‹ Histoire de la ville d'AnversChapitre 85 sur 108 · CHAPITRE XX · texte numérisé non relu

CHAPITRE XX

ABDICATION DE CHARLES QUINT. — REGNE DE PHILIPPE H. — COMMENCEMENT DES TROUBLES. — LES ICONOCLASTES.

Le mercredi H septembre 1549, la ville d'Anvers était en fête. Les cloches sonnaient dans toutes les tours ; les rues étaient splendidement décorées pour une entrée triomphale. La population tout entière était sur pied, parée de ses plus beaux habits; la joie et l'orgueil éclataient sur tous les visages ; on fêtait à la fois et la grandeur du présent et les brillantes promesses de l'avenir : ce grand empereur Charles-Quint venait présenter à ses loyaux sujets son bien-aimé fils Philippe, leur futur souverain.

Jamais la bonne ville d'Anvers n'avait vu se déployer une magnificence pareille. A voir le luxe grandiose qu'elle étalait, on comprenait que la plus riche cité des Pays-Bas avait voulu fêter d'une façon digne d'elle et de lui le plus puissant monarque de l'univers.

Quatre mille bourgeois à pied, uniformément vêtus de pourpoints blancs, les uns de velours, les autres de satin ou de damas, et de hauts-de-chausses de drap écarlate à crevées de satin, jaune d'un

côté, blanc de Tauire, suivis de leurs domestiques armés de hallebardes ; huit cent quatre-vingts bourgeois à cheval, suivis de quatre cent seize laquais à pied et précédés des magistrats, allèrent jusqu'à la limite de la commune sur la chaussée de Matines, recevoir l'Empereur et lui présenter les clefs de la ville. Charles-Quint avait avec lui, outre son (ils Philippe, ses deux sœurs, Éléonore, reine de France, et Marie, reine de Hongrie, accompagnées d'une nombreuse suite de seigneurs. Après la bourgeoisie venaient les marchands étrangers, groupés par nations, toutes ayant rivalisé de faste. La soirée était avancée quand le cortège se mit en route. Il fit son entrée par la porte Impériale ou de S'-Georges et suivit la rue de la Porte, la Longue rue de l'Hôpital, la rue des Tanneurs, le Pont de Meir, le Rempart S^'-Cathérine , le Canal des Récollets, le Pont et la rue Porte aux Vaches, le Canal aux Fromages, le Grand Marché, la rue Haute, le Rivage et la rue du Couvent, et s'arrêta à l'abbaye de S'-Michel, où les princes descendirent. Tout ce long parcours avait été décoré de la manière la plus splendide. De la porte S'-Georges à l'abbaye de S'-Michel s'étendait une double colonnade composée de deux mille deux cents colonnes, de trente pieds de hauteur, ornées de guirlandes, de festons, d'écussons et de peintures symboliques.

A chaque carrefour s'élevaient des arcs de triomphe. La ville en avait fait construire trente-trois, et les marchands étrangers cinq. Ceux-ci luttaient de grandeur et de somptuosité. Celui des Génois, situé aux Trois-Coins, avait cent pieds de haut et avait coûté neuf mille florins Carolus. H représentait toutes les divinités de l'Olympe. H était cependant éclipsé par celui des Florentins, situé rue des Tanneurs. Celui-ci avait cent pieds de profondeur sur soixante de haut et cinquante de large. l\ était décoré de statues de saints et des grands hommes originaires de Florence. Sur celui des Anglais, situé au Grand Marché, les divinités mythologiques se mêlaient aux saints du catholicisme, suivant le goût de la Renaissance. Devant l'Hôtel de Ville était assis le géant Antigon, en grand costume et portant sur

CIIAI'irilK lM\-.\KrVlKMK. inu

los épaiilos un vaste inaiiloau trécarlatc. Il souliaila la hicn-voiiuo, d'un sii»nc de tète, à ses augustes visiteurs. L'aie de triomphe des Allemands se trouvait à rentrée de la rue du Couvent. L'esi)ace nous manque pour la description de toutes ces merveilles , qui ont été minutieusement décrites par notre secrétaire Corneille GraplKicus, (•) à qui revient aussi Tlionneur d'avoir composé le plus grand nombre de vers, chronogrammes et inscriptions plus ou moins ingénieuses qu'on lisait de tous côtés, la plupart en latin. Parmi ces inscriptions, nous n'en citerons qu'une seule parce qu'elle donne lieu à un étrange rapprochement quand on pense qu'elle fut faite en l'honneur de Philippe II. Elle se trouvait sur la façade de l'ancienne maison des Hanséates, au Vieux Marché au Blé :

.lUSTlTlA ET FAX, UM SUNT PRINCIPIS AUGES; NULLA TYRANNORUM VIS DIUTCRNA FUIT.

L'historien Van Meteren, qui assista à cette joyeuse entrée, évalue les dépenses de la ville, en échafaudages et arcs de triomphe, à 260,000 florins, qui en représentent plus d'un million de nos jours. Les dépenses faites par les particuliers en fait de décorations et de costumes, montèrent au-delà de cette somme.

Comme si le ciel eût protesté contre l'inanité et l'inopportunité de ces démonstrations, la pluie ne cessa de tomber, depuis la réception des princes, en face du champ des sup^Wces (Galgeveld), jusqu'à la fin de la journée, sans respect pour les broderies d'or et les pourpoints de velours.

Uiiel que soit le jugement sévère qu'ait porté la postérité sur Charles- Quint, il est incontestable qu'il jouit, de son temps, d'une assez grande popularité. Il ne la devait certes pas, dans nos provinces, à son respect pour nos franchises, mais il savait, avec la souplesse

(\) Cornélius Gbaph.-el'.s, Triomphe van Antivprpen, etc.

410 lllSTOIUE DE LA VILLE D'ANVEUS.

(l'Alcibiadc , s'accommoder merveilleusement aux mœurs et aux goûts des différents peuples réunis sous son sceptre: cérémonieux avec les Espagnols, spirituel avec les Italiens, il plaisait aux populations flamandes par sa jovialité et sa bonhomie familière. Il tirait habilement de l'arc et de l'arbalète, mangeait énormément et savait boire beaucoup de bière, et parfois il échangeait des poignées de mains et de grossières bouffonneries avec des ouvriers et des paysans. Sous ces qualités vulgaires disparaissait aux yeux du peuple le despote égoïste, le violateur de la foi jurée, l'auteur des placards, l'introducteur dans les Pays-Bas de l'infâme tribunal de l'Inquisition.

