CHAPITRE XVI
Marie~Thérè$e. — Administration du duc Charte de Lorraine. —
Le duc Charles-Alexandre, fils de Léopold I", duc de Lorraine, avait été adjoint à Marie-Élisabeth dans le gouvernement des Pays-Bas (avril 1741); mais la guerre, qui le retenait à la téte des armées impériales, l'empêcha de se rendre immédiatement dans ces provinces. Il y fut remplacé provisoirement par le comte Frédéric de Harrach, grand maître de l'archiduchesse, auquel succéda, en mars 1745, le comte de Konigsegg-Erps, avec le titre de ministre plénipotentiaire; celui-ci n'administra les Pays-Bas que pendant une année. Le 26 mars 1744, le duc Charles fit son entrée solennelle à Bruxelles, accompagné de la sœur de Marie- Thérèse, l'archiduchesse Marie-Anne, qu'il venait d'épouser. Les princes, qui étaient arrivés, vers trois heures et demie, au pont de Lacken, descendirent, au bruit des salves de l'artillerie, dans une tente somptueuse qu'on avait dressée à l'entrée de rAlléc-Verte. Après y avoir été salués par le comte de Konigsegg-Erps et par tous les ministres et généraux, ils passèrent en revue le régiment anglais des gardes bleues, rangé en bataille dans les prairies qui longent cette belle promenade. Ils remontèrent ensuite dans leur voiture qu'entouraient les archers et les hallebardiers de la cour. Le régiment anglais ouvrit la marche, conduit par deux officiers de l'écurie, que suivaient le timbalier et les trompettes du duc; après eux venaient les ministres, les généraux, les chambellans, un grand nombre de seigneurs, tous à cheval et précédés de nombreux domestiques. Le ministre plénipotentiaire, deux carrosses à six chevaux, les heyduques, les valets de pied, les pages et les autres gens de la cour précédaient le carrosse des princes, et quelques escadrons de cavalerie anglaise fermaient la marche. A la première barrière de la ville, le ma-
DE BRUXELLES. 557 gistrat en corps attendait les nouveaux gouverneurs généraux; le premier pensionnaire les harniigua, et ensuite le bourgmestre Vanderdilft de Borghvliet leur présenta, à genoux, les ciels de la ville dans un bassin d'argent. Les serments avaient fourni chacun 20 hommes, qui, précédés par les doyens des métiers, ayant tous à la main un flambeau de cire blanche , escortèrent alors la voiture des princes. Les compagnies bourgeoises formaient une double haie depuis la porte jusque près de l'église de Saint-Nicolas. Devant l'hôtel de ville, dont les galeries étaient tendues de draps rouges, on avait élevé un dais de velours cramoisi sous lequel étaient exposés le portrait de Marie-Thérèse et ceux des nouveaux gouverneurs généraux. Du marché, où les cinq serments étaient rangés, ayant à leur tétc le bourgmestre des nations à cheval, les princes furent conduits à Sainte-Gudule. Ils y furent reçus par le cardinal-archevêque de Malines et le chapitre, et après avoir entendu chanter le Te Deum, ils se rendirent h l'hôtel d'Orange que Maric-Élisabeth avait habité depuis l'incendie de 1731 . Le soir, il y eut illumination et de nombreux feux de joie furent allumés. Les trois membres votèrent aux nouveaux gouverneurs généraux un don de 55,000 florins *.
Le 20 avril suivant, Marie-Thérèse fut inaugurée en qualité de duchesse de Lothicr, de Brabant et de Limbourg. Après avoir entendu la inesse chantée à Sainte-Gudule par le cardinal d'Alsace , et prêté serinent au chapitre, le duc et les États se rendirent, en carrosse, dans les bailles de l'ancien palais où un magnifique théâtre avait été dressé. Le soir, un feu d'artifice fut tiré sur la grand'plaee, et les gouverneurs généraux vinrent à l'hôtel de ville où le magistrat leur offrit des rafraîchissements s. Peu de temps après, le duc Charles retourna en Allemagne pour défendre la monarchie autrichienne dont les puissances qui se prétendaient déshéritées par la Pragmatique , avaient projeté l'anéantissement.
Le 8 septembre eut lieu une procession extraordinaire du sacrement de miracle, afin d'attirer la protection du ciel sur les armes impériales. Malgré sa grossesse avancée, l'archiduchesse y assista le flambeau à la main. Peu de temps après (6 octobre), cette princesse accoucha préraa-
• Archives de la faille. — La joyeuse et magnifique entrée de LL. AA. RR. Marie-Anne, archiduchesse, et le prince rouai Charles-Alexandre, au gouvernement des Pays-Bas.
