‹ Histoire de la ville de Bruxelles (volume 2)Chapitre 23 sur 51 · CHAPITRE VII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VII

Marie d% Bourgogne et Maximilien d'Autriche* — Minorité de Philippe le Beau. — i 477-1494.

La mort de Charles le Téméraire fut le signal d'une réaction violente que suivirent vingt années de guerres civUes, de proscriptions, de ravages, période fatale à la Belgique, dont les grandes cités virent leur prospérité détruite ; période digne d'attention, pourtant, car avec elle finit le moyen âge , cessent les guerres féodales et s*élève le pouvoir souverain que Tappui de l'étranger fait sortir victorieux de la lutte. Les états généraux, assemblés à Gand, au mois de février 1477, anéantirent aussitôt toutes les créations gouvernementales du Téméraire. Par un privilège général pour tous les pays de par deçà, privilège restreignant considérablementl'autorit^de la jeune duchesse, Us obtinrent Tabolition du parlement de Malines, qui fut remplacé par un conseil composé de juges choisis dans toutes les provinces (1 1 février). Les chambres des comptes provinciales furent rétablies et celle de Brabant, revenue & Bruxelles, y obtint du magistrat exemption de toute accise, service et charge extraordinaire ^ Une députation envoyée à Louis XI, apprit de ce prince que la duchesse, qui s'était engagée à gouverner d'accord avec les états généraux, ne songeait nullement à tenir cette promesse et se laissait entièrement diriger par les conseillers de son père, Ilugonet et Ilumbercourt. A leur retour à Gand, les députés des villes reprochèrent vivement à leur souveraine ce manque de foi, et à ses dénégations le pensionnaire do Gand ou de Bruxelles répondit en lui montrant une lettre de sa main qui confirmait tout ce qu'ils avaient avancé ^. Cet affront san^

* Ordonn.du il février etdu 17 mars ^ÀlQ {lÀTt^.-S.), — Notice historiqve sur la Chambre des Comptes, par M. Gagsard, p. H.

• Mémoires de Coiines. L. V, c. 17.

glant était le prélude de terribles érénements. L'échaikud se dresse bientôt et plusieurs hauts fonctionnaires, plusieurs boui^eoîs notables, y précèdent Hugonet et Humbercourt, que les prières et les larmes de leur maîtresse ne peuvent soustraire aux vengeances accumulées par leurs principes de despotisme. Tandis que l'artificieux Louis XI envahissait la Bourgogne et TArtois, achetait à prix d*or la défection des capitaines de Charles , le» principales vUles du pays étaient livrées à une anarchie complète; dans le Brabant, Bruxelles, ,Louvain, Anvers, Bois-le-Duc, Lierre, eurent tour à tour leurs jours d'émeutes et de pillages.

L'insurrection de Bruxelles fut la plus formidable de toutes, parce que les corps de métiers étaient actifs, audacieux, unis, tandis que les patriciens avaient perdu leur prépondérance et s'affaiblissaient chaque jour par leurs divisions. Chez ceux-ci, lorsque le rôle de courtisans leur eut fait perdre les habitudes guerrières , leur eut fait mépriser le travail qui les avait enrichis, on ne vit régner qu'ambition et cupidité; chez o«ux-]à, au contraire, la dissipation était un vice, le luxe n'était toléré que dans les jours de fête, et les membres de chaque corporation se traitaient en frères. D'un autre côté, le prestige de vaillance, qui avait longtemps entouré la chevalerie, se dissipait tout à fait, et sur les champs de bataille, c'étaient les bataillons de piquiers qui décidaient la victoire.

L'agitation qui régnait dans toutes les provinces devenait de jour en jour plus violente. Des conventicules fréquents réunissaient les membres les plus exaltés des métiers ; on y préparait la lutte, on y délibérait sur les moyens de profiter de la victoire. Le plus ardent agitateur était le eentenier Pierre de Marbais, boucher et poissonnier, qui jouissait d'une grande influence, parce qu'il était beau langagier et habille homme; il avait, comme il l'avoua plus tard, des motifs de haine contre les patriciens et surtout contre l'ancien bourgmestre Henri Heenkensfaoot, qui l'avait condamnée un pèlerinage pour un coup de poing donné h un autre bourgeois. Après lui venaient le gantier Jean Bogaert, Pierre le chapelier, qui coopéra à toutes les ordonnances des nations et à toutes leurs demandes de nouveaux privilèges, Claes ou Nicolas de Beyere, et Adrien, dit op de Sterre ou à l'Étoile, greffier de la gilde ^. On peut supposer, non sans fondement, que le pensionnaire Roelants,

