CHAPITRE XV
Philippe V. — Charles VI. — 1701-1740.
Les funérailles de Charles II furent célébrées avec pompe dans l'église de Sainte-Gudule, le 17 et le 18 janvier 1701, en présence de l'électeur de Bavière, de sa cour, et de tous les membres du gouvernement et de l'administration de la ville ; le P. Rrcssand, minime, prédicateur de la cour, prononça l'oraison funèbre. Par lettres du 1 9 novembre 1700, l'électeur avait fait savoir aux conseils du gouvernement, aux cours de justice, ainsi qu'à toutes les autorités, qu'ils eussent à reconnaître le duc d'Anjou comme légitime souverain. Cette reconnaissance fut accompagnée des démonstrations et des fêtes ordinaires, et. le 21 février suivant, les troupes françaises prirent possession delà ville au nom du nouveau roi. L'électeur de Bavière avait demandé la permission de se rendre dans ses états afin de se préparer à la lutte qui allait ensanglanter l'Europe; il obtint, le 19 mars 1701, l'autorisation de remettre le gouvernement des Pays-Bas au marquis de Bcdmar et partit, le 26, après avoir reçu la visite d'adieu des conseils et des cours de justice, et après s'être fait cautionner auprès de ses créanciers par diverses personnes de la cour. L'éleclrice le suivit le 5 avril, à six heures du soir
La tournure que prenaient les événements politiques nécessitant la réunion de nombreuses troupes à Bruxelles , le marquis de Bedmar annonça au magistrat, le 20 juin 1701, qu'il fallait construire des casernes pour les loger; il lui demanda à cet effet 300,000 florins, dont les intérêts seraient pris sur les 2b, 000 florins payés annuellement en suite de la convention de 1 G 14, et les trois membres aequies-
• Rey. du contei! de Bradant. — Geschied. van Brustcl. — De Blkvk.
cèrent à cette proposition {25 juin, 5 juillet, 8 août) \ Peu de temps âpres, ii au grand détriment des bourgeois, » on ouvrit, pour la garnison, dans la rue de Bavière, deux cantines franches, l'une de vin, l'autre de bière 2.
Le 21 février 1702, Philippe V fut inauguré solennellement & Bruxelles, comme duc de Lothier, de Brabant et de Limbourg. Un vaste théâtre avait été élevé à cet effet dans les bailles de la cour, et le marquis de Bedmar, au nom de son maitre, y prêta et reçut les serments d'usage, en vertu de patentes dépêchées de Barcelone le î) décembre 1701. Le mauvais temps obligea le cortège, qui se rendait h cette cérémonie, de s'y faire transporter en voiture. L'archevêque de Malines étant indisposé, ce fut l'évéque d'Anvers qui officia à Saintc-Gudule ; le soir, un bal fut offert aux députés laïques des États dans la grande salle de la Maison du Roi ; il y eut feu d'artifice sur le marché et, le lendemain, les prélats furent traités à l'hôtel de ville 3. Le 10 février 1 703, Bedmar notifia aux corps constitués une dépecho du roi, datée du camp deLuzaro, le 10 septembre 1702, qui nommait l'électeur de Bavière son vicaire général aux Pays-Bas *. La déclaration de guerre à l'empereur, l'Angleterre et les Provinces-Unies, avait été publiée à Bruxelles le 1 «août 1702 5. Par un décret du 2 juin de la même année, communiqué au magistrat le 21 juillet, le roi d'Espagne, ou plutôt Louis XIV, qui dirigeait la politique de son petit-fils, avait changé l'ancienne forme du gouvernement des Pays-Bas. Aux trois conseils collatéraux, fut substitué un conseil royal, qui devait être présidé par le lieutenant-gouverneur et capitaine général ou, en son absence, par le commandant général. Ce corps fut composé de quatre ministres de robe, du comte de Bergeyck, nommé surintendant général des finances et ministre de la guerre, du procureur général du roi, Jean Remaclc Thisquen, auquel fut confiée l'administration de la justice, et du secrétaire général don Joseph de Arzc. Les chambres des comptes de Flandre et de Brabant furent réunies en une seule, composée d'un président, de quatre maîtres, de deux auditeurs et d'un greffier *. Pour imiter ce qui se passait en France, on
* Opinie Boeck. — « Geschicdenisscn van Brussel, mss.
s Le théâtre de la noblesse de Brabant. » * Registres aux résolutions du conseil de Brabant. P 88 v<\ — M. Gaciurd, Documents historiques, T. III, p. 213.
» Retolutie Bocck. — « Placards de Brabant, T. VI, p. 1.
TOHE il. iî3
forma à Bruxelles, en 1 702. une compagnie de mousquetaires entièrement composée de nobles et destinée a servir de garde du corps à Philippe V; le comte d'Ursel fut appelé à commander cette troupe d'élite '. En outre, une ordonnance du 16 décembre 1702 rendit obligatoire dans les actes publics l'usage du timbre, appelé alors petit tcel; puis, en 1704', par une mesure toute fiscale, le gouvernement supprima les anciens notaires et en créa d'autres sous le titre de notaires royaux ; leur charge fut déchirée héréditaire. Il en fut nommé cinquante pour Bruxelles et vingt-huit pour les huit mairies de son quartier; le 2b mars 170î>, la propriété des charges des premiers fut cédée è la ville, moyennant 60,000 florins a.
Persécutés en France par Louis XIV, un grand nombre de jansénistes s'étaient réfugiés à Bruxelles, où ils comptaient beaucoup d'adhérents. Un de leurs chefs, Arnaud, mourut paisiblement dans celte ville, le 8 août 1694, dans la maison de Paul-Ernest Rutdhans, chanoine de Sainte-Gudule, et entre les bras de Pasquicr Quesnel, qui devint le chef du parti. Mais le haut clergé, dont les opinions s'étaient considérablement modifiées depuis la mort de J. Boonen, embrassa vivement la cause des jésuites et poursuivit h toute outrance leurs antagonistes. On vit, en 1696, l'archevéq'ue de Malines insinuer h la cour que le curé de Sainte-Catherine, Guillaume Vandenessc, avait excité les nations à refuser le gigot sur la bière, afin d'obtenir la révocation des édita contre les jansénistes ; cette insinuation étant tombée à faux, il accusa cet ecclésiastique d'avoir, conjointement avec Muygens, professeur de l'université de Louvain, et les plébans de Mali nos, Gand et Anvers, tenté d'en traîner à la révolte les états de firnbanl. Les accusés protestèrent contre ces imputations, et présentèrent requête contre le prélat au conseil priié; mais on assoupit cette affaire , de crainte, sans doute, que les débats n'amenassent de fâcheux incidents 3. Dans le même temps (22 avril 1697) , l'archevêque réunit à son palais de Bruxelles les évéques de Gand , de Bruges, d'Anvers et de Kurcmonde , eMle fougueux docteur Steyart. Dans cette réunion, il fut question du jansénisme, des livres défendus, « des conversations malhonnêtes, de la fréquentation des
« Plac. de Rrabant, T. V, p. 543 ; T. VIF, p. 132.—* Opinic Boeck.
» Vonràt tiuscltcn Cuillelmus Fandeneste, pastoor van Sint Jam tôt Molenbeke ende Sinte Catharina binnen Brtuselc, txrppliant, ende zyne hoogwccrdighcydt die hecre aertêbmchop van Mcchelai, geinsinucerde, in-4*.
DE BRUXELLES. 175 >. cabarets par les jeunes gens, etc. \ >» Si la prudence de l'électeur et les troubles de 1699 avaient ajourné ces controverses religieuses, les jésuites n'avaient pas renoncé a leurs projets de vengeance, et dès qu'ils purent profiter de l'appui prêté à leur cause par le royal amant de la Maintenon, ils ne gardèrent plus de ménagements. Le 30 mars 1703, Quesnel, qui habitait une maison située derrière l'église de Saintc-Gudule, en fut enlevé par ordre de l'archevêque 3. Enfermé dans le palais archiépiscopal, il parvint à s'échap|K?r de sa prison, par une ouverture pratiquée dans une maison conliguê qui donnait sur la place de la Monnaie, et se retira en Hollande. Tandis que ses disciples comparaient cette évasion & celle de saint Paul 3, le gouvernement condamnait son livre intitulé Motifs de Droit, & être brûlé de la main du bourreau (édit du 1 8 juillet 1 704) *. Plusieurs de ses partisans, entre autres dom Gabriel Gerberon, bénédictin de Saint-Maur, et Nicolas-Joseph de Brigodc, furent arrêtés, et Vandeuessc n'échappa aux soldats envoyés pour le saisir, qu'en se réfugiant dans son église, où il demeura pendant quatre mois; il parvint enfin à passer en Hollande (janvier 1704). En 1705, il obtint la permission de revenir a Bruxelles pour y voir sa mère malade; mais, ayant repris ses fonctions pastorales, il fut forcé de fuir de nouveau, bien qu'il eût demandé pardon et promis obéissance à l'archevêque \
Imbu des principes de la cour de France et habitué aux allures despotiques, le nouveau gouvernement des Pays-Bas ne pouvait que froisser les anciennes coutumes de nos provinces. Ainsi, sans égard pour les représentations des magistrats de Bruxelles, il lit rendre par le conseil de Brabant, le 28 mai 1704, un nouvel arrêt qui déclarait les rues et les places publiques, propriétés régaliennes. Il y est dit : « que ceux de » cette ville de Bruxelles n'ont aucun droit de propriété ni disposition » des rues ; mais qu'elle appartient privativement au souverain, et que » par conséquent il est seul en droit de donner les permissions d'incor- .< porer partie (tes rues, d'accorder des pignons, des pilastres et saillies, » des boutiques, treilles, toits, balcons, montées, embouchures des cours,
1 Chronique de De Sixte.
• Selon C. Snict, il fut arrêté dans le refuge de l'abbaye de Forêt.
1 FOFPEXS. — C. S«ET.
* Registre» aux résolution» du conseil de Brabant, P 198. » Brochure citée plus haut.
» de faire des canaux et conduits souterrains pour conduire les eaux et > immondices dans les grands égouts passant par la ville, et pour desfon- >• laines et puits particuliers; — que toutes les difficultés qui naissent » à cet égard rassortissent à la chambre des tonlicux ; — que cepen- » dant, en faveur de l'utilité et de l'embellissement de cette ville, » S. M. veut bien accorder, comme elle accorde, par grâce spéciale, à » ceux de ladite ville, la faculté d'établir des fontaines, pompes, puits et i> grnnds canaux souterrains dans les rues cl places publiques; — qu'il » appartient à la chambre de tonlicude visiter la Senne et de la faire ncti> toyer, en convenant d'avance de l'époque avec les fermiers des mou- » lins banaux pour prévenir les inconvénients qui pourraient en résul- » ter pour ces moulins; — que la désignation, règlements et changement » des marchés, comme aussi le placement des boutiques sur les rues » compétent privalivement au souverain ; — que les moulins à tordre » l'huile ne se peuvent ériger sans la permission et octroi de S. M. ; — » enfin, que la chambre de tonlieu est chargée de faire Ater tous lesem- » barras et obstacles qui pourraient empêcher la libre circulation dans » les rocs, et de faire des instructions sur la visitect sur le nettoyage des » mes, chemins et rivières tant du dedans que du dehors de la ville » Des dépenses excessives et des embarras imprévus avaient épuisé la caisse communale et les magistrats se trouvaient dans l'impossibilité de faire face à leurs obligations. Afin de tirer la ville de celte position, le gouvernement, par un règlement du 13 mai i 704, lui accorda diverses facilites pour le payement de ses dettes, réduisit a deux le nombre des receveurs plébéiens, réunit l'administration du canal à celle de la chambre de commerce, nouvellement instituée, en ne lui laissant qu'un receveur et deux clercs, et abolit quelques offices et traitements. Le plus jeune receveur devait sortir de charge à chaque renouvellement du magislrat, et le receveur communal, ainsi que celui du canal, être choisi, scion l'ancien usage, par les nations, parmi cinq personnes designées pHr le magistrat5.
On s'occupa aussi des moyens de rétablir le commerce, que les événements politiques achevaient d'anéantir. Des conférences eurent lieu, en 1703, à Yprcs, et les principaux négociants de Druxellcs y furent appelés pour aviser aux moyens les plus propres à relever les fabriques3.
• Plac. de Brabant, T. VI, p. 200. — * Ibid. » Décret du 13 mai. Archives Je la Ville.
Le gouvernement institua dans la capitale une chambre de commerce composée d'un intendant et de six échevins , tous nommés à la Saint- Jean, par le souverain, pour le terme d'un an; les échevins étaient choisis sur une liste double de candidats présentée par l'intendant : quatre devaient être pris dans les lignages et de préférence parmi des personnes ayant fait partie de la magistrature municipale , et deux parmi les anciens bourgmestres et receveurs des nations, ou autres plébéiens. A l'intendant appartenait la nomination du pensionnaire, du receveur, du greffier, du hallier, du contrôleur, du scelleur et de deux mesureurs, employés de la chambre et nommés à vie. Il désignait, tous les ans, trois experts (taxeerders) et cinq surveillants (waerderderê), dont deux étaient pris parmi les drapiers, un parmi les détaillants de draps, un parmi les apprétcurs de draps, et un parmi les foulons. Le droit d'élire les doyens des nations de Saint-Laurent et do Saint-Christophe passa aussi à l'intendant, qui, en outre, avait voix au collège du magistrat quand il s'agissait d'affaires commerciales. Le gouvernement imposa a la ville l'obligation de mettre 135,000 florins à la disposition de la chambre de commerce, à qui il donna les attributions de la gilde de la draperie, des chefs-tuteurs et des maîtres de la Suprême Charité ; les pacificateurs furent également abolis, et ces quatre institutions populaires et libres, qui ne dépendaient que du magistrat et d'une manière fort restreinte, furent temporairement absorbées par une administration entièrement soumise à l'influence du pouvoir, et dont le chef était revêtu d'attributions tellement étendues, qu'elles ne laissaient à ses collègues qu'un rôle passif et secondaire (3 février 1703). En 1705, à la suite de contestations qui s'étaient élevées entre le magistrat et la chambre de commerce, un nouveau règlement, daté du 22 mai, étendit la juridiction de ce dernier collège sur les manufactures et les relations commerciales, et donna au premier la nomination des jurés des nations de Saint-Laurent et de Saint-Christophe, et les anciennes attributions des chefs-tuteurs et des pacificateurs l.
Des mesures plus utiles et plus dignes d'éloges furent prises par les états du Hrabant et des autres provinces, qui entreprirent, coup sur coup, la construction d'un réseau de belles et larges chaussées. A celle époque, les rues de Bruxelles, ainsi que les principaux chemins de la banlieue,
« Plac de Brahanl, T. VI, p. 207 et suir.
étaient généralement pavées; mais dans les campagnes environnantes on ne trouvait qu'en quelques endroits des tronçons déchaussée. En 1 704, les états de Brabant commencèrent, autour de Bruxelles, les chaussées qui relient celte ville h Louvain (prolongée plus tard jusqu'à la frontière de l'cvêché de Liège, par Tirlemont), k Mons, par Hal, et à Garni, par Alost ; ces deux dernières furent faites de concert avec les états de Hainaut et de Flandre1. En 4 713, le magistrat rattacha à la chaussée de Lacken, pur un embranchement qui suivait la rive occidentale du canal, la chaussée que les Malinois avaient fait construire en -1698, et qui conduisait de leur ville à Vilvordc et à l'écluse de Trois-Fontaincs. Les trois membres avaient voté à cet effet, en 1712, une levée de 40,000 florins qui fut augmentée, l'année suivante, de 50,000 florins2, et des péages furent établis pour acquitter les intérêts de ces sommes. C'est aussi de cette époque que date la chaussée de Bruxelles & Namur, avec embranchement vers la Uulpe par Boitsfort; la chambre des comptes la fit exécuter afin de faciliter les communications dans le bois de Soignes, dont les giands chemins n'avaient que des rouleaux de bois dans les endroite les moins praticables (1698) 3.
Malgré la misère des temps, on travaillait toujours activement à ré parer les désastres du bombardement. En 1706, on commença à rebâtir l'aile de derrière de la maison communale et le poids de la ville; plus tard on surhaussa le beffroi, mais ce travail occasionna la chute de ce vieux monument, dont les bombes françaises avaient ébranlé les fondements (1 7 1 4). La construction de la première salle de spectacle qu'ait possédée Bruxelles, date aussi de cette époque (1 700).
Pendant la courte durée du règne de Philippe V, Bruxelles vit arriver dans ses murs les princes et les généraux français qui avaient dirigé l'œuvre de destruction de 1695 et périodiquement dévasté ses alentours. Après l'ouverture de la campagne de 1 702, l'arrivée du dauphin et du duc de Maine excita, dit un témoin, récusable il est vrai \ un violent tumulte. Le peuple n'avait pas oublié la conduite tenue par le duc en 1 695, et, dans la foule irritée qui se pressait sur son passage, ce
» Plac. de Brabant, T. V el VI.
1 Opinie Boeck. La résolution do premier membre de construire cette chaussée est datée du 22 avril 1 703. 3 Fopreas. — Mans.
* La Guerre dEijmgnc, de Bavière et de Flandre, p. 430. Cologne, 1707.
DE BRUXELLES. 170 prince put entendre crier à plusieurs reprises : « Duc de Mai/a, encore » vingt-quatre heures pour moi; » aussi s'empressa-t-il de rejoindre l'armée de BoulTIcrs. Le 1er octobre 1 704, vers quatre heures de l'aprèsmidi , rélecteur de Bavière , à qui la bataille de Hoclisted venait d'enlever ses états, revint a Bruxelles avec quelques débris de son armée. Le lendemain, il écrivit aux conseils de justice et aux états des provinces pour leur annoncer qu'il allait reprendre ses fonctions de gouverneur général1. Son frère, l'électeur de Cologne, qui avait été également dépouillé de ses états , vint le rejoindre et fut logé à l'hôtel d'Orange qu'habitait le marquis de Bedroar.
Battus à Ramillics, le 23 mai 1706, les Français se jetèrent de l'autre coté de la Dyle, dont ils laissèrent le passage sans défense, et gagnèrent Bruxelles qu'ils évacuèrent le 26. Les états de Brabanl s'assemblèrent aussitôt pour délibérer sur la conduite à tenir en ces circonstances. Charles III, reconnu comme roi d'Espagne par l'empereur, l'Angleterre et la Hollande, avait nommé successivement au gouvernement général des Pays-Bas le comte de Sinzendorff (lettres patentes du 22 octobre 1703) et le comte de Goes (1705). Ces provinces se trouvaient ainsi avoir deux gouverneurs généraux : un pour Philippe V et un autre pour Charles 111. La position était embarrassante : la plus belle partie des Pays-Bas espagnols était au pouvoir des coalisés, dont l'armée victorieuse, campée au-dessus de Schaerbeek, menaçait Bruxelles. Tenir le parti de Philippe, c'était s'exposer à un siège dont l'issue n'était pas douteuse, et le peuple, qui s'était mal trouvé de l'administration francoespagnole, manifestait hautement ses espérances dans un changement de gouvernement. Naximilicn-Emmanucl, qui avait trouvé un asile dans la maison du curé de Laeken, chargea le marquis de Deynze, gouverneur de Bruxelles, et le magistrat, de conseiller, de sa part, aux États de faire leur soumission au duc de Marlborough. Après une longue délibération, les États requirent le marquis de Deynze de faire demander aux généraux alliés un sauf-conduit pour leurs députés. Le trompette envoyé au général anglais ayant rapporté cette pièce, ils firent offrir aux alliés (26 mai) de reconnaître Charles III, sous la condition que leurs droits et privilèges seraient maintenus. Le même jour, le duc de Marlborough et les délégués des Provinces- Unies dc-
* Registres aux résolutions du conseil de Brabant, P i"4 V.
ISO HIST01RK
clarèrcnt, de la pnrt de la reine de la Grande-Bretagne et des états généraux « Qu'ils ne s'étoienl approches de la capitale, avec leurs armées » victorieuses, que pour les assurer des intentions de leurs principaux » et pour leur dire qu'ils étoient envoyés pour soutenir les justes raté— » réts du roi d'Kspngnc, et qu'ils ne doutoient nullement qu'étant >• convaincus de sa souveraineté légitime, ils n'embrassassent avec plaisir » l'occasion de se soumettre à son obéissance comme de fidèles sujets, » avec assurance et promesse qu'il les maintiendroit dans l'entière » jouissance de tous leurs anciens droits et privilèges, tant ecclésias- » tiques que séculiers, et qu'il feroit renouveler la Joyeuse Entrée en » Brabant telle qu'elle avoit été ordonnée par son prédécesseur, Char- >• les II. » La même lettre, datée du camp de Bcaulieu, fut adressée ou magistrat qui y répondit le lendemain l. Une députalion, composée des deux bourgmestres, des échevins Fierlanl et Cano, et des deux pensionnaires, alla, au nom de la commune, complimenter les vainqueurs, et le 28 mai, Bruxelles leur ouvrit ses portes. Le magistrat se rendit, hors la porte de Lacken, à la rencontre de Marlborough et lui remit les clefs de la ville. Par dépêche datée du camp de Grimberghe, le 29, le duc nomma son frère, le lieutenant-général Churchill, gouverneur de Bruxelles et des places voisines, et, le même jour, celui-ci donna le commandement delà ville au colonel Jean-Gaspard Hirtscl 2. Churchill fit aussitôt réparer les fortifications; on plaça des herses en fer aux portes3, et un arrêté du 1" juin ordonna la saisie de tous leseffets, biens, vivres et provisions ayant appartenu à l'ennemi 4.
Dès que les alliés se virent maîtres de Bruxelles, ils abolirent la forme de gouvernement établie par Philippe V, et s'arrogèrent toute l'autorité au nom de Charles 111. Ils conférèrent la place dammaa au baron Van Wecrde que la commune ne voulut pas admettre à prêter serment, et il leur fallut user de menaces pour le faire reconnaître en sa qualité 5. Le 2 1 juillet, le conseil royal fut remplacé par un conseil d'état qui fut chargé du gouvernement général des Pays-Bas, et composé de quinze membres choisis parmi la première noblesse du pays et les anciens membres des conseils collatéraux. Le conseil des finances fut réorganisé, le 30 du même mois, et, le 4 4 août suivant, la chambre des comptes de
' Copye Bocck. — » ïbid. — ' Ibid. — * Plac . de Brabant, T. t, p. 487. * Copye Boeck.
DE BRUXELLES. 181 Flandre, que Philippe V avait réunie à celle de Brabant, en fut de nouveau séparée. Il en fut de même de la plupart des autres mesures prises par l'administration anjouinc ; les notaires royaux furent abolis (19 août 1706), la chambre de commerce, supprimée, et le magistrat, la surintendance du canal, le tribunal de la draperie, les chefs-tuteurs, la Suprême-Charité, les pacificateurs, rétablis sur l'ancien pied (21 juin 1707). Les persécutions contre les jansénistes cessèrent, et le curé Vandenesse revint à Bruxelles ; l'archevêque ayant voulu le faire poursuivre, le conseil de Brabant cassa le raonitoire de ce prélat. Malheureusement pour le pays, ses nouveaux maîtres intervinrent avec une révoltante partialité dans ses affaires commerciales; non-seulement ils annulèrent, en 1706, toutes les ordonnances promulguées dans le but de favoriser notre industrie, mais ils fixèrent les tarifs pour l'entrée et la sortie des marchandises, d'une manière aussi favorable à leurs intérêts que préjudiciable aux nôtres, et le maintien de ces tarifs fut une des conditions de l'inique traité des barrières.
Dès lors on vit à Bruxelles, comme dans toutes les provinces, surgir deux partis* qui, après avoir usé les ressources puissantes de la caricature, en vinrent quelquefois à des rixes, peu sanglantes à la vérité, mais toujours nuisibles au repos du pays. Les partisans de Philippe V, nommés carabiniers, porlaicut pour signes distinclifs de petites carabines, et ceux de Charles 111, de petites cuirasses d'argent, qui les firent appeler cuirassiers1 . Ces partis, auxquels nos historiens ont prêté peu d'attention, exercèrent cependant une grande influence sur les affaires, et les carabiniers, que renforcèrent les partisans de l'indépendance, dès que l'Espagne eut perdu les Pays-Bas, inquiétèrent souvent le gouvernement de l'Autriche.
