‹ Histoire de la ville d'AnversChapitre 90 sur 108 · CHAPITRE XXIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXIII

IlEQUESENS. — LV FUUIE ESPAGNOLE. — DON JIAN U ALTIUCIIK. — RETOUR f)U PRINCE n'ORANGE.

Le commandeur de Requesens était un homme d'un caractère doux et conciliant. Son choix annonçait un revirement dans la politique de Philippe II. Le roi s'était enfin aperçu que les moyens employés par le duc d'Albe et qu'il avait lui-même toujours crus les meilleurs, n'avaient pas produit précisément d'aussi bons effets qu'il l'avait espéré. Il s'agissait maintenant de ramener par la douceur les esprits qu'il s'était aliénés par une sévérité excessive. Mais il était trop tard, et Requesens devait succomber à la tâche.

Un de ses premiers actes à Anvers fut de faire abattre l'odieuse statue du duc d'Albe. Il rétablit tous les privilèges de la ville, lésés par l'institution de la Chambre de justice et de la Chambre des comptes. Il publia aussi une amnistie, beaucoup plus large que la première ; mais elle ne fit pas grand effet: les esprits étaient trop aigris. 11 fallut en venir aux armes.

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Nous le trouvons à Anvers, au mois de janvier 1574, oceupé à inspecter la llolte qui devait aller déi;at;er Middelbour^', assiei»é par les (lueux. Cette llolte, réunie par le duc d'Albe, fut divisée en deux escadres, la première placée sous le commandement de Sanclio d'Avila, la seeondf, forte de quarante bâtiments, sous celle du vice-amiral de r.limes. Elle quitta notre rade le 25 janvier; le 29, elle rencontra les vaisseaux hollandais commandés par Louis Boisot, que le prince d'Orange avait nommé amiral des forces maritimes des Provinces Unies.

Les Espagnols eurent le dessous. Une partie de la flotte fut prise, une autre brûlée, le reste dispersé. Le vaisseau amiral fut incendié; de Glimes, tué. Les débris mutilés de ce formidable armement furent ramenés à Anvers par Sancho d'Avila. Boisot conduisit au prince d'Orange, à Flessiugue, dix navires espagnols armés de soixante pièces de canon. Quelques jours après, Middelbourg se rendit. La garnison, (jui avait obtenu les honneurs de la guerre, vint renforcer celle d'Anvers.

Cet échec fut compensé pour les Espagnols par la victoire qu'ils remportèrent dans la bruyère de Mook, entre le Wahal et la Meuse, où périrent les comtes Louis et Henri de Nassau, ainsi que le fils de rélecteur Palatin. Nous mentionnons cette bataille parce qu'elle eut pour notre ville des conséquences désastreuses. Les soldats espagnols, ne se trouvant pas assez payés par l'honneur d'une victoire, exigèrent en outre les arrérages de leur solde. Mais les caisses étaient vides. Ils se mutinèrent, refusèrent d'obéir à leurs ofliciers, se nommèrent eux-mêmes des chefs, et marchèrent sur Anvers. Là, disaient-ils, il y avait de l'argent, et il faudrait bien qu'on les payât.

Requesens, instruit de leur marche, se rendit dans nos murs pour les prévenir. Le sire de Champaigny l'engageait à s'assurer de la citadelle, afin d'empêcher les Espagnols qui la gardaient de faire cause commune avec les mutins. Cet avis, qui eût évité bien des malheurs, ne lut pas goûté.

Les vainqueurs de Mook pénétrèrent sur l'esplanade en passant par les glacis de la forteresse, sans que la garnison les inquiétât. Uequcsens alla les haranguer, mais il n'obtint d'autre réponse que les cris : Dineros, dineros, y non palabras: de l'argent, de l'argent, et non des paroles.

Le gouverneur se retira et leur envoya un Père jésuite ; les soldats l'écoutèrent d'abord avec respect, mais voyant où tendait son discours, ils ordonnèrent un roulement de tambours pour couvrir le bruit de sa voix. Les rebelles entrèrent en ville et allèrent se ranger en bataille sur la place de Meir. Requesens essaya encore une fois de leur faire entendre raison.

Cette fois il obtint qu'ils sortiraient de la ville et qu'ils iraient attendre à Berchem et à Borgerbout qu'on eût réuni la somme nécessaire pour les satisfaire. A peine furent-ils hors des murs, qu'il fit fermer les portes et publia que personne de Berchem ou de Borgerbout ne pourrait plus entrer en ville. 11 s'était trop hâté : les mutins revinrent en foule, menaçant d'enfoncer les portes si on ne les ouvrait, rentrèrent et allèrent se loger dans les maisons des plus riches bourgeois.

Le sire de Champaigny, connaissant la haine que lui portaient les Espagnols, s'était retiré avec quelques autres chefs, à Eeckeren. Dans le but d'éviter un conflit sanglant, on fit aussi sortir de la ville les soldats wallons. Elle demeura ainsi à la merci de la soldatesque.

Maîtres de la place, les Espagnols débutèrent par le pillage do la maison du sire de Champaigny. Ils vexèrent la bourgeoisie par les exigences les plus déraisonnables. La position était d'autant plus fâcheuse qu'on savait qu'ils étaient d'intelligence avec ceux de la citadelle. D'un moment à l'autre ceux ci pouvaient venir se mettre de la partie. Durant six semaines cette lourde charge pesa sur les habitans, sans que le gouvernement fît rien pour les soulager. Cela ne pouvait cependant durer toujours. L'argent n'arrivant pas, Requesens demanda aux magistrats de lui faire une avance de 400,000 florins. Il n'y avait pas moyen de refuser. On réunit les fonds à grand' peine ;

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les soldats luivnl payés el, le 50 mai, ils quitlèrenl la ville poiii' alhM' rejoindio rarniéc occupée alors au siéi>e de Leyde.

Tout cela ressemblait fort à une comédie jouée par le gouvernement pour mettre à cliar£!;e des liabitants d'Anvers la solde de ses troupes. Des soupçons factieux pesèrent sur Requesens ; mais, en admettant que les soldats aient pu agir sous la secrète instigation de leurs cliefs, il nous répugne de croire Requesens capable d'avoir trempé dans une pareille infamie. D'ailleurs, l'impossibilité où était le gouvernement espagnol de faire face aux dépenses de la guerre n'était que trop réelle. Les excès commis de tous côtés par les mercenaires frustrés de leur paye légitime, comptent au nombre des plus grands maux que souffrit notre pays durant cette malheureuse période.

Cette mutinerie causa, d'ailleurs, d'une manière indirecte, une grande perte h l'Espagne. Le vice-amiral Adolphe de Haemslede, craignant que les mutins ne s'emparassent de la flotte stationnée devant la ville, descendit l'Escaut et alla jeter l'ancre devant Lillo. Aussitôt que les Zélandais l'apprirent, ils vinrent l'attaquer. Le combat fut vif, mais les Espagnols ne purent tenir devant la valeur de leurs adversaires et s'enfuirent vers Anvers. Roisot leur donna la chasse ; les batteries du fort d'Oordam ne purent l'arrêter ; il coula à fond cinq bâtiments, en brûla quatre et s'empara de cinq navires, sur l'un desquels se trouvait le vice-amiral. Le reste de la flottille fut mis hors d'état de tenir la mer. Le lendemain les Zélandais conduisirent leur prise à Flessingue et y débarquèrent cent deux pièces d'artillerie en bronze, qu'ils avaient enlevées à l'ennemi dans ce combat naval.

Anvers devait bientôt éprouver, de la part de la soldatesque espagnole, une calamité plus terrible encoi^e que toutes celles qu'elle avait essuyées jusque là.

Requesens mourut presque subitement, le 5 mai 1576, à Rruxelles. Sa mort fut suivie d'un bouleversement général. Le Conseil d'Étal s'empara de l'autorité, que le Roi consentit à lui laisser. Mais le Conseil était divisé en deux partis, dont l'un tenait la cause du Roi, l'autre

AH'l ■ HISTOIUE DE LA VILLE D'ANVEl'.S.

celle du pays. On les désigna bienlôl sous les noms i\' Espagnols et de Patriotes. Ces divisions livrèrent la Belgique à l'anarchie.