* De Bleye. — Foppejcs.
turcmenl d'un fils mort-né, et les médecins désespérèrent de sauver la mère. A la nouvelle du danger qu'elle courait, on fit une procession solennelle, qu'une foule d'habitants accompagnèrent nonobstant une pluie battante; mais ces prières et les soins de la duchesse d'Arcnbcrg et de la comtesse de Neiperg qui ne la quittèrent pas un instant, ne purent la sauver; elle mourut le i 6 décembre vers midi. Le 20, son corps fut déposé près de celui de son enfant et de sa tante, dans l'église de Sainte- Gudule, où ses obsèques furent célébrées le 4 février de l'année suivante \
Le comte de Kaunitz-Rittberg, que Marie-Anne avait chargé de l'administration pendant sa maladie, fut confirmé dans ses fonctions en qualité de ministre plénipotentiaire (février 1745). Aussi prudent qu'habile, il donna aux affaires une sage direction qui malheureusement fut entravée par les événements politiques. De grandes fêtes furent données à Bruxelles à l'occasion du couronnement de l'époux de Marie-Thérèse (4 octobre 1745), François de Lorraine, grand-duc de Toscane, élu roi des Romains le 1 3 septembre 1 745, et empereur le 23 du même mois, sous le nom de François 1er. Ce n'était guère le moment cependant de célébrer des fêtes. Si l'Angleterre et les Provinces-Unies, en s'armant contre la France que de chimériques projets avaient jetée dans le parti des ennemis de Marie-Thérèse, axaient sauvé cette princesse d'une ruine imminente (17 42-1743) :; si Frédéric de Prusse s'était retiré de la lice, satisfait d'avoir obtenu la Silésie (17 45). d'inqualifiables fautes avaient de nouveau compromis la fortune de l'impératrice. Les alliés, qui avaient été vaincus à Fonlcnoy (11 mai 1745), étaient venus se retrancher entre Enghien et Ninovc, sous les ordres du duc de Cumberland, du prince de Waldcckct du fcld-maréchal, comte de Konigscgg, généraux dont la nullité complète fit la réputation du maréchal de Saxe, écrivain militaire remarquable, mais général médiocre. De là, ils couvraient Bruxelles dont les habitants reçurent l'ordre de prendre les armes au premier appel du tambour. Rien pourtant ne justifiait alors les
1 Le 10 avril 1749, les restes des archiduchesses Marie-Elisabeth et Marie-Anne, et du fils de cette dernière, furent retires du caveau où Us avaient été déposés, et transportés a Vienue pour être iuhumés dans l'église des Capucins de celte ville.
* Le premier corps anglais qui arriva à Bruxelles fut le régiment des grenadiers â cheval, venu dans cette ville au mois de juillet 1 742, et envoyé ensuite à Lierre. A la Gn d'octobre des troupes bessoises et hanovriennes campèrent dans les prairies entre Vilvorde et le pont de Laeken. De Bleye.
craintes qu'ils manifestaient pour cette Tille ; le comte de Saxe, étonné de sa victoire, n'avait pas songé à inquiéter leur retraite, et, campé sous les murs de Tournai, il paraissait les avoir complètement oubliés. Néanmoins ils se replièrent encore vers Afllighem, et, le 15 juin, un parti de hulans français étant venu butiner jusque dans les faubourgs de Bruxelles, le lendemain, ils abandonnèrent de nouveau leurs positions ; ils traversèrent cette ville et allèrent camper, le duc de Cumberland a Dieghem, lefeld-maréchal de Konigsegg à Beaulieu \ et le prince de Waldeck, & Schaerbeek. Leur front était couvert par le canal, leur droite par Vilvorde où 6,000 Hollandais furent placés, et leur gauche par Bruxelles, où 2,400 hommes se relevaient journellement. Quand enfin l'armée française se remit en marche (5 juillet), les alliés changèrent encore leurs positions, et, ce qui est impardonnable, ils laissèrent sans défense, les places de la Flandre, sur laquelle l'ennemi montrait on ne peut plus clairement ses projets ; aussi ne lui fallut-il que deux mois pour en faire la conquête. Gand, qui servait de dépota l'armée anglaise, où l'on avait réuni d'immenses approvisionnements de vivres, d'armes et de vêtements, avait été laissé à la garde de 600 hommes, et fut pris sans coup férir. Ath et Audenaerdc tinrent trois jours; Termondc, 2 4 heures; Ostende, que protégeait la flotte anglaise, Ostende résista neuf jours ! Devant un ennemi qui faisait la faute énorme d'abandonner sa ligne d'opérations, qui tournait le dos n la mer, qu'un échec perdait sans retour, les généraux allies ne donnèrent pas signe de vie. Décidés à ne plus courir les chances d'un combat, ils paraissaient attendre avec impatience que l'hiver permit de disperser leurs troupes. Le h juillet, le comte de Konigsegg et le duc de Cumbcrland vinrent examiner les travaux de défense qu'ils avaient ordonnés à Bruxelles. La prise de Termonde répandit la terreur dans cette ville et beaucoup de familles la quittèrent, dans la nuit du 1 4 au i 5, sur la nouvelle de l'approche des Français. Le 17, Louis XV s'avança jusqu'à Lippcloo, et l'arrivée de quelques troupes ennemies fit croire au prochain investissement de la place. Les habitants des villages voisins s'y réfugièrent, emportant avec eux leurs effets les plus précieux, leurs céréales et leurs bestiaux. Mais tout se borna à quelques reconnaissances, et la mauvaise saison interrompit les hostilités. Croyant la campagne finie,
• Château simé a Machelen, près de Vilvorde.
