CHAPITRE ni\-iiriTiEME. :{r.i
fabriques. Dès le XII^ siècle ils avaient à Anvers une étape pour les laines, comme ils en avaient une à Dortdrecht et à Bruges. Une querelle entre le roi Edouard et le comte Florent de Hollande priva la Hollande de cet avantage : l'entrepôt de Dortdrecht fut supprimé au grand profit de ceux de Bruges et d'Anvers. On se rappelle que lors du séjour d'Edouard U\ à Anvers, en 1558, notre ville était habitée par plusieurs riches marchands anglais, parmi lesquels nous avons cité Guillaume de la Pôle, qui prêta au Roi une somme égale à 400,000 livres sterlings de la monnaie actuelle.
Nos relations avec l'Angleterre demeurèrent toujours très-actives, mais elles changèrent peu à peu d'objet. « Pendant les deux premiers siècles qui suivirent la conquête, dit Hallam, le commerce des villes anglaises avec le continent se bornait presque à l'exportation des laines ; c'était le principal produit de l'Angleterre ; car la laine, brute ou manufacturée, a contribué plus qu'aucune autre branche de commerce à l'accroissement de nos richesses (i). »
Cependant les Anglais devaient apprendre chez nous à fabriquer eux-mêmes des draps. Déjà sous le règne de Henri II une colonie de Flamands s'était établie à Worstead, village du comté de Norfolk. Les progrès en furent si rapides, que dès l'an d261 le parlement d'Oxford crut pouvoir porter une loi qui prohibait l'exportation de la laine et l'importation du drap. Mais cette loi était évidemment trop prématurée pour recevoir son exécution. Edouard et son fils imposèrent souvent sur le commerce entre l'Angleterre et la Flandre des prohibitions de la même nature; mais ce fut plutôt pour servir les intérêts momentanés d'une politique changeante que dans un intérêt national bien entendu ; car l'Angleterre produisait encore beaucoup plus de laines que ses fabriques n'en pouvaient employer, et celles-ci étaient loin d'être en mesure de satisfaire à la consommation intérieure. Il
1; Hm.lam, L'Europe au Moijrn-dfje, t. IV (édition Riga),
semblait dès lors dans les destinées de l'Angleterre de voir tourner au profit de sa grandeur les fautes commises parles nations continentales.
« Les ouvriers flamands ayant manifesté quelque mécontentement en 1351, Edouard III profita de cette occasion pour les inviter à s'établir dans ses états. Ils y introduisirent l'art de fabriquer les draps fins, qu'on ne connaissait pas en Angleterre (i). »
Les troubles qui désolèrent la Flandre sous Louis deMaele,ceux qui amenèrent la ruine de Louvain sous le règne de Wenceslas, firent émigrer vers l'Angleterre un grand nombre de drapiers. Edouard III et Edouard IV protégèrent ces émigrants contre la jalousie des anciennes corporations, et déjà sous le règne de ce dernier prince les villes anglaises fabriquaient assez de drap pour en pouvoir exporter. D'abord insignifiante, cette exportation augmenta par degrés, au point de faire diminuer sensiblement celle des laines.
L'apparition des premiers draps anglais sur les marchés de la Flandre et du Brabant dut être un véritable coup de théâtre. C'était uue concurrence qui surgissait d'autant plus redoutable que, maîtres du marché pour la matière première, les Anglais pouvaient, en diminuant l'exportation de la laine ou en la frappant d'un droit, en faire hausser le prix à l'étranger tout en se réservant les bénéfices du bon marché. C'eût été là une révolution subite et écrasante pour notre industrie, si elle se fut opérée brusquement et sans transition. Quant au résultat définitif, il était inévitable. Ce qui en retarda pour quelque temps l'effet, ce fut l'abondance même de la production des laines , et la rareté du numéraire qui forçait le gouvernement anglais à lever ses subsides en nature et à les réaliser le plus promptement possible. On a vu que
(I)Hâllam. Cet auteur cite en note Fuller' Church History, qm fait un curieux tableau des avantages offerts aux Flamands pour les attirer en Angleterre : « Ils auront ici de bon bœuf et de bon mouton, tant qu'ils en pourront manger ; leurs lits seront bons, et leurs compagnes de lit encore meilleures, car les plus riches cultivateurs (yeomen) d'Angleterre ne dédaigneront pas de leur donner leurs fdles en mariage ; et les beautés anglaises sont telles, que les étrangers les plus envieux sont forcés d'en faire l'éloge. »
ciiMMTiU': iHx-iinriKMK. ;{r.;)
le subside levt' par Kdouard Ml pour la guerre contre la France avait du lui être envoyé à Anvers sous la l'orme de vingt mille balles de laines (pril y lit vendre. L'exportation de la laine continua donc d'être pour rAngleterre une nécessité; ce qui n'empêcba pas qu'elle ne fît, par re\i)orlation de ses draps, une concurrence, d'année en année plus sensible, aux draps du Hrabant et de la Flandre, non seulement chez nous, mais sur tous les marchés de l'Europe.
Naturellement, les villes manufacturières se plaignirent avec amertume et, comme toujours, demandèrent à la prohibition un remède factice et momentané. Philippc-lc-Bon écouta ces plaintes et publia une charte par laquelle il défendit l'importation des draps et des fils de lin anglais (*). Cette mesure était impolitique, car elle pouvait provoquer des représailles qui nous eussent fait beaucoup plus de mal qu'elle n'en causait aux Anglais. Elle faisait d'ailleurs un tort considérable au commerce. Les Anversois réclamèrent avec tant de vivacité que, le G août 1446, le Duc leva la prohibition, au moins pour ce qui concernait Anvers, qui obtint alors un privilège particulier de libre commerce avec TAngielerre. Par cet acte la plus grande liberté fut laissée aux Anglais pour aller et venir, vendre et acheter, en acquittant les droits conformément aux anciens règlements. Toutefois, il y avait à ce privilège une condition restrictive qui indisposa fort les Anglais: c'est que les draps vendus par eux à Anvers devaient être en tous cas exportés, attendu que le marché des Pays-Bas leur était fermé. Le Duc leur accorda encore ce point, et par lettre du 15 avril 1452, permit que les draps anglais, vendus à Anvers, fussent envoyés vers l'intérieur, jusqu'à ce qu'il fût stipulé sur ce point par une ordonnance générale. Les prohibitionistes finirent cependant par l'emporter : le 3 novembre
(I) Vers le môme tcni])s les toiles anglaises commençaient à faire fonrnrrcnce aux toiles flamandes. C'est encore une industrie que les proscrits de nos discordes civiles ont |)Ortée à nos voisins. Jusqu'en 1417, dit Mac|)lierson, la toile fine qu'on employait en Ant>leferre était importée du nord de la France ou de la Flaiiflre.
354 IllSTOlHK 1)K LA VILLE D'ANVEUS.
1464 parut une ordonnance de Pliilippe-le-Bon qui renouvelait la défense absolue d'introduire des draps anglais dans les Pays-Bas ; ceux qu'on y saisirait devaient être brûlés, et les marchands, acheteurs et vendeurs, punis d'une amende de cinquante livres parisis par pièce de drap.
Les Anglais paraissent ne s'être pas beaucoup inquiétés de cette prohibition, sans doute parce qu'ils comprenaient qu'aussi longtemps que l'industrie drapière était florissante chez nous, ils ne pouvaient espérer de nous faire sur nos propres marchés une concurrence sérieuse, et qu'elle n'empêchait pas la concurrence sur les marchés étrangers, où ils devaient finir par nous supplanter.
Aussi nos relations commerciales avec les Anglais n'en souffrirent pas beaucoup; ils continuèrent à fréquenter nos marchés, et nos magistrats, pour leur témoigner combien ils tenaient à la continuation de ces bons rapports, leur concédèrent gratuitement, en 1474, une maison située Bullinck straet (aujourd'hui rue aux Laines) à la seule condition de ne pas la vendre, mais seulement de l'échanger contre une autre, si elle leur semblait insullisante. S'il arrivait que les Anglais fussent obligés de quitter le pays, par suite d'une guerre entre leur roi et le duc de Brabant, la ville rentrerait en possession de cette maison et la conserverait jusqu'à leur retour. « Cette maison fut probablement l'origine de la Bourse Anglaise que la ville fit construire en 1550 pour l'usage des marchands anglais, et dont la dénomination est restée à la rue latérale où elle se trouvait, tandis que la dénomination de rue aux Laines prit cours du voisinage des magasins où les Anglais déposaient leurs laines (i). »
Les Anglais jouissaient à Anvers de la franchise des droits d'accises par octroi de 1305, confirmé à diverses reprises, notamment en 1474. En 1491 cette franchise cessa pour eux, parce qu'ils avaient renoncé à leur comptoir. Mais après la paix de 1496 on leur rendit leurs privi-
(1) Kheglinger, p. 111).
ciiAi'iriiK Dix-iirmivMK. :{r>r»
lo^os ei leur maison, ce qui lui corrobore par un accord de 1518 (•).
