‹ Histoire de la ville de Brie-Comte-RobertChapitre 23 sur 58 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

t'n changcnicnt notable se fait, dès les premières années du XlV" siècle, sinon dès les toutes dernières du siècle précé- •^■-'"t. dans la situation administrative et judiciaire de Brie. '-Ile acquiert, enlin, le ranj^ de chàtellenie que lui déniait si '-'bstind-mcnt le prévôt du nii, â (](irbeil, ainsi que je l'ai '"''PPorté d'après les Olim.

igS HISTOIRE DE LA VILLE

La date exacte de cette transformation est difficile à préciser. J'incline cependant à croire qu'elle coïncida avec la modification apportée, à la même époque, au nom de la ville.

Jusqu'à la fin du XIII* siècle, Brie s'est toujours appelée Bray, Braya ou Bria, Il n'est pas un document de cette époque qui porte une adjonction quelconque à cette dénomination. Au XI V' siècle, seulement, Braya devient Braya- Comilis-Roberti, ce qui devrait se traduire exactement Braiedu-Comie-Robert, ce qui est devenu, aujourd'hui, Brie-Comte- Robert.

Le nom nouveau dut difficilement prévaloir sur l'ancien, car, môme au milieu du XIV^ siècle, des aveux et dénombrements nomment Brie, Braya, tout court, comme au bon vieux temps. Braya-Comitis-Roberti demeura probablement pendant de longues années le nom officiel de la ville et l'on peut imaginer combien les gens du pays durent souvent exprimer leur mécontentement pour ce changement à leurs habitudes séculaires et dont l'usage parait, aujourd'hui, si naturel. Cette considération, à défaut d'autres, légitimerait ce que je disais plus haut au sujet de la coïncidence entre l'érection de Brie en chiitellenie et le changement apporté à son nom.

Il y a là un acte du pouvoir autant pour l'une que pour l'autre de ces transformations. Lorsque Braya devint châtellenie, casiellania Braie ou Braye, on s'aperçut tout aussitôt qu'il fallait absolument distinguer cette châtellenie d'une autre, portant exactement le même nom, pour éviter des confusions et des complications faciles à comprendre. De là les dénominations : casiellania Braiœ super Sequanam, (châtellenie de Bray-sur-Seine) et Casiellania T^raix Comiiis Roberii (châtellenie de Bray-du-Comte-Robert). Si donc le nom nouveau ne fut pas donné à Brie le jour même où cette ville fut élevée au rang de châtellenie, il le fut peu après. Quant â l'époque où eut lieu cette modification elle pourrait, sans crainte d'erreur trop grossière, être placée vers l'an kmk).

A cette date, la tille ainée de Philippe d'Artois et de Blanche de Bretagne, que nous avons vue à la lin du XIII" siècle en

possession de la seigneurie de Brie-Comte-Robert, Marguerite d'Artois, se mariait avec Louis de France. Louis était le frère de Philippe IV dit le Bel, alors sur le trône. Le roi constitua en apanage à son frère le comté (i) d'Evreux, le comté d'Estampes et celui de Beaumont et Louis de France prit le nom de Louis d'Evreux. Marguerite d'Artois apportait en dot la seigneurie de Brie-Comte-Robert. Il ne me paraît pas douteux que Philippe IV, qui était profondément jaloux de l'autorité royale et fortement imbu de la supériorité de sa famille sur la noblesse, ait très facilement consenti à faire du ^^eigneur de Brie, un châtelain, n'eut-ce été que pour soustraire son domaine à l'autorité du prévôt de Corbeil. Ce serait donc, jusqu'à plus ample informé, à la première année du XIV* siècle — ou à la dernière du XIII% suivant les opi-

nions contraires sur cette façon de s'exprimer — en i3cK), en "^ niot, que Brie serait devenue châtellenic sous le nom de ^^^ya'Comitîs-'I{obertî,

On conçoit le sentiment tout naturel qui conduisit un

^^^ capétien,, son frère et la descendante de princes capé-

"^ns à donner à leur domaine le nom du premier prince de

^^rne race qui en fût le propriétaire. Le frère du roi de

iTance entrait comme châtelain sur une terre que, i5o ans

^^Paravant, le frère d'un autre roi de France recevait en

^Panage. C'était rappeler ce souvenir que de faire de la

^*^àtellenie nouvelle, la châtellenie de Bric-Comte-Robcrt.