les alliés prirent, au mois de novembre, leurs quartiers d'hiver.
La garnison de Bruxelles fut d'abord composée de G, 000 Hessois ; ces troupes ayant reçu l'ordre de partir pour l'Angleterre, aGn d'être employées contre l'Ecosse, elles furent remplacées par un corps d'auxiliaires hollandais fort de dix-sept bataillons d'infanterie et huit escadron* de dragons de Nassau et de carabiniers, sous les ordres du lieutenantgénéral Vandcrduyn. On y fît entrer aussi vingt pièces de gros calibre, dix mortiers et tout l'équipage de l'artillerie hollandaise; il y avait en outre G25 hommes, officiers et soldats, détachés de différents corps autrichiens et composant I'état-major de la place. Pour loger ces nombreuses troupes, le magistrat avait dû faire mettre à la disposition du gouvernement toutes les maisons vides. Avec une pareille garnison, la capitale des Pays-Ras paraissait à l'abri de toute entreprise, mais le maréchal de Saxe avait apprécié ses adversaires et résolu de les surprendre. En apparaissant subitement sous les murs de cette ville, son arrivée, dit-il dans ses mémoires, devait empêcher les garnisons voisines de se réunir pour marcher à son secours; il suffisait de pousser de forts détachements en avant pour les obliger ù de longs détours par Maestrichtct le pays de Liège. Dans le cas où les alliés dégarniraient trop Mons, Charleroy ou Namur, le maréchal pouvait, après la prise de Bruxelles, se jeter sur quelqu'une de ces places, et il attendait que la gelée permit à ses différents corps de franchir l'Escaut, la Dendrc, la Senne et le canal, lorsqu'il apprit que les Impériaux se disposaient à passer le Bhin pour descendre dans le Brabaut. Cette nouvelle le décida à exécuter immédiatement son projet, malgré les obstacles que la saison y apportait. Tandis qu'un corps d'armée marchait sur Binche pour tenir en respect les garnisons de Mons, Charleroy et Namur, les généraux d'Armentières, de Brezé et de Clermonl-Gallcrandc partaient d'Alh , de Tournai et d'Audcnaerde. D'Armentières avec quatre bataillons et sept escadrons se dirigea à marches forcées sur Nivelles qu'il comptait emporter facilement; mais le major suisse May, qui s'y trouvait avec 700 hommes, défendit cette bicoque avec tant d'énergie que le général français fut forcé de la laisser sur le côté, et, le 29 janvier, il vint s'établir entre Bruxelles et Louvain. Neuf bataillons, vingt escadrons et une partie de l'artillerie de siège, sous les ordres de de Brezé, arrivèrent le même jour à Hal. Pendant ce temps Clcrmont-Gallcrande, avec deux bataillons et trentesept escadrons, se portait sur la rive droite du canal, afin d'en faciliter
DE BRUXELLES. 261 le passage au maréchal parti de Gand, le 28, avec vingt-cinq pièces de campagne, vingt-cinq bataillons et trente-quatre escadrons. Après s'être reposé à Alost, le comte de Saxe marcha sur Assche et, prenant à gauche, il se dirigea vers le village de Trois-Fontaines, où il devait être rejoint par la garnison de Tcrmonde, composée de trois bataillons, neuf compgnies de grenadiers et quatre escadrons. Mais ce corps commandé par le colonel de Vaux, passa le canal sur des bateaux qu'il avait surpris, attaqua et emporta la redoute de Trois-Fontaines ("29) avant l'arrivée du gros de l'armée dont il facilita ainsi les opérations. On a beaucoup vanté les manœuvres du comte de Saxe dans cette circonstance , le secret absolu qu'il stft tenir, le génie de ses marches ; mais c'est là de la phraséologie et rien de plus. S'il avait rencontré des généraux dignes de ce nom, les mouvements du maréchal eussent infailliblement amené sa perte. Tout était décousu : son armée partit de six points différents, en corps beaucoup moins nombreux, chacun en particulier, que la garnison elle-même et séparés par des rivières, le canal, des chemins affreux ; elle avait pour point de jonction la ville qu'elle allait investir, et cette étonnante combinaison réussit! Mais qu'avait à craindre le général français de gens qui ne savaient pas ce qui se passait à cinq lieues d'eux et, en définitive, qui ne voulaient passe battre; il croyait pouvoir tout risquer impunément et il le fit.
