CHAPITRE V
Antoine de Bourgogne. -^ Jean IV. — PhiUppe de Saint-Pol.
L'ayéaemeot d'un prince de la maison de Bourgogne devait aroir pour le firabant de graves conséquences. La dynastie qui s'éteignait en la personne de Jeanne s'était complètement identifiée avec ses sujets, accoutumée qu'elle était à leur esprit d'indépendance ^ imbue au contraire des idées d'absolutisme innées chez les Valois, la nouvelle race ducale suivit une marche tout à fait opposée. Aussi Antoine, prince d'un caractère fier et audacieux, fut-il presque constamment en lutte avec ses barons et ses villes; son fils, Jean IV, trop faible pour défendre ses droits avec énergie, trop attaché b ses iavoris pour repousser leur» pernicieux conseils, tomba de faute en frute et de malheurs en malheurs; après sa mort, les États, devenus souverains de fait, gouvernèrent le pays sous le nom de son frère Philippe de Saint-Pol, qui ne laissa ni postérité ni souvenir.
La régence d'Antoine commença sous de tristes auspices : en 1405, le jour du vendredi-saint, un incendie, qui éclata dans la paroisse de la Chapelle, dévora la nef de cette égUse et 2400 maisons avec 1 400 métiers à tisser la laine ^ Ce désastre priva de tout asile plus de 1 5,000 personnes, et, dans l'impossibilité de le réparer, on livra à l'agriculture une grande partie du terrain que les flànunes avaient ravagé ^.
i 1404. Grooten brand te Braessel ter Capellen, doen de scaeriaekenmaekers afbranden, wel xiiii* wollengetoawen en xxiv« huysen. Petite chronique en tète de la Chronique de Potter, mss. de la Bibl. de Bourg. — Gbamate, Bruxella, p. 2, parle de 1500 métiers brCilés. Les Annales nus. de Capella font monter ce chiffre à 4,000, et réduisent celui des maisons à 1400.
* Ce fait est constaté par une convention conclue le 12 mars 1415 (1416), entre
La même année vit une grave dispute s'élever entre le chapitre de Sainte-Gudule et le monastère de Coudenberg, dont le prévôt, Gérard Vanderstraetcn, avait obtenu de Févèque l'autorisation d'administrer le sacrement du baptême et d'enterrer les morts. A la demande du chapitre, l'official déclara cet acte subreptice et condamna le prévôt à indemniser les chanoines '. Le baptistère de Coudenberg fut détruit et les morts qu'on y avait inhumés furent déterrés et transportés dans le cimetière de Sainte-Gudule '.
Quelques Bruxellois ayant occasionné du tumulte à Lierre, les échevins de cette ville vinrent, en 4405, à Bruxelles pour se plaindre de leur conduite ; mais ils trouvèrent le magistrat peu disposé à leur donner satisfaction, et les récriminations furent tellement vives que les Lierrois, partant en toute hâte, allèrent se préparer à soutenir le siège dont on les menaçait. Les choses heureusement ne furent pas poussées à cette extrémité, et l'on parvint à réconcilier les deux communes '.
Un bourgeois de Bruxelles, Jean Vandermolen, condamné à mort pour parricide par les échevins d'Eersele, avait, avant d'être exécuté, rejeté son crime sur un autre bourgeois, nommé Haisken, que l'écoutète de Bois-Ie-Duc, Jean Vanderdussen, fit emprisonner. Après avoir vainement réclamé le prisonnier, la commune bruxelloise chargea l'amman Jean, sire d'Asscbe, d'arrêter l'écoutète comme coupable d'iniractton à ses privilèges. L'amman, d'un autre côté, reçut, de la part d'Antoine, défense de poursuivre cette affaire; mais croyant la colère du prince moins dangereuse que celle du peuple, il se conforma aux ordres des échevins. Le conseiller Simon de Frémilles, à qui il exposa son embarras, lui conseilla de se rendre à Louvatn pour présenter lui-même sa justification au régent. Antoine parut d'abord admettre ses excuses, mais comme l'amman s'en retournait à BruxeUes, il fut arrêté, à mi-chemin de Louvain, et traîné au château de Genappe (4405). Cette conduite déloyale souleva à Bruxelles toute la population, et les échevins firent immédiatement arrêter, par représailles, le conseiller de FrémiUes, déclarant qu'ils le retiendraient en captivité aussi longtemps que l'amman
le chapitre de Ste-Gudale et les magistrats, pour la dime de ces terrains. A Thyho, partie VI, tit. 2, c. 5.
* 24 octobre, samedi après la fôte de St.-Luc, 1405. Annales mu. SanetcB-Gu-^ dilac, tit. XII, c. 9.
* Petite chronique précitée, — Chronique de Rouge-CUdtre. » VANLOVy Beschryving der stad Lier, p. 206.
n'aurait pas été relâché. Cet acte de vigueur produisit sou effet : dès le lendemain, d'Âssche, et, par contre, de Frémilles, furent mis en liberté ; mais le régent irrité fortifia Vilvordc et y concentra des troupes qui ravagèrent les campagnes de Bruxelles. Tout annonçait de déplorables événements ; les états prirent parti pour Bruxelles et pressèrent le duc d'approuver le bannissement de Técoutète ainsi que la remise de Haisken à ses juges naturels. Jeanne, dont ils sollicitèrent l'intervention, u pria » amicalement et fortement n son petit neveu de céder, « par consi- » dération pour elle et pour les prélats, les barons, les chevaliers et les » villes. » Comprenant le danger de sa position, le fier Bourguignon fléchit et consentit h un accommodement «t par considération pour sa » tante en particulier. » Jeanne l'en remercia et reçut les félicitations de ses anciens sujets. Les échevins et le conseil de la commune consentirent à aller, en cortège, à la rencontre du régent jusqu'au delà de la maison des lépreux (entre Bruxelles et Schaerbeek), pour lui demander pardon ; ils promirent en outre de lui payer 8,000 florins d'or *.
La mort de Jeanne, qu'avait précédée dans le tombeau la duchesse de Bourgogne, mère d'Antoine, ayant laissé à ce prince le duché de Brabant, il fut inauguré à Louvain, le i8 décembre 1406, et le 2i & Bruxelles^ où il prêta serment en ces termes :
« Je promets et jure que je conserverai et ferai conserver à la ville » de Bruxelles, bien et fidèlement, comme un bon seigneur est tenu » de le faire, tous ses droits, privilèges, chartes, ordonnances, statuts, » coutumes, usages et règlements, scellés et non scellés, comme elle les a » obtenus de mes prédécesseurs, ducs et duchesses de Brabant, et » comme elle les observe. Ainsi m'aident Dieu et tous ses saints ^. »
Cet engagement solennel n'empêcha pas Antoine de modifier l'administration du duché, autant que le lui permettait le pouvoir précaire dont il avait hérité. Les fonctions de garde du sceau ducal n'avaient eu jusqu'alors que peu d'importance et de relief; il créa la place de chancelier qu'il conféra à Pierre de Camdonck, ancien président du conseil de Flandre.
< Déclaration de Jeanne, datée de Bruxelles, le 24 mai 1 406 ; acte de remerctment de Guillaume damoisel de Seyne, seigneur de RhodeSte.- Agathe, de Jean, sire de Wesemael et autres, du même jour. Diplomata Belgica, 1401-1410. Mss. de la bibliothèque de Bourgogne. — Inventaire des chartes de Brabant, aux Archives du Royaume. — Brabantsche Yeesten. — Chronicon anonymi, p. i29. — Harjeus, 1. c, p. 372. — Gramate, Bruxella, p. 3.
• DeDtnter, I. c, c. 81.
i«4 HISTOIRE
Investi de toute la confianee du prince, Pierre de Camdonck occupa le premier rang parmi les conseillers ' ; Antoine lui donna une maison située à la Cantersteen, qu'il avait habitée avec sa femme pendant la vie de la duchesse Jeanne, et il lui confia à plusieurs reprises les rênes de Fadministration, quand ses affaires particulières l'obligeaient de s'absenter du pays. Déjà en 1404, à peine nommé ruwaert, U avait chargé quelques personnes du soin de revoir les comptes des officiers; cette commission fut renouvelée en 1407 (20 février 1406 V.-S.) et reçut ordre de contràler à l'avenir tous les documents du même genre, contrôle qu'exerçaient autrefois les conseillers du duc. Telle fut l'origine de la chambre des comptes '• Les receveurs du domaine présidaient un tribunal composé de personnes tenant des biens à cens du duc ; cette cour, réorganisée en 1412, prit le nom de chambre de tonlieu ^. Ces deux nouvelles institutions remplirent parfidtement le but de leur fondateur. Elles furent les gardiennes vigilantes des droits et des prérogatives du souverain, et ne tardèrent même pas à étendre leur juridiction bira au delà de ses limites.
Occupé de ses projets de réorganisation, Antoine garda d'abord des ménagements avec ses communes; ainsi, le 19 avril 1407, il promit à Bruxelles de lie jamais tolérer l'entrée en Brabant de Florent Kyfhout, Henri Borchman dit dcn Haen, leurs alliés et leurs complices, tous ennemis de la ville et bannis par elle K Mais cette apparence d'amitié ne fut pas de longue durée.
Le roi des Romains, Rupert, réclamait alors le Brabant, comme étant dévolu à l'empire par dé&ut d'héritier mâle ; il écrivit aux barons et aux villes que Jeanne n'avait régné que par concession de l'empereur Charles IV, et, promettant de maintenir leurs privilèges, il offrait de leur envoyer quelques-uns de ses conseillers pour agiter avec eux la question de dévolution ^. U réunit en même temps des troupes pour appuyer ses prétentions par les armes, et, à son instigation, le duc de Gueldre et les habitants de Maestricht refusèrent de prêter serment à Antoine,
' Rapédius de Bebg, Mémoire sur l'introduction du droit romain dans les Pays- Bas, p. 63.
' Notice historique sur la ChanUtre des Comptes, par M. Gackard.
> Mann, T. I.
^ Groot Boeck mette Knoope,
» Heydelberg, 22 décembre i 406. Opéra dij^. III, p. i 70.
qui convoqua auBsitôt les États et requit leur assistance. Des explications lui ayant été demandées parce qu'on lui prétait, paralt^il, le projet de marcher contre les Liégeois, insurgés contre leur évéque, Jean de Bavière \ il refusa obstinément de dédarer l'ennemi qu'il allait combattre. Étonnés d'un mépris aussi manifeste pour les privilèges du pays, les députés des États, à l'exception de ceux de Bois-le-Duc et d'Anvers, déclarèrent que les villes qu'ils représentaient n'accorderaient le service demandé que lorsqu'elles connaîtraient les intentions de leur souveraii^. N'ayant pu vaincre leur résolution, Antoine voulut essayer son influence sur le peuple. S'étant rendu à cet effet à l'hôtel de ville de Bruxelles, il fit assembler la commune et, en présence des échevins, il lui demanda si elle consentait à le suivre à la guerre. Toujours facile à émouvoir, la multitude s'écriait : «Oui, seigneur ! oui, seigneur ^ !» quand un des échevins, le chevalier Nicolas de Saint-Géry, s'écria : u Que ceux qui ont accordé » le service au duc, le suivent à leurs frais; mais Bruxelles et Louvain n n'acc(M*dent rien pour une guerre dont elles ne connaissent pas le » motif. » A ces mots, l'enthousiasme se refroidit et il ne resta bientôt plus un homme sur la place. Antoine parvint toutefois à réunir une belle armée; il entra sans résistance dans Maestrîcbt, le 9 octobre 1 407, et, le 23, il reçut, près de Grave, l'hommage du duc de Gueldre '. Après avoir licencié ses troupes il revint à Bruxelles, accompagné de son frère, Jean-sans^Peur, qu'il retint quelque temps à sa cour. Rupert n'ayant pas reçu de réponse à ses lettres, en témoigna son étonnement aux barons et aux villes, et les avertit u que des hommes zélés pour son ser- » vice l'engageaient à punir sévèrement leur désobéissance ^; » mais cette nouvelle démarche resta également sans succès.
La première femme du duc, Jeanne de Saint-Pol, était morte le 12 août i407, après avoir donné le jour à deux fils, Jean et Philippe, et à une fille qui reçut le nom de Jeanne et mourut en bas âge. Cette circonstance permit d'opérer un rapprochement entre Antoine et Wen* ceslas de Luxembourg ; des négociations, dirigées par le duc de Bourgogne et son chambellan René Pot, ayant aplani toutes les difficultés, le duc et Jean-sans-Peur firent demander la main d'Elisabeth de Gorlitz,
1 Voyez DiYJECs, Rer. Brabant.
« Jawy hère, jawy hère. Brabantsche Yeesten.
5 De Dynter, c. 84. — Chron, anonymi, p. 154. — Div-fius. — Har£Us.
♦ Lettre datée d'Alzey, le^26 novembre 407. Opéra dipU, 1. c.
Toai I. 31
nièce de Wcnccslas. Leurs ambassadeurs furent bien accueillis et Wenceslas donna à la fiancée le duché de Luxembourg, le comté de Chiny et ravouerie d'Alsace, à condition de rembourser à Josse de Moravie la somme pour laquelle ces domaines lui avaient été engagés. Neuf mois après leur départ, les envoyés brabançons, dont l'ambassade avait coûté plus de 4 5,000 couronnes, revinrent avec la princesse, qui séjourna quelque temps à Louvain, recevant les visites des nobles et prenant le plaisir de la chasse. Le duc et Jean-sans-Peur arrivèrent le i 5 juillet i Bruxelles, et Antoine alla chercher la princesse à Louvain.
Le mariage eut lieu le i6. Elisabeth fut conduite à Féglise de Sainte Jacques-sur-Goudenberg par le duc de Bourgogne et par le comte de Clermont, fils du duc de Bourbon. Elle avait au cou un collier d'or garni de 28 grosses perles, présent de Jean-sans-Peur, qui avait en outre emprunté pour elle une couronne d'or fort riche appartenant à Tabbaye de Saint-Denis *. Une vaste salle en bois, ornée à l'intérieur de draps d'or et de tapisseries, et & l'extérieur de draps rouges et bleus, avait été élevée à la hâte devant le palais; à l'entrée, on remarquait une syrène jetant par une mamelle du vin de Rhin et par l'autre du vin de Beaune. Après la bénédiction nuptiale la cour se rendit dans cette salle où un splendide banquet était préparé; au moment où les convives se mettaient & table, une querelle pour la préséance s'éleva entre les comtesses de Namur et de Saint-Pol ; aucune de ces deux dames ne voulant céder le pas i l'autre, elles se retirèrent dans leurs appartements. Après le festin les princes et leur suite se rendirent à Fhôtel de ville ; la duchesse ayant pris place à la brctèque, un brillant tournoi eut lieu sur le marché, dont le pour-* tour était garni d'échafauds couverts de monde, et dont toutes les maisons étaient, jusque sur les toits, encombrées de spectateurs. On y vit jouter le comte de Clermont, qui avait pour écuyers le duc de Bourgogne et le comte de Nevers, autre û-ère d'Antoine ; celui-ci signala son adresse en renversant deux chevaliers ^.