L'affaire la plus urgente était d'apaiser les troupes espagnoles qui réclamaient vingt-deux mois de solde. Malheureusement, les impôts créés dans cette vue excitèrent des murmures et rencontraient une vive opposition dans le Conseil même. Cependant, les vieilles bandes du duc d'Albe, fatiguées d'attendre, s'insurgèrent ouvertement. Elles s'emparèrent d'Alost, comme d'une place d'armes, et mirent à contribution la ville et la contrée environnante. A cette nouvelle le Conseil d'État indigné déclara les Espagnols ennemis de la patrie et ordonna dans toutes les provinces des armements pour les expulser du pays ; mesure imprudente, parce qu'on était trop divisé pour la pouvoir mettre à exécution et qu'elle donnait un semblant de légitimité aux représailles de ceux qu'on traitait en proscrits. D'ailleurs, pour qu'elle fût équitable, il eût fallu commencer par payer aux Espagnols ce qui leur était dû.

Afin de donner plus de force à cette résolution , le Conseil d'État convoqua les États-Généraux. Cela n'empêcha pas la haine qu'il avait soulevée depuis longtemps d'éclater à la faveur de l'anarchie. Le Conseil fut assailli. Les membres du parti espagnol, Vigiius, Berlaymont et Mansfeldt furent emprisonnés. Le prince d'Orange, quoiqu'absent, était l'âme du parti des patriotes.

Cependant la guerre était allumée de toutes parts entre les troupes nationales et l'armée du roi d'Espagne. Celle-ci tenait, outre Alost, les citadelles de Gand et d'Anvers. Les États travaillaient h se rendre maîtres de ces deux dernières places. Le 2 août, une troupe de cavaliers venant d'Alost étaient arrivés à Beveren, avaient mis à mort le bailli et pillé tout le village ; puis, ayant passé l'Escaut à Burgt, avaient pillé Lierre et Hérenthals et assommé le bourgmestre de cette dernière ville. La garnison de la citadelle d'Anvers avait prêté son appui à cette expédition.

L'inquiétude était grande. On s'attendait à chaque instant à être atta-

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{\[ic par les Espagnols. Ce qu'il y avait tle soldais en ville, sous les ordies du sire de Clianipaigily, n'élait pas sullisant pour la défendre. A ces niolifs réels de crainte venaient se joindre des terreurs absurdes, car la frayeur rend crédule. Ainsi le bruit se répandit que la nuit de la S'-Barlhcleniy un massacre général des bourgeois devait avoir lieu, pareil à celui qui avait signalé cette nuit fatale quatre ans auparavant, en France. Les Jésuites, les Franciscains et d'autres ordres étaient accusés d'avoir trempé dans ce complot imaginaire. J^es Jésuites, alors nouvellement établis à Anvers et qui venaient d'acquérir la maison d'Aix ('), étaient particulièrement en butte aux soupçons du peuple. C'étaient les prédicateurs et les confesseurs ordinaires des Espagnols. Ils n'avaient pas joui d'un grand crédit sous le duc d'Albe, qui n'aimait pas leurs allures intrigantes ; mais depuis Requesens ils étaient en grande faveur. C'en était assez pour faire tomber sur eux la haine qu'on avait vouée à tout ce qui tenait à l'Espagne. Un fait le prouvera : un marchand anglais qui demeurait dans leur voisinage avait acheté quelques barils de poudre, dont il trafiquait. Il les fit charger sur un petit chariot et donna l'ordre de les transporter chez lui, « en passant devant la maison des Jésuites ».Ces derniers mots furent entendus, mais mal compris, de quelques ouvriers qui stationnaient auprès. On crut que la poudre était en destination des Jésuites. Aussitôt, grande rumeur. Le peuple s'attroupe, se porte en masse devant la maison d'Aix et y demeure jusqu'au soir, agitant les plus sinistres propos. Quelques-uns du magistrat pénétrèrent dans le Collège et constatèrent la fausseté des bruits répandus. Cela ne suffit

(1) Les commencements des Jésuites à Anvers, sont assez obscurs. Le premier qui y montra l'habit de l'ordre est un Espagnol du nom de Lainez, disciple d'Ignace de Loyol;» i\7}Çd). Jusqu'en 1570 ils ne possédèrent ni maison ni chapelle et prêchèrent dans l'église S'-Jac(|ues. Eulin en to'5 ils acquirent l;i maison d'Aix, de Gaspar Scbetz, seigneur de Cirobbendonck, pour la somme de 1 7,000 couronnes lis y ouvrirent des écoles la même année.

('.elle maison d'Ai.x, un des plus vastes édifices de la ville, avait été entièrement reb;itie en 1539 par le rirhe marchand Erasme Srhetz, sur l'eniplaceuicnt de l'aneion enlre[)(U de< marchands d'Aix-la-Chapelle.

j)as et il fallut l'intervention armée du comte d'Overstein, avec sa compagnie c Allemands, pour dissiper cet orage.

Tout à coup on apprU que les pillards d'Alost avaient quitté celte ville et se dirigeaient sur Anvers. Les bourgeois de Maestricht avaient réussi à se débarrasser de leur garnison espagnole, qui s'était signalée, là comme partout, par les plus abominables excès. Ces malconlents, traqués par les troupes des États, avaient réussi à rejoindre ceux d'Alost. Sancho d'Avila, qui commandait la citadelle d'Anvers, craignant d'être assailli par les troupes des États, s'était mis en rapport avec l'élu des mutins d'Alost, Jean de Navarèze. Celui-ci avait convoqué ses soldats, les avait exhortés à marcher au secours de leurs camarades, enfermés dans la citadelle d'Anvers. Le nom de cette ville opulente, qui sonnait aux oreilles des Espagnols comme celui d'un Eldorado, produisit l'effet attendu. Tous crièrent: « Aux armes! à Anvers!)^ Ils sortent d'Alost dans la matinée du 3 novembre; leur ardeur est telle qu'ils jurent de ne prendre ni repos ni nourriture avant d'avoir combattu. Le 4 au malin, ils passent l'Escaut à S'-Bernard. Champaigny envoie contre eux deux compagnies allemandes sous les ordres du baron Fronsberg. Ces mercenaires, aussi mal payés que l'étaient les Espagnols, au lieu de les arrêter, se joignent à eux et entrent avec eux dans la citadelle.

Quelques heures après ils reçurent un nouveau renfort. Alphonse Vargas, Julien Roméro, Antoine d'Oliveira et François Baldez arrivèrent avec cinq cents cavaliers. Les Espagnols se dirent alors : Anvers est à nous.

Les Etats, avertis de ce danger, avaient envoyé à Anvers le comte Philippe d'Egmont avec quarante cornettes de Wallons et le marquis d'Havre avec dix bandes de cavaliers. Champaigny conseillait d'investir la citadelle par l'extérieur, pour lui couper les communications, tandis qu'il la tiendrait en respect du côté de la ville. Ce sage avis fut repoussé; les troupes entrèrent à Anvers, et les différents mouvements que nous venons de raconter purent s'opérer sans obstacle.

(IIAPITUI': VINC.T-TIUHSlKMIv ISâ

lu ivlrani'licnionl avait élé creusé à la liàte sur Pesplanadc ot des hairicades élevées à l'eiUiée de toutes les mes aboutissantes. Champaiiiiiy avait passé une i)artie de la nuit du 3 au 4 novembre à placer au jardin des Escrimeurs une batterie d'où l'on commença au matin à canoiiner la citadelle, sans lui l'aire grand mal.

Le 4 novembre, vers une heure après midi, les Espagnols sortirent de la forteresse en bon ordre et attaquèrent aussitôt les retranchements de la ville. Ils étaient au nombre de quatre mille fantassins et de huit cents cavaliers, sans compter une multitude de goujats portant des bottes de paille et des torches allumées. Sancho d'Avila demeura avec six mille hommes dans la citadelle pour soutenir au besoin ceux qui attaquaient la ville ou pour leur ménager une retraite. Ceux-ci se partagèrent en trois corps, qui entrèrent en ville par trois côtés : dOliveira par la rue du Couvent, Koméro par le rempart conduisant à la porte S^-Georges, Baldez par la rue de Béguines. Les Espagnols attaquaient avec une impétuosité et une fureur sans égales : les Wallons et les Allemands se battent vaillamment d'abord; mais impressionnés par la terreur panique des bourgeois, par la vue des incendies qui s'allumaient sur les pas de l'ennemi, ils reculèrent pas à pas. Champaigny se multipliait en vain, courant d'un point à un autre, ranimant les courages qui faiblissaient; enfin les soldats lâchèrent pied et s'enfuirent. Les Espagnols se ruèrent à leur suite dans l'intérieur de la ville, frappant sans distinction soldats ou bourgeois. Us pénétrèrent ainsi sans résistance jusqu'à la Grand' Place.

