CHAPITRE IX
Règne de Philippe II, depuis son avènement au trùne jusqu'à la mort de Requesens (1558-1576).
Effrayé des terribles conséquences qu'avait eues son ambition , et ne voulant pas qu'au début de son règne, son fils se trouvât engage dans les embarras de la guerre , Gbarles-Quint , avant d'abdiquer , était entré en négociations avec la France pour faire suspendre les hostilités ; mais ce ne fut que le 5 févria* 1556, que les ambassadeurs de Philippe et ceux de Henri II signèrent à l'abbaye de Vaucelle, près de Cambrai, une trêve de cinq aiis. Cet événement solennellement annoncé à Bruxelles, le i 2 mars suivant, y répandit la joie la plus vive, et le magistrat distribua des prix aux serments et aux métiers qui donnèrent, à cette occasion, les meilleurs divertissements ^ Le 25 du même mois, l'amiral Coligni vint y recevoir le serment du roi et de l'empereur ; Philippe, ayant commis l'inconvenance de recevoir l'ambassadeur français et sa suite, dans la grande salle, dont la tapisserie représentait la bataille de Pavie, le fou de Coligni, Brusquet, se mit à crier largesse et répandit sur le plancher un sac d'écus ; les assistants, hommes et femmes j et les archers de la garde mêmes, se jetèrent sur cet argent avec tant d'ardeur, que le roi dut se réfugier dans la chapelle qui était contiguë , et que les reines Marie et Éléonore furent violemment heurtées ^.
Le i7 juillet, l'archiduc Maxîmilien, fils de Ferdinand, arriva à
. Bruxelles avec sa femme Marie. Ils furent reçus à la porte de Coudenberg
par le roi, le magistrat et les serments, et conduits au palais, qui, à cette
occasion, avait été entièrement nettoyé et restauré. Le 2 août, le roi, les
* Geel Correctie Bœck.
* RiBiER. Relations du voyage de M, l'amiral — Nouvelles archives historiques de H. De Reiffenberg.
deux reines, Maximilien et rarchtduehcsse assistèrent, de la chambre 90ti$ la tour de l'hôtel de ville, à un brillant tournoi qui fut donné sur la grand'place ; à une fenêtre de la maison, dite la Brouette, se trouvait le dey de Tunis alors complètement oublié et abandonné. II y eut ensuite à Groenendael une grande chasse dont Gharlcs-Quint lit partie, et, bientôt après, tous les membres de cette illusti*e femUle se séparèrent. Maximilieu et sa femme retournèrent en Allemagne, et, le 8 août, l'empereur partit pour Gand porté dans une litière découverte, afin que le peuple pût le voir une dernière fois. Le 1 2, les reines Marie et Éléonore se rendirent également k Gand , où les états généraux étaient assemblés, et Philippe les y suivit trois jours après. Le départ de ces princes entraîna celui d'un grand nombre de nobles étrangers. Beaucoup de propriétaires durent alors habiter eux-mêmes les vastes demeures qu'ils avaient feit bâtir pour les louer, en n'en occupant toutefois que les parties les plus modestes. Pendant cette semaine, Bruxelles présenta le spectacle le plus animé et le plus triste à la fois ; on ne voyait que charrettes et bateaux emportant au loin des richesses de tout genre , meubles^ bijoux et espèces *.
La session des états généraux de 1556 fut fort importante, et le mécontentement général, qui devait bientôt amener une terrible explosion, apprit à Philippe II qu'il ne continuerait pas sans difficulté l'oauvre de son père. Charles-Quint n'avait pas tellement habitué ses peuples à voter tous les subsides qui leur étaient demandés , que des propositions comme celle que Philippe leur fit, au mois de mars 1556, pussent passer d'emblée. Il avait demandé une aide de 5,000,000 de florins, à lever au moyen du centième denier de la valeur des immeubles et du cinquantième des meubles ; les États représentèrent entre autres qu'il était inouï d'exiger d'eux tant d'argent pour la possession de domaines éloignés ; que. si le roi d'£spagne voulait continuer la guerre, il n'avait qu'à en faire supporter les frais par ses sujets espagnols, et que, quant aux Pays-Bas, il était indispensable qu'ils vissent cesser les hostilités* Rien ne put vaincre leur détermination ; Philippe n'obtint qu'une partie des subsides demandés \ et encore, malgré cette réduction, les nations de Bruxelles refusèrent d'adhérer au vote des deux premiers membres de la commune.
* Die Nieuwe Chronycke mn Brabandt, ' M. Gacbaed, I. c.