Le i i juin i4i0, Elisabeth mit au jour un fils qui reçut le nom de Guillaume. De grandes fêtes furent données k l'occasion de son bap-
* Histoire de Bourgogne, par un religieux bénédictin, T. III, p. 287.
* Brabanische Yeesten. — De Dynter, c. 88. — Chroniques d*ENGUERiiAKD De Momstrelet, L. I, c. 59. — Chroniques des ducs de Brabant, aux Archives du Royaume, — Mss. de la bibliothèque de Bourgogne, n* 17123. — Div^us, Rer. Brab. — M. DE Barante, Histoire des ducs de Bourgogne; éd. ann., par H. Gachard.
(éme et toutes les villes s'y firent représenter par leurs députés; il fut tenu sur les fonts par le comte de Hainaut, Guillaume de Bavière, et par son frère Jean, évèque de Liège. Cet enfant, le seul qui naquît de cette union, mourut la même année, et fut enterré h l'église des Carmes, dans le caveau où reposait la duchesse Jeanne ^
Cq)endant un sourd mécontentement régnait dans le peuple, et se manifestait par plusieurs indices; en 1409, par exemple, les métiers refusèrent d'assister à la procession de Saint-Michel, et furent, pour ce fait, condamnés à une amende de 48 florins du Rhin, payable par moitié au prince et à la commune '.
Une vive querelle s'alluma en i4i0, entre les villes de Malines et d'Anvers, qui, depuis le xni* siècle, se disputaient l'étape du poisson, du sel et de l'avoine. Pendant le règne précédent, Anvers avait été dure-* ment traitée par les comtes de Flandre ; mais Antoine fit prévaloir avec raison les intérêts de^ ses sujets. Les dissensions éclatèrent pendant que ce prince était allé prendre possession du Luxembourg, et les villes de Louvain et de Bruxelles ayant vainement offert leur médiation, des préparatifs hostiles commencèrent des deux cAtés. Enfin, dans une assemblée, tenue à Termonde le â août i4iâ, un accord fut conclu entre les Anversois et les Malinois ; ces derniers furent déclarés exempts du droit d'étape à Anvers et tout différend fut assoupi jusqu'à la Toussaint de l'année suivante. Mais peu de temps après, les Malinois allumèrent un nouveau brandon de discorde; ils prétendaient lever un péage sur les bateaux qui remontaient la Dyle et la Senne, et forcer les marchands de Louvain et de Bruxelles à reconnaître leur droit d'étape ^. Ils représentèrent au comte de Flandre que depuis longtemps ils avaient le pouvoir de tendre une chaîne au passage de la Senne à Heffen, pour qu'aucun bateau ne pAt remonter la rivière sans leur consentement, et ils obUn* rent Fantorisation de rétablir ce barrage. Cette conduite excita les murmures des Brabançons ; quatre nefs, chargées de sel, appartenant à des bourgeois de Bruxelles et naviguant sur la Dyle, ayant été arrêtées à Malines, deux bateaux de cette ville, avec une cargaison de draps anglais,
« Chrcniques précitées. — Mss. n'* i7123. — Ckronicon anonymù — Haileus. — DiYJEUs, etc.
* Livres ncirê, n* 6, aax Archivée du Royaume,
> Selon une déclantion insérée dans le Tolboek de la ville de Malines, les Bruxellois étaient exempts à Malines du droit de transit. Zwert boeck.
furent saisis à Burcht près Anvers. Ce différend prenait une tournure des plus graves lorsque les deux ducs, réunis dans l'église de Saint-Pierre à Lille, le 5i octobre 1415, convinrent de lever mutuellement la saisie des bateaux. Puis, le 1 â décembre suivant, par la médiation du comte de Saint-Pol, il fut définitivement arrêté que les Louvanistes et les Bruxellois continueraient à naviguer sur la Dyle et la Senne de la même manière qu'ils le faisaient un an avant la mort de Philippe-le-Hardl, et que les privilèges respectifs des différentes villes seraient examinés à Matines par un commissaire du duc de Brabant, et à Bruxelles et à Louvain par des délégués du duc de Bourgogne ^. Cette dernière clause ne paraît pas avoir été exécutée.
Au mois de mai 1411, Antoine fit à Bruxelles plusieurs concessiona qui témoignent de la bonne intelligence existant alors entre cette ville et le souverain. Le âO, il annula en sa faveur la gilde ou corporation drapière de Merchtem, qu'il avait lui-même instituée dans cette bourgade le 50 novembre 1409 ^; le 22, il renouvela l'octroi des accises ', et il publia un règlement concernant les trêves. H y est stipulé, entre autres dispositions, que dorénavant il suffira de demander trêve à un seul ennemi, quel qu'il soit, sans devoir recourir au chef de la partie adverse, et que, si celle-ci se trouve hors de la ville, cette demande pourra être adressée à l'amman ou à un de ses sergents, et à deux échevins *.
L'esprit altier d'Antoine lui aliéna bientôt de nouveau les cœurs de ses sujets; la ville de Batenboiurg, en Gueldre, qui lui avait été engagée par Jean Berlaer, ayant été reprise à l'improviste par les Gueldrois, il demanda vainement aux États des troupes et de l'argent pour en faire le siège. Les députés des villes ayant été convoqués à Louvain, il crut pouvoir leur imposer par la crainte ; ses hommes d'armes arrêtèrent en route les députés de Tirlemont et de Léau, et ceux de Bruxelles eussent éprouvé le même sort, s'ils ne s'étaient fait escorter d'une forte troupe d'arbalétriers. Cette conduite du duc causa une grande fermentation dans les villes, et Antoine comprit qu'il fallait remettre à d'autres temps ses projets libertieides. Les États furent assemblés à Vilvorde et il s'y plaignit amèrement de l'obstination des villes k lui refuser aide et secours;
« AThtmo, I. c, c. 15.
« Ibid., c. 8 eH2.
«/«a., cil.
*/6id.,c.lO.
mais cellefr-ci, à leur tour, présentèrent une longue série de griefe : elles reprochèrent à leur souverain d'engager le pays dans les démêlés inté* rieurs de la France, démêlés qui ne le concernaient en aucune manière, et elles offrirent de démontrer la justice de leurs plaintes si Ton voulait nommer des arbitres pour écouter leurs réclamations. Cette proposition fut agréée; le sénéchal Henri de Bergues et d'autres personnes de dis* tinction ayant été choisies à cet effet, le duc promit de réparer ses torts et revint à Bruxelles à la roi-août 1413 ^
Ces troubles et l'attentat commis sur Iqs députés firent sentir la nécessité de réorganiser les arbalétriers aux gages de la commune (erfschutters)^ qui étaient chargés d'escorter au besoin les magistrats. Leur ncwibre fut fixé à soixante bons compagnons tireurs choisis dans la bourgeoisie, et il leur fut annuellement alloué & chacun, outre, leur solde éventuelle, six aunes de drap à une demi*couronne l'aune, pour leur uniforme. Quand ils veillaient à l'hâtel de ville ou aux portes, ils recevaient dix placques par jour, plus le feu et la lumière; et lorsqu'ils entraient en campagne, leur solde leur était payée quinze jours d'avance. La commune alors leur fournissait aussi quatre aunes de drapet un chaperon, ainsi que des chariots pour leurs bagages, et elle nourrissait les chevaux qu'Os devaient se procurer. Lors d'une Joyeuse Entrée, les arbalétriers avaient un chariot par dizaine ; il y avait un valet pour deux tireurs ; quant à l'entretien de leurs armes, ils s'en chargeaient eux-mêmes. La ville donnait tous les ans un manteau & Notre-Dame du Sablon et à Notre* Dame de Hal, un chaperon au duc, président d'honneur du serment, à l'amman, etc. ; cette compagnie coûtait annuellement à la commune cent quatre-vingt-dix couronnes d'or, non compris les deux livres qu'ellelui payait depuis longtemps pour son repas et Fommegang. En la réorganisant, les échevins et les receveurs s'en réservèrent le commandement, qu'ils laissèrent cependant, sa vie durant , au chevalier Nicolas de Swaef ^. L'uniforme de ce corps était aux couleurs de la ville : habit écarlate, avec bordures vertes et chaperon rouge. Il fut porté pour la première fois en 1412, 1415 ou 1415 ^
« DivfUSy Rer. Brab. — Uaileus.
• Perkemmt Bœck mettm Taetsen,
' Chronique Van Assghe, citée dans la Chronique de De Blate. Mss. de la bibliothèque de Bourgogne, ad a. 1415. — Foppens, ad a. 1412. — Mss. n*" 10381, 13473.
Le â5 mai 1414, le duc Antoine octroya à Bruxelles une charte remarquable, connue sous le nom de Privilège du Meurtre, Les magistrats, y est-il dit, avaient remarqué que les meurtres, les incendies, les violences étaient plus fréquents à Bruxelles que dans les autres villes du duché, et, pour remédier à cet état de choses, qui ne pouvait se prolonger, quelques mesures avaient été jugées nécessaires : eli conséquence la peine de mort et la confiscation des biens furent prononcées contre quiconque commettrait un meurtre dans Bruxelles ou dans sa franchise ; les contumax devaient être bannis à perpétuité et la loi du talion fut rendue applicable à tout individu qui ferait quelque blessure. Une récompense d^un florin du Rhin fut promise à celui qui, en cas de combat dans la ville, courrait à la porte l3 plus proche pour la faire fermer, et il fut enjointaux bourgeois de fermer leurs portes en pareille circonstance, afin que personne ne pût se cacher. Celui qui résisterait aux officiers de justice devait être tué s'il le fallait ; enfin le duc promit de poursuivre rigoureusement ceux qui pilleraient ou incendieraient les biens des bourgeois et des autres habitants de Fammanie ^ De pareils règlements montrent l'état de barbarie dans lequel notre pays, ainsi que toute l'Europe, était encore plongé.
La bonne harmonie qui paraissait régner entre Antoine et les villes fut de nouveau troublée en 1 4 1 4 ; ce prince ayant enfreint la promesse qu'il leur avait faite de leur rendre les sommes qu'elles lui avaient avancées, elles lui refusèrent le payement des subsides accordés par les États ^. La querelle allait s'envenimant lorsque le duc, informé de la descente des Anglais en Normandie, appela aux armes ses nobles, et demanda des arbalétriers à ses villes, pour marcher au secours du roi de France. Ne voulant pas manquer à la bataille qui allait se livrer, il n'attendit pas la réunion de ses troupes, et, suivi seulement de quelque cavalerie, il partit dcTcrvueren, le 25 octobre 1415. Deux jours après il arrivait dans les plaines d'Azincourt, et, l'action étant déjà engagée, il se précipita dans les rangs ennemis où sa bouillante valeur lui fit trouver une mort glorieuse. Presque tous les chevaliers brabançons qui l'accompagnaient furent tués ou pris : on cite parmi les premiers Thierry de Heetvelde et Jean de Stalle, et parmi les seconds, Nicolas de Saint-Géry et Jean Cole de Bruxelles. Un seul noble de sa suite, le sire d'Assche, préféra la vie à l'honneur. Le corps d'Antoine, retrouvé sur le champ de
« ÀTHno, I. c.,c. 16.
• De Btnter.
bataille, fat apporté h Bruxelles et placé à Sainte-Gudule, où les États allèrent le reconnaître. Le 2 novembre, ils lui firent de pompeuses funérailles, et le lendemain il fut transporté à Tervueren et enterré dans le chœur de Téglise paroissiale ^
Antoine n'ayant pris aucime disposition pour la tutelle de ses enfants, les États se trouvèrent investis de l'autorité souveraine. Le pays était dans une situation- périlleuse, et une parCsûte union, une patriotique énergie pouvaient seules Fen faire sortir. Les États le comprirent et, après avoir fait apposer les scellés sur toutes les chambres du palais et de la maison du chambellan Guillaume Blondel, ils proclamèrent, dans une assemblée tenue à Thàtel de ville, le 4 novembre 14i5, leur intention de rester unis, de s'aider mutuellement à supporter les charges du duché, de maintenir leurs privilèges et de forcer à la soumission quiconque contre* viendrait à ce décret. Douze abbés, cent quinze nobles et vingt-huit villes ou franchises du Brabant et du Limbourg scellèrent cette importante déclaration ^.
Une violation du territoire, commise par le comte de Hainaut et de Hollande, donna d'abord lieu à quelques difficultés. Jean, sire d'Arckel, envoyé à Bois-le-Duc au nom du souverain et de la ville de Bruxelles, fut attaqué en route par un parti hollandais et entraîné hors du pays. Les États s'étant plaints de cette arrestation et ayant réclamé la délivrance du prisonnier, le comte leur répondit (29 novembre 441 5) : u que le » due Antoine et lui s'étaient ligués contre le seigneur captif, et qu'il » avait permission de le saisir partout où il le pourrait ^. » Les États ne voulaient pas pousser les choses plus loin , mais d'Arckel était bourgeois de Bruxelles, et cette ville prit fait et cause pour lui ; toutefois ses efforts en sa faveur n'aboutirent à aucun résultat: il resta en prison pendant dix ans, et quand il en sortit il était complètement oublié \
Un des premiers soins des États fut de pourvoir k l'administration du pays; à cet effet ils instituèrent un conseil composé de deux abbés : Jean d'Affiighem et Jean de Tongerloo; trois barons : les sires de Diest, de Wesemael et de Melin ; deux chevaliers : Henri de Iléverlé et Jean de
^ De DncTER.
« Luyster, I. c, bl. 16. — De Dtntee, I. c, ^ 2616. — Brabanttche Yeesten, 3 2i décembre 1415. Mieris, Charterboek van Holland, t. IV, p. 360. — Harjius, etc.
* De Dtnter. — Brabantsche Yeestcn,
Huldeberge ; et un député de chacune des villes de Louyain , Bruxelles ' , Anvers et Bois-le-Duc. Jean Bout , licencié en droit et en théologie, fut nommé secrétaire. Les bourgeoisies auraient voulu profiter de la minorité du duc Jean pour ajouter quelques nouvelles dispositions à la Joyeuse Entrée ; mais la noblesse s'y opposa , et il fut convenu qu'on se bornerait à faire sanctionner par le jeune prince la charte jurée par son père , et qu'il prêterait un nouveau serment lorsqu'il aurait atteint sa majorité, qui fut fixée à l'âge de i8 ans. Jean fut inauguré comme duc, à Lou* vain , le 1 5 janvier 1 4i 6 , et à BruxeUes, le 1 6. Le ai février suivant, il ratifia tout. ce qu'avait fait le conseU dont il nomma les membres ses conseillers perpétuels *.
