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garde à la Broodhuys, ou à un autre endroit du marche, attendu qu'il était important d'avoir là un poste permanent afin d'y maintenir l'ordre et la tranquillité. Le magistrat fit observer que cette mesure ne mécontenterait pas seulement les gardes bourgeoises et les serments, mais tous les citoyens qui « témoignoient une inquiétude égale sur cet appareil mi-
litairc placé dans un endroit qui en avoit toujours été exempt, » et il proposa PAmigo. qui n'est séparé de la grand'place que par le bâtiment de l'hôtel de ville. Cette proposition fut rejetée, et, le même jour, les archiducs le prévinrent qu'ils avaient donné des ordres pour approprier le rez-de-chaussée de la maison du Roi à un corps de garde f. Cette mesure excita un v if mécontentement dans la bourgeoisie, et les nations formulèrent de nouvelles remontrances; elles se plaignirent des excès des militaires, citant plusieurs arrestations illégales, et s'élevèrent fortement contre la lettre du colonel de Moitcllc à Linguct : « Cette lettre, :» dirent-elles, contient les assertions les plus fausses, les imputations les » plus odieuses, et l'on ne peut la considérer que comme une de ces pro-
ductions scandaleuses auxquelles on ne s'efforce de donner une publicité • si complète que pour échauffer l'imagination du public (9 avril) s. »
Sur ces entrefaites on apprit que l'empereur était dangereusement malade, et, le 25 avril, les archiducs firent interdire jusqu'à nouvel ordre les spectacles et autres amusements publics; mais, quelques jours après, on reçut la nouvelle de sa guérison, et cette interdiction fut levée le 28 \ Le 23 mai, les Ktals s'assemblèrent pour le vote ordinaire des subsides ; ils ne prirent aucune résolution et laissèrent sans réponse la plainte des archiducs contre les nations. Pendant ce temps, la ville était livrée à la plus vive agitation ; chacun était à l'affût pour connaître la décision qu'ils auraient prise et de nombreuses patrouilles sillonnaient les rues. La garnison avait été renforcée de quatre compagnies de grenadiers venues de Luxembourg, et d'Alton croyait la révolte si imminente qu'un incendie ayant éclaté chez un épicier nommé Pletinckx, demeurant rue de la Madeleine, il fit, au premier son du tocsin, prendre les armes à toutes les troupes. Un bataillon du régiment de Murray alla occuper le Sablon, un bataillon de grenadiers avec deux pièces de canon, la place Royale, et deux compagnies du régiment de Ligne, le parc ; tous les postes fu-
« Copye lîneck. — Archive* de la chambre des comptes. — * Capyc Bocck.
DE BRUXELLES. 343 rent renforcés, et les canonnière se tinrent près de leurs pièces, mèche allumée, pendant que de forts détachements de dragons parcouraient les principaux quartiers. Les portes de la ville furent fermées et l'archiduc, qui était à Lackcn. monta précipitamment à cheval et accourut à Bruxelles. Tout.se passa cependant sans désordre, et, le soir, les troupes rentrèrent dans leurs quartiers. Rassuré sur les projets de ses adversaires, le gouvernement mit alors tout en œuvre pour emporter le vote des subsides. Le lendemain, la garnison fut consignée et un huissier accompagné de 30 soldats arrêta la dame de Ucllem qui fut conduite à la porte de liai ; de l'intimidation, il passa aux promesses et, entre autres moyens de séduction, il publia de nombreuses nominations aux abbayes. Puis, le 27, il annonça l'oubli total du passé, et. le lendemain, fit retirer et conduire au couvent des annonciades les canons qui avaient été placés sur le marché. Cette manœuvre eut un plein succès : les subsides furent votés par les deux premiers ordres, et, le 29, les archiducs donlièrent un grand diner aux députés dans le château de Lacken. Le même jour, les trois membres de Bruxelles confirmèrent le consentement des nobles et des prélats, et leur exemple fut suivi par Louvain et par Anvers, Le 3 ! , les États volèrent une adresse de remerciement à l'empereur, et, le 2 juin, quelques troupes furent renvoyées de Bruxelles.
Ce facile succès fit croire à TrauttmansdorfT que tout dorénavant marcherait à son gré; il se hâta de profiter des dispositions dans lesquelles il voyait les États, et, le 4 juin, il leur proposa d'entrer en arrangement pour adopter les vues de l'empereur. Ses illusions furent bientôt détruites ; une conférence qu'il eut avec les députés des États n'eut d'autre résultat que de raviver les défiances, et, avant de se sépa rer, l'assemblée adressa à Joseph II une protestation contre tout ce qui Vêlait fait en dernier lieu, tant à l'égard du conseil de Brabant qu'au sujet do l'université. Ainsi l'on n'avait pas avancé d'un seul pas et tout était a refaire. L'espérance déçue irrite, la vanité blessée est vindicative, et le ministre se décida a exécuter violemment les ordres de son maître. Dès ce moment d'Alton eut les mains libres ; à Bruxelles, la nouvelle marche du gouvernement se manifesta par la condamnation au feu du Guide fidèle pour toute l'étendue du duché de Brabant, pays de Limbourg et marquisat d'Anvers, arer une esquisse de la Constitution de la province et moyens de la conserver, dédié à Messeigneurs les états de Brabant, par un ami de la patrie. Le 24 juillet, pendant que les gou-
verneurs généraux célébraient, par des fêtes brillantes, la présence à Bruxelles de l'archiduc M;iximilien. archevêque de Cologne, on dressa sur la grand'placc unéchafaud sur lequel le bourreau brûla ce livre dont tous les exemplaires, qui se trouvaient entre les mains de particuliers, devaient être remis au procureur général sous peine de 100 florins d'amende. Se voyant menacés, les adversaires de Joseph II ne s'en montrèrent que plus violents, et Vandernoot, au nom de la bourgeoisie de Bruxelles, adressa aux États une virulente protestation. » Excédés,
• désespérés de l'inutilité de nos représentations, disait-il, ayant même.
> contre le droit des gens et de la nation, reçu défense d'en faire, il ne . nous reste que la voie d'une protestation publique, générale, solen- » nelle, triste et dernier moyen qui, supposant le mal actuel sans remède, « ne montre que dans l'éloignement et l'obscurité de l'avenir, un chan- » gement toujours pénible et incertain, mais moyen que nous n'en 'i devons pas moins à notre devoir de citoyens, à la fidélité de nos scr-
• ments, au regard de la postérité, au salut des générations futures. • Après avoir énuméré tous les griefs de la nation, il Unissait par un appel au serment prononcé au nom de Joseph II, lors de son inauguration, et par un recours h la médiation des souverains de l'Europe. •< Puisse le
> ciel, ajoutait-il, toucher en notre faveur les cœurs magnanimes! Puis-
> sent les grandes âmes s'ouvrir à ce dernier cri de l'existence nalio-
> nale, à ce dernier soupir de la liberté ! » Des qu'il eut connaissance de cette protestation, qui avait été jetée dans le public, le gouvernement ordonna l'arrestation de son auteur, ainsi que de. plusieurs autres personnes connues par leur opposition. Le 7, un volontaire nommé Dewilder, fut arrêté sous l'inculpation d'avoir insulté l'officier qui, le 22 janvier, avait fait tirer sur le peuple, et, le lendemain, 1,500 hommes furent commandés pour arrêter Vandernoot, le syndic Joseph-Jean Sagcrmans et l'avocat Goffin ; mais prévenus a temps, tous trois avaient pris la fuite. Le même jour, le ministre annonça aux États que, « puis-
• que malgré les preuves ineffables de bonté et d'affection données par . l'empereur, quelques particuliers pervers et dangereux, necessoient de
• persévérer dans des démarches odieuses et criminelles, d'attaquer tous
• les droits de la souveraineté, de mépriser tous les ressorts de l'autorité,
• de renverser les règlements et la constitution même, d'établir en un mot
• le désordre et l'anarchie, » il avait donné les ordres .< d'arrêter ceux que < la notoriété même avait designés depuis longtemps pour être les chefs, la
DE BRUXELLES. 345 » source et les directeurs de ce complot tant à Bruxelles qu'à Louvain et » à Anvers, et de les conduire comme prisonniers d'état à la citadelle de cette dernière ville, où se trouvoient déjà les nommés Mens et Quarte- • mont, arrêtés dans le flagrant des attroupements séditieux. » Les nations tirent rédiger par l'avocat de Brouwer une violente protestation contre ces mesures qui n'étaient au reste que comminatoires ; il y avait trop de dissentiments entre d'Alton et Trauttmansdorff pour qu'elles pussent a voir de l'effet. Aussi les patriotes ne s'inquiétèrent-ils guère de ces menaces; Vandernoot revint même à Bruxelles et visita journellement la dame de Bellem qui était toujours détenue à la porte de liai. Lorsqu'on proposa à Trauttmansdorff de faire mettre à exécution l'ordre d'arrestation décerné contre ce chef de parti, il répondit que Vandernoot allant voir la prisonnière en qualité d'avocat, ce serait violer les droits de la défense1. 11 ne tarda même pas à s'effrayer du parti qu'il avait pris, et il en écrivit à Joseph II ; mais celui-ci lui répondit qu'il fallait agir.
Chacun pressentait que la prochaine assemblée des Étals serait orageuse et enfanterait de grands événements. Le 21 novembre, ils se réunirent à l'hôtel de ville, et après avoir obtenu du ministre qu'il se rendrait lui-même à Vienne pour appuyer leurs réclamations et supplier l'empereur d'annihiler toutes les nouvelles mesures en voie d'exécution, les deux premiers ordres votèrent les subsides ordinaires, exemple qui fut suivi, le 29, par les deux premiers membres de Bruxelles. Mais lorsque la proposition fut soumise aux nations, il n'y eut que celle de Saint-Pierre qui l'adopta ; les autres ne se laissèrent ni séduire par le ministre qui fît remettre en liberté la dame de Bellem (3 décembre), ni fatiguer par d'incessantes convocations. Le 7, les archiducs écrivirent au magistrat, « que puisque les assemblées réitérées des nations n'ait voient produit aucun résultat et qu'elles persistoienl à refuser leur con- » senteraent aux aides ordinaires déjà consenties par les deux premiers » membres, ils lui ordonnoient, dans le cas où l'assemblée du lendemain » n'auroit aucun résultat, de les réajourner une seule et dernière fois daus > les vingt-quatre heures, en leur faisant sentir toutes les suites du mé- » contentement qu'aurait l'empereur, et en leur démontrant que les op- >. posants auraient à se reprocher tout ce qui résulterait d'une conduite » aussi injurieuse pour le souverain \ >• Le magistrat se conforma à cet
' M. Gérard, I. c. — * Copyt Boeck.
ordre, mais sans succès ; le 9, il fallut ajourner les nations sans avoir pu rien obtenir. Cette opposition rendant nul le consentement des deux premiers ordres, Trauttmansdorfl* résolut de se rendre à Vienne. Il quitta Bruxelles, le i îi janvier à deux heures de l'après-midi, mais le lendemain, il reçut à Mons où il s était arrêté chez sa sœur, chanoinesse de Saiute-Waudru, des dépêches de Joseph II qui le ramenèrent a Bruxelles. Aussitôt son retour, qui donna lieu à de malignes suppositions, il manda chez lui les députés des États cl leur remit la représentation qu'ils avaient adressée à l'empereur et qui n'avait pas même été décachetée. Elle était accompagnée d'une dépêche du 7 janvier, par laquelle Joseph II, indigné du refus de consentement aux subsides ordinaires, révoquait, pour le Brabant, toutes les concessions qu'il avait faites, défendait à son gouvernement général de lui proposer aucune grâce pour les habitants de cette province et d'en placer aucun , suspendait toute nomination ultérieure aux abbayes du duché, et ordonnait de rechercher rigoureusement tous ceux qui de fait, de parole ou par écrit, avaient participé aux derniers troubles. Les députés envoyèrent aux magistrats des trois chefs-villes copie de cette dépêche, <: dont les :« termes, disaient-ils, dans leur lettre d'accompagnement, présagent la >• ruine totale du pays, » et une nouvelle assemblée générale fut Gxée au 26. Le 19, les archiducs notifièrent la dépêche impériale au magistrat de Bruxelles en l'invitant à publier une ordonnance « interdisant tout propos, tout attroupement, toute démarche quelconque, contraire » à l'ordre cl au repos public, » et à prévenir les habitants que toute résistance aux recherches serait sévèrement punie; ils le prévinrent aussi qu'ayant résolu d'augmenter le nombre des corps de garde, afin de faire circuler davantage les patrouilles et d'assurer le maintien du bon ordre, ils allaient en faire établir sur la place des Wallons et dans la rue Haute, et demandèrent qu'à cet effet il assignât les emplacements convenables Après une longue délibération le magistrat déclara, le 20, qu'il ne pouvait donner suite a cette dépêche ; mais, le lendemain, il décida qu'il la ferait publier en même temps que l'ordonnance demandée. Cette ordonnance défendit sous peine de correction arbitraire, de tenir des discours contraires au respect dû au souverain, à son gouvernement ou à ses fonctionnaires, de se réunir dans les rues ou places publiques
• (.arton intitulé Bwokiuknn, I. c. — Copyc Utmk.
DE BRUXELLES. 347 » plus de huit personnes, et de compromettre eo aucune manière l'ordre et la tranquillité publique. Des caporaux furent places en sur vcillancc ù la porte des suspects, entre autres des abbés du Parcq, de Saint-Bernard, de Grimbcrghc , du baron d'Hove, de l'avocat Moris et du syndic Sagcrmnns. Ensuite, lorsqu'il crut avoir jeté des craintes dans les esprits, le ministre ordonna au magistrat de convoquer séparément les nations dans des chambres et à des heures différentes, pour leur proposer d'adresser à l'empereur une humble requête exprimant des regrets sur leur conduite. Arrivées à l'hôtel de ville, les nations répondirent qu'elles ne pouvaient s'occuper de cette proposition attendu qu'elles n'étaient pas régulièrement assemblées. Le lendemain, à onze heures, elles furent convoquées dans la forme ordinaire, et le pensionnaire vint leur soumettre une demande de consentement perpétuel a la levée des impôts. Il fallait être étrangement abusé sur l'esprit qui animait les doyens ou pouvoir compter sur des moyens qu'on n'avait pas, pour leur présenter une telle proposition; après diverses convocations, après avoir recouru à maint expédient, il fallut céder devant leur opposition et elles furent congédiées jusqu'à nouvel ordre.
Le 26, les États devaient délibérer sur la dépêche de l'empereur et les moyens de faire lever les subsides. Avant le point du jour, toutes les troupes de la garnison prirent les armes et occupèrent les principales positions de la ville : deux compagnies de grenadiers avec deux escadrons et deux pièces d'artillerie sur le marché ; deux compagnies de grenadiers avec deux canons sur la place Royale ; un détachement de dragons derrière le palais; deux compagnies d'infanterie et des dragons sur la place de Louvain. D'autres corps stationnaient sur le Sablon, la Monnaie, la place Saint-Michel, et de fortes patrouilles parcouraient toutes les rues. Le pensionnaire indiqua aux Étals comme moyens de résoudre la difficulté qui les occupait, le recours en justice, ou, ce qui était conforme aux rélroactes, une décision portant que le consentement de chacun des membres des chefs-villes en particulier n'était pas indispensable ; ces moyens n'obtinrent pas l'assentiment de l'assemblée, et il lui proposa alors de se soumettre à ce qu'il plairait à l'empereur de statuer. Sur ces entrefaites, arriva dans l'antichambre le secrétaire de Tranttmansdorff; il dit au greffier que le ministre espéraitque les États ne prolongeraient ni ne remettraient leur séance au delà de quatre heures ou quatre heures et demie de l'après-midi, attendu que, dans certains
cas, il y aurait a prendre, ce jour même, diverses mesures qui ne pourraient être exécutées dans la soirée, et il lui remit une ordonnance prescrivant la publication de la dépêche impériale du 7 janvier et le mode d'exécution de ses dispositions. Ce décret était accompagné d'une lettre de Trauttmansdorff annonçant que l'empereur exigeait une prompte soumission et qu'il la voulait « dût-il changer Bruxelles en désert et y • faire croître l'herbe dans les rues. » La lecture de cette ordonnance terrifia les députés et ils adoptèrent le dernier moyen proposé par le pensionnaire en demandant seulement un acte de non-préjudice pour l'avenir. A dix heures, une dépu talion porta celte pièce au ministre qui en trouva la rédaction peu convenable, et refusa de l'accepter ; tout acte de faiblesse des États rendait le gouvernement plus exigeant, comme tout acte énergique lui arrachait des concessions; c'est du reste une remarque fréquente à faire dans l'histoire des peuples. Après une délibération qui dura jusqu'à deux heures et demie, les États envoyèrent une nouvelle requête au initiistro ; cette fois il s'en montra satisfait et promit de suspendre l'cxéculion des ordres de l'empereur.
