusement inquiétés avant l'édit de Worms, du 8 mai 1521. Dans la diète célèbre tenue en cette ville les écrits de Luther avaient été condamnés à être brûlés par la main du bourreau. L'édit dont nous parlons avait été rendu par Chai1es-Quint en qualité d'Empereur, non comme souverain de chacune de nos provinces. Luther y était
(I) Le (.luivenl des Augustins se trouvait à remplacement de l'église S'-Aïuhé, (|iri^ itvaionl citiiimencé de liàlii .
mis au ban de l'Empire. Il était défendu de lui donner asile ainsi qu'à ses adhérents ; des poursuites rigoureuses étaient prescrites contre eux, par les inquisiteurs d'abord, puis par les magistrats ordinaires. Le même édit défendait la vente des livres écrits par les Luthériens, en allemand, en flamand ou en latin ; l'impression de pasquinades ou de caricatures contre les rites romains; enfin, toute mention des saintes Écritures faite dans des écrits quelconques, le tout sous peine de confiscation des livres, avec menace de mort aux éditeurs, sauf autorisation de l'ordinaire ecclésiastique et le permis du magistrat civil.
Cet édit portait une atteinte grave, non seulement aux immunités de la commune d'Anvers, mais à toutes les constitutions belges. Jamais aucune mesure de cette importance n'avait été publiée sans l'avis préalable des États, qui partageaient avec le souverain le pouvoir législatif. Jamais aucun pouvoir judiciaire n'avait été attribué à des étrangers, comme l'étaient les inquisiteurs d'Espagne, désignés dans le placard. Mais personne, en Belgique, n'osa protester contre une mesure illégale, prise par l'Empereur hors du pays, et exécutoire dans toute l'étendue de ses états.
Une des premières victimes de l'édit fut Corneille Graphseus. Plusieurs années auparavant il avait publié une préface au livre de Jean de Gooch, intitulé : La liberté de la religion chrétienne. C'était là son crime. Il fut arrêté sur l'ordre de François Van der Hulst, conseiller de Brabant, nommé inquisiteur de la foi, conduit à Bruxelles et contraint de rétracter en présence des commissaires et d'un grand concours de peuple, les articles de sa préface. On prononça ensuite sa sentence qui portait que tous ses biens seraient confisqués, qu'il serait incapable de remplir aucun emploi, et qu'il ferait la même rétractation à Anvers, du haut du jubé de l'église de Notre-Dame. Après cette abjuration il put continuer de séjourner à Anvers, où nous le retrouvons encore en 1555.
Ce fut ensuite le tour des Augustins. Le prieur Jacques Spreng fut Uirêté et conduit à Bruxelles. La peur du feu lui fit rétracter tout ce
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qu'il avait prêche à Anvers. Il fut relâché et envoyé dans un couvent d'Ypres. Là, se croyant en sûreté, il recommença ses prédications. Arrêté de nouveau, il eut la chance de pouvoir s'évader de sa prison ; il alla à Brème et devint un des plus ardents promoteurs de la doctrine luthérienne.
Les Aui^ustins avaient été dénoncés à Tévéque de Cambrai, Robert de Croy, qui en donna avis au Conseil de Brabant. Celui-ci envoya à Anvers une commission chargée d'informer contre l'hérésie, composée du comte de Hoogstrate, du chancelier Van der Nool et de l'audiencier Van Springer. Tous les moines furent conduits à Bruxelles où ils jouèrent le même rôle que leur prieur ; c'est-à-dire qu'ils abjurèrent toute intention d'hérésie et furent, comme lui, condamnés à se rétracter publiquement, du haut du jubé, dans l'église de Notre-Dame. Comme lui encore, ils ne tardèrent pas à recommencer leurs prédications. Leur nouveau prieur, Henri Van Zutphen, eut même la hardiesse de prêcher hors de son couvent, à la Monnaie. L'écoutête, Nicolas Van Liere, le fit arrêter et enfermer à l'abbaye de S^-Michel.