N'œant passer outre, comme cela s'était fait en d'autres temps , le duc de Savoie , qui venait d'être nommé gouverneur général et avait fait son entrée h BruxeUes le 7 octobre, envoya, le 10, à riiàtel de ville, les seigneurs de Lalaing et de Berlaimont pour exhorter les métiers h accor^ der au roi la première aide qu'il demandait. Cette tentative ayant échoué , ces seigneurs les engagèrent à déléguer dix-huit députés pour présenter au gouverneur une requête dans laquelle ils exposeraient leurs griefs. Adoptant cette proposition , les nations nommèrent chacune deux commissaires, qui, accompagnés du pensionnaire, se rendirent, le 22, au palais. Le duc les accueillit avec bienveillance et promit de fiiire examiner attentivement leurs réclamations. Cette requête demandait, entre autres, que personne ne fut exempt de l'aide , que le gouvernement réprimât les abus de pouvoir des prélats, qui mettaient tous les impôts k charge des locataires de leurs biens, et que la levée de l'aide fût faite par des députés des trois membres de la ville; mais lorsque ces trois objets leur eurent été accordés , les nations ne s'en contentèrent pas , et, dans une réunion qui eut lieu le jour de la Toussaint , elles apportèrent de nouvelles restrictions à leur vote. Cette fois, la cour déclara leurs prétentions inadmissibles, et ce ne fut qu'après avoir été assemblées cinquantecinq fois, et quatorze mois après que le terme fixé pour la levée de l'aide fut échu, qu'elles donnèrent enfin leur consentement, le 9 juin i 557 , sous la condition que le revenu de la ville, s'élevant (en sus de la part destinée au payement des rentes) à 31,700 livres, serait exempt, jusqu'à concurrence de 6,000 livres, des deux dixièmes demandés, qui montaient à 6,500 livres. Sur cette partie du revenu communal, le souverain devait en outre toucher 20,000 livres, quote-part de la ville dans l'aide ordinaire. Ce vote reçut, le iO, l'approbation du conseil des finances \
Pendant ces débats , Philippe 11 était revenu à Bruxelles que désolaient la peste et la famine. Le premier de ces fléaux, qui alors était pour ainsi dire en permanence dans les quartiers pauvres de la cité, avait commencé à sévir en 1 555 ; mais ce fut au mois de juin de l'année suivante qu'il causa le plus de ravages. La mortalité fut considérable, surtout dans la rue Haute, la rue de Louvain, les alentours du cimetière de Saint- Antoine et de l'église de Saint-Géry. Le 5 de ce mois, le magistrat fit
* Cleyn Swert Boeek, — Die Nieuwe Chronycke van Brabandt,
TOXE I. 4G
évacuer les tourelles des remparts pour y loger les malades, et comme elles furent bientôt insuffisantes, on constrm'sit, entre les portes de Cologne et de Louvain, des maisons qui reçurent le nom de PesthuyskeM ; afin de leur procurer des secours, une quête générale fut ordonnée, et toutes les fondations pieuses furent imposées \ La rumelîr publique accusait le receveur du nouveau canal, Pierre Vanderhaegen, d'avoir introduit la contagion dans Bruxelles; on prétendait qu'il avait &it venir beaucoup de mauvais seigle dans lequel, disait le peuple, était « le feu de l'enfer, » et qu'il en avait fait jeter une grande quantité dans la Senne. Vanderhaegen s'étant pleinement justifié de cette absurde inculpation, le magistrat imposa silence à ses accusateurs, en promettant toutefois une récompense de 400 carolus à quiconque produirait des preuves de ces assertions (22 juillet 1356)^
La famine, calamité plus terrible et plus poignante, commença au mois d'août 1556, et, rendue plus cruelle par un hiver rigoureux, eUe dura jusque vers le milieu de 1 557. On rapporte que, pendant le carême, le prix de la rasière de seigle était de 5 florins 6 sous, et qu'au mois de juin il s'éleva à 8 florins ; un pain de 6 livres coûtait 6 sous et demi ; un ceuf, un sou, et une petite portion de légumes, 6 sous. Philippe fit transformer en salle d'asile une grange du Béguinage et y nourrit plus de 500 pauvres, hommes, femmes et enfants. Ce bienfait, néanmoins, fut funeste à une grande partie de ceux qui étaient appelés à en profiter ; l'estomac de ces malheureux, déjà fait aux privations, tenait difficilement contre ce changement de régime; à peine étaient-ils arrivés dans la grange hospitalière qu'ils tombaient malades, et l'on en emportait journellement 6, 10, 4 2 et même i 8. Une chronique contemporaine porte h 18,000 le nombre des victimes que ces fléaux enlevèrent en une année (juillet 1 556 à juillet 1 557); au cimetière du Sablon on ouvrait sans cesse des fosses énormes, qui recevaient jusqu'à 2 5 cadavres à la fois. Avec l'hiver cessèrent les secours du roi ; il congédia les pauvres qu'il avait nourris et abrités, en leur donnant à chacun un réal ou trois sous et demi de Brabant. La ville étant encombrée d'une foule d'indi* gents étrangers, le magistrat plaça deux personnes aux portes, avec la mission spéciale de leur interdire l'accès de Bruxelles ^. Le 3 mai, il fit
^ Die Nieuwe Chronycke van Bràbandt, — Geel Correctie Bœck, passim.
9 Geel Correctie Boeck.
> Ordonn. da 16 mars 1556 (iS^7 N.-S.)« /6ici.
distribuer du grain par petites portions aux habitants, mais les paysans qui se trouvaient en ville en grand nombre, n'ayant pu avoir part à la distribution, se jetèrent sur les bourgeois et leur enlevèrent en partie les denrées qu'ils avaient reçues. Les jours suivants, des pamphlets Incendiaires furent répandus à plusieurs reprises, et, pour assurer la tranquillité publique, il Mut, le i 0 mai, ordonner aux serments de fournir toutes les nuits un poste de 38 hommed à Fhètel de ville, où les membres du magistrat restèrent tour à tour en permanence. 11 fut aussi recommandé aux oenteniers , aux dizeniers et à leurs subordonnés de veiller \ la sécurité de leurs quartiers ^ Ces mesures t4>utefois ne purent empêcher le retour des désordres. Heureusement, vers le commencement de juin, la nouvelle de Farrivée en Hollande d'une flotte du Nord, chargée de grain, vint ranimer les populations ; la joie en fut si générale que le magistrat décida qu'une procession du sacrement de miracle sortirait en actions de grâces. Cependant les denrées se maintinrent quelque temps encore à un prix fort élevé : le.âi , le grain se vendit au marché 6 florins la rasière et, le 27, il monta même à 8 florins. Enfin, le 10 juillet et les jours suivants, on vit entrer en ville de forts convois qui ramenèrent l'abondance, et en même temps il arriva d'Espagne de l'argent pour solder les troupes. Le 34, le prix de la rasière de grain descendit à 20 sous et le pain brun de deux livres se vendit un sou ^.
Malheureusement la France rompit la trêve au commencement de 1 557, et bien qu'Henri H n'eût pas à s'applaudir de sa prise d'armes, cette guerre imposa aux Pays-Bas de nouvelles et bien lourdes charges. Après la bataille de Saint-Quentin (iO août 1557), plusieurs convois de prisonniers furent dirigés sur Bruxelles. Le 25 août, entre autres, il y arriva 200 fantassins qui furent enfermés dans la halle au blé; les habitants firent preuve, dans cette circonstance, de cet esprit de charité qui les a toujours distingués, et donnèrent à ces malheureux du pain, de la bière et de l'argent. Le lendemain, les prisonniers furent séparés ; il n'en resta à Bruxelles qu'environ soixante qu'on emprisonna à la porte noire (l'ancienne porte de Laeken à l'entrée de la rue de ce nom), et les autres furent répartis dans diverses villes. Le 1 0 septembre, arrivèrent
* Gtel Correetie Boeck.
s Die Nkuwe Chronycke van BrabandU, — Foppems.
