‹ Histoire de la ville d'AnversChapitre 96 sur 108 · CHAPITRE VINGT-CINQUIEME · texte numérisé non relu

CHAPITRE VINGT-CINQUIEME

(le sa lêle. Enfin, à Anvers même, quelques patriciens commcnçaienl à correspondre avec l'ennemi, « et parloyent ou escri voient, nous dii » Marnix, de lui livrer la ville entre les mains. » (*)

Il est certain qu'à Anvers les mêmes éléments de discorde qui avaient empêché les autres provinces d'unir leurs clforls pour repousser l'étranger, travaillaient la population. Ce n'étaient pas seulement les Catholiques opprimés qui appelaient de leurs vœux la soumission à l'Espagne, c'était le parti si nombreux des amis de l'ordre et de la paix; c'étaient les bourgeois paisibles, les marchands dont les affaires étaient enrayées, qui désiraient voir mettre fin à une position anormale, qui se prolongeait outre mesure et qui leur paraissait n'avoir d'issue possible que dans un retour à l'ancien ordre de choses. Cependant le parti de la résistance l'emporta, mais Marnix avait à lutter encore avec des difficultés d'un autre genre. Il eût fallu, dans ce moment suprême, pouvoir proclamer la loi martiale et remettre tous les pouvoirs aux mains d'un dictateur militaire. Mais le trop grand nombre de commandants était le défaut de la constitution républicaine d'Anvers à cette époque. Le collège échevinal, le Large Conseil, les chambres des maîtres des fortifications, des maîtres des munitions et des équipages de navires, les colonels et capitaines de la garde bourgeoise, les commandants des troupes des États, les Chefs-hommes et les Quartiniers, les doyens des Gildes et ceux des métiers : tous, poussés par de mesquines rivalités, prétendaient au commandement et se contrariaient les uns les autres. Aucune mesure importante ne pouvait être prise sans qu'elle fût soumise au Large Conseil, qui décidait à la pluralité des voix. « Or, dit Marnix, que tout homme de jugement con- » sidère comment il esloit possible de conduire la barque en un temps » si tempestueux, avec tant de pilotes et nochers tant divers. »

Malgré toutes ces difficultés, Marnix entreprit de sauver le dernier boulevard de la liberté de la Belgique.

(l) Ibidem, p. 117.

Au moment où le prince de Chimay, malgré les efTorLs de Guillaume le Taciturne, parvenait à livrer Bruges aux Espagnols, le prince d'Orange venait d'inviter Marnix, bourgmestre, et Martini, greffier de la ville d'Anvers, à se rendre à Delft, pour assister au baptême de son fils, Frédéric Henri de Nassau, né le 29 janvier 1584. L'un et l'autre avaient déféré à cette invitation et le Prince les entretint longuement des intérêts de la situation et des dangers qui menaçaient Anvers. Il les avertit des desseins de Farnèse et ajouta que, avec la grâce de Dieu, il viendrait à leur aide avant deux mois. Martini ayant fait observer qu'une si prompte intervention de sa part n'était point nécessaire, Guillaume répliqua que, s'il ne venait point dans le délai qu'il indiquait, les Espagnols fermeraient l'Escaut de telle sorte qu'il serait difficile aux confédérés hollandais de secourir encore Anvers.

Si l'on considère que, par la possession de Bruges, d'Alost, de Rupelmonde et du pays de Waes, Farnèse était maître de ton le la rive flamande de l'Escaut, on comprendra combien étaient fondées les appréhensions du prince d'Orange. L'intérêt capital de la défense était d'empêcher les Espagnols d'intercepter les communications d'Anvers avec la Zélande. Dans ce dessein, les Anversois avaient élevé le fort de Lillo, sur la rive droite de l'Escaut, à trois lieues au-dessous de leur ville, et ils avaient commencé sur la rive opposée la construction d'un autre fort, que l'on appela Liefkenshoek. Sur la recommandation expresse du prince d'Orange, Marnix, aussitôt son relonr, proposa de construire un fort à l'entrée de la digue de Cauwemlein, c'est-à-dire à l'endroit où elle se joignait à la grande digue de lEscaut, et d'inonder les polders en perçant le BlauwijarendyJi. Une misérable opposition arrêta ce projet: les bouchers refusèrent de laisser inonder certaines prairies qui servaient de parc à leurs bœufs, et le salut d'Anvers et de la Belgique dut céder devaut un intérêt aussi mesquin. « Les clu'- » veux me dressèrent sur la tête, dit Marnix, quand je considérais les » avantages que l'ennemi aurait sur nous s'il occupait la digue. « Farnèse le savait bien et la digue ne tarda pas à être occupée par lui.

