‹ Histoire de la ville d'AnversChapitre 92 sur 108 · IllSTOmE 1)K LA VIKLK DANVKI'.S · texte numérisé non relu

IllSTOmE 1)K LA VIKLK DANVKI'.S

sirent à faire vendre; mais le nombre doit en avoir été considérable, puisque ces ventes se firent publiquement, durant tout le mois d'aoùl, au marché de Vendredi. Pour faciliter les achats, le Large Conseil avait décidé que les payements pouvaient se faire, partie en argCFil comptant, partie en rentes à charge de la ville. On proposa d'employer les deniers qui en proviendraient à l'équipement d'un corps de cent cinquante cavaliers. Cette destinalion patriotique n'excusait ni Tillégalité ni l'injustice de cette spoliation.

Pour la couvrir d'un semblant de légalité, les États Généraux décrétèrent, au mois de mai 1581, la vente des biens d'église dans tout le Brabant, avec la stipulation qu'une partie du revenu de ces biens servirait à fournir des pensions alimentaires aux ecclésiastiques demeurés fidèles aux États.

Les magnifiques églises d'Anvers excitaient surtout la convoitise des Réformés. Nous avons dit qu'ils avaient obtenu déjà la nef de S'-André : au mois de mars 1580 ils obtinrent l'église entière, ainsi que la cure pour y loger leurs ministres. Après cela ce fut le tour de S'-Jacques. Par décret du 12 novembre 1580, on concéda aux Calvinistes la grande nef et les bas-côtés, à la condition qu'un mur séparerait ces parties du transept et du chœur, réservés au culte catholique. Enlin Notre-Dame elle-même tomba en leur pouvoir. D'abord, au mois de mai 1581, sous prétexte de prévenir de nouvelles attaques de la populace calviniste contre les images, le bourgmestre calviniste Jean de Jonghe, ou Junius, fit enlever toutes celles qui garnissaient les autels des Serments et des Corporations d'ouvriers. Quelques jours après (28 mai), on apprit à Anvers que les Malcontents s'étaient emparés de Bréda. Cette nouvelle causa une émotion profonde. Toute la milice bourgeoise se mit sous les armes ; on ferma les portes de la ville ; les églises, les couvents, les maisons des principaux Catholiques furent soigneusement visités ; on cherchait à s'assurer si les champions armés du catholicisme n'avaient pas des intelligences dans notre ville. On ne trouva rien, mais les églises demeurèrent fermées du 19 juin au 22

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jnillel. Peiulanl oo lomps les Calvinistes avaieiil repris leur sliipidc j;iierrc aux iniai;es. Tous les autels qu'on avait laissés debout à Notrehanie lurent renversés. I^e ^G, on renversa les aulels et Ton brisa les imag:es à l'église S'-Jacques et à l'abbaye de S'^-Micliel ; le 27, les mêmes scènes se réi)élèrent dans tous les couvents, dans toutes les cbapelles, même à l'hôpital S'*-Élisabeth ; le 28, ce fut à l'abbaye du S^-Sauvcur. Cette fois, ces actes de brigandai»e n'étaient plus, comme en 15(>6, l'œuvre d'une tourbe obscure, sortie l'on ne sait d'où; c'était du vandalisme otliciel, du sacrilège organisé, de la spoliation légale; on procédait régulièrement et avec ordre, au nom des magistrats, dans une ville où siégeaient les États-Généraux, sous les yeux du prince d'Orange et d'un archiduc catholique.

Enfin l'intolérance protestante acheva de jeter le masque : par un décret du l*^' juillet 1581, le magistrat interdit l'exercice de la religion catholique dans la ville et la franchise d'Anvers. En conséquence, la célébration de la messe et l'administration des sacrements furent suspendus dès le lendemain dans toutes les églises. On toléra seulement de baptiser, de marier et de visiter les malades; encore les baptêmes et les mariages ne pouvaient se faire qu'en deux endroits: la chapelle de Grâce et la chapelle Notre-Dame, au Marché aux Souliers, et cela seulement par six ecclésiastiques particulièrement désignés.

Le 25 août, la cathédrale, qui était restée fermée depuis le décret cité plus haut, se rouvrit pour les Calvinistes, qui en prirent possession. Trois jours plus tard eurent lieu de nouvelles scènes d'iconoclastie. Sur la fausse nouvelle de la levée du siège de Cambrai, les Calvinistes firent des feux de joie sur les places et dans les rues. Ils allèrent chercher ce qui restait dans les églises de statues de saints et d'apôtres, les affublèrent d'un san-henito, comme les victimes de l'inquisition d'Espagne, et les jetèrent ainsi dans les fiammes. Ces sauvages réjouissances cessèrent le lendemain, quand on apprit que la nouvelle qui y avait donné lieu était fausse.

