CHAPITRE X
Continuation du règne de Philippe II jusqu'à la mort de don Juan d'Autriche. — - 4 576-1578.
Philippe avait accordé à Requesens le droit de se choisir un successeur, mais la violence de sa maladie Fempécha d'en profiter. La veille de sa mort, il avait fait rédiger un codicile par lequel il établissait les comtes de Berlaimont et de Mansfeld pour gérer provisoirement les affaires supérieures* ; comme il n'avait pu le signer, cet acte fut considéré comme nul par le conseil d'état qui s'empara de l'autorité. Son pouvoir toutefois ne fut reconnu qu'avec réserve; le pensionnaire de Bruxelles, en rapportant au magistrat (2 mars i576) les affaires traitées par les états de Brabant depuis la mort du commandeur, annonça que cette assemblée voulait demander la réunion des états généraux, pour qu'ils nommassent un gouverneur général en attendant que le roi pourvût au remplacement de Requesens. Les États s'étaient également occupés des aides et du prêt de 550,000 livres d'Artois demandés à la province, et les villes y avaient mis des conditions que le chancelier fut chargé de transmettre au roi, pour qu'il y satisfît avant la signature de l'acte de consentement; enfin, ils avaient résolu de déclarer au conseil d'état leur intention de lever des troupes pour chasser du Brabant la cavalerie légère mutinée, résolution à laquelle les trois membres s'empressèrent de donner leur assentiment ^.
Le pays était alors dans un calme trompeur ^ : chacun semblait vouloir le retour de la paix et le maintien de la religion romaine, mais au
*■ Une copie de cet acte, datée da  mars 1576, se trouve dans les Archives de r Audience, cart. iSGOtn"" 12.
* Resolutie Boeck.
s V.nnelettredeVigliusà GranTcUe. Hotnck, II, 408.
fond des cœurs s'agitaient bien des espérances , bien des projets ambîtieux. Philippe II crut, par quelque condescendance, parvenir à calmer les esprits et à rétablir son autorité dans les provinces insurgées. A cet effet, et d'après Favis d'Hopperus, alors garde des sceaux à Madrid, il confirma le conseil d'état dans le gouvernement provisoire , en attendant l'arrivée de son frère naturel , don Juan d'Autriche , qu'il avait résolu de nommer gouverneur général ^. Dans le même temps, le marquis d'Havre revint d'Espagne porteur du décret abolissant l'impât du dixième denier. Mais cette concession tardive fut reçue avec indifférence. Le conseil d'état avait essayé d'ouvrir un emprunt et il avait établi à Bruxelles le bureau principal de recette. Le manque de garanties ayant éloigné les spéculateurs, quelques membres proposèrent, pour faire face aux besoins les plus pressants, de lever un impôt sur le commerce et l'industrie. Cette proposition souleva dlrritantes discussions et fit éclater la scission qui existait dans le conseil. Les votants contre l'impAt furent nommés patrioteSy tandis que les autres, qualifiés d! Espagnols, sévirent insultés dans les rues.
Cependant les provinces du Nord étendaient leurs progrès, et les Belges, exposés aux violences des troupes espagnoles qui avaient secoué tout frein, couraient aux armes pour réprimer leurs brigandages. Afin de payer la solde de ces soldats indisciplinés, le peuple avait donné jusqu'à son argenterie, et avait même laissé enlever les riches châsses de ses saints et les cloches de ses églises ^. Mais le désordre n'avait fait qu'augmenter, et les mutins se livrèrent aux plus affreux excès. Peu de jours après la mort de Requesens, le 20 mars, on avait vu paraître cinq cents cavaliers sous les murs de Bruxelles où ils espéraient s'introduire d'intelligence avec les quatre cornettes qui y tenaient garnison ; mais les bourgeois avaient pris les armes, garni les portes, les tours et les murailles, et interdit aux troupes de l'intérieur l'approche des fortifications. Pendant deux jours les Espagnols restèrent campés en vue de la ville et à Crainhem; puis, voyant qu'il n'y avait pas moyen de tromper leur vigilance, ils partirent pour Maestricht.
Confiante dans sa force, la bourgeoisie resta calme. Le 5 juin, il y eut même un très-bel ommegang qui éclipsa tous ceux qu'on avait vus
* Lettres-patentes da 3 avril i576. Archivez de tAudunce, cart. 1369, m» 13. Quelques auteurs leur donnent à tort la date du 24 mars. ■ CoU, de fragments hist. eoncema$U Bruxelles, I. c
depuis vingt ans; quatorze cents hommes des sections accompagnèrent la procession ^.
Le â juillet, arriva la nouvelle de la prise de Zierikzée, dont le siège durait depuis près d'un an ; mais Tattention publique ne s'arrêta pas longtemps sur cet événement, distraite qu'elle fut par rapproche des bandes espagnoles qui, après avoir pris- c^tte place, s'étaient mutinées exigeant leur solde arriérée. Leur capitaine Montedosca vint à Bruxelles porter leurs réclamations au comte de Mansfeld et la promesse qu'en attendant sa réponse, elles se tiendraient tranquilles ; cette promesse ne tendait qu'à endormir la sécurité de la bourgeoisie, et les mutins n'avaient nulle envie de la tenir. Le SI juillet, ils se présentèrent^ au nombre de seize cents, devant Malines, demandant k pouvoir y loger un jour. Les Malinois, soutenus par cent trente soldats wallons , ayant tenu leurs portes fermées, ils passèrent la Dyle et la Senne et se dirigèrent sur Bruxelles, jurant hautement qu'ils laveraient leurs mains dans le sang de ses bourgeois ^. Arrivés à Grimberghe, ils furent rejoints par Montedosca qui leur rapportait la réponse de Mansfeld, et qui les prévint en même temps que toute la ville était armée contre eux. Les Bruxellois en effet avaient tous, sans exception, revêtu l'habit militaire ; ils avaient pour chefs Corneille Vanderstraeten, avocat au conseil de Brabant, et l'hôte de l'Écu de Hongrie, rue de l'Empereur *. Cinq ou six sections, outre les serments, avaient été placées à chaque porte, et une réserve de mille hommes devait se porter partout où il y aurait apparence de danger. Le duc d'Aerschot, le comte de Mansfeld, s'étaient eoncertés avec le magistrat pour prendre toutes les mesures nécessaires k la défense de la ville ; ils avaient , en toute diligence , garni les remparts de grosse artillerie, et fait donner des demi^haches et autres armes k ceux qui n'avaient pas de mousquets *, Pour empêcher les Espagnols de la garnison d'appuyer les tentatives de leurs compatriotes, les bourgeois se portèrent au palais, où trois compagnies faisaient le service, et, après une fusillade de courte durée, qui tua ou blessa de part et d'autre quelques hommes, ils les chassèrent de la ville '• On ne pouvait prendre
* De PoTTER, f* 35. * H. Gachard, Des anciennes assemblées nation, de la Belgique, » Van Meteren, ¥!• boeck, M 06 et 4 i 7.— Boa, T. I, p. 693.