Dans l'intérêt de la sûreté publique, et afin de préserver la bourgeoisie des désordres et « outrages qui pouvoient être commis de la » part des troupes de diverses nations qui composoient la garnison, » une dépêche du 11 novembre 1706 ordonna la construction de corps de garde aux Capucins, au Sablon, à la Vieille-Halle-au-Blé, à la place des Wallons, au Vieux-Marché, au marché aux Grains, au marché aux Bœufis, au Meyboatn, h la place de Louvain et h la Monnaie s. Le 24 août 1707, un nouveau règlement fut publié pour la garde de la ville 3 qui
• Foppkms. — * Copye Boi-ck — * Plac de Brabant, T. I, p. 210.
to«k II. ■ù i
fut complètement armée ; on fit venir du gros canon d'Anvers, et le magistrat reçut ordre de faire des provisions de poudre et de remplacer les canons qui garnissaient les trois batteries placées aux portes d'Andcrlecht, de Flandre et de Namur. Le marquis de Pusenlc, qui avait «Ht* nommé commandant de Bruxelles, le 23 août 1706, remplaça Churchill, en vertu d'un arrêté de ce général, du 7 septembre 1707, arrêté qui fut confirmé par Morlborough le 1" juin 1 708 \
Ces mesures de précaution étaient commandées par le voisinage de divers corps ennemis et par les intrigues du parti anjouin que les défaites des Français n'avaient pu abattre. Pendant que les alliés assiégeaient Lille , l'électeur de Bavière , à la tête d'une division de l'armée du duc de Bourgogne cl de forts détachements tirés des garnisons de Mons , Namur , Maubcugc et Charlcroy, parut inopinément , le 22 novembre, devant Bruxelles où il s'était ménagé des intelligences. La garnison de la place consistait en neuf bataillons, un régiment de dragons et quelques compagnies de hussards. L'électeur s'établit à la Cambre, et, le 23, il fit sommer le marquis de Pascale de lui ouvrir les portes ; celui-ci se borna à répondre « qu'il » agirait comme un homme d'honneur doit le faire, » cl le siège fut aussitôt commencé. La tranchée fut ouverte dans la nuil du 24 au 25, cnlrc les portes de Louvain et de Namur, et, malgré une vigoureuse sortie, les assiégeants dressèrent leurs batteries le 2 fi. Leur feu commença le même jour, vers neuf heures du matin, et plusieurs bombes tombèrent jusqu'au milieu de la ville. Les carabiniers en prirent prétexte pour crier qu'il fallait capituler si l'on ne voulait éprouver de nouveau les désastres de 1695. Pascale ordonna la fermeture de toutes les maisons où l'on débitait du chocolat, du thé et du café, pendant cinq jours, et défendit d'y tenir des assemblées, sous peine de correction arbitraire2. Les carmélites, placées dans le voisinage du principal point d'attaque, envoyèrent demander a l'électeur si elles pouvaient rester dans leur couvent. 11 reçut fort bien leur députalion et l'assura qu'il portait trop d'affection aux Bruxellois pour songer à détruire leur ville ; mais il ajouta que, forcé de jeter quelques bombes afiu de balayer les remparts et faire brèche, il ne pouvait répondre de la justesse de ces projectiles qui parfois dépassaient leur but, et il conseilla en conséquence
1 Copyo Doeck. — * Ibid .
I)B BRUXELLES. 183 à ces religieuses de se mettre à l'abri du danger. La bourgeoisie, qui avait gardé un profond ressentiment des actes despotiques de Maximilicn- Emmanuel, ne se montra nullement disposée a seconder ses partisans; on vit même plusieurs bourgeois, entre autres, Pierre Vandcnputlc, le grand moteur du dernier mouvement démocratique, offrir leurs services aux généraux alliés et combattre au premier rang. L'artillerie des assiégeants ayant fait une large brèche, près de la tour Bleue, ils livrèrent, dans la nuit du 26 au 27, un assaut général a la contrescarpe. L'attaque commença à huit heures du soir et dura jusqu'au lendemain neuf heures ; des deux côtés on se battit avec acharnement, mais l'ardente impétuosité des Français et des Espagnols céda devant l'opiniâtre résistance des assiégés, et ceux-ci reprirent la plupart des positions que l'ennemi avait d'abord emportées. S'étanl aperçu que les assiégeants restaient établis dans le glacis du chemin couvert, le marquis de Pascale, dont le neveu venait d'être tué, dit h ses officiers « que le duc de Bavière » s'estoit vanté qu'il prendrait Bruxelles ou qu'il périroit, » mais qu'il était certain que, partageant son opinion, « ils se feroient tous tuer « avant que cela n'arrivât. » Cette résolution ayant trouvé l'approbation qu'il attendait : « Commençons donc, ajouta-t il, par chasser les ennen mis du logement qu'ils se sont fait. >» Les dispositions nécessaires furent aussitôt prises, et, s'élançant dans le chemin couvert, les assiégés en chassèrent les Français qu'ils poussèrent jusqu'au-delà de leurs batteries. Pascale s'était hâté d'informer les alliés de l'attaque dirigée sur Bruxelles; il apprit, le 27, qu'ils s'étaient emparés de Saint-Ghislain, et qae Marlborough accourait au secours de la ville. Dans la nuit du 27 au 28, on s'aperçut que les feux du camp de l'électeur étaient éteints, et quelques troupes envoyées en reconnaissance rapportèrent bientôt qu'il était en pleine retraite. Pascale monta de suite ù cheval, et, prenant avec lui tous les dragons et les hussards de lu garnison, il courut examiner les positions de l'ennemi. Il le vit en effet se retirer et trouva dans son camp « dix-sept pièces de canon, deux mortiers et quantité de muni- » lions de guerre et autres ; » la cavalerie lancée à sa poursuite, enleva une grande quantité de bagages. On sut bientôt que Marlborough avait passé l'Escaut, et il n'était plus qu'à sept lieues de Bruxelles, lorsqu'il reçut un courrier apportant la nouvelle de la levée du siège. Il envoya aussitôt un de ses aiilcs-dc-camp au marquis de Pascale pour lui annoncer qu'il allait se rendre à Bruxelles, pour deux heures seulement, afin
de l'embrasser et de le complimenter lui et sa garnison sur leur belle conduite. Les assiégés n'avaient perdu que 400 hommes, et « les en* » nemis avouèrent en avoir perdu plus de 3,000, sans les déserteurs. »
Pendant l'attaque, le marquis n'eut qu'à se louer delà bourgeoisie qui avait abondamment pourvu ses troupes de viande, vins cl eau-de-vie; la noblesse resta neutre , et il n'y eut que la duchesse d'Arenberg qui fit preuve de zèle envers les alliés. Les deux députés des états généraux, Vandenberg et le baron de Reede de Renswoudc, qui étaient alors à Bruxelles, donnèrent une active et énergique impulsion à la défense, et les états de Brabant leur votèrent, le 24 mai i 709, deux aiguières en vermeil d'une grande valeur. La journée du 28 et celle du 29 furent employées à combler la tranchée et à enterrer les morts laissés par l'ennemi; le 50, les canons qu'il avait abandonnés furent amenés en ville et provisoirement placés à la grand'place. Ensuite les généraux, les hauts fonctionnaires, les membres du magistrat se réunirent dans un banquet auquel ils invitèrent Vandenputte dont ils exaltèrent la valeur. Ils envoyèrent à sa femme un bassin rempli de fruits et de confitures, et le banni de 1700, surnommé par les alliés le général des cuirastiers j devint le héros du jour. Par lettres du 2 février 1709, Charles 111 u fit témoigner sa gratitude et son estime, •» pour la conduite tenue pendant le siège par le magistrat et par les bourgeois, ainsi que par le chef-président chancelier (Iryspere et par les conseillers Vandergote, comte d'Erps, et Cavcrson Cette entreprise de l'électeur coûta à la ville 70,000 florins qu'elle leva sur le produit du chauffage des fours *. •
En 1708, on souffrit beaucoup h Bruxelles de la cherté des vivres, et le gouvernement se vit forcé d'établir un maximum pour la vente du poisson 8. L'année suivante, le mal ne fit qu'augmenter par suite d'un hiver rigoureux qui commença le S janvier, et dura jusqu'à la mi-mars. Le prix élevé des denrées et des combustibles occasionna quelques trou-
1 Rapport du marquis de Pascale à Charles III. — M. Gachahd, Documents, etc., T. III, p. 381, 395 et 426. — Le triomphe de l'auguste alliance et la levée du sùye de Bruxelles, par C.-M.-D.-H., in-18. Nanci, 1709. — Plan de Bruxelles avec les attaques de l'armée de France, sous les ordres de S. À. de Bavière, gravé par J. Harrewy*.
« Opinie Boeck. Dans cette somme figurent 10,500 florins donnés en cadeau au marquis de Pascale.
5 Copye Boeck.
Mes dans la classe pauvre. Les troupes alliées, qui avaient été cantonnées à Bruxelles après le siège de Garni, curent à endurer le froid et la faim; pour se chauffer on les vit brûler les planches des corps de garde, les guérites et les palissades des fortifications. Beaucoup de soldats périrent, et le maréchal de Mérode-Wcslcrloo rapporte que la charité des habitants de Bruxelles sauva plus de la moitié du régiment de Trenck; ils prirent chez eux et nourrirent ces malheureux soldats que le froid avait déjà décimés
Le 20 octobre 1708, don Francisco-Bernardo de Quiros avait succédé au comte de Goes en qualité de ministre de Charles III, cl l'investiture du gouvernement général avait été donnée au conseil d'état; mais, sous prétexte de juger les différends qui s'élevaient dans le sein de ce conseil et de contrôler ses actes, l'Angleterre et la Hollande avaient formé, sous la présidence de Marlborough, une commission qui, sous le nom de Conférence, dirigea seule les affaires. De graves dissentiments éclatèrent bientôt. Le conseil d'état se plaignit vainement (2 mars 17 41) à la reine Anne, de cette tutelle devenue odieuse à lu nation parce que les actes des alliés n'étaient favorables qu'à l'étranger, et que leurs mesures étaient contraires à l'intérêt du pays. La conférence ayant adressé au conseil d'état, le 8 octobre 1711, un projet de règlement général pour le gouvernement des Pays-Bas espagnols, il refusa de l'approuver, attendu qu'il était attentatoire aux prérogatives des provinces. U déclaration d'obéissance aux puissances maritimes, exigée par cet édit, souleva les plus vives récriminations. La conférence dut la modifier, et alors le conseil d'état adopta le règlement (26 octobre); mais s'étant aperçue bientôt qu'il ne se considérait nullement comme engagé envers elle par cet acte, elle demanda une nouvelle déclaration plus explicite. Le conseil la refusa formellement et se vit appuyé par les états de liraban tel par les nations de Bruxelles. Marlborough fit marcher des troupes sur cette ville, et, forte de ces secours, la conférence révoqua le conseil d'état, déclarant ses membres déchus de leurs fonctions (22 mars 1713). Le peuple indigné laissa éclater hautement ses murmures; les états de Brabant refusèrent de reconnaître le nouveau conseil d'état et de voter les subsides qui leur étaient demandés. Mais les alliés avaient rendu toute résistance impossible : leurs soldats s'emparèrent des principaux
1 Ut moires, etc., T. II, p. 23. — Fopfens.
points de la ville et leurs canons furent braqués sur le peuple. Redoutant les plus grands malheurs, les États déelurcrent qu'ils cédaient à la violence (8 juin 1713) \
En6n, la conclusion du néfaste traité de la barrière (13 novembre 1715) fit cesser l'équivoque position dans laquelle les Pays-Bas se trouvaient depuis près de quinze ans. Charles III, devenu, par la mort de son frère Joseph Ier, empereur sous le nom de Charles VI, donna le gouvernement général des Pays-Bas au prince Eugène de Sovoic, et celui-ci s'y fit représenter par le marquis de Prié. En attendant l'arrivée de ce dernier, qui fut nommé ministre plénipotentiaire, par lettres du 30 juin 1 7 1 6, le comte de Konigsegg fut chargé de l'administration du pays ; il reçut du magistrat, lors de son arrivée à Bruxelles, un doit de 1,000 souverains (Résolution du 30 avril 1716) 2.
Dès le commencement du régime autrichien, on vit s'élever de nombreux dissentiments entre le magistrat et l'autorité militaire. Bien qu'ils ne respectassent pas toujours ses privilèges, les Espagnols étaient plus initiés aux mœurs et aux coutumes de la bourgeoisie belge, que les Allemands qui prétendaient trouver chez elle obéissance et soumission passives ; ils s'émerveillaient de voir les bourgeois prendre les armes sans l'autorisation du gouvernement, et chacune de nos solennités, qu'entourait encore l'appareil guerrier des anciens temps, était pour eux une cause d'alarmes et de soupçons. Ainsi, en 1712, la bourgeoisie de Bruxelles ayant formé quelques compagnies armées pour escorter Notrc- Dame-du-Bois, le comte de Wrangel, commandant de la ville, prit ombrage de leurs exercices, et, le jour de la procession , il envoya son major de place, Cantillon, pour surveiller leur conduite. La brutalité de cet officier fit éclater un grand tumulte, et, sans l'intervention de quelques membres du magistrat, on lui aurait fait un mauvais parti. Sur le rapport du comte de Wrangel, le conseil d'état interdit ces réunions ; mais le magistrat lui représenta le mauvais effet produit par cette mesure et lui expliqua la cause de ce tumulte. Ces réunions, dit-il, n'ont jamais donné lieu ù des troubles, et s'il y en a eu en cette dernière circonstance, la faute en est à l'autorité militaire, « car les bourgeois ne
1 Registres aux résolutions du souverain consril de Itrabant, C 108-200. — Chronique abrégée de la ville de Bruxelles, mss. — Ctiron. van f'Iactulcrcn. — M. Gacmard, Docmn. inédits, elc., T. III, p. 201-432.
• Opinie Boeck.
DB BRUXELLES. 187 » sont pas accoutumés d'être gouvernés par les soldats, mais bien par » ceux du magistrat qui les ont toujours dirigés par douceur et les trai- « feront de la même manière (22 juillet 1715) » D'un autre coté, la paix répandit dans les provinces une foule de soldats licenciés qui, inhabiles à reprendre les habitudes de la vie civile, se livraient, pour la plupart, au brigandage. Leur audace était poussée au point qu'ils pénétraient jusque dans Bruxelles, où ils commettaient « chaque jour* des » désordres, des vols et des meurtres (dép. impér. du 1 3 septembre » 1715). » Pour remédier à ce mal, une ordonnance du magistrat, en date du 5 octobre 1715. prescrivit aux officiers de police d'arrêter tous les vagabonds et gens sans aveu qui se trouvaient en ville. En même temps, l'indiscipline était si grande que l'on vit les soldats emporter, en plein jour et sous les yeux de leurs officiers, une partie des palissades des fortifications et venir les vendre en ville (rapport du magistrat du 9 octobre). Aussi lorsque l'autorité militaire accusait le magistrat de ne pas prendre de mesures propres à assurer la tranquillité publique et la défense de la place (rapport du général comte de Wrangcl), celui-ci répondait-il avec raison (9 octobre) que ceux qui, par la nature de leurs fonctions, devaient l'aider dans l'exécution de ces masures, étaient les premiers contre lesquels il faudrait sévir 2.
L'hiver de 1715-1710 fut des plus rigoureux; la gelée, qui commença le 8 janvier, dura quatre semaines , et par suite de la fonte des neiges, il y eut au mois de février une forte inondation ; les bords de la Senne et du canal furent submergés par les eaux qui envahirent le béguinage. Pour se rendre au marché au Poisson il fallait employer des chaloupes s.
Les nations avaient conservé un profond ressentiment contre l'ordonnance du 1 2 août 1 700, et elles étaient bien décidées à la faire annuler dès que l'occasion s'en présenterait ; en attendant, elles n'en laissaient échapper aucune pour signaler leur mécontentement. Bruxelles n'avait consenti à porter sa quote-part, à proportion de deux vingtièmes sur les maisons et sur les terres de son district, dans le subside de 1715, qu'à condition que les deux autres chefs-villes en feraient de même ; Anvers avant obtenu remise de sa quote-part dans le subside de 171 4, les nations, convoquées le 1 7 septembre 1 7 1 f» pour voter le gigot, reje-
« Copye Boeck. — » Ibid. - s Fuppens.
tirent la proposition et, de leur propre autorité, firent fermer les comptoirs. Assemblées itérativement, et quelquefois même deux fois par jour, elles déclarèrent qu'elles ne consentiraient cet impôt que lorsque le gouvernement, qui n'avait eu aucun égard aux conditions mises au vote du subside, aurait restitué les vingtièmes qu'elles n'avaient accordés que conditionncllemcnt. En vain le comte de Konigsegg et le magistrat leur représentèrent-ils que les subsides n'avaient rien de commun avec l'impôt du gigot, elles persistèrent dans leur refus, et, pour prévenir toute complication dangereuse, le comte, à la demande du magistrat, déclara pnr apostille du 22 septembre, que la levée des deux vingtièmes, formant la quote-part de Bruxelles dans le subside de 4715, serait tenue en état de surséance jusqu'à ce que le conflit avec Anvers fût décidé. Les nations, assemblées deux fois, le 23 , ne voulurent néanmoins pas voter l'impôt, et ce ne fut qu'après mainte démarche que, le 24, elles se déclarèrent satisfaites1.
Le marquis de Prié fit son entrée a Bruxelles le 1 6 novembre suivant. Le i i avril i 7 i 7 2, cette ville reçut la visite du célèbre Pierre 1" de Bussic. Ce prince en examina avec attention les monuments et se fit donner des renseignements sur ses coutumes et sur ses lois. Le 14, il alla visiter en détail l'église de Sainte-Gudule et y passa plusieurs heures, admirant les chefs-d'œuvre que la piété et l'art y avaient réunis; deux jours après, le magistrat lui offrit une collation, et rien ne fut négligé pour lui laisser des souvenirs agréables. Pierre, dont une fontaine du parc nous rappelle le voyage à Bruxelles, en parcourut les environs : on rapporte qu'il dessina le passage de la Senne sous le canal, à l'endroit appelé les Trois-Trom 3.
Le marquis de Prié ayant refusé à quatre Anglais, réfugiés politiques, de s'établir h Bruxelles, les nations s'adressèrent aux états de Brabant pour les prier de représenter au ministre que ce refus était contraire aux lois fondamentales du pays, où tous les proscrits devaient trouver asile. Us citèrent, entre autres exemples, le duc d'York, le duc de Monmouth et le résident du roi Jacques II, qui, tout récemment encore,
« Ojnnie Doeck. — Copye Doek — H. Gachard , Documents inédits concernant tes troubles de la Belgique sous Charles VI.
« Une note inscrite sur la couverture du tome IV de la Chronique mss. de De Wael, donne la date du 1 4.
3 Foppkns.
DE BRUXELLES. «89 s'étaient réfugiés a Bruxelles. Les États remontrèrent au marquis que l'art, 4 7 de la Joyeuse Entrée portait que personne, de quelque qualité ou condition qu'il fût, ne pouvait être transporté hors du pays, et que le Brabant, scion ses anciennes coutumes et franchises, ayant toujours servi de u lieu d'asile et de liberté » à tous les étrangers, surtout en temps de paix, il convenait que les réfugiés en question eussent le droit de s'établir à Bruxelles. Les registres aux résolutions du conseil de Brabant, où nous trouvons ces réclamations, n'indiquent pas la suite qu'eut cette affaire, mais, d'après quelques passages de la correspondance du marquis, il y a lieu de supposer qu'il n'y eut aucun égard
Ces divers incidents étaient les précurseurs d'événements plus graves. Lorsqu'il fut question de voter le subside ordinaire de 1 7 4 7 , le large conseil se prévalut du motif qui avait soulevé l'opposition des nations en 4 7 4 (î, pour refuser d'y donner son consentement. Aux observations du magistrat et des ministres, qui prétendaient qu'Anvers , proportion gardée, avait été plus imposée que Bruxelles, par suite des sacrifices que ses habitants avaient dû faire pour l'entretien des classes indigentes pendant la cherté des vivres, et de la dépense que leur avait occasionnée, en 4 74 5 et en 4 740, le logement de deux bataillons, dépense qui s'était élevée annuellement à 52,000 florins, tandis que le vingtième dont le gouvernement les avait déchargés ne s'élevait qu'à 30,000 11. par an, il répondit que Bruxelles, non moins que celte ville, et plus peut-être, avait droit à une pareille faveur, et rien ne put le faire changer de résolution. La populace poursuivit de ses huées et de ses insultes les doyens qui étaient soupçonnés de vouloir agir dans un sens contraire, et un décret du conseil de Brabantdu 4 4 janvier 4 717, commina des peines sévères contre tous ceux qui se permettraient des démonstrations de ce genre2. Le marquis de Prié, à qui la ville venait d'accorder un dou de 4 8,000 florins3, nomma une commission pour examiner celte affaire, et lui indiquer les moyens de lever les obstacles que rencontrait la perception du subside des années 1715 et 1716, et de faciliter le
• « L'eicmple de ce que Sa Majesté a ordonné que Ton fît en ce pays par rap- » porl aux Anglois et Ecossois qui s'y étoient réfugies et qui étoient suspects a » la cour d'Angleterre... i> Dépêche du IG octobre 1710. — M. Gaciiard, I. c.,T. II,
! Registres aux résolutions du snm ernin conseil de Brolxmt, n» XXXI, P 30. » 10 janvier 1717. Opxnic Botrk.
toii. ii.
consentement de celui de 1717. Celte commission, dont le conseiller Vanderhacghcn avait la présidence, posa en principe que les raisons alléguées par le large conseil étaient dénuées de fondement, et que sa conduite « étoit dangereuse et préjudiciable au service de l'empereur, au- ■■> quel il devoit appartenir de faire des modérations sans que les autres >. villes eussent le droit de s'en faire un prétexte de refus de leur » consentement. >< Elle représenta cependant qu'il n'était pas possible, après avoir laissé écouler le temps réglé pour la levée des subsides de 1 7 1 5 et de 1 7 1 6, de les réclamer simultanément avec celui de 1717, attendu que les habitants de Bruxelles avaient été exposés à des perles considérables, et que les derniers événements avaient « anéanti leur >< commerce. » Après avoir consulté le magistrat, elle fut d'avis que le bourgmestre devait tàcber d'amener le large conseil à se désister de ses prétentions, en lui insinuant que, si les deux vingtièmes pour le subside ordinaire de 1 7 1 7 étaient promptement consentis, il avait lieu d'espérer une modération de deux vingtièmes dans la quote-part de Bruxelles. Ce moyen réussit : le magistrat présenta au marquis uue requête dans laquelle il exposait les témoignages de zèle et de fidélité que, de tout temps, les bourgeois de Bruxelles avaient donnés à leurs souverains, et demandait qu'en considération des pertes éprouvées par la ville lors du bombardement de 1695 et du siège de 1708. ainsi que des secours extraordinaires qu'elle avait fournis pour le service de l'empereur, il modérât sa quote-part dans les vingtièmes. Décidé « à dissimuler et à » user de bénignité pour ramener les esprits égarés à leur devoir, » parce qu'il craignait « les dangereux engagements que le remède opposé eût entraînés infailliblement avec un peuple accoutumé, dans cessortes « de rencontres, de prétexter la violation de ses privilèges, dont de » génie il étoit naturellement jaloux , témoin les exemples du temps » passé, et que, par rapport aux malheurs et confusions qui a voient » régné parmi eux et qui les rendoient d'autant plus dignes de la bé- » nignité et compassion de l'empereur, après tant de différentes domi- » nations, ils n'éloient liés jusqu'alors par aucun serment de fidélité >• et hommage formel » le marquis accéda à cette demande (26 février).
Le magistrat ayant été renouvelé au mois de mai, les doyens sortant de ' Relation du prince Eugène à l'empereur, 29 mai 1717. Doenm. inédit», etc.
DE BRUXELLES. 191 fonctions refusèrent de présenter la liste des candidate, parmi lesquels devaient être choisis leurs successeurs, avant que les dispositions du règlement de 1704 eussent été révoquées, règlement qui, disaient-ils, ne pouvait avoir de force, attendu qu'il émanait d'un prince illégitime. Pour Gnir une contestation dont l'objet était de faible importance à ses yeux, le marquis les autorisa, par provision (2 5 mai), à choisir, pour cette fois, deux receveurs pour la recette de la ville et un receveur pour celle du canal, à la présentation du magistrat. Ils se montrèrent très-satisfaits de cette décision et s'occupèrent immédiatement de la présentation de leurs candidats; mais à peine leurs successeurs furent-ils nommés, que de nouvelles difficultés s'élevèrent. Convoqués, le 2 juin, pour faire le serment prescrit par le règlement additionnel de 4 700, les nouveaux doyens en contestèrent la validité, prétendant qu'il n'avait pas été fait du consentement du roi Charles II, et que le conseil de Urabant n'avait pas le droit de le former, puisque, dans le règlement de ICI 9, les archiducs s'en étaient réservé, à eux et a leurs successeurs, ducs et duchesses de Brabant, « l'interprétation cl modération, » et ils se séparèrent sans qu'aucun d'eux voulût prêter serment. Ce nouvel incident irrita le marquis, et, dans le conseil qu'il convoqua aussitôt, il fut proposé de faire entrer des troupes en ville. Le maréchal comte de Vchlen, qui avait le commandement de l'armée, objecta que, pour donner suite à cette proposition, il lui faudrait de nouveaux ordres de l'empereur, et l'on recourut au conseil de Brabant; cette cour souveraine, par décret du 1 1 juin, ordonna aux doyens de « faire promptement le serment, sur les règlements " de 1549, 1586, 1619 et 1700, à peine de pourvoir, à charge de
• ceux qui le refuseroient, par tels moyens que, selon l'occurrence de cause, seroit jugé convenir. » Appelées séparément devant des
commissaires spéciaux, les nations déclarèrent toutes leur inébranlable résolution de faire annuler un règlement entaché d'illégalité sous plusieurs rapports. La publication de l'arrêt du 1 1 juin n'ayant pas eu plus d'effet que les remontrances de ces commissaires, le conseil de Brabant décida, le 24 juillet, qu'il y avait obligation pour les doyens de prêter le serment sur le règlement additionnel et « autorisa, en cas
• de refus, les deux premiers membres a faire tout ce qu'auroient pu
• faire les trois conjointement ensemble, et à perfectionner ce qu'ils
• avoient déjà commencé. — Le conseil, dit le marquis de Prié (dépêche
• du 29 juillet), jugea à propos de s'expliquer dans ces termes, pour
» ne pas Irop effaroucher ce peuple, en lui donnant d'abord à connaître » que, malgré sa résistance , le gouvernement pourroit faire lever les » deux vingtièmes des années 1715 et 1716, et procurer le consente- >• ment pour les vingtièmes à l'avenir, par le moyen du magistrat et du » large conseil. » Comptant que ces mesures agiraient puissamment sur l'esprit des nations, le gouvernement les fit de nouveau interpeller séparément; mais il n'y eut que la nation de Notre-Dame qui déclara être disposée h prêter le serment exigé, à condition toutefois que les autres le prétassent en même temps et à l'hôtel de ville. Cette opposition chez des bourgeois qu'il méprisait trop pour leur supposer de l'énergie, fit croire au marquis que les doyens étaient encouragés sous main « par des » gens hors de la sphère du peuple. » Le secrétaire d'état, don Francisco-Antonio Navarro , créature du ministre , s'exprime plus ouvertement : il accuse formellement la duchesse d'Arenbcrg d'avoir la principale part dans la résistance des doyens, impute au duc dTrsel. l'un des personnages les plus influents de l'époque, de mauvaises dispositions contre le gouvernement, et représente le maréchal comte de Vehlen comme favorisant les doyens, afin de susciter des embarras au marquis de Prié dont il convoitait la place. C'est à tort cependant que Navarro et son mailre attribuent à l'ambition les sentiments de ces hauts personnages : si le duc d'Urscl, ancien commandant des mousquetaires de Philippe V, avait conservé de l'affection pour ce prince, la duchesse d'Arenbcrg, dont le marquis de Pascale avait vanté la belle conduite pendant le siège de 1708, ne pouvait être regardée comme anjnuine; si tous deux étaient partisans secrets des carabiniers, c'est qu'ils voyaient dans ce parti non plus celui de Philippe, mais celui des lois et des coutumes du pays ; si tout ce que la noblesse et le clergé belges comptaient de cœurs généreux, s'intéressait à la lutte que les nations entamaient avec le pouvoir, c'est qu'ils espéraient que la résistance du peuple amènerait un changement dans la manière dont on gouvernait le pays.
De nouvelles tentatives faites auprès des doyens avaient élé aussi infructueuses que les précédentes. « Si nos devanciers, disaient-ils, ont » mal fuit en jurant l'observation d'un règlement contraire à leurs priviléges. nous sommes bien décidés a ne pas faire un serment que notre t conscience réprouve. >» Le marquis alors proposa de profiler de la prochaine inauguration de l'empereur pour faire venir quelques bataillons à Bruxelles, où ils resteraient afin de contenir le peuple et faciliter
DE BRUXELLES. 193 la mise a exécution du dernier arrêt du conseil de lira ban t. Dans le but de gagner du temps, il accorda aux nations plusieurs délais pour se conformer au décret du 1 1 juin, et s'étant môme aperçu qu'elles avaient pris en aversion le conseiller Wynants, qui avait été spécialement chargé de poursuivre cette affaire, il leur fit de nouvelles ouvertures par l'intermédiaire du président du grand conseil de Matines , Charles-Emmanuel de Baillet. Personne n'était plus propre que ce magistrat a concilier les esprits, mais trop de causes étaient réunies pour rendre la conciliation possible. Le marquis se plaignit à l'archevêque de Malines des mauvais discours que tenaient quelques ecclésiastiques, entre autres le curé de Sainte-Gudule, « en donnant raison aux mutins, » et il pria ce prélat •i de tacher, par ses exhortations et son autorité, de les faire agir d'une >■ manière plus conforme à leur profession et à leur devoir (dépêche >• du 5 août). » D'un autre côte. les mémoires de Bon ne val attestent l'antipathie de la noblesse pour ce ministre, antipathie qui se manifesta vivement dans les différends qu'il eut avec le duc d'Ursel, et dans le mémoire accusateur qui fut adressé à Vienne, le 29 janvier 1725.
