TO»E I
longue; a peine les députés étaient-ils de retour à Liège, qu'une nouveUe sédition éclata S et, le 2 août, le comte de Gharolais partit pour aller assiéger Dînant dont il tira une terrible vengeance. Son père, qui Tavait suivi dans cette expédition, le laissa seul marcher contre Liège, et revint à Bruxelles, où il fut reçu en grande pompe, le 3 octobre, par le magistrat et par les métiers qui avaient envoyé chacun à sa rencontre cinq hommes portant des torches '. Le vieux duc n'y resta que peu de jours; il en partit le âO, pour ne plus revenir '. 11 mourut à Bruges, le i 5 juin de Tannée suivante, laissant la réputation d'un des plus grands, des plus valeureux et des plus heureux princes de son siècle. Les provinces de la Belgique durent à sa prudence leur réunion sous les lois d'un seul souverain, trente années de paix et la consolidation du pouvoir suprême. Malheureusement la prospérité générale ne reposait que sur des bases fragiles. La cour de Philippe ne fut qu'un théâtre d'ambitions mesquines, de débauches et de corruption ; l'argent y était le seul dieu invoqué, la vénalité des emplois et des faveurs y trônait sans partage. Aussi quand l'heure de l'infortune sonna pour la maison de Bourgogne, dans le brillant entourage qu'elle s'était créé, la défection fut la règle, la fidélité l'exception.
Si Philippe-le-Bon avait donné à Bruxelles une préférence marquée sur ses autres villes, son successeur ne paraissait pas disposé k suivTe son exemple. Charles ne cachait point son antipathie aux Bruxellois, et on l'avait même entendu dire, u que son père avait augmenté outre mesure » leur richesse et leur orgueil et qu'ils ne trouveraient pas en lui un » maître si doux ^. » Afin de détruire ces préventions qu'un acte du magistrat, qui avait sans doute en vue les deux Kestergat, attribue à des malveillants, la commune envoya à ce prince une députation nombreuse et parvint à le ramener à de meilleurs sentiments ^. Cette réconciliation laissa toutefois beaucoup de défiances, dont Charles ressentit les effets loi*squ'il voulut se faire reconnaître duc de Brabant. A la demande
* AmpHssima Collectio, l. IV, p. 1288.
• Chronique du xv« sièch aux Archives du Royaume. ^Addition à l'histoire du roi Louis XI, obi infra p. 345.
« De Barante, t. II, p. ^19, ÉdiUon annotée par M. Gachard.
« Résolution de !a oommune, en date du 13 juin 1467, ordonnant la créaUon de 100 livres de rente, pour couvrir les frais de la réception du prince palaUn et du comte, ainsi que de ceue ambassade. Boeck mctten Bairc.
des Bruxellois, une assemblée des États de Brabant fut convoquée à Louvain et mit en question ses droits sur le ducbé. Les villes, et Bruxelles surtout, auraient préféré k leur puissant seigneur le comte de Nevers, qui n'aurait pu les opprimer comme Tavait fait le duc Philippe ; mais le dévouement de la noblesse à la maison de Bourgogne, et le défaut d*accord les empêchèrent de se déclarer ouvertement. Après une discussion qu{ dura douze jours, et dans, laquelle le sire deGaesbeek, Hiilippe de Hornes, partisan de Charles, se fit remarquer par la véhémence de ses discours ^, elles reconnurent les droits de ce prince et se bornèrent à ajouter quelques dispositions nouvelles k la Joyeuse Entrée. Le duc fut inauguré & Louvain le 12 juillet i467, et fit son entrée à Bruxelles, dans la soirée du i 4 août, accompagné de quatre membres de chaque métier portant des torches. Il se montra affiible et gracieux, et, entre autres marques de munificence, Q fit tenir son échansonnerie ouverte à tous ceux qui voulurent y venir boire *.
Quelques jours après, une violente sédition éclata à Malines contre les magistrats que Ton accusait d*avoir vendu k Bruxelles Fétape du sel, et à la ville d'Anvers Fétape du poisson et de l'avoine. Les habitants se portèrent sur Hefièn où ils arrêtèrent trois bateaux chargés d'avoine, en destination pour Bruxelles ; ils les conduisirent h Malines où Us les amarrèrent en face de la maison dite FÉtoOe, au Grand-Pont, et pillèrent leur cargaison. Courant ensuite h Saint-Rombaud , ils sonnèrent le tocsin, convoquèrent la commune, arrêtèrent les magistrats qu'ils trai* nèrent k Fhôtel de ville où les jurés des métiers étaient réunis, et saccagèrent leurs maisons. Charles, à qui les nobles du Brabant offrirent aussitôt leurs services, se rendît à Yilvorde ; mais les Malinois lui envoyèrent bientôt une députatîon pour lui remettre les clefe de leur ville où il entra le 28 août. 11 leur imposa une amende de 50,000 florins, et ils durent, eu outre, indemniser les bateliers bruxellois Gilles Vlemincx et N. Hannemans, ainsi que les propriétaires des cargaisons, Mathieu Daems de Romerswale et le brasseur Jean de Roever '.
