‹ Histoire de la ville d'AnversChapitre 88 sur 108 · CHAPITRE XXII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXII

!». Kf.NE DE LA TEUHEUU.

Marguerite de Parme, profondément humiliée du rôle secondaire que lui faisait jouer le duc d'Albe, avait plusieurs fois demandé son rappel. Elle l'obtint enfin et quitta la Belgique vers la fin de décembre lo67. L'autorité du terrible proconsul n'eut plus même l'apparence d'un contre-poids.

Les anciennes constitutions des Provinces, les chartes des Villes, les privilèges et les immunités des Corporations, les franchises mêmes de la noblesse et du clergé étaient devenus des lettres mortes. Toutes les juridictions du pays, depuis les cours suprêmes jusqu'aux justices municipales, étaient effacées devant l'odieux Tribunal de sang, auquel on n'avait pas même daigné donner l'ombre d'une sanction légale. Tous les esprits, même les plus fiers, étaient abattus, consternés, dans cet état de prostration inconcevable pendant lequel les nations se laissent égorger sans résistance, comme des individus tombés en catalepsie. S'il existait encore une lueur d'espoir au fond du cœur de quelques amis de la liberté, leurs vœux se tournaient secrètement vers l'Aile-

iU HISTOIRE 1)K LA VILLE D'AXVEFIS.

magne, où, sans doute, le prince d'Orange ne demeurerait pas inactif.

Nous ne referons pas ici l'histoire si connue et tant de fois écrilr de la tyrannie du duc d'Albe. Nous nous contenterons d'emprunter quelques traits à l'éloquent tableau qu'en a tracé Schiller, en ajoutant que nulle part sa sombre peinture ne s'applique avec plus de vérité qu'à Anvers, où s'étaient passés les principaux événements qui avaient provoqué cette horrible réaction.

« Tous ceux que le conseil des Troubles jugeait à propos d'inculper, étaient tenus de comparaître : les prêtres comme les laïcs, les têtes les plus respectables du Conseil d'État, aussi bien que les derniers goujats de la méprisable horde des iconoclastes. Les contumaces étaient condamnés à l'exil et leurs biens dévolus au fisc; et ceux qui, forts de leur innocence, osaient se présenter devant ces juges, étaient perdus sans ressource. On citait souvent vingt, quarante et même cinquante personnes de la même ville, et les plus opulentes étaient toujours les plus exposées. Les indigents qui ne possédaient rien qui pût leur faire chérir leur pallie et leurs foyers, furent surpris et amenés sans citation préalable. Un grand nombre d'honnêtes négociants, qui avaient possédé un capital de soixante à cent mille florins, furent traînés à la queue d'un cheval, les mains liées derrière le dos, jusque dans la résidence, et abreuvés d'ignominie comme s'ils eussent appartenu aux dernières classes de la société. Les procès se jugeaient avec une effrayante vitesse. La ville de Valenciennes offrit un jour le spectacle de cinquante-cinq personnes, exécutées en quelques minutes par la main du bourreau. Les nombreuses prisons que le Duc avait fait bâtir au commencement de son administration, étaient toujours encombrées de prévenus. Pendre, abattre des têtes, écarteler, brûler, tels étaient les événements ordinaires de chaque journée; quelquefois, mais plus rarement, il était question d'exil ou de galères. Le fisc amassa par les confiscations des sommes immenses... On les évalue à 20,000,000 d'écus.

» On ne trouve dans l'histoire des états civilisés, dit plus loin Schil-

CIIMMTHK VINCr-DKlXlKMK. KiH

Ut, (|irmi siMil l'XtMupIc d'iiii \k\\v\\ lioulcvtTscineiil des lois, (Tmic lolle violation do la propriété, diiii mépris aussi niaiiilcslc de la vie, desciloyons; mais ('anna, Sylla et Marins enlroronl dans l{ome vaiiiciio on vaincpioiirs ollonsés ot oxorcorenl du moins sans hypocrisie une oruaulé que le iiouveineur des Pays-Bas environnait des formes respectables de la justice. »

