HISTOIRE DE LA MLLE
non pas â Brie même — mais dans les environs — des moulins, et avec eux des territoires, lignes, prés, pâturages, bois, eaux, chutes d'eaux, etc., etc.? La vallée du Cornillot ne nous présente-t-elle pas toutes ces particularités au moins autant que la vallée de Suisnes et peut-être d'autres que Ton retrouverait en serrant davantage la question ?
Et, lorsqu'on y réfléchit, on s'explique après ce qui précède que, dans son testament, le comte Ktienne ne pouvait préciser en quel endroit étaient situés les moulins qu'il donnait au Chapitre de Paris. Il était difficile de rattacher ceux de la vallée du Ojrnillot au viens ou au b<»urg qui s'élevait à près de deux kilomètres de là, ainsi que nous l'avons démontré; de même que le moulin de Vernellc, isolé et perdu sur la rivière ne portait probablement aucun nom. Si nous ajV)utons, comme nous le verrons par la suite, que lEglise de Paris aflirmait sa propriété du moulin ou des moulins élevés sur le territoire de Brie, qu'elle était propriétaire du terroir de Grisy, de Suisnes et par suite du moulin qui pouvait s'élever à Vernelle, il ne paraîtra surprenant â personne qu'elle ait été investie de ces biens par le testament de 811 dont j'ai donné les principales dispositir)ns.
Dans tous les cas, pour revenir à Robert, j'incline à penser
que L()uis-lc-(jros,en constituant la châtellenie de Corbeil et,
en mariant sr>n lils â Agnès de (jarlande, voulut lui
constituer un apport digne de son titre de prince royal et
prop( >rti( >nné aux terres que les ( larlande avaient dans le pays.
11 dut donc — l'abbé Lebojuf le dit explicitement — traiter
avecl'Kglisede Paris et c'est d'elle qu'il acheta, avec d'autres,
une partie de la terre de Brie. L'Eglise de Paris se réserva
d'ailleurs la meilleure part dans ce marché, car elle resta en
possession des grasses plaines qui de Brie vont à l'Yerres,
paraissant avoir abandonne au domaine royal les terrains
boisés qui sont au nord, et dont il restait, au commencement
du siècle, une trace certaine sous le nom de Bois du Parc.
Il me semble, dès lors, qu'une fois nanti de ces terres
h\Z HRlE-COMTE-ROBERt 8r»
R<:)bert ait eu une préocupation naturelle : celle de les mettre en valeur et de les faire garder par une personne sûre.
Pour cette dernière fonction, il dût à mon sens, s'adresser à un de ses vassaux de la seignerie de Longjumeau, par exemple àThomas de Hrai ou à Herbert son tils, et lui concéder un coin de ses propriétés pour y élever un manoir sous réserve de sa suzeraineté féodale. Ci^ntrairement à ce que l'on s'est plu à établir S(3us forme d'hypothèses, le seigneur n'a eu rien à demander à son vassal. Il a simplement investi un de ses soldats, de ses lieutenants dévoués, miles, de la garde de sa nouvelle propriété. Cette garde d'ailleurs avait son importance.
Il est absolument évident que le premier souci de Robert fut de faire revivre — s'il était tombé en désuétude — l'antique marché de Hrie ou d'en accroître l'importance en protégeant contre toutes les entreprises ceux qui s'y donnaient rendezvous. Il dut aussi se préoccuper de rassurer la population agricole dont j'ai montré la pénible situation à ces époques troublées. C'est certainement dans ce sens qu'il faut entendre la version, répétée et admise, (i) que Robert fonda Brie en 1 153. Contradiction à relever : ceux-k\ même qui citent à cet égard l'ccuvre précieuse des bénédictins de Saint-Maur s'efforcent, avec l'abbé Lebeuf, de faire revivre des seigneurs de Brie, antérieurs à Robert, montrant par cela même combien peu le frère de Louis \\\ fonda, au sens exact du mot, la ville sur laquelle ils ont écrit. En réalité, Robert releva Hrie de ses ruines, encouragea les cultivateurs à reprendre la charrue et à reconquérir, sur la forêt, les champs des siècles passés, en même temps qu'il rétablit ou développa le centre d'échanges institué depuis des siècles en ce lieu.
Or, pour cette œuvre, la date fixée par VArt de vérifier les djtes parait exacte.
On n'est pas absolument sûr du rang qu'occupait Robert parmi les enfants de Louis-le-Gros. Le P. Anselme (2) le dit
(i . L'art de vérifier les dates.
[2, Paris, 1726, tome I, p. 433 et 126.
cinquième (i); d'autres généalogistes lui donnent le quatrième rang en plaçant Hugues, mort jeune, après Philippe, archidiacre de Téglise de Paris (v. la généalogie à. la note i). Si on veut bien se reporter à la citation que j'ai faite ci-dessus, en l'empruntant à un manuscrit de la bibliothèque Sainte- Geneviève, on voit que, d'après l'auteur, Robert occupait le deuxième rang et que si Louis VII fut, du vivant de son père, sacré à Reims (i i3i), ce fut parce que Robert aurait consenti à céder à son frère la couronne qui lui revenait.
Je ne m'efforcerai pas de rechercher ce qu'il peut y avoir d'exact dans cette assertion que je signale au passage. Elle pourrait, dans quelque mesure, expliquer certains actes politiques de Robert. Il est certain que la plus parfaite harmonie ne régna pas toujours entre les deux frères. Robert, peut-être, nourrissait au fond de son âme un secret dépit d'avoir renoncé à la couronne. Ce fut au retour de ce qu'on est convenu d'appeler la 2*= croisade (2) (i 147-1 149) que la mésintelligence, qui existait déjà, sourde, entre les deux frères, éclata au grand jour (3). Certains grands seigneurs encouragèrent Robert et le clergé lui-même ne lui ménagea pas son approbation. C'est ce que nous dit Suger lui-même en un récit d'une discrétion toute diplomatique (4). Je n'ai pas ici, à faire le récit de cette conspiration ; il sortirait du cadre
(1) De son mariage avec Adelaîs ou Adélaïde (fille de Humbert 11, comte de Savoie et de Giblc de Bourgogne), Louis-lc-Gros avait eu huit enfants : l* Philippe d'abord associé au trône mort en 1129. !• Louis, qui régna sous le nom de Louis V!l ; y Henri, moine de Clairvaux, d'abord cvéque de Beauvais. qui mourut en 1174, archevêque de Reims ; 4» Hugues ; 5« Robert devenu comte de D.eux. de Braine, seigneur de Brie-Comte-Robert et autres lieux ; 6» Philippe, archidiacre, puis évcque de l'Eglise de Paris, mort en 1161 après avoir cédé lévéché de Paris à Pierre Lombard ; 7 Pierre de Courtenay ; 8» Constance qui se maria d'abord avec Eustache, comte de Boulogne, puis à Raymond V, comte de Toulouse.