> La plupart de ces faits et de ceux qui vont suivre sont tirés d'un registre provenant de la cour d*appel de Gand et déposé aux Archives du Royaume , registre que M. Gachard a eu robligeance d'indiquer à nos recherches.

et beaucoup de patriciens n'étaient pas étrangers à ces complots. Le mouvement insurrectionnel, préparé de longue main, éclata brusquement vers le commencement du mois de mars. Les métiers délibéraient dans leurs chambres; chez les bouchers et chez les brasseurs l'agitation était des plus vives; mais les tailleurs de pierre les dépassèrent tous en violence. Un de ceux-ci , Govaert ou Godefroid de Bosschere , attachant la cornette de son chapeau à un des piliers de la maison de sa corporation (la Colline, sur la Grand'Place), donne le signal de rémeute ^ ; le peuple accourt de tous côtés ; en un instant une foule immense inonde le marché, entoure l'hôtel de ville et demande qu'on la venge de ses ennemis» Les portes massives de la maison communale résistant à ses efforts, des échelles sont apportées, et Ja multitude, conduite par un nommé GuOlaume Vandenbergbe, se précipite à l'assaut, renverse tous les obstacles, et pénètre dans la salle des délibérations où les magistrats terrifiés attendent la mort. Arnoul Hoftkin et Guillaume Kenluys se jettent sur le bourgmestre Sehat ; mais le centenier Marbais arrête leur bras : un assassinat ne doit pas souiller cette victoire^. Cependant les métiers ont amené avec eux le bourreau pour faire décapiter l'amman Louis d'Ënghien et d'autres patriciens; déjà les apprêts du supplice sont faits, lorsque le sénéchal de Brabant, Henri de Homes,, sire de Perwez , remontre qu'une pareille exécution serait un crime et conseille au peuple de juger ses adversaires avant de les frapper. Cet avis est suivi et tous les magistrats sont emprisonnés ^. Mais ce ne sont pas là les seuls ennemis que poursuive la vindicte publique; les magistrats ont soutenu des intérêts de caste, les hommes du gouvernement ont appuyé l'arbitraire, ont travaillé à l'établissement d'un système odieux, c'est contre eux que vont se tourner toutes les haines. Marbais, Bogaert et leurs adhérents, se rendent, pendant la nuit, à l'hôtel de Gaesbeek et y arrêtent Philippe de Homes; les seigneurs deKestergat, de Harchieset de Beersele , maitre Gisbert Molenpas et d'autres nobles sont arrachés

< Registre précité. ^ > Ibid,

* Item, cheus de la ville de Broaselles escbeUerte uog jour la maison de la ville et prinrete tout cheux de la loy ; et avoite le bourei avecque eus tout prest pour coper le haterel à l'Amant de la ville, mes H. de Pervës quy estoitecappitainedc la dite ville de Brouselies leur pria quil ne le fesiste point morir et quil y procedaste par justice; et desquîrèrent toutes les lettres qui leur pooit compéter. Mémoires

du SIRE DE HaTNIM, U II, p. 1 1 1 .

de leurs demeures, incarcérés à l'hàtel de ^Ule \ mais bientâi après reUchés. Antoine Hanneron, prévôt de Saint^Donat h Bruges et commis des finances, est chargé de chaînes et envoyé au château de Yiivorde, où il restera jusqu'à Tarrivée de Maximilien ^.

A la nouvelle des troubles qui agitaient la principale cité du Brabant, Adolphe de Clèves , sire de Ravenstein , gouverneur général et lieutenant de la duchesse, se rendit en hâte à Bruxelles ; mais il ne put que sanctionner les volontés d'une commune toute-puissante. Les trois membres nommèrent deux commissions : l'une, de vingt-cinq personnes, fut chargée de faire une enquête sur les magistrats et les officiers accusés d'abus de justice et de concussions; la seconde, composée de trentequatre bourgeois, dut examiner les charges pesant sur les inculpés^. Dans la première figuraient le gantier Bogaert et d'autres plébéiens, la plupart ne sachant ni lire ni écrire, mais se rapportant, pour l'examen des comptes des receveurs et des livres du change de la ville , à leurs collègues, Adaen ou Adrien & l'Étoile et Jacques le Grossier (le mercier), fils du changeur de Tournai. Le travail de cette commission dura quinze jours et, lorsqu'il jfiit achevé, elle fut réduite à treize membres ^. Le résumé de l'enquête n'était pas encore rédigé que les trente-quatre prononcèrent leur jugement. Il condamnait, à la peine de mort sire Amelric Was et sire Pierre Pipenpoy, qui avaient été interrogés et torturés en présence de plusieurs délégués des nations. Leur exécution eut lieu le 4 5 mars ^, en présence de tous les métiers en armes; Godefroid de Bossch^e tenait l'étendard de la commune ®. D'autres furent bannis, déclarés inhabiles à toute chai*ge publique ou frappés de fortes amendes, payables par moitié à la duchesse et à la ville. Parmi les bannis figu-

« Registre cité.

