‹ Histoire de la ville d'AnversChapitre 89 sur 108 · CII.MMTUK VlMVr-DKl'XlKMI':. i · texte numérisé non relu

CII.MMTUK VlMVr-DKl'XlKMI':. i

tant el de si iniiucnses désaslres h réparer, trouva dans ses caisses, outre les sommes folles dépensées pour les lèles, de quoi ollVir à la |irinees5c un cadeau de noces de deux cent mille (lorins !

Nos magistrats nous donneront, lors du départ du duc d'Albe, une autre preuve de ce que peuvent quelques années de tyrannie pour asservir les esprits et abaisser les caractères.

Entretemps l'ut repris le projet, que d'ailleurs IMiilippe n'avait jamais abandonné, d'ériger un évéclié à Anvers. Le moment parut favorable ; on n'avait plus d'opposition à redouter. Philippe de Negri, nommé en 1551), mais qui n'avait jamais reçu son investiture, était mort en lo62. François Sonnius, élevé d'abord au siège de Bois-le- Duc, fut alors appelé h celui d'Anvers et en prit possession par l'entremise de trois commissaires. Le l^' mai 1570, il (it son entrée à Anvers; le 2, il fut solennellement installé. Le 20, il fit dans l'église de Notre- Dame, élevée au rang de cathédrale, la première ordination de prêtres. En février 1571, il y tint le i)remier synode diocésain, dans lequel furent proclamés les décrets du Concile de Trente.

Le refuge de l'abbaye de S'-Bernard («), Marché aux Souliers, fut approprié au nouveau palais épiscopal. Le chapitre de la nouvelle cathédrale fut augmenté de six chanoines (qu'on appela les petits chanoines, parce qu'ils étaient moins bien dotés que les anciens).

Cependant le duc d'Albe s'apercevait, et de la haine profonde qu'il inspirait personnellement, et de l'indignation universelle dont il entendait les grondements à travers le morne silence de la terreur. Il crut devoir donner quelques satisfactions à l'opinion publique. Dans

(1) L'allié de S'-Bernard, Thoiuas Van Tliiclt, avait été l'un de ceux qui s'étaient plaints le plus amèrement de la création des nouveaux évêehés. On sait qu'une purtic de la dotation de révèclié d'Anvers avait été imputée sur les revenus de son monastère. Son opposition l'enhaina loin des voies orthodoxes. 11 prêeiia, dans son abbaye même, à ses moines et au public, la doctrine de Lutlier. A l'arrivée d'Albe, il prit la fuite et se dirigea vers l'Aliemat^ne, •Ml il >e maria. Il mouiut à Delft, ministre de Téglise lulbérienne.

ce but, il fit arrêter, juger et pendre, le M février 1570, rallVeux prévôt Spelleken, qui se vantait d'avoir fait exécuter 5,573 personnes en deux années. Ensuite il fit publier une amnistie. Il se rendit à Anvers le 29 avril pour en faire faire lui-même la proclamation avec la plus grande solennité. Après une grand'messe chantée par l'évêque Sonnius en présence des évêques d'Arras et de Cambrai, du duc d'Aerschot, du grand prieur de Malte, du marquis Vitelli, du chancelier de Brabani, de plusieurs chevaliers de la Toison d'or et d'une foule de nobles, le Duc, portant le chapeau et l'épée que lui avait donnés le Pape en signe de haute satisfaction ('), alla prendre place sur une estrade dressée contre l'Hôtel de Ville, et tendue de drap écarlate. Un trône recouvert de brocard d'or et destiné au Duc occupait l'endroit le plus élevé. Au-dessous de lui, sur les degrés, se trouvaient deux des plus belles femmes d'Anvers, vêtues de costumes allégoriques, destinées à représenter la Justice et la Paix. Là fut lu par le président Viglius, en français d'abord, puis en flamand, le pardon général que le bon roi Philippe accordait aux habitants de ses

(1). Voici une loUre du pape Pie V au duc d'Aibc, ipii prouve (jue le S'-Siége approuvait complètement la politique suivie dans les Pays-Bas. Elle est extraite d'un volume inlilulé ; Apostolicarum Pu Quhiti Pont. Max. Epislolannii lihri quinque, nunc prinnnn in luceni edîli operâ 4' t'urd Fiancisci Gouliau.

