CHAPITRE VINGT-CINQUIÈME
essaya d'opérer sa réconcilialion avec les Étals. Le président de Bellièvre, envoyé du roi Henri III, se joignit à lui. Sans doute, en d'autres circonstances, ces propositions eussent été rejetées avec le mépris qu'elles méritaient ; mais les succès continus d'Alexandre Farnèse ne laissaient pas le choix sur les moyens à employer pour se créer des alliés. Le 18 mars, un accord fut signé entre le Duc et les États: ses principales conditions furent que le Duc se retirerait à Dunkerquc ; qu'il évacuerait les places qu'il occupait et qu'il ferait un nouveau serment d'employer fidèlement ses forces pour le service du pays.
Ce ne pouvait être là qu'une réconciliation apparente ; aussi elle ne trompa personne. Le Duc, le premier, le comprit et, sentant le discrédit profond où il était tombé, prit le parti d'abandonner les Pays-Bas. Il se retira à Château-Thierry, où il mourut le 10 juin 1584, d'une maladie causée par ses débauches, ou selon quelques-uns, parle poison. Le chagrin, le dépit, les tortures de l'orgueil humilié, y contribuèrent sans nul doute. Il n'était âgé que de trente ans.
La disparition de ce prétendant n'améliorait pas la situation générale des affaires. Avant la fin de l'année 1583 le prince de Parme s'était rendu maître de Dunkerque, Nieuport, Dixmude, Ypres, Bruges, Furnes, Menin, Rupelmonde, Alost et de tout le pays de Waes. Anvers voyait se resserrer peu à peu le cercle de fer où l'heureux guerrier cherchait à l'enfermer. Il n'en retardait l'attaque directe que parce qu'une telle entreprise nécessitait l'emploi de toutes les forces et que lui-même n'espérait pouvoir y réussir qu'après la réduction de toute la Flandre et du Brabant.
Le 12 du mois d'avril 1583, le prince d'Orange épousa à l'église de la citadelle Louise de Coligny, fille de l'amiral de ce nom et veuve de Louis de Téligny, tués tous deux à Paris dans le massacre de la S^^-Barthélemy. C'était sa quatrième femme. La ville fit les frais de la noce et offrit, à cette occasion, à son Burggravc héréditaire, un cadeau de quatre-vingt mille florins. Cette alliance resserrait le lien qui unissait le Prince au parti protestant, mais elle ne pouvait sauver sa popu-
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larité, très-compromisc à Anvers par les etlorls qu'il laisail pour ramener le duc d'Alençon.
Les motifs qui dirigeaient la i)olitique du Taciturne ne pouvaient être compris du vulgaire, qui ne voyait dans sa conduite qu'une sorte de connivence avec un prince justement odieux aux Anversois. Ses ennemis (ils étaient nombreux et implacables) profitèrent habilement de cette disposition des esprits pour tâcher de ruiner une autorité qui n'avait d'autres bases que l'estime et la confiance. On exploita contre lui toutes les apparences : la visite que lui avait faite le duc d'Alençon dans la matinée du 17 février ; la présence dans les trou[)es du Duc du jeune Justin de Nassau, fils bâtard de Guillaume; son silence cl son inaction alors qu'on le disait prévenu des projets du prince français; ses démarches pour faire rendre la liberté aux prisonniers et faire renvoyer à d'Alençon tout ce qui lui appartenait personnellement, et enfin, le bénéfice de l'oubli qu'il réclamait pour l'abominable tentative qui avait ensanglanté les rues d'Anvers : toutes ces circonstances, pour des politiques à courte vue et mal intentionnés, étaient autant de preuves de trahison et de complicité. On en vint jusqu'à accuser le Prince de tenir cachés à la citadelle des soldats français avec lesquels il devait, à un jour donné, se rendre maître absolu de la ville.
Le magistrat avait fait tracer sur l'esplanade le plan d'un nouveau quartier et creuser un fossé destiné à servir de limite aux terrains des fortifications : aussitôt le peuple s'imagina que le Prince voulait faire rétablir les remparts démolis de la citadelle. Un navire était arrivé de la Hollande, chargé de poudre et de mèches : c'était, disait-on, le prince d'Orange qui l'avait fait venir pour armer ses soldats français. Son mariage même avec une Française, quoiqu'elle fût Huguenote, fut exploité contre lui. La populace accueillit ces injurieuses imputations avec sa légèreté ordinaire. Le 22 mai, la foule se porta à la citadelle, qui fut fouillée en tous sens ; la demeure du Prince fut visitée et de grossières insultes furent adressées à ce grand citoyen, que toute une nation, nouvellement émancipée, vénérait et l)énissait comme un père.
