CHAPITRE V
Royaume d'Orléans
2« période (de 562 à 593).
Clotaire, en Tannée 558, réunit tout Tempire français et régna seul jusqu'à sa mort, qui eut lieu en l'année 562.
Sa succession eut le sort de celle de Clovis : le territoire gallo-romain fut partagé entre ses quatre fils, Garibert, Contran, Sigebert et Chilpéric.
Le premier fut roi de Paris ; le second, d'Orléans et de la Burgundie, que, dorénavant, on appellera Bourgogne ; le troisième, d'Austrasie ; le quatrième, de Soissons.
Chilpéric, au mépris de la loi héréditaire partageant le royaume par égales portions, s'était emparé, aussitôt après la mort de Glotaire, de ses trésors et de la ville de Paris ; mais l'unité de la monarchie par l'hérédité, consacrant l'ordre de primogéniture qui se préparait dans les esprits, ne pouvait encore prévaloir sur la loi du partage ; Chilpéric fut obligé de s'y soumettre; les lots formés ainsi qu'il vient d'être dit, il fut obligé de se contenter du royaume de Soissons.
Il semble que l'action de Chilpéric, loin de devoir être considérée comme un vol de bas étage, doit l'être comme un sentiment précurseur de la destinée de la ville qui devait être, dans un avenir prochain, la capitale du royaume réuni sous un seul chef du gouvernement.
Chilpéric croyait qu'étant maître de Paris, il le serait de la France entière.
Ce fut, en effet, bientôt après la mort de Clotaire que se posa le grand principe de la supériorité des princes sur les
bénéficierSj principe que soutint, après la mort de Sigebert, l'illustre reine Bnmehaut qui, après la tentative de Chilpéric, par une contradiction inexplicable si on en trouvait rorigine dans les désordres môme de cette époque, succomba sous les efforts de ce dernier.
La querelle de Ghilpéric et de Sigebert, de Bnmehaut et de Frédégondc cachait, sous des apparences d'ambitions personnelles et des haines implacables de deux femmes, d'une part : la pensée toute romaine de la monarchie unitaire, d'autre part : la pensée toute germanique de la divisibilité du sol et, par consé(iuent, de la division du pouvoir, et même de son morcellement.
Frédégonde défendait Tintérêt du plus grand nombre et devait être servie avec fanatisme, malgré ses crimes ; Brunehaut défendait un grand principe politique, mais, contraire à cet intérêt, elle devait être servie avec peu de zèle et même, ainsi que cela arriva, elle devait être abandonnée, et elle* le fut ; cet abandon et son horrible supplice sont dans toutes les mémoires.
Mais, ce qui ne semble pas avoir frappé l'attention publique et ce qui, cependant, est très remarquable, c'est que la première pensée, celle de l'unité de la monarchie, appartient à la contrée la moins romanisée, et la seconde, celle du partage, à la contrée la plus façonnés aux usages et aux lois de l'Empire. 11 est vrai qu'il manquait, pour qu'elle réussît à l'entreprise de Ghilpéric, une condition essentielle; il était le dernier né des enfants de Clotaire.
Ici, un changement m scz notable se produit dans les délimitations du royaume, et, par consé(juent, du royaume d'Orléans; nous avons vu que, sous Clodomir, il comprenait l'Yonne, la moyenne Loire : laSarthe, Sens et Auxerre, Chartres, l'Anjou et le Maine; sous Contran, il perd cette dernière partie de son ancienne étendue, et, sans doute et à plus forte raison, l'Anjou, mais il gagne la Bourgogne et la plus grande partie de la province d'Arles, moins Marseille et Avignon; la remière de ces villes était assignée à Gharibert, et la seconde Sigebert.
Telle était la division du territoire ; en ce qui concerne le royaume d'Orléans plus encore qu'en ce qui concerne les autres, il faut reconnaître qu'à cette époque où le principe monarchique avait fait, dans son application, quelque progrès, cette qualification était beaucoup plus convenablement donnée qu'elle ne l'avait été dans les temps antérieurs.
Avant de suivre la destinée de la ville d'Orléans sous Contran, il est indispensable de se représenter ce prince qui a exercé une assez grande influence sur son époque.
Si on en croit quelques annalistes Orléanais, Contran était également distingué par sa piété , sa clémence et sa simplicité, allant jusqu'à la bonhomie.
Lemaire nous en fait un portrait tellement louangeur qu'il va jusqu'au ridicule ; il fut un prince, dit-il, flamboyant des rayons d'une haute majesté, enrichi de l'émail de trois vertus : la piété, la prudence, la justice, etc., etc.