De Baillet et le prince de Bubempré qui s'était adjoint au président, ayant échoué dans une nouvelle conférence qu'ils avaient eue, le î» août, avec les commissaires des nations, le marquis, en opposition directe avec les principaux membres de la jointe provisionnelle d'état, qui réprouvaient tout acte de rigueur, proposa à l'empereur d'ordonner aux doyens de faire le serment demandé, jusqu'à ce qu'un nouveau règlement eût été arrêté dans le sens des observations qu'il leur serait permis d'adresser directement au gouvernement, ou de leur permettre, en attendant ce règlement, de jurer seulement l'observation de celui de 1619 (dépêche du 9 septembre).
La nouvelle de la défaite des Turcs et de la prise de Belgrade par le prince Eugène, arriva à Bruxelles au milieu de ces dissensions. Ce beau fait d'armes, ce triomphe de la croix sur le croissant, y répandit la joie la plus vive, et l'on ne parut nullement s'inquiéter de ce que cet événement, en hâtant la paix avec la Turquie, permettrait à l'empereur de diriger ses troupes sur la Belgique. Le marquis de Prié, en informant le prince Eugène de cette allégresse publique, lui dit « qu'il ne sauroit >. disconvenir que la plus grande et la meilleure partie des bourgeois, » et la plus commode, n'est pas malintentionnée, et que plusieurs sont >• retenus par la crainte et les autres par un pur entêtement, à prêter
> le serment, mais que cela prouve la nécessité qu'il y a de faire venir ■» des troupes qui rassurent les uns et imposent aux autres (dépêche du » 9 septembre). »
Pressé d'obtenir les subsides nécessaires pour l'inauguration de l'empereur, le marquis voulut ordonner la publication du décret du 24 juillet, tenu secret jusqu'alors. Dans le cas où cette mesure ne calmerait pas l'effervescence des nations, il comptait, à l'exemple du duc de Parme et du marquis de Grana, enlever à Bruxelles le siège du gouvernement, « certain qu'alors cette ville, dont toute la richesse et la subsistance même ne » venoientquedu séjour du gouvernement, scroit réduite à s'humilier et à < demander grâce. » Mais les embarras de sa position se compliquèrent bientôt au delà de ses prévisions : tandis que ses afiidés lui montraient quelques membres du conseil de Brabant penchant en faveur des doyens et décidés à s'opposer à la publication du décret, il vit l'esprit d'opposition se propager dans les états de Brabant et rendre douteux l'accord des subsides demandés. Ce fut dans ces circonstances que le ministre, au risque d'ébranler l'autorité du prince dont il ambitionnait la faveur, ordonna la publication du décret du conseil de Brabant. Sous prétexte de les faire concourir aux fêtes de l'inauguration, il appela à Bruxelles les compagnies de grenadiers de tous les régiments, un bataillon d'infanterie et le régiment de dragons de Holstcin. Puis, après avoir obtenu l'assentiment tle la jointe provisionnelle d'étal, il lit ajourner de nouveau les doyens pour avoir leurs dernières résolutions, en leur enjoignant de rapporter leur réponse au conseil de Brabant.
Le \ C septembre, les nations comparurent devant le fiscal de Brabant et le conseiller Wvnants, et elles leur déclarèrent, dans les termes les plus formels, qu'elles ne prêteraient pas le serment exigé. L'affaire fut portée alorsdevant le conseil de Brabant, et y souleva une discussion des plus vives. La proposition du gouvernement fut combattue par tout ce que cette cour souveraine comptait d'hommes honorables ; mais le marquis n'avait rien négligé pour s'assurer une majorité, et le décret fut remis entre les mains du conseiller fiscal. Pour faire lire ce décret à l'assemblée des États, le ministre attendit que toutes les troupes qu'il avait appelées, fussent arrivées. L'opinion émise par quelques membres du conseil de Brabant, que la constitution ne permettait pas de priver les nations de leurs prérogatives, rencontra de chauds partisans dans l'état noble. Ce ne fut qu'à une faible majorité et après des débats très-ora-
DE BRUXELLES. 195 gcux, que le consentement fut accordé. On vit même le comte de Limminghe, le marquis d'Ucrzelles et le prince de Rubcmpré se rendre, après la séance, chez le pensionnaire des États, pour faire enregistrer leur vote négatif (dépêches des 8 octobre et 1er novembre). Cette démarche hardie confirma le marquis de Prié dans l'opinion qu'on le voit émettre dans tous ses rapports, que les doyens avaient des appuis dans la noblesse , ainsi que dans le conseil de Brabant, dans la jointe d'état et à la cour de Vienne même (dépêches du 23 octobre et 1er novembre). Lorsque les députés des états, accompagnés du pensionnaire, vinrent lui représenter la nécessité de faire quelques concessions aux nations, et lui communiquer un mémoire qu'ils adressaient à l'empereur pour le prier de dispenser les doyens de jurer sur le règlementde 1 700 : « Comment, s'écria-t-il, sont-ce de bons sujets et de fidèles vassaux qui »« s'intéressent à des gens opiniâtres et coupables de désobéissance » envers S. M.? Est-ce pour fomenter et autoriser leur mutinerie » que vous vous permettez une pareille démarche? Je ne connois aucune
autre raison qui puisse vous porter à demander de faire suspendre >• l'exécution d'un décret fondé sur la justice, et que vous devriez ap-
puyer au contraire de toutes vos forces. >» Il refusa d'envoyer le mémoire à Vienne et traita la conduite des États d'inconsidérée et de préjudiciable au service du prince (dépêche du 1er novembre).
Le marquis avait conseillé à l'empereur de se faire inaugurer à Louvain ; mais Charles VI rejeta celte idée, plus propre, suivant lui, à mécontenter le peuple de Bruxelles qu'à lui servir de punition, et il voulut que celte cérémonie eût lieu le plus tôt possible , parce que « des bruits
malveillants avoient accrédité parmi les populations l'idée d'une ré- » forme du gouvernement (dépêche du 1 i juin).» L'inauguration se fit, le 1 1 octobre, selon les formes habituelles, dans les bailles de la cour, sur un théâtre dressé à cet effet ; le marquis prêta et reçut, au nom de l'empereur , les serments déterminés par la constitution brabançonne. Comme cette cérémonie avait attiré beaucoup d'étrangers et qu'on craignait des troubles, il avait été défendu, à tous autres qu'aux militaires, compagnies bourgeoises et serments, de porter des armes, sous peine de 25 patacons d'amende, et de tirer, sous peine de 25 florins l.
Dans l'assemblée générale des États, tenue le 22 du même mois, le
« Ordonn. du 9 octobre. Plar. de Brabant, T. VI, p. 312.
19fi HISTOIRE
greffier annonça que le marquis de Prié avait invité la députation permanente à faire lever, dans les petites villes et dans le plat-pays, les trois vingtièmes accordés pour le subside de 1717, bien qu'ils n'eussent pas encore été votés par les nations, en alléguant le besoin urgent de ce subside destiné à pourvoir h l'entretien des troupes et au payement de ce qui restait dû par les États au roi de Prusse. Le premier bourgmestre de Bruxelles communiqua ensuite ù l'assemblée une dépêche que le conseil de Brnbant avait adressée au magistrat, le \ 8 octobre, pour lui prescrire, ainsi qu'au deuxième membre, de se conformer aux dispositions de ses décrets du 1 1 juin et du 24 juillet. Ces communications soulevèrent de violentes discussions, et l'assemblée résolut de représenter au ministre la nécessité de mettre fin aux difficultés occasionnées par le dernier de ces décrets; s'ij persistait a demander la levée des trois vingtièmes de 1717, la députation devait y consentir, pourvu qu'en cas de résistance il se chargeât de la faire exécuter. Le marquis accepta celte condition, et les placards nécessaires furcut expédiés le 6 novembre.
Le ministre raillait déjà, sans doute, les sages conseillers qui avaient parlé de modération, lorsque divers indices lui montrèrent qu'il n'était qu'au prologue du drame dont il croyait avoir noué l'intrigue. Le mauvais temps avait empêché le feu d'artifice, qui devait avoir lieu sur la grand'place, à l'occasion de l'inauguration ; le bourgmestre Decker craignit que, dans la situation des esprits, l'ancien usage qui permettait au peuple d'enlever les poteaux dressés pour celte fêle, ne devint une occasion de troubles, et il ordonna, le 2 novembre, de les ôter. A peine les ouvriers avaient-ils commencé a les déplanter, que la populace s'attroupa, les contraignit à se sauver dans l'hôtel de ville, et emporta le bois. Il arriva alors ce que l'on voit dans tous les événements extraordinaires qui remuent et échauffent le peuple : quelques carrosses furent insultés, des propos séditieux furent tenus, et des menaces de pillage proférées. Heureusement l'arrivée des serments et de quelques compagnies bourgeoises mit fin au désordre et retarda la catastrophe (dépêche du 15 novembre).
Le magistrat ayant donné son consentement à la continuation des impôts, le bourgmestre voulut dresser l'acte de manière qu'il fût eu rapport avec le décret du conseil de Brabanl, et subslitua à la formule : " Pourvu que les deux autres membres suivent, » les mots : « Pourvu » que le deuxième membre suive, attendu la non-existence du troisième
» membre en conformité du décret du conseil de Brabant, en date du >• 24 juillet dernier. » Mais ce changement fut désapprouve par les autres membres du conseil, et le ministre dut consentir à ce qu'il n'en fût apporté aucun dans la rédaction de cet acte. Appelé à son tour à voter sur la proposition du gouvernement, le large conseil déclara que le décret du conseil de Krabant était contraire à la constitution, et qu'il fallait avant tout que les nations fussent rétablies dans leurs droits. Afin de sertir d'une position préjudiciable à tous les intérêts, il envoya, le 25 novembre, quatre commissaires aux étals de Brabant, pour s'entendre avec eux. sur les moyens de faire annuler ce décret illégal, dont l'existence ne lui permettait pas de délibérer sur la contiuualion des impôts. Les États répondirent qu'ils avaient déjà résolu de faire dans ce but des démarches, tant à la cour de Vienne, qu'auprès du marquis de Prié et des membres du ministère, et qu'ils ne négligeraient rien, suivant leur devoir, pour conserver intacts les privilèges du pays. Les commissaires alors voulurent prendre connaissance des actes des prélats et des nobles, relativement à cette affaire; mais le marquis de Prié avait fait savoir aux États qu'il regarderait pareille communication comme dangereuse, inopportune et séditieuse (dépèche du 1 a décembre), et ils refusèrent d'accéder à cette demande. Ils écartèrent également la proposition que fit un des députés, de tenir en suspens la levée des trois v ingtièmes au plat-pavs, attendu qu'on ne pouvait différer d'acquitter les obligations contractées envers le roi de Prusse et de pa\ er les gens de guerre. Le 1" décembre, le bourgmestre et le pensionnaire Pipenpoy firent rapport à la députation permanente que le large conseil avait déclaré verbalement que son intention n'était pas qu'on inlerrompil la levée des impôts sur les quatre espèces de consommation, qu'il consentait au contraire à ce qu'elle fut provisoirement continuée, mais que, pour Je moment, il trouvait bien des difficultés à y donner un consentement en forme. Kn suite de cette communication, la députation résolut de prescrire aux collecteurs des impôts de les percevoir par provision et sous notice, en attendant le consentement complet des trois membres de la ville de Bruxelles.
Depuis trois ans l'opposition des nations empêchait à Bruxelles la levée des v ingtièmes, et, bravant les menaces d'exécution et de logements de troupes, le plat-pavs el principalement les quartiers voisins de la ville refusaient de les payer. Le 2 février 1718, sur la proposition du mar*
TOUE II. 2(i
quis, l'empereur enjoignit aux doyens de jurer sur le règlement de 1 700, en promettant de leur accorder ensuite, provisionncllcmcnt, par forme d'essai et d'épreuve, l'autorisation de composer leur arrière-conseil tel qu'il était avant la promulgation de ce règlement, et de s'adresser directement au gouverneur général. Le ministre comptait que cette mesure, qui maintiendrait les autres dispositions du règlement, calmerait l'effervescence populaire, et il se réservait alors de donner un exemple aux mutins « en bannissant quelques-uns et en envoyant les plus couî» pablcs aux galères à Naplcs (dépêche du 1 S décembre 1717). » Charles VI l'invita a user de l'influence de l'archevêque de Malincs, du duc d'Arenberg et d'autres grands personnages, pour persuader aux nations d'obéir, et il lui enjoignit, dans le cas où ils réussiraient, de déclarer aux doyens que la permission d'assembler leur arrière-conseil « leur était accordée uniquement à la sollicitation des ecclésiastiques et nobles, et à l'interposition de Farchevéque de Malincs. » 11 voulait qu'on ne leur exhibât son ordre que s'ils l'exigeaient instamment, son nom royal devant être le moins possible commis dans cette affaire; si. « inflexibles aux persuasions et obstinés contre l'expédient proposé, » ils persistaient dans leur refus, il ordonnait de les poursuivre judiciairement, et de recourir à l'assistance des troupes, en ayant soin toutefois de se conformer aux lois et aux privilèges du pays (dépêche du 2 février iliH).
Prié ne douta nullement de l'efficacité de ces moyens, et le calme qui régnait alors en ville le confirma encore plus dans cette idée. L'absence de quelques membres des États et l'approche du carnaval, pendant lequel « les doyens n'auroient pas eu la tête assez libre pour faire les réflexions » qu'ils dévoient pour se ranger à leur devoir, >» firent remettre l'exécution de la décision impériale aux premiers jours du carême (i 7 4 8). D'après le désir manifesté par l'empereur, l'archevêque de Malincs convoqua, le 7 mars, dans son hôtel, chaque nation en particulier, et le prince de Hubempré se joignit à ce prélat pour les engager à se soumettre ; mais tout fut inutile et la députation permanente ne réussit pas mieux dans une nouvelle démarche qu'elle tenta quelques jours après. Aussi avaitelle résolu de ne plus se mêler de cette affaire, lorsque deux membres du large conseil, T'Kint et de Lccuw, lui firent entrevoir le moyen de l'arranger. Dans une conférence que ces derniers, accompagnés de l'avocat de Wilde, curent, le â avril, avec les barons d'Ittre cl de lièrent et
DE BRUXELLES. 1U9 le comte de Limminghc, députes de l'état noble, il fut convenu, sous l'approbation du marquis, de convoquer les doyens, le 5, a huit heures, pour qu'ils choisissent deux personnes de chaque nation qui, le même jour, û dix heures, exposeraient leurs raisons, au sujet des difficultés existantes, en présence de commissaires des deux premiers ordres, du magistrat et du large conseil. Le marquis y consentit, et, au jour fixé, les abbés de Villcrs et de Dilighem, le comte de Limminghc, le marquis d'Ittre et le baron de Spanghen, le greffier des États Vandcnbroeck, les écbevins Lasso et de Varick, le pensionnaire Pipenpoy, de Lccuw et TRint, se réunirent à l'hôtel de ville pour entendre les délégués des nations. Ceux-ci se présentèrent au nombre de quatorze, Saint-Laurent et Saint-Nicolas n'ayant pas fait de choix; ils demandèrent un délai de quarante-huit heures pour conférer avec leurs doyens sur les observations qui leur avaient été faites par les commissaires, ainsi qu'un acte par lequel il serait déclaré et garanti que les avocats, qui seraient consultés par les nations sur celte affaire, pourraient librement cl sûrement les aider de leurs conseils sans craindre d'encourir par la aucune indignation, ni disgrâce de qui que ce pût être. Ce délai et cet acte leur furent accordés, et, le 7, ils obtinrent un nouveau délai jusqu'à cinq heures de l'après-midi, afin de faire procéder à la nomination des députés des nations de Saint-Laurent et de Saint-Nicolas ; mais lorsqu'à l'expiration de ce délai ils comparurent devant les commissaires, ils déclarèrent uuanimement, chacun à son tour, « que leurs principaux leur avoient donné » commission précise et formelle de supplier en toute humilité (et avec •• protestation d'un véritable zèle et d'un attachement à toute épreuve, » jusques à répandre leur sang, quand il en seroit besoin, pour le scr- >• vice de Sa Majesté impériale et catholique) d'avoir la permission d'être » admis provision ne! lcmcnt à faire leur serment sur le règlement de ». l'an i 61 9, et d'être excusés du serment porté par le règlement addi- »» tionncl de 1700, lequel ils soutenoient devoir être envisagé comme »> un ouvrage de la régence du duc d'Anjou, point conforme aux pieuses ». et bénignes intentions de Sa Majesté impériale et catholique, leur auguste ». et légitime monarque; au sujet de quoi ils alléguoient diverses raisons ». trop longues à rapporter, dont l'une étoit, que l'archevêque de Malines ». leur ayant engagé sa parole que ce serment ne subsisteroit qu'un ». quart d'heure, et qu'immédiatement après ils en fcroicnl un autre sur ». le vieux règlement de l'an 1619, il devoit être indifférent à Son
»• Altesse sérénissime. le prince Eugène, de les excuser dès à présent, ou » peu après, de faire ledit serment. >»
Déconcertes par cette réponse qu'ils n'avaient sans doute pas prévue, les commissaires eurent inutilement recours atix prières, aux promesses et aux menaces pour fléchir l'opiniâtreté des doyens qui , convoqués itérativement, persistèrent toujours dans leurs refus. Prié qui, d'après les ordres de l'empereur, avait formé une jointe pour connaître spécia- Icmentde cette affaire la convoqua afin de prendre une mesuredéfinitive; comme il n'existait aucun acte juridique constatant la désobéissance des doyens, celte jointe décida que le magistrat leur proposerait de nouveau d« prêter le serment, et que, s'ils s'y refusaient, le fiscal prendrait des informations sur les principaux opposants et s'adresserait au conseil de lirabant pour les faire décréter de prise de corps. On jugea toutefois à propos de ne pas faire assembler les doyens pendant la semaine sainte, ni celle de Pâques, « afin de voir si dans un temps de » dévotion, le bon Dieu voudroit bien opérer une conversion à laquelle » les hommes avoient travaillé avec si peu d'effet ; » le ministre, de son coté, pria l'archevêque de Malines d'écrire une lettre circulaire à tous les curés et supérieurs des ordres « pour les engager à leur donner a » connaître dans les confessions, qu'ils éloient obligés en conscience de » prêter ledit serment et d'obéir nux ordres du souverain (dépêche du » 25 avril). » En même temps, rien ne fut négligé pour circonvenir les chefs des nations; mais tous les ressorts mis en jeu par le gouvernement et les démarches des députés des États n'ayant abouti qu'à de faibles résultats, le marquis ordonna au magistrat d'intimer, une dernière fois, aux doyens l'ordre de prêter le serment exigé ; comme il prévoyait que cette réunion ne se passerait pas sans désordres, il invita le maréchal comte de Vehlcn a tenir toutes les troupes prèles à a^ir. Il leur fut prescrit de dissiper par la force tous rassemblements, afin d'imposer a la bourgeoisie et de prévenir les suites qui en pourraient résulter (dépêche du 28 mai).
Le 24 mai, Jcs doyens furent appelés à l'hôtel de ville et le magistrat interpella d'abord ceux qu'il savait bien disposés, espérant que leur exemple culminerait les autres: mais i! n'y en eut qu'un seul, l'élainier
« Cette commission se composait du cli.mcolier (te Rnhant. de Grysperre. du président de la chambre dos comptes de Flandre. Yandergote, du président du grand conseil de Malines, de Haillcl, et dti conseil!, r Vandcrhac»hen.
DE BRUXELLES. 201 Van Ypcn. qui obéit les autres sortirent immédiatement de l'hôtel de ville. Arrivés sur la grand'placc. ils firent part à la foule, qui s'y éînit assemblée, de ce qu'ils appelaient la trahison de leur collègue. De violentes clameurs accueillirent cette communication, et une troupe d'hommes se précipita sur l'hôtel de ville en poussant des cris de mort contre Van Ypen. Il fut aperçu au moment où, pour fuir le danger, il venait de sortir de l'hôtel de ville par la porte de derrière. Aussitôt la populace se précipita à sa poursuite en criant : « Tue ce traître ! tue ce » traître! » II n'eut que le temps de se jeter dans la maison d'un marchand de vin , nommé Useweel (en face de la Fontaine bleue, dite aujourd'hui le Cracheur). et elle fut immédiatement assaillie. L'ara ma n Bosschaert accourut sur les lieux et parvint, par la fermeté de son attitude et par ses paroles, à arrêter les assaillants; il donna ainsi à Van Ypen le temps de se sauver, par les toits, jusque dans la maison d'un de ses amis, où il se tint caché, mais lui-même se vit insulté par la foule, et les sergents qui raccompagnaient faillirent être mis en pièces.
Le marquis de Prié s'était rendu au palais pour assister au conseil d'état, et il attendait avec impatience le résultat de la convocation des doyens, quand le capitaine Frisius Worth, aide-de-camp du maréchal de Vchlcn, vint lui annoncer ce qui se passait. Il introduisit aussitôt le capitaine dans la salle des séances et lui fil répéter son rapport; il le chargea ensuite de dire au maréchal qu'il fallait faire agir les troupes pour sauver le doyen et garantir du pillage la maison qui lui servait de refuge. LTn nouveau rapport lui ayant appris que Van Ypcn s'était réfugié dans une autre maison d'où il priait le marquis de le retirer, craignant que l'indiscrétion de quelque valet ne le livrât à la vengeance du peuple, le ministre ordonna d'employer pour le sauver les premières troupes disponibles, et d'empêcher le pillage de sa maison sur laquelle la populace se porterait infailliblement. Pendant ce temps, la foule ameutée avait fait choix de députés pour visiter les maisons voisines, et n'ayant pu trouver le fugitif, elle se dirigea en effet sur sa déracin e (rue de l'Évéquc, près du pont des Vanniers). LHc en avait déjà brisé les vitres, quand la femme du doyen, qui était enceinte, parut à la fenêtre :
1 Le marquis de Prie dit qu'une centaine de doyens prêtèrent le serment; mais il avait intérêt alors à dissimuler en partie sa défaite. Suivaut les autres documents, Van Vpcn seul obéit, et ce fait <>l continué par le sobriquet de Myn dcken allcen qui fut donné à ce doyen.
.! Mes nmis, s'écria-t-clle, les larmes aux yeux, je suis innocente de la » faute de mon mnri, qui lui-même ne Ta commise que pressé par les » séductions et par les menaces du bourgmestre. — Chez le bourg- » mestre, » s'écrièrent les assaillants, et abandonnant à l'instant la maison de Tétainier, ils coururent à celle de ce magistrat, située dans le voisinage. Les vitres furent brisées, et après avoir vainement essayé d'enfoncer la porte, quelques-uns des plus hardis escaladèrent les fenêtres; ne trouvant aucune résistance, ils ouvrirent la porte à la foule qui envahit la maison en {wussant des cris de victoire. La femme du bourgmestre et ses enfants n'eurent que le temps de fuir par une porte de derrière, et, en un instant, la maison fut pillée de fond en comble : les meubles, la vaisselle, l'argent monnayé, tout fut jeté par les fenêtres. La mésintelligence, qui régnait entre le marquis et le maréchal de Vehlcn, ne contribua pas peu aux progrès de cette dévastation ; « un » détachement du régiment de Westerloo assista au pillage de la maison >» du bourgmestre sans rien faire pour l'cmpéchcr, et comme s'il n'eût n été là que comme spectateur (rapport de Navarro). •• Lorsqu'enfin les troupes arrivèrent, tout était saccagé ; elles purent voir la foule se retirer, emportant en triomphe les débris du mobilier. Ce ne fut que vers les deux heures, que toute la garnison prit les ormes. Des postes et des sentinelles furent placés sur différents points ; les régiments de cavalerie de Westerloo et de Bade reçurent l'ordre de faire des patrouilles cl de dissiper les rassemblements ; « mais ces gens étoienl à peine » chassés d'un côté qu'ils se reformoienl eu dix autres, dépavant les » rues et jetant une masse de pierres aux troupes (rapport de Vehlcn). »
Le bourgmestre s'était réfugié cher le marquis. Dans l'après-diner, sa présence ayant été jugée nécessaire à l'hôtel de ville , il s'y rendit avec une escorte de quatre-vingts grenadiers commandée par un adjudant. Il eut de la peine à traverser la foule qui obstruait les rues voisines du marché, cl son escorte fut assaillie par une grêle de pierres. Vers les sept heures et demie, il prévint le marquis que les rassemblements étaient si nombreux qu'il était important de lui envoyer de nouvelles troupes, attendu qu'il ne pouvait compter sur le concours des serments, auxquels le ministre s'était vu forcé de laisser prendre les armes ; ils s'étaient établis sur la grand'placc, s'y barricadant et fermant toutes les issues avec des chaînes. Le général de Wrangcl se mit aussitôt à la tête de quelques compagnies de dragons et parvint à dégager l'hôtel de \ille
DR BRUXELLES. Î03 du côté de l'Amigo; mais il lui fut impossible de pénétrer sur la grand' place où la foule se retira en se plaçant pour ainsi dire sous la protection des serments. Quelque temps après, une troupe de sept à huit cents ouvriers se dirigea sur l'église de Saint-Géry, où la grosse cloche avait été transportée après l'écroulement de la tour de Saint-Nicolas; ils trouvèrent l'église occupée par un détachement de dragons et d'infanterie et furent forcés de se retirer. Craignant que le marquis lui-même ne fût attaqué , le maréchal de Vehlen avait placé trois cents hommes devant l'hôtel d'Egmont, que le ministre habitait, et concentré des troupes sur le Sablon et dans les bailles de la cour.
Le lendemain matin vers onze heures, les gardes bourgeoises, qui avaient pris spontanément les armes, se présentèrent pour relever les postes occupés par la garnison, en déclarant que ceux de la basse ville leur appartenaient. Le maréchal, les généraux de Wrangcl et de Maldeghem Orent savoir au marquis que leurs troupes étaient assaillies par des grêles de pierres, et il apprit en même temps que les chefs des serments étaient entres à l'hôtel de ville pour exiger du magistrat qu'il fit remettre les postes aux gardes bourgeoises. Comprenant alors le danger de la position dans laquelle ses mesures l'avaient placé, il fit donner aux troupes l'ordre de se retirer vers son hôtel et dans le parc. Maîtresse du bas de la ville, l'insurrection prit aussitôt une formidable extension ; chaque rapport, qui parvenait au ministre, lui démontrait la nécessité de promptes concessions. Envahissant de nouveau la maison du bourgmestre, la populace en enlevait jusqu'aux pierres ; les Louvanislcs, disaiton, accouraient pour aider leurs frères de Bruxelles, qui n'ayant pu se faire ouvrir \e.s portes, posaient des échelles aux remparts aûn d'introduire en ville les habitants des campagnes : « Dans quelques heures » nous aurons reçu des secours et alors on verra un autre jeu, s'écriait » la foule ( rapport de Vehlen). » Les intérêts de l'empereur étaient menacés de tous côtés : si la victoire restait aux troupes, la ville était perdue ; si le peuple l'emportait, le gouvernement était anéanti. Pressé par le conseil d'état, qui voyait déjà Anvers et Louvain suivre l'exemple de Bruxelles, par le maréchal qui déclarait que, sans ordre écrit, « il ne <> s'exposcroit pas à être lapidé ou massacre, » le marquis de Prié se décida enfin à autoriser les doyens « à faire provisionnellemcnt, et jus- » qu'à ce que l'empereur en eût autrement décide, le serment sur l'ob- » scrvHnce du règlement de i G l'J. «
A la réception de cette lettre, le magistrat donna sur-le-champ Tordre d'exposer les drnps rouges à l'hôtel de ville pour publier cette nouvelle, et le serment de garde fit trois décharges en signe de réjouissance. Toutefois le marquis fut averti qu'il était à craindre qu'au point où en étaient les choses, les doyens ne se refusassent à faire ce serinent provisionnellenicnt; une lutte alors devenait imminente entre la bourgeoisie et les troupes, et le moindre succès aurait un retentissement immense dans le pa\s. 11 vit qu'il fallait céder encore et écrivit au magistral une seconde lettre pour lui ordonner d'admettre les doyens i» jurer, purement et simplement, sur le règlement de ICI il. Cette dépêche était déjà partie lorsqu'il apprit que les doyens, à qui le magistrat, par prudence, n'avait jws communiqué sa première lettre, avaient déjà prêté serment. L'n messager fut aussitôt envoyé, et parvint à reprendre sa seconde dépêche avant qu'elle eût élé remise au magistrat; ainsi fut annulée la concession que les doyens supposaient fermement avoir obtenue, concession qui fit éclater la joie la plus vive. Des troupes d'hommes cl de femmes, portant des rameaux et des branches d'arbre, parcouraient les rues en chantant et en poussant des cris de victoire, La ville fut illuminée et des feux de joie allumes sur toutes les plates. Le lendemain matin, k six heures, le drapeau des nations fut arboré sur la tour de lliùtel de ville; lorsque les doyens prêtèrent serment, la garde bourgeoise les salua par trois salves de mousquelcric elle canon fut tiré.