L'Hôtel de Ville et les maisons des corporations qui l'entourent, étaient garnis de bourgeois armés qui accueillirent les Espagnols par une vive fusillade. Vargas avec sa cavalerie est forcé de battre en retraite. Mais deux misérables incendiaires parviennent, sous une grèle de balles, à s'introduire dans l'Hôtel de Ville. En [)eu d'instants ce magnifique édifice est en feu : ses défenseurs sont obligés de sauter par les fenêtres. L'incendie, propagé par des mains scéléi'ates, se développe avec rapidité, l/épouvante a mis lin à la défense. Hienlôl

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toutes les maisons de la Grand' Place, de la rue des Serments, du Canal au Sel, du Canal au Sucre, du Canal au Beurre, des rues au Fromage, de la Pomme, des Orfèvres, de Tournay et d'une partie de la rue Haute ne forment plus qu'un immense brasier, d'où l'on entend sortir, au milieu du crépitement des flammes, les cris de désespoir de ceux qui voient périr, sans pouvoir leur porter secours, leurs parents, leurs femmes, leurs enfants, ou que cet enfer consume eux-mêmes.

Pendant qu'une partie de la ville brûle, les Espagnols ont achevé de se rendre maîtres du reste. Les défenseurs ont disparu. Champaigny, le marquis d'Havre et le comte d'Overstein ont réussi à sortir des portes avec quelques restes de soldats wallons, blessés ou démoralisés. Les Allemands du comte d'Overstein avaient fini par se joindre aux pillards. Tout ce que l'histoire raconte des horreurs commises par des vainqueurs irrités dans les cités tombées à leur merci, Anvers l'éprouva pendant la nuit du 4 au 5 novembre et durant les trois jours suivants. Le pillage, le meurtre, le viol se répétaient de rue en rue, de maison en maison. Des tortures inouïes, appliquées avec ce rafiinement barbare qu'y pouvaient seuls apporter des diseiples de la sainte Inquisition d'Espagne, forçaient les habitants à révéler l'endroit où étaient cachés leurs trésors. On ne laissa la vie qu'à ceux qui purent la racheter. « On n'entendait dans toutes les maisons, dit le cardinal Bentivoglio, que d'affreux hurlements. Les rues étaient remplies de malheureux habitants qui cherchaient à se dérober aux tourments dont les accablait l'avide férocité du soldat, afin d'en tirer la connaissance des riches effets qu'ils auraient pu cacher. Mais si la soif du butin excitait sa cruauté, son avarice en suspendait quelquefois les eff'ets, et l'obligeait d'abandonner de malheureuses victimes qu'il tourmentait en vain, pour retourner au pillage avec plus d'ardeur. On le vit dans cette horrible alternative saccager et massacrer tour à tour, jusqu'à ce qu'épuisé de i'atigue, plutôt que rassasié de sang et de rapines, il revint à ses drapeaux. »

Les négociants étrangers ne furent pas plus à l'abri du i)illage que

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les Anversois : Allemands, An^rlais, Italiens, Portiic^ais, tous subirent le même son. Le eleri2;é même et les éditices sacrés ne purent s'y soustraire ; les ecclésiastiques furent dépouillés de leur argent, les églises de leurs ornements et de leurs vases sacrés. Tous les couvents, à l'exception de ceux des Récollels et des Jésuites furent saccagés : les religieux et les religieuses de tout ordre, conduits h la citadelle pour y traiter de leur rançon. La maison des Anglais, après avoir été pillée, fut encore taxée à vingt-quatre mille florins pour se racheter du feu. Le même sort tomba en partage à la maison Hanséatique. Le capitaine Gaspar Ortis s'était emparé de la prison du Stcen ; il mit à prix la liberté de tous les détenus, et les lâcha, moyennant le payement immédiat d'une rançon.

Ces scènes de meurtre et de brigandage durèrent trois jours. Le G novembre d'Avila sortit de la citadelle avec Vargas et Roméro, pour faire rentrer ses soldats. Comme ils étaient gorgés de butin et accablés de fatigue, ils obéirent, tout en murmurant qu'on ne leur tenait pas parole et qu'au lieu de trois jours on leur en avait promis huit (>). Les évaluations sur le nombre des victimes de ces affreuses journées varie de cinq à sept mille, tous bourgeois. Du côté des Espagnols il périt à peine deux cents hommes. Les pertes produites par le pillage furent évaluées à quatre millions de florins en argent monnayé, et à une somme équivalente en bijoux, en vaisselle d'or et d'argent et en marchandises précieuses. Anvers perdit donc par le pillage seulement au-delà de huit millions de florins, qui représenteraient aujourd'hui soixante millions de francs. Quant aux pertes occasionnées par l'incendie, elles sont incalculables. L'Hôtel de Ville, dont il ne restait que les

(1) ChampaigTiy, dans un écrit qu'il fit paraître pour justifier sa propre conduite, dit : « Mesmes avant que les amulinés d'Alost voulurent assaillir la ville, Sandio d'Avila leur - Consentit le sacq huit jours de lonL', d'accord fait, comme on a sccu depuis, ne s' ayant « voulu contenter les amutinés de quatre ni de six. » Recueils d'ArélophUe etc. Lyun, I.'mS, in 4". Le principal instigateur de cette œuvre de démons paraît avoir été le conseiller d'état Jérôme de Roda.

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murailles, était un des plus somptueux édifices de l'Europe; de précieux objets d'art et une grande partie des archives périrent dans les llammes. Les quartiers incendiés étaient les plus riclies et les plus commerçants de la ville; ils comprenaient les maisons des Serments et des corporations et quantité de magasins remplis de marchandises.

Cet épouvantable désastre demeura dans la mémoire du peuple sous le nom de Furie espagnole.

Nous renonçons à dépeindre l'état que présentait Anvers le lendemain de ce sac : le deuil et le désespoir dans toutes les familles; les rues inondées de sang, jonchées de débris et de cadavres; les maisons souillées et dévastées ; des quartiers entiers n'offrant plus que des pans de murs calcinés et croulants, des monceaux de décombres fumants sous lesquels une foule de morts achevaient de se consumer, sous lesquels des mourants achevaient de brûler ou d'étouffer. Hcaucoup de cadavres, défigurés par les flammes, ne purent être reconnus : ils furent placés dans une fosse commune au cimetière de Notre- Dame. Un service funèbre pour tous les morts eut lieu le dimanche suivant à la cathédrale. On compta parmi les victimes marquantes récoutête Goswin Van Varick, le bourgmestre Jean Van der Meere, les échevins Jean Van de Werve, Gérard Despommcreaux et Nicolas Van Bouchout, le sire de Bièvrcs et le colonel de Plecy.

Le principal auteur de cet acte de piraterie sauvage, Jérôme de Roda en fit lui-même un rapport au Roi et le représenta comme une expédition régulière, comme un fait d'armes glorieux, destiné à faire respecter dans les Pays-Bas le pouvoir de Sa Majesté Très-Catholique. Il signale à la faveur royale ceux qui s'y sont le plus distingués : « Tous, dit-il, ont si bien rempli leur tâche, que je ne puis trouver de paroles pour les louer suffisamment. Tous les officiers ont si bien fait leur devoir et sont même allés si loin au-delà, que V. M. ne peut laisser de leur en témoigner sa reconnaissance. V. M. recueillera les fruits de cette glorieuse victoire, qui sera d'autant plus importante qu'elle a été très-sanglante et que la ville a beaucoup souftert, parce que ces pays-ci

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.•uiroiil appris à avoir dorénavant plus de respect pour cette citadelle. »

Ballhasar Lopez, qui avait été secrétaire de Requesens, écrit le 7 novembre, du château d'Anvers, à Gabriel de Çayas, secrétaire du Roi, à Madrid : « Dieu soit loué pour le grand avantage qu'il nous a accordé dans cette ville! » Pour s'expliquer une semblable aberration du sens moral, il tant se rappeler qu'elle a le fanatisme pour cause; (|u'au\ yeux du gouvernement espagnol, les soldats espagnols proscrits par les Étals des Provinces étaient les seuls lidèles ; ils étaient en guerre avec le pays révolté, et tout le sang qu'ils versaient, et tout le butin qu'ils faisaient, était de bonne guerre et de bonne prise!

