‹ Histoire de la ville d'OrleansChapitre 6 sur 59 · TO · texte numérisé non relu

TO

Heureusement le gouverneur, qui se nommait Ag^ppinuft, était à ce moment dans les murs de la ville ; Aignan lui demanda l'autorisation nécessaire ; il la lui refusa.

On raconte que ce gouve^eur, qui était chrétien, entrant dans une des deux églises de la ville, évidemment celle de Sainte-Croix, dont le nouvel évéque faisait relever les voûtes, fut grièvement blessé par une grosse pierre qui s*en détacha : c Lapis ingentis ponderis è sublimi decidens lethale illi in capui vulnus inflexîi. >

On n'eut pas de peine à persuader ce soldat que sa blessure était la punition que Dieu lui envoyait du refus qu'il avait fait au saint évéque : c est creditum quia noluerat postulatiani àdquiescere sacerdotis. »

Ses serviteurs vont en hâte auprès du prélat, ils l'entraînent dans la maison du mourant, mcssii domum comportant^ car ils ne peuvent attendre d'autre secoure que celui dont il dispose; il court au lit du blessé, il arrête, en un instant, le sang par un signe de la croix, et il le rend à la santé, « oceurrit etiam Anianus, irriguum sanguineum, crucis signo sistit quantocius et extremas prope ducentem horas momento (rapprochant les heures les plus éloignées en un moment), pristinx reddit sanitati. >

Alors Agrippinus reconnaît sa faute ; à l'intercession du prélat, les prisons s'ouvrent et la liberté est rendue aux prisonniers, c apertis carceribus plenam libertatem facit, >

Un architecte nommé Melius était aussi très gravement blessé à ta suite d'une chute qu'il avait faite d'un échafaudage dressé au plus haut de la voûte de l'église de Sainte-Croix :

• i sublimi in imam terram corruit; > Aignan le guérit comme il avait guéri Agrippinus.

De ces détails nous devons passer à un événement d'une bien

autre nature.

Attila, le cruel roi des Huns, cette verge de la colère de Dieu, portait, en tous lieux, sur son passage, la dévastation et

Tesclavage.

De la ville de Mets, où il avait brûlé toutes les églises,

excepté l'oratoire de Saint-Ëtienne, excepta sancti St^fkanf

oratorio; il se dirigea sur Orléans, où il arriva le 21 mai de Tannée 4SI , en parcourant Fitiiiéraire que nous avons fait connaître,

San année se composiiit de 600,000 hommes, nombre qui nous paraît singulièrement exagéré, comme il était d'usage jadis, quand on parlait du nombre des combattants, vivants ou morls; mais cette armée était plus formidable par la barbarie et rhorrible laideur du chef et des soldats.

On a décrit la personne d'Attila, qui devait être, an physique, le représentant de sa race, comme, par son audace et ses vices, il en était le digne chef.

On le dépeint en ces termes : court de taille et large de poitrine, la tête grosso, les yeux petite et enfoncés, la barbe clairsemée, le nez camard, le teint presque noir, le cou naturelle' aient jeté en arrière, « capite grandiori. minutis oculiSy rarus barba, simo naso, teler colore. •

C'était bien là (et ou peut en dire autant de tous ceux de sa iiîitiiin dont celte espèce de monstre caractérise le type) rhomme marqué au i!oin de sa destinée qui été d*opprimcr les peuples et d'épnuvatiLei" la terre, « vir in C07icussi0Hem gentU an tus mmundn. terrarum omnium meim. »

La ville biVnlôt *^st investie ; elle ii*a plus d1*^sue que par le pont qui la relie »^ la rive raéndionaln de la Loire ; df ce côté, se trouvent les hordes des Alains ; Tattitude de ces barbares était peu rassurante; tout eût été perdu ai, par une admirable combinaison, Aélius n'avait réuni tous les ennemis de l'empire pour repousser les Huns.

Ce n*est pas le gouverneur Agrippînus, dont il n*est plus parlé, ni aucnn autre officier romain» qui obtiendra ce secours, c'est I evèque d'Orléans, parvenu au terme de la plus extrême vieillesse.