* De Potter, f» 35 v<». — Oppinie Boeck van 4575 tôt 1584. Archives de la Fiile. V, la séance du 5 aoûu
* Van Meteien, VI* boek. — De Potter.
TOHI I. 5S
trop de précautions, car le parti espagnol comptait encore de nombreux adhérents qui recouraient & tous les moyens pour arrêter l'élan populaire. Leurs chefe, le vicaire général Morillon, administrateur de Farchevêche de Matines, Tamman Antoine Van Oss, seigneur d'Heembeke, le président du conseil privé, de La Torre S étaient secondés par quelques membres du magistrat, et, jentre autres, par le bourgmestre Antoine Quarré, sire de Saemslach, qui auraient voulu fiiire entrer en ville des troupes wallonnes; mais les nations résistèrent vivement. Le duc d'Aerschot, qui se rendit à Thàtel de ville pour obtenir leur consentement, éprouva de même un refus formel, u Si Ton ne se fie pas à nous, M dirent-elles, si l'on nous prend pour des rebelles, à notre tour nous » commençons à nous défier de l'autorité, et nous ne voulons pas plus » de troupes wallonnes que d'autres ^. » Cette opposition n'arrêta pas le bourgmestre et il résolut d'introduire les troupes nuitamment. Il se rendit à cet effet à la porte d'Obbrussel, mais à peine l'eut-il ouverte que la garde bourgeoise le poussa brusquement dehors et la referma* Ce ne fut qu'après bien des prières et des instances qu'il lui fut permis de rentrer '.
C'était une chose admirable que l'ordre sévère qui régnait dans Bruxelles depuis que la garnison en avait été expulsée. Toutes les nuits, un échevin, un receveur, un conseiller, un secrétaire et un valet de la ville, devaient se trouver à la maison communale pour se porter partout où leur présence serait requise. Un serment était de garde au marché et un autre aux remparts. Une section, et deux, lorsqu'il y avait apparence de danger, veillaient à chaque porte et aux tours voisines *. Les bourgeois, jeunes et vieux, faisaient le service avec un zèle digne d'éloges; on vit même le chancelier de Brabant, Jean Scheyfve, sire de Rhode-Sainte-Agathe ^, malgré son ége avancé, revêtir l'uniforme, et se ranger sous la bannière de son quartier. La garde aux portes se faisait avec une rigueur extrême, et l'on apportait même des obstacles au passage des membres du gouvernement. Mansfeld s'en étant plaint au magistrat, disant « que les moindres bourgeois avoient peu de respect pour leurs chefs, » quelques notables furent envoyés à chaque
1 De Kehpenaere. < Oppinie Boeck, loc. cit. ' De Potter. — 4 Ibid,
B II avait été bourgmestre d* Anvers, ambassadeur en Angleterre, et membre da conseil privé.
porte pour y prendre le eommandement (50 juillet) ^. Bn même temps, Bruxelles songeait à se feire des alliés, et Martini Stella (Vander Sterre) fut envoyé aux autres villes pour les feire entrer dans un projet de défense commune ^.
Le S 5, les Espagnols parurent sur les hauteurs au-dessus de Laeken ; mais ils tournèrent à droite et se dirigèrent sur Assche, où ils logèrent trois jours ; ils y commirent mille excès et torturèrent les moines d'Affligfaem pour leur faire avouer où étaient les richesses de Fahhaye. Le 25, ils forcèrent Alost, qui fut livrée au pillage, et, quelques jours après, ils s'emparèrent du château de Liedekerke, dont ils ravagèrent le territoire ; le village de Denderlecuw éprouva le même sort '. Le seigneur de Liedekerke et le bailli d'Enghien réunirent un grand nombre de paysans, et vinrent, le l*' août, k Liedekerke pour attaquer ces brigands qui, manquant de poudre, eussent été taillés en pièces, si le comte de Rœulx, gouverneur de la Flandre, n*eut défendu d'engager le combat ; aussi la conduite équivoque de ce seigneur lui fitelle beaucoup d'ennemis dans le peuple ^.
Lorsque la nouvelle du sac d'Alost parvint à Bruxelles, elle y excita « une indignation générale; les états de Brabant se plaignirent énergiqu&ment de Fapathie du gouvernement en face des fureurs d'une soldatesque effrénée. Leurs réclamations furent soutenues par la multitude et par les femmes même , dont les clameurs violentes effrayèrent le conseil d'état. Craignant les suites d'une émeute, 0 rendit un décret (26 juillet) K qui déclaroit les Espagnols mutins, traîtres, perfides et rebelles, ordon- » noit à tous sujets des Pays-Bas de les poursuivre et de les exterminer » partout où ils les trouveroient armés, défendoit de leur fournir secours n OU vivres, et autorisoit toutes les communautés à se rassembler au son » du tambour ou du tocsin '. » Le même jour, les nations furent convoquées pour aviser aux moyens de rassurer la population. Pour alléger le service pénible des gardes bourgeoises , le magistrat proposa de lever parmi le « commun peuple, » cinq ou six enseignes de piétons, fortes
« Reiolulie Boeck.
< J.-B. DE TAâsis, 1. c , T. lY, p. 210.
' De Potter, f> 36.— Vam METEaBii, P ilT.-Ds Kupemaxrb, f 166.— Ofpînie Bœck. Y. la séance da 5 août.
* Van Meteren . — Dewael, T, II, ^ 267, etc.