Tout cela était odieux et absurde. Tout cela était contraire à la foi

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jurée comme au bon sens. Mais les Calvinistes usaienl du dioii antique de représailles: « Quand vous étiez les maîtres, disaient-ils aux Catholiques, vous nous avez proscrits, vous nous avez pris nos temples, vous les avez démolis et des poutres de leurs toits vous avez fait des gibets pour nous pendre. Aujourd'hui, c'est nous qui sommes les plus forts, et si nous ne livrons au feu que vos idoles, au lieu de vous brûler vous-mêmes, c'est que nous voulons nous montrer magnanimes. » Triste effet de l'intolérance et de la violence brutale qui préparent et justifient d'avance toutes les réactions!

Il serait dilTicile néanmoins de disculi)er le prince d'Orange du reprocbe d'avoir violé ou laissé violer la Paix de religion. Ou son influence sur les États et le Conseil devaient avoir déjà bien baissé, ou il a poussé le laisser faire plus loin que le soin de sa réputation ne l'eût [)ermis. Quant à l'archiduc Mathias, il échappe, par sa nullité complète, à toute responsabilité. Les Catholiques, d'ailleurs, ne s'y trompèrent pas, et ce fut sur le prince d'Orange seul qu'ils firent retomber tout le poids de leur haine et toute la colère que leur inspirèrent les derniers événements accomplis à Anvers. Dès lors, il lut mis au ban de l'humanité, il personnifia la révolte, le sacrilège, tous les crimes, toutes les iniquités. Le frapper ne fut plus un mal, mais un acte glorieux, une œuvre sainte. A son assassin le Uoi assurait la fortune et la noblesse, et le pape, le Paradis.

Un édit de Philippe II, publié au mois de juin 1580 par les soins du prince de Parme, promettait à celui qui tuerait le prince d'Orange quatre-vingt mille écus d'or et des lettres de noblesse. Dans les confessionnaux, on donnait d'avance l'absolution au meurtrier : nous en verrons bientôt la preuve.

11 ne suffisait pas que l'archiduc Mathias fût devenu aux mains du prince d'Orange un instrument docile et résigné; ce qu'il fallait à la révolution, c'était un prince qui pût lui apporter l'appui d'une bonne armée et d'une grande puissance voisine. C'est pourquoi les États avaient jeté les yeux sur François d'Alençon, frère du roi de France.

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Une dépulation, à la lèle de laquelle se trouvait Mariiix de S"*-Aldej'onde, était partie d'Anvers au mois de septembre 1580; elle s'était rendue à IMessis-lez-Tours, auprès du Due, et celui-ci avait accepté rotfre de la souveraineté des Pays-Bas. Cependant les négociations relatives aux conditions durèrent jusqu'au mois de mars de l'année suivante. Les députés revinrent alors annonçant la prochaine arrivée d'Alencon aux Pays-Bas, à la tête d'une armée.

L'archiduc 3Iathias, se sentant devenu inutile, assembla les États à la maison de Hesse et leur remit sa démission de Gouverneur. 11 partit le 29 octobre pour l'Allemagne, assez embarrassé probablement sur ce (ju'il aurait à répondre à ceux qui lui demanderaient ce qu'il était allé faire aux Pays-Bas.

Au mois de décembre 158i, la princesse d'Orange donna le jour à une lllle, à laquelle les magistrats d'Anvers servirent de parrains et qui reçut d'eux le nom ô'EmUia Antwerjyiana. Il y avait deux cent quarante-trois ans qu'un fils d'Edouard III d'Angleterre, né dans nos mui^s, avait été nommé Lionel d'Anvers. Dans sa séance du 22 novembre suivant, le Large Conseil vota à la jeune princesse qui portait le nom de la ville, une rente annuelle de deux mille florins du Rhin. La popularité de Guillaume de Nassau était alors à son apogée.