J^rie, très fugitivement, avec Pierre d'Alençon, avait vu ^^sserrer les liens qui l'unissaient depuis si longtemps à la '^niiiie royale ; elle allait par Louis d'Evreux entrer dans le ^^^niaine de la Couronne, d()nt clic ne cessera plus, ou à P^^ près, de faire partie jusqu'à la veille de la Révolution (2). Marguerite d'Artois mourut le 24 avril i3i i (3). Son mari, ^^Uis d'Evreux mourut en i3icj. Ils laissaient deux enfants.

''j Le mot comté était autrefois féminin : on disait la comté d'Evreux, la comté i'Etampes, le "**sculin a prévalu depuis et j'écris en langage moderne le comté d'Evreux, etc., etc.

v^) Il est vrai que de 1170, date de la mort de la reine Jeanne, a 1376 date à laquelle sa fille, ™*nche, fit don de la châtellenie au roi Charles V, la châtellenie ne compta point littérale- ^^^X au domaine royal. Mais elle en faisait virtuellement partie et Blanche, par l'acte de 1376, n« fit que consacrer cet état de choses. vî) Elle fut enterrée dans le chœur des Jacobins à Paris,

Le cadet, Philippe d'Evreux, qui épousa Jeanne de France, fille de Louis X, le Ilutin, devenant ainsi le neveu du roi de France ; rainée, Jeanne, dame de Brie-Comte-Robert, qui épousa Charles IV, le Bel ; chose bizarre, cette union faisait du frère de Jeanne son propre neveu puisque Philippe V, Louis XetCharles IV, qui se succédèrent sur le trône, étaient trois frères.

Au moment où s'ouvre le XIV" siècle la future reine de France allait venir au monde. Elle f^^randit au bruit des différends entre son oncle, Philippe IV le Bel et le pape Boniface VIII, des odieuses persécutions des Juifs et de l'inique procès des Templiers.

Je n'ai point ici il faire l'historique des débats entre la cour de France et celle de Rome, de l'affaire de l'évèque de Pamiers, non plus que de l'ambassade et du coup de force de Nogaret sur la personne du pape lui-même. Ma tiiche est certes plus modeste. Je me borne à signaler l'attitude singulièrement modérée de Philippe IV et de son conseil envers Boniface au lendemain de la fatale bataille de Courtrai (ii juillet i3()2) où le roi perdit son chancelier, Pierre Flote (i). Aux concessions manifestes de Philippe, le pape répondit par un langage à la fois hautain et méprisant. « Les excuses du roi sont frivoles » écrivait-il à son légat, le cardinal Lemoinc. A l'évèque d'Auxerre, au comte Charles de Valois, à ses amis et partisans en France, il exprimait, en même temps, tous ses griefs et exhalait toutes ses plaintes. Ce fut Nicolas de Bicnfaite (2), archidiacre de Coutances, qui fut, le i3 avril i'M)[\ chargé de porter ces diverses bulles de l^onifacc à leurs destinataires.

Nicolas de Bicnfaite arrivait à peine en France qu'un ordre roval l'arrêtait à Troves, le dépouillait et l'enfermait. Un changement radical s'était fait à la cour de France, sous rinllucnce de Cuiillaumc de Nogaret. Le 12 mars r2()3, une assemblée à laquelle assistait Louis d'ICvreux, frère du roi,

(I; Originairr de l".\u vergue. Flote prit part aux travaux de la canonisation de St-l.ouis. à Rome (1292 .

2) On verra plus loin, lorsque nous nous occuperons des fiefs, qu'il existait à Brie un ficf dit des Bienfaite>. Un des boulevards de la ville porte encore ce nom.

soigneur de Brie, approuva une requête de Nogaret propo- SLint d'enfermer provisoirement le pape et donnant au roi ot: aux cardinaux la facilité d'établir « un vicai»'e de TEglise i~omaine pour ôter toute occasion de schisme jusqu'à l'élection du nouveau pape. »

Le i3 juin, alors que Nogaret et les gens du roi étaient en

Italie pour mettre à- exécution les résolutions précédentes,

lc2 comte d'Evreux (Louis, seigneur de Brie), les comtes de

•aint-Pol et de Dreux, Guillaume de Plaisians, chevalier,

nouvelèrent contre Boniface, au Louvre « devant les nota-

fc>lcsdu royaume, ecclésiastiques et laïques, assemblés en

p:>résencedu roi, les réquisitions du mois de mars, et l'appel

i-^u futur concile. » La conséquence de tout ceci fut le coup

cie force d'Anagni qui fit de Boniface le prisonnier du repré-

i=;entant de Philippe le Bel (i) (7 septembre i3o3). Le 11

octobre suivant, Boniface mourut.