» Vanderythect. — Boa. — Van Meteren. — Straaa.
chacuDe de 500 hommes et commandées par des capitaines, des enseignes et des sergents, qui prêteraient, ainsi que leurs soldats, serment de fidélité au roi et à la ville, et d'obéissance à leurs chefs. Les deux premiers membres accueillirent favorablement cette proposition, en y mettant toutefois pour condition que les ecclésiastiques et les conseils du gouvernement participeraient aux frais de cette levée. Chez les nations, elle rencontra plus de difficultés : quatre seulement Fapprouvèrent en y apportant encore des modifications '. Les cinq autres la rejetèrent, disant qu'elles étaient toujours prêtes à faire le service, et qu'il fallait augmenter le nombre des confrères des serments. Elles demandèrent aussi que Romero et les autres officiers et seigneurs espagnols fussent consignés chez eux, qu'on rendit force et vigueur aux placards contre les étrangers, et qu'on fit publier dans tout le Brabant le décret que le conseil d'état venait de faire afficher k Bruxelles. Elles insistèrent sur la nécessité de réparer activement les fortifications et de n'admettre en ville aucun soldat étranger. Une d'elles exprima aussi son étonnement de œ que des étrangers siégeassent au conseil du roi, observation qui s'adressait directement à Delrio et à de Roda ^. Convoquées de nouveau le lendemain, elles se plaignirent de ce que le pensionnaire avait déclaré qu'il y avait consentement, bien que trois nations eussent consenti différemment et qu'il fallût le vote affirmatif de cinq d'entre elles. La nation de Saint-Géry revint sur sa première opinion, et déclara se joindre aux cinq opposantes qui persistèrent dans leur refus, réitérant leurs oifres de service, engageant le magistrat à n'accorder aucune exemption de garde et demandant qu'on délivrât des armes aux « pauvres gens. » Toutes insistèrent de nouveau sur le danger d'introduire des soldats étrangers dans la ville ^.
Dans la vue de se former un noyau de troupes dévouées, les états de Brabant sollicitèrent et obtinrent du conseil d'état un octroi pour lever deux mille fantassins et six cents cavaliers. Guillaume, sire de Heze, fils de Martin de Homes, comte de Iloutekerke, jeune homme actif et entreprenant, fut désigné pour commander leur infanterie ; à la
* La Dalion de Saint-Nicolas ne voulait qu*ane levée de 000 hommes et demandait que messire Vandermeeren fût nommé capitaine, et mattre Corneille Vanderstraeten, wachmeester (maître delà garde). Saint-Géry disait que quatre compagnies sufSsaientet qu'elle devait savoir préalablement les noms des capitaines. Saint Pierre demanda que l'on nommât douze capitaines nobles de la xilie, etc.
« Oppinie Boeck. — » Ihid,
tète de la cavalerie , ils placèrent le sire de Bèvres. Le premier choisit pour lieutenant le sire de Glymes, grand bailli du Wallon Brabant ^. Les États résolurent également de prendre à leur solde, pour un mois, trois bandes d'ordonnance : celles de d'Aerschot , d*Hayré et de Boussu ou de Ville ^. Ces mesures ayant reçu Fassentiment des trois membres de la commune, les nations furent convoquées, le 5 août, h Tcffet d'autoriser l'entrée en ville de la bande d'ordonnance du duc d'Aerschot. La plupart y consentirent en recommandant instamment d'augmenter les fortifications, de construire un boulevard à chaque porte, d'établir un corps de garde à la porte du Canal, et de cantonner des troupes à Vilvorde et h Hal pour défendre les approches de la ville. Quelques-unes proposèrent de présenter une adresse au conseil d'état pour qu'il gardât l'autorité jusqu'à la fin des troubles; mais cette proposition ne fut pas admise. Toutes réclamèrent énergiquement contre l'impunité qui enhardissait les Espagnols à fouler le pays. Une des opposantes, la nation de Saint-Laurent, après avoir rappelé les tentatives faites sur Bi'uxelles, le sac d'Alost, le pillage des territoires voisins, dit que le décret du conseil d'état contre ces rebelles n'était qu'une dérision, puisque loin de le mettre à exécution, on empêchait les seigneurs belges qui avaient levé des cavaliers pour la défense du pays , de poursuivre ces brigands , et elle flétrit énergiquement l'intervention du sire de Rœuk à Liedekerke : u On parle de confier la garde de la ville & des troupes wallonnes ; mais » n'a-tron pas vu et entendu, ajouta-t-elle, comment les soldats wallons n que l'autorité voulait introduire dans la ville ont embrassé et festoyé >» les Espagnols , et ceux-ci ne leur ont-ils pas promis de ne leur faire » aucun tort ? Il est donc certain que si les Wallons étaient entrés en ville, » nous aurions été livrés. Voyant qu'ils ont le pied de l'atUoriti et qu'on ne » peut leur courir sus, les Espagnols s'enhardissent«haque jour davantage. n Tous les bourgeois de Bruxelles qui tombent entre leurs mains sont » égorgés, nos biens sont pillés; notre ville semble une proie que leur >» a abandonnée le roi d'Espagne, la cour ou le conseil d'état; tar les » édits lancés contre eux restent inexécutés sous prétexte que ce sont les » soldats du roi. Nous ne connaissons pas le roi d'Espagne en cette qua- N lité , bien qu'il soit un monarque puissant, mais comme notre très-
* J.-B. DE Tassis, Ioc. oit, T. IV, p. 207.
* Oppinie Boeck.