Après avoir soumis Malines, le duc marcha contre les Liégeois sur lesquels il remporta, le 28 octobre, la sanglante victoire de Brusthem.
< Chastellain, 11^ partie, ch. 109 et 110.— De Barahte. * Chronique du xy^ siècle aoz Archiva du Royaume. -^Addition à l'hiêtoire du roi Louis Xi, à la suite des Mémoires de Gomines, t. III, p. 318. Edît. 1723. » Gtsblaer-Thts, t. III, 2« parUe, p. 10.
II revint à Bruxelles le 34 décembre, et y passa l'hiver. Le lendemain de son arrivée, il tint table ouverte à tous venants et fit distribuer des aliments à plus de deux mille pauvres ^ Le dimanche, 8 janvier 1468, arriva une députation des Gantois qui, après lui avoir arraché des concessions lors de son inauguration comme comte de Flandre, faisaient implorer leur pardon ; cette députation, composée des doyens des métiers, tous vêtus de noir, se rendit à la cour et fut introduite par Olivier de la Marche et le trésorier Jean Bladelln, dans la grande salle ou se trouvait le duc, dans tout l'éclat de sa puissance, ayant à ses côtés l'évéque de Liège, les ambassadeurs de France, d'Angleterre, de Hongrie, de Naples, d'Aragon, de Sicile, de Chypre, de Pologne, de Danemarck, de Livonie, de Prusse, d'Autriche, de Milan, de Bretagne, et les barons de la Bourgogne et des Pays-Bas. Les Gantois se prosternèrent à ses pieds, le remercièrent de ses bontés et lui remirent leurs bannières et leurs privilèges. «< Ce peuple m'honore des lèvres, dit Charles ^, » et, après les avoir menacés de terribles châtiments s'ils ne mettaient un frein h leur turbulence, il fit déchirer leurs privilèges et envoya leurs bannières k l'église de Notre-Dame de Boulogne '.
En i 468, Charles, qui venait d'épouser en troisièmes noces Marguerite d'Yorck, se vengea d'un seul coup de ses deux plus implacables ennemis, en forçant Louis XI d'assister et de contribuer à la ruine et à l'extermination des Liégeois que ses intrigues avaient de nouveau soulevés. Le 29 novembre, le ducrentra à Bruxelles plus puissant et plus redoutable que jamais ; mais enivré d'orgueil, il ne tarda pas à se créer de nouveaux ennemis, tandis que Louis, habile à lui susciter des embarras, parvenait par ses intrigues, par son or et par ses promesses, à gagner à sa cause de nombreux partisans dans plusieurs villes belges, entre autres à Bruges et h Bruxelles ^.
Bruxelles, h cette époque, était agitée* p9X de nombreux ferments de discorde. Les* lignages s'étaient divisés en deux partb, l'un hostile et l'autre dévoué à Jean de Kestergat et à son fils Louis; de ces discussions naissaient d'incessantes contestations, des complots et des querelles; d'un autre côté, la corruption, alimentée par le luxe de la cour, était
^ Addition à l'Histoire du roi Louis XI, 1. c, p. 350.
> Populus hic labiis me honorât. Àmpliss, CQllectio, t. IV, p. 1346,
3 De Babante, 1. c , p. 326.
* GOMINES, L. 111, c. 3.