(2) 11 est constant, en effet, qu'il y eut d'autres expéditions du même genre, mais qui ne sont pas historiquement classées.
()) Sous ce titre a Conspiration féodale dirigée contre Louis V!l, le Jeune, par Robert de Dreux » M. R. Camus, a publié dans le Bulletin de la Société d'Archéologie de Brie (tome 1, p. 204 et 206) un travail intéressant sur cette affaire.
(4) « Deinde cum ante régis reditum contigisset fratrem illi us (Robert) de Hierosolymis reverti, quidem statim populares, qui ad nova facile consistantur, ceperunt occurrere, vitam que illi cum imperio imprecari. Sed et de clero nonnulli qui a secus quam vellent in regno aliqua fièrent, fœda cœperunt adulatione blandiri et hune regii sanguinis fiducia ad quœdam i.lioita incitare ; quorum hic nomina idcirco supprimimus, ne quem ex destinaio loedere videamur. »
de cette histoire. Mais, à la louange de Robert, comte de
Dreux et seigneur de Brie, j'ai le droit de rappeler le concours
décisif, qu'il apporta au roi dans sa campagne contre
Thibaut de Champagne, en occupant militairement Reims et
Châlons (i 142- 1 143), aussi bien que dans sa guerre nationale
contre les Anglais. Je ne veux pas m'appesantir, d'ailleurs,
sur ce point qui demanderait une étude très approfondie des
causes de la désaffection passagère dont Louis VII faillit être
uae victime. Ce que je noterai simplement, c'est que les
partisans de Suger désarmèrent difficilement et que Robert
resta pour eux, même après la conférence de Soissons et après
le retour du roi, et par conséquent en plein apaisement, un
ennemi déclaré. Je n'en veux pour preuve que cette lettre du
pape Eugène III qui demande à Suger ( 1 1 5o) s'il est nécessaire
qu'il intervienne « pour arrêter l'entreprise du comte
d'Anjou, qui veut envahir avec une armée les terres de
Robert, frère du roi (i). »
Robert avait perdu en 1 148 sa première femme, Agnès de Garlande ; il se remaria avant 1 146 avec Harvise d'Evreux, veuve de Rotrou II, comte du Perche, fille de Gauthier d'Evreux, baron de Salisbury en Angleterre et de Sybille de Chanort. De sa première femme, il n'avait eu qu'un fils, Simon de Dreux, mort de bonne heure ; sa seconde mourut en ii52 ne lui laissant qu'une fille, Alix de Dreux, qui se maria quatre fois. Enfin, en ii52, Robert épousa'Agnès de Beaudimont, dame de Braine-sur-Vesle, de Fère en Tardenois, de Xéelle, de Pontarcy, de Longuevillc, de Quincy, de Beaudimont, veuve de xMilon V, comte de Bar-sur-Seine et fille unique de Guy de Beaudimont, seigneur de Braine et d'une dame Alix.
On a fait de Robert, bien à tort, un comte de Brie — on l'a même appelé le premier comte de Brie — de même qu'on lui a attribué la fondation du château de Brie-Comte-Robert. Rien ne prouve ces assertions. Dans le domaine territorial qui lui avait été concédé ou qu'il avait reçu de ses trois
(I) V. Duchesne. IV et D. Bnal, XV.
88 HISTOIRE DK l.h VILLE
mariag-es^ne et son territoire n'occupaient point lapremièr* place. Néanmoins ce prince dut confier la f^^arde et la surveil lance du marché à ce miles, ce Thomas de Brai dont il a étc déjà parlé et dont nous verrons bientôt la famille en possession d'un des plus vieux fiefs de Brie. Quant à Robert luimême son histoire est lort peu liée à celle de la ville. Aprée la <j:ueiTe de Louis VII contre Thibaut de Champagne, après la deuxième croisade et après la campagne dirigée contre les Plantagenets (i), le frère du roi parait s'être plus particulièrement intéressé à la ville de Vienne, en Dauphiné. Il y lit construire l'église St-Pierre et une abbaye dans laquelle il mit des religieux de St-Benoit. Certains biographes assurent même qu'il y mourut et qu'il fut enterré dans l'abbaye de Saint-Pierre, à la fondation de laquelle il avait contribué. D'autres au cc^ntraire, comme le P. Anselme, disent qu'il fut inhumé à l'église de l'abbaye Saint-Yved, fondée par sa troisième femme. Les premiers prétendent qu'à ses funérailles assistèrent « Loys le Jeune, son frère, roi de France et Alyénor sa lemme».()r,ladissolutiondu mariage entre Lraiisle-jeune et Aliénor avait eu lieu le dimanche des Rameaux 21 mars iir>2, et Robert parait être mort le ii octobre 1188. Cela seul suflit à jeter quelques doutes sur les renseignements que nous apportent ces biographies. Il est avéré, d'autre part, que son tombeau ne ligure pas à St-Yved, comme le prétend le P. Anselme. Ce point est d'ailleurs sans intérêt pour l'histoire de Brie-(^omte-Robert.
Tout au plus devons-nous enregistrer qu'ayant fondé à Paris un chapitre en l'honneur de Saint-Thomas de Cantorbéry (2), il employa à cette fondation une partie des dimes de Brie. « Agnès de Braine, sa veuve, dit l'abbé Lebœuf, lit
;i Robert, comte de Dreux, s'engagea par un serment sur l'Evangile avec les barons de France, à soutenir contre leur père le.s lils d'Henri 11, roi d'Angleterre et à aider Henri-le- Jeune, leur aine, à conquérir la couronne.
{2) Autrement appelée Swint-Thomas du Louvre. Cette église co'légiale était située dans la rue de ce nom, près du l ouvre. Le is octobre 1759, vers onze heures du matin, lorsque les chanoines se reunissaient pour tenir chapitre, la voûte de cette église s'écroula ■ tiois d entre eux lurent écrasés, deux purent échapper à la mort par la fuite et sauvère un autre chano ne p es d'entrer en L* poussan; d-viors. Djjaure Hist. d: Parii, Paris, 1834 '"-3 tome il, p. 2)b.
bt: nRIE-COMTE-ROBERT
est frùr ïav< ave < tro
contïrmov cette donation des dimes de Braye à ce nouveau c/îapitre par une bulle de Clément III, de Tan i i8r). » /^' tiistorien du diocèse de Paris veut voir dans cette /'oncJ^tion une marque de la dévotion que les chevaliers de C2 I:c2mps-là, et naturellement Robert de Dreux, portaient cn\-<:^rs ce saint évêque. La chose est possible, de même qu'il pjossible aussi que la politique ait dicté, au moins chez le î^ de Louis Vil, cet hommage pieux à la mémoire de r hevéque de Cantorbéry. On sait les démêlés de ce prélat zr Henri II roi d'Angleterre, l'appui et l'hospitalité qu'il va en PYance enlin sa mort sur les marches de l'autel Iorîr=i^u'il succomba sous le poignard d'assassins quV>n voulut v« »i "n^ dirigés par Henri II lui-même.