Symphorien Guyon nous dit qu'il fut le plus signalé et le plus glorieux des enfants de Glotaire, et qu'il fut honoré de la qualification de saint.
Il reconnaît cependant qu'il ne fut point irrépréhensible dans ses commencements ; il avait quelques défïiuts : il permettait trop facilement les duels; il a usé de cruauté quelquefois ; il a été trop indulgent envers certains criminels; on lui reprocha l'incontinence ^\. la luxure, car, au commencement, il eut une concubine, nommée Vénérande, de laquelle il eut un fils qu'il confia à Félix, évoque d'Orléans, mais qu'il fit mourir.
L'histoire moderne, moins prévenue en faveur de ce prince, relève les actes de sa vie dont elle tire bien d'autres conséquences.
On oppose aux louanges qui lui sont djonnées quelques crimes, tels que ceux d'avoir donné la mort à son propre fils, à un de ses leudes qui avait tué un taureau sauvage dans le domaine royal, et à plusieurs médecins qui avaient traité la reine dans sa dernière maladie, sur le motif qu'ils ne l'avaient pas guérie, et enfin d'avoir eu plusieurs concubines.
Mais il ne faut pas être trop sévère ; le meurtre du fils n'a eu lieu qu'à la sollicitation de la reine, qui voyait dans cet
enfant le Gis d*une [concubine , et , d'ailleurs , la puissance royale. qui donnait au roi le droit de vie et de mort sur ses sujets, et la puissance paternelle qui donnait le même droit au père sur ses enfants, expliquent, en les atténuant, ces violences qui excitent aujourd'hui une si vive indignation.
Le meurtre du Icude n'est [qu'une manifestation sans doute exagérée de la suprématie que le chef des Francs voulait établir à son profit entre lui et ses compagnons, par la prérogative exclusive de la chasse et l'inviolabilité du domaine royal.
Le meurtre des médecins n'a été commis non plus qu'à la demande de la reine Austrogésilde, sa seconde femme, et en cédant à la douleur qu^il ressentait de sa perte ; et, par le peu de considération accordée alors à ces prétendus médecins, espèces de sorciers, de tireurs d'horoscope , vendeurs d'amulettes et d'abracadabra , si même ils n'étaient pas des esclaves, sur lesquels s'exerçait alors dans toute sa rigueur le droit de vie et de mort.
Le nombre plus ou moins grand de concubines était, chez les Germains, un signe de noblesse que les rois ne pouvaient dédaigner et qui semble, dans tous les temps, avoir été très à leur convenance.
Quant aux duels qu'il a autorisés, ceux qui lui en font un reproche ignorent sans doute qu'il ne faisait que se conformer à la législation de son temps qui faisait, sous le nom de juge^ ment de Dieu, dépendre le sort d'un procès ou d'une accusation de l'issue de ce qu'on appelait le combat judiciaire»
On peut donc s'arrêter à cette pensée que Gontran s'était séparé de ses aïeux, de ses contemporains et de ses frères, par plus de sens moral, de modération, d'humanité et de véritable piété.
On doit aussi voir en lui un esprit assez apte aux affaires, choisissant avec discernement les hommes les plus distingués de son siècle et se tirant, avec une prudence peu commune, des graves difficultés au milieu desquelles il s'est trouvé, témoin l'accueil qu'il fit à Mummolus et à saint Columban.
On cite de lui des actes qui ne peuvent appartenir qu'à un prince doux, clément et généreux ; il fil grâce à un assassin
qui avait voulu le poignarder à Châlons, lieu ordinaire de sa résidence , dans une église sous le vocable de saint Marceau.
Dans cette circonstance, il sut unir la modération au respect de la loi, qui considérait une église comme un lieu d'asile inviolable, et il renvoya le coupable sur le motif qu'il avait été arrêté auhioment où il allait y accomplir son crime. (iSicflnum vivum dimisit quia nefas putavit si is ab ecclesia diccttis fuerat truncaretur.)
Il est vrai que cet émissaire de Frédégonde fut mis à la torture, et qu'un très grand nombre de complices furent mis à mort; mais il n'en est pas moins certain, d'après le texte de Grégoire de Tours, que Contran se montra, en cette circonstance, aussi humain et aussi religieux que les temps et la nature du crime le comportaient.
Après la mort de Mummolus, cet illustre guerrier qui, jusque-là, lui avait rendu les plus signalés services, il ne voulut pas profiter des richesses de celui-ci, que le droit public de ce temps l'autorisait à confisquer; il les distribua en aumônes.