Il est incontestable que, dans cette affaire, le seigneur de lîrie, Louis d'Evreux, ne marchanda pas son appui à Philippe le Bel. C'est pour nous le seul enseignement que nous ayons il en tirer ici.

Les différends avec Boniface venaient à peine de se terminer par la mort du pape et l'élection de Bertrand de Got, c.mdidat français, sous le nom de Clément V(2), ques'ouvrit le fameux procès des Templiers. Le r3 octobre i3o7, tous les Templiers de France furent arrêtés, à la même heure, et les biens de l'Ordre furent saisis, au nom de l'Inquisition, sous l'inculpation d'hérésie. On connaît ce long procès qui ne se termina que le 18 mars i3i4 par le bûcher de l'ile des Juifs, à Paris, où périrent dans les llammes le grand maître, Jacques de xMolai, et le précepteur de Normandie, Geoffroi de (]harnai ; on sait avec quelle âpreté, quelle cruauté et

I) On dit quf Boniface, abandonne de tous, attendit les agresscurb, les clés et la croix dans les mains. Les premiers qui se prccipitcrcnt dans la chambre où il était furent les homm.'s de Sciarra (un des ('olonn », famille, ennemie irréconciliable de Boniface) ; ils accablèrent le vieillard (Boniface avait Sh ans de menaces et d'injures; Sciarra voulait le tuer ; dnpres une tradu:tion célèbre, mais qui nest pas corroborée par des témoignages contemporaii.s. il l'aurait soufleté. » M.-(i!h.-V. Langlois, dans VHisloin de France, publiée par M. Lavisse (t. 111, cliap. 2. p. i()4).

'2 I e s.iccesseur immédiat de Poniface VllI fut Benoit XI ; mais il ne vécut que quelques mois. Benoit XI u.ourut le y^uillet 1304 ; Clément V fut élu le5 juin 1305.

quels dénis de justice fut poursuivie cette affaire par lee dominicains, alliés à Xogaret. Sans m'arrêter à ces récit=

douloureux, à ces tortures, à ces échafauds embrasés (i), i m'est permis de me demander si des Briards n'appartinren pas à l'Ordre du Temple.

A priori, il semble, à peu près évident, qu'il en fut ainsi

Les Templiers avaient, en effet, depuis le milieu du XIII siècle, une commanderie à Senteny (2). Il est fort à croire quti ce voisinage dut provoquer dans le pays des affiliations. Il est constant d'autre part qu'il est des frères du Temple dont l'origine semble véritablement briardc.

Dans l'interrogatoire de 1807, je relève notamment urx Guillelmus de Braie, appelé ailleurs Guillelmus de Braye ; ce nom, on en conviendra, est fort suggestif (3) à cet égard. A^ vrai dire, rien ne prouve que ce Guillaume de Brie ait été ua des acteurs de la sombre tragédie de l'époque puisqu'il n'apparait que comme témoin de réceptions dans l'Ordre, faite plusieurs années auparavant, mais il me suffit de constater la présence de Briards parmi les Templiers.

De ce nombre me paraît être également un Jean de Brie, devant lequel fut reçu un certain Lambert le Flamand.

Peut-être se rappellera- t-on, à propos de ce dernier nom, que, dans le chapitre précédent, j'ai cité un acte du 12 mars 1235 par lequel Aiibry le Flamand vend une pièce de terre, sise au Rubertin (4). Il y a là une homonymie qui pourrait paraître probante pour ma thèse.

(1) Le 12 mai i^io, S4 Templiers, comiamnés par l'archevêque de Seni, furent empilés dans des charrettes, et biùlcs publiquement entre le Bois de Vincennes et le Moulin-à-Vcnt de Paris, hors de la porte Saint-Antoine. «Ils souffrirent, dit un chroniqueur contemporain, avec une constance qui mit leurs âmes en grand péril de damn ition. car elle induisit le peuple ignorant à les considérer comme innocents ». {Histoire de France^ de M. Lavisse, tome III, livre II, p. 192;.