I.e fruit qu'en recueillit le Roi fut de voir toutes les parties des Pays-Bas s'unir pour secouer le joug de la domination espagnole. Les États des provinces belgiques, à l'exception du Luxembourg, envoyèrent des députés à Gand pour s'entendre avec ceux des États de Hollande et de Zélande. lîs y conclurent la fameuse Pacification de Cand, qui avait pour but d'assurer, par une fédération entre les provinces du nord et celles du midi, le rétablissement des anciennes libertés du pays, l'expulsion de toutes les troupes étrangères et la fin de toutes les persécutions religieuses.

Philippe II, apprenant que le Conseil d'État n'avait pu conserver l'autorité, avait enfin désigné un nouveau gouverneur pour les Pays- Ras : c'était don Juan, fils naturel de Çliarles-Quint, illustre par la victoire de Lépante. Ce prince était arrivé à Luxembourg, le jour même du sac d'Anvers. Les États, avant de l'accueillir, lui posèrent pour condition le renvoi des troupes étrangères et la ratification du traité de Gand. Don Juan accepta, par \Edit perpétuel, signé à Marche en Famenne, le dâ février 1577. Cet accommodement, du reste aussi peu durable qu'il était peu sincère, eut pour conséquence immédiate l'évacuation des places fortes par les troupes espagnoles.

Roda, agissant comme s'il eut reconquis Anvers au roi d'Espagne et s'arrogeant un pouvoir souverain, pourvut aux places devenues vacantes dans la magistrature par le massacre du 4 novembre. Il nomma

iOO HISTOIRE DE LA VILLE D'ANVERS.

Simon Van de Werve à la place de l'écoutête Goswin Van Varick; Jean Wulfaen à celle du bourgmestre Jean Van der Meere; (Juillaume Sclioyte, Roger de Leeldael, Corneille de Wyse et Adolphe Van Blyleven en remplacement des échevins tués. Après l'incendie de l'Hôtel de Ville le magistrat tint ses séances dans le refuge de Tabbaye de S'-Bernard, où précédemment on avait installé l'évéque Sonnius (»). Il y demeura jusqu'au mois de novembre d581.

Les Espagnols évacuèrent la citadelle d'Anvers le 26 mars i577. Ils en sortirent avec armes et bagages, femmes et enfants et tout le butin fait dans le sac de la ville. D'Avila ne voulut pas être présent à sa reddition. Il chargea son lieutenant, Martin del Hojo, de la remettre au duc d'Aerschot. Escovedo, secrétaire de don Juan, assistait à cette cérémonie, que Van Meteren raconte ainsi : le duc d'Aerschot, la tête découverte, ayant ses mains jointes dans celles d'Escovedo, prononça à haute voix ce serment :

(( Moi Philippe de Croy, duc d'Aerschot, jure sur Dieu, la Vierge Marie, et les quatre saints Évangiles, de garder et tenir cette citadelle pour le service de Sa Majesté le Roi Philippe, notre Sire, et de ne la rendre, sinon à sa propre personne ou à ses successeurs, sans son exprès commandement. »

Escovedo lui répondit :

c( Si vous faites ce que vous promettez. Dieu vous aidera; sinon, que le Diable vous emporte en corps et en àme. » Et tous les assistants crièrent : « Amen, y)

11 est inutile de dire que le jour du départ des Espagnols fut pour Anvers un jour de fête. Il paraît qu'ils laissèrent derrière eux quelquesuns de leurs valets d'armée, lesquels ne trouvèrent pas de meilleur emploi de leurs loisirs que le vol, dans lequel ils excellaient. Tombés entre les mains des Anversois, ils payèrent pour leurs compagnons

(1) Fiançois Sonnius, premier évèque d'Anvers, était mort le 29 juin i57G. Le siège i'piscopal demeura vacant jusipi'en 1588.

r.llAlMTUK VlN(Vr-Ti;()lSlKMK. i'.)l

absents, pour leurs chefs et |)our leur Koi : ils lurent accrochés an g:ibet.

Don Juan se hâta de se conformer à l'article de l'Édit de Marche qui l'ohli^^eait à faire sortir les Espagnols du pays; mais il essaya (h* réluder en ce qui concernait les Allemands. Le frère de Philippe IF qui ne se liait h personne, probablement parce qu'il sentait qu'il y aurait eu de la sim|ilicité à se lier à lui, voulut s'assurer la possession de quelques bonnes forteresses sur lesquelles il pût s'appuyer pour réduire à l'obéissance le reste du pays. 11 s'empara par surprise du château de Namur; mais un complot qu'il fit pour se rendre maître de la même manière de la citadelle d'Anvers, échoua. Le duc d'Aerschot et le prince de Chimay son fils, avaient été écartés sous prétexte d'aller complimenter la belle reine de Navarre, Marguerite de Valois, qui se rendait aux eaux de Spa, et la garde de la citadelle remise aux mains dévouées de Louis de Blois, seigneur de Treslong. En même temps les Wallons de Croy avaient été remplacés par des soldats allemands commandés par les colonels Frondsberg et Fugger. Ceux-ci, à un signal donné, devaient s'entendre avec Treslong et remettre la citadelle aux mains de don Juan.

Plein de confiance dans le succès de ce plan , le gouverneur se regardait déjà comme maître d'Anvers. 11 y avait fait acte de souveraineté en renouvelant le magistrat. Le 17 juillet, il avait nommé bourgmestres Jean de Schoonhoven et Nicolas Rockocx. Par malheur, des lettres écrites par lui à son secrétaire Escovedo, qui se trouvait à Madrid, furent interceptées dans les environs de Bordeaux et tombèrent entre les mains de Henri de Navarre, qui les envoya à Guillaume d'Orange, lequel s'empressa de les communiquer aux Éials-Généraux. Les projets de don Juan, ainsi dévoilés, ne pouvaient manquer d'avorl(M*. Le colonel Van Endc, avec ses troupes allemandes (les mêmes qui s'étaient jointes aux Espagnols lors du sac d'Anvers), avait reçu l'ordre de se rendre dans cette ville ; mais le magistrat, sur l'avis secret des États, refusa de le recevoir, en s'appuyant sur la Pacifica-

tion de Gand. Un détachement des troupes des Étals, sous le commandement du seigneur de Vère, neveu de Cliampaigny, rencontra le régiment de Van Ende et le mit en fuite en lui tuant beaucoup de monde. En même temps un officier de la garnison même de la citadelle, le capitaine De Bours, entreprit sous main de gagner la forteresse aux États.

Champaigny avait été remplacé dans le gouvernement de la cité par le baron de Liedekerke, désigné à ce choix par le greffier Martini, chaud partisan du prince d'Orange. Liedekerke était connu comme grand ami du prince et on le soupçonnait même d'être au fond du cœur converti à la religion réformée. De Bours s'entendit avec lui et Martini. On le fournit dune forte somme d'argent, secrètement avancée par quelques riches commerçants de la place ; avec cet argent il gagna les mercenaires de la garnison, en leur j)ayant l'arriéré de leur solde. Une seule compagnie demeura fidèle à Treslong.

Au jour fixé (1*"" août 1577), Treslong fut arrêté et désarmé par ses propres soldats, après une courte lutte. Liedekerke aussitôt qu'il en connut l'issue, se rendit à la citadelle, dont il prit possession au nom des États.

Ce coup de main produisit parmi les habitants une grande agitation. Au premier moment de joie succéda la crainte qu'inspirait l'attitude de la garnison allemande de la ville. Les chefs, se croyant trahis, avaient réuni tous les soldats sur la place de Meir. De là ils les avaient conduits à la Nouvelle Ville, où ils avaient construit des barricades avec des charriots, des tonneaux, des ballots de marchandises. Les bourgeois effrayés croyaient déjà les voir se ruer sur la ville et y renouveler l'horribie drame de la furie espagnole. La crainte les inspira bien. Quelques riches marchands se rendirent à la citadelle cl engagèrent les officiers à s'interposer entre eux et les Allemands et à voir si ces derniers ne consentiraient pas à s"éloigner de la ville moyennant une certaine somme d'argent, fallùl-il donner pour cela deux ou trois cent mille florins. Une députation, précédée d'un dra|)eau

(.IIAIMTUK \IN(rr-TIU)lSll':MK. i'.):!