Aussitôt grande rumeur dans le quartier populeux qui entourait le couvent des Augustins et qu'on nomma plus tard le quartier S'-André. Plus de trois cents femmes, suivies d'autant de gamins, coururent à l'abbaye, forcèrent les moines à relâcher le prieur, et le ramenèrent à son couvent. Van Zutphen, ne se trouvant plus en sûreté à Anvers, prit la fuite et se rendit à Brème. Il fut obligé bientôt après de quitter cette ville. A ^felsdorf les paysans, excités par des moines, l'arrêtèrent et le firent brûler vif.
Le 6 octobre 1522 l'église des Augustins fut fermée, tous les moines conduits à Bruxelles, emprisonnés et soumis à la torture. Leur dernier prieur, Lambert Thoren, et la plupart de ses religeux, se rétractèrent ; mais il y en eut deux qui persistèrent dans leurs croyances et auxquels les supplices ne purent arracher une abjuration. Ce furent Henri Voes et Jean Esch. Condamnés à la mort par le feu, « ils furent brûlés ensemble, à Bruxelles, dit un historien protestant, attachés au
334 HISTUIUE DE LA VILLE D'ANVEKS.
même pieu, en récitant le symbole des apôtres, puis le Te Deum dont ils dirent alternativement les versets et expirèrent en prononçant le nom de Jésus. » Diercxsens, au contraire, donne à entendre que, sur le biicher, ils confessèrent la foi romaine. Mais, s'il en eut été ainsi, ils n'eussent pas été considérés par Luther lui-même comme les premiers martyrs du protestantisme. Le réformateur écrivit à celte occasion son Épître aux chrétiens de Brahant, de Hollande et de Flandre. « Oh ! dit-il, que ces deux hommes ont péri misérablement, mais de quelle gloire ils jouiront auprès du Seigneur ! C'est peu de chose d'être outragé et tué pour ceux qui savent que leur sang est précieux et que leur mort est chère à Dieu, (i) » Luther composa un hymne funèbre en leur honneur.
Le couvent des Augustins fut supprimé et la construction de leur belle église demeura interrompue.
Cette persécution n'avait pas arrêté les progrès des nouvelles doctrines. Les Augustins eux-mêmes ne cessèrent pas de les répandre. Des moines fugitifs et qui se tenaient cachés, prêchaient en divers endroits, hors des murs : dans un champ, près de S'-Willibrord, au kruiphol (2) et dans les environs du béguinage. Ces prêches attiraient beaucoup de monde de la ville et de la campagne. Ils lurent défendus par un placard impérial du 4 octobre 1522, et l'on commença à inquiéter ceux qui s'y rendaient. Le 11 de ce mois, on vit exposer sur l'échafaud, devant l'Hôtel de ville, un imprimeur et un graveur, coupables de s*être rendus à ces réunions. Le 2 mars 1523, deux peintres et deux orfèvres subirent l'exposition. Néanmoins les prédicateurs allaient leur train ; le mystère dont ils étaient obligés de s'entourer ne donnait que plus de poids à leur parole.
Un nouveau placard impérial parut en 1524, qui interdisait d'assister aux prêches des Augustins et promettait une récompense de deux
(1) Mémoires de LiUlier, publiées ]);u' Miclielet.
{"2) C'était une sorte de poteine dans les reuipail-^ au nord de la ville.
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cenls llorins à ceux qui renictliaieul un de. ces prâlicatcurs aux mains des autorités. Peu de jours après sa publication, un moine augustin prêcha du haut d'une barque dans un chantier du Kattendyk. Comme il descendait de sa ciiaiie improvisée, il fut saisi par deux bouchers, avides de gagner la prime, et conduit à la prison du Steen. Le lendemain, 51 juillet, les serments et les métiers furent appelés sous les armes, pour prêter main-forte à l'exécution de Tédit. Le moine, après une procédure sommaire, fut conduit du Steen au Werf, enfermé dans un sac et jeté dans l'Escaut
Cette sentence et les autres condamnations pour crime d'hérésie, avaient été prononcées, non par l'inquisition, qui n'était pas encore établie à Anvers, ni par aucun tribunal exceptionnel, mais par les juges ordinaires du Vierschaere. Les édits avaient pour eux force de lois.
