‹ Histoire de la ville d'AnversChapitre 97 sur 108 · CHAPITRE VINGT-ClNQriÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE VINGT-ClNQriÈME

d'une centaine de petits navires chargés de grains, réussit à passer, sous le canon des redoutes, et put arriver juscju'à Anvers (24 décembre). Depuis lors, il n'y eut plus que des arrivages insignifiants; au commencement du printemps 1585 ils cessèrent tout à fait. La ville cependant renfermait encore quatre-vingt-cinq à quatre-vingt-dix mille habitants et l'on pouvait calculer à peu près dans combien de semaines la dernière mesure de blé serait consommée.

Le 13 mars, Bruxelles avait ouvert ses portes au prince de Parme. Hors Malines, Anvers était alors la seule ville de la Belgique qui résistât encore aux Espagnols.

La situation d'Anvers était affreuse. L'horrible famine était à ses portes d'un côté, les Espagnols de l'autre. Tout espoir d'être secouru s'évanouissait. Henri HI venait de décliner les offres qui lui étaient laites de la part des États Généraux; ceux-ci ne pouvaient même plus communiquer avec les défenseurs d'Anvers. Comment continuer la résistance, si l'immense population que renfermait cette ville était réduite à l'extrémité? Et quelles effroyables calamités fondraient sur elle si jamais elle était prise de vive force ou obligée de se rendre à merci? On avait toujours à la mémoire les massacres de Naarden et de Haarlem. On se rappelait qu'à Maestricht, malgré la générosité de Farnèse, ses soldats, exaspérés par la longue résistance des habitants, en avaient égorgé six ou sept mille et livré la ville, pendant quatre jours, au plus affreux saccagement. Chacun enfin frémissait au seul souvenir de ce qu'Anvers avait souffert durant la Furie Espagnole.

Une seule lueur d'espoir restait aux Anversois : c'est qu'en agissant de concert avec les Zélandais ils parviendraient à rompre le pont et à rétablir la libre navigation de l'Escaut. C'est de ce côté que se tournèrent tous les efforts. Marnix, à mesure que le danger croissait, redoublait d'activité et d'énergie. H s'efforçait de justifier les vaillantes paroles que lui adressait le conseiller du roi de Navarre, du Plessis Mornay : ^< Aux fortes espaules les bonnes charges. Dieu qui les mesure ne les chargera pas outre vos forces, j'entends vos forces aidées des siennes. »

Le bourgmestre d'Anvers dirigea lui-même plusieurs expéditions atin d'entraver les progrès de l'ennemi. Mais ses efforts, pour réussir, auraient dû être secondés de l'autre côté. Le pont était achevé lorsque les États de Zélande ordonnèrent à l'amiral de Treslong de Tassaillir. Celui-ci tarda tant à obéir, il montra tant d'irrésolution ou de mauvais vouloir, que le peuple l'accusa de trahison et que les États finirent par le révoquer et le faire mettre en prison.

Justin de Nassau le remplaça. Il se concerta avec le comte de Hohenlohe et parvint à s'emparer de Liefkenshoek ; mais là se bornèrent ses succès. Le défaut d'une entente préalable avec les Anversois les rendit inutiles.

La même cause rendit vains les efforts tentés par les assiégés.

Un ingénieur italien, nommé Frédéric Gianibelli, de Mantoue, s'était fait fort de détruire tous les ouvrages élevés par les Es|)agnols. Il demanda qu'on lui livrât trois vaisseaux du port de cent à cinq cents tonneaux et soixante barques, les premiers pour les charger de mines et les convertir en machines infernales, les secondes pour en faire des brûlots. Marnix n'avait aucune confiance dans ces inventions, qui devaient coûter très-cher et dont l'eflicacité lui semblait très-problématique. Ce ne fut qu'après bien des démarches que lingénieur obtint deux vaisseaux, l'un appelé la Fortune et l'autre VEspérance, et dix barques ou pleits.

Sur le pont des deux vaisseaux il lit construire des bacs en maçonnerie, formée de grandes pierres de taille de cinq pieds d'épaisseur. Il chargea l'un de six mille, l'autre de sept mille cinq cents livres de poudre et fit recouvrir le tout de grandes dalles funéraires, enlevées aux cimetières ou au pavement des églises. Au lieu des pleits il employa quarante bateaux à fond plat, qu'il chargea de matières inflammables et qu'il attacha l'un à l'autre par groupes de huit. Ces groupes devaient être abandonnés au courant de la marée descendante et se succéder de demi-heure en demi-heure. Ils étaient destinés, moins à incendier le pont, qu h donner le change à l'ennemi qui s'épuiserait

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sur eux on déchar^os imililcs cl, les voyant se consumer sans explosion, ne se délieraient pas davantage des vaisseaux eliargés d(» mines qui arriveraient les derniers. Ceux-ci étaient couverts de fagots, qui \m devaient s'allumer qu'aux approches du pont et devaienl simplement sembler des brûlots plus grands que les autres.