Le duc d'Alençon arriva à Anvers le lo février 1582. On lui fit une réception splendide. Arcs de triomphe, décorations emblématiques, cortèges interminables, détonations d'arquebuses et de bombaixles, illuminations et tonnes de goudron enflammées, mats pavoises et sapins bordant les rues; les Gildes avec leurs concours, leurs bouffons et leurs banquets; les Chambres de Rhétorique avec leurs allégories aussi ingénieuses qu'ennuyeuses : tout l'attirail de fêtes usité à la Joyeuse Entrée des princes souverains, fut exhibé à cette occasion. Le géant Antigon lui souhaita la bien-venue et le peuple était en liesse. l*ourquoi? Parce que ce prince nouveau lui apportait une espérance nouvelle. Mais jamais prince ne fil plus promptement ni plus complètement mentii les promesses de son avènement.

r)i(J HISTOIKE DE LA VILLE D'AXVEIlS.

L'escadre pavoisée qui portait le duc d'Alençon passa devant la ville et alla s'cmbosser à la hauteur du Kiel. A son débarquement le Duc fut reçu par le magistrat de la ville, les États de Brabant, les princes d'Orange et d'Espinoy, le baron de Mérode et un assez grand nombre de nobles. On le conduisit vers une estrade placée vis-à-vis du point de jonction des remparts et de la citadelle. Là, assis sur un trône doré, surmonté d'un dais de drap d'or, le prince écouta la lecture du formulaire du serment que les anciens ducs de Brabant avaient coutume de prononcer à leur avènement. Cette lecture fut faite par le greflier des États, André Hessels, et le prince jura. Il jura de respecter les lois, les libertés, les coutumes et les franchises séculaires du Brabant et du marquisat du S'-Empire. Il jura encore, ès-mains du bourgmestre Philippe de Schoonhove, de respecter et d'observer les i)riviléges paiticuliers de la ville d'Anvers. Singulier i)restige de la parole de l'homme, quand elle est donnée au nom de Dieu et de l'honneur! On crut encore à celui-ci, et i)ourtant il y avait au moins deux cents ans que ce serment-là n'avait plus été prononcé que pour être violé.

Cette cérémonie terminée, le prince revêtit le manteau ducal, de velours écarlate doublé d'hermine, que le prince d'Orange agrafa en disant : « Monseigneur, il faut bien serrer ce bouton, afin que |)er- » sonne ne puisse arracher ce manteau à Votre Altesse. (•) » Le Duc ensuite monta un cheval blanc et fit son entrée solennelle par la porte de l'Empereur. H alla se loger à l'abbaye de S^-Michel.

Le jeudi suivant, 22 février, eut lieu une nouvelle cérémonie. Le Duc se rendit en grande pompe à l'Hôtel de Ville, devant lequel s'élevait

(1) 0'i<î'<{'ies historiens lapportcnt qu'au moiiient où le princo d'Orange voulut attacln i l'ai^rafe du manteau ducal, le Due lui dit : « Laissez-moi faire, I^rince, je rattacherai si hien » moi-même qu'il ne m'échappera pas. » C'est là, nous paraît-il, une iiisloire faite apiès coup. Nous préférons avec les auteurs du Gescliiedetiis van Anlweipeiu suivre la version presque officielle d'un témoin oculaire :-L(i Joijensc et inagnifujue entrée de Monseitjiieui François, fils de Fronce, el frère unique du Rnij, par la (jrdee de Dieu, due de llrahunt, d'Anjou, Alenvon, Berri, etc., en sa 1res renommée rillr d'Anvers. \')Sît . vhe/, Clnisliiphe Planlin, in-folio avec t>ravures.

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nue magiiiliquo oslrade, coiivorte de (lra[) d'écarlalc et d'or. Là, le iumveaii souverain lit le sci'ment parliculier coiiceniaiit les Iraneliises et les immunités de la ville d'Anvers. Les magistrats de la cité jurèrent aussi obéissance au Duc, pendant que le peuple qui garnissait la place levait la main. Dès que la cérémonie fut terminée, les hérauts crièrent en Irançais : Vive le duc de Drahant et de Lorraine! Vive le marquis du S^-Empire et d'Anvers! Et l'on jeta par poignées à la foule des n)édailles d'or, d'argent et de cuivre.

Avec un souverain catholique résidant à Anvers il n'était pas possible de maintenir l'interdiction du culte catholique. L'exercice de la religion romaine lut donc autorisé de nouveau, mais seulement à l'église de S^-iMichel, qui lut ouverte au Duc et à sa suite. Les magistrats décrétèrent que ceux des habitants catholiques qui feraient préalablement le serment de renonciation au roi d'Espagne et de lidélilé au Duc, pourraient assister aux offices. Quelques-uns prêtèrent ce serment ; le plus grand nombre préféra s'abstenir de fréquenter l'église.