1 ^^1 fondation d'une église en l'honneur de St-Thomas de Car>. torbéry, pouvait bien n'être qu'un acte politico-religieux, en ^zre temps où la religion et la politique étaient si étroitement uni ^^s, une sorte de manifestation éclatante contre le roi d'Angleterre à l'endroit duquel s'élevait la réprobation de tous pour avoir laissé ses barons souiller un lieu sacré du sang de l'oint du Seigneur. Il ne faut pas se dissimuler, en elïet, que Robert de Dreux, malgré l'autorisation qu'il donna à sa troisième femme de fonder l'église Saint-Yved à Braine, malgré ses propres libéralités pieuses, n'était rien moins qu'inféodé à l'Eglise. Ce fut, en réalité, à rencontre de son frère le i^oi Louis VII, un prince plutôt pénétré de l'esprit laïque en politique autant qu'on pouvait l'être de son temps et c'est
* \) (> portrait est extrait du manuscrit de la Bibliothèque de Sainte-Geneviève. Il se détache en couleur dans un cartouche carré sur un fond bleu encadré de rouge. La tête est enroulée d une L dorée dont la partie supérieure représente un pavillon de trompe de chasse. Celte L est la première lettre de l'article consacré à Robert 1 de Dreux. Les autres articles donnent de semblable fa<;on les portraits de Robert II, de Pierre Mauclerc.
Mais aucun de ces portraits ne saurait être donné autrement que comme figure de fantaisie. tes létes de Robert II et de Pierre de Mauclerc ne se rapprochent en quoi que ce soit de celles de ces seigneurs qui sont gravées sur leurs pierres tombales. 11 doit en être de même
de celle de Robert I.
J'ai donné cependant celle-ci, à litre de document, et parce qu'il m'a été impossible de retrouver une ref réscntation autre du seigneur capétien de Brie-Comte-Robcrt.
«OBERT I DE DREUX
Seigneur de Brie ( i )
9t> HISTOIRE DE LA VILLE
peut-être là, en partie, la cause de la brouille des deux frères. La guerre, que dans les premières années de son règne, Louis VII soutint contre Thibaut de Champagne et que Robert de Dreux mena avec vigueur — j'en ai dit deux mots — était aussi bien dirigée contre le seigneur féodal que contre le pape lui-même qui encourageait le vassal du roi. En réalité Robert de Dreux, prince éminemment français, imbu de la politique de son père contre les féodaux, entendait rendre la couronne de France indépendante, d'où la part considérable qu'il prit dans la lutte contre les Plantagenets, et son attitude vis-à-vis de l'Eglise, représentée alors en France par Suger.
Quant à sa dévotion à Saint-Thomas de Cantorbér)', nous allons la juger par la lettre suivante. On y verra l'opinion que Jean de Salisbury (i), le secrétaire de Thomas Becket, canonisé par la suite, avait du dévouement de Robert de Dreux envers son maître.
(( . . . Quod versans apud me attentiùs, écrit Jean de Salisbury à Thomas, archevêque de Cantorbéry, revolvebam et metiebar in animo meo quid sperare possimus, cùm rex Anglias prœsens fuerit, proponens multa pro se, multa contra vos, et in oresuo, nunc minis, nunc promissis, variis fractionnibus, faciles et fluctantes animos sit moturus ; prœsertim cùm allexerit sibi pincernam Régis, et quod magis est, Comitem Robertum, cujus uxor, cum aliis mnnusculis trecentas ulnastelarum Remensium Régi nupertransmisitin Angliam ad camisas faciendas. Est enim prudens mulier ; et praeter munera que fréquenter accipiunt maritus et ipsa, sperat quod liberis eorum, quos multos habent, provideat Rex in matrimoniis nobilium personarum. Archiepiscopus vero Remensis Robertum Comitem tenerrimô diligit et liberos ejus ; unde timeo ne amicos hujusmodi, cùm ad id ventum fuerit. facile fortuna excutiat... (2) » (Année 1 165).
(( Je crains, dit Jean de Salisbury en parlant de Robert de
(l)Jcan de Salisbury était né à Salisbury en Angleterre en llio. C'était un disciple d'Abailard. 11 ouvrit une école à Paris en I140, revint en Angleterre où il fut secrétaire de Thomas Becket (canonisé après sa mort sous le nom de saint Thomas de Cantorbéry) qu'il suivit dans son exil. Louis VII le nomma évêque de Chartres. Il mourut dans cette dernière ville en I180.
(2) Tlecueil des historiens de France p. Brial. (Paris, 1813, in-f% tome XVI, p. 510. Ad Thomam Cantuariensem archiepiscopum, Joannes Saresberiensis.
Dreux, que suivant que l'occasion se présentera, la fortune n'éloigne des amis comme lui » et il représente le comte de Dreux et sa femme (i) comme prêts à abandonner la cause de son archevêque contre des présents, même de peu d'importance, citant ce trait, digne d'être recueilli, qui nous montre la comtesse de Dreux envoyant, en Angleterre, trois cents aunes de toile de Reims pour y faire confectionner des chemises. Jean de Salisbury le dit d'ailleurs nettement : « La comtesse — Robert et Agnès de Beaudcmont avaient eu dix enfants — espère que le roi d'Angleterre s'emploiera à unir quelques-uns de ses nombreux enfants à des personnes de haute noblesse. » A ses veux Tamitié de Robert de Dreux pnur Thomas Becket ne résisterait pas à la réalisation de ces espérances. N'est-ce pas la meilleure preuve que la cause même de l'archevêque, le champion des droits de l'Eglise contre Henri II d'Angleterre, ne comptait dans Robert de Dreux qu'un défenseur assez mou, prêt à l'abandonner si la paix se faisait entre la France et l'Angleterre sur des bases acceptables.
Un autre trait de mœurs nous mettra à même de mesurer combien Robert de Dreux ne craignait pas de s'affranchir de certaines obligations matérielles imposées par l'Eglise. Brial, dans son Recueil des historiens de France (2), donne une lettre, dont il ne peut préciser la date (anno /;7cer/o), dans laquelle les moines cisterciens, s'adressant au Roi, le prient d'inviter son frère Robert à ne pas manger de viande lorsqu'il est reçu dans les bâtiments appartenant à l'Ordre.