Ce trait ne peut excuser, il est vrai, celui qu'on lui attribue à la mort de Charibert, son frère, roi de Paris, dont il garda les trésors en repoussant Théodehilde , l'une des femmes de ce dernier qu'il avait fait venir auprès de lui en lui proposant de l'épouser, mais qu'il fit mourir à la suite des plus mauvais traitements, action aussi basse que cruelle, qu'on n'a cependant pas mise au nombre de celles qui lui ont été reprochées.
Quand il venait dans la ville d'Orléans, il s'asseyait familièrement à la table des plus simples bourgeois qui allaient toujours à sa rencontre avec des drapeaux et en chantant des hymnes et qui ne l'appelaient que le aaint et bon roi.
Contran eut deux femmes : Marcalande et Austrogésilde ; celle-ci, qui était suivante de la reine, semble bien n'avoir été que sa concubine ; toutes les deux moururent avant lui ; il n'eut, des deux, qu'une fille et deux fils; nous avons vu comme l'un est mort, il perdit le second avant que lui-même fût avancé dans la vieillesse, il n'avait alors que cinquante ans.
Il ne se remaria pas, mais il ne renonçait pas à devenir père ; car, après la mort de Sigebert, il disait à Chiklebert,
fils de celui-ci, et, par conséquent, son neveu, en l'adoptant : c S'il me survient des enfants, je te considérerai comme l'un d'eux, afin que la tendresse que je te promets devant Dieu subsiste entre eux et toi. >
Cet aperçu du caractère de ce prince nous permet de suivre les événements de son règne , dans lesquels la ville d'Orléans a été intéressée, jusqu'au jour où la mort de Charibert, sans postérité, amena un nouveau partage dont les effets furent de mettre fin au royaume d'Orléans, en fondant, d'une manière définitive, pour Contran, le royaume de Bourgogne, et en changeant encore une fois les délimitations dont il avait hérité de Clotaire.
La ville d'Orléans semble, dans le cours de cette période (de 562 à 567), être restée étrangère à ce qui se passait dans la Gaule ; le christianisme y était tout-puissant , mais toujours séparé du Saint-Siège , avec lequel les rapports et les communications étaient aussi difficiles que par le passé , et que les événements qui se préparaient devaient continuer à interrompre ; à ce moment s'accomplissait le mariage de Chilpéric et de Frédégonde (5G5), et celui de Sigebert et de Brunehaut.
Les Huns menaçaient de nouveau la Cermanie franque et la Gaule elle-même ; les petits-fils de Glovis, au lieu de se réunir contre l'ennenii commun, se faisaient la guerre; Chilpéric, profitant de l'absence de Sigebert, qui était allé bravement audevant de ces barbares, pour lui enlever ses possessions, et s'étant emparé de la ville de Reims.
La paix momentanée qui se fit entre eux fut bientôt troublée par le meurtre de Galsuinthe , sœur de Brunehaut , que Chilpéric avait abandonnée pour Frédégonde (568).
Mais déjà Charibert était mort sans descendance (567), et cet événement, qui eut lieu au château de Blois, fut l'occasion d'un nouveau remaniement du territoire entre Chilpéric , Contran et Sigebert.
L'Église d*Orléans était, dit-on, mais cela est contesté, sous l'autorité de Félix, auquel, dit-on encore, Contran avait confié le fils qu'il avait eu de sa concubine Vénérande, et qu'il fit mourir.
Ce prélat, s*ll a occupé le siège épiacopal d'Orléans, aurait été encore vivant à la mort de Cliaribert,
Aucun fait iVhitéresse cette Église à cette époque, nous n'avons qu'à relever une erreur commiae par un annaliste Orléanais qui place à Tavènement de Contran répisodo d*Agylus» aur lequel nous nous sommes assez étendu pour n'y pas revenir; à cette époque se place la réunion aux possessions de Gontran du Périgord, de VAgenais et de la Provence^ ce fait appartient au moment de la mort de Charibert; mais comme il n*a rien de commun avec le royaume d'Orléans, à proprement parler, il n'est pas nécessaire d*insister sur ce sujet.
Bornons-nous à dire que, comme le partage de 542 avait donné à Contran le royaume d^Orïéans, tel qu'il avait été constitué par Clodomir, et, de plus, toute la Bourgogne conquise en il34, c'est-à-dire depuis la mort de ce prince, arrivée en 528, et la province d'Arles» moins Marseille; et que, par le partage de 867» il eut la moitié de cette dernière ville et de son territoire, Toutre appartenaut h Sigebert; et, enfm, comme le pays rbartraio se divisa entre ces deux princes, par portions égales, on comprend, même en rabseocede toutes délimitations rigoureusement accusées, que ce magnifique bénéfice dut être considéré comme un royaume.