I^laiic, so prôscma hieiitôt, venant de la citadelle, et les cliefs de la sol- (lalescjne ilésii>nèrent imniédialenient des négociateurs. Ceux-ci reçurent l'oUVe du i)ayenient complet des arriérés de solde si les troupes consenlaienl à évacuer sur l'heure et pour toujours la ville. On leur m voir, dans des sacs remplis d'or, une somme de 150,000 florins qu'on allait leur compter sur le champ. Les négociateurs retournèrent avec ces propositions, qui furent acceptées en principe; mais on essaya de faire majorer la somme. Les marchands avaient, en réalité, promis d'ahord, s'il le fallait, une somme douhle de celle qu'on offrait, et les Allemands ne l'ignoraient pas. Les |)arlementaires allaient et venaient, et les marchands se tenaient toujours, en vue des soldats, leurs sacs d'argent à la main. On était loin de se douter, des deux côtés, du dénouement imprévu qu'allaient avoir ces négociations.

Le jour commençait à baisser et l'on n'était pas encore tombé d'accord. Cependant depuis deux heures on avait signalé quelques voiles qui remontaient l'Escaut. Les graves préoccupations qui absorbaient tous les esprits furent cause que d'abord on ne prêta pas une grande attention à une circonstance aussi ordinaire. Tout à coup on vit apparaître au tournant du fleuve, en face de la Nouvelle-Ville, toute une escadre de navires Zélandais qui arbora le pavillon redouté des Provinces-Unies. C'était l'amiral de Haullain, que le prince dOrange, instruit de ce qui allait se passer à la citadelle d'Anvers, avait envoyé en observation dans l'Escaut, et qui, à la nouvelle des événements qui venaient de s'accomplir, avait pris sur lui d'avancer pour i)rèter appui aux troupes des États. Quelques coups de canon tirés sur la Nouvelle- Ville produisirent un efl'et magique. A la vue des boulets qui vinrent tomber entre les barricades une panique irrésistible s'empara des soldats : « Les Gueux ! les Gueux ! voilà les Gueux ! » crièrent-ils avec l'accent de la plus vive terreur. Et aussitôt ils se mirent à courir vers la porte de Slyk, jetant armes et bagages pour couiir plus vile et ne songeant même plus à emtmrter l'argent (|uV»n leur olIVait et pour lequel, depuis longtemps ils n'avaient qu'à

iU HISTOIRE DE LA VILLE U'ANVEP.S.

tendre la main. En présence de la paisible attitude de la bourgeoisie, plus craintive elle-même que menaçante, l'effroi des mercenaires avait quelque chose de risible. Sans entendre, sans voir, ils couraient, dit Bor « comme des loups pourchassés par une meute de chiens ». Quand le dernier fut sorti, on ferma la porte sur ses talons et l'on respira, soulagé d'un poids immense. La ville était enfin, pour la première fois depuis dix ans, délivrée complètement de la présence de troupes étrangères !

L'amiral Haultain étant descendu à terre, reçut des habitants un accueil magnifique, et la ville lui offrit une chaîne d'or comme témoignage de reconnaissance pour le service inattendu qu'il venait de lui rendre.

Le 4 août, on célébra par une procession générale le bonheur d'être délivré des soldats étrangers. Les Catholiques, qui jadis les avaient appelés de leurs vœux, en étaient maintenant aussi fatigués que les Protestants.

Le même jour, la garde de la citadelle fut remise aux Serments des Arquebusiers et des Arbalétriers. Mais ce que l'on souhaitait, c'était de voir renverser une forteresse, monument de la tyrannie du duc d'Albe, instrument d'oppression élevé, non pour protéger la ville, mais pour la tenir sous le joug, non pour la rassurer mais pour la faire trembler, et d'où était sorti le plus terrible des fléaux qu'elle eût encore essuyés. D'après l'avis du prince d'Orange, le sire de Liedckerke se rendit à Bruxelles auprès des États pour demander, au nom de la ville, l'autorisation de démolir la citadelle : les États l'accordèrent sans hésiter. Le 22 août, le Large-Conseil se réunit pour en délibérer. Quelques membres furent d'avis de la conserver, parce qu'elle était nécessaire à la défense de la ville, qui demeurerait ouverte de ce côté; ce qui fit que, ce jour là, on ne décida rien. Le lendemain enfin on s'arrêta à la résolution de raser la partie des murs qui regardait la ville et de conserver celle qui complétait ses fortifications du côté sud.

L'œuvre de destruction commença dans l'après-midi du 24. Pas ne

CIIAPITUE VIN(.T-TIU)1S1EME. i'ir.

tut besoin pour cola de commander des hommes de corvée ni de chercher bien loin des ouvriers. Chacun se rua à cette tâche agréable comme à une vraie partie de plaisir. Plus de dix-mille personnes travaillèrent jour et nuit jusqu'à ce que la dernière pierre fut abattue et le dernier retranchement nivelé. De graves magistrats, de grands seigneurs et de nobles dames, des bourgeois avec leurs femmes et leurs lilles, des mendiants avec leurs enfants travaillèrent pèle-mèle à détruire ce nid de meurtres et de rapines. Au fond d'une casemate obscure on retrouva la statue du duc d'Albe qui y était réléguée depuis que Requesens l'avait fait enlever de son piédestal. La soudaine apparition de ce bronze détesté souleva des cris de fureur. Mille bras armés de marteaux s'avancèrent et l'effigie du sanguinaire proconsul essuya le traitement qu'on eût voulu infliger au duc d'Albe lui-même. Quand le premier moment de rage se fut assouvi par des coups et des outrages, la statue fut tirée de sa cachette ; on l'attacha par les pieds à un cable et on le traîna par les principales rues de la ville, au milieu des huées, des rires, des insultes de la populace. Entin elle fut brisée en morceaux et ses débris emportés dans les familles et conservés comme un souvenir de la vengeance populaire. Quelle leçon pour l'orgueil babylonien du duc d'Albe !

Sa vanité d'homme d'état et de profond politique reçurent bientôt une leçon non moins sévère. Les événements donnèrent à sa prétention d'habilité le plus éclatant démenti. Ses crimes n'avaient pas même obtenus cette consécration du succès qui a légitimé tant de tyrannies. Aucun de ses buts ne fut atteint. Rien ne demeura de son œuvre, que les ruines qu'il avait faites et les plaies saignantes de tant de familles amputées de leurs membres. Au moment même où l'on démolissait sa citadelle, où son image souillée et défigurée était traînée dans les boues d'Anvers, on entendait de nouveau retentir dans les rues le chant des Gueux et les psaumes calvinistes, et la religion catholique, dont il avait cru assurer le triomphe, allait y recevoir une atteinte d'autant plus rude qu'elle était motivée par ses propres violences. Les Gueux, dont il

avait tant augmenté le nombre, avaient puisé dans leur déscpoir une force qui les avaient grandis à la taille des héros. Trois provinces, la Hollande, la Zélande et Utrecht étaient déjà perdues sans retour pour l'Espagne, et ces provinces avaient reconnu pour Stadhouder ce proscrit que sa haine impuissante n'avait pu atteindre, ce saumon plus rusé que lui, qu'il n'avait pu prendre dans ses filets ('). Enfin, dernière et poignante mortification ! le grand rebelle fut invité par les États-Généraux à se rendre à Bruxelles pour les aider de sa présence et des conseils de sa sagesse!

Le prince d'Orange, cédant à la sollicitation des États, arriva à Anvers le 47 septembre. Le sire de Liedekerke, gouverneur de la ville, avec une troupe de cavaliers vêtus de vert; les capitaines des sections et des milices bourgeoises, et toute la nation des Osterlings, à cheval et richement vêtus, s'étaient portés à sa rencontre sur la route de Bréda. 11 fit son entrée par la porte Rouge, au milieu d'un concours immense de peuple qui le saluait comme un libérateur. Le prince était accompagné de sa femme Isabelle de Bourbon, de son frère le comte Jean de Nassau, et de son fidèle conseiller Marnix de S'*^-Aldegonde. Dès qu'il eut franchi la porte il fut complimenté au nom des États par les abbés de Villers et de Marolles, le baron {\q Fraisin et le seigneur de Câpres. Il alla descendre à l'abbaye de S'-Michel, dans les anciens appartements réservés aux Souverains.

De tristes changements s'étaient produits à Anvers de|)uis onze années qu'il l'avait quitté pour prendre la route de l'exil. Beaucoup de maisons, jadis la demeure de riches négociants, étaient vides; un grand nombre portaient les marques d'une affreuse dévastation ; d'autres gisaient en un monceau de cendres ; l'Hôtel de Ville n'était plus qu'une ruine; le commerce était frappé de paralysie. Était-ce une

(1) On sait qu'il disait, pour justifier rarrestalion du coniie d'Egmont : « l'n seul saumon vaut mieux que mille grenouilles » .

