TOME I
pourrait causer aux catholiques de quelques autres villes, h la cause commune et à Bruxelles en particulier, ils s*ëcrièrent que ce n'étaient que des subterfuges. Ils déclarèrent que le large conseil et les nations approuvaient leur demande, et qu'il fallait réunir ces corps; après avoir rappelé les clauses de la paciBcation de Gand, le bon esprit qu'avait montré les bourgeois en 1 566, ils offrirent le secours des catholiques du Hainaut et parlèrent avec beaucoup de mépris de l'archiduc qu'ils traitèrent d'enfant {j(yvenetto). Le magistrat leur opposa l'obéissance due aux États , la nécessité de conserver leur appui et les difficultés qu'entraînerait l'exécution de leur projet. La discussion s'échauffant, un des seigneurs lui demanda s'il voulait « estre de la ligue ou non, et en cas que non, quilz n sçavoient ce quilz avoient k faire ; » mais quand on les interrogea sur la ligue dont ils parlaient, ils se turent, s'apercevant qu'ils avaient été trop loin.
Il avait enfin été convenu que la résolution du collège leur serait remise vers deux heures, lorsque Ghampagny et ses compagnons, se rendant dans la petite salle, s'y virent tout à coup environnés de capitaines de sections et d'autres bourgeois protestants qui sortaient de leur consistoire. Ceux-ci les interpellèrent vivement, n'épargnant ni menaces, ni
'-^' reproches, et leur imputant les projets les plus sanguinaires; un bour^ •^ geois entre iiutres accusa Ghampagny d'avoir déclaré qu'au besoin le fer ferait raison des quatre ou cinq cents réformés qu'il y avait en ville. Les magistrats dissipèrent ce rassemblement, qui, dirent-ils plus tard, s'était formé k leur insu, et les chefs du parti catholique se retirèrent. Quelques habitants les ayant suivis et ayant demandé k Ghampagny des explications sur les propos qu'on lui attribuait, il répondit avec colère : «< Si vous n voulez procéder de ce mode là, je vous auray bien aultrement. n Ces
« "" paroles, répandues dans le peuple, eurent un terrible retentissement ; la foule irritée courut chez ce seigneur, et ne l'ayant pas trouvé, elle livra son hôtel au pillage. Le magistrat, qui s'était assemblé au premier bruit du tumulte, ordonna la restitution immédiate des objets dérobés; mais, pour éviter que d'autres habitations ne subissent le même sort, il promit une récompense de 500 florins à quiconque livrerait Ghampagny. Il fut
li arrêté le lendemain, ainsi que de Glymes et Corneille Wellemans, le rédacteur de la requête des catholiques. Ces deux derniers furent bientôt relâchés ; mais Ghampagny fut remis, le i 8, à des députés de Gand, qui vinrent le réclamer pour le confronter avec d'autres personnes accusées
DB BRUXELLES. À9i
d'avoir fomente les troubles dont cette vUle avait été le théâtre au mois d'octobre 1977 \ Quelques mois après (30 janvier 1579), le second membrcr demanda qu'il fût ramené à Bruxelles pour y être jugé, et, comme ses meuMes avaient été vendus publiquement, sans le consentement des trois membres , il réclama de l'arehiduc et du conseil d'état un acte d'indemnité. Cet acte fut délivré, mais l'autre demande n'eut pas de suite \
La paix de religion proposée par le prince d'Orange rencontra encore dans la bourgeoisie de sérieuses résistances, et, à mainte reprise, le large conseil et les nations exprimèrent leur intention de ne se départir en rien de la Pacification. Dans leur assemblée du 6 juillet, les nations avaient demandé qu'on vefllât à son entière exécution, «parce que, sinon, n dirent-elles, la discorde en naîtra. » Elles revinrent plusieurs fois sur cet objet et sommèrent le magistrat de se prononcer à l'égard de ce contrat politique. Celui-ci déclara qu'il avait toujours eu l'intention de s'y conformer, mais que, comme on n'avait pu le mettre à exécution pacifiquement et sans exposer la ville h de grands dangers et d'inévitables discordes, il en avait plusieurs fois référé à l'archiduc et aux états généraux. Il ajouta qu'ayant appris qu'on avait soumis à l'examen des états des provinces un projet de «< modération ou trêve de religion, » il venait de délier à Anvers maître Jérôme Vanden Eynde, écbevin, afin d'être tenu au courant de cette affaire (28 août) ^. Nous verrons plus loin l'opiniâtre résistance que les nations opposèrent à l'exécution des projets de Guillaume.
