‹ Histoire de la ville de Bruxelles (volume 2)Chapitre 28 sur 51 · TOME · texte numérisé non relu

TOME

La guerre que Bruxelles avait soutenue contre Maxîmilîen, l'amende énorme qui lui avait été imposée , la diminution qu'avaient éprouvée ses revenus par suite des troubles , ayant jeté le désordre dans ses finances , les nations avaient demandé, en 1490, qu'on adjoignit aux receveurs huit personnes choisies par le prince, ou, en son absence, par le chancelier de Brabant, sur une double Uste de candidats, dont un tiers de patriciens, tous présentés par elles. Maximilien avait accueilli cette requête (i 8 août i 490) * et, le 8 septembre 4 494 , il avait nommé huit fommissaires, qui eurent pour mission spéciale de chercher à rétablir Tordre dans les finances et à se procurer des fonds sur la garantie des nations; celles-ci firent expressément stipuler que les huit ne pouvaient être démissionnes que du consentement des trois membres. Us restèrent en fonctions jusque vers Noël 4 495 , et Ton se borna alors à nommer, conmie auparavant , quatre receveurs ; mais les aides incessantes demandées au Brabant ayant obéré davantage la commune, les nations réclamèrent, en 4497, de nouvelles réformes financières. Un décret signé à Bruges , le 8 mai, et publié le 29 juin, les autorisa 4"" à affermer au plus offirant tous les biens et les revenus de la cité; 3"" k établir une capitation variant de six sous à un demi-sou , selon la fortune des contribuables, et d'après la déclaration des centeniers et dizeniers , ou d'après celle des maîtres d'église pour les villages de la banlieue (il fut enjoint i tous les bourgeois forains de se faire inscrire dans une section) ; S"" à prélever deux schellings sur chaque florin de rente sur la ville , possédé par des personnes étrangères ; 4'' à percevoir un dixième de la valeur des biens meubles, et un soixantième des immeubles, achetés en ville par des étrangers; y k imposer un sou sur chaque mujd de grain et un demisou sur chaque rauid d'avoine et d'orge qui seraient exportés. Le nombre des receveurs fut porté k six, et Maximilien les choisit sur une double liste de candidats, pris, à nombre égal, dans les lignages et dans les métiers ^. Mais ces moyens ne pouvaient guérir une plaie trop profonde, La ville, qui avait déjà obtenu un sursis de dix-huit mois pour payer les arrérages de ses rentes, dut, k l'expiration de ce délai, en demander un nouveau de quatre années, à prendre cours au 4" mai 1 499 ; illui fut accordé à condition de payer exactement les sommes ducs au duc à différents titres, les intérêts des rentes , le vingtième des arrérages , les

• Luyster, 1. c, bl. 5i. — « /6îd., bl. 55.

charges communales, les fondations religieuses, etc. \ En 1505 , à la suite de nouvelles réclamations que les trois membres avaient adressées au comte de Nassau, nommé par Tarchiduc pour gouverner en son absence, maître Jean deCrickengys, conseiller de la chambre des comptes, les patriciens Pierre Yandemoot et Amelric Was, les plébéiens Jacques de Ruwe et Jean Anderlecht, furent chargés de dresser un état de la situation de la ville, avec l'aide du clerc Jean Zegers et du contrôleur Jean Haeckman. Il fiit constaté que sa dette s'élevait & 386,000 livres Artois , non compris des arrérages très-considérables, et que le déficit annud était de i 2,000 livres; pour Tannée suivante on prévoyait qu'il monterait à 1 5,000. Des mesures énergiques étant devenues indispensables, les trois membres, sur la proposition des commissaires, arrêtèrent, entre autres dispositions, que tous ceux qui obtiendraient de la ville un emploi quelconque, lui payeraient le montant d'une année de leurs appointements ; le délai pour le payement des arrérages fut prorogé pour six années et la commune obtint la faculté de ne payer que la moitié des intérêts des rentes. Jean de Crîckengys, et maître Jean Vandervorst, membre du conseil de Brabant, que le comte de Nassau lui adjoignit, furent nommés surintendants, les quatre autres commissaires, receveurs (28 août 4 505). Un décret daté de Cologne, le 3 novembre i 505, approuva toutes ces dispositions, et un autre décret, du 35 janvier suivant, abolit l'office de changeur (ou caissier) de la commune, supprima un des deux pensionnaires et des deux maîtres de l'artillerie, réduisit à six le nombre des messagers à cheval, dta au maitre de l'artillerie, au tailleur d'images , au faiseur d'arcs , au médecin et au cuisinier les gages fixes dont ils jouissaient. Au bout de trois années, les surintendants et les receveurs offrirent leur démission , trouvant sans doute trop lourde la charge qui leur était imposée; elle leur fut accordée, à condition qu'ils rendraient compte de leur gestion, et Marguerite invitales bourgeois à lui présenter six personnes de chaque classe, parmi lesquelles elle choisirait quatre receveurs. Les dispositions de l'octroi de 1 503 furent renou-velées , à l'exception du droit de mouture, qui fut aboli dans l'intérêt de la classe indigente (48 août 4507). Cependant les candidats désignés par la gouvernante pour les fonctions de receveur, refusèrent d'accepter cette charge et de prêter le serment requis, et cette princesse, pour