Cette popularité, si peu méritée qu'elle fût au fond, Charles aurait bien voulu la transmettre à son fils avec le reste de son héritage. C'est pourquoi il l'avait fait venir d'Espagne et venait le montrer à ses bonnes villes comme un autre lui-même. Et le peuple, toujours disposé à bien augurer de la jeunesse de ses princes, confondait dans ses acclamations enthousiastes le père glorieux et le fils encore inconnu. Qui sait jamais de quelle façon l'avenir s'apprête à faire mentir nos espérances? Si seulement les populations flamandes, qui le fêtaient de si bon cœur, avaient pu deviner que le jeune prince, à son retour, n'emporterait d'elles qu'une impression de dégoût et de mépris !

La cour séjourna quatre jours à Anvers. Chaque matin elle alla entendre la messe à l'église de Notre-Dame. Le jeudi 12 septembre, le prince Philippe fut solennellement inauguré, sur la Grand' Place, comme futur souverain du Marquisat. Le lendemain, vendredi, de grandes joutes eurent lieu au Rivage, à l'occasion du mariage du sire de Chantonney avec la fille du comte de Bréderode, et le samedi il y eut au Grand Marché, en présence des princes et princesses, un beau tournoi, sous la conduite du marquis de Bergues, des comtes de Hoogstraeten et de Meghem.

Ce fut le 25 octobre 1555, au palais de Bruxelles, qu'eut lieu l'acte célèbre par lequel Charles-Quint, qui avait juste l'Age de son siècle.

r-ii.\nruK dixnki vikmk. .iii

se démil en laveur de son (ils Phili|)pe de ses royaumes d'Espai^ne, des Indes et des Deux-Siciles, du Milanais, des Pays-Bas, et de toutes ses possessions dans les deux mondes, à l'exeeption de rareliiduclié d'Autriche, qu'il laissa, avec la couronne impériale, à son Irèie Feidinand. Les Pays-Bas venaient de faire un pas de plus dans la voie fatale où les entraînait la loi de l'hérédité. Du rangde grands-liefs impériaux qu'ils avaient occupé jusque là, nos comtés et nos duchés, naguère indépendants, tombèrent à la déplorable condition de provinces éloignées du royaume d'Espagne. A un souverain né en Flandre, parlant le flamand, sympathique à nos mœurs, allait succéder un prince né et élevé en Espagne, ignorant notre langue et ne connaissant de notre caractère national que ce qu'il fallait pour le lui faire prendre en horreur.

Peu de temps après l'abdication de Charles-Quint, Philippe II se rendit à Anvers (18 janvier 1556). Il y fit de nouveau une entrée triomphale, qui ne fut pas moins splendide que celle de l'année précédente. Seulement, elle fut marquée par un effroyable accident. Les Génois avaient construit aux Trois-Coins un échafaudage d'où devait partir un feu d'artifice avec force détonations de bombardes. Une imprudence mit le feu aux poudres et toutes les pièces sautèrent, blessant et tuant, outre les musiciens assis sur l'échafaudage, un grand nombre de personnes.

Le but de l'arrivée du Roi était la tenue d'un chapitre de la Toison d'Or dans l'église de Notre-Dame. Cette cérémonie eut lieu le mercredi 21, avec une grande solennité. Le chœur était tendu de velours cramoisi; de magnifiques tapisseries, représentant les combats de l'Empereur contre les Turcs de Tunis, décoraient la grande nef et les transepts. La messe fut dite par l'évêque de Cambrai, Georges d'Egmont. Dix-neuf nouveaux chevaliers reçurent le collier de l'ordre des mains du Roi. Ce furent : Henri, duc de Brunswick ; Ferdinand, archi- «luc d'Autriche; Philij)pe de Croy, duc d'Aerschot ; don Carlos, infant d'Espagne; Gonzalo-Fernandez de Cardonne, duc de Sessa et

de Terra-Nova ; Louis Henriquez de Cabra, duc de Médina del Rio- Secco, amirauté de Castille ; Alfonse d'Arragon, duc de Segorlia et Cardona; Cliarles, baron de Berlaymont; Philippe de Stavele, baron de Chaumont ; Charles de Brimeu, conite de Meghem ; Philippe de Montmorency, comte de Bornes; Jean de Glimes, marquis de Bergues; Guillaume de Nassau, prince d'Orange, seigneur de Bréda et Burggraef d'Anvers; Jean de Montmorency, seigneur de Courrières; Jean, seigneur d'Ost Frise; Antoine Doria, marquis de San Siefano; Fernand d'Avalos, marquis de Pescaire et de Guaslo; Sforza, comte de Santa Fiara, et Wladislas, baron de Bernstein.

Le lendemain, jeudi, un service funèbre fut chanté par le suffragant de Cambrai, Martin Cuperus, pour les chevaliers décédés depuis la tenue du dernier chapitre; et le vendredi, pour la clôture, une messe du S'-Esprit fut chantée par Charles de Croy, évêque de Tournay. Ainsi se termina ce chapitre de la Toison d'Or, le seul qui fût jamais tenu à Anvers. Jusqu'en 1798 on put voir dans le chœur de l'église Notre-Dame, au-dessus des stalles, les armoiries des chevaliers qui y avaient assisté.

Deux ans après, la ville était de nouveau en fête. Le 17 novembre 1558, la mort avait rompu le mariage de Philippe avec la reine d'Angleterre. Il se hâta de sceller, par une nouvelle alliance toute politique, la paix de Cateau Cambrésis qu'il venait de conclure avec la France (3 avril 1559) : il épousa Elisabeth, fille aînée de Henri 11, d'abord fiancée à son fils don Carlos. C'est à l'occasion de cette union qu'Anvers déploya pour la troisième fois ses pompes triomphales en l'honneur de Philippe. Jamais prince n'avait été autant fêté par la population anversoise et ne paya de plus d'ingratitude les témoignages de fidélité qu'il avait reçus d'elle.

Bientôt les fêtes se changèrent en deuil, les espérances en noires appréhensions. Le caractère du nouveau roi, qu'on s'était plu jusqu'alors h juger d'après celui du populaire (Charles-Quint, se dévoila tristement et les illusions se dissipèrent. Un égoïsme intraitable, un

CllAlMTHK UlX-NKl VIK.MK. II.')

orgueil aussi absolu que celui des despotes d'Asie, un Canalisme sombre et féroce, s'alliaiit à une crapuleuse incontinence, un abord hautain et glacial, nulle générosité, nulle bonté, nulle grandeur d'ànie, nul souci du l)ien de ses sujets : voilà le monstre qui devait nous faire regretter Charles-Quint et les ducs de Bourgogne.

Il est inutile d'ajouter qu'entre son caractère et celui de ses sujets llamands régnait la plus profonde antipathie et qu'en conséquence il les honorait de toute son aversion.