Il se rend à Arles ; son voyage long et pénible est marqué, comme il devait Tôtre à cette époque, par plusieurs miracles, en signe de la faveur et de raflection de Dieu, dont le thaumatarge était entouré et dont le récit frappait lesprit superstitieux des populations païennes et des officiera romains, euxmêmes, • hi^ et aliis signi^cœlesiis favor et inclinatio numinis in Anianum ostendebatur. >

Enfin le Yieillard arrive à Arles ; il parvient à se faire présenter au Patrice. Aétius se jette à ses genoux ; il montre une grande curiosité de connaître le motif de son voyage : « nihil contaitiSj percunctatur arrepti causas itineris. »

Anianus termine Tentretien par ces mots : € Puisque, par rinspiration de Dieu, je te vois touché de mes paroles, si tu daignes tenir ta promesse, il faut que tu sois arrivé le 18 des calendes de juillet ; si tu tardais plus longtemps, il entre dans les desseins du cruel Attila ( ce qui puisse détourner la miséricorde de Dieu ! ) de rompre les liens qui unissent les Gaulois aux Romains. > ( Quia sic decretum apud crudelissimum Àttilam ( quod misericordia cœlesiis avertatf ) tU ea tempestate Oalliarum conventumdisperdat,)

Ici on fait tenir à Aignan le langage de la diplomatie, et c*est ce que fait remarquer La Saussaie à la louange du prélat, c L'adroit évêque, dit-il, expose avec une rare prudence ce qui intéressait l'avantage public de l'Empire. > ( Sacerdos rara solers prudentia primum ea exponit quss publicum totius Itnperii commodum ad speciarerU.)

On ne saurait qu'applaudir et s'associer à cette approbation donnée à la conduite intelligente tenue par le représentant de la population orléanaise à l'égard du chef de l'armée romaine ; cependant, une autre version lui prête un langage plus énergique, plus touchant et plus digne d*un prêtre chrétien, mais aussi empreint d*une nuance prophétique en rapport avec le sentiment qui devait Tanimer: Tautorité que lui donnait son grand Age, les fatigues du voyage et le motif qui le lui avait fuit ontreprondro. 11 prédit aussi à Aétius que le dix-huitième jour des calendes de juillet était celui que la bête féroce avait choisi pour mettre en pièces son troupeau : « Simulque plenus prophvtiiv spinlu, octavo decimo kaletidarum julii diem esse prœtiixii quo bvstia crudelis gregemsibi creditum laniandum decvniereL »

La Saussaie, en termes à peu près identiques, admet cette voitiiun ; rien no s oppose à ce qu'on les admette toutes les doux.

L'évèquo d'Oriéans a pu commencer sa pressante invitation

adressée à Aétins, par les considérations très opportunes qui viennent d'être rapportées, et la terminer par la prédiction, facile d'ailleurs à formuler pour celui qui, aussi bien qu'Anianus, connaissait la situation critique de sa ville épiscopale.

Le mot simulque indique d'ailleurs l'existence de deux membres de phrase se succédant sans interruption.

A son retour, il voit Attila attaquer les murs de la ville de tous les côtés, l'entourer de retranchements ; il entend les menaces et les injures que ses innombrables bandes adressent aux habitants.

Son courage grandit devant la croissance du danger ; il l'inspire à son troupeau ; il l'entretient de la puissance de Dieu, auquel il adresse ses prières ; il porte processionnellement à l'intérieur des murailles les reliques des saints.

Dieu intervient et lui prête visiblement son secours : un prêtre infidèle, à la tête d'un groupe, ses partisans, parle de se rendre. « Que fais-tu, disait-il au prélat, en confiant la vie et la liberté des habitants de la ville à la vénération des reliques des saints? Ces cérémonies ont été inutiles aux habitants des autres villes. »

A peine ce prêtre avait-il prononcé ces paroles impies qu'il tombe mort devant tous les assistants : « Yix sermonera fimentem coram cecidit. »

Cependant les ennemis effrayent les habitants par la multitude des traits qu'ils lancent dans la ville ; ils ébranlent les murailles par les coups répétés des béliers : « Innumeris telorum jactihxis, crehris arietum ictibus mœnia cives extcrrenL »

Anianus croyait toujours que le secours était proche si Aétius restait fidèle à ses promesses ; il surveillait activement les réparations des murailles ; et, surtout, il calmait les craintes des habitants qui se désespéraient en regardant en vain du haut des murailles, dans l'espérance de voir enfin arriver l'armée romaine : « Priez avec foi, leur disait le vieil et courageux évêque. Dieu ne vous abandonnera pas aujourd'hui {non deerit hodie Dominus). »

Mais les assiégés continuaient à douter, ils demandaient

- Tft —

qu'on hâtât lei secours promis : c Promiêêum fètHnarê d^pmeaniur auxilium. >

L'évéque, cédant à ces instances et, peut-être, craignant qu'Aétius ne tînt^pas l'engagement qu'il avait pris, lui envoya un message ; mais soit que celui qu'il avait choisi pour le porter ait péri dans le voyage, soit qu'il en ait profité popr se soustraire aux dangers du siège, il ne revint pas.