^ Bruxelles, le 8 mai 1409. Roodt Prwilegie Boeck.

les y contraindre, dut les menacer des risques de son indignation (5 novembre i 507); il y en eut même un, Thierry de Heetveldc, qui brava ses menaces, et il fallut le remplacer par Jean de Cotthem ^

Tant dressais successivement tentés , la création de tant de nouvelles ressources , n'avaient abouti qu'à de bien faibles résultats , et les dettes de la ville augmentaient chaque jour. Pour arrêter les progrès du mal, les nations demandèrent de pouvoir choisir elles-mêmes des commissaires spécialement chargés de l'administration, de la rentrée et de l'emploi des revenus. La nécessité était pressante ; aussi le gouvernement les autorisat-il h nommer chacune un commissaire, çn se réservant l'approbation de leurs choix et la faculté de leur adjoindre un patricien ; elles durent aussi, ainsi que les lignages, répondre de leurs commissaires respectifs. Ces dix administrateurs obtinrent quatre années de sui*séance pour payer les arrérages , et le droit de réduire au denier i 8 les rentes créées au denier 40, i 2, 1 4 ; et au denier 10 les rentes viagères ^. Peu de temps après que Maximilien, par un édît du 1 2 mai 1 509, eut sanctionné cette organisation, à la suite de difficultés qui s'élevèrent entre les nations et leurs commissaires, elles imposèrent, avec l'assentiment delà gouvernante, diverses conditions aux magistrats qui allaient entrer en fonctions. Il leur fut ordonné de se considérer comme officiers du prince et de la ville, et défendu de s'allouer de l'argent, de favoriser qui que ce fût, d'établir des monopoles, de donner des banquets, de faire des payements en marchandises ; enfin , considérant qu'elles étaient responsables de la conduite des receveurs , elles s'arrogèrent le droit de les démissionner (2 juillet 1 509) *.

Depuis cette époque jusqu'en 1528, l'administration communale fut scindée en deux parties bien distinctes : les nations abandonnèrent complètement aux lignages la direction de la justice, mais elles se réservèrent exclusivement celle des finances, de la police et des travaux publics ; il n'y eut par conséquent plus de bourgmestre, plus de conseiUers, plus de doyen ni de huit de la gilde, plus de pacificateur, choisis parmi les métiers. En 1515, le bourgmestre et les sept échevins, se trouvant surchargés d'affaires h juger , il fut résolu de porter à onze le nombre des échevins; cette mesure fut abrogée l'année suivante , mais, de 1519 k 1 528, on créa annuellement neuf échevins. Cette division donna lieu à

< Roodt Privilégie Bœck. ~ * Luyiier, l. c, bl. 70. — ' /6id., bl. 77.

plusieurs contestations entre les deux parties du magistrat, au sujet de leur juridiction respective. Ainsi, les receveurs, ou, comme on les appelait, les Commis à lapolke (Geconimitteerde totterpoUiden)^ auraient voulu annuler tout à feit le second membre ; la gouvernante, saisie de ce différend, décida que ce corps serait convoqué chaque fois qu'il s'agirait de subsides ou d*ùn vote pécuniaire. Il conste du même acte que la nomination aux offices de la ville était contestée, et que les commis à la police prélevaient pour leur salaire une somme de i ,000 florins du Rhin, tandis que les échevins ne recevaient que leur allocation pour draps ^