« .... Cùm enim ab initio nostris ordinis statutum sit, et sub excommunicatione gravi prohibitum, ne quis in domibus nostris vel grangiis hospitatur, comedat carnes. Cornes Robertus, frate/ vester, hoc forsitan nesciens, sœpius agit. Undè et fratri nostri turbantur et cumoffendere et peccatum incurrere et nostram lœdere parvitatem sciaiis. Ea pi opter majestatem vestram flexis genibus imploramus, ût pro amore Dei et huic suadere dignemini, ut à talibus abstinere causa Dei et vestrâ debeat : quoniam non desunt in honestiora hos-
(1) Agnès de Beaudîmont, dame de Brame.
(2) Tome XVI, p. i68.
qû HK^Toit^È t)E La Ville
pitia. quam apud grangias de Pruliaco et aliarum domorum nost rum ; nec débet ei grave videri quod tam de levi corrigere potest, ^^ et alii ejus exemple talia faciebant. »
Ces documents irrécusables sont, en quelque sorte, i^ préface de ce qui va suivre. On y démêle aisément un espi^i^ indépendant — comme il s'en trouve un petit nombre encor'i^ de nos jours — un patriote convaincu plus préoccupé de la prédominance de l'Ktat civil que de le courber devant l'omnipotence de l'Eglise, plus enclin à faire prospérer son pays qu'à s'attacher à des causes d'c^rdre religieux.
De là à une tolérance extrême, dans les choses de la conscience, il n'y a qu'un pas, et ce pas, il semble bien que Agnès, de Beaudimont, femme de Robert de Dreux, l'ait franchi. On ne peut certes dénier à cette femme une profonde piété. L'église de Saint-Yved demeure encore comme un témoignage de sa foi ardente, mais on ne peut nier aussi qu'elle ait dans Braine, dont elle avait la seigneurie, protégé une caste à cette époque, bien souvent la proie des persécutions dictées par l'intérêt au moins autant que par l'esprit religieux.
Il est un fait contre lequel jamais personne n'a songé à s'élever. C'est le récit un peu naïf, d'après les chroniqueurs du temps, de cette jeune juive de Braine qui se convertit au catholicisme, entraînant après elle plusieurs de ses coreligionnaires, à la suite d'un miracle (i). La jeune juive avait tout uniment, pendant le sacrifice de la messe, vu dans l'hostie, au moment de l'Elévation, Jésus-Christ lui-même sous les apparences d'un enfant. On comprend que je n'entreprendrai point ici une discussion sur ce fait, puisqu'il n'appartient en rien à l'histoire de Brie. Je ne le retiens que parce que la jeune juive était une protégée de la femme de Robert de Dreux et que cette dernière, à la suite de cette affaire, se montra particulièrement bien disposée pour les juifs qui dépendaient de son autorité.
(i! Certains objets sacrés relatifs à ce miracle étaient encore, au 18' siècle, conservés dans reg;lise Saint-Yved, de Braine.
11 y a quelque poésie dans révénement que je viens de raconter aussi sobrement que possible : c'est une sombre tragédie que le récit que je vais faire et qui met en vedette une colonie juive, tout comme à Braine. Je le dis bien vite. Un assez grand nombre d'auteurs se sont refusés à croire que Brie-Comte-Robert fut le théâtre des épouvantables excès que j'ai à rapporter. On pense bien que je ne revendique en rien, pour Brie, le cruel honneur de crimes fanatiques. Il est nécessaire cependant que je mette, sous les yeux du lecteur, les pièces du procès. A lui de juger, car je ne me sens pas plus le C(jurage de placer à Brie-Comtc-Robcrt les tristes scènes qui vont suivre que d'en rejeter l'horreur sur un autre pays, qui serait au dire de certains : Bray-sur-Seine.
Je crois devoir reproduire ici le récit des chroniqueurs, mais auparavant et pour les expliquer en partie, je donnerai, en l'empruntant à M. Maurice Leconte (i), un bref récit des faits.
ff Un jour qu'il se trouvait à Saint-Germain-en-Laye, le i5" jour des calendes d'avril, en 1 192 (date généralement admise) Soit le 18 mars, Philippe-Auguste apprend que dans une Incalité que des textes disent 13raia, les juifs ont ignominieusement mis à mort un chrétien. Il part brusquement, arrive en hâte à Braia. place des gardes aux portes de la ville, fait saisir les juifs qui s'y trouvent, en fait brûler plus de quatre-vingts. »
Après ce résumé, fort clair, je reproduis scrupuleusement ICI les récits de cet événement faits par les historiens.
Voici ce qu'écrit Rigord (2) :
(( Anno Domini millesimo centcsimo nonagesimo primo decimo quiniû kalendas aprilis, Philippus rex, existens apud Sanctum Gcrmanum de Laia, audila cujusdam christiani morte ignominiosa a judœis perpetrata, tidœi et religioni christianac compatiens, suhilo nescieniibus suis familiaribus quô pergebat, iter arripuit, et gresso velocissimo ad castrum quod Brjtam vocant, velociter venil, positis
(1} U C^ouvelliite de (Melun. Brùlement de juifs à Brie-Comtc-Robert ou à Bray-sur-Seinc. Hi Rigord, chroniqueur, né en Languedoc, mort en 1207 â l'abbaye de St-Denis. Auteur de la chronique : de Cestis Philippi Augusti, Francorum régis.
in portis ipsius castri custodibus ; et comprehensis judœis. octaginta et eo amplius facit combusti. Comitissa enim ipsius castra magnis judœorum muneribus corrupta, tradiderat eis quemdam christianum, cui falso impoaebant furlum et homicidium. Quem judœi, antiquo odis commoti, manibus a tergô ligatis, spinis coronatum, per totam villam fustigantes duxerunt et posteà patibulo suspendeverunt ; cum ipsi tempore dominici passionis dixerent : Non nobis licet interjicere qiiemqitam (i). »
Guillaume le Breton dit de son côté (2) dans sa chronique de Gestis Plïilippi Augusti (3) :
« Sequenti martio. judœi quemdam christianum, permittente comitissa Campaniae, apud castrum quod ^raiam vocant, spinis coronatum et fustigatum per vicos, crucifixerunt. Quo audito, Philippus magnanimus christianitati compatiens, in propr.â personà ad praenominatum castrum accedcns, octaginta judœo^ et amplius comburi fecit. »
Dans sa Philippide (4), Guillaume le Breton fait le même récit dans les termes suivants :
745 fl[ Terra Briensis habet castellum nomine ©rj;am, In qua Judœos plures comitissa Brenensis, iMore suo nummos dantes ad fœnus, habebat. Contigit ut, fidœi nostrac, confessor, agrestis
750 Quidam, quamplures solidos deberet eisdem : Qui cum non esset solvendo, contulit illis Arbitrio comitissa suo punire misellum, Prœcipuè quoniam Judœis probra tulisset, Chfisti membra ferox exponens hostibus ejus Feminea levitate, Dei privata timoré.