arrivée à uu tel point qu'il devint indispensable de la combattre. Ce ne fut néanmoins qu'après de longs efforts .et après avoir prodigué l'or aux conseillers du duc, que le magistrat parvint à faire décréter des mesures répressives. Un édit, daté du 24 juiUct i469, commina des amendes, de âOO lions d'or * contre ceux qui auraient pris des engagements pour se faire nommer bourgmestre, échevin ou conseiller, de 500 lions d'or contre les échevins qui emploieraient les promesses pour obtenir la nomination de magistrats à leur gré, et de 1 00 lions contre l'huissier qui prêterait la main à ces manœuvres. Afin d'assurer l'exécuUon de ces mesures, on confia aux maîtres des pauvres le soin de décider sur la validité des élections; lorsqu'ils les jugeaient entachées de fraude, ils devaient percevoir l'amende au profit des indigents, si l'amman et les receveurs conmiunaux ne commençaient pas les poursuites dans les six semaines. Une nouvelle condition fut imposée aux candidats à l'échevi^ nage, dans le but d'écarter de ces fonctions les patriciens peu fortunés, jugés plus accessibles à la corruption ; il &llut justifier d'un capital d'au moins G 00 écus d'or ou d'un revenu de cinquante écus. On renouvela, en même temps, l'ordonnance de 1383 contre les dissipateurs et les usuriers.
Le samedi, 30 septembre 1469, une députation, composée de Philippe de Hornes, sire de Gaesbeek, maître Guillaume de Cluny, protonotaire et maître des requêtes, sir Jean de Kestergat et sir Henri Magnus, conseillers du duc en Brabant, apporta le nouvel édit à l'hôtel de ville où étaient réunis le magistrat, le lai^e conseil, les jurés des métiers et les centeniers. Après que les commissaires eurent montré une lettre autographe du duc qui les chargeait de cette mission, Guillaume de Cluny prit la parole, et dans un long discours, auquel il donna pour texte les mots de l'Évangile : u Omne regnum in se divisumdesolabitur, il chercha à prouver le danger des dissensions intestines, citant pour exemple les malheurs de Troie et de Liège. Il dit qu'il y avait dans les lignages des partis qui se disputaient le pouvoir et qui, pour obtenir l'appui du souverain, lui offraient tour à tour de fortes sommes tirées du trésor communal, et termina en assurant que le duc voulait maintenir à Bruxelles l'ordre et la tranquillité, et qu'il désirait y tenir sa rési-
' Le lion d*or valait, selon Ghesquière, 6 florins et 1 0 sous de Drabant, valeur intrinsèque.
dence habituelle, comme l'avaient &it ses prédécesseurs. Maître Guillaume ayant ensuite donné lecture de Tédit, le seigneur de Kestergat se leva et, avouant que, pour défendre sa vie et ses biens, il avait du se former un parti, il jura que, par obéissance au duc, il était prêt à oublier ses rancunes passées. Toute concession, quelle qu'elle fût, devant être payée, Guillaume de Cluny déclara alors que le duc ayant Tintention de dégager son domaine, désirait entrer en possession des moulins que son père avait engagés à la ville, en i455, pour la somme de 16,200 ridders, et il sortit aussitôt, ainsi que ses collègues, pour laisser la commune déli* bérer sur cet objet. La délibération ne fut pas longue, et les corn* missaires ayant été rappelés, le premier bourgmestre, sir Walter Vandernoot, leur annonça que la ville, reconnaissante des bonnes intentions du duc, se recommandait à sa bienveillance et lui remettait les moulins. Après que les commissaires se furent retirés, le pensionnaire Vanderheyden présenta, au nom du magistrat, une demande de 8000 florins du Rhin, destinés à indemniser les chefe de la commune des nombreux présents qu'ils avaient distribués pour obtenir cet édit.
Le lendemain soir, il y eut un grand repas à Thàtel de Kestergat, qui était situé à l'endroit où la ville perça, vers \ 500, la petite rue dite me Neuve du Perroquet Outre les commissaires qui l'avaient accompagné k l'hôtel de ville, et le suffragant de Cambrai, le prieur des Chartreux, le sire de Harchies, le chancelier de Brabant, le prévôt de la salle de Valenciennes, le maître des deniers du duc, Jean d'Enghien y avait invité les chefs des deux partis qui divisaient la commune; c'étaient, d'un côté, le premier bourgmestre W. Vandernoot, le chevalier Henri Vandermeeren , les échevins Jean Vandernoot, fils de Walter, et Jean Schat, sir Éverard T'Serclaes de Vlieringen, sir Jean Bernaige, seigneur de Perck , sir Jean Taye , seigneur de Ruysbroeck , sir Henri T'Seramts, seigneur d'Aa, sire Antoine Thoenys, Guillaume de Heetvelde, Henri et GeldolpheHeenkenshoot; et, de l'autre, Jean, Thierry et Roland de Mol, Amelric Was et Pierre Pipenpoy. 11 renouvela solennellement le serment d'oublier tout le tort qu'on lui avait fait, et ses convives, qu'il engagea fortement à l'imiter, lui répondirent par de formelles promesses de concorde.