En i 51 â, les receveurs cessèrent tout à coup le payement des rentes, parce que, disaient-ils, ils n'avaient plus, pour le moment, de fonds à leur disposition ; ils se laissèrent aisément persuader d'abandonner leurs fonctions, et leur nombre paraissant trop considérable, un édit de l'empereur, daté de Tervueren le 22 juin, leur substitua quatre personnes à nommer par les nations à tour de rôle, et décida que deux de ces nouveaux receveurs sortiraient de charge tous les ans; ils devaient, funsi que leurs clercs ou commis, être nés en Brabant ^. A peine étaient^ils en fonctions qu'ils se brouiUèrent avec leurs commettants, parce qu'ils se disaient serviteurs du prince et non de la ville, prétention à laquelle ils renoncèrent dans une assemblée des nations tenue dans une des salles inférieures de l'hôtel de ville, le 25 août 1515 ^. Le sursis pour le payement des arrérages fut prolongé à plusieurs reprises. Un décret du 22 juin 1515, en accordant un nouveau délai, arrêta que chaque nation élirait annuellement un juré qu'elle présenterait à l'admission du magistrat, et que le vote des deux premiers membres et de quatre nations formerait le consentement complet ^. En renouvelant l'octroi de 1 509, le gouvernement rétablit les neuf commis à la police, dont le nombre fut, en 1 521, réduit à quatre : deux choisis par le prince sur une liste de dix-huit candidats présentés par les nations , et deux pris parmi les administratem*s dont le mandat allait expirer. Dans cet acte on voit, pour la première fois, défendre à la ville d'établir aucun impôt sans le consen tement de l'autorité souveraine^. Au mois de décembre 1525, à la demande des nations, Marguerite porta de nouveau à neuf le nombre des receveurs, et cette organisation subsista jusqu'en 1528.

Dans le but d'augmenter les ressources de la ville , les receveurs

• Acte du 5 septembre 1310. Luyster, bl. 80. — * Ibid., bl. 86. s Ibid., bl. 8». — * Ibid., bl. 90. — » IHd., bl. 108.

avaient voulu faire payer au clergé les droits sur les boissons, bien que les ecclésiastiques en eussent toujours été entièrement exempts. Semblable mesure avait déj& été prise du temps de Marie de Bourgogne, mais un diplôme de cette princesse et de son mari avait confirmé les immunités du clergé. Deux nouveaux actes, du 1*' juillet et du 26 septembre i 495 S renouvelèrent vainement cette disposition, la commune n*en tint aucun compte et poursuivit ses prétentions. L'official de Reims, métropole de la Belgique occidentale, ayant été saisi de cette affiiire, il déclara que les ecclésiastiques devaient continuer i jouir de cette exemption on contribuant toutefois dans les impôts levés pour Tentretien des ponts, diemins et fortifications , la construction de fontaines et d'égouts, tous les travaux, en un mot, destinés k améliorer la salubrité de la ville, ainsi que dans ceux destinés à payer les sommes dues au roi dos Romains et à ses adhérents, et dans ceux exigés par des mesures utiles au dergé ou aux autres habitants (f 544). Ce jugement, quelque équitable qu'il fût, ne satisfit aucune des deux parties; la conunune plaça, comme garnisaires , des confrères des serments chez les chanoines qui refusaient de payer les droits , et le clergé en appela k la cour de Rome qui prononça successivement en sa faveur trois sentences , dont la dernière, datée du mois de mai 1 5i3, était accompagnée d'une bulle d'excommunication ', motivée sur l'emploi des garnisaires. Le placet du souverain étant nécessaire pour que la bulle reçut son exécution, le clergé s'adressa pour l'obtenir au conseil de Brabant. Un arrétde cette cour souveraine décida, le 4 5 janvier 4 54 6, que l'interdit serait levé- et que le chapitre payerait tous les frais du procès ; qu'à ces conditions, il ne serait pas tenu depayer les membres des serments qui avaientété chargés de l'exécution ordonnée parle magistrat. Pour prévenir le retour de ces difficultés, il f\it statué en outre que le clergé aurait une auberge ou cave, dans laquelle il pourrait placer, pour sa consommation annuelle, 120 aimes de vin de Rhin ou â 40 aimes de vin de moindre qualité, et 4200 tonnes de bière, dite cuyte; mais que, pour tout ce qu'il consommerait de plus, il serait soumis aux droits et accises. Une dernière clause de cet arrêt, dont l'interprétation fut réservée au souverain, porte que si le chapitre vient à abuser de cette faveur, la ville pourra la lui retirer en lui payant une indemnité ^. Avant

< Annales mss. B, Gudilœ, titre XX, c 1 et 2. — Archives de Sainte -Gudule, > Annales mss. B. GwiUœ, titre XXI et XXII. — Archives de Saintc-Gudule, * Luystcr van Brabant, \. c, bl. 99. — SANDCans, etc.