* POMTDS Heuteros, Rerum Austriac, L« I.

s Acte aa Dom de la ducbesse, daté du 9 juia li77. Roodt Privilégie Boeck,

* Registre cité.

s Item , in H jaer 1476, was groote onruste te Brussel, tusschea die gemeynte eode den wethouderen , ende waeren tan de Ueeren onthooft donderdaegbs voer halfvasten. Chronique de Rauge-Clottre. Amelric Was, membre d'une famille qui depuis deux siècles éuit dans l'échevinage, avait été créé chevalier par Louis XI, le 17 septembre 1461. Pierre Pipenpoy éuit seigneur de Merchtem et le neveu de Gérard Pipenpoy, le premier des bourgmestres de Bruxelles. Lui-même avait occupé ces fonctions en 1464, comme Was en 1451, en 14î>6 et en 1461.

* Registre cité.

raient JeaD d^Enghien et son fils Louis ^ le lieutenant-«niman Henri Vandereycken ^, les chevaliers Walter Vandernoot, sire de Risoir, Conrad Vandermeeren , sire de Woluwe-Saint-Étienne , Roland de Mol, maître Jean Schat, Henri Heenkenshoot, Jean d'Ophem, Jean Spyskens, Jean Halfhuys, Michel de Leeuw, dit de Cantere, Jacques Vandepoele dit Poclman et Ghercm ou Jérôme in de Sleutele ou à la Clef; ces deux derniers seuls étaient plébéiens '.

Une scène dramatique signala le triomphe de la démocratie bruxelloise. Cette place, où les pouvoirs de toute nature ont reçu tour à tour des ovations et des outrages , cette place , où le sang des ennemis du peuple et de ses défenseurs, a tant de fois coulé, est occupée par la commune en armes. Près de la Tour, œuvre éclatante du génie de Jean de Ruysbroeck, fils d*une autre révolution, s'élève une estrade; l'étendard de la commune y est arboré et là, devant les chefs populaires, les patriciens viennent reconnaître leurs erreurs , implorer leur pardon et se soumettre aux lois nouvelles décrétées par les vainqueurs ^.

Les nations avaient chargé de la rédaction d'un projet de nouveau règlement organique , deux commissions , l'une de dix-huit et l'autre de neuf membres, parmi lesquels on remarquait le gantier Lambert Zeeghers , Robert Coûter, tavernier ou cabaretier, et le pelletier Goncrt ou Henri ^. Par une décision de la commune, en date du i 5 mars , les quatre receveurs et les six conseillers furent remplacés par un comité de sept patri-

1 Louis d*Enghien avait d^abord été coofirmé dans sa charge d*amman,par acte de Marie du 24 janvier; mais, le 4 avril, la duchesse lui donna provisoirement pour successeur Guillaume Estor; celui-ci fut nommé définitivement le Si avril, malgré les réclamations de Louis qui s'était présenté, le 10 du même mois, à la Chambre des Comptes, pour faire valoir sa nomination antérieure. Archivée de la Cliamhre des Comptes, no 290.

* Vandereycken fut remplacé le 8 mars par Técuyer Léon Vandentorre, mais la commune refusa d*obéir à ce dernier et confia ses fonctions à Nicolas de Beyere. Boeck mcUen Haire,

» Acte du 9 juin cité Roodt Privilégie Boeck,

* Item, in *i jaer 1476, hebben de negen natie te Brussel het Standaerts uytgesteken op de merkt. ende stonden daer over gewapender handt ende doen wierdt den peys gemaeckt tnsschen die heeren ende de gemeynte ende die heeren moesten commen genade bidden voer de gemeynte onder die Standaerts. Chronique de Rouge-Cloitre. Marbais se trouvait au marché quand les bonnes gens y \inrent « en leurs draps requérir mercy. » Registre cité.