r-llAPITHE VlMlT-ClNUriÈMK. WM

Un malheur plus graml encore vint frapper Anvers et le pays. Avant même que les deux mois fixés par le prince d'Orange pour amener des secours de la Hollande, lussent écoulés, ce grand homme n'était plus. Les incessantes excitations, parties h la fois du trône, de la chaire et du confessionnal, avaient enfin atteint leur but. Le 10 juillet 4r)84, l'immortel fondateur des Provinces-Unies tombait sous les balles de Balthazar Gérard, dans le Prinsen-ltofûe Delft, où, quelques semaines auparavant, il célébrait le baptême de son fils.

Comme Jaurégui, ce nouveau séïde avait mis sa conscience en rcjios en se confessant d'abord. Le Recteur du collège des Jésuites de Trêves et le Gardien du couvent des Franciscains de Tournay avaient béni sa sainte entreprise. — « Mon Dieu! ayez pitié de mon âme! Mon Dieu! « ayez pitié de ce pauvre peuple! » telles furent les dernières paroles du malheureux Prince. Ainsi disparaît de la scène du monde un des plus nobles caractères dont l'histoire fasse mention. Quoique le malheur des temps ait séparé notre pays de la patrie qu'il a fondée par ses vertus autant que par son génie, la Belgique n'oubliera jamais ce qu'il a fait et tenté pour elle; et malgré la bave dont le fanatisme et l'ignorance ont essayé de souiller son nom, il n'en est aucun qui brille d'un éclat plus pur dans le panthéon de nos grands hommes que celui de Guillaume le Taciturne.

Ce jour-là même, le marquis de Roubaix s'empara du fort de Liefhenshoek, et le colonel 3Iondragon commençait le siège de Lillo, où Odet de Téligny tenait garnison avec quelques compagnies françaises et des hommes des confréries militaires d'Anvers. Ceux-ci furent rejoints par le colonel Balfour, qui arriva de Zélande avec une partie de son régiment écossais. Mondragon dut abandonner son entreprise, après avoir perdu deux mille hommes en trois semaines. Mais ses efforts n'avaient pourtant pas été entièrement stériles. Il resta maître du Blauwfjarendyk, que les bouchers consentaient enfin à laisser percer, lorsqu'il était troi) tard.

Chaque jour les Espagnols faisaient quelque nouvelle conquête qui

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les rapprochait d'Anvers. Le 11 juillet, ils s'étaient emparés du Doel et, le 15, de Zwyndreclit; le 10 août, ils occupaient Oorderen et, peu après, le Boerenschans. En même temps ils reprenaient plusieurs villes environnantes: le 17 juillet, Hérentlials; le 17 août, Termonde, et, par l'occupation de celle-ci, ils interceptaient la communication d'Anvers avec Gand. Le 17 septembre, Gand même capitula. Dix jours auparavant, les Espagnols, s'étant emparés de Vilvorde, coupèrent ainsi la communication par eau de Bruxelles avec Anvers. En construisant un fort à Burght, en se rendant maître deWillebroeck et de quelques autres postes fortifiés qui se trouvaient entre Anvers et Bruxelles, et en faisant continuellement battre l'estrade par sa cavalerie, Farnèse réussit à affamer ces deux villes, pendant qu'il resserrait ses lignes autour d'Anvers.

Enfin, pour compenser l'insuccès de l'entreprise de Mondragon sur Lillo, le prince de Parme conçut le hardi projet de fermer entièrement l'Escaut par un pont à établir entre les villages d'Oordam etdeCalloo. Il soumit cette idée à son conseil de guerre, qui la regarda comme impraticable. Ses capitaines lui objectèrent la largeur du fleuve, sa profondeur, le mouvement des marées, l'action des glaces et des courants, la difficulté du transport des matériaux pour une œuvre aussi gigantesque, la longueur d'un travail qui serait détruit, à mesure qu'on le ferait, par les flottes des Zélandais et des Anversois. Farnèse persista, avec la ténacité de l'homme de génie sûr de lui-même, et ses ingénieurs se mirent à l'œuvre.