Avant de partir pour l'Espagne, il voulut régler l'état civil, militaire et ecclésiastique des Pays Bas. Il nomma des gouverneurs pour chaque province, à l'exception d'Anvers et du Brabant, qui furent immédiatement soumis au gouverneur général, siégeant à Bruxelles. Ce poste fut confié à une fille naturelle de Charles-Quint, Marguerite, duchesse de Parme.

Le Conseil d'état fut composé de six membi^es : Guillaume de Nassau, prince d'Orange et Burggraef d'Anvers; Lamoral, comte d'Egmont, prince de Gavre; Philippe de Montmorency, comte de Hornes; Antoine Perrenot de Granvelle, évêque d'Arras ; Viglius de Zuichem d'Aytta, et Charles, comte de Berlaymont. Les trois premiers n'avaient été placés dans le conseil que pour donner satisfaction à la haute noblesse; mais le Roi redoutait leur influence, celle surtout de l'illustre prince d'Orange. Aussi avait-il expressément recommandé à la gouvernante de réserver toute sa confiance aux trois derniers, qui formaient ce que les ennemis de Granvelle appelaient le Conseil secret.

Pour l'organisation de l'état militaire il créa un corps de cavalerie, sous le nom de bandes d'ordonnance, divisé en quatorze cornettes, placées sous le commandement des principaux seigneurs du pays. Enfin, pour empêcher le progrès des nouvelles hérésies, il mit à exécution un projet déjà formé par Charles-Quint : d'accord avec le pape Paul IV, il créa quatorze nouveaux évêchés, sufTragans de Cambrai et d'Utrecht, qu'il érigea en métropoles, et de Malines, qui reçut la primatie des Pavs-Bas.

Les quatorze nouveaux évêchés furent : Arras, S^-Omer et Namur, suffragans de Cambrai; Anvers, Gand, Bruges, Ypres, Bois-le-Duc et Ruremonde, suffragans de Malines; Haarlem, Déventer, Leeuwarde, Groningue et Middelbourg, suffragans d'Utrecht.

A l'archevêché de Malines il nomma le fameux Granvelle, qui reçut bientôt après le chapeau de Cardinal; et à l'évêché d'Anvers, Philippe de Négri, de Boulogne, doyen de S*^-Gudule, à Bruxelles, et chancelier de la Toison d'Or. Ce dernier mourut avant d'avoir été sacré et fut remplacé par François Sonnius , nommé d'abord à l'évêché de Bois-le-Duc et qui fut, par conséquent, le premier évêque d'Anvers.

La dotation des nouveaux évêques avait été imputée sur les revenus des grandes abbayes. Celle de l'évêque d'Anvers devait être fournie par les abbayes de S^-Bernard, de Villers et de S'-Michel.

Ces mesures prises, Philippe II partit pour l'Espagne* (20 août 1559). Il laissait le pays dans une situation grosse d'orages et de calamités.

La période qui s'ouvre à l'avènement de Philippe II est la plus célèbre, la plus sombre et la plus éclatante en même temps de nos annales. Mais comme elle forme aussi une des époques les plus connues de l'histoire européenne, on nous permettra de n'en rapporter ici que ce qui touche directement h celle de notre ville. Celte part sera encore assez large, car plusieurs actes importants du grand drame du XVP siècle ont eu Anvers pour théâtre.

Dans toutes les parties du pays commençait à se manifester une profonde agitation.

Les motifs de mécontement étaient nombreux.

Philippe, en partant, avait laissé dans les Pays-Bas trois à quatre mille hommes de troupes espagnoles, qu'il avait promis de rappeler bientôt. Non-seulement il ne les rappela point, mais il oublia de leur faire parvenir leur solde, à laquelle ils suppléaient par le brigandage. Les réclamations arrivaient de toutes parts à la Régente. Les Élals do Hollande protestèrent que l'impôt ne serait payé qu'après le départ de

r,llAlMTi;K I)l\-NEI VIKMK. il T.

ces Iroiipcs. Les liabilanls de la Zélaiule refusèrent de travailler aux digues, disant qu'autant valait être engloutis par l'Océan que dévores par la soldatesque.

C'était là un premier grief. La création des nouveaux évécliés en avait soulevé de plus graves encore. Cette mesure, inutile en principe, avait froissé tout le monde. Les protestants, et avec eux tous ceux à qui la liberté était chère, y voyaient le signal de nouvelles persécutions religieuses et l'établissement prochain de l'Inquisition. Les mu nicipalités des villes où les nouveaux sièges étaient établis, y croyaient voir un empiétement sur leur juridiction ; enfin, les abbayes aux dépens desquelles les nouveaux évéques devaient être dotés, criaient à la spoliation, et les moines de tout ordre les soutenaient par esprit de corps.

Les craintes pour l'établissement de l'Inquisition étaient d'autant plus fondées que la bulle de Paul IV marquait en termes exprès que les évcques, assistés de leurs chapitres, rempliraient les fonctions d'inquisiteurs dans leurs diocèses.

Or, telle était l'horreur qu'inspirait le nom seul de cette infernale institution, que pour la repousser le pays entier était prêt à se soulever. Le sanglant édit du 26 mars 1550 l'avait formellement introduite dans les Pays-Bas, mais, par égard pour le grand nombre d'étrangers établis à Anvers, ou que le négoce y attirait, la rigueur des édits y avait été adoucie, et les étrangers avaient été dispensés de fournir les preuves de leur orthodoxie. L'Inquisition n'existait donc pas encore à Anvers, et aucun jugement criminel n'y avait encore été prononcé que par le tribunal du Vierschaer.

Un des premiers actes de la Régente avait été, à l'instigation de Granvelle , de faire remettre en vigueur et d'appliquer avec la dernière sévérité le terrible édit que nous venons de rappeler; et l'on savait que les nouveaux prélats, nommés par le Roi, avaient été chargés de ce soin. Nous avons interrompu le récit des effroyables exécutions qui, jusqu'à l'avènement de Philippe, avaient jeté l'épou-

vante dans la population anversoise. Depuis, ces sombres procédures ne s'étaient pas un instant ralenties. En 1558 de nouvelles recherches furent dirigées contre les anabaptistes par un conseiller et le procureur-général de la cour de Brabant. Plusieurs de ces fanatiques qui avaient reparu à Anvers et y avaient nnême prêché publiquement, furent jugés et exécutés. En août 1559 un nommé Marc de Lanoye fut brûlé vif sur la Grand' Place, pour avoir laissé administrer le baptême à son fils à la manière des calvinistes. Dans le même mois un wallon, du nom de Jean Legrand, périt par le feu, et un vieillard de quatre-vingts ans, Willem Touwaert, fut décapité dans la prison du Steen.