On va jusqu'à dire que l'évéque fut transporté, par la puissance de Dieu, au camp d'Aétius et que, s'étant montré à un soldat, il l'envoya dire à son/Ils Aétius : « que, s'il différait de venir dès ce jour même à la ville d'Orléans, il serait inutile d'y venir demain {die filio meo Aetio, quia si hodie ad civitatem adessedistulerit venire, jam crastina nihil proderit), »

Mais ce fait est postérieur à ceux qui suivent et se réfère à l'envoi qui a pu [être fait, la veille même du jour où l'armée de secours devait arriver et, en effet, est arrivée.

Les plaintes des habitants continuaient à être pressantes et, précisément, au moment où elles étaient exprimées, arriva un des événements, très fréquents dans la saison où on était alors, qui a donné lieu à une bien regrettable tradition.

On a transformé un orage en un acte miraculeux, on le ra<;onte dand les termes les plus vulgaires, comme opéré par un acte certainement indigne de figurer, non pas seulement dans l'histoire, mais même dans la vie d'un personnaige placé, par l'autorité de l'Église, au nombre des saints.

On rapporte que, pressé par les instances des habitants de leurdonnerle secours promis, il leur dit : c Voilà le secours du Seigneur (auxilium Domini est) > et qu'aussitôt il cracha sur les barbares : c Et repente contra barbaros expuit. »

La Saussaie ne craint pas d'écrire : c ce fait est digne d'être connu {digna cognitu res), >

Aussitôt, ce grave ecclésiastique raconte qu'en même temps que cette expectoration tombait sur les ennemis, une pluie torrentielle, telle qu'ils ne purent combattre ni même s'apercevoir, s'abattit sur eux et qu'elle dura trois jours. € Ut nedum pugnare, sed nec mutuum adspicere per tridui spatium. »

Consolons-nous de cette version par celle que M. Theîner

a éditée : c Alors un nuage énorme envoyé par la volonté de Dieu mêlant, pendant trois jours, un véritable déluge aux vents impétueux, il arriva qu'aucun des Huns n'osa se mouvoir tant que Dieu montra son envoyé. » (Tune cœliius imber enùssus tridtio ingens diluvium ventis procacibus immiscem, utnulltÂS Hunnorum nullam in parlem auderet modère donec 9uum angelum Dominus exhiberet).

Nous devons faire remarquer que le mot angelum^ que nous traduisons par envoyé, n'est autre que le nuage qui s'est répandu sur le camp ennemi, parce que, dans le langage apocalyptique adopté par l'Église de cette époque, ce mot personnifiait tous les signes de protection ou de colère par lesquels Dieu manifestait sa volonté : le nuage, ici, est Venvoyé , Vange, le messager de Dieu.

Mais, si cet orage avait été favorable aux assiégés en paralysant, pendant un temps qui permettait au secours attendu d'arriver, les efTorts des assiégeants, il avait eu cet inconvénient d'empêcher les assiégés, sous la direction active de leur évêque, de remparer la ville dont les murs avaient beaucoup souffert des coups de béliers que l'ennemi leur prodiguait.

Le désespoir qui avait précédé l'orage et que l'orage avait suspendu se montra plus vif quand le calme fut revenu; les habitants prirent la résolution de se rendre.

Mais, avant d'en arriver à cette extrémité, l'évêque d'Orléans, bravant le danger qui le menaçait en s'en remettant à la foi du chef barbare, n'hésite pas; il veut essayer d'obtenir quelques conditions qui adoucissent les malheurs dont l'ouverture des portes de la ville doit être la conséquence ; le pasteur veut supplier le tyran pour ses brebis : t pro suis ovibus pasior tyrannum exoraturus. »

S'il n'a pas le même bonheur que Lupus, l'évêque de Troyep qui a pu éloigner de sa ville cette armée, au moins Ânianus inspire-t-il assez de respect au chef de cette multitude pour que celui-ci lui permette de rentrer dans sa ville.