(2) Senteny. village du département de Seine-et-Oise (canton de Boissy-Saint-Léger), à 8 kil. de Brie-('omte-Robert sur la route de Paris.

(3) Interrogatoire de Robert de Momboin. âgé de 40 ans : <* Dixit per juramentum suum quod fuit rcceptus in domo de Themis. in ballivio de Prunay, per fratremSymonem de Quinci. preceptorem dicte ballivic. scxdecim j-nni sunt elapsi, vel circa, presentibus fratribus GuilUlmo deHraieçX fratre Egidio Monachi ».

Interrogatoire de Nicolas, de Mesnil-sous-Montiérender. 50 ans : « Dixit per juramentum suum quod XX anni vd circa erunt in fcsto Penthccostes ptoximo futuro.quod ipsefuit receptus in domo de Pusians Nubtus Laudunum, per fratrem Petruni Normaniœ militem, preceptorem ballivie Laudunensis. presentibus fratribus GuilUlnio de Brayc, preceptorem de Moisiaco. »

(4) V. p. 178 et p. 180 (jiote;

Je serais moins affîrmatif pour d'autres tels que Michaele de Bria, Godefroi Picard, preceptor de Bria, le mot Bria me paraissant, ici, plutôt désigner la province de Brie que la ville de Braye.

Il n'en reste pas moins tràs vraisemblable que des Briards prirent leur part dans ce drame judiciaire et malheureusement , selon toute apparence du côté des victimes. Quant au seigneur, ce môme Louis d'Evreux dont nous citions le nom tout à Theure, il est fort à présumer qu'en cette circonstance, il suivit et approuva la politique de son frère Philippe-le-Bel, comme il semble avoir — chose regrettable — suivi et adopté cette môme politique à Tendroit des Juifs.

Pour ceux-ci comme pour les Templiers, la persécution fut, en très grande partie, dictée par la cupidité. Les uns et les autres avaient de véritables trésors convoités par le roi et ses conseillers. Les uns et les autres furent, dans ces tristes circonstances, beaucoup plus les victimes de leurs richesses que delà passion religieuse. On ne songea à faire des Templiers des hérésiarques que lorsqu'on voulut les dépouiller et à exciter le fanatisme chrétien contre les Juifs que lorsqu'on prit la résolution de les spolier.

Bien que durant la moitié du XUV siècle, les Juifs aient été en différents lieux de France victimes de brutalités et même de persécutions sanglantes (i), aucune mesure générale n'avait été encore prise à leur égard depuis Philippe-Auguste. Au commencement du XIV»* siècle les colonies juives étaient encore llorissantes: v Elles entretenaient des écoles, et dans ces écoles, la vie intellectuelle était intense, les luttes des théologiens contre les philosophes étaient très vives... Les juifs possédaient de grands biens, et ils avaient entre les m lins des créances considérables (2) ».

J'ai déjà prouvé qu'il existait certainement une importante

' Treize personnes des deux sexes, pour ne citer que cet exemple, appartenant à la famille d'un juifdc Troyes, Isaac (Châtelain, personnage riche et lettré, périrent sur le bûcher le 14 avril 1288.

2 MA. Coville, p ofesseur à 1 Université de Lyon \ Histoire de France, publiée par M. Lavisse, tJ ..c IV, chap. V. p. 223;.

colonie juive à Brie. La charte de 1208 le dit implicitement et en même temps elle nous fixe, dans une certaine mesure, sur l'emplacement de cette cr>lonie. Ce document établit, en elTet, que la terre de l'Eglise de Paris est interdite aux Juifs : ceux-ci ne pouvaient donc demeurer que sur le territoireappartenant au seigneur. Or, pour qui connaît l'esprit^ mercantile de la race, il est à croire que la colonie juive duti s'établir aussi près du Marché que possible, et, précisément^ nous avons, là, deux rues, la rue des Fripiers — aujourd'hui de la Madeleine — et la rue (îraterie (rappelant les regrattiers) — aujourd'hui des Halles, qui semblent avoir été plus particulièrement habitées par les Juifs. La tradition veut, même, que ces derniers aient eu leur synagogue sur l'emplacement occupé actuellement par la maison Lépagnol. C'est fr)rt probablement en raison de cette tradition que Ton a donné le nom de rue des Juifs à la voie qui, jusqu'à la lîn du siècle dernier, avait été dénommée, rue Boissanté.