» miséricordieux seigneur et duc de Brabant, qui nous a promis, et cek » sur les saints évangiles , qu'il nous sera bon, juste et fidèle seigneur , » qu'il ne nous fera ou laissera faire aucune violence, et qu'il ne traitera, » ni laissera traiter injustement laïque, ni ecclésiastique. Nous prions le » magistrat de présenter cette remontrance an conseil d'état, suppliant n Dieu que les prélats, barons , chevaliers, bourgmestres et échevins du )» Brabant exécutent la Joyeuse Entrée, de crainte que le peuple ne A tombe dans la misère ou le désespoir. Nous laissons l'accès libre aux » États; mais quant aux bandes d'ordonnance, nous croyons qu'elles sont » mieux au dehors de la ville pour combattre l'ennemi '. »
Comme les soldats espagnols proclamaient hautement leur projet de marcher sur Bruxelles pour délivrer le conseil d'état, et que l'on apprit en même temps que d'autres bandes se concentraient dans le quartier d'Anvers, le magistrat protesta (5 août) contre l'intention qu'on lui prétait d'attenter à la liberté de ce corps, et il ordonna aux gardes d'obéir ponctuellement aux commissaires placés aux portes en suite de la résolution du 50 juillet ^. Peu de temps après, les états de Brabant proposèrent au conseil d'état et au magistrat de faire entrer en ville deux des compagnies qu'ils avaient levées. Cette proposition ayant été agréée, le magistrat déclara que ces soldats seraient logés chez les habitants riches et que les membres des serments seraient seuls exemptés de cette charge. Le large conseil mit pour condition k son vote que chaque maison n'aurait à fournir qu'un lit. Il demanda ensuite qu'il fât défendu aux ouvriers des fortifications de venir, comme ils le Ceiisaient, après leurs travaux, se promener sur le marché , tambours en tète et drapeaux déployés. Afin de prévenir les inconvénients qui pouvaient résulter de la cherté des vivres, les nations engagèrent le magistrat à acheter des grains pour les revendre ensuite à bas prix. Quelques-unes ne consentirent à l'entrée des troupes qu'après avoir reçu l'assurance qu'elles ne monteraient pas la garde pendant la nuit, tant était grande Ja défiance de la bourgeoisie. La nation de Saint-Laurent pria les États «i de ne plus appeler les £^- » gnols les soldats du roi, parce que c'était fiiire du roi le chef de voleurs, » assassins , etc. ^. n Jacques de Glymes entra aussitôt dans Bruxelles, avec trois cents mousquetaires. Les huit autres compagnies furent
* Oppinie Boeck,
* Resolutie Bocek,
> 20 août 1576. Oppinie Boeck.
envoyées à Louvain, à Haï, à Yilvordc, et aux quartiers d'Anvers et de Bois-le-Duc ^
Le 5 1 août, un grand tumulte éclata i la Gantersteen. Un secrétaire de Jérôme de Roda s'était rendu odieux à la multitude, en disant, prétcndaitp-on, que les Espagnols, ses compatriotes, se baigneraient dans le sang des bourgeois ; comme il passait à la Gantersteen, il fut reconnu par quelques hommes du peuple qui se jetèrent sur lui et le maltraitèrent si rudement qu'ils le laissèrent pour mort. Le tumulte augmentant , plusieurs Espagnols furent assaillis par la populace. De Roda, Alphonse Vargas, Julien Romero n'échappèrent à sa fureur qu'en se réfugiant chez quelques bourgeois qui leur firent gagner le palais vers lequel la foule se porta aussitôt. Le mot de trahison retentit de toutes parts et plusieurs voix s'élevèrent pour demander la tète de Mansfeld. Mais les royalistes, qui étaient en grand nombre encore dans la bourgeoisie , parvinrent à repousser les éraeuliers. Geux-ci se répandant alors dans les rues , se jetèrent sur l'hôtel de Berlaimont, où l'on prétendait que des Espagnols étaient cachés, et sur celui de Roda, que l'on accusait de vouloir livrer k ville aux soldats mutinés; heureusement les gardes boui^eoises arrivèrent à temps pour empêcher le pillage de ces hôtels ^.
C'étaient les déprédations continuelles des bandes espagnoles qui entretenaient ainsi l'irritation du peuple. D'Alost, devenu le centre de leurs opérations 9 elles faisaient journellement des incursions jusque sous les murs de Bruxelles, incursions qui forcèrent les chartreux de Scheut à se réfugier dans cette ville (septembre). On les vit paraître sur la chaussée de Flandre et pousser jusqu'au Chevai (tôt aen den Ros) ; le 8 septembre, cent cavaliers vinrent à Willebroeck, dans le dessein de s'y fortifier, pour empêcher la navigation du canal. Alphonse Vargas, commandant de la cavalerie royale , les capitaines Montedosca, Mendosa, Romero, Mansfeld lui-même, essayèrent vainement de les ramener dans le devoir; comme ils n'apportaient pas d'argent, ils ne furent pas écoutés; loin de reconnaître l'autorité de Mansfeld, ils l'auraient arrêté, s'il ne s'était promptement retiré ^. Les membres espagnols du conseil d'état soutenaient d'ailleurs leurs compatriotes, et plusieurs d'entre eux allèrent même les joindre. D'un autre côté, le sire de Ileze n'avait pas tardé à sui\Te son
* ResoluHe Boeck, — * SnuDA. — De Taov.
5 DEWAEL,^ 267, — Db Potteb.— Har«u9,T. U, p. 23!. — Vam Miterek.—
De KeMPEN AERE. — DlMOTHQS.
lieutenant à Bruxelles, où 11 s'arrogea immédiatement toute Fautoritë militaire , réduisant à une nullité complète le comte de Mansfeld. L'arrivée des troupes des États, placées sous les ordres de chefs connus par leur haine contre les Espagnols , avait trop bien servi les projets des patriotes pour qu'ils tardassent longtemps à les exécuter. Chaque jour, de Glymes faisait exercer ses troupes hors de la porte de Coudenberg. Le 4 septembre, avant midi, revenant de l'exercice , il avait déjà dépassé le palais, lorsqu'il fut rejoint par quelques bourgeois armés conduits par Henri de Bloyere, un des quatre capitaines commis aux places d'alarme '. Ordonnant aussitôt un demi-tour à droite, il entra au palais et marcha directement à la salle où le conseil d'état se trouvait réuni. Comme on refusait de lui en ouvrir la porte, il en fit sauter la serrure ^ et arrêta tous les membres présents. Les comtes de Mansfeld et de Berlaimont, d'Assonleville, Sasbout^, ainsi que les secrétaires Berty et Scharenberger, furent conduits à pied h la Broodhuys et enfermés chacun dans une chambre particulière; on eut néanmoins pour eux tous les égards dus k leur position. Delrio fut conduit dans un cabaret à l'enseigne du MùuUn à Vent sur la grand'place ^ ; il eut à supporter en chemin les insultes de la populace, qui n'avait pas oublié qu'il avait £Eiit partie du conseil de sang. Comme on ne le crut pas en sûreté dans cette maison, il fut transféré à la Treurenborch. Viglius étant malade n'était pas venu au conseil, non plus que le duc d'Aerschot, qui se disait également indisposé, ce qui le fit soupçonner par bien des gens d'avoir eu part au complot. Viglius fut retenu prisonnier dans sa chambre ^. Le jour suivant, on arrêta encore quelques membres du conseil privé, entre autres, Fonck ^ et de Tassis, qui revenait d'Anvers, où il avait été assister aux noces de son neveu. Ils furent incarcérés au Petit Moulin , mais ils n'y restèrent pas longtemps : Fonck, d'Assonleville, Sasbout, Berty et Scharenberger fîirent relâchés le 15, et de Tassis fut rendu k la liberté quelque temps après, à la sollicitation de son frère Léonard, qui fit présent d'un beau cheval
* M. Gboen van Prinsterer, T. V, p. 609.