Tout ceci ne se passa pas sans quelques désordres, la présence du prince français ayant de nouveau donné un peu de cœur aux Catholiques opprimés. Les Réformés s'opposaient de toutes leurs forces au rétablissement, même partiel, de l'ancien culte. D'Alençon l'exigeait; le prince d'Orange et Marnix le soutenaient et menaçaient les colonels de la garde bourgeoise de quitter la ville avec le Duc, si l'on ne rétablissait la Paix de religion. Cette menace lii de l'elTet, et le 2 mars suivant, le Large Conseil, où cependant les Réformés siégeaient en grande majorité, décréta le rétablissement de la Paix de religion. Toutefois les Catholiques ne recouvrèrent aucune des églises envahies par les Protestants.

Peu de jours après, un événement funeste vint jeter la consternation dans la ville. Une tentative d'assassinat fut commise sur la personne du prince d'Orange. Le dimanche, 18 mars, le Prince donnait un grand diner à l'occasion de l'anniversaire de la naissance du duc d'Alençon. Un jeune homme de Rilbao, nommé Jean de Jauregui, lui

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lira un coup de pistolet au moment où il se levait de table. La balle frappa le dessous de l'oreille gauche, cassa deux dents, traversa le palais et sortit par la joue droite. Le Prince, étourdi , chancela et tomba entre les bras des seigneurs de sa suite. L'arme avait éclaté entre les mains de l'assassin et lui avait troué la main sous le pouce. Ne prenant conseil que de leur indignation, les gentilshommes qui étaient les plus proches donnèrent au meurtrier deux ou trois coups d'épée dans le corps ; les hallebardiers s'approchant l'achevèrent à coups de hallebarde. Le jeune comte Maurice, fds du Prince, fouilla le cadavre et s'empara des papiers qu'il trouva dans ses poches. Le Prince, un peu revenu de son étourdissement, et voyant le bruit qu'on faisait autour de l'assassin, dit : « Ne le tuez pas, je lui pardonne ma mort », et tournant ses regards vers les seigneurs français, il ajouta : « Oh! que Son Altesse perd un bon serviteur!...» On le mena alors dans sa chambre, où il tomba en défaillance.

L'édit de Philippe II et les excitations du confessionnal portaient leurs fruits. Les quatre-vingt mille florins promis par le Koi à l'assassin du prince d'Orange avaient tenté la cupidité d'un marchand portugais ruiné, nommé Gaspard d'Anastro. La proposition du crime lui avait été faite directement de la part du Roi par Jean d'isunca, ci-devant « Commissaire de l'Esquipage des Armées de Pardeça », lequel écrivit à Gaspar d'Anastro : « Qu'il lit tuer son Excell. le Prince d'Oranges : de quoy il avait traicté avec Sa Majesté fort secrètement... et qu'il en avait fait faire à Sa Majesté une capitulation signée de sa main, en laquelle ladite Majesté promettoit, ayant nouvelle certaine de la mort de son Excellence, de lui donner quatre-vingt mille ducats en argent, ou la valeur d'iceux en rente, une commande de S^-Jacques... et qu'il lui ferait beaucoup d'autres avantages en lui donnant charge honorable. (1) » Trop lâche toutefois pour faire le coup lui-même, il com-

(I) Déposition d'Antoine Vcnoio devant les magisttiUs. Voyez BEAixoruT van Nooht VKLPE, Deschnjving ran den Brinjschen CAxrphandel, p. lii et 115.

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muniqiia son projet à son caissier Antoine Vencro. Celni-ci entra dans le complot, mais sans vouloir se charger de l'assassinat. Anastro s'adressa alors à Jean de Jauregui, son commis, lui proposant une large pari dans le prix du sang. Ce Jauregui était un jeune homme de vingt-trois à vingt-quatre ans, simple d'esprit, exalté jusqu'à la démence par un fanatisme étroit et aveugle, de la race des Jacques Clément et des Uavaillac. 11 répondit qu'il se chargeait de tuer le prince d'Orange, mais qu'il ne voulait pas le faire pour de l'argent.

11 s'était confessé à un Dominicain, nommé Antoine Timmerman qui l'avait encouragé dans son projet et lui avait donné l'absolution, pourvu que le meurtre ne fût pas commis par un sentiment de haine personnelle, mais uniquement pour la gloire de Dieu et le service du roi d'Espagne. Anastro, en attendant l'issue de l'événement, se rendit à Gravelines auprès du seigneur de La Moite, gouverneur de cette place.