CIIAPITKK VINC.T-TUOISIKME. 11)7

compensation qno do reironvor la maison d'Aix, où il avait logé jadis, occupée par les Jésuites?

La sympathie des disciples de Loyola pour les Espagnols leur avait iUîjii attiré les défiances de la population. Ces sentiments hostiles ne s'étaient pas améliorés depuis qu'on avait vu leur maison épargnée au milieu du sac général de la ville. On allait maintenant jusqu'à les accuser de complicité avec les brigands. Depuis la reddition de la citadelle, des attroupements se formaient chaque jour devant leur demeure, on agitait la question de les chasser de la ville. La présence du prince d'Orange empêcha qu'on ne réalisât immédiatement ce projet ; en attendant, on brisait leurs vitres à coups de pierres.

Avant de partir pour Bruxelles le Prince séjourna cinq jours à Anvers. Il reçut à sa table toutes les autorités, les doyens des Serments, les principaux de la noblesse et de la bourgeoisie. 11 alla visiter les ruines de la citadelle , inspecta les fortifications et recueillit partout sur son passage les témoignages non équivoques d'un respect et d'un amour dont le souverain le plus populaire eût pu être jaloux. Quand il s'embarqua pour se rendre à Bruxelles par le canal de Willebroeck, qui venait d'être ouvert, vingt hommes armés de chacun des six Serments et un cortège immense de bourgeois l'accompagnèrent jusqu'à Vilvorde, marchant en ordre sur les deux rives. Son entrée à Bruxelles fut splendide et d'une cordialité touchante. Pourquoi fallut-il que la jalousie de quelques nobles, otfusqués de son incontestable supériorité, vînt empêcher la nation entière de se grouper autour du seul homme qui fût capable alors de la sauver!

Les États Généraux déférèrent au prince d'Orange le titre de Ruivaert du Brabant; mais en même temps que croissait son autorité, toute basée sur une influence morale, la haute noblesse, ne voulant voir en lui qu'un ambitieux qui cherchait à s'élever au-dessus de ses pairs, organisait une ligue qui pût lui servir de contre-poids. La maison de Croy, devenue imissante en Belgique par la faveur des ducs de Bour-

41)8 IIISTOIIU-: l)K LA VILLK D'ANVKHS.

gogne, élait l'ànie de celte cabale. Son chef, le duc d'Aerscliot, se relira à Gand avec ses amis pour y délibérer sur les moyens de metlre des bornes à la puissance du prince d'Orange. Ils y résolurent d'offrir 1».' gouvernement des Pays-Bas à l'archiduc Matbias, frère de l'empereur Rodolphe. C'était un jeune homme de vingt ans, doux et nul, que ces ambitieux espéraient pouvoir tenir sous leur dépendance. Ils se trompèrent : l'archiduc Mathias, auquel les États reconnurent le titre de Gouverneur, subit dès le premier jour l'ascendant supérieur du génie du prince d'Orange, qui fut nommé son lieutenant-général.

Le nouveau Gouverneur arriva à Anvers le 21 novembre do77 et y séjourna jusqu'au milieu du mois de janvier 1578, où il se rendit à Bruxelles pour y être reconnu par les États Généraux. Il prit l'engagement solennel de respecter la Pacification de Gand. Le prince d'Orange en fit autant. Don Juan fut déclaré traître à son serment et ennemi de la patrie. Malheureusement il était toujours en possession des forteresses de Namur et de Luxembourg; il avait réuni ce qui restait en Belgique de troupes' espagnoles et allemandes. Avec ces forces il attaqua près de Gembloux l'armée des États et lui fit essuyer une défaite complète (31 janvier 1578).

Ce fut un succès stérile iiour le frère de Philippe 11. Pendant qu'il tâchait de profiter de sa victoire, ses adversaires négociaient avec le roi de France Henri III et offraient à son frère François, duc d'Anjou et d'Alençon, le titre de Protecteur de la liberté belgique. Ce prince, que nous retrouverons bientôt à Anvers, accourut avec une armée française et s'empara de Binche et de Maubeuge. Bientôt la lutte recommença dans l'intérieur du pays. Les États mirent sur pied de nouvelles troupes et don Juan, vaincu à son tour dans le combat de Rymenant, près d'Aerschot, fut réduit à l'impuissance. Un grand corps de troupes protestantes était arrivé d'Allemagne sous le commandement de l'électeur palatin Jean Casimir. En Flandre, la démagogie protestante triomphait avec Hembyse et Ryhove, tandis que les Catholiques de l'Artois et du Hainaut s'étaient ligués sous le nom de

CIIAl'iriiK VlNr.T-THOlSlKMK.

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MaUonU'iils. Ainsi la r>olgi(|no l'UliÎM'o l'iail livrée à la discoïde et à i'aiiareliie.

Don Juan, (\[w le décourai;emenl avait saisi, tomba malade el moiiriu à N'anuir, le I''" octobre laTS. Le commandement de Tarmée (espagnole éeliut à Alexandre Farnèse, i)rince de Parme, lils d'Otlavio Fai'iièse et de celte duchesse Marguerite sous le gouvernement de laquelle avaient éclaté les premiers troubles. Ce jeune prince , un des meilleurs guerriers de son temps, lut bientôt à la tète d'une armée de trente-deux mille hommes, avec lesquels il entreprit la soumission de la Belgique. C'efit été peu contre les Belges unis : c'était beaucoiii) contre un pays divisé et déchiré par les factions.

ItcHiouis loij cil Dieu, ù (ianlc helliijiieiiM', l'iinse est de tes huiiuiu sa spcloncque hijdeimr.. ht tidfficquc finiiilra ci dcsonitnis son coiirx, Vnithnm aiiionl dca leur couslumici iccums, Hiiiné est le nid du Duc inmliablc ; C'est lienrcu.r iom donc soit a janiaix mcinorahlc .

I.F> II.M;|1.\M> |t'\.NVKi;S I.KMOI.ISSANT I,\ niMiKLLK CJ AfM 1 1577j, Ii';)|ii<'s Miif tir.iMirc 'lu |.'in|.-.

CHAPITHE XXIV

NOUVEAUX l'UOGIlES DE I.A llÉEOUlME. — E\l>ULSIOi\ DES JÉSUITES. — ATTENTAT DE JAUUEGUi, — CAMISADE DU DUC D'ALENÇON.

Après la défaite de Gembloux, l'archiduc Matlilas, le prince d'Orange cl les États Généraux s'étaient transportés à Anvers, parce qu'ils se croyaient plus en sûreté derrière nos remparts qu'à Bruxelles. Anvers était donc devenu le centre et le siège de ce qu'au milieu des complications que nous venons d'esquisser, on pouvait nommer le gouvernement national. Mais l'animosilé des partis n'en faisait pas un séjour bien tranquille.

Depuis que la citadelle ne menaçait plus la ville, que les soldats espagnols et allemands s'étaient éloignés; surtout depuis que le prince d'Orange, ce champion inébranlable de la liberté de conscience, avait reparu, les Protestants relevaient la tète. Tout le sang versé par le Conseil des troubles pour extirper l'hérésie, l'avait donc été inutilement. Ceux qui avaient fui revenaient ; ceux qui s'étaient cachés se montraient au grand jour ; ceux que la terreur avait rendus muets

CIlAinTIlE VlNr.T-Ul ATIUK.ME. M)!

se ven^eaioiil île leur long silence; ceux auxquels la crainte des bûcliers avait arraché criiypocriles rétractations, jetaient le masque et confessaient hautement la foi nouvelle. En un mot, les Protestants se retrouvaient plus nombreux que jamais ; seulement, leur haine contre les Catholiques s'était accrue de toutes les souffrances de la persécution , et, confondant dans une horreur égale les échafauds politiques du duc d'AIbe et les pieuses tueries de Charles IX , le roi d'Espagne et le Pape, ils voyaient dans tous les Catholiques des partisans de Philippe II et des complices de la S*-Barthélemy : c'est-à-dire des traîtres à la cause nationale, qui conspiraient pour ramener dans le pays et la tyrannie espagnole et les bûchers de l'inquisition.

Ces dispositions d'esprit des Protestants rendirent fort diiTiciles un accommodement avec les Catholiques. Il fallait cependant ou que l'un des cultes opprimât l'autre, ou qu'ils s'entendissent pour vivre ensemble en bonne intelligence. Mais l'intolérance était égale des deux côtés. Le prince d'Orange seul, devançant les idées de son siècle, eût voulu qu'on accordât à toutes les croyances la même liberté et la même protection. Personne autour de lui ne le comprenait, pas même Marnix, si dévoué cependant à la politique du prince d'Orange: mais la haine violente qu'il portait au Catholicisme troublait parfois la sérénité de ce grand esprit.