DE BBUXELLËS. 355

que cette sentence eut été prononcée, le pape Léon X avait déjà levé rexcommunicatiott , le i6 juin 15i5 ^ Des différends du même genre s'élevèrent encore entre le magistrat et d'autres corps, laïcs pu ecclésiastiques, qui prétendaient, à différents titres, jouir de l'exemption des accises. Les receveurs allèrent jusqu'à demander le payement de l'impdt aux ordres mendiants; mais, sur une plainte adressée par les dominicains an conseil de Brabant, ils reçurent, le i 5 juillet i 504, l'ordre de se désister ^.

La réforme préchée par Luther, après s'être promptement propagée en Allemagne, avait bientàt pénétré dans les Pays-Bas, et l'on vit aussitôt commencer ces procès de religion qui plongèrent le pays dans les plus grands malheurs. Le 9 février 1522, Jaoques de Proost, prieur des augustins d'Anvers, condamné, par sentence de cinq docteurs en théologie, à rétracter ses hérésies, fut conduit au jubé de Sainte-Gudute et y abjura les opinions qu'il avait émises, en présenoe du nonce du pape, du chanceher de Brabant, de l'évêque de Ross, suffragant de Cambrai, de l'c^cial et de plusieurs autres témoins. L'année suivante, trois autres augustins du même couvent, Henri Voes, Jean Van Essche et Lambert Thoren, furent arrêtés pour crime d'hérésie et enfermés dans le château de Yilvorde, d'où ils furent transférés à Bruxelles. Leur procès fut instruit et ils furent condamnés à être dégradés et livrés au bras séculier. Le i ^'juillet, l'évêque Ross dégrada sur la grand'place Voes et Van Essche, qui furent ensuite brûlés vi& ; quant à Thoren, il disparut ; les uns disent qu'il abjura et se retira dans un couvent ; d'autres prétendent qu'il fut exécuté dans son cachot. Tous les religieux, carmes, récollets, dominL cains, assistèrent à cette horrible exécution ^. De telles mesures ne pouvaient raffermir le catholicisme chancelant; l'intérêt qui s'attache aux proscrits de toute espèce a toujours rendu le sang des martyrs fécond en prosélytes. En effet, les nouvelles idées s'infiltrèrent dans toutes les classes ; à Bruxelles, en 1534, une quinzaine d'habitants, la plupart artisans, accusés de luthéranisme, furent sommés de comparaître devant la justice, sous peine d'être condamnés par contumace *,

D'un autre côté, le pays commençait à trouver bien lourde la grandeur de son puissant souverain, et celui-ci ne cachait plus ses projets

« Annales mss. ff. Gudilœ, tilre XXIIl, c. 2.

' Mss. de la bibliothèque de Bourgogne, n** 18196.

' DiEBCKXSENS, Àntverpta sacraj T. II, pars I, p. lil. — Foppens, elc.

♦ Geel Correctie Boeck.

contre les libertés publiques. En 1 5â5, il manifesta, ainsi que la gouvernante, l'intention formelle de ne plus convoquer les délégués des villes pour obtenir le vote des impôts : u Quant à changer la coustume » d'assembler les peuples des villes de Bois-le-duc et de Bruxelles » (disait-il à Marguerite dans une lettre du 4 6 mai), semble à Sa Migesté » que si madicte dame le pouvoit faire sans inconvéoiens, que ce seroît }> bien fait, moyennant qu'elle advise que la chose se conduise en temps )» convenable et sans esclandre, comme elle saura bien ftdre. » En 4 5â4, une grande agitation régna dans toutes les provinces ; Bruxelles refusa obstinément les aides demandées, Louvain s'insurgea, les Luxembourgeois repoussèrent k main armée les collecteurs de l'impôt, tandis que les Gantois réclamaient à grands cris leurs anciens privilèges; partout éclataient des murmures sur la misère toujourscroissante,surla ruine du commerce, continuellement entravé par les guerres contre la France et les difiérends avec les peuples du Nord. Charles, tout occupé de ses idées de conquête, se souciait fort peu des malheurs de ses sujets, et les plaintes qui lui parvenaient, n'étaient entendues qu'avec indignation et colère. Voulant profiter de la victoire de Paviepour envahir la France, Marguerite demanda aux états de Brabant des subsides considérables; mais elle essuya un refus dont Robert Macquereau nous indique la vraie cause : « Soyés » advertis, dit-il, que alors en Flandre et en Brabant y avoit ung groz » trouble ; car les mayeurs des villes ne volloient nulz deniers délivrer » à madame la gouvernante, ne aulx comissaires, ad cause que on ne » payoit nulz gens d'armes : maben la fin, on les constraignit de le feiire » et en y eult en la ville de Gand prisonniers, et en autres villes de Bra- » bant; pourquoy convint de faire obéissance. » EnorgueOli par ses succès, s'abandonnant de plus en plus à son humeur despotique, Charles- Quint se montra vivement irrité de ce refus ; il voulait qu'on attirât dans une embûche les principaux chefe de l'opposition, tels que les abbés de Parcq, de Tongerloo, de Sainte-Gertrude, et qu'on leur infligeât un châtiment qui servit d'exemple ^