Le jour fixé, Jauregui entendit la messe dans la maison d'Anastro ; messe qui fut dite à son intention par le même Dominicain. Il se rendit ensuite à la citadelle, à la maison du Prince, se mêla, sans être remarqué, à ses domestiques et attendit le moment où le Prince traversait une antichambre en sortant de la salle à manger. Parmi les objets trouvés sur lui après sa mort, il y avait un scapulaire bénit en l'honneur de Notre-Dame-de-Chartres, deux crapauds desséchés, un catéchisme de Jésuite, des lettres adressées à la Sainte-Vierge, à Jésus-Christ et à l'ange Gabriel, auxquels il adressait des vœux pour la réussite de son entreprise (').

{{) Copie de ce qui estoit escript es sixième et septième pages de tablettes de Jean de Jaiiiegiii : « A vous Jésus-Ciiuist llddempfeur et Sauveur du monde, je vous promets (s'il vous plaist me délivrer vif de cette entreprise que j'aie en mains) une lohe foit riche : et à vous nostrc Dame de Vegonban, une couronne : et à vous nostre Dame de Arangazu, une couronne : et à vous nostre Dame Guadalupe, une couronne : et à vous Seigneur Jksus Christ du Crucifix de Burgos, je voue une robe riciiement f(juini(; (!t voue d'aller à lîonie continuant uni' semaine. Hfalt.oi rt, ibid. p. 1.39.

La nouvelle de cet attentat, qui se répandit dans la ville avec une rapidité électrique, y causa une émotion facile à concevoir. La première idée fut celle d'un complot qui devait éclater et dont la mort du prince d'Orange devait être le signal. On l'attribua d'abord aux P'rançais. Le spectre de la S*-Barthélemy semblait tout-à-coup apparaître dans nos murs. On se souvint que les Français étaient catholiques, que d'Alençon était le frère de Charles IX et le (ils de Catherine de Médicis. Aussitôt les portes de la ville furent fermées, les chaînes tendues, des gardes placées à tous les postes. La populace en foule se porta à l'abbaye de S'-Michel, où logeait le duc d'Alençon. Ce prince eût été infailliblement massacré avec tous les Français de sa suite, si le jeune Maurice de Nassau ne fut arrivé précipitamment et n'eut réussi à détourner la fureur populaire en annonçant que les papiers trouvés sur l'assassin prouvaient qu'il était Espagnol et que c'était par conséquent aux Espagnols qu'il fallait faire remonter le crime.

Le lendemain, 19 mars, le corps de l'assassin, que jusque là personne n'avait reconnu, fut exposé à la Grand' Place; là il ne larda pas à être reconnu pour appartenir à la maison du marchand portugais Anastro. Aussitôt que son identité fut constatée, on sépara la tête du tronc, le corps fut écartelé, et les quartiers ainsi que la tête plantés sur des poteaux devant la citadelle.

L'instruction se fit promptement et sévèrement. Toutes les personnes avec qui Jauregui avait eu quelques rapports, furent arrêtées et interrogées. On les relâcha toutes à l'exception de Venero et du père Timmerman. Ces derniers, appliqués à la question, confessèrent dans les tortures la part qu'ils avaient prise au crime de Jauregui. Ils furent condamnés à la peine des parricides.

Cependant le prince d'Orange n'était pas mort de sa blessure et, quoiqu'elle fût jugée très-dangereuse, on ne désespérait pas de le sauver.

Au milieu de ses souffrances son cœur vraiment chrétien s'émut de pitié pour les complices de son assassin. Il écrivit de sa propre main

CIIAIMTUK VIXC.T-UIATKIKMK. 521

à Maniix la Icltro suivanle, admirable lénioignagc de sa honl»' «M de ri'k'valioii do ses senlinients :

27 mars 1582.

MONSIEI I\ DK S^'-AlDECONDE,

a J'ay entendu que Ton doibt demain faire justice de deux prisonniers, « estant complices de celuyquim'a tire le coup. De ma part, je leur » pardonne très-volontiers de ce qu'ils me peuvent avoir offense, et " s'ils ont peut être mérité un chastoy {châtiment) grand et rigoureux, » je vous prie d'y vouloir tenir la main devers Mess" du Magistrat >> qu'ils ne les veuillent faire souffrir grand tourment et se contenter, » s'ils ont mérité, d'une courte mort. Sur ce je diray le bon soir. »

Votre bien bon amy à vous faire service, Guillaume de Nassau.