Cependant lorsque l'édit du 24 juillet fut mis à exécution, plusieurs (mtriciens se virent condamnés à de fortes amendes et il en résulta,
DE BRUXELLES. 27i
parmi leurs partisans, un vif mécontentement qui s'exhala en murmures. Afin de prévenir tout nouveau sujet de division, les trois membres décidèrent, le i 8 mai i 47 i , que ces amendes, qui s'élevaient à 1 000 florins du Rhin, seraient mises à la charge de la ville. Ils votèrent aussi une somme de 2000 florins, pour que le magistrat pût, à prix d'argent, obtenir un privilège autorisant les bouchers étrangers à la ville à y venir vendre de la viande, le vendredi et le samedi de chaque semaine. Toutes ces dépenses extraordinaires ayant obéré la caisse communale, les receveurs et les notables, réunis le 2 8 mai, après avoir examiné la situation financière de la ville, restreignirent les appointements de quelques employés, abolirent les repas qui avaient lieu lors de l'affermage des accises et de la reddition annuelle des comptes, et remplacèrent, par des allocations en argent, le drap que recevaient les magistrats et leurs subordonnés ^
Pendant que les discordes qui avaient régné parmi les patriciens se manifestaient par cette réconciliation même, les métiers augmentaient leurs forces, en resserrant les liens qui unissaient les membres de leurs corporations. Comme il arrive toujours aux époques de grande prospérité de l'industrie, la concurrence s'était rapidement développée et, le nombre des maîtres s'étant accru dans une trop forte proportion, on se plaignit « de ce que les mestiers, au sçu de tout le monde, alloient en déclinant » et en croissant en nombre, en sorte que ceux qui n'avoient pas de » rentes assurées, avoient à endurer de grandes misères, lorsqu'ils tom- » boient malades ^. » Dans le but de secourir ceux de leurs membres qu'atteignait le malheur, la plupart des corporations instituèrent des caisses de secours {armbusse). Pour en être participant il fallait, après avoir été Inscrit, payer un droit d'entrée et une rétribution hebdomadaire ; ces fonds étaient administrés séparément par les jurés sortant de charge ou par deux notables de la corporation. Pour donner droit à des secours, l'inscription devait dater de trois ans ; le cordonnier, par exemple, qui avait payé un droit d'entrée de six placques et une rétribution hebdomadaire de six schellings payement, recevait, lorsqu'il tombait malade, huit placques par semaine; sa femme, en pareil cas, en avait six, et s'ils étaient tous deux malades, la somme était portée k douze
* Boeck mette Knoope,
s Ord. du magistrat inslituant la caisse de secours des merciers, en date du 20 décembre 1473. Ord. der Amhachien, M. 114 v.
â72 HISTOIRE
placques ^ La plupart de ces associations se fonnèrent pendant les
années 14G7 h 1474.
Plusieurs faits témoignent des progrès que firent les lettres et les arts sous le règne de Charles. En i 474, le magistrat nomma prince de rhétorique, aux appointements de 1 â peters de 54 placqties, Colin Caillieu, auteur de poésies, mystères, ébattements, ballades et refrains; pour justifier son choix et la création de cet office, le magistrat dit, dans son ordonnance, que Colin avait été fort goôté dans les Tilles voisines où il était allé jouer, et que les cités d'Anvers, de Bruges, d'Audenaerde, etc., avaient également des poëtes à leurs gages ^. Deux ans après, les frères de la vie commune ou de Nazareth firent paraître le premier livre imprimé à Bruxelles, le Gnotosolitog d*Arnoul de Geilhoven dit de Rotterdam, volume in-folio ^. L'architecture, la peinture étaient toujours florissantes, et le goût de la musique s'étendait de plus en plus, ainsi que le prouve une huile du pape Sixte IV, qui autorisa le chapitre de Saînte- Gudule à employer les revenus de plusieurs chapellenies de cette église h l'entretien de dix prêtres et clercs, bons musiciens *.
Au commencement de 1 47 i , Charles, qui avait déclaré la guerre h la France, ayant formé le siège d'Amiens, le magistrat prescrivit aux métiers de se tenir prêts à fournir le cinquième de leurs membres et, dans une réclamation des tailleurs de pierre, on voit qu'ils envoyèrent au camp bourguignon dix-huit hommes ^. La veuve de Philippe le Bon étant morte, la même année, la ville députa un bourgmestre, un échevin, un conseUler, un pensionnaire, un secrétaire, avec un valet et le cuisinier de la commune, pour adresser au duc ses compliments de condoléance ®.