Ils commencèrent par construire, en face l'un de l'autre, des deux côtés du fleuve, deux forts destinés à protéger les travaux et à servir de tête de pont, l'un sur la rive flamande à la hauteur de Calloo, l'autre près d'Oordam, sur la rive brabançonne. Le premier reçut le nom de fort S'*^-Marie, le second, de fort S'-Philippe. Une grande dlflicullé était le transport des matériaux nécessaires h la construction du pont. Ceux qui venaient de la Flandre par eau devaient passer devant Anvers; mais plusieurs barques avaient déjà été arrêtées. Le prince de

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Parme ordonna de percer les digues au-dessus de Burghl el de Calloo, de manière qu'on piil naviguer à marée haute sur les polders inondés du pays de Waes. Il ordonna en outre la construction d'un canal qui recul le nom de Canal de Parme et qui, partant du village de Stekene, rejoignait l'Escaut à Calloo.

Il manquait de bateaux : à partir de la reddition de Gand il en eut en abondance, ainsi que du matériel de toute espèce. Les travaux avancèrent dès lors avec une étonnante rapidité.

Aussitôt que les forts de S^'^-Marie et de S^-Philippe furent en état de couvrir les travailleurs et les ouvrages, on avança des deux côtés du fleuve une estacade, formée de grands pieux reliés entre eux par des poutres transversales et recouverts de planches formant un chemin assez large pour que huit personnes pussent y passer de front. Le tablier était bordé de parapets assez épais pour mettre les défenseurs du pont à l'abri de la mousqueterie. Ces estacades furent hérissées de longues poutres , placées horizontalement et terminées en pointes ferrées. L'estacade de Calloo avait deux cents pieds de long, celle d'Oordam, neuf cents. Il restait de l'une à l'autre un espace ouvert de douze cent cinquante pieds. C'était la partie la plus profonde du fleuve, et tant qu'elle demeura ouverte, les Espagnols ne purent empêcher les navires Zélandais d'y passer, chargés de grains pour l'approvisionnement d'Anvers.

Après la reddition de Gand, l'espace entre les deux estacades fut fermé au moyen de trente-deux gros bateaux attachés l'un à l'autre par de fortes chaînes, et fixés chacun par deux bonnes ancres. Chaque bateau portait deux canons et pouvait renfermer trente soldats et quatre matelots. Ils furent recouverts d'un tablier de planches, garni de parapets, semblables à ceux des estacades. En avant du pont, en amont et en aval, on plaça des radeaux, formés de longues poutres fermement allachées les unes aux autres, et armées de pointes de (ér à leur extrémité. On nommait ces radeaux des flottes. Ce gigantesque travail, dont l'idée appartient à Fainèse et l'exécution aux ingénieurs Properce

Barrochio el Jean-Baptiste Plato , fut complètement achevé le :27 février 1585.

Les Hollandais, aussi bien que les Anversois, persuadés que la nature opposait à la construction de cet ouvrage des obstacles insurmontables, avaient négligé les occasions d'empêcher son achèvement. Un historien fait la remarque qu'il ne s'acheva si facilement que parce qu'on l'avait cru si difticile. A Anvers on n'avait fait d'abord qu*en rire; mais lorsqu'on vit l'Escaut réellement fermé et que l'on comprit qu'aucun secours ne pouvait plus venir par eau de la Hollande, les esprits commencèrent à se décourager.

Déjà depuis l'assassinat du prince d'Orange un grand abattement s'était manifesté chez une partie de la population. 11 y eut un moment alors où, selon l'expression de Marnix, « les plus conslans parlaient d'appoinctement. » l\ s'était même formé, parmi les bourgeois les plus riches, un parti qui tiavaillait ouvertement à faire la paix. Le 14 octobre (4584), vingt de ces bourgeois, parmi lesquels on cite l'échevin Jean de Pape, s'étaient rendus chez le chancelier de Brabant, le seigneur de Liesvelt, afin d'obtenir par son entremise que le magistrat entrât en négociations avec le prince de Parme pour s'accommoder avec le roi d'Espagne. Les partisans de la paix, Peiswillers, comme on les appelait, avaient de nombreux adhérens et dès lors ils auraient amené la reddition de la ville, sans l'énergie que déploya Marnix. «J'ai rompu leur coup, dit-il, apaisé leur tempête, et esteint le feu qui se couvait de discorde et de division : si bien que également amis et ennemis m'ont attribué, après Dieu, la cause de ce que la ville dès lors n'est tombée ès-mains de ceux qui l'assiégeaient. »

Les auteurs de cette démarche furent immédiatement arrêtés et conduits à la prison du Steen. Le soir même ils furent interrogés par l'écoutête. Ce magistrat requit contre eux la peine réservée aux séditieux. Quelques jours après le tribunal prononça leur sentence. Jean de Pape fut déclaré déchu de la dignité d'échevin ; Jean Délia Faille, Joachim et Gabriel Stevlincx furent condamnés à une amende de 6000

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llorins; Robert Van Astcn à 4000; les frères Van Mechelen à 1200 el les autres à de moindres sommes.