L^ États étaient ballottés entre deux influences contraires : le parti français ou bourguignon et le parti germanique se disputaient vivement la tutelle du jeune duc. Jean-sans-Peur , qui la réclamait en qualité d'oncle de Jean IV, leur envoya d'abord des ambassadeurs et vint ensuite lui-même sonder leurs dispositions. Les prélats et les nobles lui étaient assez favorables, mais il n'en était pas de même des villes, de Louvain surtout , qui, parait-il , était fort opposé à ce prince ^. Après de longs débats, le duc de Bourgogne, par un acte daté de Valenciennes le i 5 novembre i4iC, renonça à ses prétentions moyennant le payement de 2 5,000 couronnes de France , et il contracta avec les États uue alliance défensive contre l'empereur ^, qui se plaignait de ce que sa parente, Elisabeth de Gorlitz , avait été exclue de la tutelle , et qui voyait avec jalousie l'influence bourguignonne grandir incessamment dans les pays entre la mer et la Meuse.
Elisabeth de Gorlitz s'était retirée d'abord k Turnhout ; mais ensuite elle vint à Bruxelles , à la demande des États, qui lui omirent un logement dans le palais ou ailleurs , à son choix, et lui accordèrent provisoirement une dotation de 5,000 couronnes de France. Elle avait accepté tacitement ces conditions et fixé sa résidence au palais, quand arrivèrent des ambassadeurs aUemands , porteurs de lettres du roi Sigismond , qui exigeait la remise du duché entre ses mains , comme fief dévolu à l'empire faute de mâles, et la constitution d'un douaire convenable en
A Le dépoté de Braxelles éuit Réaé Meurs.
* Be Dtmter. c. 13i. — Bfoô. Yeesten,
3 Histoire de Bourgogne, par un religieux bénédictin, 1. 111, p. ii8.
* De Dtnter, 1. c , c. 135.
faveur d'Elisabeth. Voulant gagner du temps, les Étals prièrent les ambassadeurs de leur exposer par écrit ces réclamations ; ils s'excusèrent ensuite sur le petit nombre de députés présents à Bruxelles , et répondirent enfin par un refus formel. Les ambassadeurs virent qu'ils étaient joués , et ils partirent le i 9 mars. De son côté, la duchesse s'aliéna bientôt tous les esprits par la légèreté de sa conduite. Elle renvoya de sa maison plusieurs dames brabançonnes qu'elle remplaça par des étrangères de réputation équivoque , et répondit par des plaisanteries & toutes les représentations qui lui furent faites à ce sujet. Peu après, elle quitta le palais, en refusant le chariot qu'on mettait à sa disposition, et se rendit à pied chez sa favorite Claire de Florenville, femme d'Éverard Boete. Enfin, le i 6 juillet, elle partit secrètement de Bruxelles et se rendit à liai, d'où elle écrivit que des affaires pressantes l'appelaient dans son duché de Luxembourg. Elle demanda alors, mais en vain, qu'on régli\t son douaire. Pour terminer ces difficultés, une assemblée fut convoquée à Liège dans l'église de Saint-Lambert, mais elle n'amena aucun résultat : l'empereur s'obstina k refuser à Jean IV l'investiture du duché, et l'on rapporte qu'irrité de l'opposition des députés brabançons, il s'écria : «c Vous voulez donc être Français ! » Ce fut alors que le traité conclu avec le duc de Bourgogne resserra les liens qui unissaient le Brabant à ses voisins du midi , union que l'empereur avait précipitée lui-même par ses prétentions exagérées '.
Pendant que la sagesse du conseil de régence triomphait des périls dont le pays avait été menacé , le jeune duc, entouré de dangereux courtisans , cédait a l'entraînement de son âge , et sa cour devint bientôt le théâtre du luxe et de la dissipation. Toujours soucieuses de leurs intérêts, les villes s'indignèrent en apprenant que les dépenses de la cour avaient excédé, en 144 6, la somme de 55,000 couronnes; elles s'en plaignirent vivement et, du consentement des prélats et des barons, elles s'emparèrent, pour cinq années, de l'administration du domaine , sous la condition de payer au duc une rente de 10,000 couronnes (29 janvier 1417). Le sénéchal Henri de Bcrghes et le trésorier Guillaunie d'Assche furent remplacés par le sire de Rotselaer et Guillaume Vandenberghe, et forcés de rendre leurs comptes ^. Il fut en même temps
* Voyez la Chronique de De Dtnter, c. i 33, et les Brabantsche Ycesten, de J. De Klerck.
* Divins. — IlARiCUs. — Diplcvi, Brfg., mss.
TOXEI. 22
i94 HISTOIRE
défendu au duc de signer aucune nomination sans le consentement de quatre des conseillers-tuteurs, et ceux-ci ne purent plus s'allouer d*appointements que par mandat spécial.
Jean IV toutefois ne tint guère compte de cette défense, puisqu'on i 41 7 il nomma Guillaume d'Assche amman de Bruxelles, sans demander Tapprobation des régents; les échevins, de leur càté, ne firent aucune observation et admirent cet officier à prêter serment (i i et iâ août) \ Peu de temps après, Bruxelles et Anvers resserrèrent leur alliance ^, et, do concert avec les autres vOles du Brabant, elles bannirent ensuite pour cinquante années Jean de Groclst, dit de Meyere, condamné par les magistrats de Louvain « & cause des torts qu'il avait causés à leurs conci- » toycns ^ ; » elles punirent aussi Jean d*Aa, d'un pèlerinage à Jérusalem et d'un cxU de deux années ^. Ces mesures prouvent que les villes se tenaient sur leurs gardes et prévoyaient les événements du triste règne de Jean IV. Une bulle du pape Martin V autorisa les magistrats de Bruxelles à saisir dans les églises les coupables dont le crime serait constaté, quand l'autorité ecclésiastique se refuserait à les livrer ^.
En décembre i417, eut lieu le mariage de Jean IV avec Jacqueline de Bavière, héritière des comtés de Hainaut, de Hollande, de Zélande, et de la seigneurie de Frise. Jamais, de l'aveu de tous les historiens, ou ne vit d'union plus mal assortie : douée d'un mâle courage, Jacqueline racheta, par de nobles.qualités, les fautes que lui fit commettre son esprit aventureux ; Jean IV, au contraire, se montra, par sa faiblesse, indigne de l'illustre souche dont il sortait : sans fermeté pour défendre ses droits, il montra de l'entêtement pour soutenir d'indignes favoris qui flattaient ses goûts et ses penchants afin de le mieux dominer, u Peu, dit le véri- >» dique Chastelain, cstoit enclin au harnois, et avec ce de féminin gon- » vernement, car en luy a voit peu de fint et peu de malice. Et pour ce, » aucuns estans entour luy, qui le réoient simple, le gouvernèrent à » leur prouffit et peu au sien, ne à ses pays ^. »
L'oncle de Jacqueline, ce fameux évéque de Liège que l'histoire a si
« De Dynter,c. U2 el U3.
* 16 septembre 1417. A Tsymo, c. 6.
3 Ibid , c. 7.
*/6»rf., C.15.
» Bulle du 5 janvier 1418. Opéra Diplom., t. I, p. 181. — A Tiiymo, c. 9.
* Chastelaim, Chronique du dw Philippe, ch. $3.
justement flétri du nom de Jean-san&-Pitié, profita de la haine de Tempereur contre la maison de Bourgogne pour obtenir Tinvestiture des états de cette princesse , dont le mariage avec Jean IV fut cassé, pour cause de parenté, par une bulle arrachée au pape Martin V, qui révoqua la dispense qu'il avait accordée au duc. Le Bavarois s*étant fait inaugurer à Dordrecht, les États de Brabant comprirent qu'il fallait se hâter, par un effort vigoureux, de dompter cet audacieux ennemi. En conséquence ils accordèrent au duc de l'argent et des troupes, en demandant qu'il attaquât immédiatement, par mer et par terre, les villes de-Dordrecht et de la Brielle ; mais le trésorier Guillaume Yandenberghe, dont l'avarice était extrême quand l'argent du pays devait avoir une autre destination que son propre coffre^, fit prévaloir un avis contraire, disant que l'acquisition de navires exigerait trop de dépenses. Aussi, lorsque l'armée brabançonne marcha sur Dordrecht (juin 1418), rien n'était préparé pour assurer ses succès, et l'inertie du duc ayant dégoûté les communes d'une guerre qui leur était étrangère, il fallut honteusement négocier avec l'usurpateur.
Jean lY ayant atteint sa majorité avait été inauguré à Louvain (5 mai i 41 8), à BruxeUes (7 mai), à Anvers (13 mai) et à Bois-le-Duc (18 mai) ^. Sa coupable insouciance et sa prédilection pour son trésorier lui avaient dé^k aliéné tous les cœurs, et la scission qui éclata à sa cour n'était pas de nature à les lui ramener. On prétendit qu'il avait ouvertement manifesté à Jacqueline son antipathie contre le comte de Nassau, les sires de Berghes et de Hesewyck, ses plus fidèles serviteurs, et ce bruit ayant été confirmé par une députation qui avait été envoyée en Hollande par les États, ceux-ci résolurent de ne plus garder de ménagements envers l'homme qu'ils accusaient d'exercer une pernicieuse influence sur l'esprit du souverain. En conséquence, Yandenberghe, à qui l'on reprochait d'avoir tenu de malveillants propos sur les magistrats des villes et d'avoir causé les malheurs de la dernière guerre, fut banni du Brabant, condamné à un pèlerinage à Saint-Jacques en Gallice et dédaré inhabile à tout emploi ^. Les trois principales villes s'engagèrent
* Velox in recipiendis, et tardas, imo venus tardissimus, in exponendis. DeDtnter, c. 161.
* Lettre de Henri Magnus à Gharles-le*Téméraire, publiée par M. Gachard dans ses Analectes Belgiqws, p. 540.
' A THimo, c. 15. — De Dviiter. — Brabantscke YêCêten.
i96 HISTOIRE
ensuite à rester unies et h u*accorder aucune aide au due, aussi longtemps qu'il n'aurait pas chassé son favori ^.
L'amman Guillaume d'Assche ayant refusé de publier cette condamnation, les échevins déclarèrent qu'ils ne le reconnaissaient plus en cette qualité et ils le firent conduire à la Vroente. Ils prirent aussitôt des mesures pour que son arrestation ne nuisit pas aux intérêts des particuliers ^, et rendirent une ordonnance portant qu'aucun échevin, receveur ou doyen de la gilde, ne pourrait dorénavant accepter un emploi du prince qu'un an après sa sortie de charge, et que nul patricien ne serait éligible à ces fonctions s'il n'avait résigné, depuis six mois, celles qu'il pourrait tenir du souverain *. Un seul échevin, sir Éverard T'Serclaes, fils du vainqueur des Flamands, refusa d'approuver la con- . damnation de Vandenberghe et l'arrestation de l'amman.
Après avoir conclu à Gorcum une paix déshonorante avec Jean de Bavière, le duc vint à Malines, d'où il envoya à Bruxelles Louis de Luxembourg, évéque de Térouane et son frère Pierre, comte de Convcrsan, sire d'Enghien, pour engager les échevins à révoquer les décisions qu'ils avaient prises contre ses favoris, condition à laquelle il mettait son retour dans leur ville. Sur ces entrefaites, le sire de Berghes, qui s'était rendu à Malines pour voir sa sœur, la dame de Sint-Martens- Dyck, et tâcher, par son entremise, de se réconcilier avec le duc, fut arrêté au lieu dit T'Huyshen, dans les prairies de Vilvorde, par Jean Vandenvliet, que suivaient un grand nombre d'hommes armés. Toutefois ayant engagé sa parole qu'il se rendrait le lendemain à Hal et qu'il n'en sortirait qu'avec l'agrément du duc, il fut relâché. Mais la nouvelle de son arrestation étant parvenue à Bruxelles, le peuple se livra à une violente colère et les ambassadeurs du duc, qui se trouvaient alors à l'hètel de ville, coururent les plus grands dangers. Etant parvenus h convaincre la multitude de leur non-participation à cet attentat, Q leur fut permis de partir. Les magistrats délibérèrent ensuite sur la conduite à tenir à l'égard du sire de Berghes : quelques-uns voulaient le conduire à liai avec une si puissante escorte que les gardes n'oseraient le laisser entrer; d'autres proposèrent de le consigner à la Vroente. Ce der-
* A Ththo. — De Dt^tter.
* Ord. du 1 1 octobre. — A Tetmo, c. 16.
' 20 décembre 1418. Luyster, bl. 20. — Â Tano, c. 19. — Cette ordûDnaDce fut révoquée par le magistrat le 12 janvier i43i (1432).
DE BfiUXELLES. 107
nier avis prévalut et, quelque temps après, on laissa de Berghes rentrer dans son hôtel ; mais le chagrin que lui causèrent ces événements ne tarda pas à Tenlever, et ses grands biens passèrent à son gendre le sire de Glymes.
Sur le refus du magistrat de séparer sa cause de celle des autres villes, Jean se rendit avec la duchesse dans le Hainaut où Yandenberghe périt assassiné par deux frères naturels de Jacqueline. Le sire de Rotse* laer, qui hérita de la charge de trésorier et de la confiance de Jean, parvint à le réconcilier avec quelques-uns des grands du duché, mais une nouvelle crise plus violente se déclara bientôt. Rotselaer fut remplacé, et le duc, qui depuis longtemps vivait en médntelligenee avec Jacqueline, Tinvita à congédier ses dames et lui imposa un entourage qui blessait sa dignité de femme et d'épouse. Guillaume d'Assche était toujours en prison et la ville se trouvait encore sans anunan, lorsqu'arriva l'époque du renouvellement du magistrat (juin i 41 9). Le duc refusa de nommer de nouveaux échevins, et, pendant trois semaines, Bruxelles resta sans magistrats légaux. Un tel état do choses était fait pour propager le mécontentement, et déjà ies échevins et le conseil avaient puni, le 1 5 juin, plusieurs bourgeois coupables de malversations ou de connivence avec le duc ; Éverard T'Serdaes, entre autres, Alt déclaré déchu des droits de son lignage et inhabile à toute fonction municipale ^ Quelques conseillers du souverain et les députés de Louvain, d'Anvers et de fiois-le-Duc parvinrent enfin à ménager un accommodement entre la ville et le duc. Par suite d'un traité conclu k Vîlvorde, le i6 juillet, Guillaume d'Assche fut remplacé par Jean Taye d'Élewyt, et le prince nomma édievins Jean de Coudenberghe, Guillaume de Mouns, Philippe de Kesterbeke, René de Linckenbeke, Simon de Coudenberghe, Henri Veele et Jean Taye de Gaesbeek. En outre, pour éviter le renouvellement de semblables di£Scultés, Jean IV accorda à BruxeUes une charte, décrétant qu'à l'avenir lui et ses successeurs nommeraient une personne notable pour remplacer l'amman lorsque celui-ci s'absenterait, refuserait de remplir ou remplirait mal ses fonctions; si ce substitut venait à se trouver dans le même cas, il devait être remplacé à son tour par un valet juré ou sergent de Fammanie. Ce diplôme porte aussi que dans le cas où , lors du renouvelle-
* A Trtmo.
ment du magistrat, le duc refusera de nommer de nouveaux échevins, les échevins sortants seront autorisés et même tenus à élire leurs successeurs ^
Le duc ne rentra dans Bruxelles que le d 7 février i 420 ; le 48, il se rendit avec ses nobles à Thôtel de ville, où, en leur présence, les échevins condamnèrent Giselbert Plpenpoy et le chevalier Jean de Hertoghe pour s*étre répandus en invectives, lors de la conclusion du traité de Vilvorde, contre ceux qui avaient négocié cette paix et contre les nouveaux échevins ^.