3 Ibid.

DE BRUXELLES. 28t

cieDs choisis par les métiers, et de neuf plébéiens choisis par les lignages ' . Désignés sous le nom de maîtres de la police (poUcie-meesters, magistri seu reetores politiœ), les seize eurent la surintendance des finances, de la Toirie, des travaux publics, des fortifications. C'étaient : sii^ Éverard TSerclaes, sire Nicolas de Heetvelde , René Vandernoot, Engelbert Van Aekt, Jean Van Cotthem, GuSIaume Ester, Henri de Costere dit Van Âlsingen, Jean Mosselman, Jean Vanderheyden , Jean Van Elselaer, Jean Vandengehuchte , Jean Van Obberghen, Jean de Pape, Jean de Keysere. Égide Vandenputte et Jean Vandenbroecke. Ils restèrent en charge pendant trois ans (i477-i480). Une chronique contemporaine rend un éclatant témoignage de leur bonne gestion. « Les échcvins choisis dans les lignages, dit-elle, sMtaient montrés inhabOes et incapables, et la ville était obérée ; les seize choisis par la commune rétablirent ses finances ; mais les patriciens n'eurent pas de repos qu'ils n'eussent obtenu de Maximilien le rétablissement de leurs prérogatives ^. b Plusieurs institutions et projets utiles sont dus à ces administrateurs. Telle fut la création d'un serment d'arquebusiers, innovation d'autant plus nécessaire que l'usage des armes à feu devenait général. Placée sous le patronage de sainte fiarbe et de saint Christophe, cette compagnie était commandée par un connétable, élu par les confrères, et par un lieutenant, choisi par le connétable, qu'il remplaçait à respiration du trimestre. Lors de son inauguration, Marie de Bourgogne approuva les statuts de ce corps et ordonna que les personnes admises à en faire partie payassent douze sous pour apprendre le tir, ajoutant que si la ville voulait ériger la confrérie en serment , elle lui donnerait un lieu pour faire l'exercice '. En conformité de cette der^ nière disposition , les magistrats abandonnèrent aux arquebusiers une partie des anciens fossés à l'endroit où a été percée la rue de Saint- Christophe. En outre le serment obtint une allocation annuelle de deux livres de gros pour achat de poudre, & condition de fournir à la ville des tireurs à gages [erfschutters) ^.

On projeta alors de reconstruire la halle au pain (broodhuys), qui tombait en ruines et que la duchesse Marie céda à la ville le 4 juin ^. Alors aussi , on conçut le projet de mettre Bruxelles en communication

* Àcta oppidi anni 147:?, registre qui se trouve cité dans un Index der Résolutien rakende de stadt Brusscl^ aux Archives de la Fille.

« Chron. anonymi, p. 220. — * 9 juin 1477. Roodt Privilégie Boeck.

* Àcia oppidi anni 1472, le. — * Roodt Privilégie Bœck,

TOflE I. 35

28â HISTOIRE

directe avec le Rupel , en creusant une nouvelle rwière, pour ériter à la fois les nombreux détours de la Senne et le passage sur le territoire de Matines, canal qui devait avoir des accotements, éduses, ponts, etc. On voulut encore canaliser la Senne jusqu'à Hal, en vertu de l'octroi de 1456 ; les trois membres votèrent Tachât de deux moulins situés à Âa et appartenant au seigneur de Gaesbeek, et ils résolurent de faire creuser une dérivation près du moulin d'Eysingen ^^ Pour mener à bonne fin ces grandes entreprises, la paix et la tranqufllité étaient indispensables, et malheureusement bien des années allaient s'écouler avant qu'elles pussent reparaître.

Bientôt l'organisation communale changea complètement de face, et réiëmcnt démocratique domina dans toutes ses branches. Tous les pou* voirs, les droits, les libertés et les franchises des lignages furent abolis au profit des métiers. Chaque année , la veille de Saint-Jean , les jurés des métiers réunis & l'hôtel de ville nommaient quatre^vingt-une personnes, neuf de chaque nation ; celles-ci à leur tour élisaient vingt-sept électeurs, trois dans chaque nation, et ces derniers, accompagnés d'un secrétaire, s'enfermaient dans une chambre particulière où ils choisissaient quatorze candidats à l'échevinage, u habitants de la ville ou de sa franchise, faisaHl » partie des nations, honorables, notables, de naissance légitime, âgés » de 28 ans au moins, mariés ou veufs, amis de l'Église, du prince et de n la ville. » Dans la matinée du jour suivant , un ou deux commissaires du prince devaient venir & la maison communale et choisir sept échcvins parmi les quatorze candidats; ils restaient enfermés jusqu'à ce qu'ils eussent fait leur choix, et si, à midi, ils n'avaient pas pris une décision, les magistrats nommaient d'office les échevins. Ensuite les Aingt-sept électeurs présentaient quatre bourgeois, parmi lesquels les jurés des nations choisissaient deux bourgmestres par la voie du sort ; enfin, le magistrat élisait huit pacificateurs, sur uneKstede seize candidats dressée par les mêmes.

La gilde fut entièrement réorganisée et exclusivement composée de plébéiens. Il devait y avoir treize sergents de l'ammanie; chaque nation en nommait un , les maîtres de la police deux , l'amman et le châtelain chacun un. 11 fut arrêté que les jurés des métiers ne pourraient voter sur aucune affaire importante, sans avoir préalablement consulté leurs

* Àcta oppidi anni 1472.