encore i 50 cavaliers, qui furent assçz longtemps gardés à llidtel de ville, dans la salle servant de balle aux draps. Vers le même temps (6 novembre), mourut à Bruxelles, des suites d'une cbute de cbeval qu'il avait faite en allant reconnaître Saint-Quentin, un des meilleurs capitaines espagnols, Ferdinand de Gonzague, que Philippe avait récemment appelé dltalie. Après avoir été embaumé-au couvent des récollets, où les obsèques avaient eu lieu, son corps fut transporté à Mantoue ^. Dans le but d'opérer un rapprochement entre les deux parties belligérantes, le cardinal Charles Caraffa, neveu du pape Paul IV, vint i Bruxelles avec un nombreux cortège, le mercredi des Quatre-Temps avant Noël 1 557. 11 fut reçu aux portes de la ville par le roi lui-même, qui était accompagné de quelques évêques et de sa cour, et on le conduisit à Sainte-Gudule, où il donna la bénédiction apostolique. Il se rendit ensuite à llidtel d'Hoogstraeten, où un logement lui avait été préparé '. Mais tons ses efforts échouèrent, et bien que la guerre entre les deux monarques n'eût plus d'objet, ils se préparèrent à une nouvelle campagne.
Les états généraux, qui avaient été réunis sans résultat à Valenciennes, au mois de juillet, et à Bruxelles, au mois de septembre, avaient, en novembre, repris leurs délibérations dans cette dernière ville; ils présentèrent au duc de Savoie un cahier de remontrances, dans lequel ils traçaient la marche que le pays désirait voir suivre par le gouvernement, tant pour les affaires extérieures que pour celles de l'intérieur. Le 9 janvier suivant, le roi répondit à cette requête en termes bienveillants et gracieux, mais il déclara insuffisants les subsides et le contingent de troupes qui lui étaient offerts. Après avoir discuté ses observations, les États lui firent, le 18, de nouvelles propositions qu'A accepta, bien qu'il n'en fût pas complètement satisfait '. Le 5 décembre, les états de Brabant avaient donné aux députés des autres provinces un magnifique banquet; le duc de Savoie, qui y avait été invité, ne put s'y rendre, mais on y remarqua le comte de Lalaing, le comte d'Aerschot, le seigneur d'Aymeries et le président Viglius. Cette fête reçut le nom de Kermesse du pays *.
Le 22 juin i 558, la nouvelle de la prise de Thionville par le duc de
< Die Nieuwe Chronycke van Brabandt.
* Jbid, — FoppEMS, etc.
> M. Gacsard, 1. c.
* Die Nieuwe Chronycke van Brabandi,
Guise, étant arrivée à Bruxelles, le gouvernement ordonna aux Espagnols, qui y étaient en garnison , de rejoindre immédiatement Tarmée. Dès que cet ordre fut connu en ville, il y occasionna un grand tumulte ; les bourgeois s'opposèrent à ce que ces soldats partissent sans avoir payé leurs dettes, et comme ceux-ci faisaient résistance, il y en eut 6 ou 7 de tués. L'alcade s'en plaignit vivementau roi, mais l'amman et les magistrats se rendirent également au palais et justifièrent la conduite de la bourgeoisie. Philippe ordonna aux Espagnols de payer leurs dettes ou de fournir des cautions, et chargea l'amman de veiller à l'exécution de cet ordre; mais, comme on les savait capables des plus grands excès, les abords du marché furent défendus par des barricades formées de chariots, les serments et les sections furent appelés aux armes et l'on prit diverses autres mesures de précaution. Quelques jours après, il y eut une rixe sanglante .entre des soldats anglais et espagnols, et ceux-ci, bien qu'ils fussent trois contre un, eurent quatre des leurs de tués ^
En 1558, la mort frappa presque coup sur coup le père, la femme et la tante du roi. Les funérailles de la reine d'Angleterre eurent lieu à Sainte-Gudule le 1 5 et le 1 6 décembre, et celles de l'empereur le 29 et le 50 du même mois '• Philippe assista aux obsèques de sou père, en grand deuil et la tète couverte d'un long chaperon noir; il était accompagné des chevaliers de la Toison d'or, des conseils du gouvernement, du clergé, des ordres religieux, du magistrat et des députés des provinces. Deux mille bourgeois, tenant chacun une torche du poids de huit livres, bordaient les rues sur le passage du cortège. Cette pompe funèbre, dont la description nous a été conservée, fut si splendide qu'on la jugea digne d'être immortalisée par le burin ; on y remarquait entre autres un vaisseau haut de cinquante pieds et orné d'écussons, de bannières et d'inscriptions allégoriques. Ce vaisseau , nommé la Victoire, fut donné à la ville qui le fit figurer dans ses plus belles cavalcades '. Parle prix du cénotaphe qui coûta, dit-on, 75,000 ducats, on peut juger du luxe déployé en^cette circonstance ^. L'oraison funèbre du grand
< IHê Nieuwe Chronycke van Brabandt,
s La ville avait déjà fait célébrer des funérailles pour lempereur, le 1 3. Chranyck van BnuêeL Hss. de la Bibl. de Bourgogne.
s Théâtre funèbre, par A. Van Meerbkek d'Anvers. Bruxelles, chez T. De Hoymaecker, aux trois Nymphes, 1622, in-18. — Foppers.
« Le Mayeur, la Gloire Belgique, T. I, p. 205.
empereur fut prononcée par Richardot, alors suffragant d'Arras. Le 1 8 et le i 9 janvier 4 559, on fit & Marie de Hongrie , morte six jours après son frère, de magnifiques obsèques dans la chapelle de la cour.
Foppens rapporte à Tannée 4 558, une anecdote assez curieuse. Un garçon brasseur, condamné à mort pour meurtre, attendait sur l'échafaud le coup fatal, quand une jeune fille vint implorer sa grAce des magistrats. Genx-d, touchés de ses prières, lui accordèrent la vie du meurtrier, k condition qu'elle en ferait son époux, et le prêtre, qui venait de confesser le patient, les fiança sur l'échafaud même, aux applaudissements de la foule.