L'émeute était apaisée, mais le ealmc n'était pas revenu, et une sourde agitation continuait à régner dans les musses. La bourgeoisie avait repris confiance dans sa force , le magistrat était intimidé et le gouvernement laissait percer des craintes (dépèche du 50 juin). Cependant il n'y eut plus de désordres, si ce n'est le pillage nocturne d'une maison habitée par deux i ournaisiennes, les demoiselles de l-rontcuil et Dubois \ qu'un bourgeois, inspiré par la haine, dit-on, avait signalées à la populace comme étant de mauvaise vie. Les troupes, qui arrivèrent trop tard pour prévenir ces excès, arrêtèrent plusieurs individus, entre autres trois soldats déguisés; ils furent condamnés, par un conseil de guerre, à la fustigation et à la marque. L'auteur du désordre parvint à se soustraire aux poursuites en quittant la ville ; quant aux autres pri-
1 Elles réclamèrent une- indemnité de 2,000 cens. Le magislrat, à qui le marquis avait envoyé leur réclamation, parvint à se soustraire a la responsabilité de ce pillage et se borna à leur donner 320 florins. Copye BuecL.
DE BRUXELLES. ÎOS sonniers, ils restèrent en prison sans qu'on osât les juger. Le conseil d'état et le maréchal de Vehlen avaient démontré qu'avec les trois ou quatre mille hommes qui composaient la garnison, toute résistance était impossible; en conséquence, il avait été résolu d'éviter toute collision et de ne pas intervenir dans les désordres qui auraient lieu en plein jour, attendu que la bourgeoisie ayant les serments à sa disposition, pouvait les prévenir ou devait en souffrir si elle n'avait ni le courage ni la volonté de s'y opposer. Toutes les troupes furent retirées dans le haut de la ville en attendant des renforts et les ordres de l'empereur ; en cas d'attaque, elles devaient s'y défendre à toute extrémité. Toutefois, pendant la nuit, elles firent des patrouilles, avec ordre de sabrer tous ceux qui commettraient des désordres, et de les traiter comme voleurs ou assassins (dépêche du 30 juin).
L'opposition des doyens ayant empêché la levée de l'impôt, en 1 7 i 7, le marquis soumit au conseil d'état la question de savoir si les deux subsides de 1 7 1 7 et de 1 7 i 8 seraient demandés en même temps, on résolut de représenter seulement aux nations la proposition de 1717. Comme le bourgmestre Decker leur était odieux, il fut aussi décidé qu'on l'engagerait à s'éloigner pendant quelque temps de la ville, sous un prétexte quelconque, et que le plus ancien échevin serait chargé de cette demande. Les nations ayant été convoquées à cet effet, le 4 juillet, elles exigèrent, avant de vouloir délibérer sur l'objet de leur réunion, que les décrets du conseil de Brabant, des 1 1 juin et 24 juillet 4717, fussent cassés, et le marquis, d'après l'avis du conseil d'état et de la députation permanente des États, déclara, le 8 juillet, « que ces actes « devaient être tenus pour non donnés et non avenus. » Mais cette concession ne satisfit pas les nations : elles craignirent que le conseil de Brabant ne refusât d'enregistrer cette déclaration qui portait atteinte à son autorité, et le ministre ayant ordonné au magistrat de suspendre leurs assemblées, elles se réunirent de leur chef, dans la chambre des séances ; elles envoyèrent leurs syndics au magistrat pour l'inviter à demander au marquis non-seulement d'ordonner l'enregistrement de sa dépêche du 8 juillet, mais encore d'annuler tous les décrets et dispositions contraires à l'acte de Maximilicn, en date du 1 9 octobre 1481 \ àqucl-
* Cet acte défendait d'obéir aux ordres ou lettres émanés de ce prince, lorsqu'ils étaient contraires aux privilèges de Brabant. Luyster van Brabant, 5' deel, bl. 42.
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que époque qu'ils eussent été rendus. Cette nouvelle réclamation exaspéra de Prié ; mais le conseil d'étal lui représenta la nécessité de céder aux circonstances et le maréchal de Vehlen lui déclara que les troupes seraient écrasées en cas de lutte avec la bourgeoisie. Ne pouvant pourtant, après avoir cherché des occasions de montrer son zèle, se résoudre à des concessions, il persista d'abord à vouloir faire acte de vigueur; ayant exprimé cette intention au conseil d'état, il y entendit traiter les décrets du conseil de Brabant d'attentatoires aux privilèges du pays, et les États, vers lesquels il se tourna ensuite, lui assurèrent que le gouvernement ne pourrait obtenir de subsides que lorsque les doyens les auraient consentis. Alors, voyant les membres du conseil de Brabant trembler pour leurs propriétés et pour .leur vie, enlacé dans d'inextricables nœuds et n'ayant pas Tépcc d'Alexandre pour les couper, il se résigna et ordonna l'enregistrement de son décret. Il ne prit aucune résolution sur les autres demandes des doyens, disant ne pas être suffisamment éclairé sur leur opportunité. C'était revenir au point d'où l'on était parti, avec cette différence qu'une concession faite à temps laissait le gouvernement fort, tandis qu'arrachée par la violence elle prouvait sa faiblesse cl encourageait les mécontents.
Le soir du samedi, I 6 juillet, le greffier du conseil de Brabant, Grégoire Schouten, porta aux doyens l'acte d'enregistrement, que le conseil venait d'expédier, et les prévint que, les jours suivants, il resterait chez lui pour leur donner le loisir d'examiner ses registres. En sortant de l'hôtel de ville, il trouva la foule impatiente de connaître le résultat de son message. « Publiera-l-on quelque chose cette nuit, lui cria quel- » qu'un dans la foule ? — Je ne le sais pas, mon ami, répondit Scbou- » ten, mais là-haut, ajouta-t-il en montrant la maison communale, tout ■ le monde est content. — S'ils sont contents, nous ne le sommes pas, » s'écria un homme du peuple. — Il faut que cela aille d'une autre » manière, repartit un second. » Les propos devenant de plus en plus menaçants, le greffier pressait le pas, quand il entendit retentir le cri terrible : « Qu'on le tue ! qu'on le tue ! » C'en était fait de lui, ainsi que de son clerc et de son domestique , si en cet instant les .syndics netaient apparus au balcon de l'hôte) de ville. Ils crièrent aux doyens et au peuple qu'ils étaient satisfaits ayant obtenu ce qu'ils demandaient. Cette déclaration fit effet sur la multitude ; elle se retira bientôt, et In nuit se passa tranquillement.
DK BRUXELLES. 207 Personne ne se présenta chez le greffier pour voir les registres du conseil. Le 1 7 juillet, c'était la kermesse, et uu grand nombre d'étrangers se trouvant à Bruxelles, on craignit quelque tumulte, « parce que » le peuple a l'habitude de terminer la fête dans les cabarets, » aussi le conseil de Brabant hésita-t-il à se rendre à la procession de Sainte- Gudule. Cette solennité cependant ne donna Heu à aucun désordre ; les conseillers n'eurent h se plaindre que de quelques injures que des hommes du peuple leur adressèrent, « et ils s'estimèrent heureux d'en » être quittes à ce prix. » Mais le lundi, 1 8, les syndics des nations se présentèrent au magistrat en lui déclarant que l'ordonnance du 1 6 ne les satisfaisait pas, qu'il fallait qu'il fût (ait droit à toutes leurs demandes, et qu'il devait adresser à cet effet une nouvelle requête au ministre. En même temps la populace s'ameutait dans les rues et tout faisait prévoir des troubles. Le magistrat s'étant rendu chez le marquis, celui-ci le renvoya au conseil d'état, qui fut d'avis de prendre cette nouvelle demande en considération, en ajoutant qu'il laissait au ministre toute la responsabilité des embarras plus grands que pourrait entraîner l'adoption d'un parti contraire. De Prié insinua alors au conseiller De Mnn, qui présidait le conseil de Brabant, en l'absence du chancelier De Gryspcrc retiré à Matines, d'ajouter, sans ordre du gouvernement, à l'acte du 8 et à la dépêche du 1 6, les mots : « Au pied de l'acte de 1 481 ; » ayant éprouvé un refus, il vit qu'il fallait renoncer aux subtilités , et, conformément à la dépêche qu'il remit aux conseillers Collins et Duchcsue, le conseil de Brabant, par un décret du 1 1) juillet, annula , en vertu du compromis de 1481, toutes les dispositions prises contrairement aux privilèges. Le magistrat fit lire immédiatement cet acte au peuple assemblé sur la grand'place, espérant par là prévenir les désordres dont il voyait la ville menacée ; mais l'irritation était trop grande pour que ces tardives concessions pussent y ramener le calme. Pour gagner du temps on avait négligé les formalités d'usage en pareilles circonstances, et comme les tapis rouges n'avaient pas été tendus et que l'anima n n'avait pas assisté à cette publication, la foule cria que la lecture du décret devait être répétée encore deux fois le soir . et renouvelée le lendemain matin. On voit que les artifices, auxquels le gouvernement avait essuyé de recourir, avaient jeté la défiance dans tous les esprits. La publication eut lieu le soir; mais les groupes nombreux qui stationnaient sur lu place, loin de se disperser, prirent une attitude menaçante, et bientôt
entraînas par quelques agitateurs, ils se précipitèrent vers la Chancellerie. 11 était alors dix heures. La maison du chancelier est assaillie ; la porte en est enfoncée et bientôt cette maison et la Chancellerie sont pillées et saccagées. Tous les meubles, les ornements de la chapelle, une grande partie des papiers de la Chancellerie sont brisés et lacérés. Le carrosse du chancelier est traîné sur la grand'place pour y être brûlé; mais voyant le magistrat prendre des mesures pour s'y opposer, la populace le ramène devant la Chancellerie où elle exécute son projet. La foule qui s'était portée sur ce point, renforcée de tout ce que les grandes villes renferment d'oisifs et de vagabonds, se forma alors en plusieurs bandes, menaçant les propriétés et les personnes de tous ceux qui étaient attachés au gouvernement ou qui avaient participé en quelque manière aux décrets du conseil de Brabant ou au consentement pour la levée du subside.
A la nouvelle de ces désordres, le marquis de Prié fit dire au magistrat qu'il allait mettre les troupes à sa disposition pour arrêter le pillage. Mats celui-ci répondit qu'il serait dangereux d'employer le concours de l'autorité militaire, attendu qu'il en résulterait infailliblement une collision avec la bourgeoisie qui était disposée à tirer sur les soldats. « Je » ferais mettre le feu a la ville, si cela arrivoit, s'écria le marquis. » Pure fanfaronnade à laquelle l'échevin Cano répondit en lui annonçant que. malgré ses ordres exprès, les serments avaient pris les armes et que le magistrat s'était vu forcé de convoquer les gardes bourgeoises. Le ministre exhalait sa colère en imprécations contre les traîtres qu'il voyait partout, jusque dans le conseil d'état, et chaque nouvelle qui lui arrivait, l'irritait davantage. Après avoir dévasté la Chancellerie, la populace avait saccagé la maison d'un pelletier, nommé De Grieck (rue de la Madeleine), signalé à sa viudiete comme ayant engagé sa nation à consentir la levée du subside ; ses meubles furent brûlés devant sa porte et ce ne fut que par une prompte fuite par les toits qu'il échappa à la mort. Une bande poussa l'audace jusqu'à venir attaquer la maison de l'ancien bourgmestre Fierlants, située sur le Sablon, presque en face de l'hôtel d'Egraont ; elle en fut repoussée par un détachement de dragons qui défendait cet hôtel. Pendant la matinée du 20, quelques maisons de bourgeois et marchands furent pillées et saccagées dans le bas de la ville. Encouragée par l'impunité, la populace vint se ruer, dans l'aprèsmidi, sur la maison de l'échevin Cano (rue Van der Elst), connu par
son dévouement au gouvernement et par l'amitié qui l'unissait au bourgmestre Decker ; son animosité fut telle qu'on la vit, après avoir saccagé la maison, briser les statues du jardin et en déraciner les arbres. La maison du second échevin Lasso (près du Pont-Neuf, dans la rue Neuve), fut aussi attaquée ; mais dans l'attente de cet événement il en avait fait enlever les meubles. Les assaillants n'y trouvant plus rien à détruire, forcèrent la cave cl se retirèrent à l'approche d'un détachement de gardes bourgeoises. Il n'en fut pas de même lors de l'attaque de la maison du pensionnaire des états de Brabant Vandenbrocck (rue Finquctte), accusé d'avoir fait lever les vingtièmes du subside au plat-pays, alors que les nations ne les avaient pas consentis. Les gens du pensionnaire avaient barricadé les portes, et, faisant feu par les fenêtres, ils donnèrent le temps à deux compagnies bourgeoises d'accourir h leur secours. Loin de reculer devant cette résistance et ce renfort, les pillards marchèrent hardiment aux bourgeois. Après une lutte dans laquelle il y eut de part et d'autre quelques morts et beaucoup de blessés, ils forcèrent ces compagnies à la retraite. Restés maitres du champ de bataille, ils enfoncèrent les portes et les fenêtres de la maison qui fut aussitôt pillée et saccagée de fond en comble. Pendant ce temps, d'autres bandes allaient dévaster la maison d'un doyen nommé Van Muylder (au commencement de la rue des Fripiers), auquel on avait donné le sobriquet de penning, et le refuge de l'abbé de Dielighcm (rue Finquette), que le peuple accusait de ne s'être pas rangé du parti de ses collègues pour défendre ses droits, et d'avoir dit que « les réclamants ne méritaient que la corde, et qu'il » ne leur reviendrait de toutes leurs criailleries que du pain sec à man- » ger et de l'eau claire à boire. »
Ces nombreux pillages effrayèrent la bourgeoisie. Du moment où ils s'aperçurent que ce n'était pas l'amour des libertés publiques qui dirigeait les émeuliers, que la plus sainte des causes servait de voile aux plus viles passions, les gardes bourgeoises et les serments résolurent d'agir vigoureusement pour réprimer le désordre. Après les avoir vainement engagés à se retirer, ils firent feu sur les pillards dont ils tuèrent et blesscrcut un grand nombre. La fureur de ces brigands se tourna alors contre leurs nouveaux ennemis, et exaltés par leurs premiers avantages, décidés à combattre et soldats et bourgeois, ils essayèrent d'enlever les canons des batteries élevées entre les portes de Louvain et do Schacrbcck, et entre celles d'Anderlecht et de Laeken (mercredi, 20 juil-
let). Prévenu à temps par le magistrat, le marquis envoya aussitôt ses dragons et le régiment de Westerloo sur les points menacés que déjà la populace commençait à envahir, et quelques charges de cavalerie l'eurent bientôt dissipée. Sous prétexte qu'il ne pouvait dégarnir ses positions pour défendre ces batteries, il ordonna, de l'assentiment du magistrat, qu'on rompit les affûts et les roues des canons qui s'y trouvaient. Il en fit de même pour les neuf grosses pièces d'artillerie, placées dans les ouvrages extérieurs de la porte de Flandre. De celte manière il désarmait à la fois les pillards, qui voulaient se servir deces canons contre la bourgeoisie, et la bourgeoisie qui eût pu les utiliser contre ses troupes.
Le magasin de munitions de guerre, établi dans la rue des Chartreux, était un grand sujet d'inquiétude ; on craignait à chaque instant de voir la populace s'en emparer ou y mettre le feu. Profitant des dispositions de la bourgeoisie, le marquis envoya pour le protéger une compagnie de grenadiers et un détachement de cavalerie ; puis, lorsque ces troupes y eurent pris position, il en fit enlever, dans le plus grand silence, pendant les deux nuits suivantes, toutes les munitions dont il put ainsi disposer contre ceux mêmes qui avaient eu l'imprudence de lui faciliter cet enlèvement (dépêche du 25 juillet). Croyant alors le moment opportun, il fit venir le régiment d'infanterie de Dcvcnish, qui arriva le soir même et se rendit au parc, en longeant les remparts, pour ne pas porter ombrage à la bourgeoisie. L'ordre fut donné à deux bataillons des garnisons de Termonde et de Rurenionde et au régiment de dragons du prince Ferdinand de Ligne, qui se trouvait k Namur, de marcher immédiatement sur Bruxelles.
Cependant les pillages n'avaient point cessé, et le ministre offrit de nouveau au magistrat le concours de la garnison; mais les doyens, qui avaienteu connaissance de ces divers mouvements de troupes, le refusèrent, disant qu'après avoir chassé les pillards, les soldats pourraient bien attaquer les bourgeois. Le marquis, au nom de l'empereur, promit et donna vainement sa parole de faire rentrer les troupes dans leurs quartiers dès que le pillage aurait cessé, tout ce qu'il put obtenir ce fut qu'elles fissent des patrouilles pendant la nuit, et le magistrat invita les habitants h illuminer les maisons afin qu'on pût reconnaître et charger les pillards. Cette mesure produisit un bon effet : dès que ceux-ci virent la bourgeoisie prendre sérieusement fait et cause contre eux, ils ne se montrèrent plus sur aucun point. Les serments et les gardes lraurgcoiscs,
DE BRUXELLES. SH fatigués d'un long el pénible service, abandonnèrent insensiblement les postes dont ils s'étaient emparés, et les troupes vinrent aussitôt les occuper.
Le calme commençait a renaître, lorsque la nouvelle de la prochaine arrivée des dragons de Ligne et des bataillons de Termonde et de Rureroondc, la concentration des troupes dans le parc et sur les remparts depuis la porte de Louvain jusqu'à celle de Hal , réveillèrent l'effervescence mal éteinte. Les doyens envoyèrent leurs syndics au magistrat pour l'inviter à faire des observations au marquis sur ces démonstrations hostiles et l'assurer qu'ils n'avaient jamais été que de bons et fidèles sujets de l'ftnpercur. Comme ils s'attendaient à voir le marquis rester sourd à ces remontrances, leur demande fut accompagnée d'une démonstration énergique qui la fit prendre en considération. Ils déclarèrent au bourgmestre que, si leur réclamation était rejetée, ils s'en prendraient à lui, « partisan de la cour qui vouloit les perdre et les sacrifier, » et ils le forcèrent d'appeler aux armes tous les bourgeois, sans exception des personnes les plus privilégiées , depuis l'Age de i 6 jusqu'à celui de 60 ans : le jour même, Bruxelles vit plus de i 2,000 bourgeois armés. Le magistrat, qui était allé faire part de celte demande au ministre, n'osa pas retourner à l'hôtel de ville sans une réponse favorable, de crainte d'être massacré. Le régiment de Ligne fut cantonné à deux lieues de Bruxelles et l'ordre donné aux autres troupes fut contremandé. Cette nouvelle, accueillie avec joie dans la ville, y ramena de nouveau la tranquillité.
Cependant le marquis , irrité des concessions que la force lui avait arrachées, ne respirait que la vengeance, et cette vengeance, il voulait la faire retomber sur le Brabant entier. Le châtiment devait commencer par Bruxelles, où s'étaient commis les plus grands excès et qui avait donné l'exemple aux autres villes. Après Bruxelles, viendrait le tour de Malines et d'Anvers. Pour exécuter ses projets et pour faire rentrer dans le devoir et l'obéissance ce peuple trop épris de ses libertés, il lui fallait un nombre de troupes plus considérable. Il proposait de faire envoyer aux Pays-Bas des régiments palatins et hanovriens, et même d'en demander aux Provinces-Unies. 11 voulait que le siège du gouvernement fût transféré à Gand, el le conseil de Brabant et la chambre des comptes à Louvain. Le large conseil et le corps des nations de Bruxelles devaient être supprimés, ses compagnies bourgeoises et ses serments dissous. Une
citadelle serait élevée aux frais de la ville pour contenir ses turbulents bourgeois. Et ce n'était pas tout, pour les corriger, il fallait les réduire à la misère, « parce qu'il arriveroit que la population venant à diminuer. » ne serait plus en état de donner autant d'inquiétudes ni d'occasionner » des émeutes, de façon que l'ordre y régnerait désormais. » 11 demandait l'anéantissement des libertés dont jouissait le Brabant : « ce pays, » disait-il, doit perdre ses privilèges, ou ses privilèges le perdront » (dépêche du 2 «S juillet).» Louvain même, « malgré le bon esprit qui y » régnoit, » ne devait pas être exceptée de cette mesure : comme compensation, on lui accorderait la résidence du conseil de Brabant, pendant un certain nombre d'années, et l'autorisation de construire uflc chaussée qui la joignit a Malines, construction a laquelle les Bruxellois s'étaient constamment opposés, parce que les vues étroites de l'époque leur faisaient considérer cette voie de communication comme préjudiciable a leur commerce. Pour faire adopter des projets dont l'exécution eût demandé la terrible énergie d'un duc d'Albe, le marquis n'hésita pas a calomnier les Belges. Afin de cacher les difficultés attachées à l'exécution de ces mesures, il représenta ces peuples comme plus attachés & leurs intérêts particuliers qu'au maintien de leurs privilèges. Bruxelles comme Louvain devait avoir ses compensations. « Le mécontentement qu'au- » raient ces gens de voir supprimer le corps des nations, et de ne plus >• former, comme à présent, la moitié des trois membres de la ville, se » trouverait adouci par le dégrèvement du vingtième que payent les » locataires des maisons, puisque, étant décharges du subside, il ne leur » resterait aucun motif fondé de se plaindre de ne pouvoir plus y don- » ner leur consentement. Ce serait aussi un soulagement pour la bour- » geoisie, que de n'être plus distraite de ses affaires et de ses occupaw tions par les convocations à l'hôtel de ville, et l'obligation de fournir » des gardes et de prendre les armes, comme elle le fait en plusieurs » occasions. » Le marquis était persuadé du contraire de ce qu'il avançait, mais il voulait qu'on lui confiât une verge de fer, bien qu'il ignorât encore comment il pourrait s'en servir.
Ce peuple qu'il voulait châtier était loin pourtant d'être abattu. Si la bourgeoisie avait arrêté le pillage, elle n'en était pas moins disposée à lutter contre le des|>otismc et à repousser les moindres atteintes portées a ses libertés. Ainsi, les doyens firent annuler deux ordonnances, par lesquelles le magistrat enjoignait aux étrangers, accourus à Bruxelles à
DE BRUXELLES. 213 l'occasion des fêtes de la kermesse, de quitter immédiatement la ville, et ordonnait des visites domiciliaires pour en assurer l'exécution. Le marquis cruty suppléer en publiant (6 août) l'ordre donné aux troupes de charger tous ceux qui se réuniraienldans l'intention de piller ; il ne se sentit pas de force a aller plus loin, et n'osa pas même renouveler le magistrat à Té poque ordinaire , de crainte qu'une réunion des nations ne soulevât de nouvelles difficultés. Le conseil de Brabant avait demandé un autre local pour lieu de ses séances, attendu que « la profanation du lieu sacré de » la justice intéressait trop l'honneur et l'autorité de l'empereur, ainsi » que la protection souveraine de ceux qui composaient ce conseil, pour >• qu'il put reprendre ses séances dans un lieu profané, » et les magistrats d'Anvers et de Louvain s'étaient empressés d'offrir à cette cour suprême telle place qu'elle voudrait agréer dans leur ville. Le marquis n'était pas étranger à ces offres, par lesquelles il comptait effrayer les Bruxellois ; mais il vit l'empereur et le prince Eugène désapprouver ses propositions furibondes, et il répondit, le 29 décembre, que le conseil siégerait, ad intérim, chez le plus ancien conseiller Plus tard, en suite d'une dépêche du 40 février 1719, le conseil s'installa provisoirement dans le refuge de l'abbaye du Parclo
Depuis quelque temps il existait des différends entre la corporation des meuniers, et le mngistrat qui, sous prétexte de prévenir les fraudes, avait désigné quelques moulins, à l'exclusion des autres, pour la mouture des froments destinés à la distillation de l'eau-dc-vic. Mécontents des réponses faitesà leurs réclamations, les meuniers se rendirent, le 2 5 août, a l'hôtel de ville, accompagnés de leurs valets armés de bâtons. Quelquesuns d'entre eux pénétrèrent dans la trésorerie « où ils se démenèrent » avec l'insolence la plus outrageante par des jurements, menaces, et » frappant sur la table, s'écriant à plusieurs reprises, qu'ils vouloient » absolument que le magistrat leur accordât d'abord leur demande, » qu'autrement il alloit voir ce qui en arriveroit. Pendant ce temps ,'
• ceux de la troupe, qui éloient restés dehors, avoient frappé à grands
* coups de pied sur la porte de la chambre de la trésorerie, pour l'cnfoncer. » Le magistrat adressa un rapport sur celle affaire au conseil
d'étal, auquel les meuniers avaient présenté antérieurement un mémoire sur leur réclamation. Pour prévenir de nouveaux troubles, ce conseil
• Rcgi*tres aux Résolut ivnt du tmivcrain comeil de Brabant, nn 31, f" 109- HO.
voulait accorder à ces derniers un décret provisionnel sur leur demande ; mais le marquis préféra charger le magistrat d'assoupir cette affaire, en rendant une ordonnance dans le sens désiré par les réclamants. Il lui recommanda toutefois de chercher à connaître et <> de faire tenir ad > notant les noms des principaux de ces meuniers qui avoient parlé et agi plus hardiment pour extorquer cette ordonnance, afin qu'on pût • faire, avec le temps, le châtiment qu'ils méritoient (dépêche du 29 )» août), n
Cette affaire prouvait bien l'embarras du ministre. 11 ne cessait de demander des renforts à Vienne, d'où il avait obtenu l'ordre de faire punir les perturbateurs avec la dernière rigueur (dépêches de l'empereur du i 6 novembre et du S décembre) ; mais pour l'exécuter, il lui fallait une armée. Des troupes avaient été tirées de plusieurs garnisons et dirigées sur Bruxelles, et leur arrivée en avait fait sortir une grande partie des étrangers qui y étaient venus pour profiter des pillages. Toutefois, bien que la garnison eût été doublée, il hésita longtemps à faire convoquer les nations pour le consentement ordinaire du gigot. Contre toute prévision, cette convocation n'amena aucun trouble, elles nations volèrent l'impôt sans difficulté (16 septembre). Néanmoins la tranquillité n'était que factice et le moindre événement suffisait pour ramener le désordre. Trois petites maisons, près de la porte de Louvain, oeçupées par des prostituées, furent pillées et démolies; trois autres, situées du côté du Mcyboora et de la rue des Chartreux, n'échappèrent au même sort que par l'arrivée des troupes qui sabrèrent quelques pillards. Le marquis trouva dans ces événements l'occasion de faire venir le régiment de Ligne. Un ordre du jour prescrivit aux troupes de ne faire aucun quartier aux pillards, et de pendre aux portes et aux foaétres des maisons tous ceux qui seraient pris en flagrant délit. La sévérité de celte ordonnance et la conclusion de la paix de Passarowilz (21 juillet 171 8), qui permettait à l'empereur de disposer de son armée de Hongrie, firent naître beaucoup de craintes. Les nations cependant continuèrent à tenir bon ; non-seulement elles rejetèrent de nouveau la demande du quadruple impôt, mais elles exigèrent qu'on leur rendit compte de l'emploi du subside antérieur.