Il était impossible que ces princes, en possession de domaines aussi considérables, pour lesquels, seuls, le principe de la transmission par voie héréditaire était alors reconnu, ne conçussent et ne réalisassent pas la pensée d'établir, à leur profit, ane grande supériorité sur les hommes de leurs trustes respecliveâ.
Aussi, est-ce à ce moment que se manifeste une véritable révolution dans les dénominations des possessions des Francs.
Les Francs Hpuaires, les Francs saliens font place aux Austriens, OHer-Hik, ou royaume de l'Est, VAuslrasie; les Neusiriem^ Ni-Oster-Rik, qui n'est pas de l'Est, la A'ews^rre (Ouest), et que se manifeste le mouvement de la suprématie définitive du roi sur les antrustions, tentée par Sigebert et, après lui, par Brunehaul, combattue par Chilpéric et Frédégonde, et que Gontran semble avoir adoptée, mais avec de tels ménagements
qu'on peut le considérer comme ayant été le représentant d'un système de transaction entre ces deux principes extrêmes, et comme s'étant ainsi assuré le concours des grands tenanciers, l'amour des clas<)es inférieures, c'est-à-dire des Gallo-Romains, et l'exercice d'un pouvoir qui ne manquera ni d'énergie, ni de grandeur, malgré les précautions assez astucieuses dont il l'entourait.
Si nous suivons les faits historiques depuis le meurtre, par Ghilpéric, de la reine Gaisuinthe (568) jusqu'à la catastrophe de Sigebert, consommée par un émissaire de Frédégonde (S75), on voit que tous les événements, auxquels Contran a ét:^. mêlé, se sont passés loin du territoire Orléanais, qui semble avoir été paisible pendant ce temps d'effroyable perturbation, et même rien ne révèle un acte d'autorité ni la présence, même accidentelle, de Gontran dans sa ville d'Orléans.
Mais, à partir du meurtre de Sigebert, jusqu'à celui de Ghilpéric, la chronique locale devient plus abondante.
Cet événement dessina la situation des princes régnants et des grands tenanciers; l'hérédité, par égale portion, introduite dans les familles royales, tendant plus qu'il ne le semble à l'unité de la monarchie, inspirait aux possesseurs des bénéfices la pensée de leur transmission par voie d'hérédité.
L'élément romain, on le voit, sans doute par l'influence du clergé, plus encore, peut-ôtrc, par la force des choses et la puissance des inspirations de la nature, s'était introduit dans les familles princières, mais il n'avait pas la même activité dans les familles de leur truste.
Cependant, deux princes, de caractères différents, étaient appelés à diriger le mouvement des esprits se manifestant alors.
Ghilpéric et Sigebert : le premier, plus ambitieux de richesses que de pouvoir, chez lequel la faiblesse s'alliait à la cruauté, a fait peu pour la concentration du pouvoir en ses mains; il avait conservé le sentiment et les mœurs germaniques.
Sigebert, généreux, éloquent, précurseur de l'esprit chevaleresque que la longue possession des lîefs devait développer dans le corps de la noblesse française, croyait à sa supériorité
^ JflO —
Bur ses leudes fît pouvoir les âoumeUre à une autorité toute i-oyale.
Ce rapprochement explique comment le pouvoir de Chilpérie et de Frédégonde, malgré leurs crimes, o'a éprouvé d'autres troiiblêF que ceux qu*ils se créaient à eux-mêmes par leurs violences; et comment celui de Sigebert ne fut qu'une lutte continuelle, et comment Brunehaut succomba et mourut d'une mort tragique, malgré le courage vraiment héroïque qu'elle déploya dans Taccomplissemeot d'un dessein auquel on ne peut adresser d*autre reproche que celui d'avoir été prématuré.
GontroQ semble avoir su concilier le principe de la conquête avec la prédominance de sa race.
Dans sou respect pour la loi saliqué, il ne Ot aucune tentative pour déposséder ses copartageanls.
Cette pensée de conciliation, de deux prétentions hostiles, se manifeste dans deux actes principaux : on le voit réprimer, avec une sévérité allant jusqu'à la plus extrême rigueur, la chasse sur ses domaines, et maintenir le droit héréditaire et du partage du territoire entre les membres de la race royale, en adoptant Childebert, son neveu, ûls de Sigebert, quoique celui-ci fui si jeune qu*un lende de son père le sauva de la fureur de son oncle Chilpéric en l'emportant dans un panier.
Enfin, après la mort de Chilpéric, on le voit protéger Clotaire II, fils de ce dernier, et lui conserver Théritage paternel. Le premier de ces deux actes maintint le territoire dans les Limites du partage de 567.