Sous le règne de Gharlea-Quint, les persécutions contre les novateurs religieux avaient généralement été dirigées avec mollesse, et Ton n'avait -vu que de rares exemples de rigueur. Ainsi un prêtre d'Amsterdam, nommé Isebrand Schol, qui avait adopté la doctrine de Zwingle, fut brûlé à Bruxelles, le 37 juillet 1 554 ; ce fut en vain que ce malheureux, qui était âgé de 70 ans, se rétracta pour obtenir sa grâce : comme relaps il en fut jugé indigne ^ En 1540, le même sort fut subi par Gilleken Tielman, homme très-bienfaisant, qui , au dire de ses coreligionnaires, travaillait la nuit afin de pouvoir, pendant le jour, visiter ses amis malades ou indigents ^. Pierre Gurtius, François Sonnius et Thomas de la Ghapelle, docteurs en théologie et Inquisiteurs, lancèrent, en 1545, une sentence d'excommunication et de dégradation contre le carme Pierre Alexandre d'Arras, qu'ils aecusaient d'hérésie, et ses ouvrages furent publiquement livrés aux flammes sar la place de la Ghan^ cellerie '. Deux édits du 5i mai et du 35 septembre 1550 andent défendu de tenir des assemblées secrètes, de discuter sur l'Écriture sainte, de prêcher, etc., sous peine, pour les hommies, d'être décapités, et pour les femmes, d'être enterrées vives. Ils avaient interdit la lecture des écrits hérétiques, défendu d'imprimer des livres sans autorisation, de les vendre tiilleurs que dans des villes closes ou privilégiées , de tenir école sans permission des autorités civiles et ecclésiastiques, et, après avoir arrêté les progrès des lumières , ils avaient éveillé les plus basses passions en promettant pour récompense aux délateurs la moitié des biens des coupables ; mais ces dispositions n'avaient pas été mises à exé-
^ Die Nieuwe Chnmyeke van Brabandt, • De Historien der MarUlaeren, bl. 117. ' Chronique de Foppers.
cution, et Fexcès même de leur cruautë prouve qu'on n*avait voulu en faire qu'un ëpouvantail. Sous Philippe II, il en fut autrement : ce prince fanatique se hâta de confirmer ces ëdits \ et ordonna d'en surveiller sévèrement l'exécution. Un des plus ardents apôtres du protestantisme à Bruxelles, Gilles Verdickt d'ililversele, fut trahi par un faux frère; mis aussitôt en jugement, ce jeune homme, à peine âgé de 24 ans, confondit , dans une vive controverse , le pléban de Sainte^iudule et les autres théologiens, ses juges , et, comme c'était précisément le raisonnement que l'on voulait étouffer, il fut condamné à être étranglé et brûlé ensuite. Son exécution devait avoir lieu le jour des obsèques de Charles- Quint, mais, pour ne pas ternir la solennité de ce jour, elle fut remise au 24 déceml^e 1558. Son frère Antoine, livré comme lui, reçut la mort sur le marché , le 4 2 janvier suivant. Pour prévenir les murmures qu'avait excités le supplice de Gilles Verdickt, l'heure de l'exécution fut avancée et la sonnerie qui devait l'annoncer fut supprimée. Quelques jours après, un nommé Bouzon ou Baudouin Leheu, tapissier de Tournai, fut décapité pour la même cause ^. L'amman , Jean de Locquenghien , homme sévère et énergique , accusait son lieutenant Gilles Lips, u d'em- )» pécher l'autorité de la justice , de sorte que le peuple va croissant en » telle désobéissance, et que si on n'y pourveoit, grand mal en pourroit » résulter; » il demanda itérativement la destitution de cet officier; mais, comme il refusait d'articuler ses plaintes par écrit, elles restèrent sans résultat '.
Le 7 avril 1559, la paix de Cateau-Cambrésis, conclue le 5 du même mois, fut proclamée à Bruxelles, sur un théâtre élevé dans les bailles de la cour , et à la bretèque de l'hôtel de ville ^. Après avoir assisté k une assemblée des états généraux, qu'il avait convoqués dans cette ville (50 juin 1559), afin de leur demander une aide pour le licenciement des gens de guerre allemands, Philippe II partit , vers la fin de juillet, et, le 25 août suivant, il s'embarqua pour l'Espagne ^, qu'il ne quitta plus. Il établit à Madrid un conseil spécial chargé des affaires des Pays-Bas, et remplaça, dans le gouvernement général de ces provinces ,
* Placards de Brahantt T. I, p. 35 et suivantes. » De Historien der Martelaeren, bl. 429 et 448.
* Archives de V Audience aux Archives du Royaume, carton n^ 1575.
* Chronyck van BmsseL Mss. de la Bibl. de Bourgogne. ^ M. Gachard, 1. c.
le duc de Savoie, à qui la paix avait rendu ses états, par Marguerite, fille naturelle de Charles-Quint, veuve d'Alexandre de Médicis, et mariée, en secondes noces, à Octave Farnèse, duc de Parme. Cette princesse fit son entrée à Bruxelles, le 50 octobre , et elle prit aussitôt les rênes du gouvernement ^
Des fêtes somptueuses marqu^ent les commencements de Tadministration de Marguerite de Parme, En 1 56 i , la chambre de rhétorique, la Guirlande de Marie, obtint des magistrats un subside de 2,000 florins ^, pour se rendre au concours ouvert par la Violette d'Anvers, et, lors de l'entrée triomphale que firent dans cette ville les sociétés concurrentes, elle les éclipsa toutes par son luxe et sa magnificeace. La marche était ouverte par des trompettes que suivaient deux héraults d'armes, portant la livrée de Bruxelles , les rhétoriciens marchant deux à deux , et l'orateur de la chambre avec cinq autres membres, tous six à cheval. Venaient ensuite sept grands chars et soixante dix autres plus petits, recouverts de drap rouge, et portant des personnages allégoriques, dont les uns représentaient les dieux de l'antiquité, les provinces belgiques, etc., et les autres mettaient en action le sujet suivant : » Comment on doit se réunir n joyeusement et se séparer avec amitié, » les membres des cinq serments, tous à cheval, rangés deux à deux et précédés d'un corps de musique, tous les magistrats, d'autres notables et le prince de la chambre, Bernard Charles, suivi d'un grand nombre de fifres et de laquais. Les cavaliers de l'escorte, au nombre de 540, étaient vêtus de longs habits de drap cramoisi rouge , avec passements d'argent. Les Bruxellois remportèrent le prix de la plus belle entrée, celui de la plus belle entrée morale , celui du plus beau feu de joie , et le second prix des blasons ou devises ^. On évaluait à 56,000 ou 40,000 florins la dépense que leur occasionna cette fête *. La chambre dite la Fleur de Blé, se rendit aussi Il Anvers pour assister au haegh-spel, concours auquel cette ville avait
^ EYTzniGER, De Leone belgico, p. i{(.