Chargé par l'empereur d'aller terminer les négociations relatives au nouveau traité de la Bavière (octobre i 7 i 8), le marquis, lors de son départ pour La Haye, laissa le soin des affaires au maréchal de Vchlen.
auquel il donna d'amples instructions. Il lui recommanda fortement d'opposer la force à l'émeute et de faire charger et dissiper par les armes tout attroupement qui aurait un caractère hostile. Il l'informa de Tordre qu'il avait donné positivement au magistrat de ne plus permettre aux serments ni aux gardes bourgeoises de prendre les armes, sous quelque prétexte que ce fût, si ce n'était en cas d'incendie. 11 l'invita à soutenir lo magistrat de tout son pouvoir s'il arrivait que « des gens assez témé- » raires » se rendissent à l'hôtel de ville pour le forcer à donner cette permission, ou que les serments et les gardes bourgeoises entreprissent de prendre les armes de leur propre autorité ( 1 2 octobre).
Le 9 novembre, les états de Brabant s'assemblèrent, et les deux premiers ordres accordèrent la continuation des impots pour six mois. On apprit bientôt que plusieurs régiments , qui venaient de combattre glorieusement les Turcs, étaient enroule pour les Pays-Bas. Le 22 novembre, le marquis de Prié écrivit de La Haye aux états de Brabant pour les prévenir que l'empereur avait résolu de renvoyer dans ces provinces « le même nombre de troupes allemandes qui s'y trouvaient ■■> avant la guerre. » Après avoir ainsi talé les dispositions des États sur cette mesure, il montra plus k découvert ses projets, que chacun avait du reste pu deviner. « Vous devez être persuadés, leur écrivit-il, le
• 2 décembre suivant, à l'occasion d'une avance de fonds qu'il venait - de faire, qu'à notre retour, nous porterons toute notre attention à > lever les obstacles que nous avons rencontrés du passé dans le tiers-
membre de la ville de Bruxelles, aGn que les États puissent avoir les » fonds nécessaires pour satisfaire aux engagements dans lesquels le . pressant besoin les a obligés d'entrer. Nous aurions pu y parvenir par
d'autres voies permises au souverain, lorsque les sujets ne remplissent
• pas les devoirs auxquels ils sont naturellement tenus d'assister léur » prince dans le besoin de l'état , mais ce sera le dernier parti que nous >• prendrons et à la dernière extrémité. » Le 20 novembre, le régiment de dragons du prince Eugène entra dans Bruxelles, où il fut suivi, le 28, par les dragons du comte de Vehlcn. Les régiments d'infanterie de Bonneval et du prince Louis de Wurtemberg étaient en marche pour la même destination. La ville resta calme, mais les nations, que le danger irritait, renouvelèrent la prétention que nous les avons vu élever en 1G99. Elles obligèrent les étals de Brabant de supprimer les droits <lc barrières perçus dans le ressort de la cuve de Bruxelles sur les di-
verses chaussées qu'ils avaient fait construire ( 1 4 décembre 474 8), et, le 4 7 décembre, elles refusèrent leur consentement à l'impôt ordinaire d'un demi-vingtième établi pour l'entretien des lanternes
De retour à Bruxelles (4"* janvier 474 9), le marquis s'occupa immédiatement des moyens d'assurer sa vengeance et celle de l'autorité royale. L'empereur avait écrit au prince Eugène (5 décembre 4 74 8) que «puisque, malgré tous les soins qu'il avait pris pour assurer le repos public dans sa bonne ville de Bruxelles, et les indubitables preuves d'affection qu'il avait bien voulu donner aux doyens choisis lors du dernier rcnouvcl- Icmcnt du magistrat, les discordes et les troubles y avaient continué par suite de l'opposition de quelques esprits brouillons, ennemis du repos public et du bien-être de ses fidèles sujets, il avait trouvé bon, après mûre délibération et après avoir pris connaissance de la situation des affaires, de déclarer les décrets du 4 4 juin et du 24 juillet dûment et légalement émanés, non contraires aux lois et aux privilèges du pays, et qu'en conséquence sa volonté était qu'ils eussent leur plein effet, et que les différents décrets et actes, que son ministre plénipotentiaire aux Pays- Bas et le conseil de Brabant avaient cru devoir donner pour éviter de plus grands inconvénients, notamment ceux des 8, 4 6 et 1 9 juillet et autres, étaient, de son autorité royale cl de sa pleine puissance, déclarés nuls et d'aucune valeur, cassés et annulés, avec défense de s'en prévaloir ou de s'en servir à l'avenir en aucune manière, sous peine, à ceux qui le feraient, d'être arrêtés et châtiés comme rebelles à ses ordres. » Il finissait en ordonnant que les originaux de ces actes ou décrets lussent remis immédiatement aux fiscaux du conseil de Brabant pour être rendus par eux au marquis de Prié, qu'ils fussent biffés de tous les registres ctdépôts d'archives des nations et de la ville , aussi bien que de ceux du conseil de Brabant. Le ministre se garda bien de publier cet ordre avant d'avoir pris toutes les précautions nécessaires pour en assurer l'exécution. Le fait suivant, en lui démontrant que l'irritation du peuple était loin d'être calmée, le fit agir encore avec plus de circonspection. Le lundi, 50 janvier 4719, pendant qu'il s'était rendu à Anvers pour le mariage de son fils avec la princesse d'Iisquilachc, une centaine d'hommes, ouvriers et garçons bouchers, revenant d'Elterbeek. à l'entrée de la nuit, rentrèrent en ville par la porte de Louvain, uo-
« Irchivct de la fille.
Iods en tête et portant des flambeaux. La plupart étaient masqués et habillés à l'espagnole. La curiosité attira sur leur passage beaucoup de bourgeois qui n'y virent d'abord qu'une mascarade. Mais arrivés devant la garde placée à l'entrée du parc , ces hommes se mirent à crier : Vive » le roi Philippe I vive rélecteur ! » Ils traversèrent ainsi plusieurs rues en répétaut les mêmes cris et se séparèrent enfin sans avoir occasionné d'autre désordre. Le comte de Wrangel qui venait d'être nommé gouverneur de Bruxelles (2 janvier), vit dans cette affaire un complot de la part des carabiniers. Pensant bien que l'impunité enhardirait les fauteurs de ce tumulte, il se concerta avec le maréchal de Ychlen pour les châtier. Le poste du parc fut doublé et un lieutenant avec trente hommes se plaça en embuscade sur la place de Louvain. Ordre fut donné h ces troupes de charger immédiatement les émou tiers, s'ils venaient à reparaître, de faire le plus de prisonniers possible , mais de sabrer tout ce qui résisterait. Le mardi, vers la même heure, une bande, beaucoup plus nombreuse que celle de la veille, parut sur la place de Louvain criant à tue-tête : .. Vive le roi Philippe! vive le dueds Maine! vive » l'électeur de Bavière! u A ces cris, les soldats, sortant de leur retraite, se précipitèrent sur celte bande, qui, interdite d'une attaque aussi brusque, prit la fuite dans le plus grand désordre, cl avec tant de rapidité que cinq individus seulement purent être arrêtés. Les prisonniers furent conduits à la grand'garde sans opposer la moindre résistance. Le même soir, quatre de leurs compagnons se rendirent chez le comte de Wrangel pour les réclamer. Les domestiques du comte ayant refusé de les laisser entrer, il s'en suivit une altercation dont le bruit fil descendre le général. Ces hommes lui dirent alors qu'ils venaient demander la mise en liberté de leurs amis, arrêtés au milieu d'une partie de plaisir qu'ils faisaient ensemble. Sur l'objection quo leur fit le comte qu'ils avaient poussés des cris séditieux, ils répondirent que le cri de vive le roi Philippe s'appliquait au roi de la fête qui portait ce nom. Mais cette explication fut loin de satisfaire le général qui ordonna qu'on les arrêtai et qu'on les conduisit à la grand'garde. Le marquis de Prié, qui arriva le lendemain a la pointe du jour, ordonna aussitôt au procureur général et au conseiller fiscal de poursuivre cette affaire avec sévérité, et fit entrer en ville deux bataillons du régiment de Wurtemberg.
Cette échauflburée dans laquelle un nom odieux au gouvernement avait été prononcé, le poussa définitivement dans les voies que lui indi-
quait le marquis (dépêche du prince Eugèoe du 1 5 février). Les deux régiments d'infanterie, que celui-ci attendait encore , étant arrivés (janvier), des corps de garde fortifies furent établis en plusieurs quartiers de Bruxelles : au Parc, au marché aux Bestiaux, au Sablon, à la place de Bavière, près du marché aux Grains, à la Monnaie, à la place des Wallons, à l'Amigo et en plusieurs autres endroits ; il y en eut deux à la Chancellerie. Le ministre avait fait préparer d'avance les matériaux nécessaires à ces constructions, sous prétexte de les employer à des casernes. Le i i février, il fit publier à la brclèque de l'hôtel de ville et afficher dans tous les carrefours et places, un édit ordonnant aux vagabonds ou gens sans aveu de quitter Bruxelles dans les deux fois vingtquatre heures, sous peine de bannissement perpétuel des Pays-Bas et de punitions corporelles et infamantes. Cet édit prescrivit des perquisitions dans toutes les maisons où ils pourraient être logés, avec injonction aux habitants de remettre une déclaration exacte des étrangers qu'ils auraient chez eux. Il interdit aussi tout attroupement et toute réunion des serments ou des gardes bourgeoises , menaçant de punir comme perturbateurs du repos public tous ceux qui y contreviendraient1. Le 13, le marquis invita le magistrat à ordonner aux centeniers d'assister aux visites qui seraient faites en vertu de cet édit, et les cchevins à se tenir prêts à procéder à l'ouverture des maisons qui seraient fermées .
Le mardi 1 4, à l'expiration du délai, des recherches eurent lieu dans tous les cabarets et maisons dans lesquels on supposait que des étrangers ou des vagabonds pouvaient se trouver. Les archers du prévôt et ceux du drossard, divisés en douze corps, furent chargés de ces perquisitions que soutenait un grand déploiement de forces : 500 hommes d'infanterie furent envoyés sur le Grand-Sablon pour protéger les officiers de justice qui devaient visiter les quartiers du haut de la ville, et un autre <*>rps de même force fut |K>sté sur la place des Wallons, pour appuyer les visites faites dans le bas de la ville. En cas de résistance, d'opposition ou de la moindre insulte, ces troupes avaient ordre de se servir de leurs armes et même de faire feu. En outre, on avait placé un bataillon d'infanterie sur la Yieillc-Halle-aux-Blés, un second bataillon sur la place de Louvain, deux escadrons de cavalerie sur la place de la Mon-
• Mac. de Brabant, T. V, |>. 713. - s Copye Boerk.
DE BRUXELLES. 210 naie, deux autres sur le Sa Mon, et un cinquième sur le marché aux Grains. Les autres troupes de la garnison avaient été consignées et se tenaient prèles à marcher au premier signal. Tous ceux qui avaient à redouter les dispositions de cet édit, s'étaient empressés de fuir en voyant que les métiers n'étaient plus disposés h en arrêter l'exécution, comme ils l'avaient fait avec succès sept mois auparavant; le marquis porte à 4 ou 3,000 le nombre de ceux qui quittèrent la ville (dépêche du 9 mars). Une quarantaine d'individus, arrêtés dans ces visites, furent conduits h la Steenporte. Six d'entre eux furent déclarés passibles des peines comminées par l'édit ; quelques-uns soupçonnés d'avoir pris part aux derniers tumultes furent retenus en prison et les autres relâchés. Le lendemain, un échafaud fut dressé sur la grand'place dont de forts détachements occupaient toutes les avenues. Les six condamnés y furent conduits par une garde nombreuse; cinq d'entre eux furent battus de verges et le sixième marqué d'un fer chaud. Tous six furent bannis. Le bruit courut que quelques autres avaient été exécutés en prison, mais ce bruit, né de la haine qu'on portait au gouvernement, n'avait aucun fondement. L'échafaud fut laissé en permanence sur le marché. Pendant ce temps, une vive agitation se manifestait dans la ville, et dans la nuit du 4 5 au 16 février, des proclamations appelant le peuple à la révolte furent affichées en plusieurs endroits; le magistrat promit une récompense de 500 patacons à quiconque en découvrirait l'auteur Un édit du 7 février avait défendu aux masques de parcourir les rues pendant le carnaval ou de se rendre au cours sous peine de 1 00 florins d'amende et de punition corporelle a.
Le procès des individus, arrêtés le 5 i janvier . se poursuivait avec activité. Les cris séditieux qu'ils avaient proférés, avaient excité la colère de l'empereur et du prince Eugène, et le marquis, trop disposé à la servir , ne demandait rien moins qu'un arrêt de mort. Les prisonniers, avaient à ses yeux, commis un crime de lèze-majcslé, aussi « ne put-il s'empêcher de s'emporter, » lorsqu'ayant fait pressentir les sentiments des conseillers de Brabant, il apprit que les coupables ne seraient condamnés « qu'à une peine extraordinaire de fustigation et de bannissement ; » mais rien ne put persuader ces magistrats , et le conseiller
» Carton intitulé Bkroertess, aux Archives de In Fille. « Plae. de Brabant, T. VI, p. 21 4.
focal Charliers , homme tout dévoué au pouvoir, insista , à plusieurs reprises, pour que le marquis ne fit pas prononcer la sentence « puisqu'elle neseroit point selon ses intentions. » Toute outre punition que la mort devant faire considérer le crime imputé aux prisonniers comme peu considérable, il proposa « d'attendre jusqu'à ce qu'on pût prendre « les informations pour les pillages cl les émotions, qui a voient eu lieu • à Bruxelles, ayant des indices assez forts que plusieurs de ces prison- » niers, et surtout ceux arrêtés à la maison du comte de Wrangcl, y » avoient été mêlés, et qu'ainsi on pourrait les foire condamner à mort » à ce sujet et faire passer l'exécution comme faite pour l'excès men- » tionné. » Affreux machiavélisme, qui méritait au fiscal Charliers toute la confiance du marquis. Celui-ci prit le parti qui lui était proposé « parce qu'il n'étoit pas en son pouvoir de forcer le conseil de Brabant « à procéder autrement de ce qu'il vouloit ou croyoit être selon les règles » et les lois du pays (dépêche du 9 mars). »
N'ayant pas rencontré d'opposition dans l'exécution de ses dernières mesures, le marquis crut qu'il n'avait plus qu'à commander pour être obéi. Il fit notifier aux doyens des nations qu'ils eussent à prêter serment sur le règlement additionnel de 1 700, sous peine de bannissement perpétuel et de confiscation de biens. Le conseil de Brabant sanctionna cet édil, qui annihilait la déclaration du S 5 mai; mais ni la sévérité des peines comminées contre les récalcitrants, ni l'appareil menaçant déployé par le gouvernement, ni les convocations réitérées ne purent faire fléchir la constance des doyens. « Le serment que nous avons prêté le » 2 6 mai, est valide, répondirent-ils; notre conscience nous défend ■» d'en prêter un autre. >• Voyant que les menaces ne produisaient aucun effet, le marquis eut recours au syteme d'intimidation. Les provinces n'avaient pas encore formé ectte union, qui devait un jour assurer leur indépendance, et elles laissèrent les Bruxellois exposés à la colère du plus implacable des hommes. Pouvant disposer contre eux d'une armée, il frappa le coup qu'il méditait depuis longtemps. Parmi les syndics des nations contre lesquels il était particulièrement irrité, et qu'il accusait d'avoir été les promoteurs des troubles, se trouvait François Annccsscns, tourneur de chaises et syndic de la nation de Saint-Nicolas. Doué d'une grande énergie, passionné pour la liberté de sa patrie qu'il voyait soumise à l'étranger, humiliée dans son honneur et lésée dans ses intérêts les plus chers, Anneessens. à un âge déjà avancé (il avait alors 70 ans),
offrait le type de ces hommes incapables de mentir h leur conscience, même devant la hache du bourreau, de ces hommes dont Fardent patriotisme, qui se communique aux masses, est redoutable à tout gouvernement tyrannique ou impopulaire. Le marquis avait compris l'influence qu'un tel homme devait exercer sur le peuple de Bruxelles et sa perte avait été* résolue '.Il eût bien voulu suivre l'exemple de l'électeur de Bavière en faisant arrêter les « chefs mutins, » par autorité du gouvernement, sans informations et requêtes préalables des fiscaux et sans aucune provision de justice (dépêche du 9 mars) ; mais l'empereur lui avait ordonné d'agir «par les voies de justice régulières et accoutumées,» et les ministres, qu'il consulta sur l'interprétation de cet ordre, furent d'avis qu'il fallait le suivre à la lettre. Le marquis suspendit alors l'exécution des mesures qu'il avait déjà prescrites, et le procureur général Hemptinnes et le fiscal Charliers furent chargé» de prendre des informations avec diligence et secret. Ils demandèrent trois semaines pour faire toutes les provisions de justice ; on ne leur en accorda qu'une. Afin d'éviter les citations par huissier, le bourgmestre Decker, l'ancien bourgmestre Ficrlants, ainsi que les échevins et tous ceux qui devaient faire leurs dépositions, furent mandés chez le marquis et il leur enjoignit de 6c rendre chez le fiscal et chez le procureur général. Il prit « la précaution » aussi de faire examiner peu de personnes des plus qualifiées, dont on » pût se promettre plus de fidélité et de secret, afin de n'avoir qu'autant » de preuves qu'il scroit nécessaire pour obtenir la prise de corps ci » remettre les autres informations quand on pourroit agir ouvertement
' « Cet Agnecssens.boetmeestcr d« la nation de Saint-Nicolas, a été, sans con- » tredit. le véritable chef et le moteur principal des désordres qui ont eu lien : » c'est lui qui a dirigé toute la conspiration. Ayant beaucoup lu et étant un deini- » savant, il avoit assez de présomption et d'orgueil pour s'imaginer qu'il auroit » pu mener le peuple de cette ville selon ses vues, et tenir tête au gouvernement » sous le prétexte spécieux de maintenir les privilèges. Il s'étoit érigé en oracle » ou, pour mieux dire, il égaroit par ses discours, d'abord sa nation et ensuite les » autres. Les réponses qu'il fit prouvent qu'il s'étoit figuré qu'il ne pouvoit pas » être condamné pour avoir soutenu les intérêts et les privilèges de la bour- » geoigie. » Lettre du marquis de Prié au marquis de Rialp,du 11 septembre 1719. (Document*, etc.. T. II, p. 164.)
« Quoiqu'il ne fût qu'un artisan et de médiocre extraction, il avoit une éloquence » naturelle, beaucoup de lecture et une parfaite connoissanec des lois et des pri- » vlléges du pays, qu'il avoit soutenus, mais avec trop d'ardeur. » Extrait de la Gazette de Rotterdam, du 35 septembre 1719.
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>• et sans ménagement , dès qu'on auroit les plus coupables entre les > mains de la justice (dépêche du 9 mars). »
Le marquis « ne voulut pas imiter l'exemple du duc d'Albe qui fit » arrêter chez lui les comtes d'Egmont et de Homes, ni celui de Henri III » dans l'affaire du duc et du cardinal de Guise, ou de Marie de Médieis » dans celle du eiirdinal.de Gondi, parce que, dit-il, la chose auroit été » sujette a quelque critique , puisque cela auroit pu passer contre la »• bonne foi, quoique tout fût permis contre des gens qui se sont muti- » nés et ont manque de fidélité à leur souverain (dépêche du 26 juin).» On peut difficilement concilier un tel scrupule avec l'astuce, ou pour mieux dire la fourberie, dont sont empreintes sa correspondance et celle de l'empereur lui-même, et qui donne à leur politique un cachet d'infamie fait pour inspirer non moins de dégoût que d'horreur. Nous voudrions bien savoir comment le marquis qualifiait l'arrestation des doyens? Depuis longtemps il s'était concerté & cet effet avec le comte de Kevenhuller, commandant le régiment du prince Eugène , et le colonel Falck, commandant celui de Wurtemberg ; sous prétexte de leur parler de fournitures à faire aux corps sous leurs ordres, et « de les convertir, » ces derniers avaient attiré chez eux les syndics dont le ministre voulait se défaire. C'était François Anneessens, Jean- François Lejeune , maître sellier et carrossier, syndic de la nation de Saint-Jean, Jean-François Vanderborght, marchand de drap, syndic de la nation de Saint-Laurent, et le doyen Gabriel Dehaeze, maître chaudronnier. Le 44 mars, vers les dix heures du matin, les doyens qui se rendaient souvent chez ces officiers supérieurs, y furent appelés pour leur parler de quelques ouvrages relatifs h la profession qu'ils exerçaient. Les complices du marquis parvinrent à les amuser jusqu'à ce qu'il eût reçu les décrets de prise de corps que le fiscal demandait en ce moment au conseil de Brabant. Ces décrets ayant été décernés, un capitaine accompagné de huit ou dix soldats entra aussitôt dans la salle où les doyens discutaient tranquillement les propositions qui leur étaient faites, et leur déclara qu'ils étaient ses prisonniers. Une heure et demie ou deux heures après, un détachement de cent hommes vint les prendre et les conduisit au corps de garde du Sablon. Dans le même temps, un autre doyen, Adrien Coppens, maître maçon, était arrêté de la même manière chez le bourgmestre Decker qui l'avait mande pour le consulter sur quelques réparations qu'il avait à faire.
DK BRUXELLES. zî* Ce dernier fut conduit par les archers au corps de garde de la Monnaie.
Pour mieux assurer l'exécution de cette entreprise, dont le prince Eugène avait désapprouvé le projet comme pouvant attirer aux troupes la haine du peuple, le conseiller fiscal Charliers, de concert avec le chancelier, proposait, dans la matinée même, le décret d'arrestation au conseil de firabant, qui s'était assemblé a son heure ordinaire afin de n'exciter aucun soupçon. Dès que le décret fut rendu, un affidé, posté dans l'antichambre, courut le porter au ministre, et il ne fut permis à aucun conseiller de sortir de la salle des séances. Le lendemain, les cinq prisonniers furent transférés à la prison de la Stcenporle. Les rues par où ils passèrent étaient bordées de troupes, qui avaient ordre de faire feu au premier cri ou au premier mouvement. Des détachements furent placés sur le Sablon et à l'oppositc de la prison, dans laquelle on introduisit des grenadiers pour empêcher toute tentative eu faveur des prisonniers. Le même jour, des huissiers du conseil de Brabant, aidés par les archers du prévôt, descendirent dans leurs maisons et y inventorièrent les objets qui s'y trouvaient. Ces mesures rigoureuses semèrent la terreur et répandirent l'indignation dans toute la ville. N'ayant rien a espérer d'une résistance, que les moyens de répression, préparés par le gouvernement, eussent rendu sanglante et inutile, les personnes les plus compromises se hâtèrent de fuir. Les six autres syndics, plus de cinquante doyens, qui avaient voté dans le même sens que les prisonniers, s'empressèrent de se soustraire aux poursuites dont ils se voyaient menacés. Quelques-uns revinrent cependant sur l'assurance qui leur fut donnée que le ministre se contenterait des arrestations opérées ; le peuple, moins facile à intimider, laissa éclater sa colère. Pendant qu'Anncessens et ses compagnons étaient transférés à la Steenporte, il se rua sur la grand place et incendia l'échafaud qui y avait été élevé et laisse en permanence. Les chaînes du marché furent tendues, mais les troupes reçurent aussitôt l'ordre de les détacher et de faire évacuer la place dont les avenues furent rendues libres. Le soir du même jour, deux hommes couverts de peaux d'ours attaquèrent une voiture qu'ils avaient prise pour celle du bourgmestre ; ils reconnurent leur erreur au moment où ils allaient frapper la personne qui s'y trouvait. Le gouvernement comprit que la moindre hésitation de sa part serait un signal de révolte. Au lieu de l'échafaud qui avait été incendié, le magistrat, d'après ses ordres, fit élever une double potence garnie de dix pointes de fer, et un fort
détachement fut chargé de la garder. Tous les ahords de la grand'place furent défendus par des troupes : des corps de cavalerie stationnaient au marché aux Herbes, dans la rue au Beurre et sur la place Saint-Jean; l'infanterie prit position sur le marché aux Poulets jusqu'à la boucherie et dans la rue dite Vrunte straet, derrière l'hôtel de ville. Des sentinelles étaient placées dans toutes les rues voisines. Les gardes bourgeoises reçurent défense de faire leur service ordinaire, et cette défense ne fut levée que le \ 6 mars.
Nonobstant ces mesures, il y eut encore des « prises entre quelques » officiers et soldais, » sur lu place. Le 1 b\ un coup de fusil fut tiré sur un piquet de dragons, par le domestique d'un nommé Jean Pletincx, marchand épicier, demeurant au marché aux Herbes. Les soldats reçu» rent l'ordre d'enfoncer la porte de la maison, d'où le coup était parti, d'arrêter toutes les personnes qui s'y trouvaient, et, s'ils rencontraient quelque résistance, de faire main basse. Le marchand était à l'estaminet du Coffy, près de la grand'place ; il accourut aussitôt chez lui, et son domestique parvint h s'échapper pendant les explications que son maître eut avec l'officier commandant le détachement posté devant sa maison. II se réfugia dans le couvent des capucins et parvint à quitter la ville. Par suite d'une décision du conseil d'état, en date du 4 5 mars, le magistrat publia, le 17, une ordonnance par laquelle il promettait cent écus de récompense à quiconque dénoncerait les auteurs de l'incendie de l'échafaud ; il fit aussi retirer dans l'hôtel de ville les chaînes qui servaient à défendre les avenues de la grand'place. Un bourgeois eut l'audace de vouloir renverser l'échelle de la potence, nouvellement dressée; mais les soldats se précipitèrent sur lui et le percèrent de coups. Une ordonnance, publiée le \ 6, défendit à tout habitant de sortir sans lumière, sous peine d'une amende de trois florins et d'emprisonnement. Les troupes, qui faisaient sans cesse patrouille, eurent l'ordre de ne donner aucun quartier à l'émeute, et ces soldats étrangers, ne mettant plus de frein & leur brutalité, se conduisirent comme dans une ville conquise, « non comme des chrétiens, mais comme des Tartares. »
Espérant qu'intimidées par le système qu'il commençait à établir, les nations se montreraient plus soumises a 6cs volontés, le marquis les fit convoquer de nouveau, le 22 mars, à neuf heures du malin, pour leur demander le consentement à la levée des vingtièmes; mais ce ne fut qu'après deux convocations itératives et après une discussion des plus
DK BRUXELLES. 125 vives, que les doyens donnèrent leur consentement à la levée de l'impôt pour \ 7 1 7 . Assemblés de nouveau , le 2 6 avril, pour voter celui de 1718, ils rejetèrent cette demande, déclarant qu'ils ne voteraient aucun impôt avant que ceux de leurs collègues qui avaient été arrêtés, ne fussent relâchés. Furieux d'une opposition, h laquelle il ne s'attendait plus, le marquis s'emporta jusqu'à dire qu'il ferait pendre les plus récalcitrants. Dans sa bouche c'était parodier la sanglante menace que le duc d'Albe avait été sur le point de faire exécuter. Les doyens, que le découragement n'avait pas encore pris, persistèrent dans leur refus.