Par égard pour cette recommandation du Prince, Timmerman H Vonero furent d'abord étranglés, puis décapités, ensuite écartelés. Leurs tètes, fixées sur des poteaux, furent plantées sur les remparts, en regard de celle de Jauregui. Les quartiers de leurs corps furent pendus à des crocs de fer au-dessus des portes de la ville; ils y demeurèrent jusqu'en 1586, où les Jésuites, rentrés à la suite des Espai;nols, les firent enlever et pieusement inhumer en terre sainte (*).

Cependant le ciimincl espoir du roi d'Espagne et des Catholiques

(1) A la nit'iiK! époque, quelques Catholiques recueillirent la tète du Dominicain Timmerman et la iMirtèrenl à son couvent. I^es bons pères reçurent avec respect cette précieuse relique, et Texposèrent, dans une armoire vitrée, à la vénération des fidèles. Elle est encore aujourd'hui conservée (mais comme objet de curiosité seulement, bàtons-nous de le din;) dans la sacristie de l'église S*-I^aul, ancienne église des Dominicains. On y montre aussi aux curieu.x un bras droit et une main desséchés, où .se voit à la peaume la trace d'une profonde blessure, comme celle f[ue dut produire, en éclatant dans la main qui le tenait, le pistolet de Jauregui. MM. Mertens et Torfs ont donné l'image de ce bras, dessiné d'après nature par notre excellent peintre M. De Keyser, actuellement Directeur de l'Académie lioyale des Deaux-Aris. (Voyez tome IV, p. 1.51, en note.)

522 HISTOIUE UK LA VILLE D'ANVEHS.

avait été trompé. Le prince d'Orange eut le bonheur de guérir complètement de ses blessures. Le 2 mai, le magistrat ordonna des prières publiques pour remercier le ciel de la conservation de ses jours. Jauregui avait pourtant fait une victime : l'épouse du Prince, Isabelle de Bourbon, avait éprouvé un tel saisissement qu'elle fut prise d'une fièvre qui la conduisit au tombeau. Elle mourut le 5 mai ; le 9 ses funérailles eurent lieu avec grande magnificence dans la chapelle de la circoncision, à la Cathédrale, où elle fut enterrée.

Les conséquences immédiates de cet assassinat avorté retombèrent sur les Catholiques. On redoubla envers eux de rigueur et d'intolérance. Le curé de S'-Jacques et celui de Notre-Dame furent invités à quitter la ville endéans les huit jours et à n'y plus jamais reparaître. On essaya de nouveau d'exiger un serment général de tous les Catholiques qui fréquentaient les oflices à l'église de S'-Michel ; mais on n'y put réussir, parce que le duc d'Alençon voulut étendre ce serment aux Calvinistes, et que ceux-ci donnèrent l'exemple de la résistance.

La bonne intelligence entre le duc d'Alençon et les Étals n'avait guère duré. Ce prince n'avait aucune sympathie pour le |)euple dont une ambition irréfléchie lui avait fait accepter la souveraincii'. Il se plaignait, non sans raison , que cette souveraineté fût purement nominale. Appelé en Belgique pour y commander, il voulait y commander, disait il, et il ne trouvait personne qui fût disposé h lui obéir. Les idées qu'il avait apportées de France ne s'accordaient nullement avec les usages ni avec avec les institutions libérales de nos provinces. Catholique de l'école des Médicis, il devait souffrir la domination des Huguenots, qu'il haïssait, et il se voyait impuissant pour relever le Catholicisme proscrit. Dans l'état d'anarchie où se trouvait le pays, il était difficile de lui payer régulièrement le subside de vingt mille florins par mois qu'on lui avait promis. D'autre part sa personne déplaisait fort à nos populations. Le mélange d'astuce, de bassesse et d'arrogance dont sa physionomie portait l'empreinte; la dépravation de ses mœurs, commune à tous les Valois; ses velléités d'autocratie: tout cela eut

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hientùt changé en aversion ot n\ dôliance res()oii' passai-er qu'on avail d'abord placé en lui.

Son frère Henri \[[ subordonnait l'appui qu'il avail promis aux Klals à une condition qui parut inadmissible : c'est qu'ils s'engageassent à se soumettre à la couronne de France dans le cas où le Duc viendrait à mourir sans héritiers légitimes. D'Alençon s'imagina, à l'exemple de don Juan d'Autriche, qu'il aurait bientôt raison de toutes les résistances s'il tenait entre les mains quelques bonnes places fortes, surtout s'il était maître d'Anvers, devenue la métropole politique des Pays-Bas. En conséquence il ordonna à tous les commandants des garnisons françaises de s'emparer par force ou par surprise des places qu'ils occupaient, et réserva pour lui-même la réduction d'Anvers.