Cette conduite des États souleva une vive indignation parmi le peuple; pendant qu'ils discutaient sur le mode le plus humble de prévenir la colère impériale, les églises étaient assiégées par la foule qui allait implorer l'intervention du ciel, et le clergé avait orné extraordinairement l'hôtel du sacrement de miracle, à Sainte-Gudule , ainsi que ceux de Notre-Dame de Bon-Secours et de Notre-Dame de la Paix, à Saint- Nicolas. La requête des États fut déclarée apocryphe, et le tiers état ne s'en montra que plus inébranlable dans sa résolution. Cependant, abusé par ses agents sur la disposition des esprits, le cabinet de Vienne fut convaincu que le moment était arrivé d'anéantir l'ancienne constitution du Brabant, et le gouvernement général des Pays-Bas, loin de le détromper, suivit aveuglément ses ordres sans songer même h s'assurer des moyens de les faire exécuter. Pour y parvenir plus facilement on recourut à la rigueur, et plusieurs arrestations furent opérées ; la dame de Bcllem, entre autres, fut de nouveau enfermée à la porte de Hal, ainsi qu'un apothicaire nommé ilenekin , sous la prévention d'avoir écrit et affiché une satire contre la décision des Étals (5 février). Le 2 mars, le ministre manda chez lui «me députation des États et lui notifia les intentions de l'empereur qui voulait qu'on modifiât la composition du tiers état et que des subsides permanents fussent votés. Sur le rapport des
DE BRUXELLES. 349 députés, l'assemblée nomma des commissaires pour examiner ces propositions et décida ensuite que des ordres seraient donnés pour faire lever les subsides nonobstant le refus du tiers état. Cette décision était faite pour entretenir les illusions du ministère et il dut croire qu'il ne fallait plus que de l'énergie pour obtenir pleine réussite ; mais le tiers état s'était réservé tous ses droits, et il aurait fallu se rappeler que, dans tous les temps, c'est de là que partirent les fluides électriques qui ont fait éclater les révolutions. Son opiniâtre résistance, les nouvelles difficultés qu'éprouvait l'établissement du séminaire général, convainquirent bientôt le gouvernement qu'il n'avait rien obtenu, et il résolut de changer arbitrairement, et sans consulter les représentants du pays, un ordre qui bravait ses menaces cl déjouait tous ses projets. Le 29 avril, les archiducs communiquèrent au conseil de Brabant un édit qui réformait le tiers état, et fixait à cinquante-cinq le nombre de ses députés : six pour Louvain, quinze pour Bruxelles, dix pour Anvers et deux pour chacune des autres villes et franchises admises à la représentation. A Bruxelles, le premier bourgmestre, le premier échevin et le premier pensionnaire étaient de droit députés ; les douze autres devaient être choisis, par tiers, et dans les vingt-quatre heures après la réception des ordres donnés a cet effet, par le magistrat, le large conseil et les nations; le gouvernemeut se réservait de faire procéder à leur élection toutes et quantes fois il le trouverait bon. Les représentants du tiers état ne pouvaient être convoqués que pour les affaires de la généralité du Brabant, ni se séparer avant d'avoir arrêté leur résolution qui serait prise à la pluralité des voix. Le conseil ayant exposé qu'il ne pouvait ordonner la publication de cet édit qu'après avoir préalablement entendu les trois ordres, les gouverneurs généraux lui enjoignirent d'y procéder immédiatement , attendu qu'il ne convenait nullement et qu'il ne devait même aucunement être question de consulter les États sur cet objet (5 mai). Tout en reconnaissant à l'empereur le droit d'appeler les petites villes et franchises aux assemblées générales du duché , et en convenant des abus qui existaient dans la représentation du tiers état, le conseil demanda le temps de vérifier si le nouveau règlement ne contenait aucune infraction aux droits et privilèges du pays et exprima le désir d'être chargé lui-même d'un projet de modification aux règles établies. On savait qu'avec Joseph 11, gagner du temps c'était triompher. Les archiducs ayant acquiescé à ce dernier désir, en lui donnant un délai
TOJIB II. 4i
jusqu'au 8 |>our les informer de ce qui pouvait « cou tri huer davantage • au but que se proposoit l'empereur, cette cour souveraine répondit que la défense de consulter les États, l'avait obligée de faire elle-même dans ses actes et dans ses édite, les recherches nécessaires pour, son plein apaisement sur la légalité comme sur la justice des différentes dispositions de l'édit impérial, et que comme elle n'avait pu parvenir à ce but salutaire, il lui était impossible de prêter son ministère ù la publication du nouveau règlement (8 mai). Cette déclaration irrita le ministre; le même jour, il fut ordonné au conseil de faire procéder à cette publication dans la séance du lendemain, sous peine d'encourir l'indignation de l'empereur, à moins qu'il n'indiquât immédiatement les articles de l'édit qui seraient contraires à la Joyeuse Entrée, et qu'il ne prouvât à l'évidence ses allégations. Par une consulte rédigée, séance tenante, le conseil déclara que sans le concours des trois ordres, il ne pouvait obéir à cette injonction sans manquer à son serment. Le gouvernement crut néanmoins pouvoir, par quelques concessions, lever cet obstacle et il modifia les articles réglant la nomination des députés des petites villes et franchises attribuée d'abord à ses agents, ainsi que le mode de délibération. Ces modifications qui prouvaient son embarras, curent un tout autre résultat, et le conseil décida « que l'édit ne pouvoit être publié comme . étant subversif de la constitution. »
Traultmansdorff n'avait pas prévu celle résistance, et pendant qu'il itttendait de nouvelles instructions de Vienne, une convocation des Ktats fut nécessaire pour obtenir la continuation des impôts. Le 1" juin, il annonça à la députation permanente que l'empereur voulait qu'elle ordonnât la levée des subsides ordinaires, et il la chargea de convoquer l'assemblée générale pour le 9. Puis, il lui exhiba une déclaration qu'il allait, disait-il, faire publier immédiatement. Cet acte révoquait toutes les concessions faites au Brabant, enjoignait aux autorités de réprimer par la force toute tentative de trouble ou d'émeute, et au gouvernement général « de faire à l'aide du militaire, » la recherche des personnes qui s'étaient rendues coupables de fait, de paroles ou par écrit; «le juger prévotalcment, de faire enlever et mettre en lieu de sûreté ceux qui porteraient atteinte à la tranquillité publique. Trop de menaces étaient déjà restées sans exécution pour que celles-ci produisissent encore de l'effet : au commencement d'une insurrection, le peuple sans chef et sans direction arrêtée, se montre faible et incertain et se laisse
facilement intimider ; mais les patriotes avaient eu le temps de se reconnaître et ce n'étaient plus de tels moyens qui pouvaient leur imposer. Les députes ayant répondu au ministre qu'ils avaient fait tenir note des impôts, et qu'il n'était pas en leur pouvoir d'en ordonner la perception, il leur donna un délai de vingt-quatre heures, après lequel la menaçante déclaration serait publiée ; ils n'en tinrent aucun compte, et comme les instructions demandées à Vienne n'étaient pas encore arrivées, l'assemblée générale fut remise au 18. Entre-temps, Vandernoot fut de nouveau assigné par exploit affiché à l'hôtel de ville, et des mandats d'arrêt furent décernés contre plusieurs personnes, entre autres contre l'avocat Eugène Mosselman qui avait pris la fuite.
Le i 8, dès le matin. Bruxelles présenta l'aspect le plus sinistre et le plus menaçant; toute la garnison était sous les armes, et une foule immense entourait l'hôtel de ville dont les gens du drossa ni et les prévôts de la verge rouye gardaient les abords. Les États reçurent lecture d'un diplôme du 6 juin qui contenait l'ultimatum de l'empereur : obtenir l'accord des subsides h perpétuité, supprimer le tiers état tel qu'il était composé et en créer un autre d'après un nouveau système, enlever au conseil de Brabant la sanction des lois, établir un nouvel ordre judiciaire, voilà ce que voulait Joseph H. Le conseil de Brabant, qui s'était assemblé à huit heures, reçut, à midi, l'ordre de rester en permanence. En ville on ignorait ce qui se passait dans l'assemblée des Etats ; on avait vu, à diverses reprises, des députations se rendre chez le ministre et l'on bâtissait sur ces démarches maintes conjectures. Trauttmansdorff désirait que les États discutassent les propositions de l'empereur ; mais ils ne voulurent pas s'engager dans cette voie. En vain le ministre leur représenta-t-il les malheurs qu'un refus entraînerait, en vain recourut-il aux prières et aux menaces, les députés furent inébranlables. A deuv heures, une nouvelle députation lui apporte la résolution formelle de l'assemblée de n'accepter aucune espèce d'arrangement. « Votre ré- » sistance entraînera votre suppression , s'écrie Trauttmansdorff. — >• L'empereur peut nous casser, mais il ne peut forcer notre conscience et > nous enlever notre honneur, répondent les députés. » Un fort détachement de troupes est dirigé sur le marché ; un piquet de grenadiers se range en bataille sur la droite de la place, la gauche est occupée par une partie du régiment de Ligne, et un demi-escadron de dragons s'ados«c à la Maison du Roi. A six heures et demie, le conseiller Kulber.;
vient à l'hôtel de ville engager de nouveau les États à céder ; sur leur refus, il leur lit la dépêche de l'empereur, accompagnant le diplôme du 6 juin, dépêche qui annule, casse et supprime les privilèges de la province, In Joyeuse Entrée, la députation des ÉtaUetle conseil de Brabont. Les députés interdits ne savent à quel parti s'arrêter, lorsque le marquis de Preud'homme d'Ailly, baron de Perck, se lève : « Puisque nous n'a- » vons plus rien à faire ici, dit-il, je suis votre humble serviteur. » Il quitte aussitôt la salle des assemblées, et ses collègues, imitant son exemple, abandonnent leurs papiers cl leurs registres qui sont immédiatement mis sous scellé. Quelques députés se firent conduire au conseil de Brabant pour y protester contre ce coup d'état, mais ils trouvèrent cette cour souveraine dissoute. Il fut défendu aux abbés de Saint-Bernard, de Villers, de Vlicrbcek, de Tongerloo et de Saint-Michel, de quitter la ville jusqu'à nouvel ordre, et l'on apprit que le conseiller Del Marmol avait été arrêté et conduit sous escorte à la grand'garde; dans la nuit, un détachement de dragons le transféra à la citadelle d'Anvers, et les scellés furent apposés sur ses papiers. Pendant ce temps, la maison du conseiller de Jonghc (à l'angle de la rue Neuve et de la rue Saint-Michel) était cernée et envahie par des soldats qui escaladèrent les murailles du jardin; mais il avait prévu cette mesure et s'était mis en lieu de sûreté, ainsi que ses collègues Charlicrs, Van Dorselaer cl le baron d'Overschie. Le lendemain, le substitut du procureur général de Leenheer vint mettre ses papiers sous scellé ; il fit la même opération chez le syndic Sagermans. le jésuite Abraham Vanhovc (rue de l'hôpital) et le notaire Van Daelc (rue au Beurre). Quelques jours après, les scellés furent levés; rhez de Jonghe quelques papiers furent saisis, mais chez les autres on ne trouva rien de suspect.
La guerre était déclarée entre !c gouvernement et la nation ; tandis que celle-ci se préparait vigoureusement au combat, celui-là sem- . blait déjà s'effrayer de l'énergie qu'il avait déployée. Le 20 juin, parut un édit qui rappelait « à leur devoir les sujets égarés, » et cette espèce d'amnistie fut suivie de la mise en liberté de plusieurs prisonniers, entre autres de la dame de Bellemct du conseiller Del Marmol. Ce système de menaces et de faiblesse devait avoir de funestes résultais pour la maison d'Autriche, et la révolution qui groudait chez nos voisins, ne pouvait manquer, quoique bien différente de la nôtre, d'avoir un grand retentissement en Belgique. Lorsqu'on vit arriver à Bruxelles les enfants du
DE BRUXELLES. 533 eomte d'Artois, le prince de Condé et le duc de Bourbon (22 juillet), lorsqu'on sut le vieil arbre dynastique delà France ébraulér les patriotes belges durent se dire qu'il ne leur serait guère difficile de déraciner un arbuste étranger. Bientôt, en effet, la révolte fut flagrante; à Tirlemont, à Louvain éclatèrent de sanglantes émeutes, qui se répétèrent à Namur, à Lacken, à Tournai et dans plusieurs autres localités. Un édit commina la peine de mort contre tout individu convaincu de pillage, ou d'avoir conseillé, dirigé, fomenté ou protégé le pillage ou l'émeute. Trauttmansdorff enjoignit au magistrat de Bruxelles d'ordonner la fermeture des cabarets après dix heures du soir, et d'interdire aux habitants de former des attroupements, de tirer des pétards, des fusées ou d'allumer des feux de joie \ En suite de cet ordre le magistrat notifia aux habitants qu'afin de maintenir la sûreté publique, le gouvernement général avait résolu de faire arrêter, enrôler et envoyer à Luxembourg pour être de là transportés en Hongrie, ceux qui se permettraient des entreprises criminelles, feraient feu ou jetteraient des pierres par les fenêtres; dans ce dernier cas, la maison devait être à l'instant abattue à coups de cauon . dette ordonnance fut publiée le 27 juillet a quatre heures de l'aprèsmidi, et, le jour même, elle fut mise a exécution : dans la nuit du 27 au 28, il y eut trente-deux arrestations et, dans la nuit suivante, quatorze Ces arrestations causèrent une grande rumeur en ville ou circulèrent les bruits les plus alarmants : on disait, entre autres, que tous les volontaires qui avaient pris les armes en 1787, allaient être arrêtés et suivre ces prisonniers en Hongrie. Ce bruit prit tant de consistance et occasionna une telle fermentation que le magistrat supplia le ministre de révoquer les mesures prises a l'égard de ces derniers (50 juillet) ; Trauttmansdorff ne demandait pas mieux que d'avoir un motif d'annuler des mesures qu'il déplorait, et il expédia l'ordre de ramener les déportés 3. Cet ordre n'était pas encore connu lorsque, le lendemain, la société de commerce, présidée par le banquier Jacques-Joseph Chapcl, lui adressa une réclamation contre l'enlèvement de ces jeunes gens; le ministre ayant répondu qu'il était étranger à cette mesure : « Les sol- » data n'ont pas respecté les ordres du souverain, répliqua la société; » que respecteront-ils? Ils peuvent renouveler leurs entreprises illégales » et nous ne pouvons compter sur rien. » Trauttmansdorff assura que
« Dép. du 2* juillet. Copye Bocck. - ' Ibid. - s /Wd.
pareil fait ne se renouvellerait plus et il promit en outre mille louis d'or à quiconque découvrirait l'auteur du bruit répandu sur le projet de faire arrêter les volontaires1. Le il, les prisonniers revinrent à Bruxelles et furent enfermés dans la prison civile; le lendemain, les échevins chargés de l'instruction de cette affaire déclarèrent qu'il n'y avait pas lieu à poursuivre. La plupart furent immédiatement relâchés ; le 5 1 , le magistrat réclama contre le long emprisonnement des autres, et demanda, s'il y avait des charges contre eux, qu'on les mit de suite en jugement 3. Peu de temps après, ils furent tous rendus à la liberté.
Comme si l'affaire du séminaire général qui venait d'être ressuscitéc de la manière la plus inopportune, ne suffisait pas pour lui aliéner le clergé, le gouvernement interdit les processions extérieures que les archiducs avaient jusque-là tolérées. Par dépêche du 1 " août, Trauttmansdorff déclara au doyen et au chapitre de Sainte-Gudule, que, pour aucune cause, il ne pouvait être question de célébrer l'octave du saint sacrement au delà du 2 de ce mois 3. Le 3 I , un prédicateur fut, dans cette église, enlevé de la chaire, et le Trcurenborgh, ainsi que la maison dite V Étoile sur la grand'placc, reçut un grand nombre d'ecclésiastiques prévenus d'avoir blâmé la marche du gouvernement \ Aussi l'irritation était-elle extrême, et alors commencèrent ces nombreuses émigrations qui formèrent le noyau de l'insurrection armée. Le gouvernement qui s'en était réjoui d'abord, ne tarda pas à s'en alarmer; npprcnanl que des centaines de passe-ports étaient journellement demandés au magistrat, il lui fit défendre d'en délivrer encore avant d'avoir communiqué les noms de ceux qui les demandaient (i 7 août)3. Mais ces mesures ne pouvaientétre efficaces en présence de l'exaltation des esprits, et, pendant que le gouvernement se montrait tour à tour rigoureux et faible, concentrait des troupes, ordonnait des arrestations, les patriotes s'organisaient et formaient des associations. Le projet d'une association qui pût réunir les patriotes et donner à leurs forces plus d'intensité et d'action, fut conçu par les avocats Vonck et Verlooy ; ils s'en ouvrirent aux avocats Torfs et Kint, aux négociants Weemaels et d'Aubremcz, de Bruxelles, et à l'architecte Fisco de Louvain, et formèrent un comité auquel fut appelé plus
« Carton intitulé Bkrocrtkns. I. c. — * /6»W. - » Archives de Sainte (ixdule. * Goetviel. — Copye Boerk.
tard l'avocat Lehardi '.Différents plans furent mis en délibération et l'on adopta enfin celui qu'avait présenté Verlooy sous la dénomination d'il 4*0dation pro ans et forts. Sept chefs furent chargés de diriger toutes les entreprises . les actions et les forces de l'association vers un seul but , la délivrance de la patrie. Tous les membres s'engageaient, sous serment, à garder le plus profond secret et h se dévouer entièrement à la cause du pays. Chaque membre était tenu de recruter pour l'association ; prenant des noms supposés, les initiés les écrivaient sur des cartes signées par les membres qui les avaient admis, et ceux-ci, par la même filière, les transmettaient au comité central, établi à Bruxelles. 11 pouvait ainsi connaître exactement ses forces et donnait moins de prise h la trahison; il lui était facile de tromper la vigilance du gouvernement et de faire opérer, en temps opportun, un effort général pour l'expulsion des étrangers. Une des instructions du comité porte « que chaque ville de garnison qui aura été abandonnée des troupes, ne les y laissera plus entrer, que les habitants en fortifieront les approches, en barricaderont les avenues, couperont les rues par des fossés en jetant la terre du côté intérieur par forme de remparts, soutenus par des tonneaux, du bois, des charrettes, des bouteilles cassées, etc., qu'au premier appel du tocsin, les habitants des campagnes accourront au secours des villes, qu'ils hisseront des drapeaux sur de hautes perches, et tireront des coups de fusil afin d'être rejoints par ceux des villages voisins. * Cette association eut de rapides et immenses ramifications. A Bruxelles tous les volontaires, les serments,, les métiers, le clergé, une grande partie de la noblesse et de la magistrature s'empressèrent d'y adhérer. A Malines,cn trois jours, on vit inscrire 3,000 affiliés; à Louvain, le nombre en était si grand que, dans les premiers jours, il fut impossible de compter les cartes d'admission. Toutes les autres villes, tous les villages suivirent cet exemple, et le conseil prépara activement ses moyens d'action. C'était de Bruxelles que serait parti le signal de l'insurrection. Apres s'être emparés des lanternes, les conjurés, vêtus de blanc, devaient s'assurer des principaux officiers, et attaquer ensuite les troupes postées dans le haut de la ville, par le petit Béguinage (montagne du Parc), la bibliothèque,
» Vonck demeurait près du Meyboom, Verlooy, quai aux Tourbes (Torfzinne) , Torts, à la vieille Chancellerie, Kint, près de la place des Wallons, Weemaels, au Parc, d'Aubremez, Marché aux Charbons, Fisco, rue des Comédiens, cl Uhardi, Courte rue Neuve.
la rue d'Isabelle, la rue du Crombras , les refuges d'Everbode et de Tongcrloo. Certes ce plan paraîtra ridiculeaux stratégisles ; mais, en 1830, en avions-nous un meilleur? La trahison déjoua ces mesures; un marchand de vins, nommé Dcridder, vendit pour 15,000 florins le secret de la conspiration.
Irrité de la concentration sur la frontière de bandes qui devenaient menaçantes, le gouvernement avait écrit au magistrat, le 28 septembre, de ne plus délivrer de passe-ports qu'aux personnes qui en constateraient le besoin ; puis, le 4 octobre, il défendit d'en délivrer pendant un terme de quinze jours, et ce terme fut prolongé indéfiniment. Une ordonnance du 50 septembre corn mi nu les peines de mort et de confiscation de biens contre ceux qui exciteraient à l'émigration , ou fourniraient aux insurgés de l'argent, des vivres ou des armes. Des récompenses de 10,000 florins avaient été promises aux dénonciateurs, et il avait été interdit de sortir du pays pour se joindre aux patriotes armés, sous peine de bannissement perpétuel , de confiscation de biens et de perte de tous droits civils. Enfin, il avait été ordonné aux émigrés de rentrer dans leurs foyers endéuns les quinze jours. Ces mesures furent suivies de plusieurs arrestations; l'évéque d'Anvers fut appelé à Bruxelles et consigné dans son refuge, mesure qui, peu de temps auparavant, avait clé prise à I egard de 1 archevêque ; le jésuite Vanhove et l'avocat Cryspere avaient été emprisonnés préventivement; Vonck, le baron d'Ecsbcek, dit Vandcrhacghen, et un bourgeois nommé Noville, ne s'étaient soustraits que par la fuite aux mandats décernés contre eux. Des dragons furent envoyés chez le curé de Lombeck, frère de Vonck, où l'on supposait que ce dernier était caché; mais il s'était retiré chez le curé de Molcnbcek. La découverte de la conspiration amena de nouvelles rigueurs (17 octobre) : Daubremcz, Fisco et le précepteur des enfants du duc d'Urscl, Sccretan, furent arrêtés; on saisit sur ce dernier le plan d'attaque; de nouvelles tentatives furent faites pour s'emparer de Vonck, mais il y échappa ainsi que son ami Vcrlooy, qu'une personne du gouvernement avait prévenu à temps des ordres lancés contre lui. Vouck parv int à se retirer à fireda où il fut bientôt rejoint par les principaux chefs des divers comités qui organisèrent aussitôt l'invasion. La liste de proscription ne signalait d'abord que onze noms; par suite de nouvelles révélations, le nombre en fut bientôt porté à trente-quatre. Sachant que beaucoup d'habitants ne couchaient plus chez eux, le gouvernement
usa de perfidie pour s'emparer des membres de l'association patriotique ; ou publia , •< au son de la clochette , » que les bourgeois ne devaient avoir aucune crainte, attendu que tous les coupables étant en fuite ou entre les mains de la justice, il n'y avait plus d'arrestation a opérer, et, la nuit suivante, il fit saisir quarante-quatre personnes. Le 1 9 octobre , parut une ordonnance qui prescrivit le désarmement de la bourgeoisie, et interdit la formation de sociétés particulières dans des cafés ou des cabarets \ Le 21, la duchesse d'irscl fut arrêtée à fioitsfort et amenée à Bruxelles, où elle fut gardée ù vue dans son hôtel, ainsi que la duchesse d'Arenbcrg et la princesse de Ligne ; Joseph II fit insérer dans la Gazette de Vienne, du 50 décembre, une lettre de satisfaction pour l'arrestation de la duchesse d'Arenbcrg, dont le mari se trouvait alors en Hongrie à la tête des troupes impériales.