Beaucoup d'exécutions secrètes eurent lieu à cette époque dans le Steen. Ainsi en 1561 un certain Jean Bosschaert, condamné au feu, fut noyé dans sa prison, parce que le magistrat redoutait un tumulte populaire. Ces noyades étaient atroces : le bourreau poussait le patient dans une cuve pleine d'eau et l'y maintenait jusqu'à ce qu'il fût asphyxié. Cette cuve était étroite et parfois en se débattant le malheureux en faisait jaillir l'eau; alors le bourreau, pour l'achever, lui transperçait le corps de quelque instrument.

Toutefois ces scènes d'horreur n'étaient que le prélude de celles que l'Inquisition tenait en réserve. Aussi le magistrat s'opposait avec force à l'installation de l'évêque, qui s'annonçait comme l'exécuteur des œuvres du S*-Oflice. Une députation de trois membres se rendit à Madrid au mois de mai 1562 ; elle se composait de l'amman Godefroid Sterck, de l'échevin Rénier d'Ursel et du pensionnaire Jacques de Wesembeke. Admis en présence du Roi, ils réprésentèrent surtout le tort immense que la seule perspective de l'Inquisition devait faire au commerce de notre ville : rien ne pouvant arrêter les marchands étrangers si la crainte d'être inquiétés pour affaires de religion les poussait à émigrer et à porter ailleurs les bénéfices de leur négoce. Philippe répondit que l'évêque nommé devait être installé, mais qu'il n'était pas question pour cela de l'Inquisition. Après un an et demi

CIIAIMIllK Vl.NCTlKMK. ilT

(le séjour la députaiion revint avee la promesse (pril sérail encore sursis queUiue temps à riuslallation de l'évi^ue d'Auvers (loG5).

L'imprimerie, ce moyen alors nouveau et déjà reconnu si puissant pour la propagation des idées, l'ut aussi l'objet des rigueurs du pouvoir. C'est une fatalité glorieuse attachée à la presse de|)uis sa naissance, d'exciter la haine de tous ceux à qui la liberté et la vérité font peur. Il n'y a pas une tyrannie qui ait failli à la mission de la persécuter. Les imprimeurs anversois avaient dès-lors porté très-haut la perfection de ce noble art que devaient illustrer les Plantin et les Morelus. Nous avons dit déjà que leurs produits fournissaient à notre commerce une branche très-considérable d'exportation. De bonne heure ils avaient publié des Bibles en langue flamande. Claes de Grave en donna un abrégé en 1516 et un autre en 1518 : tous les exemplaires qu'on put trouver furent saisis et détruits par le feu. Jacob Van Liesveld avait été plus hardi. Il avait publié en 1526 une Bible avec figures d'après la version allemande de Martin Luther. Henri Peetersen en publia une de son côté, contre laquelle fut dirigé un édit impérial du 50 juin 1546. Van Liesveld en donna lui-même deux autres éditions, l'une en 1531, l'autre en 1542. Cette dernière coûta la vie au courageux imprimeur. Il est vrai qu'en tête du chapitre IV se trouvait une gravure où le diable était représenté sous la figure d'un moine. C'en était trop : Van Liesveld fut arrêté, jugé et décapité. Un autre imprimeur, Frans Fraet, fut exécuté sur la Grand' Place le 4 janvier 1558. Ce n'était, là aussi, que le prélude des persécutions qu'on réservait à la liberté de la presse.

Au milieu de ces préoccupations d'un ordre si grave on voit apparaître une de ces joyeuses solennités où se peignent à la fois et notre caractère national et le génie du XV^ siècle. Un concours général des chambres de Rhétorique (Landjuweeï) fut célébré à Anvers en 1562. il fut extrêmement brillant. Quatorze chambres étrangères avaient répondu à l'appel des Violiers d'Anvers. Elles firent leur entrée solennelle le 3 août, précédées des chambres anversoises, ayant à leur tête

le bourgmestre Antoine van Slralen et l'échevin Melchior Schelz. On se fera une idée de la splendeur du cortège quand on saura qu'il se composait de treize cent nonante-trois Rhétoriciens, tous à cheval, vêtus de soie, de velours et de broderies, chaque chambre avec ses enseignes et son bouffon officiel ; de trente-trois chars de triomphe et de cent nouante autres chars, montés par des confrères des Serments, portant des flambeaux allumés.

Le concours et les fêtes se prolongèrent un mois entier. Ce fut la dernière solennité de ce genre qui eut lieu à Anvers. Ces représentations dramatiques, ces allégories transparentes, ces farces au gros sel, ces bouffonneries qui excitaient dans le peuple un rire si franc et si bon ; toutes ces libres expansions de l'esprit frondeur et narquois de nos ancêtres, commençaient à porter ombrage à un gouvernement soupçonneux, intolérant, ennemi de toute liberté, surtout de celle de la pensée. Déjà Granvelle s'était longtemps opposé à ce que le concours eût lieu et ne l'avait autorisé qu'à des conditions restrictives. Désormais le gouvernement de Philippe II s'efforcera de les empêcher, mais sans réussir à comprimer l'esprit qui les animait.

Les chambres de Rhétorique, par leur grande popularité, exerçaient sur l'esprit public une influence égale à celle que la presse quotidienne a prise depuis dans les pays libres. Elles étaient composées des mêmes éléments qui avaient fourni à la Réforme ses premiers prosélytes et ses premiers martyrs. Leurs tendances étaient éminemment libérales. Depuis longtemps leurs audacieuses bouffonneries s'étaient attaquées aux vices du clergé, surtout à la licence des moines. Les Rhéloriciens, lorsqu'ils virent que le gouvernement des Pays-Bas n'avait plus d'autre souci que de soutenir, contre tout droit et toute justice, une église qui refusait de se sauver en se réformant elle-même; qu'il allait offrir en holocauste à l'orthodoxie romaine la liberté, la fortune, le sang de ses sujets, se jetèrent dans l'opposition et commencèrent conti^e Granvelle, sur le nom duquel s'accumulaient toutes les haines et qui les méritait, une guerre incessante de quolibets, de pasquinades,

CUM'ITllK VlN(.TlKMlv il<.)

de cariçalurcs et de satires. Le Cardinal essaya de les su|)piinier; mais, retranchés derrière leurs privilèges, ils tinrent bon. 11 s'en plaignit au Roi : « cesUliélorieiens, écrivait-il, qui jouent des farces et des parades de carretbur, sont tort en colère contre moi, surtout parce que je les ai empêchés, il y a deux ans, de ridiculiser les saintes écritures ». Il provoqua des édits pour leur suppression; mais le ridicule empêcha leur exécution, particulièrement en Hollande. « La tyrannie, dit Motley, qui pouvait noyer un peuple dans le sang et les larmes, était impuissante à l'empêcher de rire amèrement de ses oppresseurs. »

Les efforts de Granvelle pour museler la presse n'eurent pas un résultat plus heureux pour lui. Les imprimeurs anversois cessèrent d'imprimer des bibles en langue vulgaire, mais ils éditèrent par milliers des pamphlets, des diatribes, des chansons et des psaumes calvinistes.