Il est inutile de s'arrêter aux crimes de Frédégonde et de Chilpéric, aux difficultés que Contran eut à surmonter dans ces troubles, à la défense de la Bourgogne envahie et sauvée par Eonius Mummolus, qui finit par le trahir, il suffît de nous attacher exclusivement à ce qui s*esc passé dans la ville d'Orléans, au milieu de ces drames terribles.
Il semble que tout y fut en paix.
On est heureux de s'arrêter sur une contrée, snr une grande ctlé qui, à cela près de la funeste inHuence que ces événejnents presque incroyables ont du exercer sur sa situation morale, et de quelques désastres accidentels appartenant à la marche or-
dinaire de la nature, sont restées simples spectatrices de ces troubles et de ces guerres de faniille, dans lesquelles les vainqueurs semblaient prendre à tâche, par les pertes continuelles qu'ils s'imposaient à eux-mêmes, de soulager le pajs vainca et opprimé, et de préparer ainsi la fusion de ceux des siens qui devaient survivre avec le peuple subjugué et l'objet de ses mépris.
Quelques annalistes Orléanais placent, dès l'année 580, c'està-dire dès avant tous ces faits qui se sont accomplis en l'année 584, un événement miraculeux qui fut l'occasion, pour Un seigneur de Beaugency, nommé Simon, de la donation d'une grande partie de ses biens, et entre autres du château de cette ville, à Dieu et à saint Firmin; donation transformée, après la mort de Simon, en une reconnaissance de vassalité au proflt de révéque et du chapitre de la ville d'Amiens, et un cens de 20 sous, une obole payable annuellement; redevance transformée, dans la suite, en une maille d'or, appelée la Maille (For de Florence, acquittée par certains habitants de Beaugency, détenteurs des biens qui en étaient grevés, entre les mains du procureur de la nation des écoliers picards, étudiant à l'Université d'Orléans, représentant l'évéque et le chapitre de la capitale de leur province.
Comme cette circonstance se lie intimement à celle de l'invention du corps de saint Firmin, et que l'Église, malgré l'incertitude de la date de cette découverte, semble adopter le millésime de 687, cette donation n'est mentionnée ici que pour expliquer comment on n'entre pas, à cet égard, dans de plus amples détails.
Il n'en sera pas ainsi d'un événement qui, pour les populations riveraines des bords de la Loire, a été l'occasion de grands dangers et de grandes souiTrances.
C'est au mois de septembre de l'année 581 que se place, dans les fastes de la ville d'Orléans, une inondation des basses terres du parcours de la Loire.
Déjà, ainsi que le fait observer Lemaire, les Commentaires de César font mention des gonflements torrentiels et spontanés de ce fleuve ; si on se reporte, ainsi que nous l'avons fait et ce
qu'a négligé de faire Lemaire, au liv. VII, v. 34, on voit que César, parlant de l'Allier, rivière qui se jette dans la Loire, entre les départements de la Nièvre et du Cher, dit qu'on ne peut traverser l'Allier à gué que pendant l'automne : c Quod non fere ante autumnum Elave7^ vado transiri solet; » et au même livre, v. 55, racontant les efforts que faisaient les Ëduens pour s'opposer au passage de la Loire par les Romains, qui s'apprêtaient à assiéger Noviodunum (Nevers), il dit que ce peuple se flattait d'y réussir, parce que la Loire, enflée par la fonte des neiges, ne paraissait guéable nulle part : c Ut omnino vado transiri non posse videretur. »
Et, cependant, malgré cet état du fleuve, César trouva un gué assez commode pour la circonstance : c Vadoque per équités invento pro rei necessitate oportuno, » où le soldat pouvait avoir les épaules et les bras libres, pour porter ses armes : « ut brachia modo atque humer i ad sustinenda arma liberi ab aqua esse possent. >
Mais pour plus grande précaution, il avait placé sa cavalerie au courant supérieur afin de rompre l'impétuosité de l'eau et de protéger, ainsi, le passage de l'infanterie : « Disposito equitatu qui mm fluminis refringeret. »
Nous rencontrons, dans ce passage, la justification de ce que nous avons eu l'occasion d'avancer plus haut: que les inondations de ces temps ne pouvaient avoir le caractère effrayant et désastreux qu'elles ont eu dans la suite, où la Loire encaissée dans les digues s'opposaiit à l'envahissement des vallées de son rivage, quand ses eaux ont pu les rompre où les franchir et se répandre au dehors avec d'autant plus de rapidité et de fureur qu'elles ont été plus comprimées, et qu'elles gagnaient en surélévation et en abondance ce qu'elles en auraient perdu en se divisant sur une plus grande étendue de territoires.