D'Orange cependant ne se rebutait pas. Au mois de décembre 1577 il fit renouveler le magistrat, qui avait déjà été changé deux fois cette année. Il le fit composer en partie de Réformés, en partie de Catholiques connus pour leurs idées libérales. Les bourgmestres pour l'année 4578 furent Jean Van Stralen et Guillaume Devos. Le nombre des échevins fut ramené de dix-huit à seize. Comme, dans ces derniers temps, le magistrat s'était montré plus soucieux de plaire au Roi que de défendre les intérêts de la commune, il avait quelque peu perdu la confiance du peuple. Le Large Conseil, pour mieux tenir l'échevinage sous sa dépendance, à l'exemple de ce qui se faisait à Bruxelles et à Gand, lui adjoignit douze Maîtres de Police (Policiemeeslers), qui

502 mSTOlKE DE LA VILLE D'ANVERS.

avaient leur entrée au Collège. C'étaient des hommes pris dans la classe populaire et dévoués au prince d'Orange « preuve évidente, dit le Jésuite Papebrochius, qu'il n'y avait aucune liberté dans les votes et qu'il restait peu d'espoir aux Catholiques de lever la tête contre les Réformés ». On institua aussi des Maîtres de Fortifications (Fortificatiemeesters) au nombre de six. Les autres nominations et changements dans l'administration communale furent faits par le Large Conseil et froissèrent vivement les Catholiques, parce que la plupart des nouveaux fonctionnaires étaient, dit l'historien catholique Van Meerbeke , « des Calvinistes, ou des Catholiques de petit esprit, qui ne démêlaient pas les ruses du prince d'Orange, ou n'osaient rien dire à rencontre. »

Ce qui augmenta encore le mécontentement et l'inquiétude des Catholiques, ce fut de voir dans l'organisation militaire de la bourgeoisie, tous les commandements donnés à des chefs calvinistes. Si grandes étaient les appréhensions du clergé, que, dans le courant du mois de février 1578, on enleva des églises tous les ornements, tous les vases d'or et d'argent, que l'on transporta dans les maisons des curés, comme si l'on s'attendait au retour des iconoclastes.

Ainsi, les deux partis se retrouvaient en présence comme au mois de mars 1567 ; seulement les chances étaient cette fois du côté des Réformés. Ceux-ci avaient à se venger de dix années d'atroces persécutions : les craintes des Catholiques n'étaient donc pas sans fondement.

Les plus menacés étaient les Jésuites. Leurs sympathies avouées pour l'Espagne les désignaient à la fois à la haine des Réformés et à celle des Patriotes. Le peuple les soupçonnait de machinations ténébreuses que leur esprit intrigant rendait suliisamment probables, mais auxquelles les preuves matérielles faisaient défaut. Un jour, un attroupement s'était formé devant leur collège : on y avait, vu introduire, disait-on, des tonneaux de poudre. Vérification faite, on reconnut que c'étaient des tonnes de bière. Cela n'empêcha pas le même bruit de se reproduire. On était persuadé qu'ils cachaient dans leur maison de la poudre et des armes et qu'ils étaient l'àme d'une conspiialion donl

r.llAlMTKK VlNr.T-UrATlUKMK. 503

le but était de replacvr Anvers sous la domination espagnole. Que telle lût la conspiration générale de l'ordre des Jésuites, il n'y a pas à en douter; mais que ceux d'Anvers fussent entrés dans un complot particulier, rien ne le prouve. A Anvers, cependant, tout le monde en était persuadé.

Le prince d'Orange s'était attendu à une attaque de don Juan contre la ville de Lierre. Il y avait envoyé un corps de huit cents Anversois pour la défendre. Au bout de quelques semaines, voyant que leur présence y était inutile, ils étaient revenus à Anvers. Avaient-ils, pendant leur absence, recueilli quelques indices sur la conspiration attribuée aux Jésuites ? On ne sait; mais leur retour fut le signal d'une formidable émeute dirigée contre les Révérends Pères. C'était le 9 février 1578. Leur maison fut assaillie. Vers dix heures du soir, quatre capitaines vinrent frapper à leur porte ; les Pères ouvrirent. Aussitôt les officiers, suivis d'une vingtaine d'hommes armés, se précipitèrent à l'intérieur et sommèrent le Recteur, avec d'épouvantables menaces, de leur montrer lendroit où, selon la rumeur publique, ils tenaient cachés des trésors et des munitions. Mais la perquisition la plus minutieuse ne fit rien découvrir, et les officiers se retirèrent.

Le :28 du même mois, une nouvelle perquisition eut lieu de la part d'une commission nommée par les États : elle fut également infructueuse. Les commissaires, avant de se retirer, dressèrent l'inventaire de tous les vases d'or et d'argent qui se trouvaient dans le collège et dans l'église.

Les États Généraux avaient exigé de la part des ecclésiastiques un serment de fidélité, que beaucoup refusèrent de prêter dans les termes oii il était conçu. La formule en fut ensuite modifiée et convertie en un simple acte d'adhésion à la Pacification de Gand, par lequel ils promettaient en outre d'être fidèles à l'archiduc Mathias et aux États et de traiter en ennemi don Juan d'Autriche. Les chanoines de Notre-Dame, le clergé des paroisses et la plupart des religieux apposèrent leur signature à cet acte; les Récollets et les Jésuites s'v refusèrent.

r.04 IIISTOIUE DE LA VIIJ.E D'ANVEI'.S.

Parmi les Récollets, quelques-uns finirent par céder ; mais tous les efforts pour obliger les Jésuites à signer furent vains. Ils déclarèreni qu'ils quitteraient plutôt la ville. Le 12 mai, leur collège fut fermé et une forte garde placée à la porte, de manière que plus personne n'y pût entrer ni en sortir. Quand les jeunes gens qui fréquentaient leur école se présentèrent, on les renvoya, en leur disant poliment : « Re- » tournez chez vous, vous êtes assez instruits comme cela. Laissez les » Pères en repos. »

Le lendemain, jour de la Pentecôte, tous les Jésuites furent mis en état d'arrestation et conduits à la partie du port qu'on nommait het Bierhooft, d'où on les embarqua pour Matines.

Quelques jours plus tard on agit de même avec le gardien des Récollets et une quinzaine de religieux qui avaient refusé le serment.

Ces mesures mirent fin aux émeutes soulevées contre les Jésuites, mais causèrent parmi la population catholique une irritation et une crainte bien motivées. Elles n'étaient, du reste, que la suite d'une série d'actes d'intolérance, qui avaient marqué, dès le début, la réaction protestante. Ainsi, dans les couvents il avait été défendu de sonner pour les oflices de nuit. De temps en temps on venait à l'improviste y faire des perquisitions. Toutes les portes des couvents, à l'exception d'une seule, devaient être murées. Il était interdit aux moines mendiants d'aller recueillir des aumônes, et aux religieux de tous les ordres, tant séculiers que réguliers, de se montrer dans les rues en costume ecclésiastique ; on les avait même obligés de se couper la barbe. Ils ne pouvaient aller prêcher hors des murs, et à l'intérieur de la ville il leur était interdit de rien dire contre les autorités temporelles.

Les Réformés, cependant, quoiqu'ils eussent le dessus, quoiqu'ils fussent l'objet, de la part des autorités, non d'une grande tolérance, mais d'une grande partialité, étaient loin d'être satisfaits. Ils voulaient voir leurs droits nettement définis et garantis par l'Archiduc et les États. Surtout ils voulaient entrer en partage avec les Catholiques des

CllAlMTKK MNC.T-Ul .VrUlKMK. 505

ôdificos ooiiîiarrés au culte. En eonsôqucucc ils proposèrent aux Klals (le réjiior les droits respectifs des Catholiques et des l^rotestants, demandant que les questions sur lesciuelles ils étaient en désaccord fussent soumises h un concile tçénéral, ou, tout au moins, national. Les Klats laissèrent i)ondaiU quelque temps celte requête sans réponse, U'ès-em barrasses probablement sur celle qu'ils y feraient. Enfin parut un projet général de Paix de religum, qui ne satisfit personne. Deux provinces, Utreclit et le Haiuaut, le rejetèrent formellement.