* Votes du 11 juin el du 7 juillet 1561 . Resolutie Boeck aux Archives de la Ville. » SfMilen mn Sinne, publié à Anvers en 1 561 . — Van Mkteren. — Harjeus.
* Chronique mss. (de la Bibliotbèque de Bourgogne) écrite par Jean de Potter, né à Braxelles le 14 mai 1525 et mort dans celte ville le 9 octobre 1601 ; elle va de Tannée 1555 à 1601, mais elle est précédée d*une courte chronologie des événements antérieurs. En tête de son ouvrage l'auteur a écrit : DU es t'boeck dair iek innescryve inf carte daller in myne lyl ghebeurl es, by my Jan de Potier gemaeckt de Xllsle deeember MDLIX.
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invité les sociétés qui n'avaient pas voulu prendre part au précédent. La question proposée était ainsi conçue : « Quel est le métier qui, tout en w étant le plus profitable et le plus honorable, est cependant peu estimé?» La Fleur de Blé remporta à la fois le prix de la plus belle entrée, du plus bel ébattement, du plus beau jeu et du plus beau « personnage. » Dans son cortège, figurait le prince des fous, maître Oom, traîné dans un chariot entouré d'une haie et portant cette inscription : ick kom iH>k epi^haêehspel (je viens aussi au haeehspel ou jeu de la haie) ^
Les travaux du canal , qui avaient été poussés avec une grande acti* vite, étant enfin achevés, le magistrat ordonna, le 3 octobre d 561, que l'ouverture de cette belle voie de communication aurait lieu le vendredi et le samedi suivants ; que, le dimanche, des prix seraient décernés aux bateaux arrivés les premiers, et que, le lundi 13, les chambres de rhétorique, qui avaient concouru à Anvers, feraient leur entrée triomphante ^. Au jour fixé, Locquenghien et les autres commissaires chargés delà direction du canal, montèrent dans une barque {heu) pour attendre les bateaux étrangers, et le magistrat se plaça sur une estrade. Les An* versois arrivèrent avec treize bateaux et reçurent un petit navire eu argent, trois agneaux et douze pots de vin. Vilvorde, qui avait envoyé deux bateaux, et Ziericzée, qui en avait envoyé un, reçurent aussi chacune un navire en argent, mais de moindre dimension, deux agneaux et huit pots de vin; une assiette en argent fut donnée à Gorcum et un saint Michel, de même métal, à Alcmaer, qui avaient envoyé chacune un bateau. Une messe solennelle en actions de grâces fut chantée k Saint- Nicolas, et il y eut ensuite k l'hôtel de \ille un somptueux banquet ; le soir, les abords du canal resplendirent de feux d'artifices et de feux de joie.
Le lundi, k une heure de l'après-midi, la Guirlande de Marie fit son entrée dans le même ordre qu'elle avait suivi k Anvers ; elle se rendit k la grand'place par la rue du Béguinage (ou de Laeken), celle des Chevaliers, le cimetière de Sainte-Gudule, le marché au bois, la rue dite
« En 1565,on fhippa en rhonneur de ce singuUer digDitaire,une médaille oflOraiit son buste en costume de rhétoriden, avec cette inscription : c Jan Walravenz, niet sonder wielle, oom (Jean Walnvens, rien sans roue, mon oncle), i La légende porte : c Maître Oomken, prince couronné des docteurs à quatre oreilles, «UUs 56, » 1563. » Var Loon, HiitoireméiaUiquede$di»'êept PnmUice$, T. I» p. 63.
* G0el Cametie Boeek. , f
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aujourd'hui de la Madeleine, et, le soir, elle joua un ébattement. Le lendemain, la Fleur de Blé et la chambre de rhétorique de Hal ; le meroredi le Livre et la chambre de rhétorique de Vilvorde ; le jeudi, les membres de la société du Livre surnommée Mette tytelaose ongespaart donnèrent également des représentations ; ces derniers firent entrer dans leur prologue réloge du canal. Enfin, le dimanche , la Guirlande de Marie joua le mystère qui avait été représenté au concours d*Anvers, et, le soir, les métiers et les serments allumèrent des feux de joie ^. L'arrivée de Jean Vanderborch, orfèvre et changeur conmiunal, qui, au retour d'un voyage en Hollande, donna son bateau k la ville, fut une nouvelle occasion de fêtes; le magistrat, en retour de ce don, lui fit remettre dOO dadders (7 novembre i56^)^
Ces fêtes mémorables, témoignage éclatant du haut degré de splendeur qu'avaient atteint nos cités, firent momentanément diversion à l'agitation causée par l'érection des nouveaux évèchés. Cette importante mesure, qui avait été mainte fois tentée sans succès , et qui devait apporter une grande amélioration dans l'état du clergé « souleva une forte opposition parce qu'elle blessait beaucoup d'intérêts et que, d'un autre côté, on voyait dans les nouveaux prélats des hommes personnellement dévoués au roi et des partisans déclarés de la persécution. Les états de Brabant adressèrent des remontrances à la gouvernante qui leur dit : u Que cela n'était pas contre les privilèges, et, qu'en cas de » quelque scrupule, elle consulterait le roi, qui en ordonnerait selon » qu'y appartiendrait avec raison, n A d'autres réclamations elle répondit : u Qu'elleécriraitauroietconsnlteraitleconseildeBrabaot.}* Descommissaires ayant été nommés pour entendre leurs plaintes, les États protestèrent u non vouloir dire aucune chose sous forme de procès, ni aucu- » nement entrer en litige , mais seulement faire leurs remontrances » par-devant lesdits commissaires, comme s'ils étaient par-devant la per- » sonne du prince ^. » Mais les députés qu'Os envoyèrent en Espagne
i Voyez le poème de Giselbert Merci, en vers flamands, dans Dm nieuweChronycke van Brabandt. — Migolaus Maherands, Descriptio jéquœductug seu navigatUmiê urbU Bruxellanœ absolûtes anno 1561 (poème). Brux., 1563. — Lofdicht vandeSchipvaert tnin Brussel^ door Joannes Coluhbanus.