L'invasion du Vermandois, en 1472, imposa à Bruxelles de nouveaux sacrifices. Charles ayant demandé que tous les habitants, riches ou pauvres, possédant des fiefs ou arrière-fiefs, prissent les armes, les magistrats, pour épargner à leurs concitoyens une charge aussi lourde, travaillèrent activement à obtenir une dispense de ce service,
I Ord. du magistrat datée du 22 février U66 (1467). Ord. der Ambachten.
* Jbid. du 12 décembre 147^. Boeck mellen Haire,
s Archives philologiques de M, le Baron de Reiffemberg, 1. 1, p. 15.
* Bulle du 13 juillet 1475. Opéra Diplom., t. IV, p. 74. A Ordonn. der Ambachten,
« Bocck metten Haire,
dispense qui fut enfin, par acte du 19 mai 1472, accordée à tous les bourgeois, à l'exception des officiers du duc et des seigneurs hauts justiciers. La ville n'obtint cette faveur que par l'intermédiaire de quelques courtisans auxquels elle prodigua l'or, et en s'engageant à fournir cinquante lances à la compagnie du sire de Gaesbeek. L'équipement de chacune de ces lances lui coûta 1 00 florins du Rhin ; en outre, le Brabant a3'ant autorisé la levée de 1000 piquiers, elle eut à en fournir 100, qu'elle dut habiller, équiper et armer d'épées et de couteaux; ces frais s'élevèrent à 400 ou 500 florins du Rhin ^. Ainsi que le remarque la chronique manuscrite de De Blaye, en 1475, on leva pour la première fois, à Bruxelles, des troupes pour le duc; auparavant on ne connaissait que le service à tour de rôle, par corporations.
Les états généraux avaient été convoqués à Bruges, en décembre 1472, puis ajournés à Bruxelles au 20 février. Le duc, sans doute pour hâter le vote des subsides qu'il voulait obtenir, arriva de Malines, le 2 mars 1473, accompagné d'un grand nombre d'hommes d'armes. Cet appareil inusité inspira beaucoup de craintes ^; mais Charles, qui ne voulait faire qu'une démonstration de sa force, se borna à exiger la remise des clefs d'une porte. Les états généraux lui accordèrent, pour six années, deux subsides annuels, l'un de 108,000 et l'autre de 400,000 écus d'or, la plus forte aide que le pays eut jamais accordée à ses souverains ; ils y mirent pour condition expresse que, pendant ces six années, ils seraient exempts de toute autre charge. 11 ne faut pas demander si cette condition fut souvent violée ^.
Le dimanche 7 mars 1473, Charles assista à la visite des reliques de sainte Julienne, conservées au Sablon, et, le 27, il se rendit à Anvers. A son retour, le 1°' avril, il trouva à Bruxelles les ambassadeurs de plusieurs puissances qui le complimentèrent; le 4 , après avoir signé la ratification de la trêve avec la France, il vint à l'hôtel de ville, où le magistrat lui donna un somptueux banquet, et il assista aux joutes qui eurent lieu sur le marché *,
* Boeek metten Haire.
* Dax.... intravit cum potentia et fuit receptus cum magna solemnitate el cuni timoré et tremore. Ampliss. Coll., t. IV, p. 1356.
s M. Gàchard, Les États Généraux de 1476, dans le Trésor national, t. III, p. 260.
* Jddilion à V Histoire de Louis XI, 1. c, p. 375.