Sortis enfin de la stupeur que leur avaient causée les succès de don Juan, les États se décidèrent h prendre l'oflènsive, et Bruxelles fournit à l'armée deux trains de canons, l'un de pièces de campagne, l'autre de pièces de siège {muerbreekers) ^. Depuis longtemps les calvinistes et les démocrates demandaient à grands cris qu'on acceptât les secours du prince palatin, et, d'un autre côté, les provinces wallonnes, où le zèle pour le catholicisme était très-ardent et la noblesse toute-puissante, vou-
* Ces faits sont développés dans une requête écrite par le magistrat à Tarchiduc Mathias, le 23 août 1578, et dans laquelle il explique sa conduite par sou dévouement à la généralité. Recueil de pièces relatives aux États Généraux pour les smnées 1576 à 1580, mss. appartenant à la chambre des représentants, T. II, f" 181. — H. GaoEN VAN PaiiiSTEBER, T. yi, p. 448.
« Oppinie Boeck. — » JM. — * 6 juillet. Ibid.
laient qu'on négociât avec le duc d'Anjou, frère du roi de France, qui, après la bataille de Gerabloux, avait oiFert ses services aux États. Ce projet fut vivement combattu par le parti allemand et par l'Angleterre, et les États, en traînant les choses en longueur, permirent aux démocrates de tourner contre leurs adversaires l'arme dont on les menaçait. Ils envoyèrent de l'argent k Jean Casimir, qui leva en Allemagne un grand nombre de reîtres , et, lorsque les Wallons appelèi*ent le duc d'Anjou , sous le titre de défenseur de la liberté des peuples, ce prince était déjà d'intelligence avec Guillaume *.
Pour donner à son autorité un centre gouvernemental dans le Brabant, Philippe II transféra à Louvain le conseil de Brabant, ainsi que les conseils du gouvernement et les cours supérieures ^. Beaucoup de conseillers étant restés k Bruxelles, il en nomma de nouveaux et investît de la place de chancelier Didier Van Sestich. Les États, de leur côté, nommèrent de nouveaux conseils et de nouvelles cours ^. Le i 2 août, le roi institua également h Louvain une cour féodale, et, comme le premier lieutenant, Charles de Tysnach, se trouvait en Espagne, et que le second lieutenant, Jacques Booncn, avait pris pA'ti pour les États, il la fit présider par le chancelier Sestich.
Pendant que ces événements occupaient le pays , k Bruxelles on ne discontinuait pas les travaux de défense. Le haut de la ville était complètement garni deravelinset de plates-formes, mais la partie basse était loin encore d'être achevée. Afin de pouvoir y faire travailler plus activement, les trois membres décidèrent que les receveurs du canal fourniraient 600 florins par semaine et recevraient en échange dix des bonniers du bois de Soignes accordés à la ville par l'archiduc ^. En même temps on chercha k donner une forte organisation aux sections, et k faire régner dans leurs rangs l'ordre et la discipline. On adjoignit k chaque colonel un sergent-major ou lieutenant, choisi dans la bourgeoisie, et chargé de faire les fonctions de surintendant de la garde, et un prévôt ou boe(meester qui devait punir d'amende les infractions au règlement et les
*■ M. GaoEN VAN Prinsterer. — Van Heterbn.
* Ordonnance du 19 juillet Archives de V Audience, cart. 1373, n^ 10. — Placards de Brabant, T. I, p. 208.
s M. Gachard, Introduction de Vinventaire des Archives de la Chambre des Comptes,
* 6 juillet. Oppinie Boeck,
m BRUXELLES. 405
négligences dans le service. Les gardes ne purent plus se faire remplacer que par <( des hommes es'timés, armés, et acceptés par les colonels. » Chacun des quatre colonels eut sous ses ordres dix enseignes chargées de la garde de deux portes. Ils furent autorisés à juger, de concert avec les sergents-majors, les capitaines et des députés des trois membres , toutes les affaires relatives au service '.