Trois semaines après l'arrestation d'Aoncessens et des quatre autres doyens, le procureur général leur Gt communiquer les plaintes à leur charge. Ce réquisitoire concluait à ce que les accusés fussent mis à la torture pour qu'ils déclarassent leurs complices, conclusion affreuse qui doit être attribuée au marquis de Prié. « Je lis voir aux fiscaux, écrivit- » il au prince Eugène, qu'il y avoit des raisons encore plus fortes de » forcer par les tourments, les boetmeesters que les pillards à déclarer » leurs complices, et que c'étoît le point le plus essentiel du servico de >• Sa Majesté, pour que Ton pût connoitre les mauvais sujets et prévenir, » par leur châtiment ou par leur fuite, qu'ils ne pussent entreprendre » la même chose à l'avenir. » Aussi fut-ce avec colère qu'il apprit que le conseil de Brabant ne donnerait pas son assentiment à cette cruauté , et qu'il se vit forcé d'y renoncer (dépêche du 25 mai).
Les prisonniers réclamèrent l'assistance d'avocats et de procureurs : leur demande fut rejetée, sous prétexte qu'ils étaient accusés du crime de lèse-majesté. Us demandèrent alors qu'on leur laissât du moins la faculté de s'expliquer par écrit : on refusa de leur en donner les moyens. Ce ne fut pas sans peine cependant que le conseiller fiscal obtint ces décret» « très-essentiels au service de l'empereur >. qui témoigna sa satisfaction a son ministre « de ce qu'il avoit amené le tribunal à établir * cette règle fort importante pour réprimer ce trop grand penchant » aux troubles et qui s'accordoit ainsi parfaitement avec son service » (dépêche du 2 août). »
Pendautsix mois et cinq jours que dura leur emprisonnement, les doyens furent tenus au secret le plus rigoureux, privés des embrasseraents et des consolations de leurs familles et de leurs amis. On poussa même la rigueur jusqu'à les empêcher de faire leurs piques. Le marquis ayant su qu'ils « se produisoient et se montraient de temps en temps aux fenêtres de
iii> HISTOIRE
» la prison, lors même que les processions y passoient, cl qu'ils mésu- » soient de cette liberté pour crier et parler aux passants de leur eon-
noissance, ordonna qu'on fermât les fenêtres de leurs cachots avec de » bonnes planches de chêne, laissant seulement en haut un peu de luit mière, pour s'en assurer et leur ôter toute occasion de correspondance, » et les faire tenir dans les bornes du devoir de tels prisonniers. -< L'odieux de ces mesures indignait même ceux qui s'étaient montrés opposés aux doyens. Un prédicateur augustin osa s'élever ouvertement dans un sermon prononcé à Sainte-tiudule, contre l'iniquité de cette procédure et la barbarie des traitements qu'on faisait éprouver aux prisonniers. Les poursuites dirigées contre ce religieux, qui dut se réfugier à Enghien , n'intimidèrent pas le clergé. D'autres ecclésiastiques , entre autres, un père bogard, parlèrent dans le même sens.
De leur côté, les amis des accusés ne restèrent pas oisifs. Le 2 2 avril, Josse Van Laethem, doyen du métier des charpentiers, accompagne de trois ou quatre autres doyens de la nation de Saint- Nicolas, se rendit chez le pensionnaire des États, pour l'informer de l'intention qu'avaient les nations, d'adresser, avec le consentement du bourgmestre, une requête aux États, en faveur des prisonniers, et pour le prier de s'y montrer favorable. Cette requête fut présentée en effet aux États, mais sous le nom des femmes des détenus. Ces femmes s'y plaignaient de la manière dont leurs maris étaient traités, contrairement aux lois et aux privilèges du Brabant, et elles suppliaient les États d'interposer leurs bons offices pour l'élargissementdes prisonniers. Dans leur séance du 25, les États décidèrent qu'il ne serait pas donné suite à cette réclamation, attendu qu'elle n'était pas signée. Le lendemain, la requête fut représentée revêtue des signatures exigées. La situation des États était délicate et, pour en sortir, ils supprimèrent la requête, prétextant qu'elle contenait des expressions peu modérées qui pourraient même nuire aux prisonniers. xMais, en même temps, ils autorisèrent leur députation permanente à examiner si, dans le procès criminel intenté aux doyens, on s'était conformé aux anciens usages et au style accoutumé en pareilles procédures, et à faire les démarches nécessaires, tant auprès du chancelier qu'auprès de l'office fiscal, afin que le procès fût expédié le plus promptement possible. Alors l'avocat Descartes rédigea, au nom des nations, une supplique qui fut présentée au marquis de Prié. Mais le ministre n'était rien moins que disposé à la prendre en considération, et
DR BRUXELLES. 137 il avait d'ailleurs reçu Tordre formel de n'accueillir aucune demande en grâce, » h moins qu'en même temps, ceux à charge de qui le conseil » de Brabant auroit donné des provisions de justice, n'en présentassent » sous leurs noms et signatures, en due forme, et avec la soumission et » la repen tance requise (dépêche du 7 février). •• Forts de leur innocence, les accuses se refusèrent a une démarche qui eût^te* une bassesse \
Les nations envoyèrent une nouvelle requête à Vienne, mais elle ne put parvenir jusqu'à l'empereur. Dans le même temps, le conseil de Brabant décida en cause des individus accusés d'avoir poussé, le 50 et le 5 i janvier, des cris séditieux. Quatre d'entre eux furent, pour le terme de dix ans, bannis de tous les pays sous la domination de l'empereur, sentence dont le marquis fut « plus fâché que surpris (dépêche du » 21 août). » I) avait résolu aussi de faire poursuivre les doyens, qui avaient refusé de prêter serment sur le règlement additionnel, voulant « purger la ville des plus mauvais esprits et des plus factieux qui seraient » obligés de se sauver par la fuite et seraient châtiés par la perte de leurs » biens et de leurs familles, » en même temps qu'il serait « délivré » de ceux qui traversaient encore, parmi les nations, l'accord du subside » (dépêche du i îf mai). » Le bourgmestre s'engagea a déposer contre eux. mais les échevins, ainsi que l'amman et son lieutenant, s'en excusèrent, disant qu'ils n'avaient pu les remarquer dans la confusion. Le conseiller Charliers ayant proposé de mêler la cause de ces doyens à celle des prisonniers, le conseil de Brabant n'accorda de prise de corps que' contre quatre des vingt doyens accusés, se basant sur cet axiome qu'il ne faut pas étendre le jugement sur la multitude et punir la généralité. Les quatre doyens parvinrent a s'échapper, ainsi que six femmes accusées d'avoir participé aux pillages. Lcuf fuite irrita fortement le ministre ; il avait fait recommander au lieutenant amman de s'assurer au moins de deux de ces femmes, « afin de les faire châtier en même temps >» que les autres pilleurs pour contenir les femmes du menu peuple de » cette ville, qui sont toujours les premières avec la canaille, dans » toutes les occasions d'émotion et de pillage, et d'ôter la fausse opinion >• où elles sont ici d'être privilégiées et garanties par leur sexe du dernier » supplice (dépêche du 26 juin). »
• Dépêche du marquis de Prié du 21 août 1719. — « Leur aveuglement est si » grand qu'ils ne veulent demander ni grâce, ni pardon. » Lettre du môme au marquis de Rtaln.
Afin de prévenir tout acte de désespoir, le marquis, laissant de forts détachements dans les corps de garde nouvellement bâtis, retira toutes les troupes qui, faute de casernes, se trouvaient logées chez les bourgeois. L'infanterie campa dans le parc et sur les remparts, et la cavalerie hors de la porte de Lacken. Cependant, quelque fort qu'il se crût, il n'osa pousser les doyens à bout et, pour obtenir leur consentement à la levée des vingtièmes pour 174 8, il se servit d'autres moyens. Ses émissaires se rendirent chez les chefs des nations et recoururent a toutes les insinuations pour les engager à céder : aux plus inflexibles ils dirent que la conséquence inévitable de leur refus serait la mort d'Anneessens et de ses compagnons de captivité, premières victimes des vengeances du pouvoir ; aux plus tièdes, ils firent craindre la ruine de Bruxelles, menacée de se voir enlever le siège du gouvernement, des conseils et des cours de justice, qui en faisaient la première ville de la Belgique ; aux ambitieux, ils offrirent des offices, aux âmes vénales, de l'argent ou d'avantageuses entreprises. Comme les conseillers du marquis l'avaient parfaitement prévu , il arriva que les esprits se divisèrent et que la crainte, la défiance, l'égoïsme rompirent une union alors plus nécessaire que jamais. Alors aussi sans doute, ceux qui avaient poussé les nations, se retirèrent, entraînant dans leur défection tous ces esprits timides ou flexibles qui ne prennent un parti que lorsqu'une cause a triomphé. Les nations avaient été réunies quatrevingt-dix fois pour voter le subside ; convoquées de nouveau, dans la matinée du 26 juin, elles le refusèrent encore. Rappelées dans l'après-midi, trois d'entre elles y consentirent enfin, et, dans une nouvelle convocation, qui eut lieu à huit heures du soir, la nation de Saint-Christophe, par son vote affirmatif, rendit le consentement complet. La joie du marquis de Prié fut des plus vives en apprenant cette resolution. La marche du corps d'armée qui se dirigeait sur la Belgique fut arrêté, « car après » la manière dont on a rangé ce peuple de Bruxelles, écrivit-il au prince » Eugène, qui a été de tous temps le plus turbulent, les autres villes ne » songeront plus à se remuer. L'exemple que l'on donnera réparera en- » tièrement le scandale qu'il a causé dans ce pays (dépêche du 10 » juillet). »
Cependant le conseil de Brabant, que le ministre se vante d'avoir influencé de tout son pouvoir (dépêche du 21 juillet), ne négligeait rien pour découvrir des charges contre les prisonniers. Recherchant avec minutie les moindres indices, les conseillers fiscaux Duchéne et Charlicrs
DE BRUXELLES. 220 citaient toutes les personnes qui avaient eu ou qui passaient pour avoir eu quelques relations avec les accuses. Les hôtes des cabarets qu'ils fréquentaient, leurs ouvriers, leurs omis, leurs parents et un grand nombre de bourgeois furent interrogés ; mais l'impossibilité de découvrir la vaste conspiration dont le gouvernement croyait avoir saisi le (11, et le défaut de charges suffisantes contre les doyens, firent qu'on recourut aux faux témoins, qu'on inventa des crimes imaginaires. Le marquis de Prié avoue que, « pour charger d'autant plus les criminels, » le fiscal avança, < contre la vérité, » que le gouvernement avait été forcé par les mutins de rapporter les décrets obtenus contre les nations (dépêche du 4 8 septembre). Enfin se termina l'instruction de cette affaire, qui durait depuis plus de cinq mois. Les fiscaux réunirent les chefs d'accusation qu'ils avaient longuement élaborés et qu'ils croyaient faire venir à l'appui les uns des autres. Le 1 I septembre, le conseil de Krabant condamna Ànncessens à avoir la téte tranchée, et Dchaeze à un bannissement de 9 9 ans hors de tous les pays de l'empereur sous peine de mort. Celte dernière sentence fut prononcée, les jours suivants, contre Lejcune, Vanderborght et Coppens , et cela contre le gré du marquis , qui insista pour les faire mettre à la torture et condamner à mort (dépêche du H septembre). Il était dans la ferme persuasion que Dchaeze serait condamné à la peine capitale, et il avait écrit dans ce sens au prince Eugène. Cette condamnation eût permis à l'empereur « de faire de la clémence. » Anncessens devait, dans tous les cas, être exécuté, et, au bout de quelques jours, on eût annoncé au public que son compagnon avait obtenu grâce de la vie, •« en feignant l'arrivée immédiate d'un courrier porteur de l'acte de >• pardon. » Il faut dire cependant que, s'il était arrivé que ces deux syndics eussent été jugés coupables au même degré et condamnés à mort, l'intention de l'empereur était de commuer leur peine en un bannissement perpétuel (dépêche du 2 août). Mais pourquoi cette restriction cruelle à l'égard d'Anneessens? Pourquoi ces détours qui s'écartent tant de la dignité qu'un prince doit conserver duns toutes les circonstances? Craignait-on des démarches qui eussent décelé toute la sympathie qu'on portait aux condamnés ? Que le gouvernement devait se sentir faible pour vouloir la mort d'un vieillard qui avait toutes les vertus qui font un martyr, mais qui , malheureusement pour la Belgique , ne possédait pas les qualités qui personnifient une révolution dans un homme !
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Les biens des condamnés furent confisqués au profit de l'état. Sept malheureux, convaincus d'avoir participé aux pillages, furent condamnés & être pendus, après avoir été fouettés et marqués devant les maisons du bourgmestre, du pensionnaire des États, de l'échevin Cano et du pelletier de Grieck, récemment nommé premier huissier du conseil de Brabant, en récompense des services qu'il avait rendus au gouvernement. Quatre autres pillards furent condamnés à être fouettés, marqués et ensuite bannis.
A la nouvelle de ces condamnations, que le marquis de Prié ne trouvait pas assez sévères (dépêche du i 8 septembre), la ville entière fut plongée dans le deuil. Combien il avait eu raison de s'entourer do baïonnettes celui qui ne comprenait que le servilisme et qui voulait étouffer dans le sang toute idée de patriotisme et de liberté! Singulière manière d'implanter sur notre sol une nouvelle domination que d'élever une barrière sanglante entre le gouvernement et le peuple. Les bienfaits passagers d'un beau règne ne pourront laver celte tache indélébile, ni faire oublier que c'est par les ordres d'un empereur d'Autriche qu'Anneessens est monté sur l'échafaud de d'Egmont. Les haines publiques et particulières s'assoupirent un moment devant cette grande calamité. On vit le bourgmestre Decker, lui que la place de prévôt de l'hôtel venait de « récompenser de son zèle (dépêche du 26 juin), » enfreindre l'ordre
qu'il avait reçu du marquis de ne présenter aucune demande pour obtenir la grâce du syndic. 11 remit au chancelier de Drabant une requête signée par les échevins de Varick, Van Asschc et Pipenpoy, portant que « les députés du magistrat de cette ville de Bruxelles >• avoient vu avec grand regret que quelques-uns des doyens et syndics >• des nations de ladite ville seraient sentenciés audit conseil, au rapport " des troubles survenus en l'an 174 8, et qu'ils croyoient que lesdits » doyens ou sentenciés n'avoient fait d'autre crime que de leur folle induc- >• lion et persuasion qu'ils pouvoient faire tout ce qu'ils ont fait en vertu >• de leurs offices, et que cela sedevoit, selon leur conscience, sans avoir » jamais considéré que cela auroit produit des suites si funestes, et que >» pour le bien et le repos public, ils trouvoient convenir que ladite » sentence seroit remédiée à la manière la meilleure, le suppliant d'in- » terposcr tous ses bons offices et intercessions possibles vers Son Excel- > Iencc pour donner pardon a tous les doyens ou du moins tenir leurs » sentences en état et surséance. >• En envoyant cette requête au mor-
DE BRUXELLES. 231 quis , le chancelier le supplia « d'y faire la plus favorable attention » que le service de Sa Majesté, le bien et la tranquillité de la ville pou- » voient le souffrir. » Mais le marquis avait dû céder à ces doyens qu'il avait méprisés jusqu'au moment où il avait appris à les craindre, et sa vengeance devait être implacable. 11 trouva cette requête « conçue en » des termes si peu convenables qu'elle ne pouvoit provoquer que de » l'indignation contre ceux qui avoient été assez hardis et assez impru- » dents pour la signer. »
Le mauvais succès de cette démarche n'empêcha pas différents corps de l'état de suivre l'exemple du magistrat. Les curés de la ville se rendirent auprès du marquis pour lui demander la grâce des condamnés. Le ministre, qui accusait le clergé d'avoir contribué a entretenir et à augmenter l'irritation populaire, refusa de les recevoir. Ce ne fut qu'après de pressantes sollicitations qu'il consentit a admettre trois de ces ecclésiastiques, et le curé de Saint-Nicolas, chargé de porter la parole, le conjura, au nom du Dieu de miséricorde, de faire grâce à des hommes qu'on ne pouvait accuser que d'erreur ; mais quel poids avaient auprès d'un pareil homme et cette démarche et ces discours ! H refusa durement la grâce qu'on lui demandait, déclarant que justice devait être faite.
Dans la journée du lundi, i 8 septembre , le greffier du conseil de Rrabant, Schoulen, vint avertir Anueesscns qu'il avait été condamné à mort, et que la sentence serait exécutée le lendemain. « Je remercie le » conseil, répondit le vieillard avec une noble fermeté ; si je dois perdre » la vie, je saurai m'y résigner pour l'amour do Dieu et pour le bon- » heur de mon pays. Mais je jure qu'on me fera mourir innocent! » Lorsque le greffier se fut retiré, il vint se placer aux barreaux de son cachot, dont la fenêtre avait été rouverte ; ayant aperçu quelques-unes de ses connaissances, il leur fit signe qu'il devait être décapité. Cependant cette idée réveilla dans son âme des sentiments pénibles : songeant à l'affliction de sa femme et de ses enfants, qu'il allait quitter pour toujours, il tomba évanoui et resta longtemps étendu sur son lit sans donner signe de vie. En reprenant connaissance, il retrouva toute son énergie : les premières paroles qu'il prononça furent pour défendre a sa famille et à ses amis de demander grâce en son nom, attendu qu'il se tenait pour innocent de tous les crimes qui lui étaient imputés. Il désira ensuite qu'on lui donnât pour confesseur le père Janssens, jésuite.
iôi HISTOIRE
De forts détachements de cavalerie et d'infanterie avaient pris position sur toutes les places, et autour de la Stcenporte où ils ne laissèrent plus pénétrer personne. Des confesseurs furent envoyés pour assister les condamnés h leurs derniers moments. Les pères Jean Janssens, Camar^o, Charlicr, Valentyn, Gliio, Vannuiïel, Membrede et Deblicck furent chargés de cette triste mission. Us soupèrent tous dans la prison et Anneessens fut admis à leur table. Vers onze heures du soir, deux de ces religieux, les pères Valentyn et Ghio, s'étant trouvés indisposés, on Ht demander au marquis de Prié qu'il leur permit de retourner dans leur couvent. Le marquis répondit qu'on n'avait qu'à les soigner en prison1. Redoutant toute communication des condamnés avec leurs amis, il crut sans doute que cette maladie était feinte et cachait quelque projet.
Le lendemain, dès la pointe du jour, Bruxelles présenta l'aspect le plus sinistre et le plus menaçant. Les curés de Sainte-Gudule, de Saint- Géry et des autres églises avaient reçu l'ordre de faire retirer ou couper les cordes des cloches, et de prendre toutes les précautions pour empêcher qu'on ne sonnât le tocsin. Deux escadrons du régiment de Westcrloo étaient rangés depuis l'église de la Chapelle jusqu'à la vieille halle au Blé; ils devaient, après avoir escorté les prisonniers jusqu'au lieu du supplice, marcher l'un sur le JHeyboom et l'autre sur la plaine de Sainte- Gudule. Le 5" escadron était formé sur le marché aux Grains. Deux escadrons des dragons du prince Eugène, au mépris des anciennes coutumes de Bruxelles, stationnaient sur la grand'placc. Le restant du régiment formait la haie, en commençant à la fontaine des Trois-Pucelles, et continuant par le poids de la Ville, le marché au Fromage et la rue de la Colline. Deux escadrons du régiment de Holstcin étaient postés, l'un sur le Sablon et l'autre sur la place de Saint-Jean et à la halle au Blé. Sur le Sablon se trouvait aussi un bataillon du régiment de Bonneval ; le second bataillon de ce régiment, placé sur la Cantersteen, gardait les avenues des rues de l'Hôpital, de la Madeleine et autres environnantes ; le troisième bataillon, dont l'élat-major était au marché au Bois, occupait le débouché des rues jusqu'à l'église de Sainte-Gudule. Les trois bataillons du régiment de Wurtemberg avaient pris position, le premier à la fontaine des Trois-Pucelles en s'étendanl vers le marché aux Poulets, le
• De la condamnation dÂnnecsscns. Mss. de la Bibl. de Bourgogne. — M Km. Gachet a rapporté ce fait dans un article communiqué à f Émancipation (47 mare! 83B).
DR BRUXELLKS 233
deuxième sur la place de la Monnaie, et le troisième dans la rue de la Colline., se reliant au premier. Le régiment du grand maitre de Tordre Teutonique avait un bataillon au bas de la rue de la Putterie et un autre sur la place des Wallons ; deux bataillons du régiment de Bade occupaient les places de Louvain et de la Chancellerie. HuiJ compagnies de grenadiers défendaient les avenues intérieures de la grand'place, et la compagnie des grenadiers de Wachtendonck renforçait la grand'garde. Huit pièces d'artillerie furent placées au Parc. Tous les postes qui se trouvaient hors des portes furent retirés et on laissa trois hommes seulement h chaque corps de garde. Les barrières et les portes furent fermées, à l'exception de celle du Parc , où des pelotons de dragons furent placés à l'intérieur et à l'extérieur. Une garde de cinquante hommes, avec un officier, fut mise à la porte de Namur. 11 y avait à chaque porte deux sentinelles et deux dragons en vedettes sur le rempart, pour observer tout mouvement qui pourrait avoir lieu à l'extérieur. De nombreuses patrouilles parcouraient les remparts afin de réprimer toute tentative des campagnards qui auraient voulu pénétrer dans Bruxelles. Deux officiers furent mis en observation sur la grosse Tour pour surveiller l'intérieur et l'extérieur de lu ville.
Un arrêté du 1 7 modifia la sentence prononcée contre les sept pillards, qui ne durent être flagellés que devant la Chancellerie et sur la grand'place, lieu du supplice. Ce ne fut point un sentiment d'humanité qui dicta cet arrêté, mais les quatre maisons, devant lesquelles celte llagellation devait avoir lieu, étant trop éloignées l'une de l'autre pour qu'on pût exécuter les sentences en un seul jour, le marquis craignit que ces révoltantes exécutions ne fissent éclater un soulèvement général. Vers huit heures et demie du matin, Anneesscns fut extrait de la Stecnporte pour être conduit h la Chancellerie, où le conseil de Brabant siégeait pour la première fois, depuis qu'elle avait été dévastée. Il était vêtu d'une robe de chambre et avait la tête couverte d'une perruque. On lui avait lié les bras et les jambes, et cet outrage l'avait singulièrement ému ; lorsqu'il vit la charrette du bourreau qui l'attendait à la porte de la prison, il s'écria avec indignation : « Eh quoi ! le conseil me regarde- » t-il comme un malfaiteur indigne de marcher dans la voie publique? n Je n'ai volé aucune église, je n'ai point profané de lieu saint ! » Voyant que la plainte était inutile, il reprit son stoïcisme. 11 fut placé dans la charrette le dos tourné vers le cheval, sans laisser échapper le moindre
S34 UISTOIRK
murmure. Son confesseur était assis devant lui, tenant un crucifix, sur lequel le condamné jetait des regards qui prouvaient sa confiance dans le Christ, victime comme lui de l'iniquité des hommes. Un escadron du régiment de Westerloo ouvrait la marche. La fatale charrette était entourée par les archers du prévôt et du drossard, à pied et à cheval, et suivie par les pillards. Puis venaient le procureur général en robe, tous les huissiers du conseil de Brabant à cheval et un second escadron du régi ment de Westerloo. On remarqua que le premier huissier du conseil, de Grieck, ne faisait pas partie du cortège, ainsi que l'exigeait le devoir de sa charge : le rôle honteux qu'il avait joué dans celle affaire lui faisait redouter la vindicte publique ; il obtint d'être dispensé de conduire à l'échafaud le malheureux, à la condamnation duquel on assurait que ses
faux témoignages avaient beaucoup contribué.
Les condamnés furent laissés plus d'une heure à la porte avant qu'on leur permit d'entrer. Lorsque enfin cette porte s'ouvrit, Anneessens, auquel on avait délié les bras el les jambes, fut conduit dans la salle du conseil. Il salua gravement les juges, assemblés sous la présidence du chancelier, et écouta, en silence et sans manifester la moindre émotion, la lecture de son jugement. 11 demanda ensuite une seconde lecture de celte sentence qui était rédigée en flamand. Le greffier étant arrivé a la première partie des considérants, où on lui imputait & crime d'avoir refusé le serment sur le règlement de i 700, et d'avoir persisté dans ce refus, bien que des personnes de considération, tant ecclésiastiques que laïques, l'eussent engagé à le prêter, il l'interrompit, et, s'adressant au conseiller Bauwens : « Monsieur, lui dit-il, vous avez voulu me donner
• 8,000 florins pour que je fisse le nouveau serment ; je vous répondis que mon âme n'était à acheter pour aucun bien de ce monde. » Le
conseiller se tut et le greffier continua sa lecture. Accusé d'avoir parlé contre la prestation de serment demandée : » C'est vrai, dit-il, je m'étais rendu h l'assemblée pour dire mon opinion ; chacun avait le droit d'émettre celle que, dans sa conscience, il jugeait bonne. Notre serment nous oblige à garder le secret sur ces délibérations : celui qui •• l'a révélé est un traitre que Dieu punira au moment où il s'y attendra
• le moins. » Quant aux démarches qu'il avait faites et aux discours qu'il avait tenus, il déclara n'avoir jamais agi que par ordre de sa nation ; mais il nia avoir dit que les bourgeois ne déposeraient pas les armes avant qu'on eût permis aux doyens de faire l'ancien serment : « Mcs-
• sieurs, s'écria-t-il, vous n'en avez jamais pu produire de témoins ;
• vous ne pourrez en produire de toute éternité, et c'est pour cela que » je meurs ! » Comme on lui reprochait tous les actes qu'il avait présentés au nom des nations : « Messieurs, demanda-t-il, quand vouschargez » un domestique d'une commission, ne faut-il pas qu'il s'en acquitte? » J'ai fait de même selon mon devoir de syndic. Pouvais-je donc faire » tout cela moi seul? Pourquoi, messieurs, ne poursuivez-vous pas les » personnes qui m'avaient donné cette mission ? Est-ce pour cela que je » dois mourir? Patience en Dieu! » Accusé d'avoir instigué les doyens & ne pas se contenter des actes annulatoires des décrets des 4 1 juin et 24 juillet 1717, et d'avoir poussé le peuple au pillage afin d'obtenir de nouvelles concessions, il s'écria : « Mais, messieurs, tout cela est aussi » faux que le diable! » 11 convint de s'être rendu, le 1 8 juillet, chez un ministre d'état pour l'engager & faire annuler ces décrets et tous les actes contraires aux privilèges des nations, mais il ajouta que celte démarche avait pour but d'arranger les affaires, n'ayant jamais rien fait que dans l'intérêt général, ainsi que son serment l'y obligeait. Représenté comme le promoteur principal des exigences des doyens, accusé d'avoir forcé le marquis d'y céder par la crainte des séditions et des pillages, d'avoir fomenté les troubles : « Tout cela est faux, messieurs, » s'écria-Uil, je proteste contre ces assertions de toutes les forces de » mon âme ! Monsieur le chancelier, j'ai exposé ma vie et ma fortune > pour sauver votre maison de la fureur du peuple ; mon sang doit-il » racheter ce service? Patience en Dieu ! — Taisez-vous, je vous prie, » dit un des conseillers, écoutez le greffier. — Vous avez le droit
• de me juger, répondit le malheureux syndic, mais vous viendrez » un jour avec moi devant le tribunal céleste; nous comparaîtrons » tous devant le juge des juges, et nous verrons alors si vous m'a- >• vcz bien condamné. « Lorsque la lecture fut achevée : « Le » conseil persiste-t-il dans cette iniquité, demanda le condamné? — » Oui, répondit le chancelier, la cour vous condamne à mourir, et » nous ne pouvons vous donner la moindre consolation. — Seigneur » Dieu , pardonnez-leur , exclama le doyen , ils ne savent ce qu'ils » font ! — Songez que vous êtes devant vos juges, lui dit le conscil- » 1er fiscal Duchéne. — Monsieur le fiscal, s'écria Anneessens en ». arrachant le crucifix que tenait son confesseur, voilà l'image de » mon juge et de tous les juges de la terre ! Seigneur , ajouta-t-il .