7S5 Taliter expositum nudant, spinisque coronant, Per vicos, per agro^, sic spinea serta gerentem Fustigant colaphis, feriunt, cœduntque flagellis,
(i) Recueil des historiens de France. Duchesne, lomc V. p. îj. Brial, tome XVII, p. 36.
(2) Guillaume, dit le Breton, chroniqueur et poète, mort à Senlis vers 1227. Il fut chapelain de Philippe-Auguste, qui le chargea de quelques unissions diplomatiques. On a de lut une chronique latme, les Gestes de Philippe -Auguste, continuation de la vie de ce prince par Rigord et qui s'étend de 120S à 1219, continuée elle-même par un moine de Saint-Denis jusqu'en 1223 ; la Philippide, chronique en vers latins, qui retrace les événements les plus importants de la vie de Philippe-Auguste. (Larousse-Claude Auge, Paris, in-4*).
{"i) Recueil dis historiens de France. Duchesne, tome V, p. 108. Brial, tome XVll. p. 71.
(4) Recueil des hi^ioriens di Frana. Gaillermi Britonis-Armorici Philippidos Liber 1. Djchesnc, tome V, p. 108. Brial, tome XVll, p. 135.
DE BRIE-COMTE-ROBERT fp
Denique tractatum malè tollunt in cruce, cujus llasta latus, plantas clavi palmasque cruentant,
760 Ut Domini pené similis sit passio servi. Quo rex audito, nimia turbatus ab ira, Et sancto Christi zelo pià corde comestus, In propriû veniens personà, prœpete cursu, Quotquot apud Braïam Judœos repperit omnes
765 Igni supposito Domini pugil incineravit
Nonaginta novem, flammâ sic vindice, Christi Dcdecus ulciscens ignominiasque suorum. »
A ces chroniqueurs qui s'expriment en langue latine ^ j'ajouterai l'extrait suivant des Chroniques de Saint-Denis (i) qui continua l'œuvre de Guillaume le Breton.
« En la W*- kal. du mois d'avril séjornoit H Roi à St-Germain-en- Laie ; là lui furent noveles aportée*^ de la honteuse mort d'un crestien que li juis avoient martyrisé ou chastel de Br aie en despit(par haine) de Nostre Seigneur et de la crestienne religion ; car la dame de ce chastel, deceue et corrompue par leur granz dons, leur avoit livré ce crestien pour faire leur volenté. En prison le tenoit pour ce que on li mettoit sus par fauseté, larrecin et homicide. Li desloial Juis, qui d'anciene haine heent sainte crestienté, le pristrent et li loierent les mains darrière le dos, despines le coronerent et le menèrent fustant par toute la ville et à la parfin le crucifièrent eu despit de Nostre Seigneur, cum (quoique) ils deissent, ou tens de la passion Jésus- Christ à Pylate, que il ne povient nului tuer. Quant li Roi entendit tel novele, il ot moult grant pitié et moult grand compassion de la crestienté qui en son tens estoit à tel viuté (avilissement) tornée ; tantost monta et se mist au chemin devant tote sa gent, si que nus ne savoit quel part il devoit aler, pour ce que il voljit les desloiaux juis seurprendre avant que ils oïssent de lui ule novele, si que nus ne se peut destorner ; à Braie vint au plus tost que il pot, ses gardes mist aux portes et aux issues de la vile que nus n'en peust eschaper. Lors fîst cerchier les ostiex et prendre quonque on en pot trover ; par nombre furent LXXX et plus, que il fist trcstoz ardoir en venjance de la honte que il avoient faite à Nostre-Seigneur.
L'abbé Lebeuf répète le même récit d'après Rigord ce qui prouve, dit-il, qu'Agnès, « connue sous le nom de comtesse de Braine faisait sa résidence à Brie au mois d'août 1191 avant Pâques. On connaît, par ce trait historique, ajoute-t-il
(l; Historiem de France Brial, tome XVli p. 377.
90 MiStOînE DE LA VILLI?
après avoir reproduit te version de Rigord, que Brie était devenu un lieu considérable puisqu'il était fermé de murs- Les historiens n'osaient le qualifier ni ifurbs ni tf oppidum, mais de cjstnim et de ville. »
Michelin (i) est du même avis :
« Agnès de Beaudemont, dit-il, veuve de Robert I, y lit (à Brie) sa résidence habituelle. Elle y avait attiré un grand nombre de juifs commerçants. »
Il reproduit ensuite le récit de Rigord, y ajoute celui de Guillaume le Breton, extrait des Philippides, sans mettre en doute qu'il s'agit d'Agnès de Braine, veuve de Robert 1, comte de Dreux. Cependant, Michelin introduit dans son texte cette simple phrase : « (]ette anecdote est rapportée textuellement dans Talmanach de Sens (année 1772, p. 1^4) à l'article Bray-sur-Seine (2). » 11 laisse ainsi entendre que l'événement pourrait bien s'être déroulé dans cette dernière localité et non à Brie-(](>mte-Robert.
C'est également l'avis de Brial (3). En reproduisant le récit de Rigord dans le Recueil des Ilisloriens de France^ le savant Bénédictin identifie Bmiam dont parle le chroniqueur de la façon suivante: Bmiam, Bray-sur-Seine. M, Maurice Lecomte partage la même opinion.
« Brie-Comte-R(jbert et Bray-sur-Seine, ayant été appelés tous les deux, alors Draia, quelle ville les textes désignentils ? Je crois que les deux chroniques (celle de Rigord et celle en prose de Guillaume le Breton) tranchent la question pour Bray-sur-Seine ...Rigord écrit : Comilissa enim ipsius casiri, mjgnis jiidneorum minierihits corrupLi, Iradidemi, etc. etc.
« Quelle était cette comtesse > La chronique de Guillelmiis armoricus précise que l'acte de cruauté des juifs fut accompli permittenle comilissa Campaniiv, (Recueil, t. XVIH, page 71 a). Il s'agit donc de la comtesse de Champagne. Or, en 1192,
(\) Op. cit.
(2) Bibl. Nat. (L ji c. 507.)
[\\ Michel-Jean-Joseph Dom Brial. historien, bénédictin de Saint-Maur, né à Perpignan en I 743, mort à Paris en 1818.
bE BRIE-COMTE-ROBERT 97
c est Marie, veuve de Ilenri-le-Libéral, qui était comtesse de Champagne et de Brie, par conséquent maîtresse du castrum ^û eut lieu le drame, avec sa. complicité, Or, nous ne. pouvons traduire que par ville (alors fortifiée, de Bray-sur-Seine), 'a /ocalité que les textes appellent castrum Braiam et dont la comtesse de Champagne était seigneur,., Y^eit suite le fameux brCilement des juifs n'eut pas lieu à Brie-Gomte-Robert. »
Ce raisonnement serait absolument inattaquable si les prémisses de M. Maurice Lecomte ne soulevaient quelques objections.