L'o|)|)osiiion l'aile par Anvers à ces mesures de prohibilion prouve (pie chez elle rinlérèl commercial l'emporlail pleinemenl sur l'inlérèl industriel, car sous IMiilippe-le-Bon la fabricalion des draps l'ormail loujours sa principale induslrie. La corporalion des tisserands {Lakenwi'iri\s(iil(le) que nous avons vue se former en 1307, s'était considérablement accrue par suite de la ruine de celle industrie à Louvain. Un grand nombre de tisserands louvanisles étaient venus s'établir à Anvers et y avaient acquis le droit de bourgeoisie pour pouvoir entrer dans celle corporation (-).
Noire commerce avec l'Allemagne n'élail pas moins ancien, et nous avons établi ailleurs qu'il se raltacbe, selon toute vraisemblance, au berceau même de noire cité. Il fui toujours de la part de nos ducs l'objet d'une sollicitude spéciale. Des saufs-conduits particuliers avaient été accordés, dès le XlIP siècle, aux marchands de Cologne et de Hambourg. Lors de la formation de la hanse teutonique, ce commerce passa tout entier, avec celui de la Baltique et des pays voisins, entre les mains de cette puissante confédération, à laquelle Anvers fut associée en 1313. (Il faut en excepter i)eul-êlre une partie du commei^ce avec l'archevêché de Cologne, qui continuait à se faire par i^oulage.) Les Hanséates avaient obtenu à Anvers, par octroi du 28 octobre 1315, les mêmes avantages dont jouissaient les Anglais dès 1305. Nos magis-
(1) Mertexs et ToRFs, t. m, |i. -239.
(2) N»is f.ihriques de draps étaient situées pour la plupart au nord de la ville. Le lieu appelé encore Le(juit (de uille(j(jen, étaler) servait de bazar à nos drapiers. Les teinturiers habitaient an Dhescli et le long des anciens fossés de la ville appelés alors canal des Teinturiers en laines iW'olkverwersrui) et nommés depuis canal Falcon. Antérieurement ils s'étaient établis au canal des Teinturiers (Verwersrui ou Blauivhandscherui), et au canal de l'Amidon ou des Opucins (Slijfsel- ou Kapucijneriii) . Tout le terrain des Récollets, qui s'étendait alors jusqu'à la Montagne-aux-Corneillcs s'appelait hel Haemveld, des châssis {rait'cn) sur lesquels les foulons étendaient leurs draps. Dans le quartier nommé IIopland, Ibuiblonnière, il y avait de même le Mollchensmeni el le Lammekensraem , d'où la rue Lammekensslmpl a conservé son nom. Meutk.ns el Tonrs, I. m, p. 217.
356 mSTOlUE DE LA VILLE D'ANVEIIS.
trats les traitaient avec beaucoup de délérence. Quand des néi^^ociaiits de la Hanse se rendaient à l'Hôtel de ville pour conférer avec eux d'affaires importantes, on leur offrait le vin d'honneur. Leurs privilèges, qui étaient conservés depuis Tan 1315 à l'abbaye de S'-Michel, furent confirmés en 1595 et 1409. Par ordre du magistrat, ils furent transportés à l'hôtel de ville, en 1425, et renfermés dans le même coffre que ceux de la commune [Privilegiekom).
Des difficultés s'étaient élevées en 1468 entre la ville et les Hanséates à propos du péage sur le Hont. Beaucoup de ces marchands étaient partis pour Bruges, où se trouvait leur grande factorerie, et menaçaient de ne plus revenir. Les Anversois comprirent quel dommage pouvait en résulter pour eux et résolurent de leur donner une large satisfaction. Le 14 mai, la ville conclut avec eux un accord par lequel elle s'engagea à exhiber aux marchands de leur nation le tarif des droits perçus sur le Hont, afin de les garantir contre l'arbitraire des receveurs ; d'autre part il leur est garanti que les marchandises qu'ils apporteront à nos marchés ou qu'ils en emporteront, jouiront sur le Hont de la même franchise que celles des bourgeois d'Anvers et qu'il suffira d'une simple déclaration des capitaines de navire qu'ils ne portent que des marchandises appartenant aux Hanséates, pour les soustraire à la visite. La ville déclara prendre les marchands de la Hanse sous sa protection, renouvela avec eux toutes les anciennes conventions et leur accorda le privilège de vider entre eux tous leurs différends, à l'exception des affaires criminelles. A cet effet il leur fut permis d'avoir un consul de leur nation et de se réunir où et quand bon leur semblerait. Enfin la ville leur donna en pleine propriété une vaste maison, située au Marché au Blé {Oude Koorn Markt), entre la rue Reynders et la rue Haute, et elle y joignit le don de 300 fiorins pour couvrir les frais d'appropriation. Cette première Maison Hanséatique subsista pendant environ un siècle. Quand elle fut remplacée par l'immense édifice qui porle encore ce nom, elle fut désignée sous les noms de Kleine et de Oude Oosterlingerfiuis.
CIIAIMTIIK ni\-liririF.MK. 3Ô7
Par suite de cet accord, beaucoup de marchands Hanséates rcviureiu encore ce même jour de Bruges à la foire d'Anvers. Ceux de Brème obtinrent du duc de Bourgogne une charte de sauf-conduit pour fréquenter librement notre marché.
Parmi les nations italiennes qui possédaient des comptoirs à Anvers les Vénitiens tenaient le premier rang. C'étaient eux qui nous apportaient les épices, les drogues, les parfums, les soieries et les riches étoiles de TOrient, que les Hanséates recevaient de leurs mains pour les répandre dans le Nord. Guicciardini assure que dès l'an 1518, dans les mois de février et de mai, cinq galères vénitiennes étaient entrées à Anvers, chargées d'épices et de drogues, qui furent vendues à notre foire.
Nous avons vu ailleurs que les Génois avaient aussi visité notre marché en 15:24. Leur commerce était le même que celui des Vénitiens auxquels ils faisaient concurrence sur les marchés de TOrient. L'arrivée dans notre port dun navire chargé d'épices était encore au XV*^ siècle un événement assez remarquable pour mériter d'être annoté par les chroniqueurs. Ainsi Papebroek rapporte qu'en 1456 une galère vénitienne chargée d'épices entra dans notre port, deux en 1457 et deux autres en 1440. En 1440 les Vénitiens obtinrent de Piiilippe-le- Bon un privilège pour introduire à Anvers toute espèce de marchandises. Ils jouissaient d'ailleurs, ainsi que les Génois, de la franchise des droits d'accises.
Le même privilège avait été accordé aux Portugais et aux Espagnols, dont les imi)ortations consistaient principalement en fruits et en vins du Midi.
Tous ces étrangers, venus à Anvers dans le double but de vendre et d'acheter, devaient avoir nécessairement un lieu où ils pouvaient se rencontrer pour traiter de leurs affaires, soit directement, soit par l'entremise des courtiers. Il résulte des recherches de MxM. de Burbure et Génard, que déjà au XIV*^ siècle il y avait à Anvers un local ou maison spécialement affectée à celte destination et portaiU le nom de Bourse.
HISTUIKE DE LA VILLE D'ANVEUS.
Cette maison, lieu de réunion bien modeste, était située Bulimckstvael (aujourd'hui rue de la vieille Bourse), et communiquait par une allée avec la maison des Merciers, sise Grand'Place. Plus tard, vers la fin du XV<^ siècle, la ville acheta, dans la même rue, un terrain plus vaste, destiné aux assemblées de nos négociants, qui fut orné en 1515 de piliers de pierre. Une partie de cette Vieille Bourse existe encore. Elle communiquait à la rue du Jardin par une allée, et à la rue Porte aux Vaches par l'impasse des Orfèvres {Zilversmidspanfj).
h\ VIEILLE noiusi-:
Cette Bourse ne devait pas tarder à devenir insuilisanle, quand le commerce entier de Bruges se fut transporté à Anvers. Nous touchons à l'époque où ce déplacement s'opéra sans qu'aucun effort des Flamands fût capable de l'empêcher.