DE BBUXELLES. 283

commettants, et le droit de s'assembler pour délibérer sur les affaires publiques , fut reconnu à tous les habitants \

Deux échevins, sire Jean de Heemviiet et Jean d'Opbem, avaient été îneareërés et remplacés, le 29 avrU, par Jean de Buysseghem et Gereb'n T'Seraerts. Le 5 mai, par ordre de la duchesse, les autres éehe* vins furent destitués, et Othon de Bock, Arnoul Vylain, Ywain d'Ophcm, Walter de Cariloe et Daniel Meerte, furent nommés à ces fonctions; à l'époque ordinaire du renouvellement de la magistrature, d'autres élections eurent encore lieu. Un fait digne de remarque, c'est que, même au plus fort de la révolution, les échevins furent tous, à peu d'exceptions près, pris dans les lignages; on peut en conclure qu'elle avait rencontré de nombreuses adhésions , et l'on doit y voir le bon sens de la démocratie qui appréciait l'aptitude des notables à administrer la justice.

Quelques métiers profitèrent de leur ascendant pour obtenir des faveurs . Ainsi les brasseurs parvinrent à bire insérer dans le grand privilège du 4 juin , une défense d'importer en ville de la bière fabriquée au dehors du territoire communal ; il y avait exception pour les bières étrangères ^. Les bouchers, de leur côté, conduits par Marbais, forcèrent les secrétaires et les clercs de la ville à remettre au siro de Perwez la charte qui autorisait les bouchers du dehors à vendre de la viande le samedi ; ce seigneur la porta au sire de Ravenstein qui l'annula ^. Le privilège du Franc- Marché ou marché du Vendredi , qui blessait les intérêts de plusieurs métiers V fut également cassé, ainsi que la sentence rendue à Saint-Omcr en 1461 *.

L'unique moyen de remédier à la déplorable situation de la Belgique était l'union de la duchesse avec un souverain qui sut défendre les droits de sa femme, rallier autour de sa personne la noblesse et le peuple, et imprimer quelque énergie et quelque suite aux opérations militaires et k la diplomatie. Les violences des Gantois et les intrigues de l'entourage de Marie de Bourgogne retardèrent longtemps cette union tant désirée. . ' Une ambassade solennelle étant venue, au nom du roi des Romains, négocier l'alliance de son fils et de la duchesse , le duc de Clèves osa intimer aux députés l'ordre de rester k Bruxelles; mais ceux-ci, ayant

« Grand privilège du A juin 1477, inédit. Roodt Privilégie Boeck,

« Ibid,

' Regislre cité.

« Roodt Privilégie Boeck,

38 i HISTOIRE

été mis au courant de ses projets, méprisèrent sa défense et se rendirent

à Gand où Marie les accueillit avec la plus grande faveur.

Après avoir accepté les propositions du roi des Romains, la duchesse se rendit, vers le milieu du mois de mai , à Bruxelles et de là à Louvain, et les états généraux furent de nouveau convoqués pour prendre des mesures de défense contre les Français. Avant d'inaugurer cette princesse, les États du Brabant ajoutèrent de nombreuses additions i la Joyeuse Entrée, additions qui annulèrent entièrement les dispositions prises par son aïeul et par son père pour étendre l'autorité souveraine; la juridiction du conseil de Brabant, de la chambre des tonlieux et du tribunal de la foresterie fut restreinte ; l'office de fiscal général fut aboli; la plupart des nouveaux péages furent supprimés, ceux qui avaient été augmentés furent réduits à l'ancien taux, et les ordonnances de Philippe qui avaient limité la juridiction des villes, furent cassées ^. Marie fut inaugurée le 29 mai. Le surlendemain et pendant les quarante jours qui suivirent, le tocsin sonna dans tout le duché pour annoncer la guerre nationale ^. Le Brabant ayant autorisé la levée de 400 glaives, Bruxelles consentit à en fournir i 00 , outre des tireurs et des piquiers ^.

Le 4 juin, la duchesse, que la bourgeoisie de Louvain avait escortée jusqu'à l'endroit dit le Champ de la bruyère de Haeren {Haeren ffeydevelt) , fit son entrée solennelle à Bruxelles. S'étant rendue à la maison communale, après qu'on eut donné lecture de la Joyeuse Entrée, elle prêta le serment suivant : « Je promets et jure que je tiendrai bien et >• fidèlement et ferai observer sans exception tous les points contenus dans » cet acte , comme un bon seigneur est tenu de le faire à son pays et à » ses sujets. Ainsi m'aident Dieu , ces saints (les reliques sur lesquelles elle jurait) et tous ses saints. » Elle promit ensuite de maintenir les libertés et les usages des monastères, nobles, villes, franchises, villages, etc. , et prêta un serment particulier à la ville de Bruxelles, semblable à celui qu'avait prêté le duc Antoine. Ensuite elle reçut du magistrat la déclaration suivante : u Nous tous en commun, et chacun de nous en particu-* » lier, promettons, certifions et jurons à notre redouté seigneur, le duc )• de Brabant, ici présent et qui a fait le serment requis, que nous lui » serons dévoués et fidèles , que nous lui serons soumis et obéissants en » tout, que nous défendrons son autorité, son pays, sa terre et son