L'inquisition papale, établie par les édits de Charles-Quint, n'avait pas mieux atteint son but d'arrêter les progrès des idées nouvelles. La Réforme avait pénétré dans les Pays-Bas par toutes les frontières : la confession d'Augsbourg par l'Allemagne, le Calvinisme par la France, les doctrines anarchiques des Anabaptistes par la Westphalie et la Hollande. Anvers, rendez-vous de toutes les nations, était aussi le point où les sectaires étrangers jouissaient de la plus grande sécurité, grâce aux privilèges accordés au commerce. Malgré les persécutions, les procédures et les supplices, le nombre des ennemis de l'église romaine croissait chaque jour. C'est que Charles-Quint et Philippe II avaient commis l'erreur d'identilier la cause du protestantisme avec celle de la liberté. La logique du peuple y répondit en confondan! la cause de l'église romaine avec celle de l'absolutisme.

Ainsi, indépendamment des questions théologiques, la Réforme attirait à elle tous ceux (et ils étaient plus nombreux dans les provinces flamandes qu'ailleurs) dont le tempérament ne s'accommodait pas avec l'air empoisonné du despotisme. Dès Tan 1565 on comptait à Anvers seize mille adhérents aux différentes sectes de la Réforme.

420 HISTOIRE DE LA VILLE D'ANVEliS.

L'opposition devenait donc de plus en plus inquiétante pour Tautorité; elle se manifestait surtout à propos des actes de l'inquisition papale. Ainsi, en 1564, un prédicateur calviniste, nommé Christophe Fabricius, avait été arrêté à Anvers, d'après la dénonciation d'une femme. La torture n'avait pu lui arracher aucune rétractation, ni lui faire nommer des complices. Il fut condamné au feu. Mais cette sentence avait produit sur l'opinion un effet tout contraire à celui qu'en attendaient les juges. La nuit qui précéda le jour fixé pour le supi)lice, les Calvinistes se portèrent devant la prison et entonnèrent à pleine voix le chant des psaumes de Clément Marot. Le matin de l'exécution, la foule entoura l'échafaud dans une attitude menaçante. Aussitôt que le bourreau commença son office, il fut assailli par une grêle de pierres. Ses aides s'enfuirent ainsi que l'écoutête et les agents de la justice. Quelques sectaires sautèrent sur l'échafaud pour délivrer la victime; mais le bourreau, avant de se retirer l'avait frappée au cœur d'un coup de poignard. Ses libérateurs ne trouvèrent plus qu'un cadavre. Ils n'osèrent l'enlever et les valets du bourreau le jetèrent dans l'Escaut.

Deux jours après un placard fut affiché au Marché, dans lequel on disait que la mort de Fabricius serait vengée. La femme qui l'avait dénoncé fut lapidée dans les rues.

Le magistrat fit une instruction pour découvrir les coupables de cet acte de révolte. Cent florins de récompense furent promis à ceux qui les dénonceraient. On n'en put découvrir qu'un seul, un wallon, qui eut la tête coupée sur la Grand' Place, le 19 décembre. C'était la première exécution qui avait lieu devant le nouvel Hôtel de Ville.

La retraite de Granvelle (octobre 1564) n'avait amené dans la situation qu'un soulagement momentané ; mais elle avait eu i)Our résultat défaire rentrer aux affaires les nobles que leur aversion pour le cardinal en avait tenus éloignés.

Au commencement de l'année 1566 l'agitation des esprits était arrivée à ce point qu'une explosion était devenue imminente. Les évé-

CIIAIMTKK VLNCTIK.MK. 1-21

iieiiRMils allaieiil se presser avec rapidité. Au mois de févriei', Marnix de S''-Aldei;onde avait rédigé le l'anieux (Compromis des Nobles, cette glorieuse proteslatiou de la noblesse belge contre l'établissement de l'inquisition d'Espagne. En quelques semaines, il avait été couvert de plus de deux mille signatures. Le 5 avril, les nobles confédérés, conduits par Henri de Bréderode et Louis de Nassau, avaient présenté à Marguerite de Parme leur humble requête pour l'abolition des édits contre les protestants et la suppression des nouveaux évêchés. Le lendemain, au soir, dans un souper chez le comte de Culembourg, les nobles, unis par un nouveau serment, jurent de défendre les libertés du pays, tout en demeurant « en tout fidèles au Roi,jusques à porter la besace, » et se parent avec orgueil du titre de Gueux dont les a gratifiés le comte de Berlaymont. La rupture enti^e d'Orange, d'Egmont, de Hornes et les membres de la Consulte, est complète. L'opposition a un point d'appui. Ses chefs sont le prince d'Orange et Louis de Nassau, son frère, Bréderode et Marnix.

Les sectaires, enhardis par l'attitude de la noblesse, se montrent ouvertement. Les prêches ne se font plus dans des conciliabules mystérieux, mais en plein vent. Les autorités les défendent dans les villes : ils s'établissent dans les campagnes et le peuple des villes y accourt en foule. Dans les environs d'Anvers ces prédications avaient lieu au Kiel, où un ministre luthérien exposait les doctrines de la confession d'Augsbourg; au bois de Beerschot, appartenant au seigneur de Berchem, et à Borgerhout, au Luisbeke Laer, où un huguenot parisien l)rêchait en français la réforme calviniste. C'était au mois de juin. Des milliers de personnes, appartenant surtout à la petite bourgeoisie, se rendaient à ces prêches. L'orateur avait pour chaire un tronc d'arbre, une charrette renversée, un échafaudage improvisé. Ses partisans les plus dévoués lui formaient une garde; d'autres veillaient aux avenues du champ, pour que la cérémonie ne fût i^oint troublée. On écoutai l dans un religieux silence et la foule rentrait en ville avec beaucoup d'ordre. Quelquefois, après le sermon, le ministre baptisait des enfants

OU bénissait un mariage. Devant des manifestations aussi nombreuses l'autorité demeurait impuissante. Cependant ceux qui y prenaient part, on rapprochant ce qui se passait des menaces sanglantes des édils, ne pouvaient s'empêcher de frémir d'une vague terreur. Chacun sentait suspendu sur sa tête, comme une épée de Damociès, ou d'effroyables mesures de répression de la part du gouvernement espagnol, ou une révolution inévitable.