• i.-B. Ds Tassis.
> ÂzEVEBo ne parle pas de Sasbout; selon lai ei de Tassis, d'Assonleville Ait enfermé au Moulin à Vent.
^ Met Cleyn Moleken. Azbvedo. — De Tassis.
> De Thou, De vità sud ad seriem historiar., T. VII, p. 27.
0 De Potter dit que Fonck et Jean Boisschot furent arrêtés en même temps que Delriô et enfermés avec lui.
au sire de Heze \ L'amman fut ëgalement incarcéré et n'était pas encoi^e relâché le 27 novembre *.
Le prince d'Orange fut généralement considéré comme l'instigateur de ce coup d'état, qu'avaient préparé, disait-on, Jean Yanderlinden, abbé de Sainte-Gertrude, que l'on savait correspondre activement avec lui, François de Yleeschouwere, abbé de Villers, et le pensionnaire de Louvain, Ag concert avec deux autres laïques ^. De fréquentes conférences avaient eu lieu en effet & Fhôtel de ville, entre plusieurs députés des états de Brabant, le chancelier et les capitaines de la bourgeoisie ^. C'était là qu'avait été concertée cette entreprise ; c'est I& que fut décidée la réunion des états généraux. Toutefois, les états de Brabant désavouèrent cette airrestation, et les nations, ainsi que le magistrat, protestèrent qu'elles n'y avaient pris aucune part ^. On sait à quoi s'en tenir sur les protestations de ce genre. Cet événement, qui eut d'immenses résultats, mit franchement en présence les Espagnols et les patriotes , et ceux-ci ne voulurent pas donner & leurs adversaires le temps de se relever. Dans un manifeste, ils accusèrent le conseil d'état de favoriser les bandes mutinées, avec lesquelles il avait de secrètes Intelligences, tendantes à les introdm're dans Bruxelles ; de s'être opposé à cet effet à la levée des troupes par les États, et de chercher à procurer des renforts aux Espagnols, pour replacer le pays sous la sanglante tyrannie à laquelle il venait à peine d'échapper , projet dont se vantaient déji ces troupes étrangères. Les auteurs du manifeste protestaient, du reste, de leur respect pour la religion catholique et pour l'autorité royale, leur seul but étant, disaient-ils, de mettre le pays à l'abri des fureurs d'une soldatesque indisciplinée et rebdle ®. Par un acte du 8 septembre , les états de Brabant avaient convoqué les états généraux ^, et bientôt les provinces envoyèrent leurs délégués à Bruxelles. Les trois membres confirmèrent
* DeTassis,1oc. cit., T. IV, p. 242. Pendant une nuit du mois de novembre, de Tassis se rendit, avec un de ses domestiques, au rempart de Ste-GIaire, et, au risque de se briser dans leur chute, ils se laissèrent glisser hors de la ville. Us trouvèrent à Ixelles deux chevaux, et arrivèrent le lendemain à Ualines, d*où ils gagnèrent le pays de Liège. De Tassis alla ensuite trouver don Juan d*Âutricbe.
< Reêoluiie Boeck.
* De Tassis. — * De Potteb.
* M. Groen van Prinsterer. — Oppinie Bœck.
* VanIIeterxn.
Archives de LiUe. V.le rapport de M. GacUard sur ces archives, p. 238.
TOH£ I. 53
les députés de la viUc dans leur offioe, en approuvant et oe qu'ils avaient
fait et ce qu'ils allaient faire dans l'intérêt général ^
Le service des gardes bourgeoises était rendu fort pénible par suite des nombreuses précautions qu'exigeait toujours la sûreté de la ville, dont le sire de Hese avait été nommé capitaine général \ Pour l'alléger en ce qui les concernait, les quatre capitaines des places d'alarme prièrent le magistrat de confirmer dans leurs fonctions les lieutenants qu'ils s'étaient choisis, et il fut convenu de leur payer huit sous par jour, « à » condition qu'ils rendraient à la commune tous les services possibles '• » Les charges qui incombaient alors i la ville, dans l'intérêt général, devaient rendre le magistrat parcimonieux* Pour faire face aux dépenses toujours croissantes, les trois membres durent recourir à de nouveaux impôts, et ils résolurent de lever le vingtième denier sur les maisons et terrains situés dans la ville, en y comprenant ceux appartenant aux prélats, aux ecclésiastiques et aux métiers, plus le vingtième et le quarantième des biens situés dans la cuve ^.
A peine les États furent-ils assemblés qu'ils prirent, au nom du roi , Tadministration du pays ^« Ils traitèrent d'usurpation Tautorité que s'était arrogée Jérôme de Roda, qui, retiré dans la citadelle d'Anvers, rendait des ordonnances, au nom du conseil d'état, dont il se disait le représentant ®. Par un décret du 33 septembre, qui fut publié à Bruxelles le lendemain, ils déclarèrent les Espagnols mutins, ennemis de la patrie, « pour avoir menacé de se ruer sur la ville de Bruxelles et de n traiter hostilement ses habitants ^. » ils laissèrent toutefois subsister le conseil d'état, qui, ruiné et affaibli par les derniers événements, ne pouvait plus avoir qu'une omhre d'autorité. Ils firent ensuite proposer aux troupes allemandes d'entrer à leur service, ou de sortir du pays, et
< Résolotion do 9 septembre. ResoluHeBoeck
« Nous n*avons pas trouvé 3a nominaiioa, mais, le il octobre 1576, les trois membres lui accordèrent à ce titre la fraDcbise d'accises. Resolutie Bœck.
* Résolutions des 28 septembre et 13 octobre. Ibid, Il n'y avait auparavant que trois places d'alarme : le marché, le marché au bétail et le Sablon; il y en eut depuis deux autres, la Monnaie et le marché aux grains.
« Résolutions des 1 2 et 23 octobre. Ibid,
s Cette assemblée était composée de 85 membres. Les députés de Bruxelles éuient le bourgmestre Antoine Quaurré, et le pensionnaire Jean Haelcote.