« Le -21 juillet umô, tous les Juifs furent arrêtés, leurs biens et leurs livres de commerce furent saisis d'un bouta l'autre de la France (i). Un ne sait pas s'il y eut des résistances. On sait seulement que l'opération fut faite tantdans le domaine royal, que dans les seigneuries particulières, où les Juifs étaient une proie d'autant plus désirable que, jusque-là, ilsavaient été exploités avec plus de modération... Tous les biens meubles et immeubles des Juifs furent rapi dément inventoriés et mis en vente publique. Quelques-uns avaient eu le temps de cacher des objets précieux ; la chasse aux trésors cachés s'ouvrit, et la cinquième partie des trouvailles fut promise aux dénonciateurs. Des receveurs centralisèrent les espèces, l'argent provenant des ventes et les joyaux d'or et d'argent, coupes, ceintures, anneaux, etc., qui furent envoyés à la Monnaie, à l'exception des plus belles pièces, réservées au roi. Les ventes d'immeubles furent échelonnées sur plusieurs années, alin de ne pas avilir les prix.... Plusieurs procès-verbaux d'adjudication existent

(I) On Usa, à rci^ant de> Juifs, du nu'inc procodé qui avait si parfaitement réussi avec IfS Templiers. On sent, dans la mesure employée, la même main, celle de Guillaume deNogant,

DE BRIE-COMTK-RO!lERT

:ncore ; ils font voir que quelques-unes des maisons, des ■écoles, des jardins et des cimetières des Juifs atteignirent un jîrix élevé.-.. ■> (i).

La persécution ne s'arrcta pa.s là. Snus la pressi'in de la "bourgeoisie, Louis \ autorisa les Juifs chassés du royaume par son père à y rentrer. Mais en i32i,le irjjuin, Philippe V les spolia de la même façon que les avait spuliés Phîlippele-Bol. <i Tous les Juifs du royaume furent pris et emprisonnés, et leurs biens inventoriés (2). » Seulement cette fois, on ne se borna pas ù la c.mlisc^ition de ieiirs biens, ils furent traites cumme les lépreux, dunl ju dirai plus loin quelques mots.

On peut dire, de la sorte, que si, par une circonstance exceptionnelle, la cnlnnie juive de Bric échappa d la première pruscriptinn, elle ne dut pas échapper à la seconde. Après i32i, il ne devait plus exister que le souvenir de la juiverie briardc : c'est ici le lieu de rappeler ce texte emprunté à un compte de recettes de In reine Jeanne, texte que j'ai déjà cité.

i«, de M. Uvis^w. Op. cit.

206 HISTOIRE DE IJi VILLE

« Dou louage du cimetire qui fu aus juys à Braye ».

Cette simple phrase n'a-t-elle pas son éloquence ? Ne ditelle pas que le vent de la persécution a passé par là ? Après ce que nous savons des spoliations de i3o6 et de i32i, peutil rester un doute à cet égard ? Je ne crois pas que ce soit possible, et il me semble lire dans ces mots « le cimetière qui filiaux juifs » comme Tépitaphe de toute la colonie disparue.

Y eut-il des « Lombards » à Brie ? Le souvenir n'en est pas resté. Le Marché, les nombreuses affaires, les transactions qui s'y traitaient durent cependant les attirer. Il est possible néanmoins que leurs agents, sinon eux-mêmes, aient fréquenté la place, sans y faire séjour. Etait-ce l'un d'entre eux dont on trouve, vers 1840, la trace dans les comptes de la reine Jeanne ?

« Jehan le Cuin, marchant et changeur, qui avoit prins pieça à droit cens une place vuide contenant le large dune travée de la halle aus cordonengniers devant la maison au barbier... pour ediffier massonner et mettre grant amendement.... il sen est alez et ne le scet len ou trouver quil na rien au lieu ne ailleurs que len sache et si ny fist onques riens ne paia... »

Ce manieur d'argent, marchant et changeur, qui semble avoir jeté, en arrivant, beaucoup de poudre aux yeux, promis pas mal de choses et annoncé autour de lui des projets quelques peu grandioses, qui disparaît ensuite sans qu'on sache ce qu'il est devenu, laissant probablement derrière lui un certain nombre de dupes, y compris le trésor de la reine Jeanne, a un parfum exotique pouvant permettre de croire, comme les Lombards, à une origine d'outre-mont.