Et d'abord, une, tirée du bénédictin Brial lui-même qui semble s'être contredit dans le Recueil des Historiens. En un P<>int, je l'ai dit plus haut, il identifie la 7?rjû de Rigordavec Hrei y-sur-Seine, mais dans son Index onom.isticus du tome XV II du Recueil, je relève la contradictoire indication suivante : « Agnès de Baldimenio, — De qua, tacito nomine, '^S'îiur, 71 a et i33a. » Brial indiqua ainsi comme mentionnant, sans la nommer, Agnès de Baldimont, précisément le texte de Guillaume-le-Breton sur lequel s'appuie M. Maurice Lecomte, pour attribuer à Marie, veuve de Henri-le-Libéral, lî^ responsabilité de l'événement qui nous occupe.
Il y a plus, Guillaume-le-Breton dit bien, dans sa chronique ^'^ Gestis Philippi Augusti, que l'acte de cruauté des juifs fut ^^crompli p^^rmittenie comilissj campanix, mais il écrit aussi ^^ris son autre chronique rimée, les Philippides, « Terra ^^iensis liabebat castellum nomine Braiam, in quo Judœos P^^^res Comitissa Brenensis... hab3bat, » 11 est, dès lors, "irficile de faire état de son témoignage, soit dans un sens, ^*^it dans un autre, puisqu'il soutient deux versions en ^E^parence contradictoires.
-:\ ces objections tirées des textes, il faut ajouter: .
r Que — cela ne fait aucun doute — AgnêsdeBeaudimont
^^Va de Briàine était en relations plus ou moins constantes
^Vec des juifs, ainsi que le prouve le récit du miracle qui eut
^ ^lise deî Saint-Yved pour théâtre et que j'ai brièvement
^^pporté.
Cj$ HISTOIRE DE LA VILLE
2** Que, certainement, Robert de Dreux en restituant au marché de Brie son ancienne importance dut accepter le concours des juifs qui tenaient alors, à peu près, tout le négoce dans leurs mains.
3" Qu'il a existé une très forte colonie de juifs à Brie, probablement cantonnés dans les rues de la Graterie
(aujourd'hui des Halles) et des Fripiers (aujourd'hui de la Madeleine), attendu qu'au XIV** siècle, encore, il est fait mention d'un cimetière qui leur était spécialement aiTecté (2).
Enfin, n'est-ce pas le moment de se rappeler les termes de la lettre AGNES DE BEAUDiMONT dont j'ai dottnéplus haut le texte,
Comtesse de Braine (i) et quc Jcan dc Salisbury adressait
)• femme de 'Robert, comt: de ^reux . , , , ^ ^ . t ,
a 1 archevêque de Cantorbéry .- « Est enim prudens mulier », disait le secrétaire de Thomas Becket en parlant précisément d'Agnès de Beaudimont.C'est une femme avisée, écrivait-il, et il signalait en même temps les présents, les dons que son mari et elle acceptent facilement (munera que fréquenter accipiunt maritus et ipsa) laissant entendre leur âpreté au gain et leur souci d'accroître par tous l3S movens leur fortune et celle de leurs enfants. Involontairement, on se sent entraîné à rapprocher les termes dont se sert Jean de Salisbury en parlant d'Agnès deBeaudimont, de ceux qu'emploient Rigord et le chroniqueur de St-Denis, en parlant de la comtesse sur laquelle retombe la responsabilité
(1) Cette tête a été copiée sur un dessin de l'ouvrage de Prioux {(Monographie de l'abbaye d: Sâint-Yv:d à Draine. Paris, 1859, in f*) représentant la pierre tombale d'Agnès de Beaudimont. Sur cette pierre, la femme de Robert, comte de Dreux, est représentée ^n pied et en grandeur naturelle, les nuins jomtes, les pieds appuyés sur un chien.
2; Voici a cet égard un article d'un compte dressé par Oudart de Lagny. receveur de la reine Jeanne, en 1311 ; « D.* la value dou louage du cymetere auz juys, ensemble une mai- S3nnette qui est dedans que Jehan Granviller tient à ferm? pour xxiiij Ib. chascun an de vi ans encommanciez à la Saint-Remy cccxxvin, à deux termes, Pacques et la Saint-Remy pour ce ans diz termes cccxxxi, xxviiij Ib. et doit soustenir à ses cous durans les années la •lite maison et les murs dudit cymetere de couverture soufisantc. [\. N. KK 5. p. I15 et
SUiv.;
t)E BRIE-COMTE-ROBERT 99
du brùlcment des Juifs, a Comitissa ipsius castri magnis judxorum muneribus corriipta, dit Rigord ; la dame de ce chastel corrompue par les granz dons des juis, écrit le chroniqueur de Saint-Denis. »
Il y a là, dans les termes, une telle similitude qu'on est tenté de voir dans les deux comtesses mises en scène par des auteurs différents, une seule et même personne, parce que leur caractère semble identique.
Je terminerai en rappelant que la terre de Braine, dont Agnès de Beaudimont était comtesse (comitissa Brenensis, dit Guillaume Le Breton), était auparavant entre les mains dcThibaut-le-Grand, comte de Champagne, qui la donna à sa lille en la mariant à André de Beaudimont (i). Peut-être cela permettrait-il d'expliquer pourquoi Guillaume Le Breton désigne l'héroïne de la tragique aventure qu'il raconte, tantôt œmme comtesse de Braine (comitissa Brenensis), tantôc ^'onnme comtesse de Champagne (comitissa Campaniœ).
Quelle que soit celle des deux femmes, Agnès de Beaudin^ont ou Marie de Champagne, qui ait provoqué par son imprudente attitude le drame dont on ne saurait contester 'exactitude, il semblerait, à entendre la chronique de Saint- Denis, que Philippe-Auguste se montra sévère à son endroit. ^^ Et la dame de la ville, ajoute le chroniqueur après le récit ^ue j'ai rapporté, (Philippe-Auguste) lit tenir prison tout le cours de sa vie. » D'où il résulterait^ les faits s'étant passés en 1192, si Agnès de Beaudimont en était l'auteur responsable, qu'elle serait restée incarcérée pendant dix ans, puisqu'elle mourut en 1202 (2).
I Cet André de Beaudimont est celui-là mime que nous avons vu (p. 64) défendre Corbeil contre Louis-lc-Gros. André de Beaudimont s'était marié avec Agnès, fille de Tnibaut-Ie-Grand, comte de Champagne. Il en eut trois fils et trois filles. L'aînée de ces •dernières, Eustachie de Braine, se maria avec Euiles, comte de Corbeil, mort sans enfants. Cest à tort, on le voit, que i'abbé Lebœuf prétend qu'André de Beaudimont était le frire cPe 'a veuve d'Eudes ; il en était le père. Des trois fils qu'André avait eu d'Agnès de Champagne aîné, Guy dé Beaudimont, se maria à une dame Alix. C'est de cette union que naquit Agnès de Beaudimont, fille unique, qui fut la y femme de Robert, comte de Dreux. Cette Agnes était comtesse de Braine. Elle pouvait être confondue avec sa grand'mère, comtesse comme elle, s'appelant Agnes comme elle, mais sortant de la Champagne.