La destruction du fort de Kloppersdyk n'avait pas entièrement rétabli la liberté de la navigation de l'Escaut. Le port de l'Écluse étaii
CIIAIMTHE 1)1\-1H rnEMK. 351)
devenu un vrai repaire de pirates, restes des guerres civiles des ïloeks et des ('al)elliau\vs. Leur audace était si grande, qu'en 1489 aucun navire n'osait se rendre à Anvers ou h Bergen-op-Zooni sans être l)ien escorté. En 1402 une llolte appartenant aux Hanséates et chargée de grains, dut se faire escorter par neuf vaisseaux de guerre. Ces faits prouvent combien était grande l'anarchie en Flandre sous le règne de Max i ni i lien.
Les liabitants de l'Écluse, dont le sort était lié à celui de Bruges, voyaient avec une jalousie poussée jusqu'à une aveugle rage, le commerce abandonner la route du Zwyn pour remonter jusqu'à Anvers. Ils se joignirent aux pirates pour entraver la navigation de l'Escaut. En 1492 ils armèrent en guerre sept navires qui faisaient la course dans lEscaut pour arrêter tous ceux qui se rendraient à Anvers. Les Anversois de leur côté en équipèrent cinq, à leurs propres frais, et les envoyèrent contre les pirates. Les deux escadres se rencontrèrent près d'Arnemuiden et peu s'en fallut que les Anversois n'eussent le dessous: heureusement quelques navires portugais vinrent à leur secours ; cinq vaisseaux de l'Écluse tombèrent en leur pouvoir.
Ceux de l'Écluse avaient machiné encore quelque chose de plus lâche : un misérable avait été payé par eux pour mettre le feu à deux galères amarrées près du Werf et chargées de marchandises précieuses. Mais la scélératesse fut découverte avant d'être mise à exécution et le coupable eut la tête tranchée.
Assurément ce n'étaient pas de tels moyens qui pouvaient ramener les marchands étrangers qui désertaient les ports de la Flandre. Plus rien, d'ailleurs, ne pouvait arrêter l'émigration, et avant la fin du XV'' siècle la marée montante de la prospérité anversoise avait atteint le niveau de celle de Bruges. Quelques années après elle la dépassa, et avant la majorité de Charles-Quint, Anvers avait complètement éclipsé sa vieille rivale.
Pour comprendre toute la portée de cette parole, il faut bien savoir ce qu'était Bruges, parvenue à l'apogée de sa splendeur. Puisqu'Anvers
recueillit sa succession, ce n'est pas nous écarter de notre sujet que de nous y arrêter un instant.
La grandeur commerciale de Bruges remontait au XIII" siècle. Les croisades, auxquelles les Flamands prirent une part si brillante, leur avaient fait connaître l'Orient et contracter des liens étroits avec Venise. Quand Baudouin IX fut monté sur le trône de Constantinople avec l'appui du lion de S^-Marc, Venise, pour prix de ses services, obtint des empereurs latins des privilèges exorbitants, qui écartaient toute rivalité. Elle régna sans partage sur tous les ports du Levant, de Smyrne à Alexandrie. Elle acquit en outre de vastes possessions territoriales, Chypre, Rhodes, la Morée, et un faubourg entier de Constantinople, Péra. Venise se trouva ainsi en possession de tout le commerce du Levant, commerce bien plus considérable au moyen âge que de nos jours, parce que c'était par la voie du Levant que pénétraient alors en Europe les précieux produits des Indes.
Les Génois et les Pisans entraient dans ce commerce pour une part plus ou moins considérable.
Les Flamands, une fois en rapport avec les Italiens, surent les attirer chez eux avec leurs riches cargaisons. Ils s'y abouchèrent avec les Hanséates, qui apportaient sur nos marchés les productions du Nord et de l'Allemagne. Bruges devint ainsi le grand entrepôt des marchandises de l'orient et du midi de l'Europe, comme il l'était déjà pour l'occident et le nord. C'est là que vinrent se rencontrer les marchands de l'archipel gi^ec et ceux de la Baltique, ceux des côtes de la Norwège et ceux des côtes de la Syrie ; le Nil y communiquait avec l'Elbe, la Vistule avec le Guadalquivir.
Les navigateurs étrangers, après avoir échangé directement leurs denrées, formaient en partie leurs cargaisons de retour des riches produits de l'industrie des Flandres, des draps, des toiles, des cuirs, auxquels ils ouvraient ainsi d'immenses débouchés. Les sultans de Bagdad et de Damas se paraient de nos draps écartâtes que leur ven* daient les Vénitiens, tandis que les chevaliers teutoniques, maîtres de
CllAlMTUK 1)1\-11HT1ÈME. .{(il
la IM'usso, lie rEsllionie, et de la Courlaiide, se vèlissaieiil de nos draps gris qui leur élaient portés par les Hanséates.
Tu lait que nous pouvons noter avec orgueil pour Bruges comme nous l'avons déjà faii pour Anvers, c'est que cette prospérité, admirée et enviée par tous les peuples de la terre, la Flandre la devait avant tout aux libres institutions qui la régissaient, à la sagesse de ses premiers princes, qui n'avaient pas séparé leur intérêt personnel de celni de leurs vassaux. C'est ià ce qui lui avait valu les sympathies et la confiance de toutes les nations commerçantes du globe. « Dans cette ville de Bruges, dit M. Beaucourt, alors la plus renommée de l'Europe, demeuraient les illustres nations suivantes : les Anglais, les Français, les Portugais, les Navarrais, les Osterlings (Orientaux), les Vénitiens, ceux de Lucques, les Écossais, les Espagnols, les Castillans, les Aragonais, les Hanséates, les Biscayens, les Florentins, les Génois, les Milanais, les Turcs et beaucoup d'autres peuples étrangers qui, chaque jour, visitaient sa bourse marchande. Joignez-y le corps nombreux des courtiers, qu'on voyait stationner dans les carrefours pour attendre les ordres de tant de célèbres marchands, et sur un signe de ceux-ci s'approchaient d'eux avec la plus grande politesse, pour recevoir leurs ordres d'achat ou de vente (i). »
C'était une chose étonnante, dit plus loin le même auteur, de voir ensemble un si grand mélange de peuples étrangers, et plus étonnant encore d'entendre tant de langages divers; si bien que, sans aller loin, on pouvait étudier dans une ville qui semblait être tout un monde, les mœurs, le caractère, les usages et les manières de toutes les nations connues, à l'exception des Juifs, qui n'y étaient pas tolérés.
Ce furent ces étrangers qui, en transportant leurs comptoirs de Bruges à Anvers, déplacèrent cet immense mouvement commercial, et l'attirèrent dans nos murs.
'1) PiEAiJCOiRT VAN NooRTVKLDF, fU'Hcln'ijring vaii (Jeu lirvgschni Coophcnidcl cAc., |i. Gl à 87.
362 histoike: de la ville U'ANVEKS.
Les premiers qui déménagèrent furent les Portugais. Depuis longtemps ils fréquentaient notre port et beaucoup de négociants de cette nation s'étaient fixés à Anvers. Dans le nombre il y en avait de fort riches. En 1490 ils obtinrent du roi Emmanuel un Facteur ou Consul pour surveiller leurs intérêts. Jusqu'aux dernières années du XV'' siècle, ils n'avaient été qu'une nation de peu d'importance ; mais leur arrivée à Anvers fut un véritable coup de fortune, au moment où Vasco de Gama doublait le cap de Bonne-Espérance et découvrait la nouvelle route des Indes; où Alvarez Cabrai, François d'Almeida et Alphonse d'Albuquerque soumettaient au Portugal tous les rivages de l'océan indien. Cette petite nation se vit maîtresse tout-à-coup du commerce de l'Asie, en position de détrôner les Vénitiens, les Levantins, d'opérer en un mot la révolution la plus profonde dont l'histoire commerciale eût encore offert l'exemple. Aussi le magistrat d'Anvers leur fit-il bon accueil. Le W novembre 4511 la ville leur fit don d'une grande et belle maison, sise rue Kipdorp, et qui avait été la résidence de l'ancienne famille patricienne de Schermere. Elle fut désignée jusqu'à nos jours sous le nom de Maison de Portugal (>).