Le désarmement prescrit par l'ordonnance du 19, commença le 21 et se fil avec une brutalité inouïe ; non-seulement les maisons des habitants, mais les couvents d'hommes, de femmes même, furent fouillés de fond en comble; on alla jusqu'à exiger du résident des Provinces-Unies, le baron de Hop, une déclaration qu'il n'avait chez lui ni armes ni munitions. Il est vrai que d'Alton lui en fit des excuses et rejeta celte insulte sur un malentendu de ses subordonnés ; le fait n'en était pas moins significatif 2. En même temps, de nouvelles arrestations étaient opérées j l'avocat Gheudc, l'oratoricn Nys, l'abbé de Rossi, chapelain de Sainte- Gudulc, le bibliothécaire du duc d'Arcnberg, F. Lennens, et une multitude d'autres allèrent encombrer les prisons auxquelles il fallut bientôt donner des succursales.
Ces mesures brutales exaspérèrent les esprits et les prédisposèrent à la révolte. Si l'association patriotique avait été dissoute par la fuite ou l'arrestation de ses chefs , le principe qui avait présidé à sa création subsistait toujours. Depuis longtemps la formation d'une armée nationale avait été résolue, et elle n'avait été retardée qu'à cause des promesses transmises par Vandernoot, qui ne s'apercevait pas que 1 étranger dont il était allé mendier l'assistance, se jouait de sa crédulité et voulait faire servir le patriotisme des Belges à ses haines ou à ses intérêts. Détrompés bientôt sur les espérances que leur donnait l'agent plé-
* Qopye Botxk. — » H. Gérard, I. c.
tout II.
nipotentiaire du peuple brabançon, Vonck et ses amis en revinrent à leur projet primitif; convaincus que les puissances les jouaient, que la France, dont l'avocat Torfs avait été chargé de sonder les dispositions, ne leur prêterait aucun appui, ils comprirent que la patrie ne devait avoir d'espoir que dans le seul courage de ses enfants. Ils disposèrent les esprits à l'émigration armée, et un avocat de Malines, Van den Eyndc, publia à ce sujet une brochure dans laquelle il engageait ses compatriotes à imiter la retraite des plébéiens romains sur le mont Sacré. L'émigration fut bientôt si considérable qu'à Bruxelles le gouvernement fit fermer les portes de la ville avec défense d'y entrer ou d'en sortir sans autorisation. Les abbayes, la noblesse, la bourgeoisie, le commerce 1 contribuèrent à former une caisse militaire, et bientôt un corps armé fut réuni près de Hasselt. Le colonel Vandermcrsch, excellent militaire qui avait gagné ses grades sur des champs de bataille, fut appelé à organiser et a commander les émigrés. Vandernoot, qui se trouvait alors à Brcda où d'autres patriotes s'étaient rendus, voulut avoir la direction de ces arme* ments; mais le comité de Hasselt, dit aussi de Bruxelles, s'y opposa, et cette direction fut confiée à une commission dont il fit partie avec les abbés de Saint-Bernard et de Tongerloo, l'avocat Moris, le syndic Sagermans et quelques autres doyens fugitifs des chefs-villes du Brabant. Le comité de Hasselt conserva une autorité spéciale sur le corps organisé par ses soins.
Le mécontentement soulevé par les dernières arrestations et par le
• Parmi ceux qui contribuèrent activement aux opérations du comité de Bruxelles ou de Hasselt, on remarqua : l'abbé D'Hhooge, vicaire de l'hôpital Saint Jean; le chanoine De Brou, de Malines, l'imprimeur-libraire Dehaet , Marché-aux-Uerbes, qui se chargea non-seulement de toutes les impressions mais encore des fournitures d'armes et de munitions, concurremment avec MM. f'anderlitiden, de Werchler. et Knaepen, d'Ooslerboot, demeurant chez l'imprimeur Pauweis, à Bruxelles; le notaire Torf$, au Samedi, qui avait affilié plus de douie cents personnes à Bruxelles; l'avocat De Laumay, demeurant rue de l'Ëvèque; le négociant Moris; les abbés de Rossi, caissier du comité , et Moritson , prêtre de l'Oratoire; Plowitt. banquier; Gaine, architecte; la demoiselle De Man. près de Saintc-Gudule; la baronne de Romerswael ; la comtesse d'Ivci; MM. Snoeck et Delondet, de Bruxelles; Robynt , Mettent et Éveraerls, cabarctiers a Louvain; le conseiller De Maritaux; MM. Timolat et Duvelin, de Mons; De Bouc, de Hal; Legrot , de Saint-Martin; le bailli de Wavre; le curé de Schoorisse, Januens. Ce fut ce dernier qui servit d'intermédiaire entre Vonck et Vandermerseb.
DE BRUXELLES. 359 désarmement de la bourgeoisie fit juger aux patriotes que le moment était venu de tenter la chance des armes. Dès le 1 5 octobre, le gouvernement avait été prévenu d'une prochaine invasion dans la Campine, et d'Alton, le fougueux d'Alton, parut dès lors avoir perdu la tête. Oubliant l'exemple récent d'une armée forte et bien organisée fuyant devant quelques troupes de jeunes gens et d'ouvriers, on a cherché à ridiculiser les bandes patriotiques de 1 789 ; mais comment traiter les marches et les contre-marches des généraux autrichiens, alors que les émigrés proclamaient à Hoogstraetcn le manifeste du peuple brabançon et la déchéance de l'empereur, comme duc de Brabant (24 octobre)? Le 2 5 octobre, Trauttmansdorff fit démentir le bruit qui courait de nouveau qu'on allait arrêter les volontaires de 1787 ; mais la nouvelle de l'invasion de Vandermersch fut signalée par un redoublement de rigueurs. L'archevêque de Matines et l'évêque d'Anvers n'échappèrent a la prison que parla fuite (26 octobre); la capture du chancelier de Crumpipcn l«r les insurgés de Tamise amena l'arrestation des comtes de Lannoy, de Duras, de Spanghen, d'Ailly et de Coloma, qui furent enfermé* à la Maison du Roi (27 octobre), d'où ils ne sortirent que le 14 novembre suivant après que le chancelier eut été relâché. Le jour même où l'on commettait cet acte arbitraire, Vandermersch repoussait victorieusement à Turnhout le général autrichien Schraderer. Cette défaite jeta le gouvernement dans la consternation , et il recourut à des mesures plus théâtrales qu'efficaces. Un arrêt du grand conseil, du 31 octobre, décréta que le Manifeste du peuple brabançon serait lacéré et brûlé par la main du bourreau sur un échafaud dressé sur la grand'place de Bruxelles dans l'endroit où s'exécutaient les sentences criminelles. En envoyant cet arrêt au magistrat, le ministre lui écrivit, le 3 novembre, que « la postérité ne pourrait jamais croire ce qu'un misérable traître, « nommé Henri Vandernoot, avait osé se permettre contre son souve- » rain. Non content, dit-il, d'avoir semé le trouble dans le pays depuis • 1787, il a eu l'audace d'envahir le Brabant avec 3 ou 4,000 dupes » qui sont allées se joindre à lui, et de publier un prétendu manifeste » rempli de faussetés, d'inepties, d'inconséquences et d'absurdités, et il h appelle le pays à la révolte. » 11 engagea le magistrat à témoigner « toute l'horreur et l'indignation que devait lui inspirer l'audacieuse » entreprise de ce scélérat, afin de le mettre ainsi à même de donner » à l'empereur une nouvelle preuve de son xèle et de sa soumis-
ÔCO HISTOIRE
» sion » Tout en assurant le ministre de sa fidélité à l'empereur, le magistrat répondit, le même jour, >■■ qu'il ne pouvait dissimuler néanmoins, » et qu'il devait cet hommage à la vérité en acquit de ses charges et de » son serment, que l'édit du 1 8 juin avait porté dans tous les cœurs le » trouble et la désolation. Le peuple, ajouta-l-il, s'est vu dépouillé dans » un jour de tout ce qu'il avait de plus cher, de ses droits et de ses privi- » léges, qu'il regardait comme un vrai patrimoine acquis et possédé » depuis plus de trois siècles ; c'était sur cette base que posaient son rcs- » pect inaltérable pour les lois et sa confiance sans bornes dans les opéra- » lions du gouvernement. » Aussi, après avoir chargé le comte d'informer l'empereur de sa fidélité et de son attachement, le priait-il « d'implorer, » près de ce prince, la réintégration de ces lois que la prévoyance de nos » pères et la justice de nos souverains avaient jadis cimentées pour » assurer la félicité des peuples, en consolidant la souveraine puissance du monarque, » et de lui remontrer, « que c'est par le maintien de » ces lois que les princes de la maison d'Autriche avaient, depuis des siècles, « possédé les cœurs, et par les cœurs, les biens et la fortune de leurs ». sujets (ô novembre) 2. >« Celte lettre resta sans réponse et, le môme jour, le décret du conseil fut exécuté.
Menacé d'être écrasé par des forces supérieures , Vandermersch dut battre en retraite ; mais à peine était-il rentré sur le territoire hollandais que le mouvement qui lui avait été prématurément annoncé éclata dans la Flandre, et, en peu de jours, cette province fut perdue pour les Autrichiens.TrauUmansdorfT.se repentit alors d'avoir aveuglément suivi le système de d'Alton et, comme toujours , il passa d'un extrême à un autre. 11 commença toutefois par s'occuper de la sûreté de sa famille ; elle quitta Bruxelles, le i î> novembre, ainsi qu'un grand nombre de personnes attachées au gouvernement, et elle fut suivie, le lendemain, par les archiducs qui se retirèrent à Bonn. Ensuite, en même temps qu'il faisait des ouvertures au comité de Breda, le ministre ordonna la remise aux juges civils des détenus arrêtés par l'autorité militaire, interdit les arrestations arbitraires, accorda une amnistie à tous les émigrés qui rentreraient dans leurs foyers, n'en exceptant que les principaux chefs de la révolte , supprima le séminaire général, suspendit l'enseignement de la théologie, révoqua l'ordonnance du 18 juin, remit
« Carton intitulé Beroertens, 1. c. Original. — * Ibid. — Copye Boeck.
tout, en un mot, sur le pied où se trouvaient les choses à l'époque du i 5 février, et promit, au nom de l'empereur, de redresser les infractions faites à la Joyeuse Entrée (déclarations des 20 et 21 novembre). Il convoqua, le 21, les magistrats de Bruxelles, de Louvain et d'Anvers, " pour conférer avec eux sur des affaires d'importance l, « mais cette conférence n'eut aucun résultat. Le lendemain, il écrivit à d'Alton qu'il était indispensable de calmer l'irritation publique et de ne pas s'aliéner les citoyens paisibles ; il lui enjoignit en conséquence de défendre aux militaires d'arrêter personne hors le cas de flagrant délit, de faire cesser les visites domiciliaires pour la recherche des armes, et de prévenir les excès et les menaces que les soldats se permettaient. Le même jour, il prévint le magistrat que, faisant droit à ses réclamations, il avait ordonné l'élargissement des personnes à charge desquelles l'office n'avait pas trouvé matière d'intenter une action criminelle 3.
Pendant que Trauttmansdorff cherchait ainsi à se ramener les esprits et, dans ce but, rendait générale l'amnistie qui n'était d'abord que restrictive (2 5 novembre), qu'une suspension d'armes était conclue avec Vandcrmersch (2 décembre), d'Alton ne négligeait rien pour mettre Bruxelles à l'abri d'un coup de main. Il y avait réuni des forces imposantes et fait exécuter de nombreux travaux tant pour comprimer les habitants que pour résister aux insurgés. Les remparts du sud et de l'est avaient été garnis de canons et de mortiers avec tout l'attirail nécessaire pour un bombardement ; les avenues du nord étaient inondées, les ponts détruits et le cours de la Senne entravé afin de pouvoir au besoin inonder le bas de la ville. Des fossés avaient été ereu>és. les chaînes tendues et des chevaux de frise dresses dans les principaux quartiers; le marché, entre autres, était entouré de palissades. Ces précautions exagérées, la crainte d'une inondation jetèrent la consternation et la colère dans les esprits. Les murmures devinrent si violents que Trauttmansdorff publia, le 28, une proclamation par laquelle il annonçait aux habitants que ces mesures ne dureraient pas plus longtemps que la cause qui les motivait, et il envoya au magistrat un grand nombre d'exemplaires de cette proclamation en le priant de la répandre « avec toute l'accélération possi- » ble 3. » De telles assurances étaient insuffisantes, et, le 5 décembre, le magistrat adressa au ministre une protestation contre le désarmement
• Carton intitulé Behof.htem, I. c. — « Ibid. — ' Ibid.
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de la bourgeoisie et l'appareil menaçant déployé par d'Alton. Il le pria de faire rendre aux citoyens les armes qui leur avaient été enlevées m sans forme ni figure de procès, armes que tout citoyen était en droit » de garder pour la défense de sa personne et de ses biens ; » il lui fit observer que « les barricades, les chevaux de frise, les fosses faits dans » la plupart des rues nu grand détriment de ses administrés, formaient » un objet d'inquiétude continuelle chez tous les habitants, et que cet » appareil de scènes d'horreur et de carnage avait déjà engagé les uns à » déserter leurs foyers, obligé les autres à des moyens de sûreté extra- >• ordinaires, et devait nécessairement écarter la confiance qu'il était » pourtant essentiel de ramener par tous les moyens possibles. » Redoutant une explosion qu'il ne pouvait plus que retarder, TrauttmansdorfT répondit qu'il allait faire restituer les armes aux bourgeois et cesser les travaux, et qu'il espérait « que les habitants reconnaîtraient i» le prix de cette assurance et maintiendraient la tranquillité publique 1 . >• Cette promesse ne s'étant point réalisée, le peuple se chargea lui-même de la destruction des ouvrages de d'Alton ; le 8, hommes, femmes, enfants se mirent à l'œuvre ; les fossés furent comblés , les chevaux de frise brisés, et du bois des palissades on fit des feux de joie. Quelques militaires qui voulurent s'y opposer furent insultés par la foule ; dans la rue de la Madeleine, le capitaine du génie Trager, d'autres disent le colonel De Hrou, chef d'élat-major de d'Alton, ayant ordonné à une sentinelle de repousser la foule, il fut pris au collet par un perruquier qui lui assena sur la tête un violent coup de fer à friser.
Toute concession ne pouvait plus qu'enhardir les patriotes ; pendant qu'ils reprenaient force et courage, leurs ennemis s'affaiblissaient graduellement. Une proclamation des états de Flandre, distribuée à profusion à Bruxelles(5, 6 décembre), avait promis des primes aux déserteurs autrichiens, et dans l'étal de démoralisation où se trouvait l'armée, cette promesse eut de funestes conséquences pour le gouvernement. Les troupes qui étaient récemment venues de Louvain , avaient été logées dans des couvents où l'on n'eut guère de peine à les débaucher. Le 8, 53 hommes du régiment de Murray abandonnèrent le poste de la porte de Flandre, et partirent pour Gand ; cet exemple fut suivi par le poste de la porte de Namur, qui plaça sur le corps de garde un écriteau por-
1 Carton intitulé Beroctteis, I. c. Original.
tant ces mots : Maison à louer. Le lendemain, \ 50 grenadiers sortirent du couvent des dominicains, avec armes cl bagages, criant dans les rues qu'ils allaient se joindre a l'armée patriotique ; ils entraînèrent avec eux les gardes des postes et tous les soldats qu'ils trouvèrent sur leur passage. Dans la nuit suivante, 200 autres prirent le même chemip. D'un autre côté, un grand nombre de volontaires de l'armée de Vandermersch avaient profité de l'armistice pour venir à Bruxelles, où leur arrivée fut un nouvel élément de fermentation. Prévoyant une collision certaine, les habitants cherchaient des abris pour leurs objets les plus précieux ; dans les boutiques, dans les magasins, les marchandises étaient soigneusement enfermées, les églises enfouissaient leurs trésors, et deux chanoines de Saintc-Gudule s'empressèrent de cacher le sacrement de miracle.
Vandermersch venait de notifier au ministre que le comité de Breda n'avait consenti qu'à un armistice de dix jours, lorsqu'on apprit que l'empereur, alarme de la tournure que prenaient les événements, envoyait aux Pays-Bas le comte de Cobenzl, vice-chancelier de cour et d'état. En informant Trauttmansdoriï et d'Alton de sa prochaine arrivée, le comte recommandait au premier de céder plutôt que de s'exposer à des accidents fâcheux, et de ne rien négliger pour calmer les esprits; il enjoignait au second de n'employer les armes que pour défendre le trésor et les archives, et. en cas de nécessité, de s'assurer une retraite sur le Luxembourg. A cette nouvelle, le ministre envoya a Vandermersch et à Breda le conseiller Kulberg pour obtenir une prolongation de l'armistice, mais avant qu'il eût pu obtenir une réponse, les événements marchèrent avec une effrayante rapidité. La grand'mcsse du jeudi avait attiré, le \ 0, une foule considérable dans la vaste basilique de Bruxelles; au moment où le clergé entonna le Credo, une énorme cocarde tricolore fut tout à coup arborée au jubé, d'où furent jetées au même instant des centaines de cocardes. On les ramasse avec empressement, on se les distribue ; les hommes les attachent a leurs chapeaux, les femmes sur la poitrine, et les assistants mêlant leurs voix à celles des prêtres, entonnent avec eux le Deus noster refugium et virtu». La même scène se répéta l'après-midi, pendant le salut, et la vue des couleurs nationales excita dans toute la ville un enthousiasme précurseur de graves événements. Dès midi, d'Alton avait donné le signal d'alarme, et les troupes avaient pris position dans les principaux quartiers. Cette
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journée cependant fut plus tranquille qu'on ne devait s'y attendre : les bourgeois se bornèrent à forcer les soldats qu'ils trouvaient isoles, à prendre la cocarde tricolore, et ù enlever les armes des sentinelles; la garde de la Chancellerie et delà caisse de guerre ayant été désarmée, une compagnie du régiment de Murray vint la remplacer ; celle du magasin des minimes se rendit aux patriotes qui en furent chassés peu de temps après par un détachement de grenadiers, et cette importante position fut transformée en forteresse. Craignant que la révolte ne préludât par des pillages, le magistrat avait demandé, le matin, à Trauttraansdoriï de rendre les armes aux gardes bourgeoises et de permettre aux serments de reprendre leurs postes; d'Alton s'était refusé à celte mesure; mais, dans la soirée, lorsqu'il vit la défection ou le désarmement de la plupart des postes delà ville basse, il revint sur cette résolution. Les gardes bourgeoises et les serments se mirent aussitôt à la disposition du magistrat et, pendant toute la nuit, ils firent des patrouilles qui empêchèrent le désordre.