4 RoacU Privilégie Boeck,^'^ rSoekder Tydeti,-^^ Aetaopjndianni i m, Le,

» droit contre tous , et que nous le servirons en tout comme de bonnes n et fidèles gens sont tenus de le faire à leur seigneur. Et ainsi nous » aident Dieu et tous ses saints. )»

La commune profita de la présence de Marie à Bruxelles pour obtenir quatre actes d'une grande importance : le premier consacra Tabolition des lignages et la nouvelle organisation créée par les métiers, et accorda h la ville plusieurs avantages , tels que la propriété de la Senne, de ses affluents, de leurs pêcheries, comme elle les avait possédées, dit Facte, ainsi que l'abandon de celle des rues et lieux vagues. Le second contenait i® un pardon général pour tout ce qui s'était passé et pour les illégalités qui avaient pu être commises dans des jugements rendus pendant les troubles, 2^ une confirmation de ces jugements, et 5^ une promesse de feire saisir, partout où on pourrait les trouver , et de livrer à la commune, les bannis qui n'auraient pas quitté la ville. Le troisième confirma le privilège du meurtre, accordé par le duc Antoine en 1414, et le quatrième autorisa la ville & faire creuser une nouvelle rivière ou canal vers le Rupel.

Le 9 juin , les trois membres, réunis au grand complet, remercièrent de leurs bons offices l'amman , le lieutenant-amman, le magistrat , les seize maitres de la police, les commissions des vingt-cinq , des trentequatre, des dix-^uit et des neuf; puis ils déclarèrent que nul d'entre eux ne tolérerait des attaques contre ses confrères, au sujet des derniers événements, et que tous seraient tenus de maintenir ce qui avait été établi. Le magistrat se rendit ensuite à la cour et soumit cette résolution à Marie qui l'approuva, de l'assentiment de son conseil. La députation demanda aussi à la duchesse de ne pas tolérer le séjour dans Bruxelles de quelques bannis qui avaient profité, selon l'usage, de l'entrée du souverain, pour obtenir grâce, et elle obtint un édit qui leur défendit de passer la nuit en ville et d'y porter des armes. Le même jour, Marie de Bourgogne ratifia Ja création du serment des arquebusiers ^ Le 10, elle se rendit de nouveau à l'hôtel de ville et y approuva l'annulation de plusieurs actes des années 1254, 1518, 1526, 1555 et 1421 , qui étaient contraires aux nouvelles ordonnances communales. Elle partit ensuite pour aller se faire reconnaître dans les autres provinces ^.

Vers le milieu de l'été, Maximilien d'Autriche, venant d'Allemagne ,

< R(H)dt PrifAlegie Boeck. — * Lt^ster, passim.

fit son entrée h Bruxelles au milieu d'un pompeux cortège, et suivi de sept cents cavaliers, parmi lesquels on remarquait des électeurs , des ducs, des comtes et de puissants barons ; monté sur un fougueux coursier, revêtu d'une armure brillante, portant un diadème orné de pierres précieuses, ce jeune prince attirait tous les regards. Il fut reçu k la porte de Louvain par le magistrat, le clergé, les serments, les métiers, et conduit k l'hôtel des évéques de Cambrai, rue d'Or. Après un séjour de peu de durée, il partit pour Gand, où son mariage avec l'héritière de Bourgogne fut célébré le i 9 août ^