« Les Portugais » dit Guicciardini « après avoir pris et occupé Calicut... commencèrent aussi à conduire l'espicerie et droguerie des Indes en Portugal... et puis les conduirent de Portugal en ceste ville (d'Anvers), lesquelles denrées on souloit auparavant aller quérir par la Mer Rouge et de là les conduire à Barut (Beyrout) et en Alexandrie, et de ces lieux, les faire porter à Venise pour en fournir l'Italie, la France, l'Allemagne et autres provinces chrestienes. Mais ce trafic ayant esté pris et saisy par les Portugais, et iceux avoir envoyé un
(1) C'est aujourd'hui la caserne des Pompiers. Ce fut un consul de Portugal, Rodrigo Fernandez, qui acheta en 1528 l'hôtel d'Immersecl (aujourd'iiui propriété de iM. D'Hanis van Cannaert, longue rue neuve) où Jean Van Immerseel, Marcgrave d'Anvers, avait fait construire en 1496 la jolie chapelle gotiiique encore existante et qui a été reproduite h la page 340 de cet ouvrage. V. Mertens et Tohfs, I. m, p. ;)21 .
ciiAi'iTHK i)i\-m iTiKMK. ;](;:]
lacleur, au nom de leur Uoy, se tenir par tlecà, a pelil à pelil, attiré les Alienians à ce train de uiarchandise, et premièrement y entendirent les Fockers, les Welsers et Osleters; et peu avant eux trestoutz Nicolas van Reclilergem (')!'ut le premier qui prit |)arly par deçà avec le facteur du Roy de Portugal pour le fait de l'espicerie et qui en envoya en Allemagne. Auquel pays, comme il n'eut aucun qui sceul rien du nouveau voyage des Portugais aux Indes, en furent si estonnés qu'ils estoyent en doute de la bonté desdites espices et soupçonnoient que fussent faulces et sophistiquées, et cecy pour autant qu'ils avoyent accoustumé d'en fournir ceux de ce pays des drogues mesmes qui leur venoyent par terre de Venise avant.... et ainsi sur et environ l'an MDXVI tous les marchands étrangers, l'un suivant l'autre (sauf quelques Espagnols qui se tinrent à Bruges), vindrent avec non moins de domage pour icelle ville que grand proifit et commodité pour ceste d'Anvers. (^) »
Ce fut au tour des Allemands, puis des Italiens et des Espagnols de transporter leur comptoir de Bruges à Anvers. La découverte de l'Amérique faite pour compte du roi d'Espagne par Christophe Colomb, la conquête du Mexique et du Pérou, semblaient devoir ouvrir au commerce espagnol un champ aussi vaste que celui ouvert aux Portugais par Vasco de Gama; mais il n'en fut pas ainsi. Les Portugais, sûrs de trouver en Orient les denrées tropicales si recherchées en Europe depuis des milliers d'années, ainsi que des objets fabriqués qu'elle n'admirait pas moins, n'eurent qu'à continuer un commerce traditionnel, tandis que les Espagnols, pour tirer ces mêmes produits du vaste continent, presque désert, que la fortune leur avait soumis, devaient commencer par les y cultiver, c'est-à-dire, par fonder des colonies. Or, on sait qu'ils ne commencèrent point par là et qu'ils
(t) ^'it•(tla^ van l'ircliloiijf'm l'Iail un riche niaicliand anvoisois. l.cs Fii!;;gors, les Wclsc »'( les HorlistcUers rUaiiMil d'opulents lianf|uier.> et maidiands allemands étahlis à Anvers. ii) r.ncr.i.M'.DiM, traduction de Belleforcst, loi. 1;J0.
364 II1ST011;E de la \1LLE IJ'AXVEruS.
ruinèrent le peu d'agriculture et de commerce qu'ils trouvèrent en Amérique, pour ne s'occuper que de l'exploitation des mines.
Pendant toute la première moitié du XV^ siècle les avantages commerciaux que l'Espagne recueillit de ses possessions transatlantiques furent de peu d'importance et ne modifièrent pas sensiblement le rôle qu'elle jouait sur nos marchés.
Il n'en fut pas de même des Italiens. La nouvelle veine ouverte par les Portugais portait surtout préjudice aux Italiens, particulièrement aux Vénitiens, qu'ils tendaient à déposséder d'un monopole séculaire. Aussi des efforts inouïs furent-ils tentés pour soutenir la concurrence, mais rien n'y fit. Venise garda son opulence, mais ne l'augmenta plus. Aucune puissance humaine ne pouvait empêcher le monde de suivre ses destinées nouvelles. La prépondérance maritime passa fatalement de la Méditerrannée à l'Océan. Le commerce, et avec lui le mouvement et la vie, se transportèrent des rivages de l'Orient aux côtes de l'Europe occidentale.
Les Hanséates, qui depuis si longtemps fréquentaient le port d'Anvers, y arrivèrent toujours en plus grand nombre, mais ils furent les derniers à abandonner entièrement Bruges. Un parti puissant au sein de la diète directrice, soutenait le maintien du comptoir de Bruges, malgré la désertion des marchands, qu'on ne pouvait forcer de préférer une place devenue déserte au marché le plus florissant du monde. Parmi les raisons que faisaient valoir les directeurs de la grande factorerie pour s'opposer au transfert du comptoir de Bruges, il en est qui seraient très-peu flatteuses pour Anvers, si l'on pouvait y voir autre chose que de vagues allégations suggérées par l'esprit de parti ; mais il est incontestable que de vives répugnances se manifestèrent dans le sénat de Lubbeck contre les Anversois. En 1517, dans une diète tenue dans la grande salle de la Hanse, quelques députés firent la proposition de transférer le grand comptoir de Bruges à Anvers ; il fut répondu, entre autres objections : « qu'il n'y avait guère à se fier aux Anversois, dont la légèreté n'était que trop connue. » En J521 et en 1525 la même
CIIAIMTKI': DIX-IHITIKMK. 'MU
proposilion lut faite et écartée de nouveau. A cette dernière diète il lut niènie allirmé « qu'à Anvers on n'était pas très-lavoral)le aux Hanséales. » En 1550 le bours^mestre de Lubbeck, faisant en pleine diète l'éloge de Bruges et vantant la manière cordiale et affectueuse dont les Hanséates y étaient traités, ajoutait que « sous ce rapport il y avait une c^rande difterence entre cette ville et Anvers. » Les députés de Coloi^ne se prononcèrent aussi pour Bruches, « par le motif que l'on savait bien quelles galantes gens c'étaient que les Brugeois, en comparaison de ceux d'Anvers ; que, du reste, dans cette dernière ville, les jeunes compagnons (Junge Gesellen) étaient sans retenue et sans obéissance (»). »
Nous l'avons dit : ces accusations ne prouvent qu'une chose : c'est qu'il existait au sein de la Hanse un parti favorable à Bruges, un autre favorable à Anvers; chacun d'eux, pour soutenir sa ville de prédilection, cherchait à déverser sur l'autre un blâme plus au moins motivé. Nul doute que les partisans d'Anvers ne rendissent avec usure à Bruges les attaques dont leur ville était l'objet. La meilleure réponse, du reste, était la faveur toujours plus grande que la masse des Hanséates accordait à Anvers et l'abandon toujours plus grand où ils laissaient le comptoir de Bruges.
Le sénat de Lubbeck retentissait de plaintes sur la décadence de ce comptoir. M. Altmeyer cite des documents de l'an 1540, tirés des archives de Brème, où les causes de cette décadence sont clairement indiquées. Ils sont d'autant plus remarquables qu'ils expliquent en même temps les causes de la décadence de la Hanse en général. La Hanse teutonique était une vieille machine vermoulue, toute échafaudée de privilèges, de monopoles, de règlements surannés et vexatoires, contemporaine des temps féodaux, et qui, dans le nouvel ordre social qui s'établissait en Europe, perdait chaque jour
(1) Altmevki;. Dis causes <lr la (lécaiicnci' du Comptoir hanséalique de Brurjes, dan; |r Trésor nulional
quelqu'une de ses raisons d'être. De même qu'au treizième siècle elle avait lutté contre la tyrannie féodale, elle luttait maintenant contre l'esprit nouveau de libre concurrence. Les administrateurs de la grande factorerie avaient commis la faute d'établir deux catégories de marchandises, dont les unes devaient être nécessairement négociées dans le dépôt de la confédération, tandis que les autres étaient affranchies de cette condition. Les négociants allemands, ceux mêmes des villes hanséatiques, cherchaient tous les moyens d'éluder les entraves apportées à leur liberté d'action. Le nombre des articles affranchis de l'ancien despotisme des étapes, allait toujours en augmentant. Pour échapper aux exigences des comptoirs, les marchands nationaux et étrangers consignèrent leurs marchanchises à des maisons anversoises; c'est ainsi que l'entrepôt fictif se substitua peu à peu à l'entrepôt réel, et que le commerce de commission, dont les destinées devaient être si brillantes, naquit d'une protestation contre l'arbitraire des tarifs (1).