Un chroniqueur presque contemporain de l'événement, Jprnandès, a conservé l'entretien qu'eurent ces deux illustrations du v« siècle.

Cet entretien place sous nos yeux le vénérable évéque, presque centenaire, serviteur de Thumanité sous la loi du Christ, se montrant avec le courage que donne la foi et avec le dévoueqient qu'inspire la charité en présence de ce sauvage dont un rayon de philosophie éclaire les ténèbres de son ignorance et adoucit les âpretés de ses grossiers instincts. *

Le prélat, dans le style suggéré aux membres du premier clergé chrétien, par la lecture des livres saints, demande au chef des Huns d*épargner le sang de ses brebis : < ne ovium suarum sanguinis esset effusio; > et le rusé barbare lui répond en raillant et comme étant sûr de sa victoire : c Comment, toi, que je vois si vieux , peux-tu encore être le gardien des brebis de notre province? » {Ut te ac senectutem aspicio potes adhuc nostrœ provinciœ custos esse ovium,)

Et le prélat se dressant sous l'injure et sur cette prise de possession anticipée de ce qu'il appelle, à bon droit, son troupeau, termine cet entretien par ces fières paroles : c Tous les desseins des hommes reposent sur la puissance de Dieu, et Celui qui m'a donné la garde de son troupeau pourra bien, moi et mes brebis, nous arracher des fosses que nous creusent les Huns. > {Omnes cogitationes hominum in omnipotentis Dei virtute consistunt et qui hoc ovile tradidit ctistodiendum ipse mecum ombus meis a foveis Hunnorum eripere potest.)

Le barbare, tout à la fois ému et touché, laisse le prélat retourner à son œuvre qu'il croit impuissante.

Le lendemain, l'armée d'Attila enfonce les portes de la ville : € perfractis urbis portis irrumpit furibundus Attilx régis exercitus, >

Après avoir tiré au sort les maisons à piller, les chefs se les partagent : c proceres sorte domos dividunt; > ici le mot domos doit s'entendre ainsi : les Huns n'avaient ni l'intention ni le temps de résider dans la ville ; les soldats chargent sut* des chariots les dépouilles des habitants , ils (exercittis) les outragent impudemment et avec orgueil de ce qu'ils sont devenus maîtres de leur ville : c de capta civitate stolidè insolescit. >

C'est ce moment même que Dieu choisit pour humilier l'orgueilleux et implacable vainqueur.

Pendant ce triomphe et ce pillage, Tarmée d'Aétius, réunie à celle de Théodoric, roi des Wisigoths, accompagné de Thorismond, roi des Ostrogoths, arrivent; les ennemis n*étaient pa3 préparés à combattre , < hostes imparatos reperiunt. » Alors les uns sont mis à mort par le glaive, les autres, poussés par la frayeur, se jettent dans la Loire où ils sont engloutis.

Mais le saint prélat, rendant le bien pour le mal, < reddens tcilieet bona pro malis , » sollicite et obtient qu'on laisse la ▼le à un grand nombre.

Le reste des Huns qui ne périrent pas prirent la fuite jusqu'au lieu appelé Mauriactis, que Dieu avait choisi pour accomplir sa vengeance en faisant périr cette troupe par le glaive. « Donec judicante Domino in loco qui vocatur Maurucus trucidenda gladiis senteniiam expectaret, »

Laissons ces fuyards qui, il faut en convenir, et quoi qu'en dise le texte et malgré Téchec qu'ils viennent d'éprouver, se retiraient encore redoutables, et suivons l'illustre et courageux évêque jusqu'à sa mort.

Il semble, malgré les progrès faits par le clergé chrétien, que les évêques avaient conservé le caractère de missionnaires qui était celui de leur première investiture.

L'évêque d'Orléans, avec le môme zèle que celui déployé par lui dans le passé, et après le grand fait de la délivrance d'Orléans, continua son œuvre par celle de la conversion des païens ou de ceux de la tribu des Carnutes qui avaient conservé l'observance du culte druidique.