La Hotte incendiaire quitta la rade d'Anvers dans la soirée du 4 avril. Elle était conduite par l'amiral anversois Jacob Jacobszoon.

Le prince de Parme s'attendait à une attaque. Depuis plusieurs jours il avait redoublé ses avant-postes, disposé ses meilleures troupes dans le voisinage du pont et lui-même s'était rapproché du lieu de la scène pour mieux veiller au danger.

L'Escaut présenta alors un aspect extraordinaire. Les brûlots s'approchaient lentement. Aussi loin que la vue s'étendait, les Espagnols voyaient le fleuve couvert de feu; les vagues, les digues, les redoutes bâties sur le rivage réfléchissaient une vive lumière. Lorsque la flotte ne fut plus qu'à deux mille pas du t^ont, ceux qui la conduisaient allumèrent les mèches, poussèrent les deux brûlots jusqu'au milieu de l'eau, les abandonnèrent au courant et se hâtèrent de retourner sur les barques qu'ils avaient amenées à cet eff'et.

Les historiens hollandais font à l'amiral Jacobszoon le reproche d'avoir mis trop peu d'intervalle entre les quatre détachements et les deux grandes mines, ce qui mit le désordre dans la flotille. Les barques abandonnées allèrent s'attacher isolément aux poutres flottantes, ou s'échouèrent sur le rivage, ou se consumèrent innocemment au milieu du fleuve. Le premier des grands brûlots, la Fortune, fut jeté par un ouragan contre la rive gauche, où il creva avec un bruit épouvantable, en maltraitant cruellement les soldats espagnols qui travaillaient à une redoute voisine. UEspérance alla plus loin : le courant le poussa contre le pont volant du côté de la Flandre; il le rompit par sa pesanteur, et alla se heurter avec violence contre l'estacade. Le prince de Parme ordonne aux matelots d'écarter la machine avec des perches. Une seule personne semble' avoir compris l'étendue du danger, c'est

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un enseii^ne espagnol, qui s'approche du Prince et le conjure, avec les plus vives instances, de se retirer du |)ont; il joint même le i^cste aux paroles, et tire le Prince par le pan de son liabit. Farnèsc, étonné de cette insistance, cède presque machinalement; à peine a-t-il touché la digue, qu'il est renversé le visage contre terre. Une épouvantable explosion vient d'avoir lieu. Ue brûlot a éclaté. Tous les officiers, tous les soldats qui se trouvaient tant sur les estacades que sur le jiont et les digues, furent tués, déchirés, brûlés, lancés en l'air ou noyés; l'aff'reuse secousse qu'en reçut la terre se fit sentir à une prodigieuse distance; l'Escaut sortit de son lit, ses vagues franchirent les rives, submergèrent les redoutes et les prairies voisines. Le pont était détruit. La majeure partie de l'estacade gauche, une partie du pont de bateaux, étaient brisés, éparpillés avec tout ce qui était dessus : poutres, canons et soldats. Mais les plus terribles ravages de la machine infernale furent ceux exerces sur les soldats : cinq cents hommes, d'autres disent huit cents, avaient été victimes de sa violence. Le prince de Parme avait échappé à la mort presque miraculeusement. Une pièce de bois, lancée par l'explosion, l'avait frappé à la tête et à l'épaule et il était tombé sans connaissance. Pendant quelque temps on l'avait cru mort; ou le retrouva assis sur le réveils de la digue, entre les généraux Gaétan et Guasto.

Si, dans les premières heures qui suivirent cette catastrophe, la flotte zélandaise eut remonté l'Escaut ; si, en même temps, quelques centaines d'hommes déterminés, partis d'Anvers à la faveur de la nuit, étaient tombés sur les Espagnols terrifiés, nul doute quils eussent pu s'emparer du pont et des forts, peut-être même changer d'un coup la face de la guerre en s'emparant de la personne de Farnèse. Mais, chose presque incroyable ! on ne sut pas même à Anvers quel effet avait produit l'explosion des machines, dont le bruit avait été distinctement entendu. Les patrons de quelques galères envoyées avec l'ordre de forcer le passage et de porter des signaux à la flotte zélandaise, n'osèient s'approcher et revinrent dire à Anvers que les brûlots

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