Dans ce temps, de graves contestations s'étaient élevées entre les prélats du Brabant et le gouvernement, qui revendiquait, en vertu d'une bulle du 4 juillet 4 515, le droit de nommer les chefs des communautés , tandis que les prélats prétendaient au contraire

t M. Altmeter, Marguerite d'Autriche.

qu'elle n'avait accordé au souverain que la confirmation et non la collation des dignités électives. Les deux parties s'en étaient remises k des arbitres (i2 février 1522) ^ qui avaient prononcé en faveur du pouvoir. Ces difficultés n'étaient pas les seules qui agitassent le clergé. L'addition à la Joyeuse Entrée de Charles-Quint, publiée le 26 avril 1519, et redit du 8 février 1519, avaient interdit aux ecclésiastiques d'acquérir de nouveaux biens, par testament ou par achat, sans autorisation spéciale, et, le 1 9 octobre 1 520, le consentement du duc de Brabant et des villes avait été déclaré indispensable pour l'établissement de corporations de toute espèce, civiles ou religieuses, et la fondation ou la dotation d'églises, de chapelles, d'hôpitaux, etc. ^ ; enfin, en 1 5 1 5, une taxe avait été levée sur les biens acquis par le clergé depuis Charles le Téméraire'. Les contestations furent si vives qu'en 1527, malgré les dangers qui menaçaient le pays, les prélats refusèrent obstinément de voter les aides, alléguant qu'on ne leur avait pas tenu les promesses qui leur avaient été laites. Comme ils s'exprimaient en thiois (ou flamand), Marguerite leur fit dire par deux fois qu'ils eussent à parler en français, afin qu'elle put les entendre; mais ils s'y refusèrent opiniâtrement et maintinrent leur vote négatif. Pour faire fléchir leur opposition, Marguerite ordonna la saisie de leurs biens et elle ne la leva qu'après qu'ils se furent engagés à se conduire à l'avenir plus décemment envers l'empereur ^.

En 1527, le Brabant étant menacé d'une invasion des Gueldrois, les États du duché furent convoqués à Bruxelles , et la gouvernante leur demanda une nouvelle aide de 1 00,000 couronnes; après de vives contestations qui durèrent jusqu'au mois de janvier 1528, ils accordèrent 100,000 carolus. Les menaces du duc de Gueldre s'étant réalisées, ils furent rappelés, peu de temps après, pour voler la levée de 4,000 piétons et 1,000 cavaliers, ainsi que les fonds nécessaires pour leur entretien. Bruxelles rejeta les deux propositions et Louvain celle de l'aide; de leur cAté, les abbés déclarèrent qu'ils ne voulaient y contribuer que sur le pied « d'une certaine modération » dont ils avaient joui en quelques circonstances. Cependant il fallait se hâter de prendre des mesures pour repousser l'ennemi ; Marguerite assembla les Etats de Hollande, les nobles brabançons et les députés des villes de Bois-le-Duc et d'Anvers , comme

* Placardé de Brabant. T. IV, p. 421. — « /6tU, T. ï.

* De Wael, 1. c, ^ 253. - * M. Altmeter, I. c.