C'est ce que nous apprend le grave auteur de l'ouvrage : Histoire archéologique de la ville de Vendôme (1) :

« Après la retraite des barbares, Tévêque d'Orléans pensa que le temps était venu de compléter l'œuvre à laquelle tant de zélés missionnaires avaient sacrifié leur vie et organiser définitivement l'Église chrétienne dans le pays des Carnutes.

» Il se rendit à Chartres où il convertit l'ancien temple des druides en une église.

» Il est porté en triomphe par les habitants de la ville jus-

(1) M. de Petigny.

quau temple qu'il veuait de bénir; il fonde une autre église en rhonneur de saint Denis; une autre à laquelle, dans la suite, on donne son nom.

9 II les dota avec magnificence.

9 Ses trois sœurs (il paraît que les membres de la famille d'Anianus l'avaient rejoint après son élévation à Tépiscopat) donnèrent à la nouvelle cathédrale trois domaines ou villages qu'elle a toujours possédés depuis.

» Ces trois sœurs s'appelaient: Donde, Monde, Ermenonde; les trois villages dont il s'agit ont pris ces noms qu'ils portent encore aujourd'hui : Dondainville , Mondonville , Ermenonville,

9 En reconnaissance de tant de bienfaits, le clergé de Chartres allait autrefois, chaque année , en procession à Orléans pour honorer sa mémoire. »

Il existe, à ce sujet, une confusion assez grande entre quelques écrivains : Symphorien Guyon, parlant de cette solennité qui avait lieu tous les ans, l'attribue à la reconnaissfiuace conservée par les habitants de Chartres de ce qu'ils avaient reçu le bienfait du christianisme d*Altin, qu'il dit avoir été le premier évéque d'Orléans.

De son côté, l'historien .de la ville de Chartres, Chevard, nomme comme ayant occupé, dès ces temps, le siège de Chartres, l'évoque Aignau, qu'il dit être issu d'une des plus riches familles d'Orléans.

11 ajoute qu'il était l'objet d'une telle vénération que, lors de son entrée solennelle, pour prendre possession de l'évèché, plusieurs habitants le portèrent sur leurs épaules jusqu'à l'église où il fut sacré.

Il attribue à cette manifestation l'usage qui s'est introduit, pour les évéques de Chartres, de se faire porter à cette entrée solennelle par quatre barons, leurs vassaux.

Cependant cet auteur croit que cet évéque de Chartres, nommé Aignau, n'est autre que l'illustre évéque d'Orléans, qu'il considère comme ayant été le bienfaiteur de cette ville en y introduisant le christianisme et en la dotant de sa cathédrale et de deux autres églises qui ont reçu le vocable,

l'une de saint Denis, l'autre de saint Âignan, et il considère la procession de Chartres à Orléans comme justifiant cette croyance.

Il rapporte cependant ce distique, qui passe pour avoir existé sur la tombe de ce prélat inhumé dans une église de Chartres.

Corpus in his crtptis Aniani pr^gsulis olim,

CaRNUTUM RBCUBAT, SPIRITUS ASTRA COUT.

Mais il est convaincu que cette inscription tumulaire appartient à une époque beaucoup moins ancienne que le v« siècle.

Pour nous, l'incertitude qui enveloppe l'existence de l'évoque de Chartres du nom d'Aignan, mise en regard de la gloire tout • à la fois religieuse et historique de l'évêque d'Orléans, d'une certitude incontestable, et cette cérémonie de chaque année qui partait de Chartres pour se rendre à Orléans, sont, au plus haut degré, démonstratives.

Cette procession, à notre sens, a un tout autre caractère que celui d'une cérémonie purement religieuse : elle révèle la continuation des rapports politiques et nationaux qui, de tous temps, ont existé entre les deux villes.

Cette procession, cérémonie toute chrétienne, semble représenter, sous une forme nouvelle, les traditions du druidisme ou de l'ancienne alliance ; en un mot : l'ancienne nationalité de tribu et de famille qui unissait les deux villes avant la conquête contre laquelle toutes les deux ont combattu et contre laquelle elles se sont unies pour la renverser.

Le christianisme a souvent usé, nous en avons déjà donné un remarquable exemple, en les purifiant, des cérémonies des cultes qui l'ont précédé, pour attirer à lui, par le respect des anciennes traditions, pour lesquelles ces populations, encore grossières et esclaves de l'habitude, avaient conservé un profond et presque invincible attachement.