Le duc d'Anjou , arrivé à Mons le i 5 juillet, avait annoncé sa venue aux Etats, ainsi qu'au magistrat de BruxeUes, qui l'avaient appelé, disaitil, contre l'oppression espagnole ^. Les secours qu'il amenait, joints aux six mille hommes de Jean Casimir et aux levées extraordinaires 'faites dans le pays et à l'étranger , avaient rendu l'armée assez formidable pour écraser don Juan et assurer à jamais l'indépendance du pays; mais, au lieu de pousser vigoureusement en avant, elle borna ses opérations k la prise de quelques châteaux de peu d'importance '• Les soldats cependant étaient brave» et pleins d'ardeur, et le combat de Rymenam (i^ août) prouva que les Belges savaient encore combattre et que leur vieux sang n'avait pas dégénéré. Ce qui leur manquait, c'étaient des chefe actife et habiles : le prince d'Orange, et il avait raison, ne s'occupait plus de l'armée; le comte de Boussu était malade et se tenait renfermé dans l'hôtel d'Hoogstraeten ; le duc d'Anjou et Casimir, appelés par deux partis opposés, ne songeaient qu'à leurs intérêts et se nuisaient réciproquement^, et ce grand déploiement de forces épuisa le pays sans lui &ire obtenir le moindre avantage.
Au fléau de la guerre s'en joignirent bientôt d'autres non moins épouvantables. La peste et la dyssenterie préludèrent aux maux qui allaient fondre sur Bruxelles et y exercèrent de terribles ravages. La misère, qui y régnait, ne contribua pas peu h augmenter le nombre des victimes; les maisons de pestiférés situées près des remparts ayant été abattues, on n'avait plus d'emplacement particulier pour les malades, et la contagion trouvait ainsi plus d'éléments meurtriers. Il fut question d'abord de chercher hors de l'enceinte un bâtiment propre k remplacer ces asiles ; mais le magistrat renonça k ce projet qui eût entramé des dangers pour la sûreté de la ville , et il proposa de prendre à cet effet la maison-Dieu du tiei*s-ordre au Fossé-aux-Loups , u maison isolée, garantie des vents
* 10, 13, lOet 17 juillet. OppinieBoeck.—* Eytzinoer, p. 247.—» Le Petit.
* De Potteh. — Van Meteren.
» et assainie par le cours de la riyière. » Les religieux devaient être conduits aux Bogards, & moins qu'ils ne préférassent rester dans leur couvent. Le deuxième membre rejeta cette proposition, alléguant pour motifs que depuis quelques années , on bâtissait beaucoup dans ce quartier, qu'on y bâtirait encore, et qu'il était voisin du canal et du marché. Il proposa de faire soigner les malades k l'hôpital Saint-Jean, moyennant indemnité, et, si l'on voulait un bâtiment particulier, de prendre la maison des héritiers Jean Danoot, près de la Senne, à l'écluse de Laeken. Il se plaignit aussi des exactions commises par les alexiens et les sœurs-noires, sur les malades confiés à leurs soins. Les nations ayant approuvé la proposition du premier membre, les sections de garde à la porte de Laeken, ainsi que celles des quartiers de Saint-Laurent et de rOssendael, réclamèrent contre cette décision et demandèrent que les pestiférés fussent placés dans le couvent de Nazareth. D'un autre càté, les mambours et les religieuses de l'hôpital Saint-Jean représentèrent qu'ils étaient surchargés de malades depuis plus d'un mois; ils en avaient deux cents, et, chaque jour, il en arrivait vingt-cinq ou trente, ce qui leur avait occasionné un déficit de i 0,000 florins. Ils déclarèrent en conséquence l'impossibilité de se charger du soin des malades h moins que la ville ne leur allouât un subside. Le deuxième membre persistant toujours dans son opinion, des commissaires du magistrat se rendirent & l'hôpital pour s'assurer de l'exactitude de ces assertions. Ces commissaires trouvèrent tous les lits occupés, même par trois ou quatre malades, et, sur leur rapport, la proposition du magistrat fut adoptée. Des menaces avaient été proférées par des bourgeois qui dirent publiquement que si l'on tardait à occuper le couvent du tiersH)rdre, ils porteraient les pestiférés chez les membres du lai^e conseil '.
Les trois membres nommèrent chacun un commissaire pour diriger toutes les mesures concernant l'épidémie. Pour mettre la maison du tiers-ordre en état de recevoir les pestiférés, il fallut prendre, pour un ah , les revenus du canal et établir de nouveaux impôts sur la navigation ^. Bientôt ce bâtiment ne suffit plus : de tous côtés , de Yilvorde surtout où la maladie sévissait avec fureur, on apportait des malades en ville. Le magistrat s'empara alors du refuge de Saint-Bavon , près du Béguinage, et de toutes les grandes maisons abandonnées par leurs pro-
< 2t août, 2, 3, 4, 5 septembre. Oppinie Boeck, ^ > Ibid.