La journée du vendredi paraissait devoir se passer tranquillement, et le marché était fréquenté comme de coutume; mais d'indubitables indices annonçaient une lutte prochaine. Vers dix heures, on vit dans les rues beaucoup de bourgeois armés de fusils, de sabres et de gibernes qu'ils avaient enlevés aux militaires, ou que ceux-ci leur avaient livrés de bonne volonté ; ils s'embusquaient aux coins des rues, se jetaient sur les soldats et leur arrachaient les armes. Des patrouilles entières se laissèrent désarmer par des enfants. Aussi le gouvernement songeat-il à mettre en sûreté les archi\es et le trésor, ainsi que les membres du conseil général, et l'ordre fut donné au commissaire civil Bradi de tenir prêts des chariots et des chevaux. Pendant qu'on s'occupait de ces mesures, l'insurrection était devenue imminente. Une compagnie du régiment de Murray qui était casernée à l'hôpital Saint-Jean, mil bas les armes et fut conduite au jardin de Saint-George, devenu le point de ralliement des patriotes. Après que ces soldats eurent été bien repus et curent reçu le prix de leur défection, on les conduisit à la porte d'Anderlecht pour les diriger sur la Flandre ; la garde de celte porte ayant voulu s'opposer à leur sortie, fut assaillie par les bourgeois et mise en fuite. Pendant ce temps, des volontaires, conduits par le baron Vanderhaeghcn, attaquaient cl emportaient le poste de la Monnaie qui devint leur quartier général. Fiers de ces premiers succès, les patriotes
se dirigèrent alors sur la grand'place qu'occupait un fort détachement avec quatre pièces de canon ; la bonne attitude des troupes qui s'étaient retranchées sous la Maison du Roi, imposa aux assaillants, et ils se disséminèrent dans les rues voisines arrêtant et désarmant les petits postes. Vers quatre heures , un officier à la tète d'une forte patrouille , rencontra près de la caserne du Vieux-Marche, une troupe de bourgeois armés, et leur ordonna de se séparer. Sur leur refus , il commanda de faire feu ; un homme, et une femme qui se trouvait a sa porte , furent tués. Cet événement devint le signal d'un combat général ; pendant que le canon d'alarme et les tambours appellent les soldats à leurs postes, le tocsin sonne et les habitants courent aux armes. Les Autrichiens au nombre de G à 7,000 occupent le haut de la ville depuis les Sablons jusqu'au cimetière de Sainte-Gudulc, où sont placés 200 hommes avee quatre pièces de canon, tandis que le bas de la ville, où ils n'ont conservé que quelques postes, est au pouvoir des insurgés. Une compagnie du régiment de Ligne, commandée par le capitaine lteuss, est envoyée pour reprendre les prisonniers faits à la Monnaie, et se trouve arrêtée à la Cantcrsteen par une troupe de volontaires ; un combat terrible s'engage, les Autrichiens sont forcés de battre en retraite, et de treize dragons qui ont été envoyés pour les soutenir, pas un ne rentre à son corps. Dans le même temps, une compagnie commandée par le baron de Fraye de Schiplacckcn, s'empare du couvent de Jérico récemment converti en magasin militaire.
Prévoyant une défaite, Trauttmansdorff, d'une main agitée par le. trouble, écrivit au magistrat la lettre suivante dont nous avons conservé l'orthographe : « Messieurs, pour arrêter l'effusion ultérieur du sang » des citoyens, je désire parler d'abord a une deputation nombreuse » composée du bourguemaitre, Pensionnaire, quelques échevins et quel- » ques conseillants. Je suis très-parfaitement, Messieurs! votre très- ■■> humble, très-obéissant serviteur, Trauttmansdorff. Bruxelles, le » i 1 décembre, à quatre heures trois quarts après midi » Kn suite de cette lettre, une députât ion se rendit chez le ministre, et, après plusieurs conférences, il fut convenu que l'on cesserait le feu des deux côtés jusqu'au lendemain à neuf heures , et que d'Alton rappellerait ses troupes dans le haut de la ville. Cette mesure rétablit momentanément
• Archives fie ta Ville. Original, tour. ii.
Mfi HISTOIRE
la tranquillité; le tocsin cessa de sonner, et, môme vers les sept heures, un bataillon du régiment de Bender qui arrivait d'Assené , se rendit sans opposition à la place Royale, escorté par deux compagnies bourgeoises chargées de le préserver des insultes de la populace. Mais les patriotes exaltés avaient vu avec colère la conclusion d'un armistice qui leur arrachait la victoire ; ils reprochèrent vivement au baron Vanderhaeghen.de l'avoir accepté, et lui prodiguèrent même les noms de lâche et de traître. Déjà le parti modéré, qui voulait avant tout éviter les desordres et les malheurs résultant d'une lutte avec la garnison, était débordé ; la dame de Bellcm et sa fille Marianne parcouraient les postes des insurgés et les instituaient à attaquer les Autrichiens ; en même temps un comité se formait chez M. Vandcrnoot de Vrechera (longue rue de l'Écuyer, à coté de la chapelle de Saint-Éloy) et s'occupait des moyens de donner à l'insurrection une plus énergique impulsion. Ce comité dans lequel figuraient l'avocat Drugman, Joseph Vandernoot, le baron de Schiplaecltcn et les chefs des serments, s'adjoignit le baron Vanderhaeghcn et organisa l'attaque cl la défense. Les insurgés reçurent des chefs et on leur assigna des postes opposés a ceux qu'occupaient les Impériaux. L'effet de ces dispositions se fit prompteraenl sentir; vers dix heures, les troupes qui occupaient la grand'place, furent attaquées de trois côtés à la fois. Au son lugubre des cloches se joint le canon des Autrichiens qui, de la Maison du Koi, font un feu terrible sur les assaillants. Ceux-ci néanmoins vont l'emporter lorsqu'un renfort de 500 hommes descendant par la place de Louvain et la rue de la Montagne . vient rétablir les chances du combat en faveur des Impériaux ; repoussés deux fois par la mitraille, les bourgeois vont tenter une troisième attaque par l'hôtel de ville dont ils se disposent à enfoncer la porte de derrière, lorsque le magistrat leur annonce qu'il négocie un arrangement et que les troupes ne tarderont pas à se retirer. 11 fut convenu en effet entre le magistrat, le baron Vanderhaeghcn et le commandant des Autrichiens, que ceux-ci évacueraient la grand'place en n'emmenant que deux canons, et qu'un bataillon d'infanterie viendrait les relever. Vers minuit, un bataillon de Ligne commandé par le baron de Montigny et escorté par des bourgeois armes, descendit la montagne de la Cour et la rue de la Madeleine qui étaient illuminées , ainsi que toutes les autres rues. Arrivé au Marché-aux-llerbcs, il y trouva la foule si compacte qu'il lui fut impossible d'avancer. Sur ces entrefaites, le
DE BRUXELLES. 307 combat arait recommence sur la grand'place où la fusillade était redevenue très-vive, et Ton craignait de voir le baron de Montigny aux prises avec la multitude qui le pressait ; pour prévenir une catastrophe, on usa de stratagème. Au tocsin succédèrent subitement dans les chapelles de Sainte-Anne et de la Madeleine, les cloches de réjouissance, et en même temps, des gens apostés à cet effet, crièrent : Victoire ! Vivent les patriotes! Le peuple crut à un triomphe complet, et par ce moyen on parvint à le calmer pour un instant. Montigny en profita pour pénétrer sur la grand'place, où il resta deux heures attendant que la foule se fût dispersée. On vit alors des bourgeois apporter à boire et à manger aux soldats qu'ils venaient d'attaquer et qui, pendant toute la journée, n'avaient pris aucune nourriture. Les maisons du marché étaient criblées de balles; la perte des bourgeois montait a une trentaine de tués et à une quarantaine de blessés. Les Impériaux avaient perdu à peu près le même nombre d'hommes. Vers deux heures du matin, ceux-ci remontèrent avec le bataillon de Montigny et deux pièces d'artillerie, vers Sainte-Gudule dont ils occupèrent le cimetière.
Ces événements jetèrent la plus grande confusion dans les préparatifs de départ ordonnés par Trauttmansdorff, et cette confusion ne lit qu'augmenter par les menaçantes rumeurs qui parvenaient à chaque instant aux membres du gouvernement. Le commissaire Bradi était disparu, et le ministre dut s'adresser à laraman de Beelen qui avait déjà fourni dix chariots à d'Alton. Cependant, la journée du i 2 s'annonça avec des apparences de tranquillité qui réveillèrent les illusions de Trauttmansdorff. Il convoqua son conseil auquel furent appelés les barons Vandcrhacghen et de Schiplaeeken, l'avocat Drugraan et Vandcrnoot de Vrcebem, auxquels il proposa de faire retirer les troupes et de eonlicr la garde de la ville aux serments et aux gardes bourgeoises. Celle proposition fut soumise au comité patriotique et au magistrat ; celui-ci l'adopta . mais les ardents patriotes du comité la rejetèrent et le combat ne tarda pas à recommencer sur tous les points. Des femmes, des enfants, oient les pavés et les montent aux greniers ; les portes des maisons sont laissées ouvertes pour offrir, en cas de défaite, un refuge aux vaincus ; toute la population est en armes et les religieux même, le sabre au poing, animent les assaillants.
Tandis que d'incessantes défections démoralisent les troupe», on sème le bruit que 15.000 Flamands et les Borins accourent au secours de
Bruxelles, et des dragons viennent annoncer au général d'armes que la route d'Ixelles est coupée par des abattis formés par les paysaus de Boilsfort et Watermacl qui, repoussés la veille dans une tentative sur la ville, se sont barricadés dans ce village. Alors d'Alton qui ne sait plus où donner de la tète, d'Alton qui avait écrit à Joseph II « qu'il pouvoit faci- » lement retirer et conserver son armée, et laisser assez de monde à » Bruxelles pour la mettre en feu, recueillir une partie de ses cendres et » la lui présenter, » d'Alton ordonne la retraite. Les troupes placées dans le cimetière de Saintc-Gudule et sur les Sablons se replient avec leur artillerie sur la place Royale, et filent peu à peu, devancées par Je général d'armes qui est sorti à la téle de loutc sa cavalerie pour aller frayer un passage au ministre et assurer sa retraite. Au moment où celui-ci va montera cheval, il apprend que le magistrat a adopté ses propositions et chargé les serments de rétablir l'ordre. Cette communication lui donne l'espoir de pouvoir encore sauver la souveraineté de son maitre et il fait savoir au magistrat que si l'on veut garantir sa sûreté personnelle, il restera à Bruxelles. Cette lueur d'espérance fut de courte durée. Lorsque le baron Vanderhacghcn vint lui porter une réponse, Traultraansdorff était parti avec le colonel Renelle, commandant de l'arrière-garde autrichienne, abandonnant le trésor royal, la caisse militaire, ses effeU, ses bagages et la plus grande partie des papiers du gouvernement. D'Alton, qui avait dispersé les paysans d'Ixelles à coups de canon \ revenait à Bruxelles lorsqu'il rencontra le ministre et le colonel Rcnctte; la vue des remparts garnis de défenseurs dont les balles et les boulets atteignirent quelques-uns de ses soldats, lui montrèrent que tout était perdu 2.
1 Xe curé d'Ixelles, vieillard sexagénaire, fut tué dans sa maison par un boulet. On lit dans quelques brochures qu'il fut massacré par des soldats; mais il faut se défier de ces relations inspirées par la colère et la partialité du moment.
» On lit dans une note attribuée à feu Dolrengo sur un manuscrit inédit du comte dA"\ que d'Alton avait a tellement perdu la tête que pour fuir plus vite, il » laissa au pouvoir des insurgés les papiers du gouvernement, 3 millions de flo- » rins qui étaient déposés au trésor royal, cl 400,000 florins à la caisse de guerre » dont 60,000 lui appartenaient. Il quitta son hôtel le bonnet de nuit sur la tête » et sans chapeau, oubliant sur son bureau ses deux montres, son ordre de Marie- » Thérèse et toute sa correspondance originale avec Joseph II, que les patriotes se » halèrcul de saisir et de publier. » — M. de Geri.ache, Introduction à l'Histoire ttu royaume des Pays-Bas.
DE BRUXELLES. 3«9 La perle des Autrichiens Ait évaluée à 2,000 hommes enlevés à leur armée, moins par le fer que par la désertion, et à 8,000,000 de florins; celle des bourgeois est trop diversement rapportée pour qu'on puisse asseoir un jugement raisonnable ; à en juger par les listes des morts et des blessés qui furent transportés à l'hôpital Saint-Jean, elle dut être considérable ; le tolal de ces listes s'élève à vingt tués, parmi lesquels il y avait cinq femmes, et à H i blessés dont quatre femmes. Le peuple se montra modéré dans sa victoire; les propriétés des partisans de la maison d'Autriche furent respectées, et, à l'exception de l'incendie de la caserne du Vieux-Marché, incendie que les deux partis attribuèrent à leurs ennemis, et du pillage de quelques magasins de l'état, on n'eut à regretter aucun excès. Immédiatement après le départ des troupes, le baron Vanderhacghcn fit occuper l'hôtel de d'Alton et celui du chancelier, et le baron de Schiplaccken, le trésor royal et la chambre des comptes ; d'autres officiers furent préposés à la garde du conseil royal et du conseil privé où se trouvait un dépôt considérable de munitions; il y était entré peu auparavant quarante-deux chariots d'armes, i 50 hommes qui avaient été laissés à la garde de la caisse de guerre et oubliés dans la débâcle, furent obligés de se rendre, ainsi que les élèves de l'académie militaire, et leur directeur, M. de Monte de Famario *.
Bruxelles était délivrée de sa garnison mais non de tout sujet d'alarmes; les bruits les plus sinistres arrivaient à toute heure et l'on croyait à chaque instant voir les Autrichiens reparaître. Le même jour, vers cinq heures et demie du soir, arriva un corps de 2 à 3,000 volontaires de la Flandre, sous les ordres du général baron de Klcynenberg, emmenant avec eux huit pièces d'artillerie. ILs furent reçus avec de vifs transports de joie, et le manifeste du peuple brabançon fut publié à l'endroit même où peu de temps auparavant, le bourreau l'avait lacéré cl brûlé. Le magistrat qui, depuis le 10, n'avait pas quitté l'hôtel de ville, reçut du général flamand l'ordre de prêter serment au peuple brabançon. Le bourgmestre baron de Ueeckroan de Vicusart, l'échevin Wouters et le premier pensionnaire Van Schelle s'y refusèrent; ils furent chassés de l'hôtel de ville par des officiers de l'état-major de l'armée flamande, et les
« Bulletin officiel du comité général établi à Cand, nM III cl V. — Relation de Ut délivrance de Bruxeltes. — ^expulsion des Autrichiens. Brux., in-8% 1790. — Journal général de l'Europe. — Goetviel, mss. — M. Gùurd, Rapcdius de Berg. — Notes de TraHttmansdorff, eie.
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autres membres du magistrat, intimidés ou gagnés d'avance au parti vainqueur, s'empressèrent d'obéir 1.
La nuit se passa dans l'ivresse du triomphe, mais, le lendemain matin, des paysans effarés vinrent annoncer que d'Alton avait appelé de nouvelles troupes et s'était décidé à rentrer à tout prix dans Bruxelles ; quelques-uns ajoutaient que déjà son avant-garde était prés de la porte de Hal. Aussitôt les volontaires bruxellois et flamands prirent les armes, et plusieurs corps étaient déjà .sortis par les portes de Hal et d'Anderlecht. lorsqu'on reconnut l'erreur : le commandant d'armes était à sept lieues de Bruxelles, et la prétendue avant-garde n'était autre qu'un détachement du régiment de Bender, fort de 400 hommes avec quatre pièces de canon, que les habitants de Hal venaient de faire prisonnier. Cette alarme toutefois témoigna de l'enthousiasme qui s'était emparé des masses. Des troupes de paysans armés de bêches, de fourches ou de bâtons acconraient incessamment, conduites par leurs officiers seigneuriaux ou par leurs curés ; le 17, il arriva un nouveau corps de patriotes flamands commandés par le marquis de Rosière. Le même jour, on annonça, à son de trom|>e et de cloches, l'arrivée de Yandernoot qui fit, le lendemain, une entrée triomphale, accompagné des membres du comité de Hreda. Toutes les cloehes des églises, sonnant à grandes volées, se mêlaient aux détonnations de l'artillerie. Les abbés de Saint-Bernard et de Tongerloo. montés sur des chars magnifiques, dirigeaient le cortège; en plusieurs endroits on avait élevé des arcs de triomphe, et les façades des maisons étaient décorées de tapisseries et pavoisées de drapeaux tricolores ; à l'hôtel de ville on avait exposé les draps rouges. Yandernoot arriva dans un phaéton découvert, et on lui décerna les honneurs souverains. Les autorités locales, les doyens des métiers, les serments, les volontaires qui étaient allés à sa rencontre, l'escortèrent jusqu'à l'église de Saintc-Gudulc. Les chanoines vinrent le prendre au bas de l'escalier et lui offrirent l'encens. Entouré des hallcbardiers de la cour, il fut conduit dans le chœur et y entendit chanter le Te Deum, placé sur le prie-Dieu où s'était agenouillé Joseph 11. Après avoir assisté à un banquet auquel avaient été invités les chefs de l'insurrection, Yandernoot se rendit au spcctable où l'on représentait Bruttis et la Rosière de Salenaj.
« Carton intitulé Beboimtess. — Les réclamations que les magistrat» expulsés adressèrent plu» tard aux Etats n ohlinrent aucun résultat.
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Il prit place dans la loge des gouverneurs généraux. Toutes les allusions que présente la première de ces pièces, furent saisies avec enthousiasme ; lorsque Facteur chargé du rôle du consul romain vint débiter une tirade adaptée à la circonstance, et dans laquelle le personnage, animé d'un esprit prophétique, annonçait les brillantes destinées promises aux Belges, lorsque, avec l'énergie d'un inspiré, il prononça ces vers :
Sur les débris du trône et de la tyrannie, Do Belge indépendant s'élève le génie.
l'assemblée se leva tout entière, les chapeaux furent agités, les sabres élincelèrent, et les voûtes de la salle retentirent des cris de : Vive la liberté ! Vive Vandemoot ! Ensuite les comédiens couronnèrent dans sa loge celui qu'on nommait alors le Franklin de la Belgique, et sur sa muison, ornée de lauriers, on écrivit cette inscription :
Le temple de l'honneur et de la liberté.
Sur la porte on lisait le quatrain suivant :
Porte que nos tyrans, dans leur rage odieuse, Ont osé renverser avec indignité, Tu deviens aujourd'hui la porte glorieuse Du temple de l'honneur et de la liberté.
Le 1 9, lorsqu'il se rendit à l'hôtel de ville, le peuple voulut traîner sa voiture et il eut beaucoup de peine à l'cmpcclicr. La rue Active reçut son nom, et sa maison, devenue le rendez-vous des patriotes, se vit assiégée par tous ceux qui espéraient des faveurs et des emplois.