Pour empèelier qu'ils n'eussent des imitateurs, Marnix lit [)ul)lier un édit portant défense, sous peine d'emprisonnement et de contiscation, de parler de faire la paix avec le roi d'Espagne. Un nouveau serment fut exigé de la bourgeoisie.

Le prince de Parme, qui avait des intelligences secrètes à Anvers, et qui était bien servi par ses espions, crut le moment favorable pour essayer de ramener les esprits par les voies de douceur. Il fit remettre au Large Conseil un mémoire dans lequel il affectait de considérer les Anversois comme des hommes égarés, que le Roi, dans son affection paternelle, désirait vivement voir revenir à de meilleurs sentiments. Il rejetait toute la faute de leur révolte sur l'esprit vindicatif du prince d'Orange, dont la justice divine les avait enfin délivrés. 11 s'offrait luimême à servir de médiateur, alléguant pour motif de ses sentiments bienveillants, qu'il avait toujours aimé un pays où il était né et où il avait passé les années les plus heureuses de son enfance.

Les magistrats répondirent, le 23 novembre, par une lettre, écrite probablement par Marnix, et qui était une justification éloquente des adversaires de l'Espagne depuis l'origine des troubles. Les Anversois, disait ce manifeste, et les autres fédérés, n'avaient été entraînés dans l'opposition que par les menées de ceux qui s'étaient proposé d'établir dans les Pays-Ras une domination plus que royale et qui, sous ombre de religion, avaient dépouillé et exécuté un si grand nombre de gens de bien et d'innocents, dont le seul crime était de s'être assemblés pour prier Dieu par la seule intercession de Jésus-Christ. La guerre actuelle n'était due qu'à la tyrannie sanglante du duc d'Albe et aux excès commis par les Espagnols. Leurs adversaires n'avaient jamais pris les armes de gaieté de cœur, ni par aucune induction ou persuasion « de feu Mgr. le prince d'Orange de haulte mémoire », lequel n'était venu à Anvers que pour obéir aux instances des États et ne s'y élail ari'ogé d'autre autorité que celle qui lui avait été imposée « par grande impor-

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lunité. » Ou ne mettait pas en doute la loyauté ni la générosité personnelle du prince de Parme, mais on savait qu'il n'avait pas le pouvoir de rien concéder sur le point de la liberté de conscience, qui était « l'unique fondement et le véritable pivot sur lequel tournait le fait de la paix et de la guerre. » Le Roi lui-même, assujetti à l'Inquisition d'Espagne et aux commandements du souverain pontife, n'avait, disaiton, ni le pouvoir ni la liberté d'accorder à ses sujets cbrétiens ce que le Pape et plusieurs princes d'Italie accordaient aux Juifs et aux Turcs. Ainsi les mêmes causes qui avaient mis les armes à la main aux Anversois les empêchaient aujourd'hui de les déposer. Au surplus, les assiégeants déclaraient qu'ils ne pouvaient traiter sans l'aveu du roi de France, qui venait d'être unanimement supplié par les Provinces Unies, dont Anvers faisait partie, de les prendre sous sa protection.

Farncse répliqua le 10 décembre. Il essayait de réfuter la forte argumentation de Marnix; mais cette fois le magistrat ne lui répondit plus et la négociation en resta là.

Entretemps, ni Farnèse ni les Anversois n'avaient interrompu leurs travaux d'attaque ou de défense. Farnèse avait établi son camp à Beveren, à proximité de ses opérations de siège. Au mois d'octobre il y transporta son quartier général.

A Anvers, le manque de vivres commençait à se l'aire sentir. Diverses mesures y furent prises pour empêcher l'accaparement; mais, comme toujours, elles ne produisirent d'autre résultat que de diminuer le zèle des importateurs et, par conséquent, de faire renchérir les objets de consommation. Le 15 novembre, le sieur de Téligny partit d'Anvers avec une mission pour les États Généraux, toujours réunis à Middelbourg, pour demander que la place fût secourue. Par malheur, il tomba entre les mains des Espagnols et fut conduit à Farnèse, qui le retint prisonnier. Quelques jours après, cei)endant, les États, sur la proposition du comte de Hohenlohe, résolurent d'entreprendre de forcer le blocus d'Anvers. Avant que l'intervalle entre les deux cstacades du pont de Calloo fut entièrement fermé, une flotte Zclandaise, composée

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