Toai I. 40

les plus exposés aux entreprises des Gueldrois, et elle en obtint les fonds nëcessaires pour subvenir, pendant trois mois, au payement des troupes, à condition toutefois « qu'il plut à l'empereur de prendre k sa charge la » quote-part de Louvain et de Bruxelles, et de fournir du sien, si avant » qu'il ne sut induire, par voie amiable, ceux desdites villes h soy con- )» former aux dits d'Anvers et Bois-le-Duc, et k fournir au paiement de » leur portion d'icelle dépense , ou que, k défaut de ce, les y feroit con- » traindre par exécution. » La duchesse accepta ces conditions et elle ordonna immédiatement au chancelier de Brabant de faire procéder, par la chambre des comptes , k l'assiette de la somme votée, « tout ainsi » que feriez, lui écrivit-elle, si, par acte signé des trois États de Brabant, » il vous apparust de leur consentement général, entier et uniforme. » Le chancelier et les membres de la chambre des comptes avaient juré l'observation de la Joyeuse Entrée, et ils se trouvèrent dans l'alternative de violer leurs serments ou de désobéir k la gouvernante. Pour lever leurs scrupules, elle les dégagea de leurs serments, en leur promettant de les garantir, eux et leurs héritiers, envers et contre tous , des suites de leur obéissance , et, « si besoin étoit, de leur faire avoir l'absolution de leurs » dits serments, de tels ou tels personnages k ce puissants et ayant auton rite. » Nonobstant cette assurance, le chancelier s'excusa de sceller un acte notoirement illégal, ne voulant pas enfreindre le serment qu'il avait prêté d'après les ordres de l'empereur. Alors Marguerite, que tout retard irritait, prit le sceau de ses mains et l'apposa elle-même au mandement qu'elle venai t de rendre ^ . C'est un des premiers exemples de eomprihenshn, moyen par lequel le gouvernement triomphait quelquefois de l'opposition d'un membre des États ; il était déclaré compris dans le vote des autres. Marguerite saisit cette occasion pour se venger des Bruxellois, qu'elle n'avait jamais aimés. Le 7 juillet, elle écrivit k son neveu : a Considé- » rant que la mauvaise conduite de ceux de Bruxelles procède en partie » de l'authorité que ci-devant, du temps de vostre minorité, avoit esté » baUlée au peuple d'icelle ville , y joint qu'ilz en ont mesuzé , j'ay de f* vostre part faist nouveUe ordonnance sur la conduite de la dicte ville it et icelle fait publier au renouvellement de la loy , la veille de Saint* » Jehan dernier, et par icelle retiré l'authorité de la main du peuple '• >»

^ Lettre de Marguerite à son neveu, en date du 7 juiliel. M. Gachard, Introduction aux documents inédits concernant les troubles de la Belgique sous Charles FI. » Ibid,

Cet édit, daté du 4 8 juin 1 528, fut le prélude d'incessantes tracasseries, seul nom qu'on puisse donner k cette guerre occulte que le gouverne^ ment fit à la commune. Le nouveau règlement rétablit l'ancienne organisation communale : le magistrat fut de nouveau composé de deux bourgmestres, un patricien et un plébéien, de sept échevins, de quatre receveurs, dont il fallait que deux restassent en fonctions à la fin de l'année, et de six conseillers; tous ces fonctionnaires, à l'exception des receveurs, composèrent le tribunal criminel et civil de la commune ; les jugements en matière de biens furent seuls réservés au bourgmestre des lignages et aux échevins. La nomination du premier bourgmestre et des deux receveurs des lignages appartint *au souverain , celle du second bourgmestre et des six conseillers, au premier bourgmestre et aux échevins, et celle des deux receveurs plébéiens aux patriciens. Un grand nqmbre de dispositions réglèrent les assemblées des nations , qui, dit le règlement, avaient toujours été tenues d'une manière indécente et contraire au bon ordre, et étaient une source de séditions, il fut ordonné qu'après avoir successivement arrêté leur opinion sur l'affaire qui leur serait proposée, les deux premiers membres la transmettraient aux nations; que celles-ci se retirci*aient chacune en sa place accoutumée, y délibéreraient sans pouvoir communiquer entre elles, et que le second bourgmestre, les deux receveurs plébéiens et les six conseillers recueilleraient chacun l'opinion de la nation qu'il représentait, pour en faire rapport aux deux premiers membres, réunb dans la chambre du conseil. Les nations avaient pris l'habitude de déléguer chacune deux membres, pour délibérer en commun, sous une couronne suspendue au plafond; cette coutume fut abolie comme mauvaise et déraisonnable, et la peine de vingt années de bannissement fut comminée contre ceux qui tenteraient de la rétablir ; afin d*assurer l'exécution de cet article , il fut enjoint à l'amman ou à son lieutenant, d'envoyer un homme de confiance aux réunions du troisième membre de la ville, pour examiner si tout s'y passait dans l'ordre. Il fut encore décidé que, pour former la majorité, il suffirait des deux premiers membres et de quatre nations, ou de dnq nations avec un des deux premiers membres ; enfin, le nombre des personnes appelées aux délibérations extraordinaires des nations, fut considérablement restreint. Antérieurement à cet ëdit, quand les doyens des métiers demandaient à consulter leur arrière-conseil {achter-raedt), leur assemblée se composait de 7 à 800 personnes , savoir : les jures