(2) Après ,dit le manuscrit de Ste-Geneviève, la mort de la comtesse Agnès qui avait élu par son testament en réT;Iis; de Brayne, son corps fut honnestem^nt et honorablement
lÔÔ HISTOIRE DE LA VILLE
Dans tous les cas, si le brûlement des juifs par Philippe- Auguste a eu lieu à Brie-Comte-Robert, il n'y aurait pas lieu de s'étonner que les chroniqueurs l'eussent qualifiée de castrum.
Jetons, en effet, un coup d'œil sur la situation qu'offrait Brie-Comte-Robert à cette époque. Si on veut bien se reporter à ce que j'ai dit (p. 47) du viens que fut Bradeia, on voit que la maigre population qui existait encore en ce lieu après les guerres qui désolèrent les .V et XI* siècles avait dû trouver un refuge sur Tîlot, que j'appelai des Fontaines, et sur lequel s'éleva plus tard le château.
Il y a tout lieu de croire que lorsque la paix fut assise, que Robert de Dreux eut réussi à rendre au marché, ou lieu d'échanges de Brie, tout ou partie de son ancienne importance , il lui fallut donner à cette ville la sécurité dont elle avait manqué jusque là ; sinon c'était retomber dans les désastreuses années précédentes. Il me semble, comme je l'ai dit plus haut, que ce fut à un de ses lieutenants que Robert dut confier la garde d'un poste aussi considérable et qu'il ne pouvait tenir lui-même, absorbé qu'il était par les soins à donner à ses autres domaines et par ses expéditions de guerre.
Je persiste à croire qu'il fit appel à cette famille de Brai dont j'ai déjà parlé en essayantd'expliquer sinon son origine, du moins son séjour ailleurs qu'à Brie. Je crois que son origine serait difficile à étudier (i). Dans tous les cas, il me
cnsevely, embeaumé et mis en un cercueil d? plomb... inhumé et enterre au milieu du chœur de 1 église de Saint-Yved de Brayne. dessous une tombe élevée comme l'on peut vo'r à présent au dit lieu sur laquelle sépulture se sont vues de grandes lumières par plusieurs fois et autres signes démontrant, par grande évidence, la dite comte- se être glorieuse.
i.i, je me borne ici à faire un? remarque sur laque'le je reviendrai dans un trav.iil complémentaire, mais qui ne sau''ait trouver sa place dans cet ouvrage.
Si on veut bien s» reporter à la note de la page 75, on aura vu que les écus de la famille de B.le ou de Brai consi.staient surtout en deux haches adossées. Je me suis demandé, et je pose la question sans !a résoudre encore, ici, si ces haches n'avaient pas une origine symbolique.
Dans une communication faite par M. Pottiers i l'Académie des Inscriptions et belles lettres, en 1901, il esl question des fouilles faites à Cnossos, dans l'île de Crète, par M. Arthur Evans. * L'explorateur anglais a découvert un important édifice mycénien qu'on croit ilre le palais de Minos, construit sur les débris d'une station néolithique très ancienne ;
bE BRIE-ftOMTË-ROBEht lOI
parait que Robert de Dreux lui confia la garde de la position de Brie et de son marché.
Il est absolument indéniable qu'il existait, sur Tilot des Fontaines, des habitations, puisque nous en retrouverons une partie au 14'' siècle, dans les comptes de la reine Jeanne et il semble indiqué que ces habitants n'étaient venus là que pourôtre à Tabri de surprises etdesdéprédations des bandes armées.
Cet ilôt devait, àcoup sûr, n'avoir été complètement séparé de la terre ferme que par la main de l'homme ; au point même où ce travail avait été fait — c'est-à-dire au point le plus faible — dut s'élever un ouvrage militaire destiné à en défendre l'accès. Cet ouvrage, d'abord en bois, sans nul doute, fut réédifié en pierre. 11 est demeuré debout, en partie, jusqu'à ces dernières années, sous le nom de tour St- Jean. Il est à peu près probable que cette tour fut, pour une bonne part, l'œuvre de Robert de Dreux. Ce fut là tout le château que se construisit, à Brie, le seigneur capétien ; l'on
l'importance du culte de la Hache y est attesté par de nombreux signes gravés sur les murs et sur les hauts piliers servant d'autel... »
Ai'leurs, il est dit à ce sujet : o M. Evans se base (pour émettre son opinion)... sur les grandes figures de taureaux, peintes à fresque et en relief qui ornaient les murs, marquis de la ioahle hûche, emblème du dieu crétois... et sur d'mnombrables débris (statuettes, armes. doublti haches votives),., p
M. Drumont, dans la France juive ( t. I. page 142) écrit ; a C'est en Bretagne que l'existence dune colonie sémitique pourrait se soutenir. Les signes sculptés dans les grottes de Gavinis présentent plus d'une analogie avec la hache symbolique^ gravée sur les monuments égyptiens...»
Or le mot, hache, en langage carien, se dit labrus d'où on a fait labyrinthe. Faut-il un effort considérable d'imagination pour voir dans la brie une traduction littérale, presque un un jeu de mots, plus fréquents qu'on n'imagine.
^e qu'il y a de certain, c'est qu'une famille de Brie — et j'insiste sur ce point — s'efforçait, wéme habitant la ville de Braye (c'est ainsi qu'on appelait Brir-Comte-Robert), de mainte- *»"■ officiellement sur ses armes le nom de Brie ; qu'elle portait dans son écu la double hache .emblème symbolique de l'Orient) où le mot hache se dit labrus en langage carien ; enfin qu'à coté même de l'un des fiefs qu'occupait cette famille, il en était un portant le nom de °^'gny de Boviniacus, lieu du bœuf, au confluent du rû de Tabauf zytc le Cornillot.
Or la double hache se retrouve, nous dit M. Evans, dans la représentation de figures de taureaux.
Je ne conclus pas, j'expose ; mais il m'a paru que cette exposition et les rapprochements Qu elle comporte étaient nécessaires.