priétaires '. Comme si ce n'était assez de maux, ces maladies laissèrent après elle une famine qui acheva de décimer les classes pauvres ^. Suivant quelques auteurs , à la SaintrJean on comptait déjà douze mille décès ' ; d'autres portent à vingt-sept mille le nombre d'habitants qui périrent ^. Mais, chose que nous avons remarquée dans toutes les circonstances de ce genre, ces chiffres sont énormément exagérés. Un document officiel ^ dont nous parlerons plus tard , dit qu'il y eut deux mille morts. Sur une population qui ne pouvait guère alors dépasser cinquante à soixante mille âmes, la proportion est déjà assez effrayante pour qu'on ne cherche pas à l'exagérer. Les mesures nécessitées par ces fléaux, l'entretien des pauvres pestiférés, ainsi que les frais occasionnés par la guerre et les travaux des fortifications, obérèrent considérablement la commune et nécessitèrent l'établissement de nouveau impôts ^
Pendant ce temps, la ville n'avait cessé d'être inquiétée par la garnison de Louvain et d'autres bandes ennemies. La première faisait journellement des incursions jusqu'à ses portes et interceptait souvent son commerce avec Anvers ^, Pour prévenir toute surprise, les magistrats apportaient les plus grands soins à l'entretien des fortifications et faisaient faire bonne garde. Ils ne devaient guère en effet compter sur l'assistance des généraux des États, qui, agissant mollement et sans ensemble, préparaient au pays les plus grands revers. Quelques membres du comité de défense avaient donné leur démission, d'autres l'avaient demandée, s.e plaignant de ce que, depuis plus de dix mois qu'ils exerçaient gratuitement leurs fonctions, ils négligeaient leurs propres affaires, et il avait été convenu de remplacer ceux qui voudraient se retirer et d'en restreindre le nombre. Cette commission extraordinaire fut alors ainsi composée : Hubert' De Vaddere, Jean Van Blitterswyck , Nicolas Van Bygaerden, Pierre Rentiers, Henri de Zèle, François Beydaels» Pierre Van Beeme, Daniel de Pape et Corneille Vits , nommés par les nations, Sibert Van fierli-
* De Potter, r 47. — " Gramaie. — Foppehs.
s De Potter. — Ettzinger. — Dinothus. — * Gràhaie. — Mann, chron. mss.
> Quatre sous sur le setter deflroment moulu, un sou par chapon ou toute autre pièce de volaille, lièvre, couple de lapins, etc., deux sous sur le faisan, oiseau de montagne, coq d*Inde , dindon ou cygne, etc. 22, 27 septembre, 5, 6 octobre. Oppinie Boeck.
« De Potter. — Dinothos.
cum, échevin, et Jean Schotte, receveur, nommés par le magistrat, Jean
de Fraye et PhUippe Boots , nommés par le large conseû ^
Les États de leur càté étaient livrés à la plus complète anarchie. Le parti calviniste ou allemand, aussi opposé au duc d'Anjou qu'à don Juan, dominant déjà dans les principales villes de la Flandre et du Brabant, était devenu tout puissant depuis l'arrivée de Jean Casimir. Dès l'entrée de ce prince à Bruxelles, on vit les ministres réformés prêcher publiquement dans des maisons dites schavers huysen, en face du couvent des Bogards ^; bientôt ils ne se contentèrent plus de ces lieux de réunion et, se fondant sur la paix de religion, bien qu'elle n'eut pas ét^ publiée dans cette ville, ils demandèrent des temples. Le SO septembre, Mathias écrivit au prieur des carmes qu'il eût à leur céder la nef de son église et à la ffi(ire clore d'un mur, afin de pouvoir conserver son couvent ^. Encouragés par Casimir, qui vint, dans cette église, assister à leurs sermons ^, les calvinistes ne gardèrent plus de retenue envers leurs adversaires. Contenus toutefois à Bruxelles par la froideur que leur témoignait la bourgeoisie, leurs ministres ne donnèrent pas, comme en Flandre, carrière à cette violence qui amena la défection des provinces wallonnes. Sur ces entrefaites, don Juan mourut à Namur (!"' octobre i 578) et son successeur, Alexandre Farnèse, fils de Marguerite de Parme, comprit vite le parti que l'on pouvait tirer de l'imminente scission des provinces. Retranché dans son camp de Namur, il les laissa s'affaiblir pour pouvoir les rejeter ensuite plus facilement, affaiblies et énervées, sous le sceptre de Philippe.
< 10, 15, 17 juillet. Oppinie Bœck.
^ FoppENs dit qu'ils donnaient sept à dix sous aux pauvres et au bas peuple qui assistaient à leurs sermons. Il y a peut-être partialité dans cette manière de rapporter les choses.
5 Van Hjeerbeek, f> 230. — De Potter. — * Dewael, f 281.