Après avoir rétabli à Louvain la domination du parti antipopulaire, Maxlmilien revint à Bruxelles, le vendredi après la Sainte-Lucie, 1 5 décembre 4 477 , et fit aussitôt relâcher les patriciens qui étaient encore emprisonnés ^. Cette mesure, qui lui dévoilait les intentions du prince, blessa profondément la commune ; les magistrats, les maîtres de la flolice, les jurés et les centeniers se rendirent en corps au palais , et ayant été admis à l'audience de l'archiduc, en présence des princes du sang et des membres du grand conseil, ils lui demandèrent la confirmation des sentences qu'ils avaient prononcées et qui avaient déjà été sanctionnées par la duchesse. Après de vagues protestations de son affection pour la ville , Maximilien déclara qu'il avait ordonné la mise en liberté des captif» dans le but de rétablir la concorde, et qu'il ignorait que les privilèges accordés h la ville fussent conçus en termes aussi formels, son intention n'étant nullement d'y porter atteinte , mais plutôt de les augmenter ; assurance banale , dont on apprécia bientôt le peu de sincérité. Les chefs de la commune se retirèrent pour conférer sur la marche qu'ils avaient à suivre ; ils pardonnèrent aux bannis k condition qu'ils observeraient les nouveaux règlements , s'abstiendraient de toute agression au sujet de leur condamnation et seraient exclus de toute fonction communale; ils demandèrent aussi à Maximilien de ne plus user dorénavant de son droit de souveraineté et de grâce (!*" janvier 4477, 4478 N.-S.). Cette décision fut approuvée le 3 janvier et scelléele 14 par ordre spécial '.

Les patriciens, unis par les liens du sang h plusieurs grandes fisimilles du pays, avaient à la cour de puissants protecteurs, tandis que les rigides démocrates, qui les avaient remplacés , étaient peu agréables à un prince prodigue et léger. Aussi ne laissa-t-on échapper aucune occasion d'affiii-

< Heiiterus. — * Chronique de Rougo-CloUre, — > Roodenboeek.

blir leur pouvoir. Glaes de Beyere, qui avait illégalement exercé les fonctions de lieutenant-amman pendant les troubles, avait été destitué par Marie de Bourgogne, et remplacé par Léon Vandcntorrc , le 29 mai i477 ; mais il avait formé opposition k ce décret et, comme il refusait d'abandonner sa charge , Vandentorre l'avait arrêté et cité devant le tribunal des échevins. Ses amis ayant répandu le bruit que ce procès était intenté par esprit de parti , Vandentorre fut incarcéré k la Vroente , et la charge de lieutenant-amman fut conférée h Antoine Yandcnwcerde , qui fut nommé le 4 5 novembre 1478 et admis, le 29 décembre, |>ar le conseil de Brabant, à prêter le serment voulu. Cependant le procès de de Beyere s'étant terminé conformément aux conclusions du procureur général du Brabant, par sa condamnation à mort et son exécution (29 mars 1479), Vandentorre fut réintégré dans son emploi, par une ordonnance de Maximilien datée du i 8 juillet i 479, et il prêta serment, le 2 septembre de la même année. Le lendemain , il se rendit h rhêtel de ville, et comme il était accusé de concubinage, il protesta que son intention n'était nullement de se séparer de sa femme, qu'il l'avait à plusieurs reprises et toujours vainement suppliée de revenir demeurer avec lui , et il prouva qu'il vivait décemment dans une maison achetée depuis )>eu à des gens honorables. Après cette justification, il fut admis; mais Vandenweerde s'étant présenté k son tour, le 24 décembre, porteur de sa nomination, il fut reconnu en qualité de lieutenant-amman et conserva sa charge sans contestation, pendant près de deux années '.

Un autre élément de discorde amena des discussions plus sérieuses. Pressé par les sollicitations de son entourage, Tarchiduc engagea à plusieurs reprises la ville de Bruxelles h indemniser les patriciens qui avaient été condamnés en i477. D'un autre cêté, les nations voulant se prémunir cx)ntre ces réclamations demandaient la publication de l'acte de rémission que lui iivait accordé la duchesse ; mais le magistrat, dans le sein duquel avait déjà pénétré l'esprit contre-révolutionnaire, s'y refusait obstinément, disantqu'ayant juréde rendre justice h chacun, ce serait en quelque sorte blesser Téqulté que de se prévaloir d'un privilège approuvant des condamnations, tout en avouant qu'elles étaient entachées d'illégalités. Les nations insistèrent, et, pour vaincre ce refus, les démocrates s'adressèrent à quelques membres des états généraux ; le jure

* Boeck meti'en Haire.