Peut-être, en prenant possession du fief du Colombier, situé à côté des fontaines de Brie, c^^tc famille trouva-t-elle tracée quelque part la figure symbolique de la double hache ce <iui ne saurait étonner si quelque culte oriental était venu établir en cet endroit, un sanctuaire ; peut-être aussi, un de ses membres, à la première croisade, fut-il initié à quelquesuns des mystères de l'Orient qui provoquèrent en Occident l'éclosion de sociétés secrètes.
test là une question que je me propose d'étudier à part.
iO'2 HISTOIUK DE LA VlLLt!
ne saurait s'étonner que lui ou sa famille y ait séjourné. L'abbé Lebeuf décrit une tour ou donjon (i) qui présentait un aspect extérieur se rapprochant beaucoup de la tour Saint-Jean. (Cette tour), dit-il, « est bâtie entièrement en pierres de taille. Quatre tourelles terminées en cul de lampe, et surmontées par une couverture d'ardoise en cône, flanquent cette tour. LV5Cc7//(?ré/t7/7 construit, par le dehors, du côté méridional. Cette tour n'était pas indigne de loger une reine dans les temps (XIIP et XIV" siècles) que j'ai marqués ci-dessus. ».
Si ce que dit l'abbé Lebœuf pour le treizième siècle est exact, combien cela ne l'est-il pas davantage pour le douzième î
Quant c\ la tour elle-même, comme toutes les constructions de ce genre, à l'époque, elle ne comportait au rez-de-chaussée qu'un passage allant du dehors de l'étang au dedans ; l'accès du premier étage de la tour ne pouvait se faire que par un escalier extérieur, précisément situé sur la face méridionale, et menant aune des tourelles dans lesquelles se développait un autre escalier conduisant aux étages supérieurs. C'estla disposition commune et bien souvent décrite qui constituait un excellent moyen de défense puisqu'il rendait les divers étages du donjon où se tenaient les défenseurs absolument inaccessibles. Toutes ces considérations reviendront d'ailleurs lorsque je parlerai du chiiteau de Brie-Comte-Robert.
Mais cet ouvrage, défensif, ne sufiisait pas ; s'il couvrait très efficacement l'accès de l'ilot des Fontaines, il était impuissant à défendre le marché. Or, j'ai pu dans les pages qui précèdent, me montrer, dans une certaine mesure, hésiter sur l'existence et sur remplacement de ce marché. Il n'est plus possible, à la date où nous sommes arrivés, de contester Tune ou l'autre de ces questions. Dans le chapitre qui va suivre elles recevront leur consécration oHicielle, par un acte authentique en bonne et due forme. Le marché qui a
(l) Histoire du dio.c>: d: Paris, article Lay.
bÈ DÛlfe-dOMTÈ-ROBËRt lo3
fait et fait encore la réputation de Brie, existait au moins à la fin du XII** siècle et se tenait exactement à l'endroit même où il se réunit actuellement.
On verra, par la suite, que le seigneur capétien de Brie n était pas seul à avoir des droits sur ce marché. L'Eglise de Paris n'avait pas renoncé aux siens et il se produisit même des contestations entre les deux parties. Nous examinerons plus loin comment elles furent réglées. Mais il est croyable que chacune voulut avoir sur place un représentant capable, en même temps, de veiller à la sécurité des commerçants et à ses propres intérêts. Ce me parait être l'origine de deux lîefs que l'on peut considérer comme les plus anciens de de Brie. Ils ont d'ailleurs disparus, l'un depuis la fin du XV" siècle et l'autre bien avant, et, non seulement la trace s'en est perdue, mais leur souvenir est à peu près complètement éteint.
L'un était le lîef que je qualifierai du seigneur. C'était le
Colombier, que tenait cette famille de Brai ou de Brie dont
i'ai déjà parlé. Il était placé en dehors de l'ilot des Fontaines,
non loin de celles-ci sur les routes ou chemins ayant Pans
pour direction. Sous sa protection se dressa un faubourg,
dont nous allons avoir à constater presque immédiatement
l'existence, le faubourg de Saint Christophe.
L'autre fief était celui de l'Eglise, si on peut s'exprimer ainsi. Non loin de lui, également dans la direction de Paris, se groupaient quelques maisons qui donnèrent naissance à un autre faubourg, celui de Chantepie.
Le premier fief couvrait les fours banaux du seigneur et sa pladoye — c'est-à-dire le lieu où la justice était rendue en son nom. L'un et l'autre se trouvaient dans ce que nous appelons aujourd'hui la rue du Marché, dans la portion qui s'étend entre la place du Marché et la rue des Poulettes (i) et tenaient aux fossés appelés aujourd'hui fossés du château. Tous deux se trouvaient à proximité de l'ilot des Fontaines,
(') Cet emplacement est tctuellement occupe par le s immeubles — complètement déserts-<T dt Mme Faucenberghc.
i()4 iiisToiun: de la ville
et par suite de la population du seigneur, c'est-à-dire du casirum de Bria, et en même temps tout à côté du marché. Le manoir du Colombier — placé près des Fontaines (i) tenait ces deux établissements sous ses vues. (2)
Le lîef du F'ourjdont le nom indique pour ainsi dire Tobjet. répondait, du côté de l'Eglise, aux mêmes besoins. Lui, aussi, couvrait le four banal de l'Eglise, lui, aussi, couvrait la p/jt/ojcde l'Eglise. J'aurai à en parler en temps et lieu. 11 suffit de dire pour l'instant que ce lief était placé à peu près où se trouve aujourd'hui la maison Sylvestre, ayant dans ses vues le four banal (3) et la pladoye, ou lieu de justice, à rentrée de la rue du Beau-Guillaume. (4)
Entre ces deux fiefs s'étendait le marché, auprès duquel nous allons voir s'élever les halles et la maison de Dieu ou Hôtel-Dieu.
Si on s'arrête un moment à ces dispositions, on voit en étudiant le terrain que le marché était couvert au Nord par le fief du Colombier, c\ l'Est par le donjon de l'ilot des Fontaines, au midi par le rù du Cornillot et le marais qui s'était formé en aval de filot des Fontaines, à l'Ouest par le lîef du Four. C'était bien à la fois le castrum et la villa dont parlent les chroniqueurs que j'ai cités ci-dessus. D'où il suit que leur récit peut "aussi bien s'appliquer à Brie-Comte-Robert qu'à Braysur-Seinc.
(\) L'immeuble où se trouve la maison Dcspîats et Desmars représente une partie de ce fief dont j'aurai à reparler.
(2) A la fin du XV" siècle ces deux établissements n'existaient plus depuis fort longtemps en cet endroit. Ce qui se comprend d'ailleurs car on avait voulu dégager les abords du château.
{^^) Il se trouvait alors à fort peu près là où est la maison Bonaud sur la place de l'Hôtel de Ville,
(^) Cet emplacement appartient actuellement à M. Wosmeck. Des bâtiments qui s'élevaient en cet endroit, il ne reste plus aujourd'hui que des caves, dont une partie a été comblée. Dans l'un de ces souterrain.; est une source qui al. mente d'aiileurs un puits communal. 11 a été trouvé un fragment de hache en pierre polie, non loin de cette source.