Le i*' mai i 420, le duc promit à la ville que, pendant dix années, il ne placerait pas sa monnaie hors de ses murs et il lui donna l'hôtel dit d'Ostrevant, situé longue rue des Chevaliers, à condition qu'elle l'entretiendrait et le remettrait entre ses mains quand il voudrait y faire battre monnaie ^.
Cependant Jacqueline, qu'un nouveau traité condu avec Jean de Bavière avait dépouiUée de la Hollande, de la Zélande et de la Frise (2i avril i420), continuait à être traitée par son mari avec le plus grand dédain. Sous un vain prétexte d'économie, Éverard T'Serdaes, devenu maître d'hôtel de la cour, refusa de servir à sa table plus de portions qu'il n'en fallait pour elle et les dames brabançonnes de sa suite. C'était chasser du palais les dames hollandaises qui étaient restées près de la duchesse, et cette conduite était d'autant plus odieuse que .leur patrie, était alors soumise à un prince ennemi de leur maîtresse. Marguerite de Bourgogne, mère de Jacqueline, accourut à Bruxelles pour engager le duc à revenir sur une mesure aussi criante; mais Jean fut inflexible. La princesse indignée monta aussitôt à cheval et se retira à l'auberge du Miroir, dans la rue de la Montagne ; sa fille éplorée quitta le palais et la suivit à pied, accompagnée d'un seul écuyer, nommé Jean Razoir. Le lendemain, les deux princesses quittèrent Bruxelles et se rendirent au Quesnoy. Cette scène causa dans la bourgeoisie une vive sensation et augmenta le mécontentement général qui ne tarda pas à éclater. On accusait hautement le duc de sacrifier la princesse à Laurette d'Assche, épouse d'Éverard T'Serclaes, et l'on attri*
* A Thtmo, c. 17. — De Otto-er.
* De DiNTER. — Brab. Yecsten.
* ATHtiio,c. 18.
DE BRUXELLES. i99
buait à cette passion criminelle l'influence pernicieuse qu'exerçaient à la cour le père et le mari de cette femme ^
Le duc ayant convoqué les États à Bruxelles, les Louyanistes engagèrent les nobles et les députés des communes à se réunir dans leur ville, et la plupart répondirent à cet appel. Dés qu'ils y furent assemblés, ils écrivirent à Jean IV pour lui reprocher la dilapidation du domaine et le prévenir qu'ils n'accorderaient plus d'aide. Ils invitèrent ensuite les députés qui s'étaient rendus à Bruxelles, à venir les rejoindre, en vertu des confédérations contractées autrefois entre les habitants du Brabant. Une chose digne d'attention, c'est que parmi les signataires de ces manifestes on voit figurer presque tous les seigneurs du pays.
Pour résister à leurs adversaires, les amis du duc formèrent alors une ligue dans laquelle entrèrent, le 24 mai i420, Jean sire d'Assche, Jean de Grimberghe sire d'Aa et d'Hoogesteyn, ainsi que son frère Corneille, Jean et Geldolphe de Coudenberghe, le chevalier Éverard T'SercIaes, René Mours, Jean et Robei*t d'Âssche, Gaspard et Melchior d'Arquennes, Jean de Weert, Jean Taye d'Élewyt, Jean Taye de Gacsbeck, Walter, Guillaume et Jean Pipenpoy, Guillaume T'Seraerts, Thierry de Loose et Jean D'Yedeghem. Costin d'Aa, fils de Jean, Henri et Guillaume GluUng et Henri de Hertoghe, adhérèrent le 21 juin à cette coalition ^.
Le 20 juin, le duc appela au palais les frères de Heetvelde, dont la querelle avec Jean de Lombeke et les frères Yanderstraeten durait toujours , et il leur annonça qu'il allait prononcer sa sentence comme arbitre reconnu par les deux parties ; puis , sans tenir compte de leurs observations , il les condamna à de longs pèlerinages et h un exil momentané. Mais ces puissants patriciens se retirèrent à Louvain où ils s'agrégèrent à la bourgeoisie et où ils devaient trouver protection en qualité d'hommes de Saint-Pierre. Us attaquèrent ensuite la décision du duc devant les États, qui la cassèrent en effet le i i octobre 1421 ^.
Cependant les députés de Bruxelles, d'Anvers et de Bois-le-Duc, qui s'étaient assemblés dans la première de ces villes , envoyèrent des coniimissaires à Cortenberg avec défense de sortir de l'abbaye avant d'avoir conclu la paix. Ces commissaires ayant écrit aux membres des États réu-
* De Dtnter, c. 174. — Brab, Yeesten. — Brab, Chronic, mss. n* 17031.
« De DiNTER, G. 477. — A. Thtmo, c 20.
5 De DnrrER, c. 175. — Luyster, 1. c, bl. 3^.
nis à Louvain pour les engager à la soumission, ceux-ci protestèrent de leur bonne volonté et les prièrent de venir les rejoindre ; mais ils s'y refusèrent disant qu'ils n'étaient pas autorisés à faire cette démarche. Les négociations furent rompues, et les nobles et la vUle de Louvain se décidèrent à prendre un parti énergique. Par un décret du i 5 août , ils condamnèrent à l'exil les mauvais conseillers .du duc , pour aussi longtemps que la Hollande, la Zélande et la Frise n'auraient pas été rendues au souverain légitime. Cet acte fut scellé par tous les barons, par Louvain et par plusieurs villes de second ordre ^ Les condamnés étaient Jean de Grimberghe sire d'Assche, Jean, son fils aine, Jean Bont, Nicolas Vandcnwerve, Bernard Uyttenengen, René Mours, Jean Vandenhuffel, Nicolas Colenson et le secrétaire Guillaume Bont, tous conseillers nommés le 27 avril 4420, le garde des sceaux Nicolas Coleuwe, ancien secrétaire de la ville d'Anvers , et le greffier de la cour féodale, Rutger Teetfclen, dit Boene, ancien secrétaire de la ville de Bruxelles ^.
Jean IV se trouvait alors à Bruxelles dont il avait renouvelé le magistrat à l'époque ordinaire ; il avait nommé échevins Jean Mctten Schachle, Jean Mennen , Jean de Froyere, Henri Cluting , Égide de Kegel, Jean de Lceuw et Barthélémy TSeraerts , choisis presque tous parmi ses partisans. Le 2 septembre, il conféra l'office d'amman à Jean Cluting, fils d'Éverard , qui , rangé d'abord dans l'opposition, s'était rallié h la cour. En entrant en fonctions , le nouvel amman promit, sur son honneur et sur le salut de son âme, de rester fidèle à la ligue formée pour défendre les droits du duc au service duquel il consacrerait et ses biens et sa vie; il déclara que les ennemis du prince seraient les siens et qu'U les poursuivrait à outrance sans leur accorder ni grâce ni merci. De telles manifestations étaient faites pour exaspérer les mécontents, et, comme s'il eût voulu combler la mesure du mal, Jean remplaça, le i i septembre , ses conseillers proscrits par des hommes qui devaient les fai«*e regretter ; dans le nouveau conseil figurait entre autres Éverard T'Serclaes.
Voyant le duc s'obstiner dans cette mauvaise voie, l'assemblée de Louvain recourut à un moyen extrême. Des députés furent chargés
» Bruxelles , Anvers , Breda , Berg op-Zoom , Sleenberg , Aerschot , Sichein n*adbérèrent que plus tard à cette condamnation. « De Dynter, c. 4 73 et 1 78. — A Thyxo.
d'aller témoigner i la duchesse Jacqueline la part qu'elle prenait à son infortune , et offrir la régence au frère de Jean IV , Philippe comte de Saint-Pol. Ce jeune prince, qui avait été élevé à la cour du duc de Bourgogne , répondit à cet appel , poussé sans doute par l'ambition de jouer le rôle de médiateur entre son frère et les Brabançons. Il arriva à Bruxelles, dans les premiers jours du mois de septembre ; mais y trouvant l'influence du duc encore trop puissante, il partit bientôt pour Louvain où Jacqueline et sa mère vinrent le rejoindre. Une réunion des nobles et des villes fut convoquée à Vîlvorde , pour le 20 septembre, et le duc fut invité à s'y trouver. Au lieu de se rendre ii cette invitation, Jean IV quitta secrètement Bruxelles dans la nuit du 50, accompagné de Jean d'Aa et de Costin son fils , de Gerlac de Gemart, de Robert d'Assche et de Thierry de Loose. Pour cacher sa fuite et pour lui donner le temps de se mettre hors d'atteinte, son maître d'hôtel, Éverard T'Serclaes, fit courir le bruit qu'il était indisposé et qu'il ne pouvait recevoir personne. Quelques-uns des favoris du prince étaient seuls dans la confidence, ainsi que deux ou trois domestiques qui allaient porter des aliments dans son appartement pour faire croire qu'il s'y trouvait réellement. La nuit suivante, les fugitifs passèrent la Dyle à Muysen, et arrivèrent, le 1** octobre, au château de Germel près de Hoogstratcn , d'où ils se rendirent à Bois-le-Duc. Ce fiit pendant son séjour dans cette ville et dans les châteaux voisins que Jean IV conclut de criminelles alliances avec l'étranger qu'il appela à attaquer son propre pays. Plusieurs projets furent mis en délibération : les uns voulaient réunir les vassaux du duc et les bourgeoisies fidèles de Bois-le-Duc et de Diest, pour marcher sur Bruxelles ; les autres proposaient d'occuper la forteresse de Ravenstein d'où ils porteraient la dévastation dans le duché. San« se prononcer pour aucun de ces partis, le duc s'assura de l'appui d'un grand nombre de seigneurs du pays d'entre Rhin et Meuse, tels que Gérard de Clèves, comte de la Marck , Frédéric, comte de Meurs et de Sârwerden, Jean de Los, sire de Heynsberg et de Leeuwcnberg, père de l'évéquc de Liège Jean de Heynsberg, et son fils aine Jean, Jean de Bueren, prévôt d'Aix , Jean d'Appelteren, Scheyfaert de Mérode, sire de Heymersbach, Thierry de Wyckrode, Simon et Baudouin de Birgel, Guillaume Van Bruechuysen , Kersclys Van Palant, Arnt ou Arnoul Van der Merweyden , Werner Van Gronsvelt , Roelman Van Gysbach, Berner de Wevert dit Bulncr , Wouter Van Ysendoren , Jean Vanderborch , Jean et Arnt de
TOHB T. 25
Gniylcre, Etienne Van Brinen, Jacques Bierwis, et plus de 213 autres
nobles *.
A la nouvelle de la fuite du duc , rassemblée de Vilvorde vit le pays menacé d'une guerre civile, et, considérant cette fuite comme un abandon du pouvoir , elle le confia à Philippe de Saint-Pol avec le titre de Ruward. Le lendemain, 2 octobre 1420 , ce prince fit son entrée à Bruxelles avec la duchesse et les États, et le 3 ils résolurent, de conmiun accord, d'attaquer Jean de Bavière, pour lui reprendre les possessions que le duc avait abandonnées sans le consentement de sa femme. Cette campagne, à laquelle les Bruxellois prirent part sous le commandement de Guillaume Plaetman ^ , entreprise au commencement de l'hiver, fut courte et n'eut d'autre résultat que la prise de Heusden et l'incendie de Gertruidemberg.
Au retour de l'armée, les États s'assemblèrent, et dans deux, réunions tenues, l'une, le 25 novembre, h Coudenberg, et l'autre, le 26, à lliôtel de ville, quinze prélats, cinquante-huit nobles et les députés de vingt-six villes approuvèrent l'élévation du comte de Saint-Pol à la dignité de Ruward. L'acte qui contient leur résolution est remarquable en ce qu'on y voit figurer les trois ordres {de Drye Staten) de Brabant. Le 26, Famiman Cluting fut remplacé par JeandeDiedeghem ou Dieghem. Philippe, qui avait envoyé des députés h Jean IV pour l'engager h renoncer à ses imprudents desseins, ayant vu échouer ses instances, déclara, le 29, qu'il avait pris et prenait le gouvernement du duché à la réquisition des États et pendant l'absence de son frère. De leur côté, les États adressèrent aux nobles et aux villes un manifeste indiquant les motifs qui avaient dirigé leur conduite '.
Jean IV , qui n'avait cessé d'entretenir des intelligences à Bruxelles où il comptait de nombreux partisans dans les lignages, écrivit à quatre cchevins de cette ville qu'il savait dévoués i sa cause : Jean Metten Schachte, Henri Cluting, Gilles de Kegel et Jean deLeeuw, pour leur demander s'il n'y avait pour lui aucun risque à revenir à Bruxelles et s'ils pouvaient lui en faciliter l'entrée. Sans communiquer cette lettre à leurs collègues, ces magistrats convoquèrent à la Vroente leurs parents et leurs amis, entre autres Jean de Coudenberghe , Guillaume et Jean
* Voyez A Thtmo, g. 56 et De Dynter, c. 198 et 201.
* Résolution du 20 juin 4422. Boeck metteti Haire,
» Registres des Chartres de la Chambre des Comptes de Brabant, n* 1.
Cluting, Jean T'Seraerts et Walter Pipenpoy. Dans ce conciliabule, il fut résolu de r-ëpondreaffinnativement au prince, et toutes les mesures furent arrêtées pour assurer le succès de sa tentative.
Informé de ces préparatifis par Walter Pipenpoy et Edouard de Hertoghe, Jean IV convoqua aussitôt ses amis et ses alliés, et, le 20 janvier i4âi , il sortit de Boisrle-Duc, accompagné d'une forte troupe de cavalerie , dans laquelle on remarquait le sire et le damoisel de Heynsberg , Jean de Bueren, prévdt d'Aix-la-GhapeUe , ainsi qu'un grand nombre d'autres seigneurs du pays et de l'étranger. Avançant à marches forcées, il arriva , le même jour , à Diestoù il devait être joint par le comte de Meurs ; mais ce seigneur ayant trouvé les portes de Maestricht fermées, n'avait pu passer la Meuse à temps pour arriver au lieu du rendez-vous. Le duc quitta Diest, le 21, à deux heures du matin, et évitant, autant que possible , les grands chemins ^ , il arriva bientôt en vue de Bruxelles. Ayant passé Tervueren, il rencontra leséchevins Metten Schachte, Cluting et de Leeuw, ainsi que Jean Cluting, alors gardien de la Yroeote, qui venaient au-devant de lui avec plusieurs bourgeois , pendant que Gilles de Kegel prenait le commandement du poste de la porte de Louvain. Arrivé en présence du duc, Jean Cluting en reçut, ainsi qu'il avait été convenu, la verge, insigne de la dignité d'amman, et les magistrats retournèrent ensuite en ville pour y préparer la réception de Jean IV.