Ce ne fut que le 29, vers neuf heures du matin, qu'on apprit à Bruxelles l'approche des Français, et, comme ils avaient poussé en avant leurs troupes légères, on crut d'abord que c'étaient des partis de hulans et de hussards. Le gouverneur, lieutenant général comte de Lannoy, sortit aussitôt avec quelque cavalerie; arrivé sur les hauteurs de la rive droite du canal, il aperçut une partie de l'armée française qui se dirigeait vers Trois-Fontaines et comprit aussitôt ses projets. Averti qu'un fort détachement venait de Hal et pouvait le couper, il rentra pour annoncer aux alliés qu'ils allaient être assiégés. Les généraux se réunirent aussitôt en conseil, et Chanclos proposa d'aller, avec une partie de la garnison, attaquer le maréchal qui était alors à Assche avec environ 8,000 hommes ; « Messieurs, dit-il, il faut prendre ce parti ou se retirer à Malines ou à » Anvers, pour sauver d'être prisonnière une garnison aussi nombreuse, .. et qui peut être utile ailleurs. Vanderduyn combattit cet avis comme s'il eût ignoré que l'art consiste principalement à défendre les abords d'une place, et il se laissa cerner; le comte de Kaunitz-Rittberg rapporte
T0HBI1. 3 4
262 WSTOIKK
que dès le commencement du siège, ce général lui dit en confidence « qu'il » falloit songer u faire une bonne capitulation. » Il fut enjoint au magistrat de mettre à la disposition du gouverneur, deux cents ouvriers, des chariots, des charrettes et des chevaux pour être employés aux travaux de défense. Le même jour, de Lannoy reçut une lettre du maréchal qui l'engageait à ne pas incendier les faubourgs, lui représentant que cette extrémité cruelle n'avait pas empêché la prise d'Y près, Tour* nai et Ath, et lui rappelant qu'il avait défendu de brûler les faubourgs de Lille. Les ingénieurs autrichiens avaient déjà fait décider que ce moyen de résistance ne serait pas mis en usage ; le comte de Kau nilz chargea toutefois de Lannoy de remercier le duc 4c ses attentions et de lui dire qu'il tacherait de les reconnaître à l'occasion. II serait absurde de penser que le maréchal eût été le moins du monde touché du sort des pauvres gens des faubourgs : en les conservant il trouvait le moyen d'y loger ses troupes, et c'est là tout ce qu'il voulait. A l'exception de Laeken et de Schacrbcek tous les villages étaient éloignés de la ville, il eût fallu camper, et camper en hiver était alors chose impossible. Les alliés eurent la niaiserie de prendre ses calculs pour de la générosité, cl il établit la majeure partie des troupes chargées du siège sous le canon de la place \ Une fois occupée du siège, cette armée, forle d'emiron 30,000 hommes, ne songea nullement à seprécautionnercontre les Anglais et les Hollandais, qui se reposaient depuis neuf mois, et les Impériaux arrivés depuis peu sur le Hhin ; le maréchal se borna à reconnaître un champ de bataille le long de la Woluwc ; il est vrai qu'il a pris soin dans ses écrits de prévoir les critiques dont ses ovations pouvaient être l'objet : selon lui, il y a une grande habileté à faire de mauvaises
• Elles étaient ainsi réparties : a Laeken, le marquis de ConlaJcs, avec deux régiments d'infanterie, cinq compagnies auxiliaires de bataillons de milice, deax régiments de cavalerie, nn bataillon d'artillerie et une compaguie d'ouvriers; dans le faubourg de Flandre, le marquis d'Armcnlicres, avec trois régiments d'infanterie et deux de cavalerie; dans le faubourg d'Anderlecht, le marquis de Bauffremont, avec deux régiments d'infanterie et quatre de cavalerie ; dans le faubourg de Schaerbeek, le marquis de Brczé, avec quatre régiments d'infanterie et six de - cavalerie; à l'abbaye de la Cambre, Eltorbeek et lxelles, lo marquis de Clermont- Gallcrandc, avec cinq régiments d'infanterie et six de cavalerie. Un plaça les chevaux partout où l'on put dans les quartiers de l'infanterie, mais une partie des escadrons fut dispersée le long du ruisseau la Jf 'oluxve. Un hôpital ambulant fut établi dans l'abbaye de Dielighem et le quartier général à Laeken, dans la maison de campagne de M"* Vandorbor^t.
DE BRUXELLES. 205 dispositions, parce qu'en les changeant en bonnes au moment décisif, rien n'étonne plus l'ennemi que cette manœuvre. Si cela n'est pas vrai, c'est du moins fort adroit.