Les Luthériens d'un côté, les Calvinistes de l'autre avaient fait la demande au magistrat d'un local à l'intérieur de la ville pour y célébrer leurs offices. Nos échevins n'y répondirent pas, mais deux d'entre eux, Jacques van Wesembeke et Théodore Van de Werve se rendirent à Bruxelles auprès de la Gouvernante pour l'engager à venir à Anvers afin de juger par elle-même de ce qui se passait et d'apaiser les esprits par sa présence. Marguerite eut peur probablement et refusa. Comme on lui avait représenté que la plupart des Calvinistes étaient Wallons ou Français, elle fit paraître un édit qui enjoignait à tous les étrangers de quitter la ville.

Une telle mesure était inexécutable. L'eût-elle été, elle eût amené la ruine de la ville, dont le commerce, nous l'avons vu, était pour la plus grande partie entre les mains des étrangers. Tout ce que purent faire les magistrats, ce fut de prendre quelques règlements de police à l'égard des nouveaux arrivants et des voyageurs logés dans les auberges.

Le 25 juillet, pendant toute la journée, la ville avait été en proie à une agitation extraordinaire. Les portes, à l'exception de la Porte Rouge, avaient été tenues fermées. Un incendie avait éclaté dans la rue du Lit; le bas peuple attiré par cet événement des quartiers éloignés au centre de la ville, s'était attroupé au Marché aux OEufs. L'attroupement se changea en émeute. Des cris de mort, des menaces de pillage s'élevaient de la foule ; les bourgeois intimidés fermèrent les portes et les volets de leurs maisons. Cependant la journée se passa sans autres désordres; mais vers le soir un événement imprévu vint redoubler l'agitation.

ClIAlMTIiK VINGTIKMK. -i'^.'î

Le comte de Bréderode, acconipai^nié des comtes de Herglies et de Cidemboiirg et d'environ cent cinquante cavaliers, tous vêtus du costume gris des Gueux, entra en ville par la porte S*-Gcorges. Tous, en franchissant la porto, avaient déchargé leurs pistolets en signe de salut et d'amitié. Le comte , avec vingt de ses cavaliers, alla se loger î\ l'auberge du Lion Bouge, rue des Brasseries.

Aussitôt la foule se porta devant ce logis. Plus de quatre mille bourgeois se pressaient aux alentours. Bientôt Bréderode parut à une fenêtre, une coupe pleine de vin à la main, et s'adressant aux assistants: « Bourgeois d'Anvers, dit-il, je suis venu ici pour vous protéger » aux dépens de ma vie et de mes biens, et vous délivrer de la tyrannie » de l'inquisition et des placards royaux. Si vous voulez partager avec » moi cette honorable entreprise, permettez-moi de boire à votre santé » et levez la main en signe d'approbation ! »

Une acclamation enthousiaste et le cri de « Vivent les Gueux ! » répondirent à cette harangue. Toutes les mains se levèrent en signe de consentement. Bréderode et les autres seigneurs vidèrent leur coupe à la prospérité de la ville d'Anvers.

Bréderode s'installa donc à Anvers de sa propre autorité, « faisant grande dépense avec les Calvinistes et les Gueux », dit la chronique. Cependant ce seigneur n'était pas calviniste et passait pour fort endetté, mais sa haute naissance lui donnait un grand crédit. Il descendait en droite ligne des anciens comtes de Hollande et possédait l'importante seigneurie de Vianen et le marquisat d'Utrecht. Sans avoir les qualités d'un bon chef de parti, il avait de l'habileté, beaucouf) d'audace et de bravoure, et la loyauté d'un vrai gentilhomme. Mais ceux qui comptaient sur l'efficacité de sa protection, s'appuyaient sur un roseau bien fragile.

Le but de sa venue était de rassurer la Gouvernante sur les dispositions des habitants d'Anvers, qu'il lui représenta dans ses lettres comme parfaitement en état de maintenir eux-mêmes l'ordre dans leur ville. Il savait qu'il avait été question au Conseil d'État d'envoyer

i24 HISTOIRE DE LA VILLE D'ANVEKS.

à Anvers une garnison étrangère. En effet, dès le lendemain de son arrivée, le comte de Meghem entra en ville, chargé par la Gouvernante d'en faire la proposition au magistrat. Il avait également pour mission de surveiller Bréderode et sa troupe. Nouveau sujet de terreur pour les habitants. On disait que le comte de Meghem allait être immédiatement suivi d'une troupe de soldats allemands. Les bourgeois s'armèrent et se disposèrent à défendre leurs maisons. On ajoutait qu'aussitôt la ville occupée par une garnison étrangère, on introduirait immédiatement l'inquisition espagnole, avec tout son cortège d'atrocités. Bréderode et ses amis propageaient à dessein ces propos sinistres. Si grande fut la frayeur, qu'au rapport de la chronique déjà citée, « quelques femmes en firent une fausse couche et quelques filles moururent de peur, (i) »

Cela n'empêcha pas que le dimanche suivant, 7 juillet, les sectaires ne se rendissent au Laer, où un prêche eut lieu en allemand. Cette fois, ils étaient bien armés de fusils et de pistolets. Ce même jour un tumulte eut lieu dans l'église des Récollets, où un tailleur ivre se mil à crier : « vivent les Gueux ! » Les offices furent également troublés à l'église S'-Jacques.

Les Calvinistes envoyèrent aux magistrats un mémoire pour leur représenter qu'à cause de leur grand nombre il ne leur était plus possible de tenir leurs assemblées secrètes et où ils réclamaient pour leur culte un temple dans l'intérieur de la ville. Les magistrats renouvelèrent leurs instances auprès de la Gouvernante pour qu'elle vînt au secours de la ville, soit en personne, soit en y envoyant le prince d'Orange, dont le nom exerçait sur le peuple un grand prestige, et qui d'ailleurs avait plus de droits qu'un autre au gouvernement d'Anvers, dont il était Burggraef héréditaire. La gouvernante fut obligée de céder sur ce dernier point et, malgré sa répugnance, chargea le prince d'Orange d'aller rétablir l'ordre à Anvers.

(1) Antwerpsch Chronijhje, foL 7'2 et 73.

CllAlMTHK MM.TIKMK. i-jr.