Ne doutant pas du succès de l'entreprise , le prince et sa suite montèrent bientôt à cheval , et ils arrivèrent devant la porte de Louvain qu'à leur grand étonnement ils trouvèrent fermée. En considérant la force des tours et des muraiUes qui défendaient la ville , les plus braves ne se dissimulaient pas le danger de leur position et plusieurs opinaient pour une prompte retraite ; d'autres exhalaient leur colère en imprécations et accusaient déjà de trahison les patriciens venus à leur rencontre. Lé sire de Heynsberg surtout témoignait une vive impatience de ce retard ; on rapporte qu'une pauvre femme lui dit : u Seigneur , ne vous ioquiétez » pas tant de la manière d'entrer en ville, mais lorsque vous y serez entré, » songez plutôt au moyen d'en sortir ^. »
1 Lettre de Philippe de Saint Pol à Tempereur Sigismond. A Tsmo,!. c, ot. S5.
* En soeght niet sere
Hoe gby daer inné moegt comen, bere,
Maer sorght hoe ghi van daer moeght raken.
Brab. Yeesten, De DviTTER. — Chrcn, anonyme.
â04 HlSTOlfiË
La nouvelle de l'approche du due à la tête d'un wtf» oousidérable do cheialerie avait produit dans Bruxelles une profonde sensation. Les trois écbevins restés fidèles à la commune avaient assemblé à Fhôtel de ville le grand conseil pour délibérer sur la conduite à tenir en cette circon* stance. Après une discussion des plus orageuses et qui dura une grande partie de la journée, les partisans du prince remix>rtèrent, et il fut décidé qu'on lui permettrait d'entrer en ville avec ses parents et ses domestiques, et une escorte de cent vingt cavaliers, parmi lesquels ne pourraient se trouver des bannis, des contumax, des étrangers, ni des ennemis publics du pays et de la ville ^. Les sept écbevins allèrent en corps ouvrir la porte de Louvain au duc qui y attendait depuis deux heures. Jean fit entrer d'abord cent vingt cavaliers de son escorte , et donna ensuite l'ordre au restant de sa troupe d'avancer. Quelques bourgeois voulurent s'oppo$er à cette violation de la décision du conseil , mais l'écbevin Henri Cluting s'écria : k Laissez^les entrer, laissez-les aussi entrer ! » Se voyant trahis, les bourgeois se retirèrent, et toute la cavalerie , que le duc fit passer avant lui , prit au galop le chemin du palais. Le duc y fut reçu par le comte de Saint-Pol et, après une courte conférence dans laquelle les deux frères se témoignèrent beaucoup de froideur, Philippe se retira dans son hôtel ^.
Le lendemain Jean IV se rendit à la maison communale, où étaient réunis les magistrats , leur conseil et les jurés des métiers. Par l'organe de maître Henri Scbatter, il leur déclara qu'il n'était venu. que pour rétablir la concorde, et il les engagea à joindre leurs efforts aux siens pour la ramener dans le pays. Le même jour, Heynsberg écrivit aux sires de Montjoie et de Wesemael, les priant de venir a Bruxelles opérer une réconciliation complète; son messager ne trouva pas ces barons k Louvain , et les aiSaires ne tardèrent pas à se compliquer.
Le S 5 , le comte de Saint^Pol partit pour Louvain afin de rallier son parti , déconcerté parla brusque apparition du duc, à la tète de forces aussi nombreuses. Celui-ci ne se trompa pas sur le but de ce départ ; il appela au palais les écbevins et leur demanda quelle conduite ils tiendraient, si son frère se présentait devant Bruxelles avec une puissante armée. Ils répondirent que leur décision dépendait de la sienne, et offrirent de lui remettre les clefe des portes ; mais il les refusa, disant qu'il se confiait en leur loyauté.
* Lettre citée.
* De Dtnter. — G Chastelaci.
Le plus grand danger n'était pas dans une attaque extérieure , mais dans le mécontentement toujours croissant de la population, qui supportait avec impatience la lourde charge du logement de tous ces gens de guerre, et s'indignait de leur arrogance et de leur avidité. Se considérant comme dans une ville conquise, ces étrangers parcouraient les rues i cheval, Fépée à la main; dans les tavernes ils disaient hautement
«c qu'ils s'enrichiraient tous avant de sortir du Brabant , et qu'ils espé- » raient posséder les femmes, les filles, les biens et les maisons des » nombreux coupables que le duc allait faire exécuter. » Informé de l'impression produite par ces propos insultants, Jean IV appela près de lui ses principaux adhérents : Heynsberg , Bueren , René de Berghes , Henri le trésorier, Éverard T'Serclaes, Jean de Goudenberghe , Jean dTedeghem, qui venait d'être créé drossard, Jean Taye de Gaesbeek et un grand nombre d*autres ^ Leur ayant demandé s'il pouvait compter sur eux pour résister à son frire, ils lui promirent tous de soutenir sa cause avec ardeur ; quelques-uns lui conseillèrent de s'appuyer sur les métiers , l'assurant de leur attachement à sa personne ; mais il repoussa bien loin une telle suggestion.
Dans la nuit du 37 , plusieurs notables furent prévenus qu'on méditait quelque sinistre projet contre les partisans des États, dont on voulait se défaire, avant le retour du Ruward. Heynsberg et les autres barons étrangers, prétendaitH)n , devaient se réunir au son de la cloche de Saint- Jacques sur Coudenberg, marcher vers le Sptegelbeek (Marché-aux- Herbes), y planter l'étendard ducal, et s'emparer de la maison de ville et des principaux hôtels avoisinants. Si les aveux de quelques patriciens ne leur ont pas été arrachés par la torture, les partisans du duc , au nombre de 'l 4 à 1 500 cavaliers , avaient l'intention d'arrêter les chefs du parti contraire , pendant que l'amman Cluting aurait assailli le befl&roi de Saint-Nicolas, fait sonner le tocsin et ameuté la populace au cri de :
» A bas les péages et les accises ^ I » Us avaient voué à la mort les personnes les plus sages, les plus riches et les plus influentes de Bruxelles; entre autres Jean et Walter de Ileetvelde, Walter Vandernoot, Jean de Froyere, Gérard Pipenpoy, Jean de Diedeghem, Jean de Goudenberghe surnommé Derrière la Halle, Jean Rolibuc, Jean Mennen,
* Aveux de Goudenbergke, Herloghe et Scbokaert, dans A Thyho, I. c , c. S3.
* Aile toi ende accysen af. Lettre citée de Saint-Pol à l'empereur.
Barthélemi T'Seraerts, Ivain de Mol , Guillaume d'Ophem ^ On rapporte que Talarme fut donnée par une servante qui, apercevant de la lumière dans la chambre d'un homme d'armes , en avertit son maitre ; celui-ei ayant vu Tëtranger s'armer, courut en informer les échevins qui, après s'être assurés de la réalité du fait, convoquèrent les bourgeois et firent garder les portes de la ville ^. Jusqu'à quel point ces assertions sont-elles fondées? Il serait difficUe de le dire, car les soldats prétendaient au contraire ne s'être armés qu'à la nouvelle du tumulte causé par les bourgeois '. Voulant prévenir une insurrection générale, Jean IV se rendit, avec une faible escorte, au marché, où tous les habitants étaient rangés en armes. Il alla de métier en métier, en les exhortant à se tranquilliser et à retourner chez eux ; mais ils lui répondirent qu'il devait rentrer dans son palais, et s'y tenir en paix et en repos attendu que le peuple ne lui voulait aucun mal. Peu satisfait de cette réponse, le prince tourna bride ; mais à mi-chemin , ayant entendu répéter que la foule s'était séparée , il revint sur laGrand'Place. Détrompé bientôt, il voulut haranguer la midtitude, qui refusa de l'entendre, et il revint à Goudenberg confus de l'inutilité de ses démarches et prévoyant une catastrophe. La journée du 28 se passa cependant tranquillement; mais, le 29 au matin, les métiers se portèrent vers le palais, sans dépasser toutefois les lices (licicis seu barrieras), c'est-à-dire l'espace compris entre les bailles. Arrivés là ils exigèrent qu'on leur remît le sire de Heynsberg , qui était fort haï parce qu'U avait promis de guerroyer contre le duché , et qu'il avait rançonné des marchands. Refuser n'était plus possible : le peuple avait compris sa force et il voulait en user. Heynsberg se livra à l'amman Gluting et aux échevins, qui le firent charger de chaînes et emprisonner. Tous les étrangers, à l'exception de quelques-uns qui parvinrent à s'échapper, furent également arrêtés ; le comte de Meurs, qui n'était pas entré en ville en même temps que le duc, fut consigné dans son logement après qu'il eut donné sa parole de n'en pas sortir; tous les autres furent emprisonnés ^.
Dans l'après-midi arriva le comte de Saint-Pol , suivi des barons du
' Voyez les aveux d'Edouard de Hértogbe, Scbokaert, TSeraerts, etc.
* Chron. Zantfliet, 1. c, p. «il 6.
'De Dymter, c. 188.
♦ Brab. Yeestm, — De Dynter, 1. c, c. 189. — Gbastblaw. — Chron, anonyrni, etc.
pays et des députés de Louvain et d'Anvers. Reçu avec pompe et avec de grandes démonstrations de joie, il, approuva, en lui donnant beaucoup d*éloges, la conduite de la commune qui, par son courage et son énergie, avait, dit-il, sauvé la patrie entière ^ Le lendemain, il se rendit au palais et y arrêta la plupart des conseillers et des serviteurs de son frère ; Tamman Gluting fut destitué une seconde fois et remplacé par Jean de Diedeghem. Une dispute s'étant élevée entre le damoisel de Montjoie et Rase de Lintre, et le bruit s'étant répandu que le premier avait été tué, ainsi que le sire de Nassau , il y eut une grande rumeur dans le peuple, qui portait un vif attachement à ces deux seigneurs. Il fallut pour le détromper et le calmer que Saint-Pol vint avec eux sur la Grand'PIace, et Rase de Lintre, bien qu'il eut été lui-même blessé au bras par son adversaire, fut enfermé k la Steenporte, dans la chambre dite de Schimmelpenninck.
Le parti vainqueur commença bientàt le cours de ses vengeances. Le 3i , les échevins Cluting et de Leeuw furent incarcérés, et leurs collègues Kegel et Metten Schachte n'échappèrent au même sort que par une prompte fuite. Les gens des métiers parcouraient les rues, fouillaient les maisons , cherchant le sire d'Âssche et les autres nobles condamnés par les États. Le samedi, i*' février, la commune en ai*mes occupait le marché , quand arriva Gérard Vandenzype , seigneur de Denterghem , l'homme de confiance et le principal agent du comte de Saint -Pol : «' On va commencer, dit-il ^, >» et ces mots furent le signal des supplices. Les sergents de l'amman amenèrent aussitôt Jean Cluting, leur ancien chef, et le geôlier Ai*noul Vanderhoeven, qui payèrent de leur, tête leur dévouement à Jean IV. Le restant de la journée et le jour suivant furent employés à de nouvelles perquisitions , et vingt-et-un patriciens furent cités h comparaître devant les Etats; interrogés et mis à la torture.
Le 6 , les valets et les autres serviteurs des chevaliers étrangers, au nombre d'environ deux cefit cinquante , furent renvoyés désarmés et presque nus. Le même jour, on fit le procès aux patriciens détenus à la Steenporte ; quatorze d'entre eux, reconnus coupables, furent condamnés, par sentence du Ruward, des barons et des représentants des trois chefsvilles, à être conduits dans différentes prisons hors de Bruxelles, sans préjudice de tout privilège contraire, pour y rester à perpétuité chargés
* De I>t7<ter.
* Aldus sal men beghinnen. Brab, Yeesten.
20B HISTOIRB
de chaînes. Une récompense de cinq cents couronnes fat décrétée en faveur de tous ceux qui les arrêteraient ou les tueraient dans le cas où ils viendraient à s'échapper. Ensuite on s'occupa des contumax, et les États bannirent du Brabant les échevins fugitifs, pour cinquante années ; Corneille et Costin d'Àa , Jean Pipenpoy, Gaspard et Melchior d'Arquennes, Walter Caps et Heyne dePleckere, pour quarante ans; Jean Taye de Gaes* beek, Robert d'Assche et Jean d'Ydeghem, également fugitifs, k perpé* tuité et sans espoir de grâce. Cinq cents couronnes furent promises à quiconque arrêterait ou tuerait le sire d'Assche , son fils iean , Bernard Uyttenenge, Jean d'Aa, René Mours, et Rutger Boene. Les biens de tous les condamnés furent confisqués au profit des villes , en exceptant la partie qui revenait de droit à leurs enfants ^
Ce jugement fut solennellement publié le 9, et, dans la nuit suivante, les quatorze patriciens condamnés le 6 furent dirigés sur les diverses prisons qui leur étaient destinées. Le chevalier Jean de Coudenberghe , Henri Cluting, Edouard de Hertoghe et Schokaert furent conduits à Louvain ; les frères Jean et Guillaume Cluting à Anvers; Thierry de Loose et Jean de Weert à Vilvorde ; Jean de Leeuw à Breda, dans le diàteau du damoisel de Nassau ; Guillaume d'Assche à Sichem, dans le château du sire de Diest; GuOlaume de Mons à Westerloo, manoir du damoisel de Wesemael; Henri de Hertoghe à Rotselaer, chez le damoisel de ce nom ; Walter Pipenpoy à Craenendonck, propriété du damoisel de Montjoie et Jean FSeraerts & Berg-op-Zoom, dont le sire de Glymes était seigneur '.
Cette révolution avait porté un coup mortel aux patriciens qu'elle avait entièrement désunis. Les lignages , qui avait embrassé la cause de Jean IV, voyaient leurs principaux membres fugitifs, bannis ou tués; les autres, pour triompher de leurs antagonistes, avaient dû s'appuyer sur leurs anciens ennemis, et ceux-ci, trouvant l'occasion favorable pour conquérir les droits politiques qu'ils avaient si longtemps et si vainement réclamés, exigeaient hautement de nouveaux privilèges. Cette concession ne pouvait être faite qu'au détriment de la puissante oligarchie, qui, depuis des siècles, régissait la commune; mais il était impossible de rejeter une demande faite par une population exaltée par sa victoire , et une ordonnance émanée du comte de Salnt-Pol et approuvée par les échevins, les receveurs, les doyens de la gilde et le conseil, ainsi que par
• A Thymo, c. 30. — De DniTEn — Brab, Yeesten.
• De Dynter, I c , c. 191. — A Thymo, c, 24.
tous les membres des lignages , admît sans retour les métiers au partage de Fautorité communale.