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des tuiliers, Henri Vandercammen, entre autres, alla trouyer le eomte de Saint-Pol et le chancelier de Brabant pour tâcher d'obtenir un ordre formel qui mit fin à cette opposition ; sire Henri Pipenpoy et Marbais firent également d'activés démarches dans le même but. De leur càt^, les patriciens, fils des proscrits de 4477, ne restèrent pas inactifs; ils demandèrent à être entendus avant qu'on passât outre, et une apostille favorable de Maximilien accueillit la requête qui lui fut présentée, le 1 mai, au nom de Louis et Pierre, fils de Jean d'Ënghîen, seigneur de Kestergat , Jean fils de Jean de Mol, Pierre et Âmehric fils de feu Amelrie Was, maître Jean Schat et Jean d'Ophem. En même temps, Jean Schat , Jean d'Ophem et Jean Halfhuys , recoururent au légat du saintsiège , et obtinrent de lui , le i 4 juin, un acte qui les releva du serment qu'ils avaient prêté à la commune de ne jamais lui réclamer d'indemnité '. Un autre patricien, Henri Heenkenshoot, adressa aux États du duché des réclamations qui furent admises comme fondées en droit et appuyées auprès du duc par une requête des prélats, des nobles et des villes de Louvain et d'Anvers (45 mars 1480). Maximilien, qui était porté par instinct en faveur des patriciens , somma une dernière fois la commune de s'arranger avec eux, sous peine d'encourir sa colère, et il ordonna aux magistrats de lui envoyer les noms de ceux qui s'opposeraient à cette mesure, afin de pouvoir agir contre eux (10 mai 1 479). 11 défendit au chancelier de Brabant, Geldolphe Vandernoot, de sceller les lettres que lui et sa femme avaient accordées par inadvertance ou importunité. Cette démarche n'ayant pas eu le succès qu'il en attendait, par un acte daté de Saint'Omer, dans le mois d'août, il admit les réclamations des patriciens, et chargea un huissier du grand conseil et le bourgmestre sire Henri T'Seraerts , de lettres enjoignant au magistrat de réunir les trois membres et de leur demander une réponse par écrit, La commune refusa obstinément, et comme l'huissier ne voulait pas se retirer sans réponse, il fut fort maltraité et courut même risque de la vie. Le bourgmestre lui-même se vit en butte aux soupçons, et il fut question de le mettre à la torture. Les trois membres résolurent ensuite d'envoyer à l'archiduc une députation pour déduire leurs raisons. Le premier membre nomma l'échevin Jean V^andenvoorde ; le second, Henri Loenys le fils ; et le troi-

« Déclaration de l'évêque de Dagne, Godefroid, suffragani de Cambrai, datée de Bruxelles, le 16 octobre 1479. Registre cité.

sième, le gantier Jean Bogaa^, le boucher et poissonnier Pierre Marbeis, Jean Vandenyeulle , appelé aussi Jean Barbier, de la nation de Saint- Géry , le tisserand Jean Van Fayt, Henri Vandercanunen, juré des tuiliers, Simon Vandorven, juré des graissiers, Pierre Vanroode, juré des armuriers, Jean le gantier, autre juré du métier des tuiliers, et Jean Vandeneynde. A peine ces députés furent-ils arrivés à la Haye qu'une instruction fot commencée contre eux; ceux des nations furent constitués prisonniers, et le chancelier de Brabant reçut Tordre de séquestrer leurs biens* Tous comparurent, le 16 mars 1480, devant des conseillers du prince. Les deux premiers députés ayant exposé le but 4e leur mission , le secrétaire Jean Van Gindertaelen et l'huissier Jean de Vos qui les accompagnaient, s'élevèrent contre les délégués des nations, parmi les» quels, disaient-ils, il n'y avait qu'un seul honnête homme : à l'exception du juré Vandorven, tous les autres, principalement Marbais et Bogaert, avaient trempé dans les émeutes. L'interrogatoire commença le 1 8 et dura plusieurs jours. Ilsfurent particulièrement questionnés surlesévénements de 1 47 7; mais ce ne fut guère qu'à Marbais et Bogaert que les accusateurs s'attaquèrent , et l'on recourut plusieurs fois à la torture pour leur arracher des aveux ^. Le registre, qui contient les résultats de cette enquête , ne nous donne pas la conclusion de cette affiiire, qu'une chronique manuscrite d'Anvers raconte en termes clairs et concis : le 14 mars 1480, dit-eUe, neuf hommes de la conmiune vont trouver Maximillen à La Haye, parce qu'on ne voulait pas donner satisfisustion aux patriciens ; Us sont arrêtés. Le â4 mars, deux d'entre eux sont décapités à la Haye \ D'après l'enquête on ne peut douter que les victimes de cette odieuse vengeance n'aient été Marbais et Bogaert.

La consternation produite par ces événements parut favorable au rétablissement des lignages. Maximilien vint à Bruxelles et, le â 2 juin, il donna à la cité une loi nouvelle. Les patriciens furent réint^rés dans leurs droits et privilèges; mais les dispositions relatives à la composition du magistrat furent empruntées à différentes chartes. Ainsi la nomination du premier bourgmestre dut se fiiire, conformément au grand privilège de 1 42 1 ; l'administration des biens de la ville resta confiée aux maîtres de la police , k qui Maximilien rendit témoignage de leur bonne gestion, tout en limitant leur nombre à six, moitié patriciens, moitié plébéiens.

< Registrecité. — * Mss. de la Bibliothèque de Bourgogne, n"" 10247.

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