Le 23 mai 4540, la diète de Lubbeck fut de nouveau appelée à prononcer sur les doléances du comptoir de Bruges. Les députés de Hambourg, de Riga, de Dorthmund, des villes de la Baltique en général, demandèrent qu'il fût maintenu. Ceux de Hambourg rappelèrent que les comptoirs de Londres, de Bruges, de Bergen et de Novogorod étaient les quatre colonnes fondamentales du commerce hanséatique ; que transférer l'entrepôt de Bruges, ce serait ébranler les bases mêmes de l'édifice. Ceux de Nimègue, de Déventer, de Wésel, de Groningue et de Kampen se prononcèrent pour la translation à Anvers, parce que les Hanséates y voulaient être. « On résolut enfin de ne rien faire avant
(1) Blânqui, Histoire de l'économie politique, édition Guillaumin, t. I, p. 196-7, Altmeyer, op. cit. Pour tout ce qui concerne l'histoire de la Hanse l'ouvrage capital est Sartorius : Geschiehte des Itanseatischen Blindes. Voir aussi le bel ouvrage de M. Altmeyer : Histoire des velnlions commerciales des Pays-Bas avec le nord de l'Europe, et ScuERRR : Histoire du commerce de toutes les nations, traduit de l'allemand par H. Richelot et Ch. Voî^el, Paris, 1857, 2 vol. in-8".
CIIAPITUK DlX-lirniKMK. 'M\-
il'avoir enleiuhi rambassadeur belge, qui fut aussitôt introduit. C'était maître Jacques Maes, pensionnaire de la ville d'Anvers. Ayant obtenu la parole, il rappela les anciens avantages dont les ducs de Brabant avaient doté la Hanse. Il fit les oflVes les plus flatteuses de piiviiéges, d'induites et de dispenses, invitant les membres à conclure sans délai, parce que l'Empereur se trouvait à Anvers.
» Le bourgmestre de Lubbeck pi'ia les députés de statuer séance tenante sur ces offres : il leur fit remarquer qu'Anvers était dans la prospérité, que les négociants s'y plaisaient; mais que, d'autre part, il fallait réfléchir que l'on devait à la ville de Bruges la somme de 8,000 florins que l'on était tenu de payer si l'on quittait, outre que l'on perdait de magnifiques privilèges ; qu'à Bruges il y avait de galantes gens qui tenaient religieusement leur parole, et que cela n'existait point à Anvers.
» Les honorables de Dorpat dirent qu'il fallait tâcher d'obtenir d'abord de la ville d'Anvers, et faire confirmer par elle, les mêmes privilèges que l'on possédait à Bruges.
» Ceux de Hambourg et de Dorthmund pensèrent que l'on devait renouveler avec Anvers la composition de l'an 4508, mais s'abstenir d'y transférer le comptoir.
» Ceux de Kampen consentirent à la translation à Anvers, si celte ville voulait s'obliger à payer les 8,000 florins que l'on devait à Bruges.
» On décida enfin d'envoyer une commission auprès de l'Empereur, et que, si l'on obtenait en Brabant les mêmes libertés qu'en Flandre, on accorderait le transport (i), »
Cette accusation de manque de bonne foi, lancée de nouveau par le bourgmestre de Lubbeck contre les Anversois, a peut-être son explication dans les faits suivants, mentionnés dans un recès de la même année. Il y est dit que : * Ceux d'Amsterdam et d'Anvers font direc-
1) Am^iKYER, d'après les rerès des archives ào Brème.
tement le commerce de marchandises hanséatiques dans ce pays. C'est pourquoi beaucoup de négocianls hanséatiques ont quitté Bruges, se sont établis à Anvers et s'y sont mariés. D'autres, qui y sont restés, chargent les marchandises hanséatiques sur des navires hollandais, et l'on voit les dégraisseurs, les épiciers, les confiseurs, les fabricants de draps, de bas, les tailleurs et les cordonniers correspondre, sans l'intermédiaire du comptoir, avec les Hanséates d'Allemagne, en recevoir tous les genres de marchandises et les délivrer en libre concurrence dans leurs boutiques.
« Ceux de Poperinghe et de Tourcoing viennent aussi de violer les anciennes ordonnances, en vendant publiquement leurs draps à Anvers à ceux qui sont dans la Hanse comme à ceux qui n'en font point partie, etc. »
Il est facile maintenant de se rendre compte des motifs de la mauvaise humeur que les chefs de la Hanse manifestaient contre Anvers. Ce qu'ils lui reprochaient, c'était d'être, à peu de chose près, un marché franc. Ces burggraves du monopole et de la prohibition comprenaient instinctivement que le principe sur lequel reposait la prospérité commerciale d'Anvers était diamétralement opposé à celui qui avait fait autrefois la grandeur de la Hanse. Le crime des Anversois était de favoriser la liberté du commerce.
Quant à l'assertion produite au sein de la diète qu'à Anvers on se souciait médiocrement d'y posséder le grand comptoir, elle fut officiellement démentie par la démarche du pensionnaire Jacques Macs; cependant il est probable que beaucoup de marchands, surtout les Hanséates qui avaient déserté Bruges pour échapper aux exigences du comptoir, redoutaient de le voir arriver à Anvers avec tout son attirail de règlements vexatoires.
Par suite de cette double hostilité les négociations entamées par ordre de la diète tenue en 1540, n'aboutirent pas encore et, bien que le plus grand nombre des marchands hanséates fréquentât de préférence le port d'Anvers, Bruges garda son comptoir, de plus en plus délaissé.
ciiAprruK Dix-iiriTiKMK. ;{(>'.)
Ce ne lut i[\\\m 156:2, à la suite d'un dillërend avec le gouvernenieni espagnol , que les Hanséates se décidèrent à lixer leur conii)toir à Anvers. Mais ce nouvel établissement n'eut de celui de Biuges que le nom. Nous y reviendrons dans un autre chapitre, quand nous parlerons de la Maison Ilanséatique, construite en 4504.
Les Hanséates avaient coutume de se rendre tous les matins, en cortège et précédés d'une troupe de musiciens allemands, à l'église des Dominicains, pour y entendre la messe. Ils se rendaient à la bourse dans le même appareil.
Nous avons fait connaître les causes principales qui amenèrent ce brillant résultat; parmi les causes secondaires nous devons citer encore : les attérissements de la baie du Zwyn, qui rendirent peu à peu les ports de Damme et de l'Écluse inaccessibles aux navires d'un fort tonnage, et amenèrent ainsi fatalement la ruine du commerce maritime de Bruges; la décadence de Bergen-op-Zoom, dont Anvers fut l'héritière ; enfin, quelques historiens ont signalé comme un appât considérable pour les étrangers, l'article de la Coutume d'Anvers d'après lequel les femmes, en cas de liquidation de la fortune de leurs maris, pouvaient sauver leur dot, de préférence à tous les autres créanciers; avantage qui pouvait facilement devenir un abus en portant des marchands de mauvaise foi à reconnaître à leur femme des dots fictives, dans la prévision d'une faillite calculée.
Ainsi, dès l'an 1516, le commerce d'Anvers, déjà très-considérable à la fin du XV'' siècle, s'était augmenté de tout le négoce qui, dans la période précédente, avait fait de Bruges la plus importante place de l'Europe; et ce grand accroissement lui était venu précisément à l'époque où les navigations des Portugais et des Espagnols préparaient aux ports de l'Atlantique de nouvelles et magnifiques destinées.
Il en résulte que le marché d'Anvers l'emporta sur celui de Bruges, tant pour la quantité et pour la variété des marchandises orientales, que pour la faciliié des transactions. La consommation des denrées dites coloniales s'était répandue de plus en |)lus dans les masses et ce
commerce avait pris des proportions que le moyen-àge n'avait point connues. Des articles nouveaux parurent sur la place et d'autres, considérés naguère comme des raretés, arrivèrent avec une abondance extraordinaire. On commença à voir de grandes cargaisons de coton, de sucre (i) et de riz. Bientôt après arrivèrent les produits des Antilles et de l'Amérique du Sud, principalement l'or et l'argent avec lesquels l'Espagne achetait les produits manufacturés.
Cette prospérité alla croissant durant tout le règne de Cliarles- Quint, et atteignit son apogée dans les premières années du règne de Philippe IL
M. Peuchet (^) cite comme le point culminant de cette période ascendante, l'année 1560, où la colonie anglaise des Aventuriers marchands P) vint d'Embden s'établir à Anvers. C'est à cette date que se rapporte le brillant tableau du commerce anversois tracé par Guicciardini, qui habitait la ville à cette époque.
Nous n'avons aucun moyen de contrôler l'exactitude de cet exposé, autrement qu'en constatant qu'il est d'accord avec les données générales de l'histoire. Le crédit dont jouit toujours à Anvers l'ouvrage de l'illustre Florentin, est un gage de sa véracité. Nous ne pouvons mieux faire que de le suivre en l'abrégeant.
Anvers expédiait à Rome des draps de différentes qualités, des tapisseries, des serges, des ostades, des demi-ostades et des toiles, etc.