Quelques jours après, les états de Brabant s'assemblèrent. Bientôt, dirigés par Vandernoot qui garda la qualité d'agent plénipotentiaire, et par Van Eupen qui avait alors celle de secrétaire, ils résolurent de s'emparer des rênes du gouvernement. Ce projet fut presque aussitôt exécuté que conçu ; le conseil de Brabant sanctionna les résolutions des 26, 27, 29 et 30 décembre, par lesquelles ils déclaraient exercer le pouvoir souverain sur le môme pied que l'avait fait Joseph II, et, le 51 , ils firent leur acte d'inauguration. Les volontaires formèrent sur la grand'place un carré, au milieu duquel les États se prêtèrent mutuellement et alternativement le serment de fidélité. Dans la soirée du
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4 janvier 1790, arriva, par la porte de Louvain, le duc dTrsel. qui fut reçu aux fallots. Quarante carrosses , des volontaires à pied et à eheval étaient allés à sa rencontre ; on alluma des feux de joie et beaucoup de maisons furent illuminées ; le duc d'Arenberg qui arriva le lendemain, se vit accueilli avec le même enthousiasme, enthousiasme qui se répéta lorsque, le i2, il monta sa première garde comme volontaire. On vit bientôt revenir plusieurs des ordres religieux supprimés par Joseph II, tels que les carmélites, les pauvres claires, les capucines et les annonciades. Leur retour fut célébré par des messes solennelles et des fêtes, et on les reconduisit triomphalement dans leurs couvents. On recommença ù enterrer les morts dans les églises ; on établit la censure des journaux et autres écrits, et il ne resta plus rien des mesures, même les plus utiles, prises par le gouvernement de Joseph II 1 - Les États des autres provinces avaient également proclamé leur indépendance-, ils envoyèrent des députés à Bruxelles pour y tenir une assemblée générale, et la première séance eut lieu le 7 janvier. Le cardinal-archevêque chanta à Sainte-Gudule la messe du Saint-Esprit, et Van Eupcn y prêcha. Par un traité, paraphé le 1 1 , toutes les provinces s'unirent sous la dénomination d'Etats belgiques unis. Ce traité établissait en outre un congrès composé des députés de toutes les provinces et portant la dénomination de Congrès souverain des États belgiques. Cet acte d'union, ratifié par les états des provinces, fut définitivement signé le 20, et le congres fut convoqué pour le 20 février suivant. Pendant les premiers temps du gouvernement insurrectionnel, le congrès fut composé des députés des états généraux ; mais, au mois d'août, on sépara les deux assemblées et de nouveaux députés furent nommés à cet effet. Leurs attributions furent entièrement distinctes : le congrès, qui était permanent, constituait le pouvoir exécutif et se partagea en comités; les états généraux, dont la durée était subordonnée aux circonstances, devaient décider sur les contestations qui pourraient survenir entre le* provinces, et sur toutes les questions d'administration générale. Van-
« Voir pour les événements de 1790, le Copyc Boeck et le carton intitulé Beroeutens aui Arch. de la Fille; — Gérard, Journal des troubles de* Pays Bat, rass. de la Bibl. de Bourg., 7 vol. ;— Goetviel; — Dewez; — M.Borgnet; — M. Gaciuiid; — M. de Gerlache, I. c. ; — le Journal de Bruxelles ; — le Journal général de l'Europe ctjes autres journaux du temps;— les innombrables pamphlets que possèdent nos bibliothèques publiques et celle de la chambre des représentants, etc.
dernoot fut alors nommé ministre et Van Eupen secrétaire d'état.
Pendant que tout semblait présager un heureux avenir à cette révolution que favorisaient et l'enthousiasme des populations et les premiers succès de Vandermersch, des germes de dissension se manifestèrent. Vandernoot et Van Eupcn n'étaient pas les hommes qu'il fallait à la tète d'un poreil mouvement. Du triomphe de l'indépendance, ils firent une affaire de coterie ; au lieu de maintenir, à tout prix, une union qui a voit fait la force des patriotes, ils perdirent de vue les Autrichiens, pour ne songer qu'à leurs adversaires politiques. Us voyaient avec crainte et colère se grossir le parti de Vonck qui, sans avoir la popularité de Vandernoot, n'avaitpas moins de titres que lui à la reconnaissance publique. N'était-ce [m»s lui, en effet, qui avait fait prendre les armes aux émigrés et appelé Vandermersch ? Mais l'un s'adressait à des gens intéressés au maintien des anciens abus, et le nombre en était grand; l'autre ne pouvait obtenir de crédit que près de la partie éclairée de la nation ; celuilà entraînait les masses faciles à devenir instrument ; celui-ci ne pouvait compter que sur une classe d'hommes qui, dans toutes les causes et dans tous les partis, ont obtenu les palmes du martyre avant d'être couronnés des lauriers du triomphe. Ces rivalités maintenaient l'agitation qui régnait à Bruxelles depuis le départ des Autrichiens et menaçait incessamment leurs partisans; on les représentait au peuple comme étant eu conspiration permanente, et rien n'était négligé pour entretenir l'exaltation révolutionnaire. Le 3 janvier, les patriotes de Rurcmondc avaient amené à Bruxelles le chancelier de Gucldre, Luytgens, le conseiller marabour Slucrs, et le greffier Vanderennc, qui furent enfermes dans le couvent des carmes déchaussés. Dans la nuit du 8, on arrêta le général-major De Moitelle, l'ex-commandant du régimeut de Ligne, et, le 12, sur le bruit que des officiers autrichiens se tenaient cachés à l'hospice de Pachéco, on vit 200 volontaires y courir avec une pièce d'artillerie ; on reconnut l'erreur assez à temps pour prévenir de grands malheurs. Dans la nuit du 4 5, les États ordonnèrent une battue générale dans toutes les auberges pour saisir les militaires et étrangers qui s'y trouvaient ; il y eut dix-neuf arrestations. Ce fut dans ces circonstances que Vandermersch arriva à Bruxelles, où ses amis lui avaient préparé une brillante ovation. Tous les volontaires étaient sous les armes ; les cloches, le carillon et la musique turque annoncèrent son entrée, et une multitude immense courut à sa rencontre. Après avoir Tour ii. 'i8
entendu le Te Deum h Sainte-Gudulc, le général fut introduit devant les états généraux. L'évéque d'Anvers, président de semaine, lui exprima leur satisfaction de ses services et lui remit un brevet de feidzevgmeesttr, grade auquel étaient attachés des appointements de 1 5,000 florins de Brabanl, outre 4 0,000 florins pour frais de table en temps de guerre ; on lui offrit aussi une gratification de 10,000 florins qu'il refusa. Son fils, âgé de quatre ans. fut nommé capitaine pour entrer en activité à seize ans, et les États envoyèrent à sa femme une riche garniture de dentelles. Plusieurs versions coururent sur le voyage de Vandcrmersch à Bruxelles; on prétendit généralement qu'il venait engager les États à prendre à leur solde des troupes étrangères, attendu qu'on ne pouvait compter sur la durée de l'enthousiasme des volontaires, dont plus de 2,000 l'avaient déjà abandonné. On ajoute que les États avaient traite avec l'Angleterre pour la levée d'une brigade de i ,000 hommes ; mais le fait est inexact : le ministère britannique n'était nullement disposé à prêter un concours ostensible à la révolution brabançonne, et la légion anglaise qu'un Belge leva ù Ostendc, ne se composa que de Liégeois, d'Allemands et de Belges. Ce voyage, a notre avis, avait un tout autre but, et les Yonckistes voulaient probablement se placer sous le patronage d'un homme que ses succès avaient rendu populaire. Il est un fait constant, c'est que les deux partis qui jusqu'alors n'avaient eu pour armes que les sarcasmes et la satire, entrèrent dès ce moment dans les voies de la violence, et que les vandcrnoolistes, se croyant menaces par l'armée, résolurent d'employer contre leurs adversaires les passions de la populace et le fanatisme. Ces sentiments se manifestèrent le jour même de l'arrivée du général. Après avoir diné chez le baron de Peuthy, Vandcrmersch se rendit au théâtre où son entrée fut annoucée par des fanfares et saluée de vives acclamations; mais pendant que les vonckistes faisaient lire des vers en l'honneur du vainqueur de Turnhout, les partisans des États répandaient dans les loges des cartes d'invitation à une messe pour prier le ciel de détourner les projets « des perturbateurs de l'ordre public, des ennemis de la consti- » tution et de la patrie. » Le lendemain, le bruit courut que les fontaines avaient été empoisonnées, ce qui causa une grande fermentation dans le peuple; d'un autre côté, le 27, le serment de Saint-Sébastien proclama Vandermersch chef-doyen et parada en sa présence sur la grand'placc.
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Le dépari du général qui quitta Bruxelles le 1" février, n'apporta aucun changement à la position des partis. Les Vandernootistcs virent se ranger sous leur bannière la majorité du clergé dont le chef signala comme « ennemis de la religion et de l'état, tous ceux qui, par des » raisonnements aussi frivoles que subtils, se ressentaient de la philoso- » phiedu siècle (Mandement pour le carême de 1790). » Leurs émissaires répandirent des déclarations portant que « tous ceux qui vou- » dr oient introduire des changements ou nouveautés, soit à la religion, » soit à la constitution, dévoient être considérés comme traîtres à la » patrie et perturbateurs du repos public. » Ces actes, propres à pousser la populace à tous les excès, furent appuyés par les curés des campagnes, qui firent signer ces déclarations par des femmes, des enfants, des domestiques, et menacèrent de l'excommunication tous ceux qui ne se montreraient pas anti-Vonckistes. Immédiatement après le départ des Autrichiens, Vonck avait formé à Bruxelles un comité patriotique, dont les membres demandaient une nouvelle forme de représentation nationale ; ils voulaient que le clergé séculier, les petites villes, le plat-pays, toutes les classes de citoyens enfin fussent équitablement représentées. Ils prétendaient que le peuple brabançon, rentré dans son indépendance primitive, avait le droit d'adopter la forme de gouvernement qu'il croirait la plus avantageuse au pays. Par de nombreux écrits, ils essayèrent d'éclairer l'opinion publique ; mais toute espèce de réforme était devenue odieuse à la majorité du peuple, et, à ses yeux, vouloir apporter des ehangements aux institutions nationales, c'était continuer l'œuvre de Joseph II, c'était trahir la révolution. Dans son aveuglement la nation ne sut ni ne voulut discerner les réformes proposées dans l'intérêt de sa liberté de celles que l'empereur voulait introduire dans un but tout opposé, et elle se courba devant une oligarchie qui n'avait en elle-même aucun élément de stabilité. Calomnié, persécuté, le comité de Bruxelles, auquel ses adversaires donnaient le nom de démocrate, céda aux menaces des partisans fanatiques et soudoyés de ses ennemis. Vonck seul ne perdit pas courage, et des débris de cette association il forma la société patriotique, dont il fut nommé président.
Cependant Vandcrnoot et les États, qui avaient toujours compté plus sur l'étranger que sur l'énergie de la nation, comprirent enfin que la Belgique n'avait de secours à attendre que d'elle-même. L'assemblée constituante de France, à qui ils avaient, en désespoir de cause, député
l'avocat Torfs, leur conseilla de choisir un chef constitutionnel dans la maison d'Autriche, et d'établir une représentation libre et élective dans les trois ordres, au gré de la nation. L'armée devait être nationale et prêter serment aux chefs et aux représentants du pays, et le corps représentatif disposer seul du trésor public. L'assemblée constituante promettait d'amener l'empereur & accéder à ces arrangements avant la fin de mai. Mais de telles propositions ne pouvaient convenir à des hommes « qui entendaient bien que la révolution eût été faite à leur « profit, et qu'affranchis de Joseph II ils le seraientaussi d'une constitution » régulière. » Aussi les États rejetèrent ces propositions , et Vandernoot défendit « sous peine de coups de bâton, » & l'avocat Torfs, de les rendre publiques. Les Vonckistcs alors se laissèrent aller au découragement ; beauco up désespérèrent du succès de la révolution, et leurs antagonistes profilèrent de ces dispositions pour les accabler. Comme ce parti avait beaucoup d'adhérents dans la bourgeoisie bruxelloise, ils n'osèrent d'abord l'attaquer ouvertement et préludèrent à la violence par des coups détournés. Ils avaient vu de mauvais œil élire le duc d'Arcnberg commandant des volontaires des cinq serments (10 février), et leurs premiers efforts tendirent & enlever aux Vonckistcs toute leur influence sur ces compagnies. Un nouveau voyage de Vandermersch à Bruxelles (24) fit hâter l'exécution de leurs projets. Le bruit fut répandu qu'à la suite d'une grand'messc, qui serait célébrée à Saintc-Gudule le 25, des cocardes rouges et bleues seraient distribuées, et que les démocrates se disposaient à renverser les États ; suivant d'autres, le duc dTrsel, que les partisans des États accusaient de vouloir jouer le rôle de La Fayette à Paris, devait être proclamé souverain. Des rassemblements se formèrent aux environs de Sainte-Gudulc, et plusieurs personnes se virent huées et maltraitées par la populace. Les États prirent prétexte de ce tumulte pour retenir une division de volontaires de la Flandre en destination pour Namur; une proclamation signée par Vandernoot et Van Eupen, déclara que le manifeste du peuple brabançon sortirait son effet et que tout se ferait au nom du peuple en qui résidait la souveraineté. Plusieurs arrestations furent opérées, et une ordonnance du magistrat défendit de porter d'autres cocardes que celles qu'on avait admises, sous peine d'être envisagé et traité comme perturbateur du repos public. Une autre ordonnance du même jour, détermina l'organisation des serments dont l'effectif fut fixé h cinq compagnies de 300 lioraraes chacune, et, afin
DE BRUXELLES. 377 que nulle autre personne ne sortit année, il fut enjoint d'apporter à l'hôtel de ville les contrôles de ces corps. C'était là que l'on avait voulu en venir ; le premier que frappait cette mesure était le vicomte Édouard de Walckiers, connu par ses opinions libérales. Il commandait la 6e compagnie, qui était agrégée au serment de Saint-Sébastien et forte de 3 30 hommes ; elle se trouvait ainsi, sous un double rapport, atteinte par cette ordonnance. Pendant le restant du jour et toute la nuit, de nombreuses patrouilles parcoururent la ville. Le lendemain, tout paraissait cependant rentré dans le calme, lorsqu'un incendie qui éclata dans une maison de la montagne de la Cour, faillit occasionner les plus grands malheurs. En entendant sonner le tocsin, chaque parti se crut attaqué; les volontaires coururent aux armes, et l'on ne parvint qu'avec peine à calmer le tumulte.
Le 28, c'était le tour de service de la compagnie de Walckicrs, et les Vandernootistcs étaient dans Patiente de savoir s'il braverait l'ordonnance qui la supprimait. Pour effrayer leurs adversaires, ils firent courir le bruit que si elle paraissait, cette compagnie serait massacrée par la populace qui pillerait ensuite les maisons des démocrates. On rapporte que le duc d'Ursel, informé de ces rumeurs, dit : •« Qu'ils vienneut et qu'ils » répandent mon sang à la même place où j'ai sauvé la ville ! » Sans se laisser intimider par ces menaces, Walckicrs fit prendre les armes à sa troupe et, musique en téte, il alla relever la compagnie des escrimeurs qui lui céda le poste qu'elle occupait. Cet acte de vigueur déconcerta ses ennemis, dont tout le plan était ainsi renversé ; ils ne se crurent pas assez forts pour faire réprimer cette insubordination, et, le lendemain (1er mars), le magistrat retira son ordonnance. Le 2 mais, au théâtre, on jeta sur la scène des billets pour demander le Tartufe, dont Van Eupen avait reçu le nom.
Joseph II était mort le 20 février; en annonçant cette nouvelle aux États, le comte de Cobenzlleur conseilla d'entrer en arrangement avec le successeur de ce prince, Léopold 11, qui, de son côté, leur fit de conciliantes propositions. 11 s'engageait a tout rétablir sur le pied des anciennes constitutions, leur laissant la faculté d'ajouter à ses propositions les clauses qu'ils croiraient utiles ou avantageuses au pays, pour qu'à l'avenir ses privilèges, sa constitution, sa liberté fussent prémunis contre toute infraction, altération et empiétement. Le mémoire de l'empereur était accompagné d'une lettre des gouverneurs généraux qui invitaient
les États, dans les termes les plus pressants, à rendre le bouheur et la tranquillité aux provinces en acceptant ces propositions. Il était impossible à un souverain de faire plus de concessions ; la lettre du ministre et le mémoire de l'empereur restèrent sans réponse. On lit dans une brochure du temps que le pensionnaire des États, De Jonghc, qui lisait cette lettre aux syndics des nations, dut interrompre sa lecture par ordre de Vandcrnoot, et qu'un autre membre des États la 6t jeter au feu. Cependant à peine les puissances qui avaient favorisé les premières tentatives des Belge», furent-elles informées de la mort de Joseph II et des intentions manifestées par son successeur, que leur politique changea complètement. D'un autre côté, voyant le gouffre effrayant dans lequel la révolution entraînait le pays, désespérant d'asseoir son indépendance sur des bases solides, beaucoup d'hommes éclairés et dévoués à la patrie se rallièrent aux propositions de l'empereur. La cause de l'indépendance était cependant loin d'être perdue, et certes elle eût triomphé, si les partis, oubliant leurs haines et leurs intérêts privés, avaient réuni, pour la servir, les forces qu'ils usaient pour s'écraser mutuellement.
N'ayant pas réussi dans leur première tentative, les Vandernootistes cherchèrent d'autres moyens de renverser l'obstacle que leurs projets rencontraient dans l'esprit libéral des volontaires de Bruxelles. Depuis longtemps, ils avaient songé à lier ces corps aux États par un serment de fidélité, mais diverses difficultés, entre autres la rédaction de la formule, les avaient arrêtés. Cependant il devenait urgent pour eux d'abattre le libéralisme qui gagnait insensiblement du terrain, et, tandis que les Vonckistcs pouvaient compter sur la majorité des volontaires , les États ne trouvaient d'appui que dans deux de ces compagnies : celles du capitaine Franqucn et de l'avocat Desmet. Van Eupen alors prit l'initiative, et, sur sa proposition, les États décidèrent que les volontaires leur prêteraient serment. Le 9 mars, jour fixé pour celte cérémonie, les volontaires furent convoqués sur la grand'placc où Vandcrnoot, qui avait rédigé la formule du serment, se rendit accompagné du magistrat. Prévenu que trois compagnies s'étaient assemblées aux jésuites, il leur envoya une députa lion pour les engager à se réunir à leurs camarades afin de faire simultanément le serment requis ; mais celles-ci s'y refusèrent, disant qu'elles ne « prêteraient serment qu'à la nation. » Vandernoot est surpris , mais non décontenancé par cette résistance. Ses émissaires vont parcourir les rangs de ces compagnies en les engageant
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DR BRUXELLES. 370 à ndopler la formule donnée par les Étals ; on leur répond par les cris de : Pour ta nation ! Rien que pour la nation ! Vandernoot alors accourt lui-même ; recourant au mensonge, il assure que les compagnies réunies sur la grand 'place ont prêté le serment demandé, et que refuser de suivre cet exemple, c'est s'exposer à un massacre. Cette assertion est aussitôt démentie. Démasqué et redoutant les suites de l'indignation générale, il découvre sa poitrine et s'écrie : « L'intérêt seul du pays me guide. Mes » amis, ouvrez-moi la poitrine, vous y verrez le nom du peuple gravé » sur mon cœur. Pour vous convaincre que je ne suis mu par aucune » considération personnelle, je cours à l'hôtel de ville engager le raagis- » trat à acquiescer à votre demande. » 11 dit et s'échappe, emportant une formule de serment que lui a remise De Walckicrs . Les trois compagnies se rendent alors au marché, où leurs camarades les accueillent avec les plus vifs transports. Tous forment un carré, dans lequel ils introduisent le duc d'Ursel, qui venait de donner sa démission de président du comité de la guerre à la suite d'une discussion qu'il avait eue avec Van Eupen relativement à la nomination du général Schoenfeld. Les volontaires le proclament leur général et la foule fait entendre de bruyantes acclamations. Réfugié à l'hôtel de ville, Vandernoot a été témoin de ce spectacle ; il voit sa cause perdue et vient se précipiter dans les bras du duc d'Ursel qui, prenant en pitié sa terreur, le reçoit et le sauve: s'il l'avait repoussé, c'en était fait de Vandernoot et de son parti.