Le prince, après s'èlre l'ail prier loiii^lemps, qnoiqu'au tond celte mission tVil peut-èlre dans ses vœux, se rendil aux sollicilalions de la (jouvernanle et aux désirs du peuple. Il partit donc pour Anvers.

Le bruit de son arrivée lit succéder une joie immense aux terreurs des jours précédents. Le 14 juillet, dans l'après-midi, Bréderode avec toute sa suite alla à sa rencontre jusqu'à Bercliem. En s'approcliatU les deux seigneurs se saluèrent, à la façon des gens de guerre, par une décharge de mousqueterie. La chaussée de Malines, depuis la porte jusqu'à la limite de la commune, était encombrée de monde. Toute la population de la ville était sur pied et semblait s'être portée au devant du prince. Cette foule l'accueillit par des cris frénétiques de Vive Orange! Vivent les Gueux ï « — Voilà, s'écriaient les uns, celui qui nous délivrera de l'inquisition et des édits ! — Voilà, s'écriaient les Luthériens, celui qui nous donnera la confession d'Augsbourg! — Voilà celui qui nous donnera la liberté! exclamaient les Calvinistes. — Désormais nous n'aurons plus besoin de courir à Bruxelles, criaient d'autres; nous n'avons plus besoin d'autre prince que lui ! »

Cependant le Taciturne accueillit ces démonstrations d'un front sévère et mécontent. Il réclama le silence des gestes et de la voix et ne pouvant l'obtenir, il s'écria avec émotion: « Au nom de Dieu, faites attention à ce que vous dites ! Vous vous repentirez un jour de ces excès! » Les applaudissements redoublèrent lorsqu'il entra dans la ville. Il fut escorté jusqu'à sa demeure par une foule enthousiaste, aux cris mille fois répétés de : Vive Orange! Vive notre Burggraef! Vivent les Gueux! Le front du prince ne s'éclaircit pas. Il alla prendre son logement, avec sa suite, à la Maison d'Aix (^).

Le premier soin de Guillaume fut de faire venir chez lui les chefs des différentes sectes et de les engager à la modération. Il acquit la preuve qu'il n'existait pas moins de divergence et de haine entre elles

(1) Cette maison, construite par les négociants de la ville impériale d'Aix-la-Cliapelle, trouvait à l'emplacement de la Plaine des Jésuites actuelle.

426 lllSTOir.E DE LA VILLE D'ANVEKS.

qu'entre Réformés et Catholiques. La tolérance à cette époque n'était invoquée par les opprimés que pour devenir oppresseurs à leur tour. Cependant sa présence n'avait fait qu'enhardir les sectaires. Le lendemain de son arrivée, le dimanche 15 juillet, une foule de monde sortit de nouveau de la porte de Kipdorp pour se rendre à un prêche, au Luisheke Laer, tous armés comme pour une expédition de guerre. C'est qu'on craignait d'être attaqué par les troupes allemandes qui tenaient la campagne. Ils défilèrent devant la garde bourgeoise, forte de trois cents hommes, placée à la porte, en chantant des psaumes huguenots. Les Calvinistes en étaient venus à afficher si ouvertement leurs opinions, en dépit des placards royaux, qu'ils portaient sur leurs manches et sur leurs chapeaux un croissant d'argent, avec ces mots : Plustôt Turcs que Papistes. Après le prêche, il osèrent introduire leur prédicant en ville, sous une formidable escorte de cavaliers et de piétons armés, et au chant d'une chanson huguenote, dont le refrain était :

Halve maen op de mouw, Liever Turksch aïs Papauiv!

Ces scènes recommencèrent le lendemain. Le prince d'Orange avait convoqué le Large Conseil pour aviser au moyen d'arrêter ces prédications. Il appela aussi auprès de lui les six Serments, les trois Chambres de Rhétorique, les Aumôniers et diverses Nations étrangères, pour recueillir les avis sur les mesures à prendre. Nous ne savons quels avis émirent ces différents corps, ni si le prince, en les consultant, avait eu un autre but que d'augmenter sa popularité, de gagner du temps et de dégager sa responsabilité personnelle. Quant au Large Conseil il fit attendre sa réponse jusqu'au 19. Il se déclara incompétent en disant : « que l'affaire était de trop haute importance pour qu'il pût en délibérer. »

Les choses continuèrent ainsi, sans autres désordres que les prédications tumultueuses du Luisbele Laer, jusqu'au 15 août, jour de

CIIAIMTUK VIM.TIKMK. 4-27

rAssoniplion, où devait sortir la graiule procession de Notre-Dame. On craignait que celte solennité, qui attirail toujours un grand concours de monde, ne devint pour les protestants roccasion d'une manifestation liostile au culte catholique. On n'osait pas non plus supprimer la procession : c'eiit été donner une trop grande preuve de crainte aux ennemis du catholicisme. Elle sortit donc, avec son éclat accoutumé. Elle put faire son tour entier et rentrer à l'église sans être inquiétée ; mais à son cortège ordinaire de dévots s'étaient joints nombre de gens qui n'étaient venus que pour se moquer. En passant devant quelques groupes, l'image de la Sainte Vierge fut accueillie par cette injurieuse apostrophe: <-<i Miehe Timmermans , (i) c'est la dernière fois que vous faites votre promenade ! » Tout se borna là pour ce jour.

Malheureusement, le lundi suivant, vers midi, le prince d'Orange avait été obligé de quitter la ville, appelé à Bruxelles par la Gouvernante. Ceux que sa présence avait seule contenus jusqu'alors, se crurent délivrés de tout contrôle.

C'était le temps où des bandes d'iconoclastes parcouraient le pays, brisant partout les symboles extérieurs du culte, saccageant les églises et les monastères. Ces bandes, c'étaient les édits de Charles-Quint qui y avaient donné naissance, comme en d'autres temps les proscriptions avaient fait naître le brigandage ; « une troupe nombreuse et grossière, dit Schiller, composée de la plus vile populace, devenue brutale à force de mauvais traitements, chassée de province en province par des édits meurtriers, poursuivie dans toutes les villes, poussée jusqu'au désespoir, repoussée de la société civile dans l'état de la nature, et se souvenant dans ce moment terrible des droits de cet

état ! »

Les ravages des iconoclastes avaient commencé dans la Flandre Occidentale et dans l'Artois. Les environs de S^-Omer avaient vu

(i) Allusion à la profession de charpentier {limmerman) de l'époux de la Vierge Marie.

428 IIISÏOIKE DE LA VILLE D'ANVEKS.

leurs premiers excès. Ypres, Menin, Commines, Wervvick, Lille el Audenaerde eurent leurs églises saccagées. Toute la Flandre fut en peu de jours victime des mômes horreurs. Partout la populace semblait obéir à un mot d'ordre et les autorités paraissaient frappées de stupeur et d'impuissance.