(1) Nous regardons comme une historiette le fait suivant, raconté par un chroniqueur Zélandais (J. Rygersbergen, Chronyk van Zeeland, in-4o, 1644) et répété par quelques historiens : En 1508 deux vaisseaux de retour à Veere des îles Canaries, chargés de sucre, firent passer cette cargaison à Anvers ; le sucre s'y vendit moins de trois gros la livre. On le garda pendant six mois, jusqu'au mardi gras, et on eut encore toutes les peines du monde à en obtenir trois gros. 11 est bien vrai que le sucre n'était pas alors d'un usage général et journalier, mais il figurait dans tous les repas de luxe et les confiseurs en faisaient une consommation considérable.
(2) Dictionnaire universel de géographie commerciale, tom. II, p. 570.
(3) Les Aventuriers étaient une compagnie de marchands anglais qui s'était formée dans le but de se soustraire à la tyrannie des Hanséates.
CIIAIMTKK 1)1\-IU rriK.MK. :57l
Aucune envoyait des camelots ondes et sans ondes de i)lusieurs sortes, des épiceries, des drogues, de la soie, des feutres, des tapis, des maroquins et des couleurs qu'elle tirait du Levant; elle demandait en retour des draps d'Angleterre et des Pays-Bas, surtout ceux d'Ainientières, appelés des quatre-couleitrs, des serges, des ostades, des tapisseries et de la cochenille venant d'Espagne.
Bologne échangeait ses draps de soie, d'or et d'argent, des bonnets, des crêpes et mille objets semblables, contre des serges, des demiostades, des tapisseries, des toiles, de la mercerie et quelque peu de draps.
Les Vénitiens procuraient des doux de girofle, de la cannelle, des noix muscades, du gingembre, de la iliubarbe, de l'aloès, de la casse, de l'agaric, du sangdi^agou, de la momie, du séné en feuilles, des coloquintes, etc.. qui venaient du Levant. Ils y joignaient des draps de soie, de la soie écrue et non écrue, des camelots, des gros-grains, des tapis, de l'écarlate, du coton, du bleu d'azur, avec d'autres couleurs propres à la teinture ou à la peinture. Ils tiraient d'Anvei^s des joyaux et des perles, des laines d'Angleterre, des draps, des serges de Honschot, de Lille, Valenciennes, Mons, Arras et autres lieux, des ostades et demi-ostades, des toiles et des tapisseries, de la cochenille, du sucre et quelquefois du poivre.
Du royaume de Naples on envoyait des draps de soie, de la soie fdée ou à filer, quelques pelleteries, du safran et de la manne. On prenait en échange des draps du pays et d'Angleterre, de la toile en grande quantité, des serges, ostades, demi-ostades, des tapis, de la mercerie et de la quincaillerie.
Le royaume de Sicile envoyait par mer et par terre des noix de galle, du cumin, des oranges, du coton, des soies et quelquefois des vins de Malvoisie et autres, pour lesquels on recevait nos draps, nos toiles et serges, nos tapis et nos ouvrages de mercerie.
De Milan et des pays qui en dépendaient on faisait venir de l'or et de l'ari^^ent filés, des draps d'or et de soie, des futaines, des basins,
de l'écarlate, des étaraines et autres fines étoffes, du riz d'excellente qualité, des armes, toutes sortes de merceries, même du fromage parmesan. On expédiait en retour des draps d'Angleterre et du pays, des serges, des demi-ostades, des toiles, des tapisseries, de la cochenille, des laines d'Angleterre et d'Espagne.
Florence offrait ses draps d'or et d'argent, frisés et non frisés, des brocards et autres draps de soie, aussi beaux que riches, de l'or et de l'argent fdés, des draps appelés Rasce, d'excellente qualité, des soies nommées capitons, doubles et filoselles, des martres et autres pelleteries. Elle s'approvisionnait de son côté de serges, d'ostades et demiostades, de toile, de lin, de frises et de laines d'Angleterre, quoiqu'elle pût s'en pourvoir sur les lieux mêmes.
Gênes nous faisait part de ses velours, satins et autres étoffes et expédiait du corail, du mithridate, de la thériaque, pour lesquels elle prenait des draps tant du pays que d'Angleterre, des serges, des demi-ostades, de la toile, des tapisseries, de la mercerie, des ustensiles de ménage et autres meubles.
On recevait de Mantoue des draps de soie et de laine, de la soie non travaillée, des bonnets et plusieurs autres objets, et l'on y envoyait les marchandises dont nous venons de parler.
Le commerce avec Vérone, Brescia, Vicence,Modène était le même. Lucques fournissait quelquefois des draps d'or et d'argent, mais d'ordinaire des draps de soie, quoiqu'ils fussent légers et de médiocre qualité.
L'Italie donnait encore les aluns de Civita Vecchia, les huiles de la Pouille, de Gênes et de Pise, de la gomme, des flammes appelées par les Florentins DiaggivoU, du soufre, de l'orpiment, etc. ; et on lui procurait de l'étain, du plomb, de la garance, du brésil, de la cire, des cuirs, du lin, du suif, du poisson salé, du bois propre à l'ébénisterie, quelquefois du blé, du froment, du seigle, des fèves, etc.
L'Allemagne envoyait, par terre, de l'argent en lingots, du mercure, du cuivre brut et radine en immense quantité, des laines de la Hesse,
ciiAinriiK i)i\-iii iTiK.MK. rrs
du verre, des rmaines, du pastel, de la garance el autres teintures, du sel de nitre, de la mercerie et des meubles de ménage, des armes offensives et défensives, et des vins. En retour on lui envoyait des pierreries, des perles, des épiceries et drogueries, du safran, du sucre, des draps d'Angleterre et du pays, des serges, des ostades et demi-ostades, de la tapisserie, des toiles et toutes sortes de merceries.
Le Danemarck, l'Osterland, la Livonie, la Norwège, la Suède, la Pologne et autres contrées du Nord produisaient du blé, du cuivre, du salpêtre, de la guède, du vitriol, de la garance, des laines d'Autriche, du lin, du miel, de la poix, de la cire, du soufre, des cendres, des pelleteries, des cuirs, du bois d'ébénisterie et de construction, de la bière, de la viande et du poisson salés, ainsi que de l'ambre jaune. Anvers expédiait en échange les produits indigènes et ceux qu'elle recevait du dehors, notamment des vins d'Espagne.
De France il venait par mer force sel de ménage, du pastel de Toulouse, des canevas et autres grosses toiles de Bretagne et de Normandie, des vins, des huiles, du safran, de la mélasse, de la térébenthine, de la poix, du papier, des miroirs, des pruneaux qui formaient un trafic important, et du brésil. On recevait par terre des dorures, des draps fins de Paris ou de Rouen, des cramoisis de Tours, des bourats de Champagne, des fils de Lyon et du chanvre, du vert-degris de Montpellier, etc. Nous rendions aux Français des perles et des pierreries, de l'argent en lingots, du mercure, du cuivre, du bronze, du laiton, du plomb, de l'étain, du vermillon, du bleu d'azur, de la cochenille, du soufre, du salpêtre, du vitriol, des camelots, des gros grains de Turquie, des draps d'Angleterre et du pays, des toiles fines, des serges, des ostades ou demi-ostades, des tapisseries, des laines d'Autriche, des cuirs, de la pelleterie, de la cire, de la garance, du houblon, du suif, de la viande et du poisson salé.
On amenait d'Angleterre beaucoup de draps tant gros que fins, des franges, des laines fines, du safran en petite quantité, des peaux de
moiilon et de lapin, des cuirs, de la bière, du fromage, des vicluailles et même du vin de Malvoisie, Malmsey, que les Anglais tiraient de Candie. Anvers expédiait des joyaux, de l'argent non travaillé, du mercure, des draps d'or, d'argent et de soie, de l'or et de l'argent filés, des camelots,- des gros grains de Turquie, des drogues, du sucre, du coton, du cumin, des noix de galle, des toiles fines et grosses, des serges, des demi-ostades, de la tapisserie, de la garance, du houblon, du poisson salé, des miroirs, des armes et même des ustensiles de ménage et des meubles.
L'Ecosse fournissait des peaux de mouton, de lapin et autres, surtout des martres ; des cuirs, des laines et des draps, mais de mauvaise qualité, des perles moins belles que celles d'Orient. On y envoyait peu de chose, tant à cause de la pauvreté de cette contrée, que parce qu'elle trafiquait principalement avec la France et l'Angleterre. Cependant elle tirait d'Anvers quelques épiceries , du sucre , de la garance, quelques draps de soie, des camelots, des serges et des toiles.