Saint Aignan vécut encore quelques années; on place sa mort au dix-septième jour du mois de novembre de l'année 453.

Une longue discussion s'est élevée sur le lieu de sa sépulture; nous ne croyons pas devoir nous y engager; nous préférons adopter la version la plus vraisemblable, nous rempruntons à la vie du roi Robert, par Helgalde.

Mais, avant tout, il convient d'établir que saint Aignan fut inhume dans Téglise de Saint-Laurent-des-Orgerils, dont saint Euverte l'avait fait abbé, lorsqu'il vint le trouver dans sa jeunesse.

Cette église, ainsi qu'on Ta dit, était située à l'ouest de la ville.

La difficulté consistait dans l'équivoque né de ce que, dans le champ Tétradius, aurait existé une chapelle, placée sous le vocable de saint Laurent, où le corps d'Anianus aurait été déposé, tandis qu'au contraire on afQrme que le corps a été, d'abord, inhumé à l'église de Saint-Laurent, dont il vient d'être parlé, et, ensuite, translaté dans l'église de Saint- Pierre-aux-Bœufs, existant ad plagam orientalem de la ville.

Pour constater cette proposition, ou plutôt pour la justifier, on invoque quelques témoignages.

En premier lieu, le testament de Léodebode, abbé du monastère de Saint-Mesmin-de-Mici, près Orléans, en date de la deuxième année du règne de Clovis, testament qui exprime le désir de bâtir le monastère de Saint-Pierre, où, dit-il, repose le corps du seigneur Anianus, < ubi ipse domhnts Anianus in cor pore requiescit. »

On cite, aussi, mais cela avec moins d'assurance, en le plaçant à Tannée 6i3, la seconde du K*gne de Clovis II, un pèlerinage signalé par plusieurs miracles que lit sainte Geneviève à Téglise de Saint-Aignau.

El, enfin, une preuve que l'on regarde comme évidente, serait cet épisode des funérailles d'un abbé du monastère de Mici, ou Sainl-Mesmin, établi entre la Loire et le Loiret, à i kilomètres d'Orléans, cet abbé nommé Euspice.

Ce saint personnage fut le premier abbé de celte institution religieuse, fondée par Clovis I*'. qui la lui donna, ainsi qu*OQ le verra en son temps: son neveu, Maximus^ ou Maximinus^

aujourd'hui connu sous le nom de saint Mesmin, eut la pieuse pensée de faire inhumer les restes de son oncle dans l'église de Saint-Aignan.

On prit le chemin de Mici, aujourd'hui Saint-Mesmin, à Orléans, et, lorsqu'on approcha de la porte de la ville, peu éloignée de l'église du bienheureux Aignan, les porteurs du corps restèrent immobiles et dans l'impuissance de continuer leur marche.

On s'enquit de la cause de cette immobilité; l'évêque Eusebius apprit qu'il existait des prisonniers retenus dans la ville ; il pensa qu'en les faisant mettre en liberté il donnerait satisfaction au grand saint qui avait institué leur délivrance, lors de la prise de possession de son siège épiscopal, et qui manifestait, par le signe miraculeux dont tous les yeux étaient frappés, sa volonté qu'il en fût ainsi.

L'effet répondit à l'attente du prélat; aussitôt que les portes des prisons furent ouvertes, le cortège se remit en marche, et le corps du bienheureux Euspicius reposa à la droite du corps du bienheureux Anianus.

On a vu, dans ces faits, des témoignages suffisants pous établir la certitude que, dès cette époque, le corps de saint Aignan avait été transporté de l'église de Saint-Laurent à l'église de Saint-Pierre-aux-Bœufs.

Après ce récit, auquel on ne s'est livré que pour faire connaître une grande et vénérable figure historique renfermée dans le cadre des mœurs de son temps, et, par conséquent, ces mœurs elles-mêmes, il ne reste plus qu'à ajouter quelques mots.

En premier lieu, nous ferons remarquer l'esprit, ou le sentiment, dont Evortius, ou Euverte, était animé, lorsqu'il choisit Anianus pour son successeur.

Cet usage, introduit par quelques évoques des premiers siècles, était blâmé par l'Église; et quelques docteurs ne manquent pas de le reprocher à saint Euverte ; mais la situation du clergé chrétien, et même de l'Europe occidentale, présente cet acte de la vie de ce prélat comme une mesure pleine de sagesse et en parfait accord avec les dangers du moment.