Les États étaient dans la consternation ; ils discutèrent la question de savoir s'ils n'établiraient pas leur siège et celui du congres ailleurs que dans une ville où « régnaient des cabales et divisions qui allaient » parfois jusqu'aux menaces, de sorte qu'ils n'avaient plus cette liberté » et cette tranquillité que demandent les délibérations épineuses et délicales dont ils s'occupaient sans relâche. » Mais, lorsqu'ils virent leurs adversaires ne pas profiter de ce succès, ils reprirent courage et se proposèrent une éclatante revanche. Feignant de se rendre aux réclamations de la société patriotique, ils lui proposèrent de présenter un plan d'organisation qui put concilier les esprits, rallier les intérêts et mettre
1 Cette formule, qui avait été rédigée par le banquier Chapel, était ainsi conçue : « Je N.... agrégé au serment de N...., armé pour le maintien de la tranquillité » publique, jure fidélité au peuple et obéissance à mes supérieurs, ainsi qu'à mes » officiers, quant au service, pendant le temps que je resterai membre agrégé, et » je jure l'union entre tous les agréés des serments respectifs. » \
fin à toutes les dissidences sur ta souveraineté et sur le gouvernement du pays. En même temps, leurs partisans remuaient activement les passions de la populace qui, le 1 4, hua et maltraita Vonck comme il sortait de l'église du Finistère, et jetaient le venin de la calomnie sur ses amis politiques. Nonobstant ces indices qui auraient dû les mettre sur leurs gardes, les Yonckistes donnèrent dans le piège. Us rédigèrent, sous le titre de Considérations impartiales, une adresse aux États, dans laquelle ils exposaient « que la cessation des pouvoirs qui résidaient dans le » chef du ci-devant duc, ayant anéanti l'ancienne forme du gouverne-* » ment du Brabant, on ne pouvait disconvenir qu'il ne fût indispensable » d'y en établir une nouvelle qui fit cesser à tous égards l'espèce d'in- » terrègne où le pays se trouvait; que cette nouvelle forme ou organi- !• sation devait être telle, sans doute, qu'elle pùl assurer à un peuple » libre la conservation do sa liberté cl la propagation de la félicité pu- " blique. » Ils représentaient « combien la situation de la nation en » général et du Brabant en particulier, combien l'état des finances et » celui de l'armée, combien tout enfin rendait urgent et indispensable i* que la généralité de la province fût représentée le plus légalement que » possible. » Enfin, ils proposaient d'opter entre « une convocation ou » représentation provisoire, soit par ordres, soit autrement, ou de for- » mer eux-mêmes un plan quelconque, également provisoire, et de le » communiquer au peuple, afin que de l'unanimité naquit la première » lueur de l'ordre et de la félicité publique. » Cette adresse fut signée le 1 5 mars, par les membres présents au comité, au nombre de quarante et un Dès que les États l'eurent reçue, ils firent jouer les ressorts qu'ils avaient préparés. Leurs émissaires signalèrent a la populace des villes et des campagnes les auteurs de ce projet comme des perturbateurs du repos public, comme des philosophes athées qui n'avaient en vue que la destruction des couvents et de la religion. Le jour même de
1 C'étaient J. Vonck, président, J.-B.-C. Verlooy, Antoine d'Aubremex, B. Weemaels,G. Willems, avocat,M. Vanhees, J.-B. Vanderlinden, le prince d'Arenberg, J.-J. Cbapel, Sandelin, le baron de Godin, Poringo, G.-J. Van Bever, J.-J. Coremans, H.-F.-J. Arnaerts, J.-C. Torfs, J.-J. Peeters, J.-B. Thielens, avocat, G.-J. Claejsens. T.-F. Sironval, F. de Page, F.-J. Nicolle, Dondelberg. avocat, F.-J. Pins, Seghers, Édooard Walckiers, J.-G. Herbiniaux, le baron de Welcbewalt, F. Mocrincx, Pasteels, avocat, J.-V. Milcamps, le baron de Locn, le comte de Saint-Rémi, le baron de Tiege, A.-J. Tinlilatr, J.-B. Donroy, Jean Simons, De Bouge, J.-B. Turlot et L.-J.-F. Feigncaux.
DE BRUXELLES. 581 la signature de l'adresse, on afficha aux portes de toutes les églises de Bruxelles des placards , portant pour titre : Avis aux vrais patriotes, et ainsi conçus : « Comme il se trouve dans la ville un projet pour dé- » truirela religion, la constitution et la liberté, pour y placer des intri- » gants de la club marchande, ayant pour chefs Walckiers, Chapcl, » Dotrenge, Van Schelle, nous prions tous vrais patriotes de se rendre » mardi 16, à dix heures du matin, sur la grand'place pour soutenir » rassemblée du tiers état que ces coquins veulent empêcher. » Semblable h la bourbe qui, lorsqu'on la remue , répand les miasmes impurs et malfaisants qu'elle renferme, la populace, dans toutes les grandes villes, se montre, dès qu'elle lève la tête, hideuse de vices, avide de désordres et altérée de la soif du pillage ; c'est une arme terrible pour tous, mais surtout pour celui qui la dirige. Au moindre signe, au moindre mot d'insurrection, elle ne voit que l'impunité de l'assassinat et du vol, et se rue sur ses victimes. Dans la soirée du i 5, toutes les tavernes, tous les lieux d'opprobre et de débauche, furent remplis de cesGgurcs effrayantes qu'on ne voit apparaître qu'au moment du trouble, comme ces animaux immondes qui sortent de terre à l'approche de la tempête. Tandis que des images de la Vierge étaient appliquées comme palladium aux portes des maisons habitées par les partisans des États, sur celles des Vonckistes étaient placardées ces grossières affiches :
Celte maison sera pillée :
Le propriétaire égorgé, Pour maintenir la liberté :
Qu'ainsi soit la publicité
L'avocat d'Outre pont, homme de mérite et grand partisan de Vonck dont il avait défendu les principes dons plusieurs écrits, fut la première victime de ces misérables ; entre quatre et cinq heures, au moment où les volontaires qui allaient monter la garde, s'assemblaient aux jésuites, un nommé Vanhamme vint lire une liste de proscription et attroupa
* Le Journal général de F Europe, et M. Borgnet rapportent ces vers avec quelques variantes. On avait aussi répandu à profusion un imprimé ainsi conçu :
Vonck, d'Arcnberg, dUrscl, Lamarck, Sont de la société patriotique les soutiens, Et comme il* prétendent être du pays la lumière Il faut pour les contenter les mettre au réverbère.
beaucoup de monde. D'Outrepont, amené là par la curiosité, fut, disent les Vonckistes, signalé par un prêtre à la populace qui se jeta sur lui et l'eût infailliblement mis en pièces s'il n'était parvenu a se jeter dans une maison de la rue de l'Empereur, et à s'échapper par les gouttières. Les agitateurs passèrent la nuit à compléter leurs plans; Dès le matin du 46, ils parcoururent toutes les ruelles et tous les carrefours, rassemblant leurs satellites, encourageant ceux qui n'étaient que trop disposés a leur obéir, et ranimant quelques-uns d'entre eux qui semblaient hésiter devant leur terrible mission. Vers dix heures, une troupe d'hommes, de femmes et d'entants en haillons déboucha sur la grand'placc aux cris de : Vivent les Etats! Vive Vandemoot ! Us y avaient été devancés par les débardeurs, connus sous le nom de capottê du rivage, ils furent bientôt rejoints par une autre bande qui, en descendant par la rue de la Madeleine, avait brise les vitres d'un marchand de vin nommé Van Steenberghe. Bientôt encouragée, excitée par les salutations et par les marques d'approbation de quelques députes des Étals placés aux fenêtres de l'hôtel de ville, celte tourbe, « guidée par un membre » de l'état noble , » court se ruer sur les proscrits. Un négociant en grains, Van Schelle, est assailli en pleine rue ; c'en était fait de lui si quelques volontaires, accourus au bruit du tumulte, n'avaient percé la cohue pour l'enlever mourant des mains de ses lâches agresseurs. Après cet attentat, commis au nom de la patrie et de la religion qu'ils déshonorent, les misérables pillent et saccagent les maisons de tous ceux qui leur sont signalés comme Vonckistes, « encouragés et applaudis par des » dominicains, des récollets, des capucins qui, pour comble d'horreur et » de scandale, se mêlaient à la foule avec un air triomphant et un visage » riant, et se pâmaient d'aussi bon cœur qu'à la plus belle des fêtes. » Déshonorant son antique renommée, le conseil de Brnbant s'associa à ces excès en rendant, ce jour-là même, un décret qui « défendit bien » expressément toutes congrégations ou assemblées, soit sous le nom de Société patriotique, assemblée des chefs-doyens ou d'officiers volon- » taires, ou autres, sous quelque dénomination que ce pût être, tendant >», directement ou indirectement à troubler le repos public, comme aussi » quelconques écrits ou imprimes tendants à la même tin. — En dé- >» nonçant les démocrates comme perturbateurs du re|>os public, cette ■» cour de justice semblait imprimer à leurs ennemis le caractère de » vengeurs de l'ordre et de la société. » Le duc d'Ursel demanda aux
DE BRUXELLES. 383 États un pouvoir légal pour rétablir l'ordre ; on lui répondit « qu'on » s'était arrangé pour cela avec les portefaix du rivage. * Comme il insistait, un syndic des nations, de Noter, « un de ces boute-feux qu'on » lâche au peuple quand il faut l'exciter au désordre, eut l'impudence >. de lui dire, dans la salle des États, que le peuple lui en voulait et » qu'il était compris dans la liste de proscription. » Les portes de la ville avaient été fermées ; le magistrat avait ordonné aux serments ainsi qu'aux gardes bourgeoises de se réunir et de faire des patrouilles, et il avait enjoint à tous les privilégiés de prendre les armes. Mais Vandernoot leurdéfendit publiquement de faire feu sur des hommes « qui n'agissaient » que pour le bien de la patrie. >• Enhardis par cette protection et par l'impassibilité forcée à% volontaires qui se bornèrent à faire des patrouilles inoffensives, les pillards poursuivirent leurs brigandages avec plus de fureur; rien ne fut respecté par eux et le jésuite Feller put s'étendre avec complaisance sur « les rossades sonores dont les démo- » crates avaient été régalés. » Les maisons de l'ancien pensionnaire de la ville Van Schellc (rue des Baraques), des négociants Van Schelle (au canal), de F. Van Koekelberg, ancien employé à l'intendance (au canal, vis-a-vis du pont Saint-Michel), du fils du fiscal Cuylen, ancien capitaine des cercles et substitut du procureur général (rue du Pont-Neuf), sont pillées et saccagées ; celles du banquier Chapel (marché aux Poulets) et du chevalier d'Orignon, n'échappent au même sort que par l'intervention de quelques volontaires, auxquels la populace jette de la boue et des pierres. Une bande se porta sur la maison de Vonck ; mais un aide» de-camp de Vandermersch, qui s'y trouvait en ce moment, ayant mis la téte à la fenêtre, elle craignit quelque embuscade et se retira. Dans la soirée, le fils de Dotrenge, secrétaire de la société patriotique, fut assailli au Marché-aux- Herbes ; il fut question de le pendre à un réverbère, et après avoir été indignement maltraité, il fut traîné dans la boutique d'un boulanger où il dut signer, à genoux, une déclaration portant « que I'as- » semblée nationale était une assemblée de gueux qui se tenait à l'hôtel » de Galles. >» Deux témoins, les nommés Deslandes et Pottiez, validèrent sa signature ; le lendemain celte déclaration fut imprimée et distribuée en ville.
La nuit seule interrompit ces scènes déplorables qui se continuèrent dès le lendemain matin. A dix heures, la maison du major de Franquen fut pillée ; ce fut ensuite le tour de celle de l'avocat Petit (place de Lou-
vain); la maison du carrossier Simon était également menacée, mais Vandcrnoot et Van Eupen s'y transportèrent aussitôt et en éloignèrent le danger. A onze heures, les tambours battirent l'alarme ; les pillards ne s'en inquiétèrent guère : tandis que des bandes se portaient sur les maisons de la béguine Van Schellc, sœur du pensionnaire, et du négociant Decock (au canal), d'autres attaquaient celles du notaire Cattoir (rue Haute) et du fermier des boucs, Mosselman (marché aux Grains). Le premier se sauva du pillage en jetant, par les fenêtres, de l'argent aux agresseurs; mais celle de Mosselman fut forcée, cl déjà la populace brisait les meubles lorsque l'arrivée d'une patrouille du serment des escrimeurs la mit en fuite. Un des principaux pillards fut arrêté, mais trop faible pour résister à la foule qui voulait lui arracher son prisonnier, cette patrouille le remit à Walckicrs qu'elle rencontra à la téle de sa compagnie, près de Saint-Géry. Walckiers donna l'ordre de conduire le prisonnier h l'hôtel de ville et somma les pillards de se retirer. Une grêle de pierres, une pluie de boue ayant répondu à sa sommation : « Il » est temps d'en finir, s'écria-t-il, » et sans égard aux injonctions de Vandcrnoot, il ordonna de faire feu. Les volontaires obéirent, et les pillards, aussi lâches qu'ils étaient insolents, s'enfuirent précipitamment, laissant deux des leurs sur la place. Ce fait prouvait à l'évidence que la moindre démonstration énergique eût prévenu tons les excès ; mais telle n'était pas l'intention des instigateurs du désordre. Le bruit se répandit aussitôt que des citoyens avaient été massacrés par les volontaires, et la populace réclama à grands cris la tète de Walckicrs. Les États le mandèrent à l'hôtel de ville et lui déclarèrent que sa compagnie était odieuse au peuple : « J'ai trop bonne opinion, répondit-il, de votre « sincérité et des notions que vous pouvez avoir acquises & cet égard, >. pour ne pas m'y rendre. Je retourne donc chez moi et à l'instant je » remercie ma compagnie. » Sur ces entrefaites, arriva un de ses officiers qui le conjura de ne pas sortir, attendu que des assassins l'attendaient dans la rue. Walckiers rit de ses craintes; mais Vandcrnoot et le comte de Lannoi le prirent au bras et l'accompagnèrent jusque chez lui (rue Ducale). Il licencia aussitôt ses volontaires et quitta la ville.
Tous les gens de bien étaient dans la consternation. Les boutiques, les magasins étaient fermés; les étrangers, ceux surtout qui avaient quelque chose à (lerdrc se disposaient h fuir une ville livrée aux plus odieux excès. Craignant peut-être de se voir engloutis eux-mêmes par
cette lave, les États cherchèrent enfin à l'arrêter. Dans l'après-midi, les débardeurs déclarèrent « qu'ils étaient satisfaits » et qu'ils allaient contribuer à rétablir l'ordre ; on les vit en effet faire des patrouilles et dissiper les autres bandes de pillards. Après avoir donné trois jours à leur haine, les états de Brabant publièrent, le 19, une ordonnance qui prononçait la peine de mort contre les dévastateurs, permettait de les repousser par la force et merae de les tuer, défendait les attroupements et ordonnait de dénoncer tous ceux qui tiendraient des propos tendants au pillage. Leur but était atteint, Vonck s'était retiré à Lille et les autres chefs de son parti avaient également fui ou se tenaient cachés ; les compagnies de volontaires désorganisées, privées de leurs membres les plus libéraux, ne devaient plus inspirer de craintes. Les Vandernootistcs se glissèrent aussitôt dans leurs rangs et y obtinrent bientôt assez d'influence pour leur faire adopter une adresse portant « que, dans leur opinion, la liberté » que la nation avait récupérée, loin d'avoir fait cesser tous les pouvoirs, » n'avait fait que confirmer et affermir ceux que les représentants » avaient antérieurement, tels que les pouvoirs d'administration et de » législation, que les États avaient eus de tout temps. »
Débarrassée de ses adversaires, l'oligarchie restait sous le poids de l'animadversion publique. Cette partie du peuple qui raisonne toujours bien, mais qui malheureusement entre rarement dans l'arène pour défendre ses principes, avait apprécié les vues des persécuteurs des Vonckistes. Ces dispositions alarmèrent les États. Dans leur séance du 3 1 mars, sur la proposition de l'astucieux Van Eupen, ils adoptèrent, à l'unanimité, un projet d'organisation qu'ils envoyèrent à l'approbation des provinces. Dans la circulaire accompagnant ce projet, ils disaient avoir vu avec douleur méconnaître leurs sentiments sur les droits de la souveraineté. Ils déclarèrent leur ferme intention d'établir une représentation plus étendue pour l'exercice du pouvoir souverain, conformément aux constitutions des provinces. « Des malintentionnés ayant profité de cette » erreur pour aigrir les esprits égarés et fomenter de tristes désordres, • nous croyons devoir prévenir nos concitoyens, disaient-ils, que nos » sentiments ont toujours été pour la représentation des trois ordres du » peuple, et que notre intention a été de l'établir, suivant que l'équité, « la justice et le bien-étre de la chose publique peuvent l'exiger pour >• l'exercice du pouvoir souverain. <• Mais ils faisaient observer, et cette observation décelait leurs vues, que, dans les circonstances actuelles, qui
exigeaient tous les efforts de la nation pour la défense commune et tous ses soins pour consolider la révolution, l'exécution d'un pareil projet était impraticable et préjudicierait aux intérêts et à la paix du pays. Ils finissaient en promettant solennellement que dès que ces circonstances auraient cessé d'exister, les états de chaque province recevraient des instructions pour procéder « à rétablissement d'une représentation plus » étendue des ordres du peuple dans l'organisation des États, sur des » principes conformes à la justice et k la convenance des provinces » respectives. » Cette déclaration, sauf ses clauses hypocrites, étaitcslquéc sur celle de la société patriotique. Elle fut regardée avec raison comme un leurre imaginé pour gagner du temps et pour calmer les esprits. L'oligarchie s'aperçut bientôt que cette comédie ne pouvait tromper la nation à laquelle les Vonckistes avaient commencé à ouvrir les yeux. Elle résolut alors d'établir son pouvoir par la terreur. En même temps qu'elle projetait l'anéantissement complet de ses adversaires, elle enlevait à l'armée un chef qui l'avait conduite à la victoire , et la livrait à un étranger dont le commandement ne fut signalé que par des fautes et des défaites.
Vandermcrsch poussé a bout, après avoir offert sa démission, voulut ensuite jeter son épéc dans la balance du parti vonckiste ; mais il faiblit au moment décisif, etses ennemis saisirent avec empressement l'occasion de le perdre. Ce furent les états de Flandre qui prirent l'initiative. Le 2 avril, ils invitèrent ceux du Brabant h engager le congrès a sommer Vandermcrsch de comparaître dans son sein pour y rendre compte de sa conduite, « conduite qui avait excité toute leur indignation, » et ils promirent au besoin aide et secours. Les états de Brabant adhérèrent, le lendemain, à cette résolution, et les calomnies les plus atroces et les plus absurdes furent répandues sur les vues du général. Le 6, on aflicha aux coins des rues un pamphlet dans lequel on l'accusait de vouloir livrer le pays à l'Autriche ; « mais, y était-il dit, le vrai libérateur Vandernoot, et le » brave général Schoenfeld détruiront ses trames. » Le même jour, le congrès fit paraître un manifeste dans lequel il déclarait n'avoir fait aucun traité avec les puissances étrangères, et traitait de faux et de calomnieux tous les bruits répandus à cet égard. Vandcrmersch arriva le 8 à Bruxelles. Les nations qui jusqu'alors n'avaient pas pris une part active à la lutte , qui avaient même demandé (6 avril) l'abolition de toutes exemptions et franchises d'impôts personnels, « puisque, disaient-
» elles, nous devons tous être animés de la même ardeur pour le bien- * être de la justice, qui ordonne que ceux qui sont les plus aisés se désis- » tent de ces faveurs préjudiciables à leurs concitoyens et favorables aux » fraudes, qui veutque ni l'ecclésiastique, ni le séculier n'ait plusde franchi- » ses que le dernier des Brabançons, » les nations, disons-nous, suivirent l'impulsion générale. Le 9, elles demandèrent que tous les prisonniers politiques, civils et militaires fussent transférés à Anvers, qu'on poursuivit ceux qui avaient calomnié les États, ainsi que les pamphlétaires, et qu'on déclarât traîtres à la patrie ceux qui se mettraient à la tête de corporations militaires ou autres dans le but de s'opposer aux représentants de la nation. Certains d'être secondés, les États n'hésitèrent plus à briser le dernier obstacle qu'ils redoutaient; le 8, ils avaient interdit le Journal général de l'Europe qui était rédigé dans un sens libéral, le 9. le congres signifia à Vandermersch que trois syndics des nations avaient déclare, au nom de leur corps, que la présence du général à Bruxelles, les visites qu'il recevait , pouvaient occasionner de nouveaux troubles ; il lui conseilla de choisir un asile plus sûr, la citadelle d'Anvers, par exemple, ou l'abbaye de Sainte-Gertrude à Louvain ; s'il acquiesçait à cette proposition, on promettait de lui rendre son secrétaire, le chanoine de Mali nés, De Brou, qui venait d'être arrêté. Vandermersch écrivit aux États, le lendemain, pour se plaindre des pamphlets dans lesquels on l'accusait de trahison et qui étaient affichés partout, même sous le portail des églises. Arrivé depuis deux jours, il s'attendait à être mis immédiatement en jugement puisqu'on soupçonnait sa fidélité, et il demandii à être jugé le plus tôt possible. Le même jour, il répondit au congrès que, tout en regardant la déclaration des syndics comme une nouvelle inculpation contre son honneur, l'intérêt du repos public lui faisait un devoir d'acquiescer à sa proposition ; mais que ni la citadelle d'Anvers, ni la ville de Louvain, où les passions avaient été irritées contre lui, ne pouvaient lui convenir; il demanda à résider à Gand, parce qu'il était naturel qu'il se retirât dans une province où il était né. On n'eut aucun égard a cette demande et, le 13, il fut conduit sous bonne escorte a Anvers. Pour prévenir toute tentative en sa faveur, de nombreuses patrouilles parcoururent, pendant plusieurs jours, les quartiers les plus populeux ; on n'avait cependant aucune manifestation libérale à craindre et c'était plutôt les excès du parti contraire qu'il eût fallu réprimer. Dans la nuit du 1 6 au 47, on brisa toutes les vitres de la maison d'un
graveur, nommé Larue (rue aux Fleurs), qui était accusé de faire le portrait de Vandermcrsch et des caricatures contre Vandernoot et Van Eupen. En môme temps, un comité composé de Vandernoot de Vrechem, Millé, pléban de Saintc-Gudule, l'avocat Drugman, ancien jésuite, et le greffier de Bruxelles Claesscns, eut mission de surveiller les suspects et de les faire arrêter au besoin.