s ResoltUieBœck.
s Le 5 décembre 1561, les magistrats de Bruxelles résolurent de signer ces réclamations; Téchevin Jean de Brégilles vota seul contre cette résolution. Ibid.
ne purent changer la déeision de Philippe ' ; les dignitaires furent nommés, sacrés et mis pour la plupart en possession de leurs sièges. Ce ne fut toutefois que sous Tadministration du duc d'Albe , que la nouvelle organisation eut complètement son effet. Bruxelles, qui avait dépendu du diocèse de Cambrai, fut annexée à l'archevêché de Malines, siège primatîal de nos provinces, et Granvelle, élevé à la première dignité ecclésiastique du pays, obtint du pape le droit de nomination à tous les bénéfices de cette ville, flRveur qui donna lieu à beaucoup de contestations et de procès \ Les obstacles que rencontrait Férection des nouveaux évèchés n'étaient cependant rien moins qu'insurmontables, et une administration sage en même temps que ferme, eût bientdt calmé l'irritation des esprits. Mais le gouvernement était entaché d'impopularité et la division régnait dans les conseils de Marguerite. Le conseil d'état était composé de l'archevêque et cardinal Granvelle, du prince d'Orange, des comtes d'Ëgmont et de Hornes, des seigneurs de Glajon et de Berlaimont, de Philibert de Bruxelles, Simon Renard et Yiglius; mais des instructions secrètes prescrivaient à la gouvernante de donner à Granvelle toute sa confiance, et il formait avec Viglius et Berlaimont un conseil secret qui dirigeait et décidait toutes les affaires. Condamnés à un rôle secondaire, ses collègues s'indignèrent de cette position, et ils mirent tout en œuvre pour se débarrasser de lui. De là des récriminations continuelles, quelquefois même les scènes les plus violentes; l'un accusait les seigneurs belges d'entretenir la révolte par leurs menées ambitieuses; les autres lui reprochaient d'irriter les masses par son faste, son orgueil et ses projets despotiques. Granvelle ayant proposé, parait-il, d'envoyer les bandes d'ordonnances combattre les huguenots en France, une vive altercation s'éleva entre lui et d'Ëgmont, et, sans l'entremise du prince d'Orange, sa vie aurait couru des dangers ^. Cette proposition ayant échoué, Marguerite convoqua les gouverneurs des provinces et les chevaliers de l'ordre pour les consulter sur un projet de levée de troupes destinées à faire respecter les frontières. Dans cette réunion, où Granvelle ne parut pas, il fut proposé d'assembler les états généraux, et cette proposition fut adoptée malgré l'opposition du président Viglius qui voulait que les états de chaque province fussent assemblés séparément. Les états
* Index rakende de resoliUien der êtcuii Bnusel,
* Annales de Capellâ, Mss. de la Bibl. de Bourgogne, f 33.
' M. GtLom\ÂJxï^imjEUBBtCorre$pondancêdelamai$ond' Orange,!. I, p. lil.
généraux convoqués à Bruxelles, au mois de juin i 56â, ne répondirent cependant pas aux vues des mécontents ; ils consentirent à nommer des délégués avec pouvoir de lever sur leur crédit, en cas de nécessité, telle somme qui serait jugée nécessaire pour mettre le pays à même de repousser toutes tentatives hosUles. A la demande des grands, la gouvernante avait envoyé le baron de Montigny porter au roi leurs plaintes contre Granvdle, mais cette mission n'eut aucun résultat. Tandis que Philippe cherchait ostensiblement à les rassurer, sa correspondance secrète avec Marguerite annonçait des intentions de vengeance et promettait au pays des citadelles ^« Vainement cette princesse essaya*t-elle de calmer et de désunir les trois chefs de la noblesse, d'Orange, d'Egmont, et de Bornes, ils persistèrent unanimement dans leurs vues et demandèrent formelle* ment au roi l'éloignement du cardinal.
Cependant la plus grande fermentation régnait dans les esprits; à Bruxelles même, sous les yeux de la cour, on affichait des pamphlets menaçants ^. Les sectaires, exaltés par la persécution, montraient chaque jour plus de hardiesse , et tenaient des conventicules aux portes de la ville, dans le bois de Linthout, dans celui de la Heegde à Uode, et dans beaucoup d'autres lieux écartés. £n i 562 , Tournai et Valenciennes furent le théâtre de scènes séditieuseset,dansla nuit du â2février 1565 , le couvent des dominicaines de Val-Duchesse , à Auderghem, près de Bruxelles, fut pillé et incendié. Dans ce dangereux état de choses, le magistrat prit diverses mesures pour punir les coupables et pour augmenter les moyens de réprimer les émeutes; il porta, entre autres, à 60 le nornlH^e des schuUers ou tireurs à gages des serments de Saint- George , de SalnUSébastien et de Saint-Michel (20 avril i 565) ^.
Quelque temps après, la gouvernante, accompagnée de son mari, de GranveUe et de toute sa cour, vint à l'hôtel de ville voir passer l'ommegang, dans lequel parurent les chars qui avaient été construits à l'occasion du concours de rhétorique d'Anvers. Cette année, on montra pour la première fois à Bruxelles, un éléphant vivant ^.
Bien qu'il eût désapprouvé l'assemblée de 1562 et recommandé à
* M. Gachàro, Des ancienneê assemblas tialionales de la Belgique.
' Le 6 mai 1569, des récompenses furent promises à ceux qui eu dénonceraient les auteurs. Gecl Correclie Boeck.