Les métiers avaient immédiatement cherché à se constituer de manière à pouvoir résister à toute tentative de réaction, et, comme le nombre des corporations était trop considérable pour donner de l'unité à leurs délibérations, ils se formèrent en neuf corps, appelés les neuf natùms, de negen natien, et placés sous l'invocation des saints les plus vénérés à Bruxelles ^ Ainsi ils comprirent dans la nation de Notre- Dame, les bouchers, les marchands de poisson salé, les marchands de légumes, et les orfèvres qui, d'abord firaction des forgerons, en furent séparés en 1422 ^; dans la nation de Saint-Gillea : les marchands de poisson de rivière, les merciers, les graissiers, les fruitiers, les bateliers , les plombiers ; dans la nation de Saint-^Géry : les tailleurs , les marchands de drap ou chaussetiers, les pelletiers, les fripiers, les barbiers, les brodeurs; dans la nation de Saint-^ean : les forgerons, les serruriers, les chaudronniers, les couteliers, les peintres, batteurs d'or et vitriers, les selliers, les tourneurs, les couvreurs en chaume et les plafonneurs; dans la nation de Saint-Jacques : les boulangers, les meuniers, les brasseurs, les tonneliers, les ébénistes, les couvreurs en tuiles, les détaillants de vin; dans la nation de Saint-Pierre : les gantiers, les tanneurs, les ccinturonniers, les cordonniers, les savetiers; dans la fiation de Saint-Nicolas : les armuriers, les regrattiers, le métier dit des quatre-couronnés , comprenant les tailleurs de pierre , les maçons , les sculpteurs et les ardoisicrs, les charpentiers, les charrons ; dans la nation de Saint-Laurent : les tisserands, les foulons et les blanchisseurs ; dans la nation de Saint-Christophe : les tondeurs de draps, les teinturiers. Bien qu'il y ait quelque anomalie dans cet ordre, on peut toutefois remarquer que les différentes branches d'industrie y sont autant que possible réunies. Il serait fort difficile de déterminer le nombre de jurés qu'il y avait alors dans chaque métier, car on ne trouve des renseignements positifs à cet égard que pour les temps postérieurs; mais on peut porter à une quarantaine le nombre des métiers existants en i 42i , et à quatre le nombre ordinaire des jurés de chaque métier. Outre ces jurés, qui composèrent le
* Dans tous les ouvrages, on lit que les nations furent constituées en 1331; c*esl une erreur résultant de l'inaltcnlion de Gramaye ou de son éditeur. Il faut lire 1421.
* Ord. du mois de novembre' 1 422 Zwertboeck, f 49 v.
TOXE T. 24
âlO HISTOIRE
corps des nations , les métiers avaient encore un conseil composé des anciens jurés. Cette organisation eut, en outre, pour les métiers, Tlmmense avantage de rendre impossible, à l'avenir, la prépondérance de quelques corporations.
Maîtres de la ville et secondés même par un grand nombre de patriciens, les métiers pouvaient élever haut leurs prétentions; il n*en fut pourtant pas ainsi : ils voulaient partager et non accaparer l'administration de la commune. La charte qu'ils se firent délivrer créa deux chefs suprêmes de la bourgeoisie (bourgmestres, conmiune-maltres, ou chefs des citoyens), tirés, l'un des lignages, l'autre des nations. Elle leur accorda encore huit représentants dans la magistrature locale : deux receveurs pour gérer les revenus de la commune de concert avec les deux receveurs patriciens, et six conseillers, RctedUmannen» De cette manière, dix patriciens et neuf plébéiens formaient le conseil dirigeant de la cité; c'est ce qu'on appela depuis le premier membre, le magistrcU, les seigneurs, la loi. L'ancien conseUqui se composait des échevins, des receveurs et des doyens de la gilde, sortis de charge, s'accrut des mêmes éléments^ et prit le nom de second membre ou large-<»nseil , Wyden Baedt. Le troisième membre était formé par les jurés des nations et les centeniers.
Les bourgmestres, qui avaient déjà été institués et abolis à plusieurs reprises, devaient être les tuteurs, les chefs, les représentants de la ville, lis étaient chargés de juger toutes les petites contestations pour objets d'une valeur d'une demi-livre vieux gros et moins. Il n'y eut aucune innovation apportée dans le mode de nomination des échevins et des receveurs patriciens; les premiers conservèrent l'administration de la justice civile. 11 fut seulement stipulé que dorénavant ces fonctions ne seraient plus conférées qu'à des personnes habitant Bruxelles ou l'ammanie, et n'occupant aucun emploi du duc ou de quelque seigneur hautjusticier , te parce que, dit la charte, les échevins qui étaient dans ce cas, » avaient été trouvés peu profitables. >» Tous les ans, les nouveaux'échevins devaient présenter aux nations trois membres des lignages, parmi lesquels elles choisiraient un premier bourgmestre , et nommer ensuite les nouveaux jurés sur une liste de candidats qu'elles leur présenteraient. Le bourgmestre , les deux receveurs et les six conseillers des nations étaient élus par les échevins, le second jour après la Saint-Jean-Baptiste, sur une liste de vingt-sept plébéiens dressée par elles. Deux candidats présentés par la même nation ne pouvaient être investis d'une charge
DE BRUXELLES. %i\
municipale , chacune d'elles devant être représentée dans le conseil de la commune. Pour toutes les afilEiires graves exigeant une manifestation de la volonté populaire , les bourgmestres et les conseillers convoquaient les jurés des métiers , et , après leur avoir communiqué l'opinion du magistrat» ils demandaient leurs décisions. U leur était facultatif de convoquer les métiers quand ils le jugeaient convenable» sauf à en donner avis aux échevins.
Un autre avantage qu'obtint le parti démocratique, ce fut l'institution des centeniers, Honderst&^mannm, et des dizeniers, Thiende^iannm, .officiers choisis par centaines et dizaines d'habitants» pour les commander en cas d'alarme ou d'incendie. Les voisinages ou petits quartiers formés olùrs se perpétuèrent jusqu'à la réunion de la Belgique à la France» en conservant leurs limites primitives. Ces voisinages qui indiquent la répartition de la population étalait : les sections de la Cour» Hoff-Wgck; de la rue de la Afadelaine, Magdeleene^ttenwegh — te;.; de la rue d'Or, (hilde^traet — w. ; du Ruysbroeck, RuyAroeck — w. ; du Sablon , Savel — w.; de la Chapelle, CapeUe—^-w.; de Saint-Julien , Sint^ulianus — w,; de Saint-Pierre, Sint-Peeters — w.; de la Blanchisserie, Blyekerye — «?.; de la place des Wallons, WaUche-^PlaeUe — w.; du Puitsrau-Verre, Gelasm-Borre — w. ,• du Mar^^ié^ux-Charbons, Aofeitmerekt — w.; de Saint-Jacques, Sint'Jac43bs — w. ; d'Overmolen, Overmolen — ir.; de Cruyskene, Cruyskene — u>.; des Teinturiers, Verwer» — w.; de la rue des Pierres, Steen-^traet — ir.; du Marché-«u- Lait, Melek'Merckt — w.; du Ruisseau-aux-Souliers , Sehaenbeek — w.; du Puits» Borreput — iv,; de Sainte-Catherine, Sinte-Kaklyne — w.; de Jéricho, Jerieo — w.; de la Chaussée de Flandre, Vlaernseke-^teenwegh — w.; du Béguinage, Beggyne — w.; de la Longue rue des Chevaliers, Lange ^tidder-Straet — w.; du Quai, Werff — u?.,- de la rue des Bouchers, Beenléoutoers-Straete — w. ; du Fossé-de-Loup, Wolffsgrechi — to.; de Saint-Antoine, SinP^Thùns — w.; du Marché-au-Bois, Houtmerckt — w.; de la Putterie , PuUerye — w.; de la rue de la Montagne, Berch-Straet — w.; du Marché-aux-Herbes, Gersemerckt — w.; du Ruisseau-Étroit» Smaelbeke — w,; de la rue de l'Étuve» Stoefstra^ — w.; de la Halle-au-Blé, Coreit/»Mys — tt>.;de Saint-Laurent, Sm^Xat/r«2^« — w.; de l'Orsendael, Orsendad — w.; du Marché-aux-Bétes, Veemerckt — w.; de la Chaussée de Louvain, LovenscheSteenwegh — w.
Afin de contrebalancer l'ancienne puissance des patriciens, tous
les emplois furent, autant que possible , partagés entre les deux classes de la bourgeoisie. Il fut statué que dorénavant un des maîtres des ebaussëes , un des peseurs du pain , un des gardiens de l'artiUerie , un des vérificateurs de la draperie , etc. , seraient nommés par les métiers ; ils obtinrent aussi le droit de mettre un gardien i cbacune des portes de la ville, et d'y placer, en cas d'attaque, autant de capitaines que les lignages.
La grande cbarte de 1421 contient encore quelques dispositions générales : ainsi elle défend l'arrestation d'un bourgeois hors d'une ville franche ; elle ordonne la mise en jugement ou la relaxation immédiate de l'étranger arrêté à Bruxelles ; elle statue que personne ne sera banni ou puni corporellement, sans décision publique et unanime des bourgmestres, des échevins , des receveurs et des conseillers ; que les bourgmestres et les échevins visiteront les prisons tous les quinze jours ; qu'aucun emploi ne sera donné à des personnes se trouvant en contravention avec les lois ou avec les commandements de la religion, ou à des enfants naturels; que la nouvelle maçonnerie des portes intérieures sera enlevée, ainsi que les chaînes qui en défendaient l'accès, et qu'on ne pourra plus jamais y entraver la circulation ^
Cette charte, un des plus remarquables monuments de notre histoire, cette charte qui fut le fondement des immunités des métiers, comme la oeure de 1 339 avait été la base de la jurisprudence locale , fut immédiatement mise à exécution. Les premiers bourgmestres furent Gérard Pfpenpoy et Jacques Stovaert; aux trois échevins, Jean Mennen, Jean de Froyerc, Barthélemi T'Seraerts, quî n'avaient pas trahi la cause publique, avaient été adjoints le 3 février, Ivain de Mol, Walter Vàndcrnoot, tous deux ardents antagonistes de Jean IV, Guillaume de Kesterbcke^ et Jean Taye d'Élewyt ; les receveurs Franc de Pape et Guillaume d'Ophem restèrent en fonctions; enfin, les premiers receveurs et conseillers plébéiens furent : Henri Daneels, dit de Watermale, Égide Daneels, teinturier, Jean de Muysen, Michel de Mabeert, Pierre Beynoot, dit de Pannemaeker, Lambert de Coster, dit de Molenslager, Jean Van Ruysbroeck, dit Vandenberghc, et Pierre de Boelcnbeeke.
Cette large concession avait ramené le calme dans la ville, lorsque, k la fin du mois de février, Gérard Vanderstractcn, prévôt de Coudenberg, ayant été arrête, on trouva dans ses papiers l'acte d'union des patri-
< Privilège daté du 11 sprokille ou février 1420 (1431 N.-S.). Luy8ter,bl 31. — De DTïH'Ea. — A Thymo.
ciens partisans du duc. Cette pièce, dont l'existence était inconnue au peuple, réveilla sa colère. Les patriciens détenus dans les prisons furent mis à la torture, pendant la semaine sainte, et une commission spéciale fut chargée de recueillir leurs aveux et d'en faire rapport aux magistrats. Les aveux arrachés aux prisonniers firent insurger de nouveau la commune, le 50 mars; elle resta en permanence, sur le marché, jusqu'au 5 avril, et il fallut lui jeter de nouvelles victimes : Gérard Vandenzype, en lui recommandant la modération, lui promit que justice allait être faite. Éverard T'Serclaes, Geldolphe de Coudenberg et Guillaume Pipenpoy, tirés aussitôt de leurs cachots, furent décapités devant l'hôtel de ville. Indigne rejeton d'un noble citoyen, T'Serclaes avait attiré sur sa tête la haine du pays entier et entraîné son prince dans un abîme de malheurs. Toutefois la mémoire de son père aurait mieux du le défendre et, malgré ses fautes, la clémence & son égard aurait été un devoir. Son frère Wenceslas, ainsi que beaucoup d'autres nobles, profita de la première occasion qu'il trouva pour quitter momentanément une patrie qui lui était devenue odieuse. Le cardinal Brandon de Castillon, évéque de Plaisance et légat apostolique, étant venu prêcher la croisade contre les Hussites, Wenceslas conduisit une troupe nombreuse de Brabançons à l'empereur Sigismond qui assiégeait Prague ^
Ces événements avaient jeté une profonde défiance dans le peuple et ses chefe même ne furent pas à l'abri des soupçons. Les échevins Jean Mennen et Jean Taye d'Élewyt se virent compromis par quelques propos échappés aux patriciens détenus à Louvain; le premier prouva son innocence ^, mais son collègue fut destitué, le 2 avril, et remplacé par le chevalier Jean Swae£F-.
Pendant ces jours d'agitation, Jean IV, qui était parti de Bruxelles le 6 février, y revint plusieurs fois et y fit quelques séjours de courte durée. Le 9 mars, il y reçut son cousin le duc de Bourgogne et lui donna le divertissement d'un tournoi '. Pour maintenir le calme qui avait suivi les exécutions du 5 avril, le duc approuva la nomination de son frère au poste de Ruward, ainsi que tous les actes qui avaient précédé et suivi cet événement. Il promit de n'inquiéter personne du fait de ce qui s'était passé', et consacra le droit que s'étaient arrogé ses sujets, de
' Mss. de la BibL de Bourgogne, n^ 10281, 17123, 7043. * Déclaration da 15 mai 1421. Bœck metten Haire. > H. DE Barante, Histoire des Dites de Bourgogne.
nommer un Ruward, si lui ou un de ses successeurs tentaient de leur enlever leurs privilèges ^ Le régent, de son cdtë, confirma le privilège par lequel son frère avait créé la charge de lieutenant-amman ^.
Cependant la nouvelle de Temprisonnement des chevaliers allemands avait ému tout le pays entre la Meuse et le Rhin. Leurs parents et leurs alliés réclamaient avec force leur mise en liberté, et Tempereur Sigismond somma lesÉtats de Brabant de délivrer les prisonniers endéans les six mois, menaçant, en cas de refus, de les mettre au ban deFempire ; les électeurs, de leur côté, firent d'activés démarches, et plusieurs ambassades vinrent successivement à Bruxelles dans le même but. Le comte de Saint-Pol répondit aux menaces de l'empereur par une longue lettre dans laquelle il racontait son avènement au pouvoir, l'arrivée à Bruxelles du duc et de ses partisans, et le complot formé par eux pour s'emparer de la ville ; il terminait en disant qu'il avait offert et qu'il offrait encore aux captifs le recours en justice contre les auteurs de leur emprisonnement ^. Quelque temps après, le duc de Bourgogne, l'évéque de Liège, Jean IV et son frère, tinrent une ass^nblée à Malines pour délibérer sur le sort de ces chevaliers étrangers ; mais ils se séparèrent bientôt sans avoir rien pu conclure.