Comme il n'y avait point de troupes françaises dans notre ville, il commença par appeler autour de lui, sous prétexte de former sa maison, un nombre considérable de gentilshommes, qui, ne pouvant tous loger à l'abbaye de S'-Michel, prenaient leurs logements en différents quar tiers. 11 lit approcher peu à peu de la place quatre mille Suisses et sept raille Français , plus, quinze cents cavaliers. Les uns furent cantonnés au Kiel, les autres dans le faubourg de Borgerhout. Tout cela ne se fit pas sans donner quelque éveil. Le prince d'Orange fut même informé directement des projets du Duc par le seigneur du Plessis. Le seigneur de Bosny, depuis duc de Sully, qui était alors au nombre des gentilshommes du Duc, dit dans ses Mémoires que, se trouvant, trois heures avant l'entreprise, auprès du prince d'Orange, il entendit ce dernier dire à Marnix : « Ces gens ont en vue de sinistres projets, dangereux » tant pour eux que pour nous; mais ils n'y trouveront i)as leur » compte, car on a connaissance de tout. »

Le Prince était donc sur ses gardes et put secrètement prévenir les magistrats. Ceux-ci étaient d'ailleurs tenus en alerte par la rumeur publi(|ue. Le jour lixé par le Duc pour son coup d'état était le 17 janvier io8o. Dès le 16, la rumeur (Hait si grande que les magistrats en avertirent le Duc lui-même, et lui inoposèrent de doubler les gar-

')24 IllSTOHŒ m LA VILLE IVANVEHS.

des, de faire tendre les chaînes et d'éclairer les rues pendaiii la niiii. Le Duc feignit une profonde indignation d'être l'objet de soupçons aussi odieux ; il joua si bien son rôle que les magistrats furent presque convaincus de son innocence. On n'en lit pas moins bonne garde toute la nuit ; les chaînes furent tendues et les portes fermées.

Le lendemain matin, le Duc alla faire visite au prince d'Orange, lui annonça l'intention d'aller inspecter les troupes, et l'invita à l'accompagner. Le Prince s'excusa, disant qu'il ne se portait pas bien et que le temps était trop mauvais. Le Taciturne ajouta en souriant :

— Savez-vous, Monseigneur, ce que les bourgeois diront en \ous voyant sortir de la ville?

— Et que diront-ils?

— Ils diront que vous ne sortez que pour rentrer tantôt à la télé de toutes vos troupes.

— Vraiment, ils pensent cela? Eh bien, je ne sortirai pas. — Il sembla hésiter, puis il s'écria en riant :

— Bah ! ce ne sont pas les propos stupides de quelques bourgeois qui me détourneront de mes projets Prince, au revoir (i).

Quelques instants après midi, le duc d'Alençon sortit de l'abbaye de S'-Michel, suivi d'environ deux cents gentilshommes à cheval. Sur son ordre, les chaînes avaient été baissées dans les rues où il devail passer. Deux colonels des gardes bourgeoises, Jacques Délia Faille et Adrien Vierendeel reçurent l'ordre d'aller ouvrir, le premier la porte de Kipdorp, le second, la porte Rouge. Auprès du Duc se trouvaient l'un des bourgmestres, Philippe de Schoonhove, et Justin, bâtard de Nassau. Malgré les allures pacifiques du cortège, quelques bourgeois remarquèrent que certains seigneurs portaient la cuirasse sous leur

(1) Ce houi de dialogue no se trouve foxtuellcnitnl dans aucun historien», mais nous avons eru pouvoir nous peimettie de tiaduire en discours direct une conversation que la plu[)arl ont indiquée. Nous savons d'ailleurs que la sévérité de riiisloiie moderne rc'prouve ce procédé, qu'elle abandonne au ronian historique, et nous n'entendons pas encourager par nolie exemple une licence dont j)ous n'avons usé que très-sobrement.