Parmi les prédicateurs dont les déclamations furibondes contre ce qu'ils appelaient Tidolàtrie de l'église romaine, avaient le plus flatté les basses passions de la partie la plus abjecte du peuple anversois, on cite surtout Herman Modet. Il assimilait aux idoles payennes les statues, les images de la Vierge et des saints, et même les croix portant l'image du Rédempteur, et représentait leur destruction comme une œuvre sainte et méritoire. Il s'est disculpé de l'accusation d'avoir conduit lui-même les bras sacrilèges qui dévastèrent nos églises, mais il n'a pas désavoué ces excès. Ce qui est certain c'est qu'à ce moment Anvers renfermait un grand nombre de vagabonds étrangers.

Sur l'ordre du magistrat, la statue de la Vierge qu'on avait coutume de laisser sous la coupole dans la grande nef pendant toute la durée de l'octave de l'Assomption, avait été placée dans une chapelle latérale (19 août). Après le salut, quelques polissons allèrent l'insulter, lui demandant pourquoi elle se retirait de si bonne heure dans sa niche. D'autres se prirent de querelle avec une vieille femme qui vendait des cierges sous le grand portail. Outrée de fureur parce qu'on lui disait qu'elle pouvait fermer boutique, la vieille lança sa chaufferette à la tête d'un des enfants. Les cris de celui-ci occasionnèrent un tel tumulte que l'écoutête, Jean Van Immerseel, avec ses hallebardiers , vint faire évacuer l'église; mais il paraît qu'il n'en fit pas fermer les portes, ou qu'il ne les (it point garder, car bientôt après elle fut envahie par une troupe de bateliers suivie d'une foule de la lie du peuple et d'un tas de jeunes polissons. On recommença d'insulter la Vierge. D'autres entonnèrent le chant des psaumes. Un tourneur ivre escalada la chaire et se mit à singer les prédicateurs, invitant tous les prêtres à venir disputer avec lui sur la Bible. Un batelier, indigné de ses

CIIAI'ITIIK VINT.TIKMK. l^iU

hlasphèines, voulut rarrachor de sou poste On se battit dans la chaire. Le lourueur fut précipité d'eu liaut sur le pave. Au milieu du luiiuilte, on apprit que l'écoutète allait revenir avec ses liallebardiers. Les perturbateurs [)rireut la fuite et l'église fut fermée.

Le lendemain, à la même heure, le jeu recommença. L'église fut envahie de nouveau par une multitude sortie des derniers rangs de la populace. A plusieurs reprises, l'écoutète s'eflbrça de la faire reculer, il fut débordé par la foule toujours croissante. Des voix tumultueuses entonnèrent les psaumes calvinistes et le cri de : Vivent les Gueux ! Le petit nombre de catholiques qui s'y trouvaient désespérèrent de faire entendre raison à ces forcenés et sortirent de l'église. Ceux de l'intérieur en fermèrent les portes. Alors se passa une de ces scènes à jamais regrettables, que les hommes honnêtes de tous les partis déplorent également, parce qu'elles sont une honte pour l'humanité. Des voix avinées hurlaient les psaumes de Marot autour de l'image de Notre- Dame. « Avant môme qu'on eût fini le chant, dit Schiller, qui a trop éloquemment dépeint cette scène affreuse pour que nous l'essayions après lui, tous, saisis d'une fureur subite, se jettent sur la statue de la Vierge, la percent à coups d'épées et de poignards et lui abattent la tête. Des filles publiques et des brigands arrachent les cierges de l'autel et éclairent ce coupable attentat. On met en pièces les orgues, considérées comme le chef-d'œuvre de cette époque; on arrache les tableaux, on renverse, on culbute les statues. Un Christ de grandeur naturelle, élevé vis-à-vis du maître-autel, morceau antique et précieux, est tiré à terre et mis en pièces à coups de haches, tandis qu'on épargne respectueusement les deux larrons pendus à ses côtés. Les saintes hosties sont dispersées et foulées aux pieds ; les vases sacrés que le hasard fait tomber entre les mains des profanateurs, servent à boire à lu santé des Gueux. Les sépulcres mêmes sont violés : on en tire les cadavi'es à demi rongés pour les accabler d'outrages. Tout cela se faisait avec tant d'ordre, que chacun paraissait avoir reçu sa tâche avant rexéculion. Personne ne fut blessé, à quelque dangei' qu'exposât cette

criminelle entreprise, exécutée pendant la nuil, lorsque de lourdes masses croulaient de toutes parts, et que plusieurs en venaient aux mains sur les plus hautes marches des échelles. Ce qui étonnera, c'est qu'on ne put reconnaître aucun des acteurs, quoiqu'une infinité de cierges éclairassent leur détestable profanation. Elle fut poussée avec une fureur inconcevable. Cent personnes, au plus, dépouillèrent en quelques heures un temple qui comptait soixante-dix autels, et qui après Saint-Pierre de Rome, était un des plus grands et des plus riches de la Chrétienté, (i) »

Oui, une centaine de misérables, sortis on ne sait d'où, purent accomphr tranquillement, sans être seulement inquiétés, au milieu d'une ville de cent mille habitants plus qu'aux trois quarts catholiques, cet épouvantable sacrilège, cette œuvre de dévastation barbare et stupide, dont il n'y avait pas eu d'exemple dans le monde depuis le sac des provinces romaines par les Huns et les Vandales! Et les honnêtes gens, plongés dans la stupeur, regardaient faire en se croisant les bras! Et l'écoutête, et les bourgmestres, et les échevins, et les chefs-hommes, et les doyens des métiers et des Gildes, dont chacun aurait pu, par une vigoureuse initiative, arrêter le désastre, tout demeura dans une inconcevable inaction. Que de chefs-d'œuvre, que de précieux produits de l'art délicat du quinzième et du seizième siècle périrent dans cette nuit fatale ! Les pertes matérielles seules furent évaluées à quatre cent mille écus d'or.

Après Notre-Dame, ce fut le tour des couvents et des autres églises. Tout ce que la ville renfermait de vauriens et de scélérats se joignit aux iconoclastes, pour les aider à enfoncer les portes, à escalader les murs, à souiller, profaner, briser, lacérer, vider les garde-mangers et les celliers, piller et voler.

Partout les hosties étaient foulées aux pieds, les reliquaires brisés et les reliques jetées dans les égouts. Les vases consacrés servaient

(I) Sghillki'., Histoire du soulèvement des Poijs-Das, liv. IV, chap. \.

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