L'Irlande envoyait des cuirs crus et secs, des pelleteries et quelques draps de peu de valeur et se fournissait à Anvers des mêmes marchandises que l'Ecosse.
De l'Espagne arrivaient des pierreries, des perles d'Amérique, moins belles que les perles orientales, d'innombrables lingots d'or et d'argent, des drogues auxquelles on attribuait alors des vertus extraordinaires, du safran, de l'écarlate, de la soie écrue, des draps de soie, des velours de Tolède, des taffetas, du sel, de l'alun de Mazzeron, de Torchis, des laines fines, du fer, des vins, des huiles douces et grasses pour la draperie, des vinaigres, du miel, de la mélasse, de la gomme d'Arabie, du savon, des fruits secs et autres, tels que limons, oranges, citrons, grenades, olives, melons, dattes, figues, amandes, raisins, des vins et du sucre des Canaries. Anvers lui transmettait du cuivre, du bronze et du laiton, non travaillés ou mis en œuvre, du plomb, des draps de plusieurs sortes, surtout de Flandre, et
CIIM'ITUK i)i\-nri'nKMK. 37r.
quelques-uns d'Angleterre, des serges de tous prix, des ostades , demi-oslades, des tapisseries, des toiles, des camelots, du lin, du fd, de la cire, de la poix, de la garance, du suif, du soufre, du blé, de la viande et du poisson salés, même du beurre et du fromage, de la quincaillerie, des ouvrages de soie, de fdoselle et autres, de l'orfèvrerie, des armes offensives et défensives, des munitions de guerre, des meubles et des ustensiles de ménage. En un mot, l'Espagne se pourvoyait en Belgique de tout ce qui demandait de l'industrie et du travail, choses dont les Espagnols ont été longtemps ennemis.
Du Portugal se tiraient des pierres précieuses, des perles d'Orient, de l'or, des épiceries, des drogues, de l'ambre, du musc, de la civette, de l'ivoire, de la rhubarbe, de l'aloès, du bleu d'azur, du coton, des parfums, du sucre de S'-ïhomas, du brésil, du vin de Madère, des racines de Chine {la radice délia Cina), du sel, de l'huile, du pastel, de l'orchis, des fruits secs, frais ou confits, etc.; on y envoyait les mêmes marchandises qu'en Espagne.
Enfin de l'Afrique on tirait du sucre, de l'azur, des gommes et coloquintes, des cuirs, des pelleteries, des plumes d'oiseaux rares et surtout d'autruches, que l'on changeait contre des draps, des toiles, des serges et de la quincaillerie.
Guicciardini récapitule ensuite, en argent, à combien se montait ce négoce; il estime celui avec l'Angleterre à plus de 12,000,000 d'écus; de sorte, ajoule-t-il, qu'à peine l'un de ces peuples, c'est-à-dire des Belges et des Anglais, pourrait se soutenir sans l'autre. Le blé tiré du Danemarck, de l'Osterland, de la Livonie, de la Pologne et du reste du Nord, est évalué à environ 1,680,000 écus d'or par an. L'Allemagne envoyait tous les ans environ 40,000 tonneaux de vin, coûtant un million et demi d'écus d'or, et la France une pareille quantité pour un million d'écus. En résumé, le montant de la vente et de l'achat des marchandises atteignait, année commune, la valeur d'environ trois et demi milliards de francs de notre monnaie, sans y comprendre la né gociation des effets de change.
Le jésuite Scribanius, qui écrivait dans les premières années du siècle suivant, confirme cette relation de Guicciardini. Quoique, de son temps, le commerce fût en décadence, trop de personnes pouvaient le contredire pour qu'il nous soit permis de rejeter son témoignage. S'il peut être taxé d'exagération, c'est lorsqu'il évalue la population d'Anvers à deux cent mille habitants. Ce chiffre ne peut avoir été atteint qu'accidentellement, en y comprenant les étrangers attirés par la foire de la S*-Bavon. La population fixe ne dépassa jamais cent dix mille âmes. Pour le reste, Scribanius peut être cru et se trouve d'accord avec les écrivains contemporains. « J'ai vu, écrit-il, jusqu'à 2,500 navires dans l'Escaut, dont les derniers restaient deux ou trois semaines à l'ancre, avant de pouvoir s'approcher des quais et décharger leurs cargaisons. Il n'était pas de jour qu'il n'entrât dans le port ou n'en sortît plus de 500 bâtiments. J'ai même ouï conter que parfois environ 400 voiles y avaient été poussées à la fois par la marée (*). »
Selon le même auteur il arrivait chaque semaine plus de mille chariots, chargés de marchandises, qui venaient d'Allemagne, des villes hanséatiques, delà Lorraine et de la France, sans compter les charrettes des paysans, qui apportaient des vivres de toute espèce et dont le nombre surpassait dix mille par semaine. Ces derniers chiffres nous paraissent exagérés. Cependant les historiens de l'époque attestent qu'une partie très-considérable des transports s'effectuait par roulage, nonseulement pour les pays voisins, mais pour des contrées éloignées, telles que l'Italie.
Le roulage vers l'Allemagne était exploité en grand par les Hessois. Leurs chariots apportaient ici de l'argent en barre, du mercure, du cuivre brut, de la laine, des verres à vitre, desfutaines, du pastel, du salpêtre, des armes, et surtout des vins du Rhin, qui se vendaient souvent à très-bas prix, à cause de leur abondance. (En 1516, dit la pe-
(1) Scribanius, Origines Antwerpiemiuw, AntwtM'p. IGIO. in-4°, fol. 71-7.")
ciiAiMiuK Dix-iiiiTiKME. ;)■;■:
lile chronu|iie d'Anvers {Antwcrpsch Chromjhje), au mois de scplcnihre, on but de hou viu du Hliin à dix liards le pot.) Les llcssois enii)orlniciil en retour des é|)ices, des drogueries, du sucre, du salVaii et d'autres marchandises coloniales. C'est pour la commodité de ce roulage que lut construite, de 1504 à 1560, aux frais de la nation Hessoise, la Maison de liesse, encore existante, près du marché aux Chevaux. Le rez-de-chaussée renfermait de vastes écuries; à l'étage étaient les logements des voituriers. La plaine de liesse, qui y faisait face, servait de station aux voitures.
Parmi les riches négociants étrangers qui étaient venus se fixer dans notre ville, il faut citer en première ligne les Focker ou Fuggei' d'Augsbourg, précédemment établis à Bruges, et qui habitaient Anvers depuis 1505. Ils étaient en môme temps banquiers, armateurs et négociants. Comme les Rothschild de nos jours, ils avaient des comptoirs dans toutes les grandes places de commerce de l'Europe. C'est du chef de cette maison, Antoine Fugger, que Charles-Quint disait, quand on lui montra à Paris les joyaux de la couronne de France : -- « Je connais à Augsbourg un tisserand en lin qui pourrait acheter tout cela. » Antoine Fugger laissa en moui^ant plus de six millions d'écus d'or (environ 125,000,000 de francs de notre monnaie), sans compter ses nombreuses et vastes propriétés, dont plusieurs étaient des seigneuries importantes. Ils habitaient une vaste maison, surmontée d'une tourelle, au rempart des Tailleurs de pierres.
Cette puissante maison n'avait pas tardé à comprendre le parti qu'il y avait à tirer, dans ses rapports avec l'Allemagne, de la révolution accomplie par la découverte de la nouvelle route des Indes. Attirés parles Portugais, les Fugger furent les premiers à quitter Bruges pour Anvers. Comme il n'y avait guère de négociant qui, directement ou indirectement, ne fiit en relation d'affaires avec eux, leur exemple avait été décisif et avait entraîné tous les autres.
Ce n'était pas dans le tissage du lin, leur occupation première, que les Fugger avaient conquis leur colossale fortune, mais dans les opé-
378 HISTOlllE DE LA VILLE D'ANVEllS.
rations de banque et de change, dont Augsbourg était le siège principal. A Anvers leur grand commerce était celui du cuivre, dont ils eurent pendant quelque temps le monopole.
On cite encore plusieurs autres grandes maisons allemandes, les Tucher, venus de Nuremberg, les Welser, originaires d' Augsbourg , et les Hochstetters, qui ont laissé leur nom à une rue, percée à travers la propriété qu'ils habitaient dans la Longue rue Neuve.