Si expéditives que fussent les procédures du Tribunal de sani:ç, elles étaient encore trop lentes au gré du Duc. En une seule nuit, celle du 5 mars 1568, les oliiciers de justice arrachèrent de leurs liis cin(i cents personnes, qui toutes furent condamnées à mort. 11 serait dilUcile d'évaluer en chilfres le nombre des victimes du duc d'Albe; mais à celles qui subirent le dernier supplice, la torture, la i)roscription ou la misère, il faut joindre toute la masse des citoyens, sans cesse menacés dans leur vie comme par un glaive susi)endu au-dessus de leuis tètes. Dans une lettre qu'il écrivait à Phillpi)e, le duc d'Albe avait dit qu'il voulait que chacun, « le soir en se couchant, le matin en se levant, » sentît sa maison près de crouler sur lui et de l'écraser. » Ce souhaii si chrétien était accompli : ceux qui, jusque là, avaient échappé à la mort ou à l'exil, attendaient que leur tour vînt. Dans le fait, la nation entière n'était-elle pas condamnée? L'infâme Vargas avait dit dans son latin barbai'e : llerelici fraxerunt templa, catholici nifiil fecerunl contra ; crgo, omnes debentpatibidari.

Cinquante-deux personnes furent citées à Anvers le 21 février 1568; trente-trois le 1" mars; trente le 31 du même mois, tandis qu'on en arrêtait dix-sept à Borgerhout. Plus de cent fugitifs furent condamnés comme contumaces. Parmi les premiers on compte le riche Marco-Perez et sa femme (ses deux fils étaient en fuite et leur tête avait été mise à prix [)ar Lodrona), les deux Van Bomberghen, etc. Dans la nuit du 5 lévrier, huit bourgeois furent arrachés de leur lit, au Sablon ; la nuit suivante plusieurs wallons furent tirés, malades, de l'hôpital. Dans la nuit du mardi de Carnaval au mercredi des Cendres, vingt-deux bourgeois furent arrêtés, entre autres l'imprimeur

4(;G IflSTOlRE DE ]A VILLE DWXVEI'uS.

Guillaume Sylvius. Une première fois nos magistrats avaieiil ou le courage de réclamer au nom des privilèges de la ville cl le Duc y avait en partie fait justice en permettant que les accusés, au lieu d'être conduits à Bruxelles, fussent enfermés au Steen et jugés par le Vierschare. Mais lorsque, enhardis par le succès de leur démarche, ils revinrent à la charge, le Duc répondit à leurs députés qu'il s'étonnait que le magistrat d'Anvers osât prendre la défense des hérétiques; qu'il le priait de ne plus l'importuner, et qu'il lui faisait savoir que « Sa Majesté aimerait mieux voir complètement dépenpler ses provinces des Pays-Bas que d'y laisser demeurer un seul hérétique.» Nos magistrats se le tinrent pour dit et n'essayèrent plus dorénavant d'entraver la justice de Sa Majesté.

Les formes de la procédure devant le Vierschare le gênaient. Il les remplaça par l'institution d'une Chambre de Justice qui jugeait toutes les causes criminelles et même les causes civiles quand l'affaire dépassait une somme de deux cents llorins. Les membres de cette Chambre furent : Frédéric Perenot de Granvelle, sire de Champaigny (frère du Cardinal), alors commandant de la place; Lancelot d'Ursel, bourgmestre; le chevalier Oddaert et Corneille Boon, conseillers à la cour de Brabant; Corneille de Wyse, échevin; Adrien Van Dyk, greffier, et la Petite Verge Pierre Van VVyenberg.

Un des premiers actes de cette Chambre fut la poursuite des émigrés. Le 22 août, cent hérétiques fugitifs furent cités et, à défaut de comparution, condamnés au bannissement perpétuel et h la confiscation de leurs biens.

L'année suivante on institua une nouvelle Chambre des Comptes, qui remplaça l'ancienne Chambre des Trésoriers. Ces deux institutions furent abolies le 16 janvier 1574.

Cependant le prince d'Orange n'était pas demeuré inaciif en Allemagne. 11 y avait levé une armée avec laquelle il se proposait de venir délivrer son pays. Cette armée fut divisée en trois corps, qui devaient envahir les Pays-Bas sur trois points. L'un de ces corps, commandé

rilAlMTIlE VlNC.T-DErXIKMK. H'.l

par son frère Louis (W Nassau, i;a^na, le ^24 mai, sur le conUed'Areinherjj:, la bataille {rileilii;erlée, en Frise. Le duc d'Albc résolut de |)reiidre lui-même le comiuandemeiU de l'armée espagnole; mais avant (le (piiller Biuxelles il voulut frapper un eoup ([ui, en montrant jus- (|u\)îi allaii sa puissance et son audace, tiendrait en son absence les populations en respect. Il pressa le procès des comtes de Bornes et d'Ei-mont, et le 5 juin, ces deux illustres victimes furent décapitées sur la Grand' Place de Bruxelles.

