‹ Histoire de la ville d'AnversChapitre 84 sur 108 · CHAPITRE DIX-NEIVIEME. il · texte numérisé non relu

CHAPITRE DIX-NEIVIEME. il

Les moines de S'-Beriiard lui vendirent huit boniers, sis à Callehckc sur TEscaut ; il y établit des briqueteries et en même temps il y éleva une soixantaine d'habitations pour loger les briquetiers. Pour cuire ces briques, il faisait amener la tourbe des tourbières qu'il possédait à Sevenbergen. Il s'était engagé auprès du magistrat à introduire chaque année dans la ville sept à huit cents bateaux chargés de briques, à des prix qui empêchaient les spéculateurs de les faire renchérir.

La plus utile des entreprises de Van Schoonbeke, celle qui lui valut en même temps le plus de renommée et le plus d'ingratitude, est celle de la Maison hydraulique.

En 1552, il avait acheté dans la Nouvelle Ville quatre cents verges de terrain sur lesquelles il éleva, en moins de deux ans, vingt-quatre brasseries. Pour les fournir d'eau douce, il amena, par un conduit souterrain, les eaux du canal d'Hérenthals dans un vaste bassin; de là, par le moyen d'une chaîne à auges, elles sont élevées dans un réservoir situé soixante-dix pieds plus haut dans un second bassin, d'où elles sont distribuées par des tuyaux dans les brasseries environnantes. Ce mécanisme simple et ingénieux, très-remarquable pour l'époque où il fut construit, fonctionne encore, et la Maison hydraulique subsiste telle que l'a laissée Van Schoonbeke. Elle contient une salle de réunion pour la Corporation des Brasseurs, encore garnie de son mobilier tri-séculaire.

Les brasseurs qui avaient en location les brasseries de Van Schoonbeke, devaient lui payer deux sous par tonne de bière. Cette convention fut ratifiée par l'Empereur, qui, comme témoignage de reconnaissance, abandonna au fondateur les cinq seizièmes des impôts produits par les nouvelles brasseries, et une rente de 6,250 (1. hypothéquée sur elles.

Après rénumération de tant d'utiles et beaux travaux il est triste de devoir ajouter que cet homme de bien , dont la féconde activité avait en quelques années changé la face de la ville, renouvelé ses fortifications, créé de nombreux quartiers nouveaux, assaini et em-

belli les anciens, bâti ou fait bâtir plus de trois mille maisons ; que cet homme, en un mot, qui avait tant contribué à la prospérité et au bien-être des habitants, fut obligé de fuir devant l'émeute, et alla mourir, découragé, loin de la ville qu'il avait tant aimée. Ce fut l)récisément la plus belle et la plus féconde de ses créations qui lui valut le plus d'ennemis.

Les brasseries de la Nouvelle Ville allaient évidemment faire concurrence à celles de la rue des Brasseries. Les propriétaires de ces dernières excitèrent leurs ouvriers et ceux-ci réussirent à émeuter le bas peuple. Les dix premières brasseries avaient été mises en activité le 19 mars 1554; or. la Maison hydraulique n'étant pas encore achevée à cette époque, on avait dû faire venir l'eau de Rumpst, par bateaux. On répandit le bruit que cette eau était corrompue et engendrait une sorte de vers dans la bière.

Ce n'était pas là cependant un motif assez puissant pour soulever le peuple; d'ailleurs, l'achèvement de la Maison hydraulique y eût mis (in. Mais il existait d'autres sujets de mécontentement. Les dépenses pour les fortitications avaient donné lieu, en 1551, à la création d'un impôt sur le pain et à une augmentation de l'accise sur le vin et la bière. Si les revenus de la ville augmentaient en raison de sa prospérité commerciale, ses dépenses croissaient dans une proportion beaucoup plus forte, par suite des travaux entrepris et par suite surtout des nombreux emprunts contractés pour les états et pour le gouvernement. Ces dettes jetèrent la perturbation dans la comptabilité et les finances ; elles amenèrent la ville à réduire l'intérêt stipulé primitivement. (1) Il n'en fallut pas davantage pour soulever le vieux levain de haine que les masses nourrissent toujours contre les riches et les puissants. Il fermenta si bien, qu'aux premiers jours de juillet l'émeute paraissait imminente. Elle éclata le 11 au soir. Les Gildes et les Quartiers furent appelés sous les armes. Le lendemain, l'irritation

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populaire était telle qu'il ne s'agissait de rien moins que d'aller assommer quelques Seiiineurs. On en voulait surtout à Van Sclioonbeke et au pensionnaire Jacques Macs. Ceux-ci furent obligés de se réfugier à l'Hôtel de Ville et d'y demeurer jusqu'à ce que le tumulte lui appaisé. Cependant il fallait une victime à l'émeute : Herman Weerls, roi de la Vieille Arbalète, fut mortellement blessé à la tête d'un cou[) de pierre, et mourut quatre jours après. Tous les Serments, qui pendant ces jours d'épreuve avaient activement veillé à empêcher de plus graves désordres, suivirent en cortège les funérailles du Roi de l'Arbalète.

Il semble que le Magistrat, soit par crainte, soit par prudence, ne sévit pas contre les fauteurs de ces troubles, et déjà ils recommençaient à lever la tête, enhardis par l'impunité, quand un beau jour (c'était le 6 février 1555) on vit entrer en ville un capitaine allemand, nommé Lazarus Wendel, avec dix escadrons de cavalerie. Quelques jours après on fit de nombreuses arrestations. Le l' avril, quatre individus furent décapités sur la Grand' Place, et trois autres frappés de verges. Un des flagellés eut la langue percée d'un fer rouge. Cette procédure se fit avec un appareil extraordinaire, en présence du procureur-général de Bruxelles, du chancelier de Brabant, et des deux bourgmestres.

Le capitaine Lazarus et ses cavaliers ne quittèrent la ville que le 24 mai, quand l'agitation des esprits parut tout-à-fait calmée.

Quant à Van Schoonbeke, il ne put supporter l'idée que tout ce qu'il avait fait pour Anvei^s ne lui avait valu que l'inimitié du peuple. Il renonça à toutes ses entreprises et se retira à Bruxelles, où il mourut en 1556, âgé seulement de trente-huit ans, dans les fonctions de conseiller des finances.

Durant la période de i)rospérité que nous venons d'esquisser la population avait dû naturellement suivre une maixhe ascendante. En io2() elle fut évaluée à 87,850 habitants. S'il faut en croire une statistique citée par Scribanius, un recensement opéré en 1568

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aurait donné un total de 104,981 habitants dans l'enceinte de la ville. 11 ajoute à cela 50,000 âmes pour la population suburbaine; mais ce dernier chiffre est tellement exagéré qu'il sulfit pour ôter toute confiance dans les données de cet auteur. Les diflicultés que nous avons signalées ailleurs pour arriver à un dénombrement exact existent toujours; nous ne pouvons établir encore que des calculs approximatifs. En évaluant à 110,000 âmes la population fixe, y compris celle des faubourgs, et à 15,000 le chiffre de la population flottante, à l'époque de l'abdication de Charles-Quint, nous croyons être plutôt au-delà qu'en deçà de la vérité. Seulement, à l'époque des foires, il se peut qu'on eût pu compter quelquefois à Anvers jusqu'à cent cinquante mille âmes.

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