CHAIMTHK VINC.T-CIXOIMKMK. 533
Ce trailoinomoiit indigne, eello niaïqiic (riniçraliUide de la pari d'une population à laquelle il avait rendu de si éuiinents services, ajlectèrent vivement le cœur si sensible de Guillaume d'Orange. Unôiqiie l'enquèie tumultueuse à laquelle on venait de se livrer eiU prouvé jusqu'à l'évidence la fausseté des bruits répandus contre lui, le magistral ne lit rien pour punir les coupables ni pour laver la réputation du Prince de l'injure qui lui était faite. Douloureusement affecté, il prit, avec regret, la résolution de quitter la ville. « Il s'était attaché à Anvers, dit M. Juste, où il résidait depuis six années, et nul plus que lui n'appréciait l'importance de cette grande ville, qui était la vraie capitale des Provinces-Unies et le boulevard de la Hollande et delà Zélande. Mais, voyant atteinte dans cette métropole même, la popularité qui faisait sa principale force, Guillaume voulut donner aux passions le temps de se calmer. Le 22 juillet il partit pour Middelbourg où les États -Généraux avaient été convoqués. (') »
En quittant Anvers, qu'il ne devait plus revoir, le prince d'Orange ne songeait pas cependant à abandonner cette ville à ses destinées. Il chargea le plus fidèle et le plus dévoué de ses amis, Marnix de S'^'-Aldegonde, de l'y suppléer autant qu'il le pourrait. Il eût désiré que Marnix y remplît les fonctions de marcgrave ou d'écoulète, parce qu'en cette qualité il aurait eu accès dans le Collège et le Conseil et aurait été en position d'exercer sur les affaires une influence qui servirait la cause commune. Mais Aldegonde refusa tout office de judicature et le Prince ne put faire changer ses résolutions à cet égard. Il le pria alors de ne pas refuser au moins la charge de premier bourgmestre ; Marnix n'y consentit que parce que le Prince lui démontra que, dans les circonstances présentes « celle position était la plus honorable et la plus » propre à rendre service à toute la patrie , puisque de la conserva- » lion de la ville d'Anvers dépendait celle de tout le Brabant et des » parties de la Flandre qui n'étaient pas encore au pouvoir de l'en-
(t) TnÉOD. Juste, Vie île Marnix de S^'^-Aldcgonde, chap. V, p. 110.
>^ nemi. » Il lui répéta plusieurs fois que, s'il n'acceptait pas, il tenait la ville d'Anvers perdue dès lors. (')
Quoiqu'il eût perdu une grande partie de sa popularité à Anvers, Guillaume sut pourtant, au fond de la Zélande, faire triompher ses candidats, et Marnix, comme il le désirait, fut nommé bourgmestre du dehors, Jacques Van Waclitendonck fut nommé bourgmestre de Vintérieur (Novembre 1583).
De jour en jour les progrès des Espagnols devenaient plus inquiétants. La corruption et la trahison y avaient une large part. Alexandre Farnèse était un habile guerrier, qui savait, comme Philippe de Macédoine, qu'une forteresse était prise dès qu'on y pouvait faire entrer un mulet chargé d'or. Les grands commandements des troupes des États, le gouvernement des provinces et des villes étaient entre les mains de nobles corrompus et endettés. Farnèse les acheta l'un après l'autre. Les noms les plus fiers de l'aristocratie belge donnèrent alors le triste spectacle de la plus honteuse vénalité. Les Lalaing, les Melun, les La Motte, les Câpres, les d'Egmonl, après s'être fait longtemps marchander, avaient vendu à l'Espagne les régiments et les villes qu'ils commandaient. Leur défection avait entraîné la soumission du Hainaut, de l'Artois, d'une partie de la Flandre et du Brabant. Le grand bailli de Steenland livrait au prince de Parme le pays de Waes avec la ville de Rupelmonde. « Le comte de Berg, beau-frère du prince d'Orange, et gouverneur de la Gueldre, passait chez les Espagnols avec ses fils. Le prince de Chimay travaillait sourdement à détacher Bruges et son territoire de la cause fédérale. Le fameux Hembyse, réélu premier échevin de Gand, allait également masquer, sous les apparences d'une grande ferveur calviniste, le projet de livrer aux Espagnols Termonde et la capitale de la Flandre; mais ce nouveau crime, il devait le payer
(1) Ces détails et beaucoup d'autres de même nature, dans le courant de ce cliapitre, sont puisés dans les deux apologies écrites par Mai iiix : le Brief rccil de Veslat de la ville d'Anvers, publié en 1585, après le siège, et la Réponse opolotjélique, qui parut en 1508. Voir aussi l'ouvrage de M. Juste, cité plus haut.