Cette même année un courtier subit l'exposition, puis il fut banni, après avoir eu la langue fendue.
Le 17 juin 1526 l'Empereur data de Matines un placard par lequel, renouvelant les précédentes prescriptions, il ajoutait que les prédicateurs ne pouvaient signaler en chaire les erreurs de Luther et d'autres dissidents, même pour les combattre, afin (réviter qu'on pensât à ces choses. C'était attaquer la liberté de penser et fournir aux réformateurs un de leurs plus puissants arguments : « La vérité, disaient-ils, ne craint point qu'on l'examine. » Il est vrai que les réformateurs étaient loin de s'entendre sur la formule de cette vérité.
Le curé de S'-Jacques, nommé Nicolas Van Brussel, convaincu d'hérésie par la FacuUé de théologie de l'université de Louvain, se rétracta, mais sans changer de sentiments; menacé de poursuites nouvelles, il s'y déroba par la fuite. En 1527, dix personnes, accusées de Luthéranisme, furent obligées de faire amende honorable. Après qu'elles eurent abjuré, on les força de suivre la procession du S'-Sacrement, portant une cbandeile allumée et couvertes d'un manteau jaune sur lequel étaient peints d'un côté l'image du S^-Sacrement, de
l'autre la figure de Luther, entourée d'une légion de diables. Celle exhibition, dans le goût des auto-da-fé espagnols, ne fut pas du goût du peuple anversois. La procession dut se hâter de rentrer, tellement étaient menaçants les murmures qu'elle soulevait. On jugea prudent de ne plus la recommencer.
Les Anabaptistes furent l'objet de persécutions encore plus cruelles que les Luthériens. Ces sectaires, dont les doctrines anarchiques étaient faites pour abuser une populace aveugle, menaçaient à la fois toute autorité, religieuse, politique ou civile. Aussi étaient-ils particulièrement odieux à tous les partis. Les édits impériaux redoublent envers eux de sévérité. On les signala à Anvers dans le mois d'octobre 1529. Le premier dont on put s'emparer fut immédiatement condamné au feu; les autres prirent la fuite. Le 23 février 1555, un Anabaptiste, originaire de Cologne, fut décapité sur la place du Marché, son cadavre brûlé et sa tête exposée au bout d'une pique. Le 4 mars, un armurier et un maçon subirent le même supplice. La veille du dimanche des Rameaux, quatre femmes furent nouées dans des sacs et jetées dans l'Escaut du haut du Werf. Bientôt ils devinrent si nombreux qu'on put craindre qu'ils ne se rendissent maîtres de la ville, comme avaient fait à Munster les Anabaptistes d'Allemagne. Le Lt mai ils tentèrent un coup de main pour s'emparer de l'Hôtel de ville; mais les bourgeois coururent aux armes, dispersèrent les sectaires, el en retinrent soixante-dix prisonniers, qu'ils livrèrent à la justice. Leur sentence fut bientôt prête ; elle était atroce. A ceux que l'on considérait comme les chefs, on arracha, vivants, le cœur de la poitrine. Les autres furent brûlés vifs, pendus, décapités, ou noyés dans l'Escaut.
Un mois après (24 juin 1535), Munster fut pris par les Impériaux et d'affreux massacres, d'épouvantables supplices mirent fin à la royauté de Jean de Leyde et au règne des Anabaptistes. La terreur réduisit cette secte à l'impuissance, mais ne la fit point disparaître. Le 19 mai 1537, quatre Anabaptistes furent encore brûlés sur la place du Marché à Anvers, entre autres un étainier qui avait laissé mourir son enfant
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sans baptême. Le 26 du même mois, on en brûla deux autres, dont l'un était un ancien Dominicain qui s'arrogeait le titre d'évêque.