Mais dès ces temps, et dans la suite des siècles, puisque Lemaire partageait cette superstition, les inondations des fleuves étaient considérées comme un pronostic malencontreux.
A ce sujet notre vieil historien cite plusieurs exemples . entre autres le débordement du Nil avant la bataille de Phar-
sale ; et il est plus que probable que les Gaulois, luttant, pour la dernière fois, avec Tannée romaine, y virent l'augure le plus menaçant.
Lemaire justifie, d'ailleurs, cette proposition en mentionnant rincendie qui éclata dans la ville en l'année 584. c Aussi, ditril, Ton juge un pronostic malencontreux quand il arrive inondation et débordement de Loire, car celui qui arriva l'an 581, qui fut Tan V*' du roi Childebcrt et le XIX* de Gontran roi d'Orléans, nous signifia bruslement et incendie d'Orléans, l'an 584. »
Symphorien Guyon place cet incendie à l'année 583, maiâ il ne le rattache pas à l'inondation de l'année 58i , et le représente comme ayant consumé une partie de la ville et porté la désolation et la ruine dans presque toute les familles.
Il semble que cet auteur réunit ce désastre à une aventure tenant du merveilleux, arrivée au bon roi Gontran.
c L'an 585 le roi étant à la chasse se reposa et s'endormit près d'un ruisseau, dans le giron du seul écuyer dont il était accompagné.
» Pendant son sommeil, Técuyer vit sortir de la bouche du roi une petit bête qu'il pousuivit sans pouvoir l'atteindre ; il la vit entrer dans l'ouverture d'une montagne voisine et sortir de Tautre côté de la montagne et rentrer dans la bouche du roi.
» Dans la poursuite de la petite bête qui avait traversé un ruisseau, l'écuyer avait, pour rarrèter, tendu son épée ; la petite béte avait passé par-dessus; il en fut ainsi à son retour.
» Lorsque le roi fut éveillé, il raconta à son écuyer qu'il avait rêvé qu'il passait par-dessus un pont de fer ; que de là il était entré dans une montagne où il avait trouvé de grands trésors ; de son côté l'écuyer raconta ce qui s'était passé entre lui et la petite bête.
» La coïncidence de ces deux événements singuliers inspira au roi l'idée de faire creuser cette montagne, dans laquelle il trouva plusieurs trésors, qu'il employa en œuvres pieuses et à l'ornement des églises. >
Il est bien évident que, dans la pensée de Symphorien
GuyoQ, la rille d'Orléans réduite à peu près en cendres eut sa part dans les largesses de Contran; mais Lemaire prétend que les églises et particulièrement la châsse de saint Marcel ou Marceau, déposée dans le prieuré de ce nom, fondé près de Ghàlons, profitèrent seules de ces richesses nouvelles.
Il dit que cette châsse fut couverte d'or, et il ne fait aucune mention des monuments religieux d'Orléans.
Nous avons déjà signalé la conduite généreuse de Gontran, à l'égard du fils de son frèi*e Sigebert et nous avons à ce sujet fait remarquer qu'il fît, dans cette occasion, une manifestation attestant l'observance du droit salien.
La mort de Sigebert, la minorité de son fils, l'adoption de ce jeune prince par son oncle, contraignirent le roi à se rendre à Paris, en passant par la ville d'Orléans où il s'arrêta.
Il est curieux de voir comment ceux qui nous ont précédé dans les recherches sur la ville d'Orléans ont fait le récit de cette solennité, et quelles conséquences historiques ils en ont tirées.
Lemaire s'exprime en ces termes : «Gontran ayant été regww par les Français d'être régent du roi Clotaire II, voulant s'acheminer vers Paris, il vint à Orléans le i2 juin 588, et fut reçu par ses sujets, en pompe, magnificence et triomphe, ils allèrent eri armes au-devant de.S'a Majesté j en grosses troupes, avec enseignes, tambours et trompettes, en chantant : Vive le roi, comme le dit saint Grégoire do Tours qui était présent à ladite entrée : « Vivat rex, regnum que ejus, in populis annis innumeris dilatetur, » auquel roi, par les Orléanais, furent faites plusieurs harangues en langue latine, grecque, syriaque, juive.
La conséquence historique, indépendamment de la réquisition faite par les Français à Gontran d'être le régent de Clotaire II, du mot Majesté adressé au roi et des tambours battant à son entrée, cette conséquence ne va pas moins de rattacher l'existence de l'Université à cette époque.