3 Resolutie Boeck,
* Die Nieuwe Chronyckè van Brabandt,
Marguerite de ne plus convoquer les États avant son arrivée aux Pays- Bas, Philippe 11, sur les instances réitérées de cette princesse, consentit k ce quelle réunit de nouveau les représentants du pays. La session s'ouvrit le 5 décembre. La haine générale qu'on portait au cardinal, se manifesta en cette occasion d'une manière éclatante; un grand nombre de députés déclarèrent quils n'assisteraient pas aux séances si Granvelle y paraissait. Celui-ci , qui était à Malînes, ayant été averti de cette déclaration, différa son départ jusqu'à ce que l'assemblée se fût séparée \ Ce fut dans le courant du même mois qu'à la suite d'un banquet donné à la haute noblesse par Gaspard Schets, seigneur dcGrobbendonck, les ennemis de Granvelle firent adopter à leurs gens une livrée sombre et simple, pour l'opposer au luxe affiché par le cardinal. Cette attaque indirecte ne suffit bientàt plus, et pour que chacun comprit la satire, on broda sur les manches de ces costumes des devises et des emblèmes, tels que des têtes rouges et des tètes encapuchonnées. La gouvernante ne fit d'abord que rire de ces allusions malignes ; on dit même qu'elle envoya un de ces ailerons au roi qui fut loin de goûter la plaisanterie. Celle-ci prit alors une forme plus sérieuse : les tètes rouges ou encapuchonnées disparurent et furent remplacées par un faisceau de flèches, emblème de l'union.
Effrayée de ces menées et mécontente elle-même du cardiual, la duchesse envoya à Madrid son secrétaire Thomas d'Armentières, qui fit au roi un tableau énergique de la situation déplorable des Pays-Bas, et parvint à le décider à éloigner son favori. Feignant d'ignorer une mesure dont il avait été le premier instruit, le cardinal quitta Bruxelles , le i 0 mars d 564 , sous le prétexte d'aller embrasser sa mère mourante, et se rendit en Franche-Comté. Cette conduite prudente lui évita les outrages qui n'auraient pas manqué de suivre son apparente disgrâce. Pendant qu'à Bruxelles, on écrivait au-dessus de son hôtelles mots : A vendre, il attendait tranquillement à Besançon, sa nommation à la vice-royauté de Naples *.
Ces faits ne sont pas les seuls qui prouvent combien l'opinion publique était froissée. S'excusant sur la profonde misère du pays, les métiers de Bruxelles ne voulurent jamais voter les subsides demandés, subsides consistant en deux sommes, l'une de 500,000, l'autre de 235,000 livres,
* La source et commencemeni des (rouhleê suscités aux Pays-Bas. Mss. du xvi* siècle à la Bibl. de Boargogoe.
* SlHA&A. VANDEaVTNCBT. — BOROUMMI», eiC.
en une rente de 25,000 Uvres et en un impôt de 5 sous ou patards par aime de vin. Le premier membre avait émis une opinion favorable, et, & la demande du chancelier Scheyfve et des chefs de la noblesse , il avait donné son consentement sans restriction , » pour autant qu'il était en >» lui et sans que cela pût tirer à conséquence (42 février i 564) ; » de son côté la régente avait déclaré suspendre la levée de la quote de la ville, en attendant que le vote fut complété. Le second membre, à l'instante prière du chancelier, approuva aussi la proposition, à condition toutefois, qu'à l'exception des prélats formant le premier ordre des états du duché, nul, laïc ni ecclésiastique, ne serait exempt des taxes que la vOle lèverait. Cette clause fut approuvée par la gouvernante le dernier jour de février ; mais quelques-unes de ces aides devant être levées au moyen de rentes sur les états de firabant, mesure qui avait besoin de la sanction de la commune, les deux premiers membres représentèrent qu'ib ne pouvaient, sans le consentement des nations, payer aucune des réclamations qu'on leur ferait de ce chef. Marguerite promit de les indemniser sur les revenus du domaine (22 janvier 1564,4565. N.-S.) ^ ; mais lorsque plus tard la ville demanda une décharge de sa quote dans les 72 5,000 livres accordées par les États, quote montant à 54,000 livres, cette promesse fut éludée. Ayant vu échouer tous ses efforts, par un accord conclu avec les membres du conseil des finances, la commune renonça à ses réclamations, et reçut en retour, par un acte daté d'Anvers, le 4 7 novembre 4 575, le droit de lever le dixième denier des biens meubles et le vingtième des immeubles des bourgeois venant en ville ou la quittant, et le soixantième des biens mis en vente ; cet acte contenait en outre une promesse de réprimer les abus d'exemptions d'accises. Le 7 avril 4 576, le magistrat se déclara satisfait de ces concessions ^.
La publication des décrets du concile de Trente ralluma le mécontentement mal éteint par le départ de Granvelle; on commençait à comprendre que le zèle pour la religion n'était chez Philippe qu'un moyen d'étendre son autorité. Dans une assemblée du conseil d'état, le prince d'Orange représenta l'impossibilité de maintenir intacte dans le pays la foi catholique, alors que les idées nouvelles avaient pénétré dans toutes les contrées voisines ; il se plaignit en outre de la corruption des
* Cleyn Swerl Boeck,
* Original aux Archives du Ri>yau$ne, Tréioreriedela Qiambre de$ Compte»,
juges, insista sur la nécessité de concentrer les affaires dans le conseil d'état seul, et termina en démontrant la difficulté de faire recevoir les décisions du concile. Ses paroles produisirent un grand effet sur les auditeurs; la gouvernante, fort émue, remit la séance au lendemain, et Yiglius en fut si troublé qu'il passa la nuit sans dormir ; une attaque d'apoplexie, réelle ou supposée, le tira de l'embarras de répondre aux ai^uments de son collègue. Le conseil envoya en Espagne le comte d'Ëgmont, qui trouva le roi inébranlable ; il voulait, dit-il, conserver aux Belges tous leurs privilèges, mais il n'entendait tolérer d'autre religion que la catholique , et était décidé i faire exécuter les édits de Charles- Quint. Le conseil d'état s'étant réuni pour délibérer sur cette réponse , Yiglius, selon quelques auteurs, exposa les dangers qu'entraînerait l'exécution des ordres du roi, tandis que d'Orange conseilla l'obéissance. Cette assertion, si elle était prouvée, serait une grande tache pour la mémoire de Guillaume le Taciturne , qui aurait de la sorte engagé le pays dans la voie fatale où il trouva sa ruine ; l'éditeur de la Correspondance du prince prétend, au contraire, qu'il ne donna un vote approbatif qu'après avoir insisté sur les suites funestes qu'aurait la décision du conseil ^
L'attention publique fut un instant occupée par l'arrivée de Marie, fille du prince Edouard de Portugal et d'Isabelle de Bragance, destinée à Alexandre , fils d'Octave Farnèse et de la gouvernante. Le comte de Mausfeld, qui était allé la chercher en Espagne , l'amena à Bruxelles le i i novembre i 565. Le mariage fut célébré à la chapelle de la cour , le 50, et, à cette occasion, Yiglius prononça en l'honneur de l'apôtre, un discours qui fût l'objet des critiques moqueuses de la noblesse. La journée se termina par un bal brillant, et, le 4 décembre, il y eut sur la grand'place un tournoi dont le comte de Mansfeld et son fib étaient appelants ; après cette fête, qui fut contrariée par la pluie, le magistrat offrit à la cour un magnifique banquet dans la « grande salle aux longs j» escaliers *. »
Ce fut au milieu de ces fêtes que les nobles mécontents concertèrent leur opposition ^. De leur côté les chefs-villes du Brabant, toujours jalouses de maintenir leurs immunités, témoignèrent hautement le mécontentement que leur inspirait l'établissement de juges exceptionnels ,
< M. Groen tan Prinsterer, T. II, p. 204.