«'M. Gacbabd, AnaUcteê belgiques, p. 208.
V Placardé de Brabant, T. U, p. 326,
ouvrirent des nëgociaUons arec le prince d'Orange, qu'As invitirent à se rendre à Bruxelles, où le peuple réclamait instamment sa présence ^ Guillaume les assura de son désir de travailler h la pacification du pays ; mais croyant qu'il y avait peu de sûreté pour lui à se rendre à Bruxelles, tou« jours menacée par les Espagnols d'Alost et d'Anvers, il préféra se rendre à Gand, où les États envoyèrent des commissaires ^ avec un traité d'union qu'ils avaient arrêté dans leur séance du iO octobre* Avant de rien décida, le prince d'Orange demanda que cet acte fût ratifié par les magistrats, les corporations et les gardes bourgeoises de toutes les villes '• C'est ce traité qui, signé k 6and par le prince, les députés des états de Hollande et de Zélande d'une part , et par les commissaires des états généraux de l'autre , devint fameux sous le nom de Pacification de Gand (8 novembre 1576) \ Le magistrat, le large conseil et les nations approuvèrent, le 1 1 novembre, tout ce qui avait été feit aux états généraux par les deux bourgmestres, le receveur Vanderhert et le pensionnaire *•
Les trois membres avaient envoyé des députés au prince, pour le prier de venir secourir le Brabant, mal défendu, disaient^ils , par les États , dont les troupes venaient d'être battues h Anvers ^. Us reçurent, le 10 novembre, la réponse suivante : « Messieurs, je vous remercie » affectueusement de la bonne démonstration d'amitié que vous m'avez » faicte, m'envcnant ces bonestes personages de vostre part pour me » visiter, vous asseurant quil n'i a seigneur au monde qui aist plus >» grand désir de vous faire plaisir et assistance , mesmes en temps si n nécessaire, que moi. Toutes fols, pour plusieurs raisons que j'espère que » vous mesmes jugerez raisonnables, je ne puis encores entièrement M satisfeire à vos louables désirs* 11 est vrai qu'en partie j'y ai satisfaict, n envoiant mes compaigniesà Gand, au lieu que messieurs des Ëstats ont » ordonné et où ils ont pensé les affaires plus se présenter, et encores de
^ H. Groeii van Prinsterer, p. 456. SuaderliDge die van Brussel die nacht en dacht nae uwer excelleDcie verlangen.
* Pièces curieuses touchant les troubles des Pays-Bas, Ms. de la Bibl. de Boarg. s M. Gboeh var Prirsterer.
^ Le cotiseil d'état l'approuva au non du roi, le 13 novembre. Placards de Brabant, T. I, p. 476.
* Resohitie Bœck.
« Réflolatîon du d novembre. Ces députés étaient Téchevin GlockmaD, le conseiller Reymbonts, Aerasens et B. Vanderbaeghea. Ibid»
444 HISTOmE
» jour eh jour j'en envoie et en la plus grande diligence que je puis , » mesmes depuis avoir entendu la misérable issue des affaires d'Anvers ; » combien toutes fois que je n'aie encores nouveUes aulcunes certaines n de la paix, ni de Tasseurance qu'on m'a tant de fois promise ; que, si » je n'avoi plus d'esgard au bien commun du pais, auquel j'ai este tant M affectionné parle passé, qu'aux déportements d'aulcuns partîculliers, » j'eusse pu, avecq raison , penser à moi, abandonnant ceulx qui ne se » fient en moi, comme il me semble, qu'ils debvroient. Mais, quant à ma u personne, laquelle, bonne occasion se présentant, je l'estimeray » tousjours bien emploiée pour vostre service, je ne veoi point que je » puisseP encore passer de là ; car, en premier lieu , je ne sm's encoires , » comme dict est, asseuré de la paix, laquelle estant faicte, je me resou- » drai par bon adviz (à) ce qui sera le plus expédient pour le publicq. » Dadventage le seigneur Don Jean d'Austria estant venu en Lutzem- )> bourg, et ne sachant encore quelle résolution messieurs des Ëstats » prendront sur sa venue , je ne pense pas aussi pouvoir résoudre de » mon passage, parce qu'estant assez adverti de ses desseings, qui ne » sont meilleurs que ceulx du duc d'Alve, je n'ai aulcunement délibéré
» de me mettre en lieu où il soit le plus fort ^ »
En effet, les opérations militaires des États n'étaient pas heureuses : la défaite de De Glymes près de Tirlemont, Jes excursions des cavaliers noirs ^, le sacdeMaestricht et d'Anvers, ne pouvaient être contre-balancés par la reddition du château de Gand, et, plus que jamais, le pays éprouvait l'urgente nécessité de se débarrasser de ces hordes farouches. La défaite de De Glymes fit éclater une sédition à Bruxelles. Le magistrat fut forcé de publier une ordonnance enjoignant à tous les Espagnols de quitter la ville, avec leurs familles et leurs domestiques, endéans vingtquatre heures , et prescrivant la confection d'armes, de guerre pour l'usage de la bourgeoisie ^. Les travaux de défense furent poussés avec vigueur. A la demande du poète Jean Houwaert, qui avait été nommé surintendant des fortifications, les receveurs accordèrent un subside de cent florins par semaine, afin d'augmenter le nombre des ouvriers employés à ces travaux. Une ordonnance prescrivit de fermer les portes de la ville k quatre heures de relevée, et d'en porter les defs à la maisoB
* M. Groen vA!f Primsteber, t. V, p. 507.