servants, au nombre de i 50 environ, quarante centenîers avec leurs dizeniers, et tous ceux qui, les années précédentes, avaient rempli les fonctions de jurés. Des réunions aussi nombreuses devaient être souvent tumultueuses et difficiles à diriger, aussi Marguerite en exclut-elle les centenîers et leurs dizeniers ^ , et elle arrêta que les membres de rarrière-conseil , choisis parmi les plus rccommandables par leur âge , leur modération et leur fortune, ne pourraient dépasser le nombre des jurés en fonctions ; il se trouva ainsi réduit à 500 votants. Dans ce règlement, œuvre de despotisme, sont comminées à chaque article des peines sévères : le bannissement, la destitution, les amendes arbitraires , contre quiconque contreviendra à ses dispositions^.

Le résultat de la mutilation du grand conseil communal fut de fiiire voter par les trois membres deux subsides considérables, Fun de 06,000 et l'autre de 90,000 florins, spécialement destinés à la défense des frontières '.En 1 1^29, l'empereur ayant encore demandé de l'argent pour son dispendieux voyage en Italie, Marguerite lui représenta que » s'il ne vouloit mettre le pays en totale ruine, desolacion et perdîcion, » Ton ne pouvoit plus en tirer qu'elle avoit fait pour son service ^. » Le 22 juin de cette année, cette princesse signa une ordonnance concernant la distribution des rentes, profits, revenus de la ville, qui, par plusieurs octrois successifs, fut longtemps encore autorisée à suspendre le remboursement des arrérages, en en payant toutefois les intérêts ^.

En 1 529, une grande calamité vint fondre sur la Belgique. Une épidémie, qu'on nomma d'abord IsiSuette anglaise {Stidor anglicuSf Anglka pestis sudatoria)y parce qu'on la disait née en Angleterre, éclata à Hambourg et se propagea avec rapidité dans les Pays-Bas. Cette maladie occasionnait une transpiration abondante chez ceux qu'elle attaquait et les plongeait dans une profonde léthargie; elle enlevait en vingtquatre heures les malades qu'on ne pouvait tirer de cette torpeur. Dès qu'on apprit à Bruxelles l'apparition de ce fléau à Anvers, toutes les communications avec cette ville furent interrompues et les portes qui y conduisaient furent fermées ® ; mais il déjoua toutes les précautions. Les historiens ne nous donnent pas le chiilre des victimes qu'il enleva è

* L*açte ne parle pas d'eu^, mais le fait D*en est pas moins positif.

* Luyslervan Brabant, bl. 410.

^ Cariulairc de la CambrCy Mss. de la Bibi. de Bourgogne.

* M. Altmeyer, 1. c. — ■ Archives du Royaume. -^^ De Wael, T. II, f» 47.