Le triomphe des États était complet ; Vandernoot et Van Eupen , les coryphées du parti, étaient « regardés, celui-là comme un Dieu » (car, à Bruxelles, on fléchissait le genou en regardant son image), » celui-ci comme un saint (car, à Anvers, on ôtait le chapeau en pro- » nonçantson nom \ » A Bruxelles, dans un grand nombre de cabarets, « l'image de Vandernoot remplaça celles du Seigneur et de la » Vierge, et l'on brûla des chandelles devant clic 2. » Le serment de Saint-Christophe résolut de placer son buste dans la salle d'assemblée ; a cet effet, les confrères se réunirent, le \ 7 mai, dans leur jardin d'exercice, et le buste couronné de lauriers fut placé dans un char de triomphe. Le cortège traversa les principales rues de la ville ; la marche était ouverte par un détachement de volontaires à cheval ; venaient ensuite les membres du serment, habillés de noir, ayant en tête un confrère portant au bout d'une pique un chapeau, symbole de la liberté ; un corps nombreux de musique précédait le char sur lequel se tenaient, au-dessus du buste, trois jeunes filles, des bouquets à la main. A la suite, marchaient les chasseurs de Bruxelles et plusieurs centaines de volontaires qui faisaient retentir l'air des cris de : Vive Vandernoot3 / Le jour de sa féte on vit son buste promené proccssionncllemcnt dans les principales rues, au bruit d'une musique triomphale et des acclamations de la foule. Les dragons volontaires, des confrères des serments escortaient cette procession aux cris de : Honneur au père de la patrie ! Les métiers, les serments, les écoles, une députation déjeunes demoiselles, allèrent en grand cortège le complimenter, et, le soir, il y eut illumination et feux de joie. Les débardeurs parcoururent toutes les rues, sonnant aux portes des maisons où l'on n'avait pas illuminé et brisant les vitres de quelques autres. Au théâtre on représenta Guillaume Tell ou la Révolution de la Suisse et un opéra intitulé la Récompense natio-
1 Dcwez, Histoire générale. — * Goetviel. » Journal de Bruxelles.
DE BRUXELLES. 389 naU. Lorsque Vondernoot parut, la salle rctentil d'applaudissements et les musiciens entonnèrent des chants patriotiques qui furent répétés par le parterre. Le comte de Cruquembourg, qui ne s'était pas mêlé aux applaudissements, fut violemment apostrophé par un individu placé au parquet, bien que son costume n'indiquât pas qu'il fût fait pour occu- » per celte place. » Les états de Brabant firent don à Vandernoot de 100,000 florins, et à Van Eupen de 50,000 l. Le buste du premier était dans tous les lieux publics et les débardeurs s'étaient faits les champions de ces modernes iconolâtres, dont quelques-uns se servaient de ce buste pour donner la bénédiction 2. Les passants étaient obligés de se découvrir devant celte image, et plusieurs bourgeois furent maltraités pour ne lui avoir pas témoigné assez de vénération 3. On a peine à croire à tant de folie, mais beaucoup de nos contemporains ont vu ces jours de fanatisme et de déraison ; ils se rappellent que des gens affirmaient avoir ouï parler le buste de Vandernoot 4.
Malgré leurs succès et ces folles manifestations, les États tremblaient encore au moindre symptôme de Vonckisme et ils épiaient l'occasion d'écraser les derniers restes de ce parti ; aussi l'échauffourée de Courtrai servit-elle admirablement leurs vues. Dans la journée du 29 mai, le bruit se répandit que les démocrates de la Flandre marchaient sur Bruxelles ; le peuple prit aussitôt les armes ; les Louvanistcs, au nombre de 2 à 5,000, accoururent avec quatre pièces d'artillerie; Zellick envoya 500 paysans armés, et toutes les communes voisines sonnèrent le tocsin. On sut bientôt h quoi s'en tenir sur ce faux bruit, mais ces renforts en quittant Bruxelles y laissèrent une grande exaspération qu'on sut mettre à profit. On sema dans le public que les Vonckistes avaient choisi la féte de la Trinité pour égorger, lors de la procession de ce jour, l'archevêque de Malines, le congrès, les Étals, les volontaires, Vandernoot et Van Eupen. Pour donner plus de consistance à ce bruit , on fit circuler de nombreuses et fortes patrouilles ; des placards incendiaires furent affichés partout : dans les uns on accusait les États de trahison, dans les autres on demandait la tète des signataires des Considérations impartiales. Quelque atroces que fussent ces rumeurs, elles s'accréditèrent promptement chez la populace de la ville et des campagnes ; on vit des centaines de paysans armés de fusils, de sabres , de
» Journal de BruTcUct.—GtRXKv.—* M. BoRGNtT. — J Guetyiel. — * M. Borwo.t.
TOML II. oQ
twchcs ou de fourches, accourir à Bruxelles conduits par leurs curés, qui, le crucifix k la main, les exhortaient à défendre les États et leur foi. Us défilèrent sur la grand'place, et montrant aux députés leur cœur et leurs bras, ils leur exprimèrent par ces gestes et par leurs hurlements, leurs sentiments et leurs intentions; à Sainte-Gudule on les bénissait, et Vandernoot parcourait leurs rangs distribuant les éloges et les poignées de main. Appuyés par cette monstrueuse armée, les Etats agitèrent la question de savoir s'il était nécessaire, dans ces circonstances, d'observer rigoureusement les formes judiciaires à l'égard des ennemis dont ils voulaient se défaire. L'abbé de Fcllcr s'exprima vivement pour la négative et son discours, que l'histoire nous a conservé, montre le degré de colère auquel l'antagonisme politique peut porter les hommes. Vandernootlui-méinc s'était vu débordé par ces fougueux énergu mènes qui remplirent les prisons de victimes et répandirent la terreur dans le pays. Le 6, le duc d'Ursel qui était gardé à vue depuis quelques jours, dans l'auberge le Roi d'Espagne, fut transféré, sous escorte, à Alost et de là a Gand où il fut enfermé dans l'abbaye de Baudeloo. Comme on savait les chefs vonckistes en relation avec les hommes qui dirigeaient alors le mouvement en France, les États ordonnèrent, le 26 juin, l'arrestation de tous les François qui se trouvaient h Bruxelles, qu'ils fussent ou non munis de passe-ports *. Pour entretenir la fermentation dans le peuple, on recourut aux mascarades les plus ridicules, aux représentations les plus burlesques, quelquefois même les plus scandaleuses. Si la gazette officielle du parti, le Journal de Bruxelles, n'était là pour attester ces faits, on les traiterait de contes absurdes. Ainsi, par exemple, dans la matinée du SM juin, arrivèrent environ 2,000 paysans de Conlich ayant en téte un enfant qui représentait le désir zélé. Il était à cheval, portant une bannière sur laquelle on lisait ces mots : Pro fide et patria annota communitas Contich. Trois porte-étendards à cheval, suivis d'un corps de musique, précédaient le curé, le vicaire, le drossard , le secrétaire et les notables. Des troupes de « fusiliers exercés, de pontonniers, » de fusiliers non exercés, de hallebardici* et de pionniers, » escortaient un chariot monté par douze enfants, de l'âge de deux & six ans ; l'un d'eux placé au milieu du chariot tenait un cœur entrelacé d'une branche d'olivier et d'une épéc, avec cette inscription : Ad utrunujue
4 Copye Boeck.
parati. Venaient ensuite le serment dit les Jeune» accompagnant un second chariot portant de l'argent destiné à l'achat d'un canon, et des jeunes filles représentant le firabant, l'Union, la Constance, la Force, la Paix, la Liberté et l'Abondance. Un troisième char, précédé par le serment dit des Couleuvriniers et suivi de celui dit l'Ancien, contenait quelques vieillards octogénaires « venant offrir à la patrie leur dernière » goutte de sang. » Après ce char il y en avait un autre portant un knout ou banc d'intendance, sur lequel on lisait d'un côté : Traitres à la pairie, et de l'autre : Chacun son tour. Sur ce knout se trouvaient un homme et un fessier factice que de jeunes garçons frappaient à tour de bras. Enfin, la marche était fermée par une troupe de paysans armés de fourehes peintes aux trois couleurs* et par une soixantaine d'autres costumés en hussards. MM. Borgnet et Dewez rapportent aussi divers exemples de ces caravanes qui furent journalières. « Je me rappelle, dit ce » dernier, avoir vu à la tète d'un village une très-grosse fille à cheval, » à côté d'un curé. Vandernoot, en voyant avancer sur la place cette » édifiante procession, s'approcha de la fille, et, dans un transport de » joie, s'écria en bouffant les joues et en ouvrant les bras : Ma Judith!... » et il ne put achever. » Dans ces troupes armées on remarquait beaucoup de femmes, et elles n'étaient pas les moins animées. Parmi les paysans de Bodeghem il y en avait une en mantelct de soie, qui conduisait, l'épéc à la main, une troupe d'amazones armées de sabres et de fusils. Vingt paysannes de Schaerbcek, le mousquet sur l'épaule, accompagnaient leurs maris et leurs pères que précédait un homme & cheval tenant le portrait de Vandernoot. Les contingents d'Auderghem , de Boitsfort et de la Hulpe comprenaient également des femmes ayant à la main des coutelas ou de gros bâtons. Le 2 juillet, huit jeunes filles, armées de fusils , de sabres et de couteaux de chasse, amenèrent à Bruxelles deux individus qu'elles avaient arrêtés comme suspects, et le comité de la guerre leur décerna à chacune une médaille. Toutes ces troupes étaient beaucoup plus irritées contre les Vonckistes, qu'animées contre les Autrichiens ; elles portaient des bannières ou desécritcaux qui ne laissaient aucun doute à cet égard. Sur la bannière de Droogenbosch on lisait d'un coté : Henrkus Vandernoot, et de l'autre l'anagramme : Bost van hier ilcn Vonch; sur celle de Willcbrocck :
De heeren staelcn zyti onse vaders , De Vonkislen lyn verraders
En Willebroeck beefl *t spel bcgost 1] volherden kost dat kost.
sur celle de Dossut : Le zèle patriotique de Bossut exterminera les horreurs vonckistiques. Avec les habitants de Koekclbcrg, Molcnbeck, tierchem et Lackcn, marchait un homme portant une longue pièce de bois au bout de laquelle il y avait un trou dans lequel passait une corde « pour » pendre, disait-il, les Vouckistcs et les Figues1. » Ceux de W'cmmel avaient pour bannière un gibet auquel étaient pendues deux figues et un petit paquet de linge à demi brûlé représentant de l'amadou (en flamand vonc).
Tous ces villages apportaient des dons qu'ils venaient offrir à la cause nationale, qui de l'argent, qui des chevaux, qui des armes, qui des canons. A Bruxelles, on ne voulut pas rester en arrière. Les brasseurs avaient levé un régiment, et les autres corporations avaient rivalisé de zèle pour la cause patriotique. Les dames et les demoiselles du quartier de la montagne de la Cour se cotisèrent pour acheter un canon. Le 8 juillet, elles allèrent le présenter au congrès. « La marche s'ouvrait par » un détachement de trente volontaires a cheval, trompette sonnante, » qui étaient suivis de la musique des volontaires ; après celle-ci marchait » un gros détachement de volontaires ayant leurs officiers en téte. Suivait »• une jeune demoiselle portant une espèce d'enseigne sur laquelle il y avait « un lion appuyé sur un canon, avec cette inscription : Qui pourra nous » résister? Quinze jeunes enfants de quatre à six ans venaient ensuite ha- « billes élégamment en blanc, la téte ornée de fleurs et portant des rubans » de couleurs patriotiques. Six beaux chevaux anglais tiraient une pièce « de six à laquelle étaient attachés des rubans tenus par sept petits garçons » habillés en volontaires. Trente jeunes filles, de l'âge de six à seize ans, » habillées comme celles qui précédaient le canon, suivaient les jeunes « volontaires et portaient les unes, les armes des provinces de l'Union, » les autres différents emblèmes. On remarqua parmi ceux-ci la représen- » talion d'un briquet a feu sur lequel était écrit le mot Vonck, et on lisait
plus bas : // ne prendra pas. La marche était fermée par un détache- - ment de volontaires 2. » Cet exemple fut aussitôt suivi par les autres quartiers. Tous les jours c'étaient de nouvelles cavalcades allant présenter leurs dons à la patrie. On vit jusqu'à la livrée de la ville, les cuisi-
» Nom donné aux partisans de rAutricbc. — » Jvwnal de Bruxeltet, N" 105.
DE BRUXELLES. 303 nières et les servantes se cotiser pour acheter des canons. Les écoliers de Bruxelles, de Nivelles et d'autres endroits firent employer au même usage la somme consacrée ordinairement à la distribution des prix.
Comme des escrocs avaient profité de ces palinodies et soutiré beaucoup d'argent sous prétexte de quêtes patriotiques, le magistrat défendit, le i 9 juillet, de faire des collectes sans son autorisation Le i 9 août, les trésoriers et les receveurs envoyèrent à Malincs cinq vieilles pièces de canon pour être refondues et transformées en pièces de six que la commune se proposait d'offrir à la patrie 2. En même temps, on donnait au Manneken-pis* un uniforme de volontaire et chaque quartier de la ville avait son arbre de la liberté chargé d'allégories patriotiques ou antivonckistes.
Pendant que le congrès s'efforçait de maintenir son pouvoir, faisait battre monnaie, renouvelait ou continuait les magistrats municipaux 3. l'armée mal conduite, pleine de défiances, aigrie par des revers qu'elle attribuait à ses chefs, voyait chaque jour ses rangs s'éclaireir, la désorganisation et le découragement abattre son moral, éteindre cet enthousiasme qui avait fait ses premiers succès. Prévenus qu'ils n'avaient pas & compter sur l'aide des puissances, pressés par l'imminence du danger, les États ordonnèrent une levée en masse ; mais le mal avait lait trop de progrès, et les intrigues dont le résultat a\ait été de confier à des étrangers une armée toute nationale allaient porter leurs fruits. Le 2 4 juillet, les agents de la Prusse à Bruxelles notifièrent aux États qu'ils ne devaient pas compter sur le concours de cette puissance, et, le même jour, on apprit l'évacuation du Lirabourg par les patriotes. Ces nouvelles répandirent la consternation parmi les députés et exaspérèrent les Vandernootistes dont elles ébranlèrent la popularité ; aussi n'épargnèrent-ils rien pour se maintenir le plus longtemps possible, et le régime de la terreur domina plus que jamais. Tandis que des adresses étaient présentées aux États pour leur demander de livrer à la fureur du peuple ceux qui parleraient de traiter avec l'Autriche, tandis que le Brabant votait une levée extraordinaire de 3, 000, OOOdc florins, que Bruxelles envoyait ses volontaires dans la Campine, des énergumenes demandaient la mort
« Carton intitule Bcroertk>s, 1. c. — » Ibid.
5 Par dépèche du 21 juin 1790, les étals de Brabant, faisant usage du pouvoir souverain qu'ils s'étaient arrogé, informèrent le magistral de Bruxelles, qu'il» avaient résolu de l« continuer pour un an.
des Vonckisles et mainte fois on craignit de voir la populace aller égorger ceux des signataires de l'adresse du 1 5 mars, qui avaieut été jetés dans les prisons. En même temps, des processions solennelles, des pèlerinages forent ordonnés pour invoquer les bénédictions du ciel ; mais, anomalie résultant de la fausse impulsion donnée aux esprits, alors que les églises étaient encombrées de fidèles, que les autels se couvraient de dons offerte à Dieu et aux saints, la dépravation faisait d'effrayants progrès. Dans un mandement du 8 novembre, l'archevêque se plaignit de ce que la débauche s'était accrue au point qu'à Bruxelles, des rues entières étaient peuplées de filles de joie ; il signala à l'attention des États les nombreux jardins qui s'étaient ouverts dans les faubourgs et notamment dans celui de Lackcn , jardins qui étaient favorables non-seulement à la corruption des mœurs, mais aux conventiculcs des conspirateurs
Tous les jours cependant faisaient perdre aux patriotes quelques-unes de leurs illusions ; les paysans du Limbourg avaient fait cause commune avec les Impériaux ; l'armée de Scboenfeld, bien qu'elle se fût récemment recrutée de nombreux volontaires, n'entreprenait rien, et lorsque ces paysans osèrent, presque sans armes, attaquer les troupes alors les plus aguerries de l'Europe, un événement inattendu leur arracha la victoire qui était due à leur courage. S'accrochant avec la frénésie du désespoir aux dernières planches du navire qu'ils avaient fait sombrer, les États recoururent aux plus affreux moyens pour entretenir l'ardeur de la nation. Les mots de patrie et d'indépendance eussent rallié tous les Belges ; on préféra faire un appel au fanatisme, oubliant qu'il peut momentanément soutenir une cause, mais qu'il ne consolide jamais son triomphe. Le funeste levain qui avait été jeté dans les masses, fermentait encore et il engendra les crimes les plus atroces. Pour arrêter les défections qui commençaient à se multiplier, et imposer aux Vonckistcs et aux Impériaux qui relevaient la tète, ainsi qu'à la bourgeoisie qui soupirait après le retour de l'ordre et de la paix, d'effrayantes rumeurs menacèrent les malheureux qu'on retenait depuis plusieurs mois dans les fers. On entendit la populace se plaindre de ce que justice n'était pas faite des traîtres et de ce que des coupables étaient relâchés : « Aussi longtemps » que le peuple ne s'en mêlera pas, disaient des hommes à figure sinistre,
1 Copye Boak. — M. Gi-'rar» possède l'autographe de l'archevêque.
<< aussi longtemps qu'il ne lanternera pas les coupables et les traîtres, il » n'y aura pas de tranquillité possible. >< Le 9 septembre, une femme, accusée d'avoir dit que les armes d'Autriche seraient bientôt replacées sur la petite boucherie, fut assaillie par des gens de la lie du peuple qui l'eussent massacrée sans l'intervention de quelques volontaires. Cet événement produisit une fermentation dont les résultats ne se firent pas attendre. Dans la soirée, un jeune homme nommé Maeck, qui, prétendait-on, avait crié : Vite Vandermersch ! fut poursuivi depuis le Marchéaux-Herbcs jusqu'à la Cantersteen où il fut arrêté et tué, pendant que, d'un autre côté, des volontaires sabraient un ancien diurniste (employé) du conseil du gouvernement impérial, De Haze, parce qu'il avait, disaiton, crié : Vive Léopold! Le cadavre de ce dernier resta jusqu'au lendemain exposé au corps de garde de l'Amigo.