* De zwarte ruytert, nom donné aux soldats de JuUen Roraero, qui 8*était fortifié dans Lierre. Beschryving van Lier^ bl. 68. — < De Pottbr.
communale avant cinq heures, sous peine d'une amende de vingt sous. Enfin , les trois membres demandèrent au duc d'Âerschot de faire entrer en ville cinq compagnies de mousquetaires , sous le commandement d'un colonel, mesure nécessitée par l'indiscipline des troupes de la garnison , et ils ordonnèrent aux deux serments qui gardaient la porte de Coudenberg d'occuper celle d'Obbrussel, la première étant bien fortifiée et défendue par « de bonnes sections ^. »
Vers ce temps, Philippe d'Egmont, fils atné du malheureux Lamoral, revint d'Allemagne, où il avait été élevé avec les plus grands soins à la cour de Maximilien II. Il fit à Bruxelles une entrée triomphale : les états de Brabant et le magistrat, accompagnés de trente enseignes de bourgeois, allèrent à sa rencontre et le conduisirent, au bruit du canon, au son des cloches, à l'église de Sainte-Gudule , où une messe solennelle fut chantée. Il fut escorté ensuite jusqu'à l'hôtel d'Egmont, où l'attendaient sa mère et ses sœurs. Prévenu par ses avantages extérieurs et par le souvenir de son père, le peuple le demanda instamment pour général, et cet enthousiasme favorisa beaucoup la levée des taxes votées par les États ^. Le 21 novembre, la commune bruxelloise approuva toutes les mesures que les états généraux avaient projetées pour solder les grands frais de la guerre. Le même jour, parut un édit pour la levée du centième des biens, meubles et ipimeubles, et, le lendemain, un octroi délivré par le conseil d'état, au nom du roi, autorisa les trois membres à imposer le dixième et le vingtième sur toutes les maisons de la ville sans exception ^.
On vit aussi revenir un grand nombre d'émigrés, et, entre autres, Marnix de Sainte-Aldegonde, fameux par sa satire Den Byenkorf^ qui porta un grand coup à l'Église catholique en Belgique. Agent du prince d'Orange, qui l'avait envoyé à Bruxelles, 0 se mit immédiatement en relation avec les membres les plus exaltés des États et de la commune. GuOlaume, engagé à se rendre en personne à Bruxelles, où sa présence, disait le conseiller de Brabant Liesvelt, était des plus nécessaires, lui avait répondu qu'il ne pouvait prendre cette détermination, de crainte de voir les états généraux s'efiaroucher et se séparer des états de Brabant et u de la bonne ville de BruxeUes, » séparation que ne manquerait
* Rës. des 10, 12 et 16 ooYembre. ResokUie Boeck,--* lUaitus. > Ruolutie Boeck. — Placard» de Brabant, T. III, p. 316. — Archives de V Audience, botte înt. Bruxelles, n** 8.
pas de provoquer certain parti, quand ce ne aérait que a pour ge venger » des bons bourgeois et habitants de cette ville (novembre) ^ • » Sa présence en effet eût réveUlé trop d'antipathies, et, bien qu'éloigné, il n'était pas moins Tâme de tout ce qui s'y pratiquait. A l'instigation de Sainte^Aldegonde et malgré la vive opposition du duc d'Aerschot, les trois membres décidèrent l'admission en ville d'un corps de ses troupes, et, pour pouvoir loger ces soldats, tumultueusement demandés par le peuple, ils firent sortir quatre compagnies des États ^. Olivier Van den Tympel, officier dévoué à Guillaume, arriva, le 2â novembre, avec dix enseignes, et, en attendant que des quartiers leur fassent préparés, il alla se loger, avec trois compagnies, à l'hôtel Nassau ; quatre compagnies furent placées à la cour, trois à l'hôtel d'Egmont, et trois autres enseignes cantonnées dans les feubourgs et les villages voisins '« Le duc d'Aerschot et tous ceux de son parti en éprouvèrent un vif ressentiment. Le S 6 novembre, quelques doyens et anciens des cinq serments vinrent en collège déclarer, par l'organe de Jean Glaerbout, qu'ils ne pouvaient crofare que le magistrat eût fait venir ces troupes, la chose leur paraissant invraisemblable ; que toutefois, si le fait était réel, ils protestaient, au nom des serments, contre cette mesure et ne répondaient pas des inconvénients qui en résulteraient. Ils demandèrent acte de leur protestation. Mais, le lendemain, d'autres membres des serments, en plus grand nombre que les premiers, se présentèrent au magistrat et protestèrent à leur tour contre cette démarche, qu'ils dirent avoir été faite à leur insu* Gomme Van den Tympel venait d'être chargé d'une expédition, ils demandèrent une déclaration portant que les serments étaient étrangers an départ des compagnies du prince, et que le colonel avait déclaré lui-même en collège qu'il avait lieu par ordre du comte de Lalaing, lieutenant-général, qui, le lendemain, devait le rejoindre sur la route de Louvain ^.
Les sommités du conseil d'état étaient toujours détenues. Le roi de France ayant écrit aux états-généraux en faveur de Mansfeld, et le fils du comte réclamant instamment la délivrance de son père, ils requirent le sire de Heze de le relâcher; eelui-d les renvoya aux magistrats de
> M. GioBN VAN Phimstiiiir, t. V, p. 828.
* Résolution du 23 novembre. Raolutie Bœck. — Lettre d'OUvier Van den Tympel an prince d'Orange, 23 novembre 1576. M. Geoen van Parnsnasa, T. V, p. 840.
' H. GaoEN VAN ParasTEEBR. -^ * RaolfUie Botek.
DE BRUXELLES. Ul
Bruxelles, qui chargèrent le greffier, Corneille Aerasens, de répondre que a n'ayant pas ordonné la saisie du conseil d'état, ils n'y étaient pour rien, V et que si les États avaient à cet égard quelque proposition k faire à la » commune, les nations se réuniraient immédiatement pour la discuter ^. » Ainsi,' personne ne voulait prendre la responsabilité de l'arrestation ni de la mise en liberté. Le seul arbitre du sort des prisonniers, c'était le prince d'Orange. De Heze lui ayant demandé ce qu'il avait à faire en présence des réclamations du roi de France, il lui avait répondu qu'il devait chercher à éluder toute décision ^. Dans un avis qu'il donna aux états généraux sur la conduite à tenir avec le sire de Hierges, fils de Berlaimont, qui demandait la délivrance de son père, il dit qu'il « lui » fault accorder de le faire et lui en donner toute asseurance, le priant » toutesfois de ne point trouver mauvais si il n'est si tost relasché, à » cause des opinions du peuple, auquel il fauldra le faire trouver bon » avecq le tems, ce qui se fer^ aux conditions qui ensuivent ; à scavoir, » qu'il mettera entre les mains des seigneurs des Estats les villes de » Leingen, Amhem et Thielt ; daventaige que ledit seigneur de Hierges )> fera serment aux Estats d'obéir à ceulx qui seront commis par les » Estats; pareillement les cappitaines, officiers et soldats de ses compai- » gnies presteront le serment d'obéir aux seigneurs des Estats soubs » l'obéissance dudit seigneur de Hierges, et pareillement qu'il aist juré u la paix faicte naguères entre les Estats, ledit seigneur Prince, la Hol- » lande et Zeelande. Et d'aultant qu'il vault beaucoup mieux conduire » les personnages de teUe qualité par la voie de raison que de contrainte, n semble bon de lui faire cognoistre la nature du peuple de Bruxelles » et aultres conmiunauités qui, estant animez contre monsieur son père, » ne vouldroient jamais permettre, ains.l'empescheroient, peut^estro » avecq danger do sa personne, qu'il flist mist en liberté, sans que mon- >» sieur de Hierges, par telles conditions exécutées, ait faict claire de- » monstration de sa volonté ^. »
De Heze, alors partisan de Guillaume, se conforma ponctuellement à ses intentions : pressé de divers côtés de rendre la liberté aux deux comtes, il répondit que si l'on continuait à intercéder il les ferait transférer k Yilvorde. Suspectant le duc d'Aerschot, qui ne cachait pas son
< Résolution da 15 novembre. ReMoltuie Boeck.