Alors le prince d'Orange, dont le vœu le plus ardent était d'arriver il la liberté religieuse, présenta, pour Anvers, un accord provisoire, (jue les partis acceptèrent, provisoirement aussi. Cette Paix est du 29 aoiit; elle reconnaissait aux Protestants le droit de pratiquer librement leur cidte. Cinq emplacements leur étaient désignés pour y tenir leurs prêches et leurs agapes; c'étaient la maison d'Aix, \e LegfiKif., la maison appelée .Sw//i<?/7mîs, l'infirmerie et la chapelle de la citadelle. Ils pouvaient enterrer leurs morts, mais silencieusement et sans pompe, dans les cimetières des églises paroissiales. Il était défendu aux adhérents d'une religion d'insidter ceux de l'autie; d'interrompre d'une façon quelconque les cérémonies de leur culte; de se railler réciproquement par des dessins, des pamphlets ou des chansons. Tout individu, de n'importe quelle religion, avait la faculté d'entrer librement dans les églises de l'autre culte, à la condition de s'y soumettre modestement et respectueusement à !a police de l'église. Ceux de la nouvelle religion devaient prêter serment d'obéissance aux autorités, respecter les fêtes et même observer les jours de jeûne, établis par la religion catholique. Tous enfin devaient s'engager à prêter main-forle au prince d'Orange et aux magistrats pour apaiser les émeutes et maintenir l'ordre dans la ville.

Catholiques et Protestants murmurèrent contre cet accord. Chacun des deux partis ne s'arrêta qu'aux articles de la Paix qui lui étaient particulièrement favorables, mais ni les uns ni les autres n'observèrent la défense faite de s"insulter réciproquement; la chaire catholi-

qut3 comme la chaire protestante ne cessa de retentir des plus violentes invectives contre les sectateurs de la religion opposée.

Les cinq emplacements concédés aux Réformés pour y exercer librement leur culte, furent occupés par les Calvinistes. Les Luthériens se plaignirent et demandèrent qu'on leur accordât également des locaux. Leur requête fut accueillie et le 6 septembre on leur assigna une maison près de l'abbaye de S*-Michel, la chapelle de la rue de l'Empereur, et les étages de la maison de Hesse.

Bientôt les Calvinistes représentèrent que les lieux où ils s'assemblaient n'étaient pas couverts ; qu'aussi bien que les Catholiques ils avaient droit d'être à l'abri de la pluie et du mauvais temps, et que ce n'était pas leur faute si les temples qu'ils s'étaient bàlis quelques années auparavant avaient été renversés. En conséquence ils demandèrent qu'on leur abandonnât la jouissance de trois églises, savoir : celles des Récollets, des Dominicains et de S^-André. Cette demande lut trouvée juste et le magistrat y fit droit par un décret du :24 octobre, avec celte réserve que le chœur des deux églises conventuelles serait séparé de la grande nef par un mur et demeurerait à l'usage des religieux. Les Calvinistes n'attendirent pas que ce mur fût construit et dès le lendemain leurs docteurs prêchèrent dans les deux églises. La prise de possession de S'-André fut retardée jusqu'au 4 novembre, par suite d'une émeute qui s'éleva dans ce quartier populeux. Lu décret, contresigné par l'archiduc Mathias, leur accorda alors l'usage de la grande nef.

Les Luthériens, à leur tour, demandèrent qu'on leur cédât les églises de S'-Jacques, des Carmes et de S'«-Walburge. Ils obtinrent seulement les deux dernières.

C'en était trop, toutefois, pour les Catholiques, dont le mécontentement n'a pas besoin d'être expliqué. Plus d'une fois ils furent sur le point de se porter à des actes de violence; mais la prudence les contint. Une première voie de fait eût entraîné les plus terribles conséquences. La présence du prince d'Orange et sa prudence consommée parvinrent heureusement à les prévenir.

i:ilAlMTI\K VINGT-OIATHIEME. 507

Il lui (iiu'stioii, vere. ce temps, du dcpai'l du Prince. Déjà il avait, à plusieurs reprises, nnuiifesté rinteulion de se retirer dans la ville de Bréda, qui lui appartenait. Les magistrats tirent les démarches les plus instantes pour le retenir. Le Prince consentit à demeurer à Anvers, et la ville lui (it don d'une vaste maison, construite à l'intérieur de la citadelle et qui avait servi d'habitation au gouvei^neur d(! la forteresse.

Du moins, au milieu de ces agitations, Anvers demeurait fidèle à la cause nationale, qui s'affaiblissait dans les provinces du sud, par des raisons qu'il n'entre point dans notre plan de développer. Le Taciturne, craignant que les mêmes causes de désorganisation n'atteignissent les provinces du nord qui s'étaient soustraites par de si héroïques sacriflces à la domination du roi d'Espagne, se hâta de faire conclure la célèbre Union irUlrecht (23 janvier 1579), à laquelle il fit adhérer le Sénat d'Anvers (3 mai).

Pendant ce temps le prince de Parme avait commencé cette campagne qui ne devait finir qu'après la soumission de la Belgique. Le 22 février 1579, il vint camper près du village de Ranst, aune lieue et demie d'Anvers. Le 28, une troupe d'Espagnols prit ses quartiers à Deurne. Mathias et le prince d'Orange se trouvaient dans nos murs. Le Prince, qui depuis longtemps regardait une attaque comme inévitable, n'en fut point surpris. 11 envoya immédiatement la garde urbaine et quelques troupes des États occuper le faubourg de Borgerhout. Le 1*^ mars elles délogèrent les Espagnols du village de Deurne, dont elles brûlèrent l'église, afin d'empêcher l'ennemi de s'y retrancher. Le lendemain Farnèse lui-même vint les attaquer avec des forces qu'on évalue à douze mille hommes. Les soldats de la ville et des États firent bonne contenance et se replièrent, en combattant, sur Anvers. Aussitôt que les Espagnols arrivèrent en vue des remparts, ils lurent r«'('us par rarlillciic, (jui non seulement les arrêta, mais les força à la retraite. Le nombre des morts dans cette journée fut (évalué à trois ct'nts du côt(' des Espai^nols, à cent du côté des Étals. Ce n'était là, du

.')<>« IIISTOJHE I)K LA VILLE D'ANVEKS.

rcslc, qu'une démonstration. Le lendemain le prince de Parme leva son camp et reprit la route du Limbourg. Il comprit que, pour se rendre maître d'une ville comme Anvers, il avait besoin de toutes ses forces et devait être entièrement libre dans ses opérations. Pour celn il résolut d'achever d'abord le siège de Maestricht.

Cette démonstration du prince de Parme avait eu pour résultat de rendre du courage aux Catholiques. Les jours des Rogations, 25, 26 et 27 mai, ils se hasardèrent à faire leurs processions accoutumées. On ne les inquiéta point. Cela les encouragea à faire sortir la grande procession de Notre-Dame, le jour de l'Ascension. 28 mai. En vain les magistrats, prévoyant des troubles, les avaient engagés à n'en rien l'aire ; la procession sortit de l'église vers midi, suivie de l'archiduc Mathias et de plusieurs personnages de distinction. Tout alla bien jusqu'à ce que, arrivée au Moleiujat, où se trouvait une garde, celle-ci lui barra le passage, on ne sait en vertu de quel ordre. Les marchands italiens qui accompagnaient le S'-Sacrement, tirèrent l'épée et firent mine de vouloir passer de force; les soldats de la garde firent feu de leurs mousquets; deux personnes furent tuées; plusieurs autres blessées. La procession en déroute regagna en hâte la Cathédrale, dont les portes furent fermées derrière elle.

Dans le tumulte qui suivit, les cris les plus menaçants s'élevèrent. Des milliers de Calvinistes entourèrent l'église en criant : à bas les Papistes ! Papen iiit! Le prince d'Orange accourut avec sa garde et parvint heureusement à faire sortir l'Archiduc et à le mettre en sûreté à la maison d'Aix. 3Iais ses efforts furent vains pour faire rendre la liberté aux ecclésiastiques prisonniers dans l'église. La multitude furieuse enfonça les portes et, craignant que le Prince n'employât la force pour lui faire lâcher sa proie, entoura les chanoines, les prêtres et les moines, au nombre d'environ deux cents, les fit sortir et les força de marcher vers le port. On les fit entrer dans des bateaux amarrés au Bierhooft et on alla les débarquer à deux milles de la ville, sur la côte (le Flandre, où ils furent gardés à vue jusqu'au 12 juin suivant.

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