iyy: M,

Bruxelles ; nous devons les supposer nombreuses par l'épouvante qu'il répandit, ainsi que par les prières et par les cérémonies religieuses aux* quelles on recourut pour apaiser le courroux du ciel. Le 4*" octobre, le lieutenant-^mman Van Waelhem et les magistrats ordonnèrent, pour le 5, un jeûne général et une procession solennelle, et invitèrent tous les habitants, ou du moins une personne de chaque maison, à y assister après s'être confessés et avoir communié. L'évéque de Cambrai célébra la grand'messe et porta ensuite le saint sacrement de miracle ; c'est le nom sous lequel on désigne les hosties que des juifs avaient été accusés d'avoir poignardées, et pour lesquelles, i 60 ans auparavant, ces malheureux avaient été victimes du fanatisme, ou plutôt delà cupidité. Le 1 0 octo* bre et le 5 novembre, sortirent deux autres processions dans lesquelles on vit figurer les corporations religieuses des deux sexes, les confréries, les métiers, les serments, le magistrat, la chambre des comptes, le conseil deBralmnt, la cour, les prélats et le clei*gé. A en croire le jésuite Gafmeyer, il ne serait mort que six personnes depuis le jour de la première procession, alors que dans les autres villes la mortalité était effrayante. La sortie de deux autres processions et la durée de la maladie démentent suffisamment cette assertion : ce ne fut que le 4 octobre 1550, un an après, que sortit la procession ordonnée par Marguerite en actions de grâces de la disparition du fléau ^ Cette princesse décida que tous les ans, le dimanche après la Sainte-Marguerite (célébrée alors le i 5 juillet), il y aurait une procession solennelle à laquelle un évéque serait prié d'assister ^. Telle est l'origine de la grande kermesse de Bruxelles, qui finit par éclipser la fêté de YOmmegang^ du moment où s'effacèrent l'ancien esprit communal et le culte de ses souvenirs. En i 550, le magistrat, à la demande de la gouvernante, avait exempté les métiers de porter à cette procession leur A:er8«e^ figurant à FOmmegang; dans la suite, pour donner plus de relief à la fête, il fut enjoint à chaque corporation de s'y faire précéder par deux lances de douze pieds de haut, ornées de peintures et surmontées d'une torche. Marguerite ne survécut guère à cette dévote institution; elle mourut au palais de Bruxelles, le i*"' novembre de la même année.

• Voyez le Geel Correctie Boeck; Cafmeter, Histoire du très- saint sacrement de fmracZe; Mss. de la Bibl. de Bourgogne, n" 17121.

* MiRAus, Chron. Belgic. — Foppems. — C. Deshet, Histoire de la Religion catholique en Brabant, etc.

Charles-Quint, venant d'Allemagne, ou il avait fait élire son frère Ferdinand , roi des Romains, arriva à Bruxelles lé 2 5 janvier i 53 i . Il convoqua aussitôt les états généraux et, le â mars , il les assembla dans la grande salle du palais, où il se rendit accompagné des princes de sa famille, des membres de ses conseils et de ses gentilshommes. Jean Carondelet, archevêque de Palerme, chef du conseil privé, exposa aux Ktats tout ce que l'empereur avait fait depuis i52!2, et les remercia, en son nom, des aides qu'ils lui avaient accordées; après que l'audiencier, Laurent de Blioul, eut répondu au nom des députés, la séance fut levée parce que l'empereur voulait demander une aide à chaque province en particulier. A cette occasion, les États résolurent de lui o£Frir une tapisserie faite à Bruxelles et représentant la bataille de Pavie, dans « l'espoir que l'événement que rappelait la tapisserie, lui étant » agréable et en quelque sorte personnel, il ne la donnerait pas lui- » même, comme il avait donné d'autres présents qu'il avait reçus ^ »

L'arrivée du duc de Strozzi, ambassadeur d'Alexandre de Uédicis, qui vint avec une suite nombreuse recevoir, au nom de son maitre , l'investiture du duché de Florence, lut l'occasion de grandes fêtes ^. Le jour de Saint- Jacques, il y eut sur le marché de brillantes joutes ; Charles y combattit, et s'il n'y remporta pas de prix , dit la chronique , ce fut la faute de son cheval. Everard de la Harck, comte d'Arenbei^; , fut désarçonné et périt des suites de sa chute ^.

Le 5 juillet, l'empereur convoqua de nouveau les États et leur annonça son prochain départ pour l'Allemagne. Il leur remit deux projets de loi sur lesquels il désirait avoir leur avis : l'un concernait les monnaies, l'autre les sectaires, les coutumes, les dérèglements, les vagabonds et oisifs, les banqueroutiers, les monopoles, les habillements, etc. Dans une troisième réunion, qui eut lieu le 7 octobre, il leur fit ses adieux et il leur fut donné lecture de la commission qui nommait gouvernante et régente sa sœur Marie, veuve de Louis II de Hongrie *. Le l*' du même mois, il avait organisé les trois conseils supérieurs du gouvernement : le conseil d'état, chargé de la direction des grandes et principales affaires du pays, et composé de chevaliers de la Toison d'or, de membres

' M. Gachard, Des anciennes assemblées nationales de la Belgique,

Page 1