L'arrivée des pontons avait été retardée par le mauvais état des chemins, et le passage du canal et de la Senne ne put s'effectuer que le 30 au matin. Le marquis de Contades s'empara du fort des Trois-Trous, que défendaient 150 hommes, et le maréchal put opérer sa jonction avec de Clermont-Gallerande. Bruxelles alors fut complètement investie. Le 31, le marquis d'Armentieres fut détaché à Louvain, que les alliés avaient évacué et qui fut inutilement défendu par sa courageuse bourgeoisie. Malincs fut occupée par un régiment de hussards, et, le même jour, le marquis de Contades s'empara du pont de Lackcn et du château de Koekelberg. Vilvorde se rendit le 1" février et le château, que défendaient 240 Hollandais , capitula le 4. La violence des pluies avait arrêté la marche de l'artillerie de siège qu'amenait le marquis de Brezé, et le maréchal ne put, dans les premiers jours, entreprendre aucun ouvrage. Le 2 et le 5, les assiégés firent d'inutiles sorties; elles ne se composaient chacune que de soixante volontaires a qui l'on payait un ducat par sergent, et un écu par soldat. Le général Vanderduyn ne voulut rien tenter de plus avant que l'ennemi se fût approché davantage de la place; ce fut en vain que le comte de Kaunitz démontra la nécessité de quelques sorties vigoureuses, les chefs hollandais s'y refusèrent positivement. On dut donner aux soldats une gratification d'une plaquette par jour, afin de les contenir dans le devoir et de les empêcher « de » chagriner et insulter le bourgeois qui n'est pas non plus aisé à mener
• dans Bruxelles. C'est principalement h la plaquette, dit le comte de
* Kaunitz, qu'il faut attribuer que nous n'avons pas capitulé peut-être » après deux jours d'investissement. » S'étant aperçus de la faute qu'ils avaient commise en laissant l'ennemi se loger dans les faubourgs, les alliés voulurent les canonner ; mais le maréchal fit signifier au comte de Lannoy qu'il enverrait autant de boulets rouges dans la place qu'on lancerait de projectiles sur ses quartiers. Des gens qui ne désiraient nullement se battre avec énergie, et qui comptaient non sur leur courage, mais sur la rigueur de la saison, ne pouvaient manquer de céder devant cette alternative ; aussi les assiégeants dormirent-ils en paix dans de bonnes maisons, et la ville à son tour fut épargnée.
La reddition du château de Vilvorde facilita l'arrivée de l'artillerie
française qui descendit par Dieghcm jusqu'à Schaerbeek, et la tranchée fut ouverte, dans la nuit du 7 au 8, vis-à-vis de l'ouvrage à corne de la porte de Schaerbeek. Se rappelant les désastres de 1698, les États de Urabant et le magistrat députèrent au maréchal le baron de Meghem, l'échevin Van den Boom, le trésorier Vandergotcn , et le pensionnaire Lion, pour le prier d'épargner une ville à peine sortie de ses ruines. Il répondit qu'il ne pouvait s'engager à rien, mais qu'il s'efforcerait de concilier les intérêts de l'humanité avec ceux de son entreprise. On rapporte qu'il se montra plus favorable à la dépu talion que lui envoyèrent les dames bruxelloises pour le supplier d'épargner l' Allée-Verte , et qu'il ordonna de respecter cette promenade dont les arbres cependant pouvaient géner le feu de ses batteries. Apprécions mieux la conduite du général français : il se serait bien gardé de bombarder la ville dans la crainte d'être chassé des faubourgs, et, quant aux arbres de l'Allée- Vcrte, éloignés de 350 mètres de la tranchée, ils ne masquaient nullement le point d'attaque
Les vives instances du comte de Kaunitz et des généraux autrichiens forcèrent Vandcrduyn à ordonner, le 9, une nouvelle sortie. Mille hommes, Suisses et Hollandais, devaient s'élancer, dans la soirée, par les portes de Louvain et de Schaerbeek et chasser l'ennemi de ses ouvrages; mais les Suisses seuls sortirent, et, après avoir fait une vaine décharge de mousqueterie, ils battirent en retraite; un contemporain rapporte que le détachement hollandais, chargé de les soutenir, avait oublié la clef de la barrière, et ne put opérer sa jonction! Quoiqu'il en soit, Vanderduyn renonça déGnilivement & tout acte offensif, et les assiégeants continuèrent en pleine sécurité leurs travaux. Le 10, ils élevèrent deux batteries de quatre pièces, près des sablonnières de Schaerbeek ; le même jour, ils ouvrirent leur feu, et, le 1 2 au matin, une autre batterie de 24 tonna contre la ville. Une bombe écrasa la maisonnette du portier de la porte de Schaerbeek, qui fut tué sous ses ruines, et d'autres allèrent éclater dans le» rues voisines des remparts. Le lendemain, quelques-unes tombèrent sur l'hôtel de la Monnaie, le refuge de l'abbaye du Parck et dans la rue de la Montagne où deux maisons furent abimées ; l'hospice
• De Bleye dit que le maréchal répondit favorablement « moyennant une forte somme payable dans les vingt-quatre heures. »
Le 31 janvier, le magistrat avait ordonné de cacher les archives communales dans la cave sous le bureau du canal, où elles restèrent jusqu'au J3 février.