Car il ajoute : « Ce passage de Grégoire de Tours démontre assez que les sciences florissaient à Orléans, puisque tant de diverses langues y étaient familières, y ayant des écoles corn-
munes qni donnaient accès aux gens de savoir; car en ladite ville Contran y avait mis un de ses fils, Gondaubardos, ponr rélever et Tinstruire.
» Et les collèges et universités des sciences étaient si renommés et fameux à Orléans, que cela a attiré plusieurs de nos rois, non seulement à y convoquer les conciles et assemblées d'État, mais à y faire instruire leurs enfants, entre lesquels fut l'empereur Louis le Débonnaire, i
Ainsi, suivant Lemaire, Contran, auquel il enlève le mérite de cette grande action, ne prit la tutelle de Clotaire II qu'à la sollicitation de ce qu'il appelle : les Français; et l'existence de l'Université, dans laquelle on parlait les langues orientales, date de cette époque, et même remonte à des temps antérieurs.
Cette manière d'écrire l'histoire, dans un sentiment de panégyrique, est tellement exorbitante qu'on aurait peine à y croire si on ne l'avait pas sous les yeux ; clic était cependant adoptée dans un temps où Tcsprit public avait pu étendre son horizon, former son jugement, et oii le sentiment littéraire, quelque arriéré qu*il fût encore, avait puisé dans l'étude des classiques grecs et latins une direction supérieure à celle qu'il avait au moyen âge.
Symphorien Cuyon, comme l'avait fait Lemaire, copie Grégoire de Tours; il mentionne, avec une sorte rf'or(;aei/waWowa/, les harangues en langues latine, syriaque et hébraïque qui ont été adressées au roi.
Puis, oubliant bientôt les prémices dont il va tirer les conséquences au profit de l'Université, de la perfection et de l'antiquité de l'enseignement à Orléans, il ajoute :
c Pendant le repas qu'il prenait, sans doute, au Châtelet, les juifs de la ville faisaient paraître plus d'ardeur que tous les autres, mais ce prince, pieux et religieux, après avoir ouï la messe, (juand il fut à table pour dîner, chez de simples bourgeois, dit à tous les assistants : < Malheur au peuple juif, mé- » chant et perfide, qui se sert toujours de ses ruses et artifices » ordinaires! Je me suis aperçu qu'il m'a donné, aujourd'hui, » des louanges pleines de flatteries; mais c'est à dessein que je
leur fasâe rebâtir leur synagogue que les chrétiens ont abatlue
» depuis longtemps; mais à Lieu ne plaise que je fasse jamais » cette réparation, t
Cette partie de son récit, expliquant, tout naturellement» la di\'ersité des idiomes employés dans cette occasion, ne s'oppose pas» comme on pourrait le croire, à ce qu*il ajoute : t Et pour dire quelque chose de l'exercice des langues, fort usité à Or»* léans, il est à noter que, comme les Orléanais ont été, de tous temps, amateurs de l'usage des diverses langues, aussi sont-ils adonnés à la perfection de la langue française, en laquelle ils se sont rendus si excellents qu'entre tous les dialectes de toutes les provinces françaises, Voriéanisme^ c'est-à-dire le langage Orléanais est, à bon droit, ce que Tatticisrae et façon de parler des Athéniens était estimé parmi les Grecs. »
Il ressort de ce récit deux erreurs historiques tellement manifestes qu'il est impossible de ne pas les signaler.
La première consiste à représenter les anciens Gallo-Romains, encore qualifiés de ce dernier nom, au vi' siècle, sous la dénomination de Fratirais.ùi les rois francs comme en possession d*un état de représentation qui put comporter le titre le Majesté^ ainsi que nous Tavons fait pressentir il n'y a qu*uo istant, cette qualification n ayant été donnée aux rois de France que bien postérieurement à l'établissement féodal.
Qui ne sait que ces rois barbares vivaient dans leurs fermes et villas dont on nous a conservé la description , et dans une familiarité vulgaire, jusqu'à la grossièreté, avec leurs leudes, et qu'ils prenaient leurs femmes et leurs concubines parmi les filles de leurs flscalins, classe d'ouvriers et d'artisans, dont ils étaient entourés ?
La seconde consiste à considérer Tatticisme comme ayant ^existé dans le centre de la Gaule, à cette époque, oii les îaulob, mêlés aux Romains et aux Germains, ne devaient parler qu'un patois composé de ces divers idiomes.
Cependant^ ce que dit Lemaire, à ce sujet, ne le constitue qu'en état d'anachronisme, et cette erreur de sa part noua donne une plus haute idée de son érudition que sa méthode et 8es préjugés ne permettent de la lui attribuer.