* Lettre du 11 novembre. M. Gaora van PRoisTnia, T. V, p. 513.
« /5tVI„ p. 5ia
antipathie pour le prince, ainsi que plusieurs membres des États, il ouvrait les lettres qui leur étaient adressées, et les retenait même quelquefois. Le duc ne pouvait envoyer personne hors de la ville sans lui avoir demandé un passeport ; enfin, son arrogance fut poussée au point que les états généraux furent contraints de lui adresser des remoJcrances. Le comte de Berlaimont ne fut élargi que le 1 9 janvier suivant, et le comte de Mansfeld un mois après, avec défense toutefois de sortir de la vUle "•
Cependant don Juan d'Autriche était arrivé, le 4 novembre, à LuxenÀ> bourg, après avoir traversé la France à la faveur d'un déguisement. Les États,'qui paraissaient avoir oublié qu'il avait été nommé au gouvernement général des Pays-Bas ^, furent surpris «ie sa subite apparition. Ils reçivent communication de la lettre par laquelle le jeune prince informait le conseil d'état de son arrivée et annonçait que le roi lui avait accordé les pouvoirs les plus étendus pour gouverner le pays, où il désirait ardemment rétablir la paix. Cette communication embarrassa les États et les laissa longtemps indécis sur la conduite qu'ils tiendraient. Ils ne pouvaient guère espérer, en effet, que le frère de Philippe II approuvât les vues d'indépendance manifestées à Gand. Avant de prendre un parti décisif, ils résolurent de sonder les sentiments du prince. Sous prétexte de le faire complhnenter, ils lui envoyèrent le vicomte de Gand et les barons de Rassenghien et de Willerval, qui furent accueillis par le nouveau gouverneur avec beaucoup de bienveillance; mais la défiance était trop profonde pour que ses promesses d'une meilleure administration pussent arrêter la marche des choses. On se rappda les perfidies du duc d'Albe, et Ton craignit de le reconnaître dans l'exterminateur des Maures de Grenade. Consulté par les États sur la réception qu'il convenait de faire au nouveau gouverneur général, d'Orange leur envoya (50 novembre) un long mémoire dans lequel il les engageait fortement à éviter le piège qui leur était tendu, ou du moins à exiger de solides garanties de la bonne foi de don Juan '• Ces conseils étaient sages, mais malheureusement celui qui les donnait n'était pas exempt de vues ambitieuses, et les États, en les adoptant comme règle de conduite, s'allièrent à des projets dont
* M. GrOEN tan PaiNStERER.
* Sa commissioD, datée du i** septembre, et ses instructions datées du 30 oc> tobre, se trouvent en copie dans les Archives de VAuditmce, cart. 1369, n« 155.
^ Voir ce Mémoire dans les Analeetee belgiquee de M. Gacharb, p. 301 .
ils fadlitaieni ainsi inexécution. Ils envoyèrent à don Juan, Antoine de Witthem» seigneur d'Ische, chargé de lui soumettre leurs propositions ; ils ordonnèrent en même temps la réunion à Wavre d'une armée destinée'à protéger Bruxelles, et leurs ambassadeurs aUèrent en Allemagne, en An^terre et même en France, réclamer aide et assistance contre le cabinet de Madrid.
Don Juan accueillit le seigneur d'Ische avec la plus grande afEabilité et ne parut en rien offensé de la défiance des États. Il fit briller à ses yejix les plus beUes espérances ; mais décidé à n'admettre aucim arrangement conditionnel, il traîna les négociations en longueur. N'ayant rien gagné par ce moyen, Q conclut un armistice et invita les états généraux à se rendre avec le conseil d'éCat à Namur, où 0 se trouverait pour conclure un traité définitif. Les États , flottant entre la crainte et l'espérance, allaient adhérer à cette proposition, et les trois membres de la conmiune avaient déjà nommé leurs délégués ', lorsque les Bruxellois y mirent opposition. Ils représentèrent vivement les conséquences d'une pareille démarche, ils rappelèrent les perfidies des Espagnols, qui ne s'étaient montrés fidèles à aucun engagement, et déclarèrent qu'ils ne voulaient plus livrer de victimes au bourreau. Cette conduite énergique fit revenir les États sur leur première décision. Ils résolurent de faire accompagner le conseil d'état à Namur par quelques députés qui s'engageraient, par serment, k ne rien conclure sans l'approbation de leurs collègues. Le conseil d'état et les députés partirent, mais don Juan refusa de se rendre à Namur; il n'avait pas, disait-il, assez de garanties pour sa sûreté, et il demandait qu'on choisit une vOle neutre pour négocier. Ces indignes subterfuges laissèrent les choses dans le même état, et les députés revinrent à Bruxelles sans avoir négocié.
L'astucieux Espagnol, qui n'avait pas, comme d'Albe, une armée d'élite, ni devant lui, un pays désarmé, voulait^ à tout prix, gagner du temps. Une scission lui paraissait imminente, lorsque, pour abattre les ultra-catholiques et leurs autres adversaires, les partisans du prince d'Orange et les patriotes, parmi lesquels on remarquait l'abbé de Sainte-Gertrude, les comtes de Lalaing et de Boussu, le marquis d'Havre, le sénéchal de Hainaut, le vicomte de Gand, les seigneurs de Champagny, d'Ongnics,
« Celaient Anloine Qoarré, Yanderhert et le pensionnaire. Résolotiondu 19 décembre. Reiolutie Boeck.