L'Occident était menacé dès l'année 37S,

Soit que Tévéque Anianus fût Pannonien de pure race» soit qu*il appartint aux Vandales silinges, auxquels, pour les soustraire au joug des Wisigoths, refoulés par les OstrogQths, qui fuyaient devant les Huns, Constantin avait donné asile en Pannonie, et qu'ils eussent accepté cette nouvelle patrie, que, plus tard, ils furent forcés d'abandonner, il est facile de comprendre que ces réfugiés avaient senti se réveiller tous les resseatimeuts qu'inspire la nationalité perdue, contre les barbares auxquels ils devaient leur exil.

Lorsque Attila arriva sous les murs d'Orléans, il y trouva donc un ennemi naturel dans la personne de Tévêque Anianus, et le langage que celui-ci tint à Aétius, en parlant d'Attila, semble bien inspiré par ce sentiment.

A ce motif se réunissait la qualité de chrétien fidèle et le double devoir que lui imposaient sa dignité et celle de représentant des défenseurs de la cité.

Et quand Euverte, au moment de mourir, où il était facile de prévoir que l'invasion de l'Empire et des provinces par les Goths serait suivie de celle des Huns, fit ce choix, il obéissait à une admirable et profonde prévision.

n se donnait un successeur d'un grand caractère, plein de foi et animé de la haine la plus légitime, au double point de vue religieux et national.

On n'a plus à s'occuper de l'histoire de la ville gallo-romaine^ à l'occasion du grand évoque ; nous l'avons dit, il a fini sa carrière le 17 novembre de l'année 463, et, depuis ce temps, son souvenir ne s'est pas effacé de la mémoire reconnaissante des Orléanais.

De nos jours, les ancêtres du v* siècle pourraient se croire revenus au moment de la mort de leur évêque : le champ de l'église de Saint-Pierre-aux-Bœufs, à cet anniversaire, est resté le marché aux bestiaux, à la race boyine, aux arbres à planter à l'automne, enrichi, si on peut employer cette expression, de marchandises d'un certain luxe populaire.

La légende mal comprise l'emporte, il est vrai, sur l'histoire ignorée ; mais, enfin, Aignan est, à la fin du xix® siècle, comme il Tétait au milieu du v«, le patron, le protecteur de

l'antique cité celtique, sauvée par les vertus de son évéque de la barbarie de 'ces hordes sauvages aussi cruelles qu'elles étaient horribles.

On n'a plus qu'à évoquer un souvenir historique intéressant la ville d'Orléans à cette époque :

On a dit que les Alains campaient dans la ville et dans ses environs, au delà de la Loire; que Thorismond, fils de Théodoric, roi des Goths, accompagnait dans sa campagne, contre le roi des Huns, Aétius, qu'il abandonna après la bataille de Ghâlons, sur le conseil peut-être plus intéressé qu'imprudent du général romain, lui inspirant la crainte que, pendant qu'il poursuivait Attila, son frère ne lui enlevât le royaume de son père, prévision réalisée plus tard, Théodoric l'ayant fait mourir de mort violente.

Nous ajouterons que les Alains, soupçonnés et surveillés de près par Aétius pendant la campagne, reprirent bientôt le campement qu'ils occupaient, à Orléans et dans ses environs, avant l'arrivée des Huns.

Ils y restèrent jusqu'à l'année 466, au cours de laquelle ils furent détruits par Thorismond lui-même, dans une bataille qu'il leur livra devant Orléans, entre la Loire et le Loiret.

C'est ainsi que la ville et ses alentours purent, enfin, après de si terribles épreuves, renaître à l'espérance de la réparation des pertes irréparables qu'ils avaient faites, dans leur population et dans leurs richesses de toute nature.

Ces pertes, ces ruines, cette dépopulation étaient telles que cette cité disparaît de l'histoire, et que, momentanément, elle ne compte plus que comme un simple vicus; elle n'est plus mentionnée que par quelques légendes intéressant son épiscopat.

Mais déjà une nouvelle ère de prospérité et de gloire s'ouvrait, pour elle, entre toutes les villes du littoral de la Loire ; la province romaine entrait dans cette phase transitoire qui lui fît donner la qualification de Gallo-Franque, et touchait, ainsi, au moment où elle allait devenir la France.

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