de Pachéco cl le couvent de Sainte-Élisabeth essuyèrent aussi de grands dommages. L'épouvante s'empara des habitants de ces quartiers qui abandonnèrent leurs maisons pour se retirer de l'autre côté de la ville; partout on dépava les rues, et le magistral écrivit de nouveau au maréchal pour le prier de faire cesser ce bombardement cruel cl inutile à ses .succès. Le comte répondit qu'il avait ordonné aux officiers de l'artillerie de ménager la ville, mais que, quelques précautions que l'on prît, elle ne pouvait se flatter d'être exempte de tout dommage, attendu qu'il y avait toujours des boulets et des bombes qui dépassaient leur direction. 11 l'assura toutefois qu'il allait réitérer ses ordres et qu'ils lui seraient aussi favorables que les circonstances pouvaient le permettre.
Le mauvais temps opposait de grands obstacles aux progrès des Français , et les neiges et les inondations de la Senne forcèrent le maréchal de faire cantonner ses troupes dans des villages éloignés. Six bataillons venaient successivement se relever dans la tranchée, et comme ils ne pouvaient être promptement soutenus, ils eussent été infailliblement écrasés s'ils avaient eu affaire à un général habile et intrépide. Chanclos demanda vainement de pouvoir aller balayer la tranchée et enclouer les canons ennemis. « On |>eut juger, écrivait un officier qui se trouvait » sur les lieux, mais qui exagère les dangers des Français, s'il eût été » facile à des troupes fraîches sortant du lit ou du coin du feu, de ha- >• cher en pièces celles des assiégeants dont les pieds et les mains étoient » engourdis par le froid au point de pouvoir à peine tenir les armes; » mais le général Chanclos rcssembloit à Cassandrc : on n'eut pas foi en » ses oracles. » Le i 5, les Français se logèrent dans le ravelin de l'ouvrage à corne et réunirent leurs tranchées devant le front de la place; dès le point du jour dix-huit canons et six mortiers furent démasqués et démontèrent la grande ballcric établie près de la porte de Schacrbeck. Pendant la nuit, les assiégeants commencèrent a élever quatre nouvelles batteries ; les Hollandais ayant voulu rétablir la batterie démontée la veille, un feu terrible fut dirigé sur cette partie du rempart, et les habitants du quartier se réfugièrent dans l'intérieur de la ville. Le 17, l'ennemi se logea dans le chemin couvert et dans le fossé de l'ouvrage à corne, et jeta une si grande quantité de bombes que les assiégés ne pouvaient plus tenir dans leurs ouvrages ; le colonel de Soraw, commandant d'un régiment suisse, fui tué par un boulet de canon. Le même jour, deux batteries à mortiers et cinq pièces de 24, établies sur le
glacis et dans le chemin couvert, battirent en brèche les deux face* de la courtine.
Appréhendant un assaut, le magistrat envoya une députation aux comtes de Kaunitz et de Lannoy, et au général Vanderduyn pour les prier de prévenir les malheurs dont la ville était menacée. Le ministre répondit qu'il ne fallait pas s'alarmer des premiers succès des assiégeants, que la place pouvait tenir encore longtemps et repousser victorieusement toute attaque. Cependant, dans un conseil de guerre tenu le même jour (17), il fut résolu de ne plus différer la capitulation; au moment où le conseil allait se séparer, arriva un paysan porteur d'un billet écrit de la main du prince de Waldeck et contenant ces mois : « Le secours » arrive le 20. >» Le comte de Kaunitz engagea alors les chefs de corps ft traîner la défense jusqu'à l'arrivée du prince ; mais il eut beau « déclamer >» de son mieux, » ils furent longtemps sourds à ses instances, et ce ne fut qu'avec beaucoup de peine qu'il parvint à les déterminer à résister jusqu'au 24 . Le billet du prince de Waldeck fut communiqué au magistrat, et le comte de Lannoy l'invita ù faire transporter sur les remparts, du fumier, des fascines et des sacs de terre pour fermer la brèche.