Le calme qui régnait alors à Bruxelles n'était que ce calme trompeur, précurseur des tempêtes. L'irritation des esprits était toujours extrême et les moindres soupçons entraînaient le débordement des plus fougueuses passions. Depuis quelque temps on s'était relâché de la sévérité exercée à l'égard des patriciens retenus dans les fers, et on leur avait même permis de recevoir et de traiter leurs amis • Ce tte condescendance» que l'humanité dictait envers des ennemis politiques, fut considérée comme un crime par ceux dont la vengeance n'était pas encore assouvie* Le bruit se répandit à Bruxelles que les prisonniers ne cachaient pas leur e^oir d'être promptement remis en liberté; quelques-uns d'entre eux(Iiertoghe et Schokaert) furent même accusés d'avoir dit que non-seulement ils verraient bientôt s'ouvrir leurs cachots, mais qu'il leur serait tenu compte de leurs souffrances. Il n'en fallait pas davantage pour faire renaître des haines mal éteintes. La commune s'insurge une troisième fois; les métiers
« 4 mai 1421 . Luyster, bl. 33. ~- À Thymo, c. 26.— De Dtktsr, c. 195, etc. « 50 mai 1421. A Ththo. — De Dy»ter.
s De Dtnter, c. 198. — a TimiQ, e. 25. — La lettre du eomte est datée da 21 avril 1421.
se réunissent et exigent que les prisonniers soient ramenés k Bruxelles et punis de mort. Vainement on leur objecte qu'ils sont condamnés à une prison perpétuelle et qu'on ne peut aggraver leur sort; ils répondent que lors du jugement de ces traîtres, on ne connaissait pas tous leurs crimes, u On sait aujourd'hui leur complot abominable, s'écrient- }• ils; ils ont mérité la mort. » Les nobles, les autres villes, refusent en vain leur adhésion à ces cruelles exigences, la commune .est inflexible. Elle veut le sang des prisonniers ; elle l'aura. Elle déclare que si on ne les lui livre immédiatement, elle fera décapiter le sire de lleynsberg et tous les seigneurs allemands. Placés dans une alternative terrible, les États cèdent devant la crainte d'attirer sur le pays les armes de la Germanie entière, et ils donnent l'ordre d'amener les patriciens à Bruxelles. Le samedi 7 juin, l'échafaud se dresse de nouveau en face de Thâtel de ville; pendant la matinée dix tètes et l'après-midi quatre autres tombent succeissivement sous le glaive du bourreau, en présence deTamman, des échevins et de tous les métiers sous les armes ^
Ces terribles exécutions prouvent combien était grande l'exaspération de la commune ; parvenus à leur but après un siècle et demi de luttes incessantes, les métiers ne voulaient pas perdre le fruit de leur victoire, et les moindres tentatives faites pour arrêter l'élan de la révolution, étaient immédiatement suivies d'émeutes terribles. Aussi Jean IV n'essaya-t-il plus de résister : le i 5 juillet, il approuva le grand privilège accordé par son frère aux nations; il ratifia toutes les sentences prononcées par les magistrats, les jurés des métiers et les habitants, et défendit expressément de leur causer à ce sujet le moindre tort ou dommage ^. 11 confirma également le jugement rendu par les États contre ses anciens favoris ', et promit que Gerlac de Gemert, un de ses conseillers, qui avait été condamné à une détention perpétuelle, ne serait jamais relâché ^.
' Voyez De Dtïster. — BraJbanUche Yeesten, — Monstrelet, livre L c. 350. — Chastelàin, c. 55. — Le récit de ce dernier contient quelques faits qui ne s'accordent pas avec ce que dit De Dymter, et qui ne nous paraissent guère admissibles. Il rapporte, sans toutefois le garantir, que le duc avait engagé sa ville de Bruxelles au sire de Heynsberg, et que les patriciens qui furent mis à mort avaient approuvé cette cession. 11 dit «ussi que Jean IV et son frère assistèrent aux exécutions dn 7 juin. Ce sont là nous semble-t-il, des bruits populaires.
• A Ththo, c. 28. — Luyster van Braband, 1. c, b1. 37. 5 Luyster, bl. 37. — A TmrMO, 1. c.
* A TlIYHO.
Maïs le supplice et Texil de ses serviteurs l'avaient douloureusement affeetë ; il quitta Bruxelles, le cœur ulcéré, et, pendant deux ans, il ne voulut plus rentrer dans la résidence favorite de ses prédécesseurs.
Sourds aux prières et aux menaces qu'on leur adressait de toutes parts, les Bruxellois retenaient toujours dans les fers les chevaliers allemands qui avaient accompagné le duc, lorsque leurs parents recoururent h des moyens qui ont toujours été les plus efficaces. Ils envoyèrent à Bruxelles d'adroits émissaires, qui offrirent à Gérard Vandenzype et à sa femme, comme présents de noces, de magnifiques bijoux; Vandenzype, dont l'influence sur le comte de Saint-Pol était sans bornes et h qui sa popularité assurait l'assentiment de la commune, fut séduit par cet appât et prêta l'oreille aux propositions qu'on lui fit pour la délivrance des prisonniers. Il mena si adroitement les choses qu'il fît décider de remettre les Allemands en liberté, à condition qu'ils promettraient de revenir se constituer prisonniers à la Toussaint. A l'exception de quelques-uns, qui aimèrent mieux rester en prison que de souscrire à cet engagement, tous agréèrent cette convention. Le comte de Meurs, qui avait été consigné dans son logement, fut reléché, après avoir déclaré qu'il ne chercherait jamais à se venger ^ Fidèles à leur parole, tous les chevaliers, à l'exception du sire de Ileynsberg, revinrent à Bruxelles au jour indiqué; mais le calme y était plus grand que lors de leur départ, et ils n'y couraient plus de danger.
Enfin, le 9 avril 1422, Jean de Heynsbcrg, évéque de Liège, ses parents et ses alliés déclarèrent, ainsi que les nobles et les villes duBrabant, se soumettre h l'arbitrage des comtes de Virnembourg et de Nassau, de Jean de Schonvorst, sire de Montjoyc, de Gérard Vandeuzypo, et de deux notables de chacune des villes de Louvain, de Bruxelles et d'Anvers. Les arbitres ordonnèrent la mise en liberté des prisonniers qui avaient accepté la première convention, et, le même jour, ces chevaliers, l'évéque de Liège et Guillaume de Los, comte de Blankenheim, renoncèrent solennellement à toutes prétentions à charge du Brabant; les chevaliers promirent d'informer l'empereur des causes de leur captivité et s'engagèrent à se reconstituer prisonniers à Bruxelles si l'un d'entre
• Dëclaralion du comte de Sainl-Pol, en date du 28 juillet 1421. A Thtvo, c ï29. — De Dynter, c. 198.
eux faisait éprouver quelque dommage au duché et refusait de le réparer ^
Le calme avait reparu, mais toutes les difficultés étaient loin d'être aplanies. Soutenu par les Bruxellois, Philippe de Saint*Pol se refusait obstinément k abandonner les rênes du gouvernement que les États voulaient rendre à Jean IV ^; et ce ne fut qu'avec beaucoup de peine qu'ils parvinrent à réconcilier les deux frères. L'abandon de quelques domaines en France, et la cession des terres de Gaesbeek, de Du£Fel, de Walhain, d'Assche, et de tous les autres biens confisqués en Brabant depuis deux années, dédommagèrent le comte de la perte, momentanée du pouvoir ^; il lui Ait assigné en outre, pour l'indemniser des dépenses qu'il avait fiiites depuis son arrivée dans le pays jusqu'au 1 4 mai liai, une partie de Faide de 1 7 5,000 couronnes que les États avaient accordée au duc ^» Dans une ordonnance concernant la levée de cette aide, la quote*part de Bruxelles fut fixée au neuvième et, dans le cas où les prélats ne seraient pas imposés, au sixième de la somme entière ^.
Pour compléter le rétablissement de l'ordre et de la légalité, les États réunis à Louvain décrétèrent, le 12 mai 4422, une loi, connue sous le nom de nouveau règlement, et concernant principalement l'aliénation des domaines, la nomination et la gestion des officiers du somerain. La plupart des nobles * et des villes adhérèrent à cet acte, mais il rencontra dans les villes de Louvain et de Bois-le-Duc une violente opposition. Jean de la Leck, maître d'hôtel du duc, Ivain de Mol, son maître de la cuisine {magiâter coquinœ), et son secrétaire, l'historien Edmond de Dynter, se rendirent vainement dans la. première de ces cités pour obtenir l'adhésion de ses magistrats ; à Bois-le-Duc il y eut une émeute dans laquelle de Dynter courut les plus grands dangers ^.
< Actes datés des 9 , 1^ , 16, SO et 25 avril, et de différeDU jours des mois de mai et de juin 1422, dans A Thymo, c. 36.
* Divers.
s Déclaration do duc en date du 12 oclobre 1421. DipUm. Belg. mss. tome XIV.
* Acte des ÉtaU do 28, et du doc du 29 octobre. De Dtmteh, 1. c, c. 199. » Février 1421 (1422). Luystcr, 1. c. bl. 34. — A Thymo, L c , c. 34.
< Au nombre des membres de ia noblesse signataires de cet acte se trouvent lespatrldens bruxellois Nicolas et Jean Swaeff frères, les trois frères de Heetvelde, WenceslasTSerclaes, Guillaume Rongman, sire de Bigard, Jean Bemage, sire de Perck, Walter Eggloy, Nicolas de Saint-Géry.
"* De Dtnter, 1. c, c. 202. Le nouveau règlement se trouve imprimé dans les Placardé de Brabant, i. IV, p. 379 et suivantes.
TOXE I. 215
La commune bruxelloise avait généreusement prêté les mains k une réconciliation qui devait pacifier le pays ; mais eUe ne voulut pas s'exposer au danger des réactions, et, ne pouvant compter que sur ses propres forces, elle se mit en mesure de résister à toutes tentatives hostiles, de quelque part qu'eDes vinssent* A cet effet elle résolut de se donner un chef expérimenté qui siégeât au conseil communal et reçût la mission spéciale de veiller, de concert avec les receveurs, à l'entretien des portes, des fortifications, des murailles, des barrières, de l'artillerie, en un mot de pourvoir i la sécurité et à la défense de la ville. Les bourgmestres, les échevins, les conseillers, les jurés et les centeniers élevèrent à ce poste le chevalier Guillaume, sire de Bigard, et reçurent son serment le âO avril 4422. Le lendemain lis déclarèrent qu'il y aurait toujours à Bruxelles un capitaine nommé par le bourgmestre et par les conseillas plébéiens, avec l'approbation des jurés et des centeniers \
Une nouvelle rupture venait alors d'éclater entre Bruxelles etMallnes. Jean de Groelst dit de Meyere, que nous fivons vu bannir du Brabant en 1417, s'était retiré dans cette dernière ville et y avait acquis droit de bourgeoisie. Un jour qu'il s'était rendu sur le territoire de l'ammanie, il tua dans une rixe un nommé David de Rademaker, bourgeois de Bruxelles, parvint à s'échapper et se réfugia dans sa patrie d'adoption. Le magistrat ayant envoyé le lieutenant-amman avec une forte troupe d'hommes armés, pour brûler et détruire le château (fortem manmnetn) du meurtrier, à Capelle au Bois, les Malinois firent saisir un grand nombre de Bruxellois qui se rendaient à la foire d'Anvers. Le magistrat de Bruxelles, de concert avec les États, cita celui de Malines à comparaître à une assemblée qui devait se tenir dans la première de ces villes le jour de l'Assomption 1422, et, celui-ci n'ayant point comparu, il défendit, le 1 3 septembre, de fournir aux Malinois des grains ou d'autres denrées sous peine de confiscation et d'une amende de 20 florins du Rhin ; il interdit en outre tout travail pour leur draperie et ordonna la saisie de leurs biens et de leurs marchandises ^. La première de ces mesures parait avoir été principalement commandée par la cherté des grains, puisque, dans le même temps, il fut défendu d'en exporter dans le Hainaut ou dans d'autres contrées, avant de les avoir mis en vente à Bruxelles *, et,
* A Thymo, c. 37.
« De Dtnter, c. 203. — Zwerthoeck aux Archivée de la Fille, ^ 47.
3 Ord. du 27 novembre 1422. Zwerthoeck, f* 48.
Tannée suivante, Louvain, Bruxelles, Anvers, Bois-le-Duc et Tirlemont, prohibèrent Feiivoi en Flandre et en Hainaut, de viandes, volaille, beurre, œufe, fromage, ete., en représailles de mesures analogues prises par ces deax comtés ^
L'interprétation donnée à quelques dispositions de la charte de 1421, n'ayant pas pleinement satisfait les métiers, les patricfens durent se résoudre à de nouvelles concessions. Un règlement du 2 juillet 1423 attribua tour à tour à chaque nation la présentation des candidats aux fonctions de bourgmestre et de receveurs plébéiens ; le jugement des méfeits commis envers une nation ou un métier, fut laissé k ce corps même, sauf recours au magistrat en cas de résistance; enfin, il fut statué qu'aucun membre des métiers ne pourrait être condamné pour un crime quelconque sans l'assentiment des jurés de sa nation ^.
Quelques jours après, un autre règlement fixa l'autorité des jurés et des centeniers. Tous les membres d'un métier, même les centeniers, étaient soumis aux jurés; il était permis aux centeniers d'assister au conseil de la commune, mais seulement lorsqu'ils y étaient appelés. En cas d'attaque ou d'incendie, les bourgeois conduits par leurs centeniers devaient se rendre au marché, s'y ranger par métier, et y rester jusqu'à ce que le magistrat leur donnât l'ordre de se retirer dans leurs sections. Les centeniers étaient chargés de placer des gardes dans l'intérieur de la ville et, en outre, de décider toutes les contestations et querelles dans leur quartier ^.
Les magistrats plébéiens assignèrent ensuite à chaque nation sa part dans la défense des portes et des murailles. La nation de Saint-Laurent eut la garde de la porte d'Obbrussel ; celle de Saint-Christophe, de la porte dite Ten Cruyskme; celle de Saint-Gilles, de la porte de Flandre; celle de Notre-Dame, de la porte de Laeken; celle de Saint-Géry, de la porte de Cologne ; celle de Saint-Jean, de la porte de Louvain ; celle de Saint-Pierre, de la Tour-Bleue; celle de Saint-Jacques, de la porte de' Coudenberg, et celle de Saint-Nicolas, de la tour du Wollendries ou Pré-aux-Laines. Elles avaient à placer aux portés qui leur étaient confiées un portier et autant de capitaines qu'y plaçaient les lignages; en cas de .besoin, chacune d'elles devait garnir de soldats les murailles et les touj*s,
< Ont da 10 juillet 1423. M, ^ 51.
« Luyêter, bl. 39. — A Thïmo, c. -40. ' Règl. du 9 juillet 1432. Luyêter, bl. 40. — A Thymo e. 41.
depuis la porte mise sous sa garde jusqu'il la suivante. Le soin et l'entretien des armes, des machines de guerre, et des munitions de la commune furent remis à une commission de dix-huit membres nommés par les nations et choisis dans leur sein. N'ayant pas de place de portier a donner, les nations de Saint-Pierre et de Saint-Nicolas reçurent en compensation le droit de présenter tour à tour un candidat aux fonctions de maitre-des-chaussées ^
Enfin, le â7 novembre 1422, il fut ordonné à toute personne exerçant une profession ou une industrie quelconque, d'entrer dans un métier, en payant la moitié du droit ordinaire. On exempta seulement de cette mesure les patriciens et les étrangers : Lombards, Osterlins (habitants des villes anséatiques), Génois, etc. ^.