Cet orléanisme^ cette science du langage s'est révélé ; et ce mot : orléanisme ou style d^OrléanSj équivalant aux mots : style de France, a existé, après la persistance de renseignement distribué dans les écoles épiscopales, cathédrales ou capitulaires et presbytéralcs, fondées dans les grandes cités de la monarchie.
Mais c*est singulièrement anticiper sur les temps que de ûxer cet état de choses classique au vi® siècle.
Ces écoles n'ont pu être fondées et fonctionner que sous le règne de Charlemagne, ne produire leurs heureux effets que dans les siècles se succédant, et n apparaître dans tout leur éclat qu'au xii® et au xiii*' siècle (1).
L'entrée et le séjour à Orléans de Contran, dans les circonstances au milieu desquelles ils ont eu lieu, malgré lea exagérations dont ils ont été Toccasion, n*en sont pas moins un fait considérable au point de vue de Thistoire de la ville.
Ce séjour eut, en effet, une conséquence assez remarquable : Tévêque, qui était alors Namantius, fut envoyé par le roi en ambassade auprès des chefs bretons (les Tierns), pour obtenir qu'ils cessassent leurs incursions sur les terres de Nantes et de Rennes, comprises dans le domaine de Clotaire II, comme roi de Neustrie.
Cet événement, étranger à Thistoire d'Orléans, s'y rattache parce qu'il intéressait le roi dont cette ville était la capitale, et par la mort de ce prélat, qui a été le sujet d'une discussion sur l'époque à laquelle on a fixé la translation des restes de saint Aignan de l'église de Saint-Laurent-Jes-Orgcrils à celle de Saint-Pierrc-aux-Bœufs qui, dt\jà, portait le vocable de saint Aignan, ainsi que nous l'avons dit plus haut.
. Cependant, dés l'année o87, les limites des possessions de Qontran avaient été reculées, car, de fait, il s'était emparé de celles de Charibert ; cette entrepriâe excita des réclamations : rendez-vous fut pris à Andelot (diocèse de Langres).
Childebert, Brunehaut et Faileube, femme de Childebert,
(1) Voir Les Ecoles d^ Orléans f auxn^ et au xm« siècle^ par M. Lêo« pold-Delisle, 1869.
en personnes, et un grand nombre d'évêques et de grands tenanciers, réglèrent le différend né de cette usurpation momentanée et de l'absence d'acte relatif aux villes qui avaient été données par Chilpéric à la reine Galsuinthe, à tilre de don du matin {Morgen-Gab) ; ces villes étaient : Limoges, Cahors, Bearn, Bordeaux et Bigorre ; Chilpéric en avait été privé par suite du meurtre de cette princesse.
Il fut convenu que Contran garderait le tiers de Paris, ainsi que la portion du pays d'Ëtampes qui lui avait appartenu, et les cantons de Châteaudun et de Vendôme, Meaux, Senlis, Tours, Poitiers et Avranches, Aire sur TAdour et Vico Julius.
Conserans, Lapurdum (Bayonne) et Albi rentrèrent dans le domaine de Sigebert ; Contran garda, viagèrement, quatre des villes du Morgen-Gab, de Calsuinthe, et restitua Cahors (1).
Ces nouvelles délimitations n'intéressent que très indirectement la ville d'Orléans, et on n'en parle que pour démontrer combien chaque partie de ce fractionnement du territoire méritait peu le nom de royaume, puisque toutes étaient enchevêtrées ; Sigebert et, après lui, son iilsChildebert II, ayant Meaux et Senlis, pour regagner Tours, Poitiers et les autres villes et, particulièrement, celles de la Gaule méridionale, étaient^ obligés de traverser Paris, Etampes, les pays chartrain, dunois et vendômois ; de sorte que le royaume d'Austrasie était coupé ■ en deux par la Burgundie et ses immenses annexes.
Il est temps de rechercher ce qu'était la religion chrétienne au centre de la Gaule, dans ce moment de dissentions, de guerres et de meurtres.
Les fils et les petits-fils de Clovis, à cela près de quelques actes de dévotion qui n'enlèvent rien h la cruauté de\ leur caractère et à la grossièreté de leurs mœurs, semblent s'en ôti-e peu préoccupés ; Contran, seul, a autorisé la réunion de quelques conciles: le premier, à Lyon, en l'anjiée 570 ; le second, à Chàlons, en 582, et le troisième, à Màcon, en 588 ; mais il n'apparaît pas que les autres parties de ses pos-.^
(1) Henri Martin, t. II, p. 9L