Quoiqu'il en soit, et précisément parce qu'il s'agissait de les pressurer, les Lombards furent, eux aussi, tourmentés sous prétexte d'usure, comme on avait tourmenté les Templiers sous prétexte d'hérésie, moins cruellement cependant que les Juifs. Jusqu'au changeur de Charles-le-Bel, le propre mari de la reine Jeanne, Mâche de Mâches, dont les biens furent confisqués, en compagnie de beaucoup d'autres d'ailleurs.

Il semblait, en vérité, que les derniers Capétiens, ù. court d'argent, se soient acharnés à tuer les poules aux (jeufs d'or quisetaient donné rendez-vous sur la terre de France. F()lie criminelle et cupide qui n'avait pas même pour excuse la raison d'Etat ou le bien général, car si les rois mettaient ainsi à la géhenne les linanciers étrangers ou cosmopolites, ils molestaient en même temps leurs sujets français par raltêration des monnaies. Philippe-le-Bel donna l'exemple, dès 1295; ses fils et notamment Charles-le-Bel, qui fut, par son mariage avec Jeanne d'Evreux, seigneur de Brie, continuèrent ses détestables pratiques. Les Valois, successeurs des Capétiens, ne manquèrent pas aussi d'y avoir recours. J'aurai à revenir sur ce sujet lorsque j'examinerai les documents financiers du temps, intéressant Brie.

On voit au milieu de quelles agitations politiques, reliprieuses et économiques grandit la fille de Louis d'Evreux, la future dame de Brie-Comte-Robert qui alkut être reine de VrancQ. Ce ne fut pas tout, l'n scandale elïroyable éclata, en i3i4, à la cour de France, scandale dont Jeanne, alors âgée de 14 ans environ, dut assurément comprendre toute la portée. Il en faut dire quelques mots ici puisque (Charles-le- Bel, qui devait être le mari de Jeanne d'Evreux, y fut mêlé.

On connaît,par les romanciersetlesdramaturges, la légende de la tour de Xesle. Une reine — la légende dit que ce fut Marguerite de Bourgogne — attirait, chez elle, à la tour de Xcsle, des étudiants, et, après s'être amusce d'eux, les faisait jeter à Teau. L'un d'eux, Buridan, parun stratagème échappa à la mort.

Mais, comme l'écrit M. Langlois, c'est là de la légende. Les chroniqueurs du commencement du XW' siècle ne parlent ni de Buridan, ni de la Tour de Xesle, ni d'hommes jetés à Teau.

Les contemporains se bornent à dire que deux chevaliers de la maison royale furent accusés d'avoir eu une intrigue avec Marguerite de Bourgogne et avec Blanche de Bourgogne.

ff Interrogés, dit AL Langlois, les deux chevaliers avoué-

rent ; on avait alors une manière d'interroger qui eût forcé la discrétion du plus galant homme. » Les malheureux furent écartelés, châtrés, décapités et suspendus au gibet ; leurs biens furent confisqués. Des complices ou prétendus tels, nobles ou roturiers, furent, paraît-il, également torturés et mis à mort.

Marguerite de Bourgogne fut, dit-on, jetée au Château- Gaillard des Andelys dans une prison glacée qui la tua en peu de temps (i). Blanche de Bourgogne, femme de Charlcsle-Bel (alors comte de la Marche) fut enfermée, malgré ses protestations d'innocence, elle aussi, au Château-Gaillard, où elle demeura pendant sept ans. Blanche était la fille d'Othon, comte palatin de Bourgogne et de Mahaut, comtesse d'Artois. Première femme de Chaiies-le-Bel, elle s'était mariée en i3()8, à l\î^e de douze ans. Sa sœur aînée, Jeanne, avait épousé, en iSoy, Philippe-le-Long. Les deux sœurs étaient ainsi belles-sœ^urs. Impliquée dans le scandale de 1 3 14, Jeanne avait été enfermée à Dourdan, où elle resta jusqu'en 1319(2).