Kassuré alors sur l'étal des esprits, le Duc partit avec trois cents cavaliers pour la Frise, et comme, après tout, il était un des meilleurs capitaines de son siècle, il dispersa le 21 juillet l'armée de Louis de Nassau près du village de Gemmingen. Ensuite, dans une campagne admirable au point de vue de l'art militaire, il défit sans combats, i)ar les procédés que Fabius employa contre Annibal, une armée de trente mille hommes, commandée par le prince d'Orange en personne. Ces succès exaltèrent son orgueil jusqu'à la démence. Le peuple eut ordre de se réjouir et de rendre grâce au ciel de la défaite de son défenseur. Un tournoi fut célébré sur la Grand' Place de Bruxelles, encore humide du sang des martyrs. Avec les canons enlevés à Gemmingen il se (It ériger une statue colossale, qui fut dressée au milieu de la place intérieure de la citadelle d'Anvers. Cette statue, ouvrage du sculpteur Jacques Jongelings, était un chef-d'œuvre. Elle représentait le Duc, debout, foulant aux pieds une ligure humaine à deux tètes, à (jualre bras, représentant la Noblesse et le Peuple. Sur la face du piédestal on lisait cette inscription :

Ferdixanuo Alvakes a Toledo, Alv/E duci, PniLippi ii Hisiuniarum

AI'ID BeLGAS l»R.i:FECTO, QUOD EXTINCTA SEDITIONE , KEBELLIUUS PULSIS, liELIGIOXE PROClhATA, JLSTITIA CULTA, PUOVINCHS l'ACKM IIHMAIUT, UK(,IS (U'TIMI MIMSIlio I IMKi.ISSIMO l'OSnCM.

Pendant ce temps le conseil des troubles ne ralentit pas dun j

our

4()8 HlST(»niE DE LA VILLE D'ANVERS.

son saijguinaire oliice. Le 24 septembre 4568 l'ancien bourgmestre, Antoine Van Stralen, fut décapite à Vilvorde, assis dans un fauteuil, parce que ses membres, brisés par la torture, ne pouvaient plus le soutenir (•). Chaque jour, sur tous les points du pays aussi bien qu'à Anvers, on torturait, on pendait, on décapitait, on tenaillait avec des fers rouges, on brûlait vifs, isolément ou par groupes, des Belges dont le crime était d'avoir aimé la liberté de leur pays ou d'avoir adoré Dieu selon leur conscience. Beaucoup moururent avec la foi exaltée des martyrs. Pour les empêcher de chanter des Psaumes et de proclamer leur croyance au milieu des llammes du bûcher, on leur brûla la langue, ou on l'arracha, ou on leur ferma les lèvres avec un cadenas. Et cela dura six ans ! Notre plume se refuse à raconter en détail les atrocités qui signalèrent ces six années. Le cœur se soulève à la fois d'horreur et de dégoût au spectacle de ces hécatombes humaines, sacrifiées avec tous les raflinements de la plus sauvage cruauté, non pas dans l'enivrement d'une vengeance longtemps attendue, mais froidement, pieusement, au nom de la justice, de la religion et de la paix publique, par des bourreaux qui tenaient d'une main l'instrument de la douleur, de l'autre la croix où mourut Celui qui dit aux hommes : « Aimez-vous les uns les autres ». Hàtons-nous darriver au moment où ce pays que l'on foule et que l'on écrase se lèvera de nouveau en secouant ses chaînes. La guerre la plus calamiteuse vaut encore mieux qu'une paix acquise à un tel prix !

Quelle que soit pourtant notre répugnance à nous entretenir de ces

(1) A défaut d'un portrait autlientique de Van Stralen, la composition ci-contre, (jue nous devons au crayon de M. V. Lagye, représente un jeton frappé Tannée de sa mort, portant le portrait du Bourgmestre, entouré de la légende Antomi. a Strale. d(omin)us. i»k Merxem et Dambrugge, sous le buste MT. XLIllI. 1565—. Sur le revers la Fortune debout sur une conque marine et tenant un voile, semble se diriger sur une mer calme. Dans le champ se trouve la légende Vihti'te et constantia.