Le i 9, le comte de Kaunitz devait donner un grand dîner pour célébrer la prochaine délivrance de la ville, lorsque, vers une heure de l'après-midi, les Français commandés par le maréchal de camp, comte de Lowcndacl, attaquèrent et emportèrent l'ouvrage à corne qui couvrait ln porte de Schacrbcek, et poussèrent les assiégés jusque dans les palissades de la place. Us s'étaient aussi rendus maîtres du corps de garde et de la tête du pont, mais ils en furent chassés par un feu très-vif, et ils durent également abandonner l'ouvrage à corne dont ils ne gardèrent que la demi-lune; ils y perdirent 150 grenadiers et 8 officiers tués ou blessés. La perte de la garnison s'éleva à 12 9 hommes tués, 580 blessés et 390 prisonniers. Quelque faible que fût l'avantage remporté par l'ennemi, il suffit pour effrayer le général Vanderduyn qui ne voulut plus tarder à se rendre. Vers six heures du soir, il fit arborer le drapeau blanc ; on battit la chamade et le feu cessa des deux côtés. Ainsi, c'était lorsque les Français n'étaient encore maîtres que de la demi-] une de l'ouvrage à corne, qu'ils venaient d'être chassés de l'ouvrage lui-même, que le bastion de la porte de Schaerbeck était encore protégé par un chemin couvert, par deux autres demi-lunes et par le fossé de la place; c'était au moment où, pour de braves gens, le
DE BRUXELLES. 267 siège allait commencer, qu'on demandait une capitulation. Une telle tacheté n'a pas besoin de commentaires pour être flétrie ! Quant au maréchal de Saxe, il donna dans celte entreprise, plus de preuves de sa connaissance des hommes que de ses talents militaires; il exploita la peur des uns, l'ineptie des autres, mais on chercherait vainement dans cette action de guerre la moindre leçon d'art militaire
Les colonels prince de Stolberg et Planta et le conseiller privé Ohin furent députés au comte de Saxe pour lui proposer les articles de la capitulation ; de son côté, il envoya à Bruxelles le comte de Choiseul et quelques autres officiers pour servir d'otages. Les articles de la capitulation furent rédigés le lendemain et signés de part et d'autre dans la nuit du 20 au 21. Elle portait en substance : 1° la porte de Flandre sera livrée aux Français le 2 1 à midi, sans qu'il soit permis cependant à aucun de leurs soldats d'entrer en ville; 2° toute la garnison restera prisonnière de guerre ; les soldats seront désarmés et les cavaliers démontés, mais ils ne seront ni dépouillés, ni fouillés, et les officiers conserveront leurs armes et leurs équipages ; 3° toute l'artillerie, ainsi que les munitions de guerre et de bouche qui se trouvent dans la ville , restera aux Français ; 4° le fort de Monterey, qui n'a pas été attaqué, leur sera livré en même temps que la ville et aux mêmes conditions ; 5° la garnison sortira, le 24 au matin, par la porte de Flandre pour être dirigée sur les dépôts que le maréchal lui assignera ; C° le jour suivant, le ministre plénipotentiaire, comte de Kaunitz, tout le ministère autrichien, les conseils collatéraux et la chambre des comptes pourront se retirer librement à Anvers; mais les états de Brabant et le magistrat de Bruxelles conserveront leurs privilèges et leurs emplois; 7° enfin, les équipages et les domestiques des ducs de Lorraine et de Cumberland pourront sortir de la ville avec leurs effets et se rendre où bon leur semblera. Les assiégés avaient demandé, entre autres choses, 1° que la ville de Bruxelles fût maintenue et conservée dans la jouissance et perception de tous ses biens, droits, actions, engngères, revenus, impôts, prééminences, coutumes, libertés et privilèges; 2° que tous les membres et suppôts du conseil de Brabant, de la cour féodale, du magistrat de Bruxelles et tous autres, qui ne prendraient pas le parti de se retirer,
* Un de nos militaires les plus distingués, notre ami M. le major d'éut-major B. Renard, l'a qualifiée avec beaucoup de justesse de iièye en bas de ioic.
i68 HISTOIRE
fussent conservés dans leurs droits et prérogatives ; 3* que les droits des établissements particuliers, publics et religieux, ainsi que ceux des corporations, fussent maintenus; 4" qu'aucune nouvelle charge ne fût imposée a Bruxelles ou autres lieux du Brabant occupés par les Français, sans le consentement des États, sur le pied et de la manière accoutumés ; 5* que tous les arrangements ou traités, conclus entre le gouvernement d'une part, les états de Brabant, la ville de Bruxelles ou ses corporations de l'autre, fussent maintenus. Mais le maréchal répondit « que le roi s'en feroit rendre compte. » Les instructions secrètes données aux commissaires portaient que si les Hollandais devaient être prisonniers de guerre, il ne fallait rien négliger pour soustraire les Impériaux à cette condition. Au nombre des prisonniers se trouvaient 4 8 officiers généraux, entre autres les deux princes de Ligne, le marquis de Los Bios, les comtes de Lannoy, de Bournonville, de Chanclos, de Maldeghem , de Lalaing, de Calcmberg, de Donderfeld et de Bcyscghem* Le maréchal de Saxe porte à 4 08 le nombre de bouches à feu trouvées à Bruxelles; l'artillerie de campagne hollandaise fut envoyée à Douai pour être refondue. Les Français ne perdirent à ce siège que 543 hommes, tant tués que blessés; la garnison eut environ 500 hommes de tués '.