236 HISTOIHK
i» pardonnez-moi comme je leur pardonne , c'est tout ce que je pui* » dire ! »
Tous les assistants, les juges eux-mêmes ne pouvaient cacher leur émotion. La résignation de ce vieillard que tous savaient être victime de l'injustice politique, avait attendri les cœurs les plus endurcis. Annéessens recula de quelques pas et les autres condamnés reçurent lecture de leurs sentences. Ceux-ci ne montrèrent ni le même calme, ni le même courage. Leurs confesseurs ne pouvaient arrêter les blasphèmes, par lesquels s'exhalait leur colère, ou se peignait leur désespoir. Un d'eux, nommé de Britync, s'écria avec une espèce de rage : « Je vous exècre » et je vous maudis tous, conseillers iniques! Au jour du jugement der- » nier, je vous appelle à répondre de la sentence injuste que vous avez » prononcée contre moi! > Les gardes allaient entraîner ces malheureux, lorsque Anneessens, qui était resté calme et silencieux pendant cette partie du drame, s'avança vers eux et leur dit : « Enfants, nous allons » tous comparaître devant le Dieu vivant, dilcs-lc maintenant : vous >• ai-je jamais poussés au pillage ? vous ai-je remis à cet effet de l'argent » ou toute autre chose? — Non, s'écrièrent d'une voix unanime les «> pillards. — Voila celui qui vous a accusé et qui a confirmé sa décla- » ration par serment, dit un des juges en désignant de Bruvnc. — Vos » fallacieuses insinuations m'ont séduit, répartit aussitôt celui-ci : le - conseiller fiscal ne s'est pas borné à me promettre la vie et la liberté, » il m'a donné l'assurance d'uu bon office si j'accusais M. Anneessens; » et j'ai chargé l'innocent. Honte et malédiction sur vous et sur moi ! » — X'avez-vous pas donné de l'argent à cet homme, demanda un juge? » — Je lui ai donné un écu , répondit Anneessens, mais c'était pour » retirer de ses mains des papiers qu'il avait enlevés de la Chancellerie. « Ces papiers, je les ai remis à un conseiller.... Oùétes-vous, M. Collins? . Je vous ai assigné comme témoin, pourquoi donc ne parlez-vous pas? >• Vous me voyez dans une position si douloureuse! Hélas! je le vois, je » dois être dévoré par les loups : le bien même m'est imputé à mal.
• Mais, ce qui me console dans mon malheur, c'est que je donne ma ■■> chair et mon sang pour le bien général. » Suivant la coutume en pareil cas, le greffier l'invita alors à signer la sentence. « Signer ma con- •' damnation! s'écria le doyen avec indignation ! signer ma condamna- » tion ! Je n'ai commis aucun crime, j'en atteste Dieu ! Je le déclare sur
• mon âme que j'ai à sauver sur cette terre et que pour rien au monde
DE BRUXELLES. 237 • je ne voudrais perdre, sur mon âme qui ne sert qu'un Dieu et non » les puissants de la terre. Non, je ne signerai pas. Ma mort est peu de » chose, j'entrevois la récompense qui m'attend là-haut. » Le greffier insista vainement pour lui faire signer cet arrêt, il fut inébranlable dans son refus. « Demandez alors pardon à la justice, dit le chancelier. — >» Jamais, s'écria le noble vieillard : je meurs innocent! Que ma mort » expie mes péchés et puisse être utile à mon pays ! » Puis saluant avec une dignité grave les conseillers, dont plusieurs ne pouvaient retenir leurs larmes, l'héroïque doyen sortit de la salle pour marcher à la mort.
II fut replace dans la charrette qui l'avait amené. Attachés à une potence qui avait été élevée, pendant la nuit, devant la porte de la Chancellerie, les pillards y furent flagellés jusqu'au sang. Le lugubre cortège se rendit ensuite à la grand'place, en traversant le marché au Dois, la rue de la Puttcrie. le marché aux Herbes et la rue de la Colline. Aucun bourgeois ne se montrait dans les rues; seulement on en vit quelques-uns, la douleur empreinte sur tous les traits, venir à leurs fenêtres dire un dernier adieu à celui qui allait mourir pour avoir défendu leurs droits. L'hôtel de ville était morne et désert, et les chambres des métiers fermées. Sur le marché on n'apercevait que quelques misérables que le gouvernement y avait sans doute envoyés.
Un échafaud avait été élevé en face de la Maison du roi, à la même place qu'avait occupée celui sur lequel périrent les comtes de H ornes et d'Egmont. Comme eux , à cette heure suprême, Annecsscns conserva toute sa fermeté d'ame; il descendit de la charrette et monta sur l'échafaud d'un pas assuré, en disant : « Personne n'ignore la >• cause pour laquelle je vais mourir. Ce n'est ni pour vol ni jiour >» meurtre; aussi j'espère que le salut de mon âme n'est point en » péril. » Arrivé sur l'échafaud, autour duquel le colonel Falck (il ranger les grenadiers et les pelotons d'infanterie qui étaient venus se joindre au cortège, il jeta un regard mélancolique sur l'hôtel de ville. Craignant que cette vue ne lui fit mal, son confesseur l'engagea à porter les yeux vers le crucifix : •< Hnppclcz-vous, lui dit-il, comment » Dieu lui-même est mort quoiqu'il fût innocent ; j'espère que dans le » ciel vous hériterez d'une place auprès de lui. — Et moi aussi, repon- » dit le vieillard; mais la vue de ces escaliers me rappelle combien de » fois je les ai montés pour la cause du peuple. Sept fois ils ont été té-
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• moins de mon serment à l'empereur, et jamais, je vous le jure, noi, » jamais, je n'ai trahi cet engagement solennel! — Votre juge éternel » vous attend, ajoula l'ecclésiastique : n'avez-vous rien à vous reprocher? » — Non, mon père. Je déclare faux tout ce qui m'est imputé. Ce que » j'ai fait, ce que j'ai dit. je l'ai fait, je l'ai dit dans l'intérêt général : « je le maintiendrai dans l'éternité, soyez-en certain, mon père. Mon .. âme est ph«s tranquille en ce moment cruel que celle de mes juges. » 11 s'avança ensuite pour parler aux rares spectuleurs qui entouraient l'échafaud, mais des roulements de tambours couvrirent aussitôt sa voix1. Voyant qu'on craignait encore reflet de ses paroles . le malheureux doyen s'adressa à Dieu. 11 pria longtemps avec une grande ferveur. » Seigneur Jésus, s'écriait-il, assistez-moi dans ma triste position! Ayez » pour ma patnrc âme la miséricorde que vous eûtes pour celles d'Abel » et des autres justes tués innocemment.... Mon Dieu, écoulez la prière » d'un vieillard qui meurt pour sa patrie : veillez sur sa femme et sur » ses enfants qui n'ont plus d'autre prolecteur que vous. » Emu d'étonneroent et de pitié, le bourreau le prévint en sanglotant que l'instant fatal était venu et que tout espoir de grâce devait être banni. « Si vous » avez ordre de me faire mourir, dit la victime, déliez-moi les mains. » Je suis vieux : l'âge m'a appris a regarder la mort de sang-froid. » L'c\écuici>r obéit en lui demandant pardon du sang qu'il allait répandre. La résignation cl le courage du doyen ne se démentirent pas un seul instant. Sans montrer la moindre émotion, il ôta sa perruque et sa robe de nuit, couvrit sa tétc chauve d'un bonnet blanc, et remercia avec douceur le bourreau, qui voulait l'assister dans ces tristes préparatifs. 11 se laissa ensuite relier les mains, et embrassant son confesseur avec aflec-
1 D'après une lettre de Bruxelles du 21 septembre 1710, insérée dans le Supplément de la Gazelle de Rotterdam, Aiinccssciis aurait dit, en «'adressant au peupic : « Je meurs pour vous, mes chers compatriotes, je meurs ponr avoir voulu » soutenir vos droits et vos privilèges jurés et renouvelés solennellement par tous b nos souverains. Je meurs pour avoir observé religieusement le serment que j'ai » prononcé en entrant dan» la fonction pour laquelle vous m'avez choisi. » Ce discours nous parait apocryphe, et c'est aussi le seul document dans lequel nous l'ayons trouvé. La Clef du cabinet des princes, journal du temps, l'auteur du manuscrit intitule Annales det Pays-Bas, celui du manuscrit portant le n° 13,487 de la Bibliothèque royale, Foppens et d'autres disent qu'il voulut haranguer le peuple, mais que le bruit des troupes couvrit sa voix. M. Levae a lu dans un manuscrit qui lui a été confié par M. Van de Weyer, que les roulements de tambours empêchèrent le doyen de parler.
tion, il lui dit : « Aux soldats qui me considèrent comme un rebelle et » un brigand; aux juges qui m'ont injustement envoyé au supplice ; h » tous les faux témoins, qui, après m'avoir embuasse mainte fois, sont » allés ro'accuser calomnicusement ; à tous ceux qui m'ont trahi, livré » et vendu, je pardonne à cette heure dernière et ne leur souhaite au- » cun mal , 6 mon Dieu ! » Il alla s'agenouiller sur un monceau de sable, la face tournée vers l'hôtel de ville. Il remit ensuite un mouchoir au bourreau, qui s'en servit pour lui bander les yeux, et reçut le coup fatal au moment où sa bouche prononçait ces mois : « Seigneur, je re- » mets mon Ame entre vos mains ! »
La lete tenait encore au tronc par quelques débris de peau que l'aide de l'exécuteur se hâta de couper. C'était entre onze heures et midi ; pendant celte exécution, les pillards, condamnés à mort, s'étaient confessés sous la potence. Cinq d'entre eux seulement subirent leur peine, les deux autres, Alexis De Dryvcr et Antoine Wcts. furent bnllus de verges
et marqués d'un fer rouge : la peine de mort fut commuée pour eux en un bannissement à perpétuité '. « J'ai trouvé qu'il falloit à l'occasion de >» cette démonstration de justice, écrivait le marquis de Prié au prince >t Eugène, que l'on fit ressentir à quelqu'un les effets de la clémence de » Sa Majcslé; mais le conseil de Brabant, n'ayant pas donné l'occasion » de l'exercer à l'égard des boetmeesters et doyens, je n'ai trouvé d'aui» tre expédient que de faire grâce, au nom de Sa Majesté, à deux pil- » lards les moins coupables. Elle ne sera publiée néanmoins que demain, » après qu'Anneesscns sera décapité et les cinq autres pillards exécutés » (dépêche du 48 septembre). » Les quatre autres pillards qui avaient été condamnés à être fouettés, marqués et bannis, subirent ensuite leur peine.
Le procureur général et le bourreau, qu'on craignait de voir mettre en pièces, se retirèrent escortés, le premier par un fort détachement de dragons du régiment du prince Eugène, et le second par une troupe de
» Décret du 18 septembre. — « Ce qui ne s'est jamais vu ni entendu par périt sonne, dit un contemporain, que le juge peut changer sa sentence de sauver de ■ la mort et d'infliger une autre peine. Car. selon les coutumes de noire pays, si un » patient est condamné à mort, on le fait de suite saigner par un chirurgien : mai.s * hélas! cela ne s'est pas fait ainsi; car, au lieu d'un chirurgien, on leur a donné » un bourreau pour leur tirer du sang; de même qu'au lieu de se conformer à uos » lois et coutumes, ils les repoussent et marchent dessus. » Brtuseltche Beroertem, mss. de la Bibl. de Bourgogne.
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cavalerie de la verge rouge. Le même jour, vers les sept heures du soir, les quatre autres doyens furent conduits hors de la ville, par quatre portes différentes. Dans toutes les rues qu'ils traversèrent, ils reçurent les plus vifs témoignages d'amitié. C'était à qui les embrasserait ou leur serrerait la main. Leur départ paraissait une inarche triomphale que souillait cependant la présence des archers a pied du drossard. S'étant réunis au village d'Ellcrbcek, dans un cabaret appelé la Petite Couronne, ils y virent accourir en foule leurs parents et leurs amis. Le lendemain, ils partirent pour Saint-Trond.
Cependant un cri de douleur, parti de la grand'placc, s'était propage dans toute la ville. Jusqu'au dernier moment on avait espéré que le malheureux Anneessens obtiendrait grâce; le gouvernement lui-même en avait fait répandre le bruit, afin d'arrêter, par l'espoir, toute démonstration hostile. Mais lorsqu'on apprit que tout était fini, que la victime avait été immolée, la consternation fut à son comble. Beaucoup de bourgeois , doutant encore de la mort du doyen, coururent à la grand'placc où un corps d'infanterie était resté pour la garde des cadavres ; à cette vue, la douleur étouffa les cris et la rage sécha les pleurs ; tous se retirèrent mornes et silencieux Vers les six heures du soir, le bourreau, accompagné de quatre frères alexiens, vint pour enlever les cadavres. En montant sur l'éehafaud, ces dignes religieux se disaient : » On ne nous verrait pas ici si cet homme n'avait pas été vertueux et » honnête 2. » Le cadavre d'Annccsscns ayant été enfermé dans la bière, ils le descendirent avec vénération. Lorsqu'on apprit dans la ville qu'ils étaient occupés à ce triste devoir, la foule accourut de tous côtés- Les restes du doyen furent arrachés des mains des frères alexiens par une troupe de jeunes gens , qui couvrirent le cercueil d'un drap noir appartenant à la ville. C'était à qui pourrait porter ce précieux fardeau, auquel des milliers d'habitants formaient un cortège des plus attendrissants. Tous cherchaient à baiser ou h toucher seulement le drap mortuaire : on eût dit voir passer la relique de quelque saint fameux ayant pouvoir de guérir tous les maux. Le cortège, qu'accompagnèrent les frères alexiens, se dirigea, par la rue de Rollebeek, vers l'église du Sa-
* « L'exécution du boetmeester Anneessens a frappé toute cette bourgeoisie, » qui en a clé beaucoup plus sensible et consternée que si plusieurs autres doyens » avaient subi le même sort, n Dépêche de Prié du 21 septembre 1719.
* Bruts. Beroerhtu, mss.
blon, dont Anneessens, membre du grand serment, avait été receveur; mais cette église était fermée. Les jeunes gens, qui portaient le cerceuil, descendirent alors à grands pas la rue des Pigeons et allèrent, toujours suivis de la foule, frapper à la porte de l'église de la Chapelle. Cette porte leur ayant été ouverte , ils placèrent le cadavre dans le grand chœur où il fut exposé sur deux tréteaux. Le curé Van Limborch arriva bientôt et récita les prières des morts. Ensuite les frères alexiens déposèrent le cercueil dans une fosse qui avait été creusée derrière la chaire de vérité et qui fut aussitôt maçonnée. Au moment où le corps de ce généreux martyr descendit dans le caveau , tous les assistants se jetèrent à genoux, et leurs sanglots et leurs gémissements se mêlèrent aux prières du curé.
Le lendemain, des services solennels furent célébrés dans les églises de la Chapelle et de Sainte-Catherine ; le curé de cette dernière déclara qu'il avait fait ce service parce que le supplicié avait été son ami et prévôt d'une confrérie dans son église. Le 21, un nouveau service fut célébré dans l'église de Saint-Géry, dont Anneesscns avait été, pendant quarante ans, le maître escailteur. Il avait fait beaucoup de bien à cette église après le bombardement : il s'était, entre autres, chargé gratuitement de plusieurs réparations et lui avait remis une somme assez forte qu'elle lui devait. Il s'y trouva une telle multitude de peuple que la rue et le cimetière en furent encombrés. Toutes les paroisses se disposaient a en faire autant, lorsque le marquis de Prié interposa l'autorité de l'empereur pour faire cesser ces démonstrations publiques, qui entretenaient la fermentation générale et menaçaient la ville de nouveaux troubles. 11 requit l'archevêque « d'interdire, sans perte de temps et fort sérieuse- » ment, à tous les recteurs, curés et autres ecclésiastiques des paroisses, » églises ou chapelles, et à tous supérieurs des ordres réguliers de » Bruxelles, qu'il fût fait des obsèques, chanté des messes ou aucune os» » tentation funèbre pour quelque criminel de lèze-majestè (dépêche du » 22 septembre). » Ce prélat, « agissant non comme un berger, mais » comme un loup parmi les moutons, et cela seulement pour rester » l'ami de César ', » usa de son pouvoir pour arrêter «< ce zèle et cette i» dévotion. >» De son côté, le procureur général défendit à tous les curés, sous peine de l'indignation de l'empereur, de célébrer des funé-
* Bnus. Beroertcns, mss.
Uî HISTOIRE
railles pour certain criminel de lèze-majestè. « Si j'avais attendu, dit le n marquis de Prié, j'aurais eu le chagrin de voir le peuple en foule ho- » norer la mémoire de ce séditieux (dépêche du 28 septembre). » Les services funèbres que les curés des autres églises, môme ecloi de Coudenberg, paroisse de la cour, avaient annonces du haut de la chaire de vérité, n'eurent pas lieu, mais le gouvernement ne put empêcher les démonstrations populaires. Des le lendemain de l'exécution du doyen, une foule considérable avait envahi la grand'plaec. On vit des habitants de toutes concluions courir sous l'échafaud et en enlever le sable ensanglanté; ceux qui vinrent trop lard, en achetèrent au poids de l'or \ Ce sable fut placé dans des reliquaires que quelques familles possèdent encore. Riches et pauvres, tous se dirigeaient vers l'église de la Chapelle pour visiter la tombe du martyr, et plusieurs même en baisaient la pierre avec un profond respect \
Le marquis était furieux de ces « scandaleuses démonstration*. » Des poursuites furent ordonnées contre le curé de la Chapelle, « qui avait eu » la témérité d'enterrer dans son église le corps du criminel. >• Le 23 septembre, le conseil d'état fut consulté pour savoir s'il ne convenait pas de déterrer le cadavre du doyen et de le foire déposer dans le cimetière de l'hôpital Sainl-J^an, près de la grosse Tour, où I'oq enterrait les criminels exécutés. Mais l'irritation était si grande parmi le peuple, que le conseil d'état représenta à l'implacable ministre « les in- » coovénients et grands murmures, »qui pourraient résulter de ces mesures. L'empereur comprit au»si le danger ; par dépêche du 1 7 février 1720, il déclara qu'Anneessens devait être laissé dans sa tombe. Cependant, comme on craignait que cet asile sacré ne fût violé plus tard, les restes du doyen furent transportés secrètement dans le grand chœur qui dépendait et relevait de l'abbé du Saint-Sépulcre, à Cambrai. Ko les plaçant sous la juridiction du diocèse de Cambrai, on prévenait le succès des tentatives qui auraient pu être laites auprès de l'archevêque de Malincs. L'empereur ordonna aussi de suspendre les poursuites dirigées à charge des curés de la Chapelle et de Saint-Géry, contre lesquels le pro-
1 On vit un religieux en acheter quelques pincées pour trois couronnes de France. Brust. Beroerlrns, inss. — Le bonnet blanc qu'Anneessens portait lors de son supplice, Tut acheté par un notaire nouimé Noens ; ce bonnet se trouve actuellement à la Bibliothèque de Varsovie.
• Supplément de la Gazette de Rotterdam.
DE BRUXELLES. 543 cuieur général n'avait pu trouver aucune déposition, ni avoir des preuves concluantes; « ce qui doit faire connaître, écrivait le marquis de Prié au » prince Eugène, combien tout est difficile quand il faut agir dans les » affaires qui intéressent cette bourgeoisie, puisqu'on manque de preuves >• dans les faits qui sont plus avérés et plus notoires. » N'était-ce pas là faire l'éloge du peuple de Bruxelles?
Aux yeux de tout homme impartial, Anneessens fut un martyr de la liberté dont il était ardent apôtre Le peuple, des rangs duquel il était sorti, se sentit frappé du coup qui le tua : son patriotisme, sa piété, sa résignation le firent considérer comme un héros et comme un saint. Le gouvernement de l'Autriche, impopulaire déjà par les concessions qu'il avait faites aux ennemis naturels de la Belgique, fut pris en horreur par tous les cœurs généreux. Jamais on n'avuit vu tant d'iniquité que dans cet étalage et celte énuroération de griefs tous fondés sur de simples on dit. Et alors même qu'Anneessens eût été coupable, les nations qui avaient partagé son opinion, sa nation, qu'il avait sans doute pu influencer, mais dont pourtant il n'avait été que l'organe devant le magistrat, étaient-elles moins coupables que loi? Ainsi, en ne frappant qu'une victime on annihilait l'accusation, et la mort d'Anneessens était un assassinat 2.
Les femmes des quatre doyens bannis demandèrent l'autorisation de continuer le commerce de leurs maris, représentant qu'à elles quatre elles avaient vingt-deux enfants en bas âge ; mais le marquis ordonna la fermeture de leurs boutiques, pour que la punition, infligée à ces doyens, fit impression sur l'esprit du peuple, ainsi que pour obli-
' « Ce qui fait que plusieurs, non-seulement de la bourgeoisie mais des ecclé- » siasliquos, le regardent et le prennent comme le martyr du peuple. » Dépêche du marquis de Trie, du 21 septembre 1719.
« On ne faisait pas difficulté de le surnommer le martyr de la patrie » Journal historique de Verdun, cahier de décembre 1719.
« Document» inédits concernaut les troubles de la Belgique sous le règne de Charles VI, publiés par M. Gacbard, T. I et II. — Mort d'Anneessens, par H. An. Lkyae (Revue de Bruxelles, octobre 1837). — Foppe.ns; — Goktviel; — Chromjck der gesehiedenissen van Brussel ; — Justification d'Anneessens au nom des doyens de Bruxelles ; — Brusselsche Bcroerlens;— Tumulte lot Hrutsel, anno 1718; - Pièces de la procédure d' Anneessens ; — Saemenspraeck tusschen Fama en Justifia ; — Histoire des divers troubles de Bruxelles, 1717, 1718; — Jugement d'Anneessens ; — Réponses d' Anneessens au conseil de Brabant, manuscrits de la Bibl. de Bourgogne. — V. aussi les journaux du temps.
ger ces derniers à reconnaître leur faute et à recourir à la clémence de l'empereur. Par ses ordres, on saisit aussi les biens et les effets des doyens contre lesquels le conseil de Brabant avait décrété prise de corps. Cette nouvelle mesure irrita et consterna toute la population (dépêche du 46 octobre).
Le 21 octobre 1719, l'empereur écrivit au prince Eugène « qu'il >• seroit bon de proCter de l'impression que les démonstrations de jus- » tice, à l'égard des doyens et des pillards, causeraient dans tout le peu- » pie, et surtout dans le corps des nations de Bruxelles, pour obliger » celles-ci a prêter serment sur le règlement additionnel de 1700. » A cet effet, il adressa au marquis de Prié un ordre prescrivant aux doyens de prêter ce serment, sous peine de bannissement hors des états de l'empire et de confiscation de tous leurs biens. Le 3 février 1720, le conseil de Brabant envoya ce décret a l'amman en lui ordonnant d'en assurer l'exécution. Le lendemain, il fut imprimé et affiché aux portes des églises et dans tous les carrefours de la ville. Les nations ayant été convoquées pour le 5, tous les piquets et toutes les gardes furent renforcés; un escadron de cavalerie fut posté sur la place de la Monnaie et de nombreuses patrouilles parcoururent la ville. Sous prétexte d'une revue, les régiments d'infanterie de Bade et de Bonnevnl furent réunis au Parc et de nouvelles troupes s'approchèrent de Bruxelles (dépêche du 9 février 1 720). Muis ces démonstrations étaient inutiles : la terreur et le découragement s'étaient emparés de tous les esprits. Le serment fut prêté sans qu'il en résultât aucun trouble, et même, contre la coutume des temps passés, les doyens ne demandèrent pas h voir l'ordre original de l'empereur ; ils se soumirent au serment, chacun séparément, sur des copies imprimées qui avaient été délivrée* aux nations.
Ayant obtenu ce premier point, le marquis songea aux moyens d'assurer l'exécution de la dépêche impériale du 3 décembre 1718, concernant la cassation et l'annulation des décrets que les. nations lui avaient arrachés. A cet effet, le 1 7 février, il imita le conseil de Brabant à leur enjoindre de commettre chacune deux députés chargés de remettre les originaux des actes émanés pendant les troubles, le 8, le 1 G et le 1 9 juillet 1718, et de les voir casser et biffer. Le 29 février, les nations choisirent leurs députés qui se rendirent, le 2 mars, avec le conseiller rapporteur Duchesne et les avocats fiscaux, à la tour de l'hôpital Saint- Jean où elles avaient récemment fait construire leur garde-archives. Les
DE BRUXELLES. 3f5
clefs des armoires avaient été emportées par les doyens fugitifs; mais le conseil de Brabant ne recula pas devant cette protestation tacite : il ordonna au serrurier, qui avait fait ces ciels, d'ouvrir la grande porte en fer du garde-archives, en présence des députés et des fiscaux, et cet ordre fut exécuté dans l'après-midi. Les fiscaux n'eurent pas beaucoup de peine à trouver les pièces qu'ils cherchaient ; c'étaient les seuls papiers que les nations eussent encore placés dans leur nouveau défiôt, où elles croyaient qu'ils seraient plus en sûreté. Après s'être emparés des décrets, les fiscaux, précédés de huit huissiers avec leurs niasses, et suivis des dix-huit députés des nations, se rendirent à la Chancellerie où le conseil de Brabant était assemblé en corps. Les originaux de ces pièces ayant été reconnus, la cour les fit rendre aux députés, pour qu'ils les portassent au greffe où ils furent biffés en leur présence par le greffier Schouten. Ces décrets furent remis ensuite au conseiller fiscal pour être rapportés au marquis. De la Chancellerie les députés allèrent à l'hôtel de ville; la, en leur présence et devant le magistrat, un huissier du conseil de Brabant biffa ces actes sur les registres où ils étaieot inscrits. Pendant ce temps, la garnison était sous les armes, et des sentinelles avaient été postées à tous les environs de l'église de Saint-Jean.