Nous avons déjà cité les noms de deux maisons italiennes : les Salviati, qui occupèrent pendant quelque temps le magnifique hôtel Van Liere, et les AfFaitadi, de Crémone, qui se distinguèrent lors du siège de la ville par Martin Van Rossem. Nous devons nommer encore les Justiniani et les Spinola, de Gênes, les Buonvisi, de Lucques, les Galteroti etlesDozzi, de Florence. Les Affaitadi faisaient surtout le commerce des diamants. En 1554, lors du mariage de Philippe II avec Marie Tudor d'Angleterre, ils lui vendirent un diamant pesant quarante-sept carats, pour une somme de 80,000 couronnes. Papebrochius assure que c'est le même qui fut trouvé par les Suisses dans la tente de Charles-le-Téméraire, après la bataille de Granson. Il était accompagné de trois rubis, qu'à cause de leur égalité en grosseur et en beauté, on nommait les trois frères d'Anvers, et de quatre perles orientales de la plus belle eau. Après plusieurs échanges ces magnifiques pierres avaient fini par appartenir aux Fugger, qui les vendirent à Henri VÎIÏ d'Angleterre; mais le diamant en avait été distrait pour être vendu à Philippe IL II fait aujourd'hui partie des diamants de la couronne de France, sous le nom de Régent.
Le commerce des perles fines et des pierres précieuses était ici trèsconsidérable, et la taille des diamants formait une branche importante de notre industrie. Nos tailleurs de diamants étaient renommés en Allemagne, en Angleterre et en France.
Il serait difficile de déterminer la part directe prise parles Anversois dans le commerce maritime. Elle semble avoir été assez faible. Le nombre des navires appartenant à notre port était peu considérable,
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bien qu'il régnât beaucoup craclivité dans nos cbanlicrs. Il est certain (jue les importations se faisaient presque toutes par des navires anglais, français, allemands, italiens, et que notre exportation formait en parlie leur cargaison de retour. C'était là une cause de faiblesse, parce que ce grand mouvement demeurait à la merci d'étrangers, lesquels n'ayant aucun intérêt national à la prospérité de notre port, pouvaient l'abandonner au moindre sujet de mécontentement, comme ils avaient lait de Bruges.
Nous avons dit ailleurs que les Hollandais avaient à Anvers, de temps immémorial, une étape dont le droit fut renouvelé par une charte de Louis de Maele, du 22 avril 1558, pour les marchandises grasses, c'est-à-dire pour beurre, fromage, huile, suif, peaux, œufs, graines de navette, de colza, de moutarde et de chanvre, miel et cire. Il arrivait aussi de la Hollande, particulièrement d'Amsterdam, beaucoup de cuirs tannés. En 1542 la ville était entrée en possession de l'ancien local Legiiit, qui avait servi longtemps aux drapiers. Elle le loua aux tanneurs d'Amsterdam pour servir de halle aux cuirs. Ce Leguit était une grande cour carrée, entourée de vastes hangards. Aux deux coins du côté sud s'élevaient deux tourelles d'une construction fort ancienne , sur lesquelles on voyait sculptées deux tètes qui regardaient par la fenêtre et semblaient se moquer l'une de l'autre. Du temps de Papebrochius on voyait audessous les traces d'une inscription devenue illisible. Les auteurs de l'histoire flamande d'Anvers conjecturent que ces deux têtes auraient bien pu donner au local son nom, qui aurait été primitivement Laguit, de uitlachen, se moquer.
C'est vers l'époque de cette concession que fut construite la grande porte, que notre gravure représente d'après un vieux tableau, conservé à l'Hôtel de Ville. Elle était surmontée de trois écussons : celui du milieu aux armes d'Espagne, ceux de droite et de gauche aux armes d'Anvers et dAmsterdam.
Quoique l'activité des Anversois se portât surtout vers le commerce.
380 IIISTOIUE DE LA VILLE D'ANVEIIS.
l'industrie n'était pas demeurée en arrière, par suite noème des débouchés plus nombreux que le commerce lui ouvrait.
Nos fabriques de draps se soutenaient toujours ; cependant elles luttaient péniblement, sur notre propre marché, avec les énormes quantités de draps qui nous venaient des autres villes du pays, sans compter les draps anglais, hors le temps où ils furent prohibés. On jugera combien cette marchandise abondait sur notre place par ce fait que beaucoup de villes manufacturières avaient à Anvers des entrepôts particuliers ou des halles, pour la vente de leurs draps. Telles étaient la halle de Lierre ou de Turnhout, celle de Weert et celle d'Hérenthals, situées toutes trois rue Haute.
11 est fait mention dès l'an 1415 des fabricants de tapis. Cette industrie s'était développée. Les tisserands avaient obtenu en 1544 un nouveau règlement.
Nous avions, en outre, des fabriques de toiles, de futaines, de cuirs pour tentures, peints et dorés, de passementeries d'or et d'argent, de soie, fil et laine; des fabriques de velours, satin, damas, taffetas et autres soieries; on tissait même à Anvers de la soie indigène, mais en petite quantité, et l'on y excellait à travailler les métaux, la bijouterie, la cire, le sucre et le vermillon.
On y fabriquait aussi des toiles de Bretagne, des étoffes de lin à l'italienne et des armes à la manière allemande.
La verrerie ou plutôt la fabrication des vitraux peints, formait une branche nouvelle et importante. De magnifiques verrières, ornement de nos églises, sont sorties des fabriques d'Anvers. Nous y reviendrons au chapitre des beaux-arts.
Citons encore l'imprimerie, dont il sera aussi question ailleurs. La vente des livres formait une branche considérable de commerce.
La carrosserie doit avoir été très-considérable vers la fin du XVP siècle, s'il n'y a point d'exagération dans le calcul de Scribanius, qui comptait de son temps 500 voitures de luxe.
M. Koning a trouvé dans les archives de Harlem que le papier qu'on
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y employait jadis dans l'adminislralion comnuiiialc venait d'Anvers. On fabriquait aussi chez nous des cartes à jouer.
Disons un mot, pour terminer, du commerce des plantes rares et des fleurs. Gorophins Beccamis, dans la dédicace de ses Origines au magistrat et au peuple d'Anvers, s'étend sur le goût excessif des Anversois pour les productions végétales et les curiosités botaniques. Ceux que le commerce enrichissait ornaient leurs jardins et leurs sciures avec autant de luxe que leurs appartements.
En présence des progrès rapides et éclatants accomplis par l'industrie et le commerce Anversois sous le règne de Charles-Quint, il faut se garder d'un sophisme trop commun et ne pas se hâter d'en faire honneur au prince qui présidait à nos destinées. Schiller, l'historienpoéte, n'a vu de cette question que le côté superficiel et brillant quand il dit : « La grande puissance que Charles-Quint exerçait en Europe, avait amené le commerce des Pays-Bas à un degré de grandeur inconnu jusque là. La terreur qu'inspirait son nom ouvrait tous les ports aux navigateurs Néerlandais. Elle les protégeait contre la piraterie et leur procurait les traités les plus avantageux avec les puissances étrangères. Ce fut lui surtout qui les mit en état de tenir tête, dans la mer Baltique, à la confédération des Hanséates. »
Si la grandeur de l'empire de Charles-Quint a été pour le commerce une circonstance favorable, ce que nous ne pouvons méconnaître, il n'en revient pas la moindre part à l'initiative du monarque. Au contraire, si sous son règne Anvers prospéra, ce fut en dépit de la politique commerciale la plus fausse et la plus inintelligente. Ses libertés municipales, précieux héritage des siècles, furent heureusement assez fortes pour la protéger contre l'arbitraire de la fiscalité impériale. Le commerce, en affluant dans nos murs, cédait au courant irrésistible des événements, et non pas à l'appel du pouvoir. La politique de Charles-Quint, si fatale à nos libertés civiles, n'était pas moins désastreuse au point de vue des intérêts matériels. Tout son système économique, si l'on peut donner le nom de système à une série de
mesures sans liaison et sans suite, tendait à arrêter le magnifique développement des richesses et de la prospérité créés par le travail des bourgeoisies émancipées du moyen-àge. Aux libres transactions de nos marchés et de nos foires, au travail organisé de nos corps de métiers, il substitua, tant qu'il put, les monopoles et les prohibitions. Ses guerres continuelles précipitaient dans le gouffre d'une consommation improductive les trésors immenses que fournissait le nouveau monde. La création du système colonial, le rétablissement de l'esclavage, la traite des nègres, la création des manufactures royales privilégiées, la protection accordée à l'Inquisition, aux couvents, et surtout à l'ordre des Jésuites, sont autant de mesures funestes qui préparèrent la ruine de la monarchie espagnole et de tous les pays soumis à sa domination.
DIE GliOOTË . LEGJIUIT. TOEBEHOIliEyOË . DESER . STEDE . rLOGYS.JOOn HUÏCOOPERS. VAS. AMSTERDAM. COOPLIEDEy.MEDE. 1507
LE LEGUIT.
D'apios un tableau conserNe à l'IlOiU'l ilo YilU