La vue (Ui cliàlcaii de Merxem, demeure seigneuriale de Van Stralen, a été tirée de Leroy. En outre la planili*' donne les armesr de Van Stralen et un fac-similc de sa signature.

rhùjT)

CIIAIMTUK MM-.T-DKlXlIvMK. i»l'.»

striu's (U; cnnnihalos, il est un épisode que nous ne pouvons passer sous silenee, parce (|u'il relraee un des côlés caractéristiques de celle ufalheureuse époque. Le comte de Lodrona avait licencié un corps de mercenaires allemands, mais sans leur payer les arriérés de leur solde. Plus d'une lois ils s'étaient adressés aux magistrats pour ol)tenir leur payement; on avait trouvé plus expéditif de les renvoyer. C'était au njois d'avril 1570. Peu de temps après, Lodrona, se rendant en Italie et i)assant à Valenciennes, rencontra ces soldats, qui le reconnurent, l'arrêtèrent et voulurent le retenir prisonnier comme caution |)our ce qui leur était dû. Il parvint cependant à s'échapper et, le 20 juillet, il éiait de retour dans nos murs.

Cependant trois compagnies de ce même corps s'étaient de nouveau enrôlées au service de l'Espagne. Cette troupe fut dirigée sur Anvers, par l'ordre secret de Lodrona, sous prétexte que là on lui ferait connaître sa destination. Pour ne pas éveiller leurs craintes, on ne les conduisit pas en ville, mais- on les cantonna au Laer et à Borgerhout, où ils furent logés chez les paysans.

Le jour même de leur arrivée, vers le soir, la garnison d'Anvers fut renforcée de deux compagnies de cavalerie espagnole.

Le lendemain, les Allemands reçurent l'ordre de se rassembler sur une plaine, au Laer, pour y être passés en revue. A peine furent-ils tous réunis, que les cavaliers espagnols les cernèrent de toutes parts. Bientôt, en voyant venir sur eux le comte de Lodrona, ils comprirent, mais un peu tard, qu'ils étaient tombés dans un piège. Lodrona était accompagné du fils aîné du duc d'Albc, Frédéric de Tolède, du commandant en chef de la forteresse, Chiapin Vitelli, et suivi d'un grand nombre d'officiers de toutes armes.

Lodrona, s'adressant aux soldats allemands, leur reprocha durement la conduite qu'ils avaient tenue à son égard à Valenciennes. Au lieu de s'humilier, ils lui rappelèrent sa propre conduite, l'accusant d'avoir volé l'argent destiné à leur solde. Ils le traitèrent de fripon et de cln.'iiai>an sans honneur {eerloos slucks, schelm en dief), et ajoutèrent

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qu'ils n'avaient qu'un regret, c'était de ne l'avoir pas écharpé quand ils le tenaient entre leurs mains.

Ils se laissèrent ensuite tranquillement désarmer et conduire à Anvers, où ils furent jetés en prison.

Un conseil de guerre, siégeant à la citadelle, les jugea. Nous allons dire quels furent ses arrêts.

Deux nouvelles potences furent dressées à l'esplanade.

Beaucoup de ces Allemands qui avaient habité Anvers pendant plusieurs années, y avaient leurs femmes et leurs enfants. Ces mallieureuses entouraient la prison et remplissaient l'air de leurs gémissements. Leurs époux leur jetaient à travers les barreaux tout ce qu'ils avaient, argent et vêtements. C'était un spectacle déchirant, et qui se renouvela chaque jour aussi longtemps que durèrent les exécutions.

Le o août, on en pendit huit. Un neuvième, qui était d'origine noble, eut la tête coupée. Le lendemain, neuf furent pendus, neuf décapités. Dans les premiers jours d'août, on en exécuta quarante-trois, vingtquatre par la corde, dix-neuf par le glaive. Les porte-drapeaux et les tambours furent réclamés par les Hanséates.

Le 26 du même mois, Lodrona fit attacher au gibet son secrétaire, qu il sacrifia sans doute comme le bouc émissaire de ses propres iniquités, et le même jour dix-huit Allemands furent encore tirés de la prison du Steen et dirigés sur Vilvorde pour y être pendus. Le reste fut chassé du pays.

Voilà comme le gouvernement espagnol agissait avec ses soldats, quand ceux-ci, au lieu de s'indemniser par le vol et le brigandage, s'avisaient de réclamer avec trop de vivacité le payement de leur solde. L'histoire offre peu d'exemples d'une aussi atroce infamie.

Au milieu de toutes ces horreurs, nos chroniqueurs relatent avec complaisance les fêtes et réjouissances qui eurent lieu à Anvers à propos de l'arrivée en nos murs (le 26 août, le jour où Lodrona faisait [)endre son secrétaire) de la jeune Anne d'Autriche, la fiancée de Philippe IL Nous n'en marquerons qu'un trait : la ville qui allait avoir

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