Poursuivant son système d'intimidation, le marquis arracha aux nattons le consentement à la levée des subsides pour 4 719, levée que les deux autres chefs-villes, Louvain et Anvers, ne voulaient accorder qu'après que Bruxelles aurait pris une décision. Lorsqu'il eut obtenu ce consentement longtemps refusé, le ministre, conformément aux ordres de l'empereur, s'occupa des moyens de faire mettre à la charge de la ville les frais occasionnés par le logement des troupes et par l'envoi des quatre régiments venus de la Hongrie , ainsi que les indemnités des pillages. Toujours fécond en subtilités, il proposa de demander une très-forte somme, « afin qu'on fit passer pour une grâce» tout ce qui en serait diminué pour revenir au chiffre dépensé (dépêche de février 1721). L'opposition qu'il rencontra dans l'obtention du subside de 1720, lui fit différer cette affaire \ Il ajourna aussi le renouvellement du magistrat jusqu'à ce que ces différentes propositions eussent été adoptées; il craignait de rencontrer avec les nouveaux doyens « incomparablement plus
« Un mss. de Wynants dit que les troubles de 1 7 18 coûtèrent au gouvernement «00,000 florins.
tokii. 3â
» de difficultés touchant le susdit dédommagement, qu'avec ceux qui » étoient en fonctions, parce que ceux-ci étant presque tous coupables. >• du moins de désobéissance aux ordres de l'empereur, à l'égard du ;i serment qu'ils devoient prêter sur le règlement additionnel, ilsseroicnt » plus trai tables, selon toute raison, et plus portés à accorder les sommes <• qui scroient fixées pour le susdit désintéressement, pour être délivrés, » aux dépens de la généralité de la ville, de tout ce qu'ils avoient mérité » de souffrir par les procédures de justice. » L'empereur approuva cette résolution, mais il voulut que le bourgmestre fût changé, attendu qu'il avait été revêtu de la charge de prévôt de l'hôtel, incompatible avec ses fonctions de magistrat. Cette raison n'était-elle pas un prétexte, et l'empereur ne craignait-il pas le débordement des haines que ce fonctionnaire avait soulevées ? Ce qui peut nous porter à le croire, c'est que Ton vit , bientôt après , nommer bourgmestre le comte de Limminghe qui avait acquis une grande popularité a Bruxelles, et que nous avons vu protester énergiquement contre les mesures du marquis l. L'empereur s'opposa à ce que l'on mit à la charge de la ville les frais de roule et de logement des quatre régiments venus de la Hongrie, « son inten- » tion n'étant pas que sa ville de Bruxelles fût ruinée par le payement » d'une somme aussi excessive.» Il ordonna également que les sommes exigées en indemnités des pillages, fussent réduites à la juste valeur des dommages soufferts par les pillés, et combinées avec les frais de justice
' Le doyen J.-F. Lejeune était le carrossier du marquis de Prié qui, dit-on. causait familièrement avec lui. On rapporte qu'un jour entre autres. le ministre lui demanda quelle personne les bourgeois verraient arec le plus de plaisir nommer premier bourgmestre. Lejeune s'étant excusé du répondre, le marquis lui demanda si c'était M. Fierlanls. — « Dieu nous en préserve! » répondit le doyen — « Alors M. l'avocat Decker? » — a Encore plus mauvais que l'autre. » dit Lejeune, et il en fit un portrait qui n'était guère flatté. Le marquis ayant insisté pour que le carrossier lui donnât son avis, celui-ci lui assura que le peuple désirait pour bourgmestre le comte de Limminghe, parce qu'il avait toutes les qualités qu'il aimait» trouverdans ses magistrats. Prié demanda quelles étaient ces qualités qui plaisaient tant au peuple, et le doyen lui expliqua alors avec une franchise pleine de bon sens, comment il l'entendait. Le baron de Galezl qui était présent et le marquis de Prié furent forcés de rendre justice à la pureté de ses principes et même de lui donner raison. Mais le ministre ne suivit pas ses sages inspirations; l'avocat Decker fut nommé et cette nomination fit éclater la catastrophe qu'un choix populaire eût sans doute retardée. H. Émus Cachet, article communiqué a l'Émancipation, n" du 37 mars 1858.
DE BRUXELLES. 247 (dépêches des 1 6 novembre f 720 et i 5 août 4 7 Si). Mieux éclairé sans doute sur l'esprit d'une nation qu'il ne connaissait que d'après des rapports calomnieux, Charles VI regarda l'amnistie comme le meilleur moyen d'amener les nations à consentir à ces demandes. Le marquis, qui était pourtant d'un avis contraire, fut chargé de conduire cette affaire, « avec » sa discrétion et prudence ordinaires; » mais cet acte eût perdu de son prix, s'il eût été publié par un homme regardé comme le meurtrier d'Anncessens, et il ne devait pas effacer la tâche sanglante qui rendit l'administration de ce ministre tristement célèbre.
Le mois de juillet 1720 vit célébrer le jubilé de 550 ans du sacrement de miracle. Le nombre d'étrangers accourus a Bruxelles, fut si considérable que, dans l'impossibilité de trouver des logements, beaucoup d'entre eux, dit-on, durent coucher dans les rues. Comme si le peuple bruxellois, que tant de malheurs frappaient alors, eût voulu appeler Dieu à son aide par un redoublement de piété, il fll des frais extraordinaires pour cette solennité religieuse. On rapporte que l'ambassadeur des Provinces-Unies ayant refusé, d'après les conseils du ministre reforme qui raccompagnait, d'orner la façade de son hôtel (rue des Dominicains), le magistrat, pour éviter le désordre que pouvait faire naître cette conduite, le fit orner à ses frais; mais il recommanda, ajoute-t-on, de placer ces ornements de manière que personne de la maison ne pût voir dans la rue. Le marquis de Prié, représentant l'empereur, assista à la grande procession qui sortit de Sainte-Gudule, accompagné de toute la cour, des corps du gouvernement et du magistrat. Une brillante cavalcade d'étudiants des jésuites , conduisant plusieurs chars de triomphe, escorta cette procession, pour laquelle le clergé déploya cette pompe qui donne aux cérémonies du culte catholique un caractère grandiose et remarquable Ce fut lors de cette féte que les états de lirabant donnèrent à l'église de Sainte-Gudule cette série de
< On voit dans un compte do Sainte-Gudule que les dons reçus par cette église, a l'occasion de celte fôUî, montèrent à 11. 8880-1 2-0. Au nombre des donateurs figurent les états de Brabant. pour une somme de 3350 florins, le magistrat et la ville de Bruxelles pour 2700 Les collectes laites en ville produisirent 1000 flor. Les dépenses que l'église fil en embellissements, restaurations, achats de livres, d'images, de médailles et d'anneaux en argent, etc., s'élevèrent a fl. 8869-6-2. Archiva de Sainte-Gudule.
ttruxeUœ iatutissimam Bucharistimn a tribut taxulis et média abimpiis Judœit
tableaux médiocres qui représentent la tradition de 4570, et qu'on y voit encore dans les chapelles des bas-côtés de la nef.
Banni de France pour quelques couplets satiriques et diflamutoires, J.-B. Rousseau avait trouvé un asileà Bruxelles, et, à la recommandation du prince Eugène, le marquis de Prié lui avait accordé un logement à la cour. En 1722, Voltaire qui accompagnait Mmo de Rupelmonde en Hollande, voulut voir le grand poëte lyrique et s'arrêta quelque temps a cet effet à Bruxelles. Ces deux hommes, qui ont fait époque dans l'histoire littéraire, se consultèrent mutuellement sur quelques-unes de leurs œuvres; mais la susceptibilité de leur amour-propre les brouilla bientôt, et ils se quittèrent ennemis irréconciliables1. En 1740, le chef des philosophes du xvm" siècle revint à Bruxelles où la maison du Cbitelet avait depuis longtemps un procès considérable avec la maison de Honsbroock, procès qu'il parviutà accommoder. « J'eus le bonheur d'y >• trouver, dit-il dans ses mémoires, un petit-fils de l'illustre et infor- * tuné grand pensionnaire de Witt, qui était premier président de la » chambre des comptes. 11 avait une des plus belles bibliothèques de » l'Europe, qui me servit beaucoup pour l'Histoire générale. » Quant à Rousseau, il continua à séjourner à Bruxelles, bien que ses liaisons avec le fameux comte de Bonneval, lui eussent fait retirer son logement à la cour. Le duc Léopold-Philippe d'Arenbcrg et le comte de Lanooy, gouverneur de Bruxelles, à qui il dédia, en 1758, une de ses plus belles odes, protégèrent le poëte malheureux, et ce fut en l'hôtel du premier qu'il mourut le 17 mars 1741. 11 fut enterré dans l'église des Carmes déchaussés ; ses dépouilles mortelles furent transportées, en 181 5, dans l'église du Sablon, où, après avoir été longtemps conservées avec ncgli-
tamfouam, etc. solemno jubilœo celebranti applaudit, inttruetâ equestri pompé studiosa juventut gymnasii societati» Je su die xiv et wmjulii MDCCXX. Druxell., in-i°. Typ. G. De Hacker, 1 720. — Foppens.
1 Condorckt, Vie de Foliaire. Dans une lettre à H. de Formont, Voltaire dépeint ainsi Bruxelles :
Pour la irine ville où je suis, C'est le séjour de l'ignorance.
De la pesanteur, des ennuis, De la slupide indifférence; Un vieux pays d'olicdicncc, Privé d'esprit, rempli de foi.
U portrait « est pas flatté; est-il impartial?
DB BRUXELLES. 249 gence, elles ont enfin obtenu, en 4 845, une sépulture plus digne d'elles
Le 25 janvier 4 725, on publia à Bruxelles l'ordonnance de l'empereur Charles VI, qui érigeait la compagnie d Ostende destinée à relever le commerce maritime de la Belgique. La jalousie de toute l'Europe, et surtout celle de l'Angleterre et de la Hollande, le peu de cas que le gouvernement faisait de nos intérêts, firent avorter cette mesure qui devait avoir de grandes conséquences pour notre industrie et pour notre commerce.
Le prince Eugène ayant été nommé vicaire général de l'empereur en Italie, une dépêche du 25 octobre 4 724 prévint le marquis de Prié que Charles VI avait conféré le gouvernement des Pays-Bas a sa sœur, l'archiduchesse Marie-Élisabelh. Le marquis reçut ses lettres de rappel au commencement de 4 725, et fut remplacé provisoirement par le feld-maréchal comte de Daun, prince de Thiano, chevalier de la toison d'or, gouverneur de Vienne. Le comte arriva à Bruxelles le 4 5 février, avec le titre de gouverneur capitaine général ad intérim, et alla se loger k l'hôtel d'Egmont. La ville lui vota un don de 25,000 florins2. De Prié quitta Bruxelles le 25 mai, et une commission se forma dans cette ville pour rédiger un exposé de griefs qui fut adressé à l'empereur. Les accusations étaient fort graves ; le marquis avait préparé sa justification, mais sa mort, arrivée à Vienne le 4 4 janvier 4 726, l'empêcha de la présenter lui-même à son maître, et cette affaire mourut avec lui. La haine qu'on lui portait était si grande qu'aucun bruit en sa défaveur ne trouvait d'incrédules. Le comte de Daun ayant fuit poursuivre des faux monnayeurs. et les peines auxquelles les coupables furent condamnés, n'ayant pas été aussi sévères que les lois le comportaient , on disait publiquement à Bruxelles qu'ils avaient produit des permissions secrètes obtenues moyennant certaines avances faites à de puissants personnages 3.
Le 4 5 mai, dans une assemblée générale des États, tenue dans la grande salle du palais de Bruxelles, le comte de Daun fit publier l'acte connu sous le nom de pragmatique sanction, par lequel Charles VI avait réglé, pour sa descendance, l'ordre de succession de ses étals héréditaires. Les chevaliers de la toison d'or, le conseil, les ministres, une foule de per-
• M. de Reiffenberg, AWtvMtJ archives historiques, T. VI.— M. Marciul, Notice *ttr leril et le décès de J.~B. Rousseau. (BttUetins de l'académie de Bruxelles, T. X.)
* Mars 172». Opinie Boeck. — s Fowkw.
sonnagcs de distinction assistèrent à celte cérémonie. Depuis le traité des barrières, l'organisation des autorites supérieures avait été modifiée à plusieurs reprises. Le conseil d'état, supprimé au moment où les puissances maritimes abandonnèrent le pays à son souverain, avait été remplacé par deux jointes, Tune pour les affaires de justice, l'autre pour celles d'état; le conseil des finances avait été conservé (1716). En 1718, un décret de l'empereur réunit ces trois corps en un seul, mais les inconvénients de cette mesure devinrent bientôt si sensibles qu'en 1725, il fallut revenir sur cette décision , et des lettres patentes du 1 9 septembre rendirent aux trois conseils collatéraux leur ancienne forme et leurs anciennes prérogatives l. Le 3 août, le comte de Daun avait fait proposer aux états de Brabant d'accorder 180,000 florins pour leur part dans une aide de 560,000 florins demandée aux provinces pour l'entretien de la cour (onderhout van het hof) de la gouvernante. Les deux premiers ordres votèrent, le 1er octobre, 160,000 florins que l'archiduchesse accepta provisionncllemcnt, cl les trois membres de Bruxelles adoptèrent la proposition, les 14, 1 5 et 1 9 juin 1726 2.
Le 1 8 juillet de la même année, le premier roi d'armes publia à l'hôtel de ville, en présence du magistrat, le traité de paix conclu, le 30 avril, entre l'Empire et l'Espagne. A cette occasion , rarchcvôque de Malincs chanta, à l'autel du sacrement de miracle, un Te Deum auquel assistèrent toutes les autorités. De grandes fêtes publiques eurent lieu et un feu d'artifice fut tiré sur le marché.
L'archiduchesse Marie-Élisabeth fil son entrée solennelle à Bruxelles le 9 octobre suivant. Le fils du comte de Daun et une députation des états de Brabant étaient allés la complimenter à la frontière. De nombreuses salves d'artillerie annoncèrent son arrivée aux premières barrières de la ville, et lorsqu'elle les eut passées, les gardes bourgeoises, qui formaient une double haie, hors de la porte de Louvain, firent une décharge générale. Les archers et les hallcbardicrs de la garde attendaient la princesse à l'entrée de la ville et se rangèrent autour de son carrosse. Au-dessus de la première porte étaient placés des trompettes, des timbaliers et d'autres musiciens. Entre les deux portes, on avait élevé une loge tendue de drap rouge, dans laquelle se trouvait le magistrat. Le pensionnaire de la ville, De Wilde, harangua la princesse à qui le comte
» l)t Nény. - Plac. de Brabant. — * Archive* de la Ville.
de Liraminghe, premier bourgmestre, présenta, à genoux, les clefs dans un bassin d'argent. La seconde porte était garnie de guirlandes de verdure, au milieu desquelles se trouvaient des chronogrammes et des vers latins. Le régiment impérial de cuirassiers du prince don Emmanuel de Portugal ouvrait la marche du cortège ; venaient ensuite, précédés de leurs maisons, les ministres et les seigneurs de la cour, le comte de Daun, tous à cheval, et les doyens des métiers portant des flambeaux allumés. L'archiduchesse était dans un carrosse magnifique, attelé de six chevaux et escorté par cent hommes des serments, tous eu robe de cérémonie et tenant a la main des flambeaux de cire blanche. Le cortège se rendit à Sainte-Gudule au bruit des acclamations de la multitude et au son des cloches de toutes les églises. Devant le grand portail de la collégiale, le chapitre avait fait dresser un arc de triomphe surmonté des quatre vertus cardinales dont on dotait la nouvelle gouvernante dans des devises flatteuses et galantes. Le doyen et les chanoines en corps reçurent la princesse sous le portail. Après lui avoir donné à baiser le morceau de la sainte-croix conservé dans cette église, le doyen la complimenta, au nom du chapitre; puis, au bruit des trompettes et des timbales, il la conduisit professionnellement dans le chœur dont les murs étaient couverts de riches tapisseries. La princesse adora le sacrement de miracle, qui y était exposé, et assista ensuite au Te Deitm. Une seconde salve de l'artillerie des remparts annonça la sortie de l'église. L'archiduchesse remonta en voiture et se rendit au palais en passant par les rues d'Assaut, des Dominicains, des Fripiers, la grand'placc, le marché aux Herbes, la rue de la Madeleine et la montagne de la Cour. A son passage sur la grand'place, les serments, qui y étaient assemblés, ayant le bourgmestre des nations à leur tète, firent de nombreuses décharges de mousqueteric. Des trompettes et des timbaliers étaient placés sous les galeries de l'hôtel de ville tendues de drap rouge. Une grande partie de la garnison était rangée en bataille devant le palais où l'entrée de l'archiduchesse fut saluée d'une troisième décharge des batteries des remparts. Les rues que le cortège traversa, avaient été ornées de guirlandes et de tapisseries ; en plusieurs endroits on avait élevé des arcs de triomphe, formés d'ingénieux emblèmes, tous des plus flatteurs pour la princesse. Les dames de la cour s'étaient rendues, en brillante toilette, au palais pour saluer l'archiduchesse, qui soupa en public le soir de son arrivée. La cour, les hôtels des ministres, des seigneurs, furent illuminés « avec
» des flambeaux de cire blanche, » et de nombreux feux de joie furent allumés dans la ville
Le 16, le magistrat offrit à la gouvernante un don de 50,000 florins 2. A son arrivée, les femmes des doyens bannis ou fugitifs lui adressèrent une requête pour obtenir la grâce de leurs maris 3. Comprenant que de toutes les vertus la clémence est celle qui gagne le plus facilement les sympathies populaires, l'archiduchesse, avant de se rendre aux Pays- Itos, avait vivement sollicité son frère de lui accorder cette grâce, et l'empereur l'avait signée, le il septembre 1725. Toutefois il avait excepté, dans celte amnistie, les syndics Lcjeunc et Vanderborght, ainsi que le doyen Dehacsc, qui lui avaient été représentés comme des esprils turbulents et dangereux. Cette exception détruisait une partie du mérite attaché à cet acte de clémence ; aussi l'archiduchesse pria-t-ellc instamment son frère de compléter une mesure qui la ferait bien venir des peuples qu'elle était appelée à gouverner. Ce prince accéda à sa prière par décret du 7 novembre suivant, «< et tous les bourgeois en >• témoignèrent beaucoup de consolation et de contentement *.
Il conste d'un rapport du conseil privé à l'archiduchesse, que les enfants d'Anneessens avaient demandé la main-levée des saisies opérées sur les biens de leur père, suppliant cette princesse d'avoir égard à ce que l'un d'eux, qui se trouvait au couvent des récollets de Bruxelles, ne pourrait suivre sa vocation à défaut de fonds nécessaires pour payer sa dot, et à ce qu'une de leurs sœurs, accablée d'infirmités, était dans l'impossibilité de pourvoir à sa subsistance. Nous ignorons la suite donnée à ce rapport qui concluait au rejet de la demande. Il en est de même des indemnités de pillages pour lesquelles quelques individus réclamaient des sommes exorbitantes. Il y a tout lieu de croire, comme le fait observer M. Gachard 5, que le gouvernement, ayant de grandes demandes d'argent à faire pour son propre compte, ne pressa guère le payement
* Relation de l'entrée tolennclle de la sc're'nissime princesse Marie-Elisabeth, »œ«r de l'empereur Charles VI, youcernante des Pays-Bas, etc., à Bruxelles, te 9 octobre 17*5.
« 13 et 16 octobre 1723. Opinie Boeek. 1 Original à la Bibliothèque de Bourgogne.
* Dépêche de l'archiduchesse Ïiarie-Ëlisabeth, du 27 novembre 1723. — M. Gachard, Documents inédits, etc., T. II.
* Ibid., T. II, p. 388.
DE BRUXELLES. 155 des indemnités dues à des hommes, qui cependant n'avaient été en butte à l'irritation populaire, que par leur attachement a sa cause. Triste leçon pour ceux que l'amour des faveurs porte souvent à trahir leurs concitoyens.
Le comte deDaun. qui s'était fait aimer pendant sa courte administration, quitta Bruxelles le 26 novembre 1725. Avant son départ de cette ville, il fit élever sur le pont de la Senne, près de l'ancienne porte de Laeken, la statue de saint Jean Népomucènc qu'on y voit encore aujourd'hui '.
L'administration de Maric-Élisabcth fut stérile en événements. « Femme faible, dévote, gouvernée par des confesseurs jésuites qui ne » la perdaient pas de vue, même a la comédie *, n cette princesse fut l'instrument dont ils se servirent pour porter les derniers coups au parti janséniste. L'empereur Charles VI avait enjoint au marquis de Prié de défendre de poser aux moribonds et aux pénitents des questions sur la bulle Unigenitus (9 octobre 1721) 3; Marie-Élisabcth, « animée d'un » zèle de religion, » alla beaucoup plus loin. Le fameux canoniste Sigcr Van Espen fut révoqué de ses fonctions de professeur à l'université de Lôuvain et forcé de quitter le pays ; le médecin Réga fut accablé de cha* grins, un grand nombre de curés poursuivis, - et Son Altesse eut la » gloire d'avoir, en moins d'un an, chassé le jansénisme 4. >• La cour de cette princesse était soumise aux lois de la plus rigide étiquette ; des femmes de grands d'Espagne s'y virent refuser un tabouret et l'autorisation de venir au palais en carrosse ; les Bruxellois, qui aiment le faste dans leurs gouvernants, disaient que sa cour n'était qu'un couvent de plus; ils étaient plus satisfaits du comte de Harrach, ministre affable, prévenant, laborieux, etqui joignait à ces qualités de grandes richesses et beaucoup de goût pour la dépense et les plaisirs . Un seul acte peut mi* tiger la sévérité du jugement qu'on doit porter sur le gouvernement de Marie-Élisabcth, c'est la fondation & Bruxelles d'une maison de charité ou de correction, destinée aux mendiants valides, fondation à laquelle celte princesse consacra 10,000 florins (1735) ft.
' Frigx, Description de Bruxelles.
- M. be ReiFFENBEEC, Précis de l'hisltÀre des Pays Bas, T. Il, p. 77. » Forrexs. — * Jbid. à l'année 1729.
* Mémoires du baron de Poelnitz. — M. de REirFEftnERG, Nouvelles Archiver, historiques, T. VI, p. 268.
8 Voir la troisième partie.
TQKE II. 33
En 1751, Bruxelles, qui venait de voir l'incendie dévorer l'ancien palais de nos princes \ reçut lu visite de François III, duc de Lorraine, récemment uni à Marie-Thérèse, fille aînée de Charles VI. Des réjouissances puhliques eurent lieu à l'occasion de ce voyage. On voulut, entre autres choses, ressusciter des jeux qui avaient fait jadis les délices de la noblesse. On essaya un carrousel sur la place du Grand- Marché. Les personnes les plus distinguées de la cour et de la ville ne négligèrent rien pour donner de l'éclat à cette fête, mais cet essai fut infructueux et l'on s'aperçut que l'esprit de ces solennités était mort avec les mœurs et les habitudes de nos aïeux 2.
Au commencement de l'année 1739, Bruxelles fut sur le point de voir éclater une de ces terribles émeutes dans lesquelles la colère du peuple se déploie, quelquefois avec raison, mais toujours malheureusement. Dans la soirée du 22 février, des soldats du régiment de Los-Rios enlevèrent quelques ouvriers de leur domicile et les traînèrent à la caserne où ils leur firent éprouver les traitements les plus barbares, afin de les forcer h dénoncer celui d'entre eux qui avait volé la montre d'un capitaine de ce régiment. Des mèches mouillées et trempées dans de la poudre enflammée furent introduites entre les doigts de quelques-uns de ces malheureux; à d'autres on arracha les ongles. Dès que ces faits furent connus du magistrat, il adressa une énergique réclamation à la gouvernante, cl le licutenant-amman courut à la caserne réclamer les ouvriers qui y étaient retenus prisonniers. Quelques-uns étaient grièvevement blessés, et les parents et les amis de ces victimes de l'indiscipline militaire réclamaient hautement vengeance. Déjà les soldats de ce régiment ne pouvaient plus se présenter dans les rues, sans être insultés et assaillis par le peuple. Pressé par le magistrat qui lui faisait prévoir de funestes événements , le gouvernement voulut, par un exemple sévère , mettre un frein h la licence de la soldatesque. Les coupables furent exécutés et aussitôt tout rentra dans l'ordre*.
Le long et rigoureux hiver de 1739 h 1740* avait porté le prix des denrées à un taux exorbitant. Le ï> janvier 1740, la populace pilla les boutiques de plusieurs boulangers et de quelques autres marchands.
* Voir la troisième partie.
* Forr-ccs. — M. de Reiffe5BCRC, De quelques solennités anciennement usitées chez les Belges.
■■ Archives de la f ille. — * On rapporte qu'il gela 63 jours de suite.
DE BRUXELLES. 255 Mais le magistrat prit aussitôt des mesures énergiques; les serments, les gardes bourgeoises poursuivirent les pillards ; les coupables, pris sur le fait , furent fouettes publiquement et leur supplice servit d'exemple h ceux qui eussent été tentés de les imiter
Charles VI étant mort le 20 octobre 1740, ses funérailles furent célébrées avec pompe dans l'église de Sainte-Gudule , le 4 janvier de l'année suivante. L'archiduchesse, qui y avait assisté accompagnée de sa cour, de tous les corps du gouvernement et du magistrat, suivit de près son frère au tombeau. Elle mourut, le 26 août 1741, au château de Marimont, où elle s était rendue pour passer le temps de son deuil. Son corps fut inhumé à Sainte-Gudule, le 50 du même mois, dans le caveau où reposent les archiducs Albert et Isabelle, en présence du comte de Harrach, du conseil privé et de quelques personnes de la cour ; le cercueil fut fermé par trois clefs différentes. Le 5 et le 6 septembre suivant, on lui fil de brillantes obsèques dans cette église, et, le 8 octobre, un nouveau service eut lieu dans celle du Sablon. Une foule immense assista à ce dernier service, et le frère Antoine de Charleroy, de l'ordre des capucins, y prononça l'oraison funèbre de la princesse 2..
« Foppess.
* Feu Vanbultbcm, dans une note inscrite sur un manuscrit de la bibliothèque de Bourgogne (n° 17159), fait observer que c'est la première oraison funèbre qui ait été prononcée en langue française a Bruxelles. Cette observation est erronée puisque l'oraison funèbre de l'archiduc Ernest fut prononcée en cette langue. (Liasse n9 518 de l'inventaire des Archiva de la $ecrètairerie détat d Allemagne et du Nord, carton intitulé Rbcse d'Aldeht, 1600. Archive* du royaume.)