CIIMMTKK VlN(Vr-Ul ATIUEME. 5-25

roslumo (le cour. Le Duc se dirigea avec sa suite vers la porte de Kipdorp et la IVaucliit. Au delà du premier pont-levis ses gens se rangèrent, comme pour le laisser passer. Le comte de Hochepot feignit de se heurter contre un cheval et s'écria qu'il avait la jambe cassée. C'était un signal. Aussitôt un coup de mousquet fut tiré en l'air : c'était un autre signal destiné à être entendu des troupes cantonnées à Borgerhoul. Celles-ci se mirent immédiatement en route et marchèrent vers la ville, enseignes déployées.

En même temps, les gentilshommes qui accompagnaient le Duc rebroussèrent chemin, se jetèrent sur les gardes bourgeoises qui occupaient la porte du Kipdorp, les massacrèrent avec leur colonel Vierendeel. Le Duc s'était arrêté de l'autre côté du pont, et pendant que ses gens se rendaient maîtres de la porte, les troupes françaises s'avançaient et défilaient devant lui : « Courage, mes enfants, leur criait-il, » la ville est à nous ; mais je vous recommande de ne pas piller. » Six cents cavaliers et trois mille hommes d'infanterie pénétrèrent en ville, aux cris de « Ville gagnée ! Vive la messe ! »

Pour marquer leur prise de possession et pour en avertir le reste de l'armée, les Français mirent le feu à une maison. Un détachement se dirigea le long du rempart, vers la porte Rouge, un autre vers la porte de l'Empereur. Ils s'emparèrent du rempart, dont les canons furent tournés du côté de la ville. Le reste s'avança par la rue Kipdorp vers la Grand'Place et par la rue de Jésus vers la place de Meir.

Le premier moment de stupeur passé, un frémissement d'indignation parcourut la ville. Le tocsin sonne; les tambours de la garde bourgeoise battent le rappel ; on tend les chaînes; les Serments s'assemblent; Gueux et Papistes ont oublié leurs querelles; les ouvriers quittent précipitamment leurs ateliers et se font une arme de tout ce qu'ils peuvent; un boulanger sort à demi-nu de la cave où il pétrissait son })ain et, de sa pelle à enfourner, il terrasse un cavalier; les canons sont tirés des arsenaux ; des femmes et de jeunes garçons s'y attelleni pour les traîner dans les rues. La résistance est d'abord confuse, sans

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ordre; mais bientôt elle s'organise. Le bourgmestre de Sclioonhove était rentré en ville avec les Français et voyant la trahison à laquelle sa présence semblait l'associer, était venu rejoindre les bourgeois et prendre la direction du mouvement. Les Français, à leur tour, sont surpris et déconcertés par une défense furieuse, qui se chano^e en attaque. Du fond des rues où ils s'avançaient, des rues latérales, la mitraille les frappe en face et sur les flancs. Des toits, des fenêtres, des soupiraux, de toutes les ouvertures, des arbalètes, des arquebuses, des fusils, des pistolets tirent sur eux. Ceux qui n'ont pas de balles chargent leurs mousquets avec des pièces de monnaie. Les Français ne peuvent riposter qu'en déchargeant leurs armes à peu près au hasard. Les plus avancés essaient de reculer; ceux qui sont en queue, n'appréciant pas si bien la force de la défense, continuent de les pousser en avant. Entre ces deux pressions , les fantassins s'étouffent ; et de tous les étages pleuvent sur eux, non seulement du fer et du plomb, mais des pierres, des tuiles, des poutres, des meubles.

Ceux qui se sont emparés de l'artillerie des remparts ont été forcés de l'abandonner; les pièces tirent maintenant sur les Français. La déroute commence: les Français fuient; mais la porte Rouge et celle de l'Empereur sont fermées. Une seule issue leur reste : c'est la porte de Kipdorp. Tous s'y précipitent et veulent passer à la fois : ils se pressent, se heurtent, se foulent et s'écrasent. Les cavaliers se renversent l'un l'autre; les fantassins sont foulés aux pieds des chevaux. Et de toutes les maisons voisines les balles pleuvent; tous les mousquets sont braqués sur l'ouverture de la porte. Devant l'entrée et sous la voiite les cadavres s'amoncellent et rendent le passage de plus en plus diflîcile. Ils forment une barricade humaine qui bientôt s'élève à la hauteur d'un homme et demi. Ceux qui l'escaladent deviennent le point de mire des tireurs éloignés, tombent et bientôt sont recouverts euxmêmes par d'autres morts. L'obstacle est devenu infranchissable pour les cavaliers. Malheur à ceux qui dans la fuite n'ont pu prendre les (levants! Pas un n'en réchappera. Il y en eut qui gagnèrent les rem-

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