Le 25, le comte de Kaunitz et tous les corps du gouvernement partirent pour Anvers, où ils ne restèrent pas longtemps : les Français s'étant emparés de cette ville, le ministère autrichien se retira à Aix-la- Chapelle (20 mai). Le môme jour, les troupes françaises entrèrent dans Bruxelles et prirent possession de tous les postes. Vers onze heures du matin, le maréchal arriva par la porte de Lacken, accompagné d'un brillant état-major et escorté par un régiment de hulans et une compagnie de dragons de Saxe ; une double haie d'infanterie bordait les rues qu'il traversa. Il fut complimenté par le magistrat qui lui présenta les clefs de la ville, et se rendit ensuite à Sainte-Gudule où le Te Deum fut
1 Rapport du comte de Kauniu-Rillberg du 16 mars 1746 ; lettre de ce miuistre au comte de Itosemberg, 1 3 mars. Jrchivet du Royaume. — Lettres et Mémoires du maréchal de Saxe, T. II. Pari», in- 8°, 1794. — Plant et journaux det tiéyet de la guerre de Flandre, Strasbourg, 1750. — La eonquette det Payt-Bat par le roi en 1745, avec la prise de Bruxelles en 1746, La Haye, 1747. — Relation de la campagne de 1743, La Haye, 1761. — Copye Boeck. - Foppens, Chronique de Rruxdlet et Annales det Payt-Bat, mss. — Opreytiny van het ttandbeld van den prins Carel in Brutsel. ms». de la Bibl de Bourgogne.
DR BRUXELLES. $69 chanté. Le comte prit son logement à l'hôtel de La Tour-Taxis que la ville Ait obligée de meubler; les tapisseries seules coûtèrent 1 7,988 florins1. Le 26, au matin, le magistrat alla en corps lui offrir le vin d'honneur que, contre l'usage, H fit mettre en cave. Le comte de Lowendael Ait nommé gouverneur de la ville ; Jean Moreau de Séchelle, intendant de la Flandre française, eut l'administration des pays conquis et s'établit dans le refuge de l'abbaye de Grimberghe. Le comte d'Eu, grand maitre de l'artillerie, exigea une somme de 300,000 livres pour le rachat des cloches; mais le magistrat, qui avait demandé des renseignements a Tournai, à Yprcs et à Termondc sur la marche suivie en pareille circonstance par ces villes, parvint à réduire considérablement ces prétentions. En vertu d'une convention qu'il signa, le 8 mai, de concert avec le clergé, le rachat des cloches eut lieu pour 55,000 livres payables dans les dix jours ; le clergé devait fournir les deux tiers de cette somme, mais la ville en fit les avances et paya immédiatement 12,000 florins 2. L'église de Sainte-Gudulc ayant été taxée à 9,000 florins, une vive contestation s'éleva h ce sujet entre les ordres mendiants et le chapitre qui prétendait qu'ils avaient été taxés trop faiblement; il s'adressa à de Séchelle et obtint gain de cause
Le comte de Saxe avait eu d'abord l'intention de démanteler Bruxelles et de l'abandonner ensuite ; mais ayant mieux apprécié les avantages qu'il pouvait en retirer, il changea d'avis 4. Il y mit en garnison quinze bataillons d'infanterie, un régiment de cavalerie et deux régiments de dragons; contrairement aux privilèges de la ville, les officiers furent logés chez les bourgeois. Le duc de Botteville remplaça le comte de Lowendael dans ses fonctions de gouverneur; M. La Graulet fut nommé lieutenant du roi et le major Chasserol, du régiment de Piémont, major de place. Le 28 février, les timbales et les dra|>caux hollandais furent envoyés à Paris et présentes à Louis XV par le colonel de La Massard. Le même jour, l'imprimeur de la Gazette de Bruxelles, Claudinot *, fut
1 L'abbé Mann et d'autres historiens ont porté le prix de ces tapisseries à 40,000 florins; ce chiffre est evageré, ainsi que le prouve le compte des dépenses faites par la commune pendant le séjour des Français. Archives de la VWc.
• Copye Boeck. — * De Blete. — * Lettres et Mémoires du comte de Saxe.
* Claudinot avait obtenu l'octroi exclusif d'imprimer cette gazette sous la condition d'en donner un certain nombre d'exemplaires au gouvernement (7 octobre 1741). Registres des cliartres de In chambre des comptes de lirtibant, n° XX, f* 347.