Antverpiœ, ex olficina Plantiniana, Ballhasaris Moreli. M.DG.XL. Petit in-1".

« Dilecte Fili, nobilis vir, salulem 6i Apostolicam benedictionem. Ex lilleris tuis die x\v. Julii datis, k ex dilecto Filio viro Joannc à Znniga cognovimus, quàin prospéré roni iterùni adversus iiuM-eticos, & eosdem Serenissimi Régis rebelles, gesscris. Benedictus Dominus, qui in tôt curis & angoribus nostris, tam lœtis nuntiis nos consulari dignatur. Gaudemus Religionis Gatholicœ caussà, tani luculentam tibi victoriam à Deo donatam fuisse : gaudemus cbarissinii in Ghiusto Fiiii nostri Régis Gatbolici caussà. Tibi vcrù non soliun gratulaniui , cui prœlia Domini piielianli tam manifestù supernuni adest auxilium ; sed etiam totius Ecclesiœ nomine gratias agimus, quùd nuUis defaligatus laboribus, nullis deterritus pericuiis, d.eà benè niereri non dcsistis. Perge, dilecte Fili, bis tamquam gradibus tibi viam ad sempiternam gloriam munire ; & sicuti cœpisti, enitere, ut in provinciis islis Religionem Gatbolicam in piistinum statum rcdigas : cujus rei gloria omnium Ducum A; Imporatorum victoi ias supeiabit. Salvuin te & incolumem divina Majestas conservet. Daium Ronue apud sanciniu Petrum sub annulu Piscatoris, die xxvi. Augusti, m.d.lwih. Pontilicalus nostii anno teitio.

r.llMMTUE VlNGT-DEl XIKMK. 47.'}

provinoos hion aimées dos Pays-Has. Or, ce que le Due décorait du nom d'amnislie, nVtait autre chose qu'un Iraquenaid pour l'aire toml)er dans les i^rilVes du tyran ceux qui avaient eu le honheur d'y écliapp(M' jusqu'alors.

Si nombreuses étaient les exceptions, elles comprenaient tant de catéji:ories d'individus, qu'il était impossible à qui que ce fut d'éviter de tomber dans l'une d'elles, si le gouvernement trouvait bon de l'y taire entrer, et toutes les exceptions entraînaient la conliscalion et la mort. La clémence n'atteignait que les innocents, et la procédure usitée par le Tribunal de sang ne laissait à l'innocence aucun moyen d'établir ses preuves. Étaient formellement exclus du bénéfice de l'amnistie « tous les ministres, prêcheurs, dogmatiseurs, et tous ceux qui avaient accordé appui ou abri à ces ministres et dogmatiseurs ; tous ceux impliqués en quelque façon que ce fût dans les pillages d'églises; tous ceux que Von soupçonîiait individuellement d'hérésie on de schisme; tous ceux qui avaient signé ou appuyé le Compromis ou la requête à la Régente; tous ceux qui avaient pris les armes, fourni des fonds, distribué des écrits pour l'hérésie; tous ceux qui pouvaient être de façon quelconque accusés de connivence, même par une révélation, avec les coupables d'hérésie. Toutefois les |)ersonnes comprises dans l'une ou l'autre de ces exceptions étaient admises à se déclarer endéans les six mois et, moyennant cet aveu de leur crime, pouvaient espérer quelque indulgence dans le jugement de leur cause. »

La condition à laquelle on soumettait le pardon éventuel de ces vagues et innombrables délits : avouer et se rendre, était à juste titre regardée comme un piège. Qui donc, après l'expérience des trois dernières années, et après avoir heureusement échappé au supplice, irait se faire son propre délateur dans l'espoir d'un improbable pardon? Aussi personne n'en fut la dupe. L'amnistie parut un nouvel édit de proscription, et à peine les termes en furent-ils connus, que le mécontentement redoubla. Comme mesure politique, l'amnistie était un coup manqué.

m HISTOIRE DE LA VILLE DWWERS.