En i3iG, pendant que les deux sœurs languissaient en prison, leur beau-frère Louis X, le Hutin, mourut, laissant un enfant posthume, Jean I, qui ne vécut que quelques jours (3). Le bruit courut aussitôt que Louis X avait été empoisonné. Une nommée Lsabelle, de Fiennes, et son fils, Jean, aftirmèrent que l'empoisonneuse était la comtesse de Mahaut d'Artois. Ils assurèrent que sur sa demande, ils avaient fabriqué une poudre « pour tuer quelqu'un » avec une queue de couleuvre, un crapaud, de la farine et de l'encens (4). Cette poudre était destinée au roi.

Quant à Jean I", la même comtesse l'avait étoulTé ou piqué d'une épingle à la tète. Une instruction fut ouverte qui aboutit â un arrêt déclarant que Louis X était mort de sa

(1) Certains disent qu'elle y fut étranglée.

(2) Ce n'est qu'»i cette date que Jeanne, réconciliée avec son mari, reçut de lut l'hôtel de Nesle. où veuve, elle résida jusqu'à sa mort. Klle donna par testament cet hôtel à l'Université de Paris pour fonder le Collège de Bourgogne, a Voilà, dit M. Langlois, comment la tour de Nesle a été mêlée, sans doute, à la tragédie domestique de 1314 ».

(3) Après la mort de Marguerite de Bourgogne, Louis X, le Hutin, s'était remarié avec Clémence de Hongrie, dont il eut Jeanne qui se maria avec Philippe d'Evreux et devint ainsi la belle-sœur de Jeanne, dame de Brie-Comte-Robert.

(4) Cf. Histoire de France de M. Lavisse. t. III, chap. IV. p. 210.

' DE BRJF.-COMTE-kOBERT 20.^

^ort naturelle. Cequll yade singulier en cette affaire, c'est ^^e cette Isabelle et son 111s paraissent avoir été les agents, ^Plus ou moins secrets », de Charles de la Marche (Le Bel). Le pape Jean XXII, en effet, « en septembre iSiy, conjurait Charles de ne pas se servir de gens suspects pour soulever ^G tels scandales. »

On conçoit, après une telle machination dirigée contre sa

'^^^re (i), quels sentiments Blanche de Bourgogne pouvait

Nourrir à Tendroit de son mari. Peut-être, aussi, Charles-le-

^e' était-il aise de provoquer cet esclandre pour faciliter

' annulation de son mariage. Ce qui est certain c'est que en

^->22, Charles découvrit, tout à coup, que « filleul deMahaut

^-f^rtois, mère de Blanche, il n'avait pu, sans dispenses,

^ev'^enir valablement le gendre de sa marraine. » Blanche fut

interrogée dans la chapelle du Château-Gaillard. Elle se

présenta devant les enquêteurs, désignés par le pape, le

^isa.g-^ riant et Tesprit dégagé. « On lui demanda si elle avait

Peiar ; elle répondit qu'elle n'aurait pas c té plus à Taise en la

^"^rnbre du pape. » Mais une autre quetion lui fut posée

qui trahit les préoccupations de son mari : «Ne croyait-elle

pas c^ yg (]h^j-|ç^ cijI; pu trouver un parti plus avantageux

9^ ol le)»» L'interroo-aloire était, au reste, une pure formalité;

'^ ri c::he devait avoir autant de hâte de quitter celui qui avait

^'^'S'^^ une accusation d'assassinat contre sa mère, que

^'*iXi— ]es de contracter une alliance plus avantageuse. A

Z^^^^^<:2 la bulle d'annulation fut-elle lancée (iq mai 1.322) que

^^ ^"^les se remaria avec Marie de Luxembourg, fille de

,. ^*- foreur Henri VII, Quant à Blanche, elle se cloîtra dans

■^^ave de Maubusson, où elle mourut en i326.

Ti'cst pas inutile, même dans une histoire locale, de

r^^C^^eler ces faits bien cju'ils tiennent, de plus près, à l'his-

^^^ générale. Mais leur connaissance sert à tixer les carac-

^^ 5s, à déterminer les situations et à se pénétrer des mœurs

^^mps. En ce qui nous touche, ils ont leur importance

V^^^que, par eux, il estpossibled'avoirsurunefamille, ayant

\ ^ Nahaut, comtesse d'Artois, éttiit la propre grand'tante de Jeanne d'Evreux, dame de '^'^^ointe-Robert. Il suffit de jeter pour cela un coup d'œil sur la généalogie suivante qui *^TV\|.g g ^^ retrouver dans ces questions de famille un peu embrojillées. (v. p. 210.)

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