Toutes ces exécutions n'eurent d'autres résultats que de forcer les Anabaptistes à se cacher. Le nombre de ceux qui s'étaient fait administrer en secret le second baptême était trop considérable pour qu'on pût sévir contre tous. Mais de temps en temps on arrêtait ceux qui baptisaient, et la peine du feu était leur punition orditiaire. Nous ajouterons seulement qu'en 1557 quatre femmes, convaincues de s'êti^e fait rebaptiser, furent noyées dans des tonneaux, à l'intérieur de la prison du Steen.
Cependant les édits, en se renouvelant, devenaient de plus en plus sanguinaires. Les historiens rejettent d'ordinaire tout l'odieux de ces persécutions sur Philippe II, mais une large part en revient à Charles- Quint et à sa sœur, Marie de Hongrie, régente de nos provinces. Si la froide férocité du « démon du Midi » surpassa celle de son père, ce n'est pas une raison pour amnistier celui-ci, ni pour oublier surtout qu'il en eut l'initiative. Charles-Quint n'a même pas pour lui l'excuse du fanatisme, car il tolérait en Allemagne ce qu'il condamnait dans les Pays-Bas. Sa sœur « la veuve chrétienne » comme l'appelait Érasme, loin de chercher à atténuer la rigueur des édits, poussait son frère dans cette voie sanglante. En 1535 elle écrivit à Charles-Quint que a dans son opinion, tous hérétiques, qu'ils fussent ou non repentants, devaient être poursuivis avec une sévérité suffisante pour que leur erreur fut d'un coup extirpée, et sans autre considération que celle de ne pas entièrement dépeupler les provinces. »
Pourquoi l'histoire n'a-t-elle par cloué Marie de Hongrie au même pilori que Catherine de Médicis, conseillant la S^-Barthélémy à Charles IX ?
En 1535 elle fit publier à Bruxelles un nouvel édit impérial qui condamnait à mort tous les hérétiques. En cas de repentir les hommes devaient être exécutés parle glaive, les femmes enterrées vives. Quant aux obstinés des deux sexes, ils devaient être brûlés vifs.
Ces édits, rigoureusement exécutés, furent la loi du pays pendant vingt ans. Des auteurs dignes de foi, entre autres Hugo Grotius, évaluent à cent mille, et jamais l'on n'a porté au-dessous de cinquante mille le nombre des habitants des Pays-Bas qui furent brûlés, étranglés ou ensevelis vivants, en vertu de ces édits.... L'ambassadeur vénitien Navigero comptait trente mille victimes dans les seules provinces de Hollande et de Frise, et cela en 1546, dix ans avant l'abdication et cinq ans avant la promulgation de Todieux édit de 1550 ! (i).
Anvers avait vu naître dans ses murs une nouvelle secte, celle des Loyistes. Loy était un ardoisier qui demeurait rue Riche-Beukelaer. Il enseignait que les anges, les diables, le jugement dernier, le paradis, la fin du monde, étaient autant de chimères ; que le mariage n'était pas un sacrement; que les saintes Écritures devaient être considérées comme lettres mortes; enfin, il méprisait la messe, et annonçait le règne temporel de Jésus-Christ sur la terre.
Sous le rapport des mœurs, il se pourrait qu'il eut été calomnié ; mais on représente les Loyistes comme de vrais pourceaux d'Épicure, passant leur temps dans la bonne chère et la débauche. On renouvela contre eux la vieille accusation de pratiquer la communauté des femmes. Cité devant le tribunal des échevins, sa contenance n'y fut pas celle d'un apôtre ni moins encore d'un aspirant à la palme du martyr. Il s'en tira par des platitudes, prétendant que les prédications impies et séditieuses qu'on lui reprochait étaient de simples bouffonneries, des propos en l'air dont lui-même ne se souvenait pas, et qu'au fond il n'avait jamais cessé d'appartenir à la foi catholique. Pour couronner cette comédie, il alla se confesser et communier dans l'église de S'-André.
Nous ne savons comment ses disciples jugèrent celte inconstance. Ils n'y virent peut-être qu'un bon tour joué aux inquisiteurs et aux magistrats. Un peu après Loy fit un voyage en Allemagne et alla