Les habitants qui avaient entendu cette lecture, au lieu de faire éclater une joie folle comme le Duc s'y attendait, se retirèrent silencieux et pensifs. Le soir ils n'allumèrent ni feux ni lumières dans leurs maisons, et passèrent une partie de la nuit attroupés dans les rues et s'entretenant à voix basse. Le Duc, alarmé, fit rester sous les armes durant toute la nuit la garnison de la citadelle, et fit circuler de la cavalerie par toutes les rues de la ville.

Tel fut l'heureux effet produit par l'amnistie sur l'esprit des habitants d'Anvers.

Cependant les murmures les plus énergiques n'étaient pas soulevés par les iniquités du Tribunal de sang, mais par les mesures financières du Duc. Ce ne furent ni les échafauds ni les bûchers qui réveillèrent la nation de sa torpeur : ce fut la lésion des intérêts matériels. Un impôt temporaire d'un pour cent sur tous les biens, meubles et immeubles, c'est ce qu'on appelait le centième denier; un impôt permanent de cinq pour cent sur toute transmission d'immeubles, c'est ce qu'on nommait le vingtième denier; et enfin le dixième denier, c'est-àdire un impôt permanent de dix pour cent sur toutes les ventes de denrées, marchandises ou autres objets mobiliers; tel était le plan financier imaginé par le duc d'Albe pour faire suer aux provinces des Pays-Bas autant d'or que de sang. Les États de toutes les provinces avaient déclaré, avec raison, que le dixième et le vingtième denier allaient anéantir le commerce et les manufactures dans tout le pays. D'autre part, la rupture avec l'Angleterre, provoquée par le duc d'Albe, avait suspendu brusquement toutes nos relations commerciales avec ce pays. Joignez à cela la perturbation profonde jetée dans les affaires par les événements des dernières années et l'on comprendra qu'il n'y avait personne, au moins dans la bourgeoisie, si bon catholique et si fidèle au Roi qu'il fût resté, qui ne se sentît menacé d'une ruine complète. Les murmures devinrent si unanimes que le Duc, dans sa colère, ne savait où frapper.

Quand le Duc, bravant toute opposition, voulut faire rentrer de

r.llAIMTl\K VlNr.T-DKrXlEMK. I7r>

iorce le dixième ileiîier, il reneontra une résistance i)assive qui l'exaspéra. Les citoyens avaient un moyen héroïque de ne pas payer la taxe d'un dixième sur la vente des denrées: c'était de n'en |)as vendre. Non seulement tout commerce d'échange avec les i)rovinces était suspendu, on cessait mémo toute opération de négoce, jusqu'aux trafics indispensahles à la vie journalière. Toutes les boutiques étaient Icrmées. « Les brasseurs, dit le contemporain Bor, ne voulaient pas brasser, les boulangers refusaient de cuire et les cabareticrs de tirer de la bière. » En un mot, la situation était de nouveau tellement tendue qu'on semblait à la veille d'une nouvelle explosion.

L'avortement de ses projets financiers avait fait perdre au duc d'Albe son crédit auprès de Philippe, dont il avait excité la cupidité par des promesses qui ne se réalisaient pas. Viglius et, à son exem.ple, les autres membres du conseil, voyant son étoile pâlir, osaient être d'un avis ditlërent du sien. L'opi)Osition un i)eu tardive de Viglius encouragea celle du peuple, qui crut voir en lui un défenseur. D'Albe bientôt se sentit seul : il supplia Philiptie de lui choisir un successeur. Le Roi, par déférence, lui laissa réitérer sa demande deux ou trois fois et enfin y acquiesça. Il nomma pour le remplacer don Juan de la Cerda, duc de Miudina-Cœli.