« POTTER, f» 7.
' BuRGUNDics. — Eytzinger, De Uone Belgieo,
odieux à la nation. Le chancelier de Brabant ayant fait publier les ëdits du roi , sans leur communiquer ces actes, elles réclamèrent énergiquement et à plusieurs reprises contre cette infraction aux lois du pays. Le i 4 janvier i S66 , leurs délégués se rendirent au conseil de Brabant et , dans une remontrance verbale, ils insistèrent sur la conservation des immunités du pays. En outre, pour hAter une décision sur cette réclamation, le magistrat de Bruxelles se refusa à ouvrir la discussion sur la demande de Faide pour les garnisons. Le ââ , les députés du tiers-état firent une nouvelle démarche au conseil de Brabant, et un arrêt, daté du 24, satisfit enfin à ces doléances qui, venant de cet ordre redoutable, étaient un embarras sérieux pour le gouvernement. La part qu'avaient prise dans cette aflEaire les magistrats bruxellois leur valut de Marguerite des reproches de mollesse {flocciteyt) et de mauvais vouloir; mais loin de s'en émouvoir, ils lui envoyèrent, le i i mars, le pensionnaire maître Jean Boisschot, pour lui représenter que leur conduite était loin de les mériter, attendu qu'ils faisaient ce qui leur était possible pour maintenir l'ordre ^ D'autres démonstrations plus significatives signalaient l'agitation des esprits, et des pamphlets étaient répandus à provision ; le 1 9, on en remit même un à la gouvernante, au moment où elle se rendait à l'église ^.
Les embarras dans lesquels l'adoption du système de rigueur avait jeté le gouvernement, se compliquèrent bientôt davantage. Le Compromis^ cet acte &meux qu'avait rédigé Philippe de Mamix, seigneur de Sainte- Aldegonde, jeune homme fort instruit, né à Bruxelles , n'avait d'abord été signé que par neuf gentilshommes ; mais à peine fut-il rendu public que l'on vit quatre cents nobles se confédérer et toutes les classes de la société y adhérer indistinctement. Les confédérés se réunirent à Breda et à Hoogstraeten , vers la fin du mois de mars 4 566, pour aviser aux mesures à prendre dans l'intérêt de leur cause. Le prince d'Orange, les comtes d'Egmont, de Hornes et de Meghem , assistèrent, sans prendre part à la confédération, aux fêtes brillantes qui furent données dans ces deux villes. D'Orange et de Hornes s'étant prononcés contre tous moyens violents , les confédérés résolurent de se rendre k Bruxelles en grand nombre pour y présenter une requête à la duchesse. Informée de ce projet, Marguerite consulta le conseil d'état sur la marche k suivre en
* Resolutie Bocck. — * Burgundics.
cette circonstance. Quelques conseillers étaient d'avis de leur refuser l'entrée de Bruxelles; mais d'Egmont ayant représenté qu'une pareille mesure indiquerait trop de défiance, et d'Orange ayant assuré qu'il n'y avait aucun danger, la gouvernante se rangea à leur avis. On se borna à prendre quelques mesures de précaution et à renforcer les postes militaires. En même temps, Marguerite saisit le moment opportun pour rassurer les esprits, par une démarche solennelle , contre l'idée de l'in* troduction de l'inquisition. Le 25 mars, elle convoqua les états du duché au local occupé par le conseil de Brabant, et leur fit remontrer les suites fâcheuses qui pourraient résulter du projet des confédérés ; elle pria les députés de s'opposer autant que possible à son exécution, et déclara que les plaintes des mécontents, qui se basaient surtout sur l'éta* bllssement de l'inquisition, étaient sans fondement, attendu que la veille elle avait mis en apostille sur la requête des États, que l'intention du roi n'était pas et n'avait jamais été d'introduire ce tribunal dans le Brabant. Après avoir recules rem^ciementsde l'assemblée, elle fit appeler en particulier les députés d'Anvers , et ensuite ceux de Bruxelles, pour les engager à veiller à la sécurité et à la tranquillité de ces deux importantes cités ^ Un trait bien caractéristique de cette époque, c'est la résolution que prirent les magistrats de Bruxelles, pour décharger leurs concitoyens des imputations dont ils étaient l'objet, de faire dresser un acte notarié, constatant qu'ils fréquentaient de plus en plus les églises , et que leur attachement à la religion était plus grand qu'il n'était cinq ou six ans auparavant, fait que devaient attester les maîtres d'églises et les maitres des pauvres (4 avril i 566) ^.
Dans les trois premiers jours d'avril, on vit les confédérés arriver successivement à Bruxelles; leurs chefs, le comte de Bréderode et Louis de Nassau, allèrent descendre chez le prince d'Orange, et y furent visités par de Homes et Charles de Mansfeld. Le 4, s'étant tous réunis dans les jardins de Floris de Palant , comte de Gulembourg , Bréderode leur peignit les malheurs de la patrie, retraça le supplice récent d'un protestant nommé Moron, qui était généralement estimé, et les invita k signer de nouveau l'acte de confédération, et à se promettre aide et assistance. Il les congédia ensuite, en les prévenant que la gouvernante les recevrait le lendemain. Le 5, ils s'assemblèrent dans le même hêtel d'où ils se ren-
* BuHGONftius.— * RuoluHe Bœck,