La cause des exigences du parti démocratique provenait en grande partie, paraît-il, de ce qu'il se croyait encore une fois menacé par la trahison. Un homme dont la dignité inspirait la confiance, le doyen de Sainte* Guduïe, Laurent de Bouchout, avait donné l'alarme; il avait dit à plusieurs chefs de la commune que des bourgeois avaient eu des conférences avec les Malinois, et qu'ils tramaient la destruction de Bruxelles, ajoutant que sa fidélité à la viUe ne lui permettait pas de garder le secret. Ses paroles ayant été répétées, le magistrat lui manda de venir à l'hôtel de ville et lui enjoignit, en présence des jurés des métiers, d'Indiquer les coupables. Il répondit que sa qualité d'ecclésiastique l'empêchait de rien révéler qui put avoir pour résultat une effusion de sang; mais que, si l'on voulait lui montrer le registre où étaient inscrits les noms des patriciens et des magistrats, il soulignerait ceux des personnes innocentes du complot. Par cette dénonciation indirecte, il amena l'arrestation des échevins Jean de Saint-Géry et Guillaume de Uersele, du receveur patricien Antoine de Brabant et de quatre autres membres du conseil, qui furent tous emprisonnés à la Vroente; cependant lorsqu'il fallut donner des preuves de ses assertions, le doyen n'en put produire aucune ; aussi les prisonniers furent-ils immédiatement relâchés et leur dénonciateur prit leur place. A son premier tcurt, Laurent de Bouchout joignit alors celui de publier deux pamphlets, l'un excitant le peuple à la révolte, l'autre contenant de violentes accusations contre les
« Règl. du 22 aoûl 1^22. Luyster, bl. 45. — A Thymo, c. 42. * Zwertboeck, ^ 40.
sept notables qu'il avait fait arrêter.. De concert avec le vice-doyen et le chapitre, le magistrat le condamna à quitter le Brabant dans les deux jours et à s'en éloigner d'une distance de trente*six lieues dans les dix jours suivants ; il ne lui fut laissé que la moitié des revenus de son décauat, après qu'il eut promis fidélité au chapitre et au clergé, ainsi qu'aux bourgeois et aux habitants de Bruxelles, promesse qu'il donna le 23 mars 1423 ^
L'année 1 423 fut pour Bruxelles une ère de réconciliation. Elle consentit d'abord à se soumettre, pour terminer ses différends avec Malines, à Tarbitrage des membres du comté de Flandre et des villes de Louvain, d'Anvers, de Bois-le-Duc et de Tirlemont. Elle s'engagea, ainsi que sa partie adverse, à payer, en cas de résistance au jugement, une amende de 28,000 couronnes de France ^. Par un autre acte, le magistrat, les jurés des métiers et les centenîers, déclarèrent, tant en leur nom qu'en celui de leurs subordonnés, qu'ils se soumettaient à l'obéissance du duc, leur souverain ^.
Les Malinois cependant n'observèrent pas fidèlement la trêve que les arbitres avaient imposée aux deux villes; le 4 5 juillet, ils vinrent, au nombre d'environ cinq cents, àWaelhem, et occupant toutes les avenues de ce village , ils y saisirent le maire , les échevins et d'autres personnes . pillèrent la caisse publique et emmenèrent avec eux le chevaUer Henri de Colem et Jean Alaerts, qui avaient promis d'y rester jusqu'à disposition ultérieure du duc. Le comte de Saint-Pol leur écrivit, le même jour, pour leur reprocher l'indignité de leur conduite , et il les menaça de rompre avec eut s'ils ne réparaient leurs torts, en indemnisant les magistrats et les habitants de Waelhem des pertes qu'ils leur avaient fait éprouver ^. Cet attentat ralluma la querelle ; en 1 424, Bruxelles renouvela la défense de fournir du grain à Malines ^, et ce ne fut qu'en 1 426 que les deux villes consentirent enfin à oublier les dommages réciproques qu'elles avaient reçus, et à juger dorénavant à l'amiable toutes les contestations qui pourraient s'élever entre elles ou leurs habitants ^.
< De DTNm, c. S04. — Boeck mette Knoope, f> 149.
« 8 et 9 avril 1423. A Timo, c. 44.
s Ibid., c. 45.
« Gtselaee Têts, AddUhru et Correctione, etc., t. H, p. 42.
« Accord du 4 janvier 14^6 (1427). A Thtmo, c. 62.
Pendant la nuit de la fête du Saint^Sacrement , en juin 1423 , vers les dix heures, alors que tous les habitants étaient encore à se réjouir, le prévAt d'Aix Jean de Bueren , Jean d'Appelteren et quatorze autres chevaliers allemand^ qui avaient refusé de souscrire aux conditions mises à leur délivrance , parvinrent à s'échapper de leur prison et à sortir de la ville. Quand on s'aperçut de leur évasion , il y eut une grande rumeur parmi le peuple, mais les haines n'étaient plus aussi vivaees et le ma- . gistrat parvint fercilement à le calmer.
Le parti démocratique était néanmoins encore tout-puissant , et, le i 0 juin, parut un règlement qui compléta le partage de l'autorité entre les lignages et les métiers. Les magistrats plébéiens furent admis à concourir à l'administration de la justice, et le prononcé des jugements fut seul réservé aux échevins ; délibérant en corps , quand il s'agissait des affaires de la commune, le magistrat devait se fractionner en deux chambres de justice , composée chacune d'un bourgmestre, d'échevins et de conseillers. Dans les cérémonies, le capitaine et le second bourgmestre eurent le pas sur les échevins , excepté sur les échevins qui étaient chevaliers. Il fut an'èté, en outre, que la moitié des chefs de la gilde de la draperie seraient plébéiens , et qu'il en serait de même des pacificateura dont le nombre fut réduit à huit. La nomination de quatre des huit clercs (secrétaires) de la ville fut conférée aux nations. Par cet acte, les artisans furent admis à entrer dans la gilde, tout en continuant à faire partie de leur métier, et en payant seulement un droit d'entrée de 6 toiren '.
Le 22, il fut défendu » à tous habitants de quelque rang qu'ils fussent de tenir des assemblées secrètes ou de faire une émeute , » sans la participation de la loi ou du moins de la majorité de ses membres ^.
Le 20 septembre, le magistrat concéda au capitaine l'hêtel d'Ostrevant, où avait été placée la monnaie, pour en jouir pendant la durée de son office , à moins que le duc n'y voulût battre monnaie '. Cet acte fut
« A THmo, c. 47.
* Dat nyemant van nu voirtane soe wle hy zy hoge of neder gheenrehaode opset, begryp of beruerte maken en sal noch voirtsetten in eeaiger manleren, sonder welen, willen ende consente der burgemeesteren, scepenen ende raidsluden der stad van Bniessel t«n tide synde eendrechtichlic» of der meesler partien van hen van elker liden. Ibid., c. 48.
s Ibid,, c 30.
]a dernière décision révolutionnaire de la commune; les jours de la réaction approchaient.
Ayant obtenu ce qu^elle avait si longtemps désiré et voyant ses intérêts en souffrance par suite de Féloignement de la cour, la bourgeoisie se lassait de la situation exceptionnelle dans laquelle elle se trouvait. Des négociations furent ouvertes avec Jean IV pour l'engager à revenir à . Bruxelles, et il y rentra enfin le jour de Sainte-Catherine, 25 novembre 4 425. Le même jour, il promit son amitié aux bourgeois, s'engagea à n'inquiéter aucun d'eux et déclara que les barons et les nobles pourraient librement entrer dans Bruxelles et en sortir, à l'exception toutefois de ceux qui avaient été bannis par le duché ou par la commune ^
Désireux de conserver sa charge , le sire de Bigard fit à cet effet d'activés démarches auprès du duc ; mais ce fut en vain qu'il prodigua l'or et les promesses , Jean IV ne pouvait maintenir une institution aussi dangereuse pour son autorité. Le 2 i décembre, il le releva du serment qu'il avait prêté aux magistrats lors de sa nomination ; le capitaine lui ayant fait observer qu'il ne pouvait se démettre de son emploi sans le consentement des chefs de la commune , le prince appela au palais quelques bourgeois et leur remontra l'inutilité de cet office qui n'avait plus de but, dit-il , depuis que leur souverain était revenu dans leur ville. Rapport de cet entretien ayant été fait au conseil communal, le peuple fut bientôt informé des projets du prince et il s'assembla aussitôt en armes sur le marché; mais il était lui-même partagé d'opinion :les uns voulaient le maintien du capitaine , les autres la suppression de cette charge. Les partis n'ayant pu s'entendre, l'affaire fut remise au lendemain. La journée du 24 fut décisive : les comtes de SaintrPol et de Conversan, qui se rendirent à l'hôtel de ville pour engager les chefs de la cité à ne pas contrarier les projets du duc, les trouvèrent assez disposés à seconder ses vues; mais ils étaient arrêtés par l'opposition des métiers et par les clameurs du peuple qui encombrait la place et ses avenues. Voyant alors qu'il fallait emporter la décision, Conversan quitta l'hôtel de ville et Philippe de Saint-Fol, se plaçant à une fenêtre donnant sur le marché, s'écria : «t Que tous les amis du duc et de la ville s'arment et se rangent près de » moi. » Ses partisans, prévenus sans doute, obéirent aussitôt k cet ordre , et, au même instant, on vit arriver sur la place le comte de Con-
iU HISTOIRE
versan, amenant le duc, qu'accompagnaient le comte de Nassau, le sire de Rotselaer et une foule d*autres nobles. Le parti démocratique n'était pas en mesure de résister à ce coup de main, et il Mut bien céder. Les magistrats et les nations décidèrent que ceux qui pendant ces derniers jours avaient troublé la tranquillité de la ville, seraient arrêtes et punis. Treize personnes furent remises au duc pour qu'il en fit à sa volonté avec recommandation toutefois d'agir avec clémence ; c'étaient : le mercier Jean Yoct le vieux, le coutelier Guy de Ryswyck , le fourrelier André de Voerhout, Jean Vanderschueren , Walter Obert, dit au Moulin-à-Yent, le poissonnier Jean Stichelman, Jacques de Monick, dit au Petit-Cygne, le maçon Jean de Molder, le boulanger Henri Snaek, Godefroid, dit Vanderlichtewatere, le brasseur Gilles de Groot, dit au Gant, Jean dit au Petit-Écu ou le Diable, et GiUes Quaetsmet. La veille de Noël, le magistrat prononça leur condamnation, en présence du duc et de son frère.
Deux jours après, les magistrats déposèrent Guillaume de Bigard et lui retirèrent ses émoluments; le lendemain, il vint à l'hâtel de ville remettre les clefs des portes, sa nomination et l'acte de donation de Tbàtcl d'Ostrevant. Ce ne fut pourtant que le âO janvier 1424 que les jurés des métiers et les centeniers approuvèrent l'annulation de sa charge \ Ce fut pendant ces troubles que l'on rétablit les chaînes dans les rues afin d'en rendre l'accès plus difficile aux émeutiers ^.
Le 25 avril suivant, Gérard Vandenzype, favori du comte de Saint- Pol, revenant de Tervueren , fut assassiné à Stockel par Jean Blondeel, son ennemi mortel. Ce seigneur, qui avait joué un si terrible rôle dans les troubles de i 421 , avait été créé receveur général, et devait en cette qualité pourvoir à toutes les nécessités de la cour. Le peu de soin qu'il mettait à remplir sa charge avait, dit-on, mécontenté le duc et causa sa mort; mais on peut, avec plus déraison, l'attribuer à la haine qu'il avait soulevée en prenant ardemment parti contre les favoris de ce prince. Aussi le comte de Salnt-Pol conserva-t-il de ce meurtre un profond ressentiment '.
« De DmrER, c. 206. — Brah, Yeesten. — A Thtvo, c. »4.
■ Chronique aux Archives du Royaume ad. a. iA^5.-^ Chronique de Bruxelles, dsins les SWwfap-oSœcu/o 1400 ad. a, 1443.— T'BoccAcfer Tyden,9id. a. 1422. — Mss. de la Bibl. de Bourg., n" 11641, ad. a. 1424.
* Dk Dynter, c. 208. — Chron, anonymi, — Brab, Yeesten, etc.
Tous les adversaires de Jean lY disparaissaieût alors insensiblemeot de la seène politique. Jacqueline de Bariire, h qui le peuple avait montré tant d'affection, avait perdu dans le Brabant tous ses partisans, depuis sa fuite en Angleterre et son mariage avec le duc de Gloccster. Vers le moment, où Jean IV rentrait dans Bruxelles, elle reparut dans son comté de Hainaut, et y fut reçue partout en souveraine; le comte de Gonversan, sire d'Enghîen, et Engelbert d'Enghien, seuls, lui refusèrent obéissance ; la ville de Hal fut protégée contre elle par les Bruxellois qui y envoyèrent leur amman, Gérard Pipenpoy, des tireurs k gages et une forte troupe de bourgeois ^ L'année suivante (1425), pendant que Jean IV allait prendre possession de la Hollande restée sans souverain par la mort de Jean de Bavière, Philippe de Saint^Pol, qu'il avait nommé capitaine général du duché, réunit une armée considérable pour défendre les frontières menacées par les Hennuyers et les Anglais. Une partie des troupes campa longtemps h Schaerbeek attendant les arbalétriers de Bois-le-Duc. Ayant opéré sa jonction à Braine-l'Alleud et h Nivelles ^, avec divers autres corps, l'armée brabançonne que de Dyntcr porte h 60,000 hommes, et Olivier de Dixmude à 20,000, vint investir la petite ville de Braine-le^omte, dont elle s'empara le 11 mars 1425, sans que le duc de Glocester eût fait le moindre effort pour la sauver. Ce n'est que lorsqu'il vit les Brabançons reprendre la route de leurs foyers, qu'il se présenta pour gêner leur retraite; mais l'attitude fière des milices de BnnxELLEs et de Louvain , que commandait Saint-Pol lui*méme, l'arrêta court, et ses Anglais reçus à coups de bombarder, de cottleuvrines et de flèches forent vigoureusement repoussés. La noblesse alors perdait entièrement son esprit guerrier et, dans toute cette campagne, les bourgeoisies lui montrèrent un profond dédain '. Quelque temps après (12 mai), le duc en personne partit de BruxeUes, envahit le Hainaut, et s'en rendit maître presque sans coup férir. Jacqueline remise aux mains du duc de Bourgogne, parvint h tromper la surveillance de ses gardes et alla rallumer la guerre civile en Hdlande.
^ nnd.
*\ajk Lom, Beschryving van Lier, bl. 217.
» CoRNEt, Zaitifliet Chron., 1. c, p. 416. — Dé Dynter, c. 215. —Chron. anonymi, p. 17. De leur côté les historiens de cour, et entre autres Monsthelet, L. 1 1 , c. 29, et Saint-Reht, c. i 54, accusent le peuple de l&cheté. Cette guerre du Hainaut occasionna de grands frais aui métiers des serruriers, des l)arbiers, el des marchands de légumes. Ordonn, der Amhachten aux Archivez de la Ville,