Sa retraite ne fut cei)endant pas immédiate. Il put voir naître auparavant quelques-uns des fruits que sa politique insensée devait porter dans l'avenir, et qui étaient si loin de ses prévisions. II devait voir les proscrits, que le désespoir et la soif des vengeances avaient jetés dans la piraterie, fonder par un audacieux coup de main cette lépublique Batave, arrachée aux possessions de l'Espagne et qui devait porter à l'Espagne ses plus rudes coups. Il apprit la prise de la Brielle (P^' avril! 372) à Bruxelles, au milieu de la nuit, au moment où le bourreau préparait dix-huit cordes auxquelles, à l'aube du jour, devaient être pendus autant de boulangers qui refusaient de cuire du pain pouine pas payer le dixième denier. Cette nouvelle leur sauva la vie. Peu après, l'Espagne perdit Flessingue. Les Gueux, maîtres de celte place

410 MISTOIUE DE LA VILLE D'ANVEI'.S.

qui commandait les bouches de l'Escaut , causèrent au commerce d'Anvers un tort considérable. Ils arrêtaient tous les navires venant d'Espagne où qu'ils soupçonnaient porter de l'argent ou des munitions de guerre pour le gouvernement. Le 45 avril 1573, ils vinrent capturer sept navires jusque devant la ville. Le 27 août ils débarquèrent audessus d'Austruweel et allèrent enlever de son château de Schooten Martin Van Ranst, échevin d'Anvers, qu'ils conduisirent à Dortrecht, où on le garda jusqu'à ce qu'il se fût racheté par une grosse rançon.

Le prince d'Orange était rentré en Belgique à la tète d'une nouvelle armée de onze mille hommes d'infanterie et de six mille cavaliers. Il avait traversé le Brabant, où partout les habitants lui avaient témoigné la plus vive sympathie et avait gagné la Hollande qui se déclara lout entière pour lui. Naarden et Haarlem étaient retombés au pouvoir des Espagnols, qui y avaient commis des atrocités dont l'horrible souvenir ne s'effacera jamais; mais Deift, Alkmaar, Gertruidenberg , Zierickzee, et d'autres places étaient aux mains des confédérés. Voilà les avantages que l'Espagne retirait d'une politique que Philippe et son lieutenant avaient crue si habile.

Avant son départ, le duc d'Albe vint faire à Anvers une dernière visite. Certes, notre ville avait eu beaucoup à se louer de son excellente et paternelle administration et lui en devait un remerciement. Aussi le Magistrat l'envoya-t-il complimenter par le pensionnaire Jean (iillis. Voici sa harangue; elle rappelle par sa nauséabonde platitude ces harangues des sénateurs romains qui soulevaient de dégoût le cœur du vieux Tibère :

ft Monseigneur, ceulx du Magistrat estans joieulx du retour de Vostre » Excellence en ceste ville, ilz se présentent pour faire la révérence et » congratuler sa bienvenue, et comme Vostre Excellence a tousiours » en favorable recommandation la ville et les affaires d'icelle, prieni )) bien humblement que son bon plaisir soit de continuer la mesme » affection, présentant à Vostre Excellence très-humble et prompt

CIlAriTUt: VlNr.T-DErXlKMlv

-> service eu oe (jiie plaira à Vosire Excellence au nom de Sa Maieslc » ou auliremem leconiniander. «

L'éternelle malédicUon de riiisloirc,^ ce pilori des tyrans, s'est chargée de Taire justice de tant de bassesses. Elle a élevé au duc d'Albc une statue plus durable que limage de bronze qu'il avait placée dans la citadelle d'Anvers.

Le duc de Medina-Cœli ne lit dans nos provinces qu'une courte a|)parition. Quand il eut vu de près les inextricables embarras de la situation, il refusa de se charger du redressement de tant de fautes et retourna en Espagne. Le Roi nomma à sa place don Louis de Cuniga y Kequesens, grand commandeur de Castille et gouverneur du Milanais. Ce seigneur arriva à Bruxelles le 17 novembre 1573. D'Albe lui remit son commandement, qu'il avait exercé pendant six ans et trois mois, et quitta le pays où son nom devait rester éternellement écrit en letiies de sans:.

STMIE 1)1 1)1 C \) ALIiK

Page 1