TOIE I. 32
37i HISTOIRE
Pour subvenir aux frais immenses que nécessitaieiit ses guerres ( ontinuelles, le duc, en 4 475, convoqua de nouveau k Bruxelles les états généraux. Leur opposition, les plaintes qu'ils firent entendre sur l'épuisement du pays, transportèrent Charles de colère : « C'est la der- » nière fois, dit-il publiquement, que je proposerai mes demandes k des » sujets, au lieu de leur faire connaître mes volontés; dorénavant je » leur montrerai que je suis leur maître et leur seigneur; j'ai le droit » de requérir leurs services et de leur demander des impôts; s'ils s'y » refusent, j'ai assez de puissance pour châtier les mutins ^ n Pour tenir un pareil langage , il faut se croire bien fort. La bataille de Granson , livrée le 2 mars i 476, apprit à Charles le Téméraire qu'il* pouvait être vaincu, et il dut, malgré ces menaces, faire un appel aux États, pour leur demander de nouvelles levées d'hommes. Il les requit aussi de lui envoyer sa fille sous bonne escorte ; mais exaspérés par la conduite tyrannique de leur prince et d'autant plus irrités ^qu'ils le voyaient se hasarder dans les plus audacieuses tentatives, les Belges se montrèrent déterminés h secouer le joug qu'il leur avait imposé et, dans la session qui s'ouvxit à Gand, le 26 avril 1476, ses propositions rencontrèrent une forte opposition. Ici apparaît, pour la première fois , le successeur du pensionnaire P. Vanderheyden , Gort ou Godefroid Roelants, qui joua un rôle important dans les événements de cette époque et qui nous a laissé une relation de cette remarquable session. Ce fut lui qui, le 27 , porta la parole au nom des États; il repoussa la première des demandes du duc à cause de la misère du pays , et, quant à la seconde, il déclara que les députés voulaient consulter leurs commettant». Tous les efforts de la cour et du chancelier Ilugonet, qui recourut vainement aux promesses et aux menaces , échouèrent contre cette ferme résolution , et l'assemblée fut prorogée au 24 mai.
Le 21), dans une réunion générale, Roelants, après avoir rappelé en flamand, d'abord, puis en français, les deux objets en discussion, demanda l'opinion des députés. Tous ceux venus des pays où l'on parlait la langue flamande , furent d'un seul et même avis négatif; les autres ne donnèrent qu'avec des restrictions un vole aflirmatif. Le 27, les États s'étant rendus au palais pour annoncer leur détermination à la duchesse, Ilugonet prit à part quelques députés et leur dit : u Que Madame , étant
« De Baramte, l. II. — Bi . Gachard, Collect. de docum. inédiU, 1. 1, p. 340 à 270.
» avertie que la réponse serait fort tarable , et tourneroit par conséquent » au déshonneur de Monseigneur, plusieurs étrangers se trouvant dans » la salle, souhaitoit recevoir le vote des États, non par forme de réponse , ;» mais par manière d*avis. » Les députés s'y refusèrent, « disant qu'il > ne desplut à Madame , si les estats estoient résolus de rendre responcc
I en public , en la présence d'eux tous , non point par manière d'avis , » mais par manière de formelle et conclusive réponse, car leur charge fut n limitée en cette manière de faire. » Le chancelier, les interrompant, leur demanda «c S'ils n'àvoient point charge limitée quantefois ils dévoient » boire en chemin. » Cette impertinente apostrophe ne déconcerta pas les députés : « Chancelier, allez y allez! répliquèrent-ils, dites ce que » vous voulez, l'on vous respondra ce que Von voudra avoir respondu. »
II était huit heui*eg quand finit cette discussion ; malgré l'approche de la nuit, les États furent admis à l'audience de la duchesse. Au moment où Roelants se disposait à parler, le chancelier l'interpella en ces termes : •c Porterez-vous les paroles? — Oui, monseigneur, répondit-il. — Pour )« ceux qui vous ouïront, reprit le chancelier, gardez bien ce que vous » faites; ne soyez si osé ni hardi de dire mot qu'il puisse desplaire à » mon très-redoubté et souverain prince ; l'on parlera bien à vos testes. )' Ces menaces et l'importance de la matière mirent l'orateur dans une grande perplexité ; cependant il prit courage et répondit au chancdier :
«( J'ay espérance en Dieu que je ne dirai mot qu'il ne tournera en toute » révérence et obéissance vers mon très-redoubté et souverain seigneur. » Puis, se mettant h genoux, il exposa l'objet de sa mission, et les États se séparèrent quelques jours après '• Hugonet ne se doutait pas qu'il venait de provoquer son arrêt de mort.
Quand Charles apprit ces détails, il se répandit en menaces, nommant les gens des États des rebelles et des traîtres, et jurant de démolir les portes et les murailles de Bruxelles ^. Vaine colère! l'infortune réservait à ce prince de nouvelles épreuves. 11 perdit, le 2â juin, la bataille de Morat, et, le 5 janvier 1477, un dernier combat, livré sous les murs de Nancy, lui coûta la vie. Ainsi périt, jeune encore, un prince chez qui l'orgueil avait flétri les plus brillantes qualités ; il précipita la ruine de sa maison dont il semblait devoir étendre la puissance.
i Les Etats de Gand, en 1476, par M. Gachard, Trésor national^ t. III, p. 958. s DeBarante, t. II, p. 527.