Une fois lancé dans cette voie, on ne devait pas s'arrêter là, et Bruxelles fut le théâtre d'un de ces crimes devant lesquels on est tenté de briser sa plume. Le conseil de Brabant avait rendu un arrêt de non-lieu en faveur de quelques détenus, parmi lesquels se trouvaient des signataires de l'adresse du 1 5 mars, et ils allaient être remis en liberté, quand des placards incendiaires, d'atroces propos révélèrent de sinistres projets qu'on n'attendait que l'occasion d'exécuter. Le 6 octobre, dans la matinée, le bruit courut qu'un volontaire de garde à la porte d'Anderlecht avait été tué et que cet assassinat était le précurseur d'un mouvement vonckiste. 11 n'en fallut pas davantage pour mettre la populace en émoi, et l'agitation était déjà grande , lorsqu'à sept heures et demie, l'image de Notre-Dame de Laekcn fut transportée à Sainte-Gudulc pour faire partie de la procession qui sortit de cette église après la grand'messc. Une pompe extraordinaire fut déployée pour cette solennité qui avait attiré un immense concours de dévots et de curieux ; on voyait dans le cortège les ordres mendiants, les pauvres écoles, le clergé des paroisses, des moines de l'abbaye de Dilighem, les habitants de Laekcn, de Molcnbcck, d'IIecmbeek et de quelques autres villages, de petits garçons habillés en volontaires, de jeunes filles jonchant le sol de fleurs, le magistrat et les serments; la marche était fermée par des paysans de Laekcn, le fusil sur l'épaule, et par quelques centaines de volontaires. La procession était arrivée dans la rue au Lait , lorsqu'un jeune homme, nommé Vancrickinge, employé à la manufacture de toiles de MM. Walckiersdc Vlieringectde Gamcrage, dit en voyant passer les capucins : On voit ces fainéants et ce* saligots
partout (M en siet die lapdraegers en luyasaecken aile kanten). Un homme du peuple lui reprocha brutalement de tenir de pareils propos, et sur l'observation de Vancrickinge qu'il n'avait pas à s'en mêler, il lui assena un violent coup de poing. Le trompette des dragons volontaires, présent à celte scène, se joignit à lui et frappa le jeune homme du plat de son sabre. Aussitôt un attroupement se forma ; se voyant menacé dans sa vie, Vancrickinge prit la fuite et se réfugia dans la boutique d'un marchand de draps nommé Vandevclde, Marché-aux-Poulets. La populace l'y poursuivit et le marchand craignant d'être pillé fit sortir de chez lui le malheureux qu'elle assaillit aussitôt. Deux anciens grenadiers, les frères Keyaerts, tapissiers, parvinrent toutefois à le dégager, et, le désespoir lui donnant des forces, il perça la foule et s'échappa poursuivi par les cris : Arrêtez, arrêtez ! mais arrivé au Marché-au-Poisson il fut saisi par des verdurières et il eût été assommé sur place, sans l'intervention de quelques poissonniers. Ils le prirent au collet disant qu'il fallait le livrer à la justice, et le conduisirent au corps de garde établi dans le couvent des Madelonnettes. 11 y fut visité et l'on ne trouva sur lui que quelques lettres à l'adresse de M. de Walckiers, qu'il avait été chercher à la poste. Les rues étaient encombrées de curieux et de fidèles qui accompagnaient la procession ; aussi résulta-t-il de cet incident une bagarre épouvantable, qu'augmenta encore un cheval de brasseur qui, effrayé du tumulte, se jeta dans la foule. Beaucoup de personnes furent renversées, blessées et dépouillées; on vola, entre autres, l'aumussc du curé du Finistère et les failles de deux béguines. La procession fut interrompue pendant plus d'une demi-heure, et cette affaire commentée, amplifiée, dénaturée, mit toute la ville en émoi. Les uns prétendaient que la personne arrêtée avait fait feu sur le cortège et qu'on avait trouvé sur clic deux pistolets chargés ; les autres ajoutaient que, près de Sainte-Gudule, des coups de fusil avaient été tirés sur l'image de la Vierge. Les Vonckistes, disaient leurs adversaires, ont projeté le massacre des États et de tous les ecclésiastiques ; celle infâme calomnie prit tant de consistance que dans le quartier de la vieille halle aux filés, on cria aux armes et que beaucoup de personnes effrayées se jetèrent dans les maisons dont elles trouvèrent les portes ouvertes.
Pendant ce temps, le couvent des Madelonnettes était assiégé par une tourbe altérée de désordre cl de sang. Les soldats de ville qui y étaient de garde avaient pris les armes et ils lui imposèrent d'abord ; mais en
«'accroissant, elle devint plus hardie et demanda bientôt qu'on lui livrât le prisonnier. L'amman étant survenu, on lui cria de toutes parts qu'il devait faire pendre le coupable ; il répondit qu'il allait immédiatement procéder aux informations et que prompte justice serait faite. Cette réponse ne pouvait convenir à ces furieux ; aussi ce magistrat se vit-il hué et on lui eût fait un mauvais parti, sans l'arrivée du baron de Rommerswael et des abbés de Saint-Bernard et de Gembloux qui haranguèrent la foule. Mais quelles paroles auraient pu calmer ces tigres! A peine ces députés se furent-ils retirés, que la populace, précédée par quelques volontaires armés, se précipita dans le corps de garde et en enleva le prisonnier. On l'accable de coups et d'outrages, on lui arrache les cheveux et on le traîne sanglant sur la grand'placc où un récollet est appelé pour lui donner les derniers secours de la religion. Des volontaires appartenant pour la plupart aux compagnies du serment de Saint- Sébastien, forment un cercle autour de la victime, de son confesseur et de ses bourreaux, et à peine le religieux a-t-il rempli son triste ministère que ceux-ci se jettent surVancrickinge, le frappante l'cnvi de leurs poings, de leurs bâtons ou de leurs sabres. Le réverbère placé au-dessus de la porte de l'hôtel de ville est descendu , la corde en est passée au cou du malheureux, et pendant qu'on le hisse au milieu des vociférations, les assassins s'accrochent à ses pieds et à ses vêtements pour pouvoir le frapper encore. Tout à coup la corde casse ; loin de les calmer cet incident les exaspère. Le patient, que l'on vit porter la main à la tète, est aussitôt ressaisi , et un misérable , un volontaire nommé Jacquemyn, essaie de lui abattre la tète avec son sabre; mais il ne lui enlève qu'une partie du menton, et c'est avec une scie arrachée à un ouvrier qu'il a aperçu dans la cohue, qu'un autre monstre, Goens, accomplit cet horrible attentat. La téte est placée au bout d'une perche et ce sanglant trophée est promené dans les principales rues, sous les fenêtres du baron de llrouckhausen, agent de la Prusse (place Royale), devant l'hôtel du congrès, et le couvent des capucins dont le portier dut employer les prières les plus vives pour forcer ces bandits à se retirer. Celte tôle fut montrée ensuite dans des cabarets où on lui coupa les oreilles et on lui arracha les yeux, tandis que des lâches perçaient de coups le tronc laissé sur la place, d'où ils le traînèrent en lambeaux aux Madclonncttcs. Le soir, la téte défigurée fut portée au corp6 de garde de l'Ainigo, et, deux jours après encore, on vit des gens de la lie du peuple se présenter dans
des maisons avec les yeux elles oreilles de leur victime, et demander de l'argent qu'on s'empressait de leur jeter.
Ce crima est une tache indélébile attachée à jamais à la révolution brabançonne. Nous n'en accuserons point l'aveugle populace, toujours hideuse dans ses colères, mais nous vouerons à l'indignation de la postérité les hommes qui fomentèrent ces fureurs et leur laissèrent un libre cours. Qu'on ne vienne point nous dire qu'exaltes parle danger de la patrie, ces fanatiques sanguinaires voulaient, comme les septembriseurs parisiens de i 7 92 , imposer aux traîtres et aux ennemis extérieurs, et qu'il fut impossible de s'opposer à leur vengeance. D'abord Vancriekinge était loin d'être un traître ou un conspirateur dangereux ; désespéré des obstacles qu'un capucin de ses parents apportait à son mariage avec une jeune fille qu'il ne trouvait pas assez riche, le malheureux avait exhalé sa mauvaise humeur, et, pour d'imprudentes paroles, digues tout au plus de réprimande, on épouvanta Bruxelles d'une scène de cannibales. Quant à l'empêcher, oh! oui vous le pouviez, Yandcrnootistes , suprêmes dominateurs de la populace. Ce sont des volontaires, les instruments de vos volontés, qui forcent le corps de garde des Madclonnettes, c'est au milieu d'un cercle formé par eux, que se font les apprêts du crime ; c'est en face du corps de garde des serments, c'est sous les yeux d'une compagnie à cheval du drossard du Drabant, qu'il est consommé. Et quelles mesures a-t-on prises pour rétablir l'ordre après la déroute de la procession? quelles sont les compagnies qui furent dirigées sur la rue des Fripiers qu'eUes eussent dû balayer immédiatement? Rien n'a été fait; que disonsnous? Lorsque les députés qui avaient harangué la populace devant les Madelonnettes, vinrent informer les États des cruelles dispositions qu'elle montrait, et que ceux-ci requirent Vandernoot d'user de son influence pour la calmer, cet homme dont la voix soulevait et apaisait les tempêtes populaires, cet homme dut se rendre chez lui, faire seller un cheval, attendre ses gardes, et lorsqu'enfin il arriva au marché, au moment même où la corde venait de se casser, il se borna à jeter un coup-d'œil sur l'horrible scène, et alla froidement parcourir la ville, escorté par ses gardes dont l'unique soin était de lui faire rendre les hon neurs militaires par tous les postes devant lesquels il passait. Quand tout fut fini, de nombreuses patrouilles de volontaires des serments, des gens du drossard sillonnèrent les rues ; était-ce pour contenir l'indignation publique? Dans l'après-midi, l'échevin Vandernoot, frère du ministre, vint
DE BRUXELLES. 399 rendre compte au congrès de ce qui s'était passé : « L'homme qui a été* » massacré par le peuple, dit-il, avait mérité la mort ; si le peuple ne » s'était fait justice, le magistrat eût condamne cet homme à la potence, » puisque cinq témoins attestent qu'il a liré un coup de pistolet sur un père » capucin. » Ah ! Joseph Vandernoot ! vous méritiez bien le nom de chef des capons du rivage que votre brutalité et vos singulières allures vous avaient fait donner !
De pareils moyens n'ont jamais fait que précipiter la ruine des partis; aussi celle des États était-elle imminente, et malheureusement ils entraînaient avec eux le pays qu'ils avaient sacrifie à leurs passions et à leurs intérêts. Tandis que ce dernier forfait plongeait les gens de bien dans la consternation, que « beaucoup de personnes, dit un contempo- » rain, n'osaient presque plus sortir de leurs maisons, ni se rendre dans » les cafés ou cabarets, qu'un morne silence régnait partout, et que l'on » n'osait presque plus se parler sur la rue, » la Prusse, l'Angleterre et la Hollande, qui s'étaient démasquées lors de la conclusion du traité de Reichenbach, invitèrent les États à accepter un armistice pendant lequel seraient discutées les ouvertures faites par l'empereur. Le 4 1 octobre, les nations furent appelées à se prononcer sur cette proposition et rien ne fut négligé pour la faire rejeter ; des libelles dont le refrain était :
« Point d'armistice, vaincre ou mourir!» furent affichés partout, même aux piliers de l'hôtel de ville ; en même temps, on répandait les bruits les plus atroces sur les Autrichiens que l'on accusait, entre autres, d'avoir haché en pièces plusieurs ecclésiastiques. Le résultat de ces menées fut de faire rejeter l'armistice par les nations, et les États qui s'assemblèrent le 17, sans rien décider, suivirent cet exemple dans une nouvelle assemblée tenue le 19. Mais malgré tous les ressorts qu'ils mirent en jeu, ils s'aperçurent bientôt que leur cause était perdue, et Vandernoot vit tomber entièrement sa popularité. Le 23, veille de l'anniversaire de la proclamation du Manifeste brabançon, lorsque le directeur du théâtre vint annoncer au public le spectacle du lendemain, en ajoutant que
» M. Jlcnri Vandernoot honorerait celte représentation de sa présence, » un silence glacial accueillit cette annonce, pas un seul applaudissement ne se fit entendre. Le 24, l'archevêque chanta le Te Deum à Sainle- Gudule, et toutes les autorités, le magistrat, les corporations assistèrent à cette cérémonie qui fut suivie de fêtes publiques. La réception de Vandernoot au spectacle fut aussi froide que l'avait été l'annonce de sa pré-
sence ; comme dans les rues qu'il traversa, les vivat de ses séides restèrent sans écho. Beaucoup de membres du congrès se montrèrent même blessés de ce que l'affiche eût annoncé qu'il viendrait au théâtre, et bien qu'ils eussent tous reçu des billets, très-peu y parurent.
Le lendemain, on apprit l'arrivée de l'avant-garde de l'année que l'empereur envoyait dans les Pays-Bas ; pour pallier le mauvais effet produit par cette nouvelle, on chercha à la démentir, tandis que d'incroyables proclamations maintenaient l'effervescence de la populace. Les fêtes données à l'occasion de l'anniversaire de la bataille de Turnhout, furent troublées par des rixes sanglantes entre les volontaires et d'anciens soldats de Vandermersch, qui, bravant les colères des États, firent retentir les louanges de ce général. Le o novembre, les États communiquèrent aux nations la déclaration impériale du 1 4 octobre par laquelle Léopold notifiait ses intentions et fixait à la Belgique uu délai de vingt et un jours pour se soumettre. Cette déclaration fut publiée le lendemain , et une grande agitation se manifesta en ville; l'acte impérial fut brûlé sur la grand'place et au Fossé-aux-Loups. La pièce suivante fut affichée sur l'arbre de la liberté planté au marché : « Nous, peuple souverain du » Brabanl, à tous ceux qui les présentes verront ou lire ouïront, salut ; n savoir faisons que rapport nous ayant été fait que le prédit imprimé » contenant un vain étalage de mots et de promesses, circulait dans les n terres de notre domination, avons résolu, après mûre délibération » et en vertu de notre pouvoir souverain, de condamner cet acte de des- » polisme, comme nous le condamnons par ces présentes, à être lacéré au plus haut point du jour sur le grand marché de notre capitale, au » pied du chapeau de liberté, permettant de faire imprimer ce notre » décret et l'afficher à la perche dudit chapeau de liberté, et où besoin » sera. Ainsi fait et délibéré à Bruxelles, notre capitale, le 6 novembre » i 790, de notre règne le second.— -Le peuple souverain de Brabant.'»
Le i 3, une messe solennelle fut célébrée àSainte-GuduIe, et les Etats s'assemblèrent ensuite extraordinairement pour délibérer sur les propositions qui leur étaient faites par les ministres des trois puissances assemblés à La Haye. La délibération fut longue et orageuse. Le 27, des députés furent envoyés à La Haye pour demander un nouveau délai afin que la nation pût se consulter sur ces propositions. En même temps, on s'occupait des moyens de résister à l'ennemi ; le magistrat de Bruxelles fit confectionner 40,000 cartouches pour l'armée ; on forma une nou-
DE BRUXELLES. 401 velle compagnie de chasseurs agrégés au serment de Saint-Christophe, et, le 20, une division de volontaires partit pour la Campine. Le môme jour, les États apprirent que Schoenfeld avait repassé la Meuse, et, le lendemain, pendant que par une procession solennelle et une neuvaine à la Vierge, on invoquait le ciel que d'épouvantables forfaits avaient indigné, revinrent les députés envoyés à La Haye : ils rapportaient un refus formel du comte Mercy d'Argenteau qui s'y trouvait en qualité de ministre de l'empereur, et l'assurance complète que la Belgique avait été jouée par les puissances. Les états généraux réunis au congrès étaient en permanence depuis deux jours. Leur situation était des plus déplorables, et beaucoup de députés étaient déjà partis, soit de leur propre mouvement, soit par suite des ordres de leurs principaux. Ils sentaient la nécessité de céder, et le peuple de Bruxelles, d'autant plus exaspéré que le danger était pressant, poussait des cris de mort au seul mot de restauration. Tout présageait une catastrophe ; à minuit le terme définitif accordé par l'empereur expirait, et nulle décision n'était encore prise. « La force paraissait inutile, dit le rapport des députés de Tour- » nai, les troupes légères pouvaient être aux portes le lendemain ; l'ad- » hésion simple au manifeste était moralement impossible, d'autant plus » que c'eût été le présage infaillible du saccagement de Bruxelles et de « la guerre civile la plus cruelle. On était éloigné des ministres, il était » huit heures du soir, et le terme fatal expirait à minuit. Au risque du » blâme, de la vie même des états généraux, qu'un peuple immense, » assemblé à dix heures du soir, semblait menacer, » il fut proposé comme unique parti de proclamer à l'instant le troisième fils de Léopold, l'archiduc Charles, souverain du pays. Cette proposition fut adoptée, et, à onze heures, ce jeune prince fut proclamé grand-duc héréditaire de la Belgique.
Le lendemain, les États et les nations restèrent assemblés presque toute la journée ; des commissaires avaient été envoyés au feld-maréchal de Bender, commandant l'armée autrichienne, pour l'informer de l'élection de l'archiduc et le prier d'arrêter sa marche. Pendant ce temps, la plus grande fermentation régnait dans la ville. Reparaissant sur la scène, la dame de Bellem et sa fille distribuèrent elles-mêmes de nouveaux pamphlets contre les partisans de la paix, et notamment contre les députés revenus de La Haye. Des attroupements se formèrent, et. dans la crainte de nouveaux pillages, le magistrat publia une proclamation enjoignant
aux serments et aux compagnies bourgeoises de se tenir prêts à courir aux armes au premier appel du tambour. Le fameux Joseph Vandcrnoot donna sa démission de député, et beaucoup d'habitants quittèrent la Tille. On sut bientôt que de Bendcr avait refusé de recevoir les députés des États, et, le 25, on apprit que Namur lui avait ouvert ses portes. A chaque instant on voyait revenir des soldats débandés, et, le 26, arriva le général Schoenfeld qui était en pleine retraite ; ses soldats, sur lesquels il avait perdu toute autorité, pillèrent les magasins des fournitures et des armes, et même quelques comptoirs de la ville '. 11 ne fit que traverser Bruxelles et alla loger à Andcrlecht; le lendemain, il prit la route de Mons. Pendant ce temps, les États emballaient leurs papiers et ceux du congrès ; comme on craignait quelque mouvement de la populace, le magistrat fut invité à placer à l'hôtel de ville, pendant la durée de leurs séances, une garde de quarante hommes à qui l'on paya deux escalins par jour 2. Lorsqu'on sut que le général Koehler au lieu de couvrir la capitale, se retirait sur Mons, la bourgeoisie se crut trahie et des voix nombreuses s'élevèrent, demandant qu'on remit Vandermerscli à la tète de l'armée qui verrait aussitôt accourir sous ses drapeaux des milliers de volontaires ; mais les États eussent préféré périr que d'employer un pareil moyen. Us avaient fait transférer le général d'Anvers à Louvain et de là à Tournay, et jusqu'au dernier moment ils menacèrent leurs antagonistes; le 22, la populace avait manifesté l'intention de piller les maisons des négociants Chapel et De Cock, et, dans la nuit du 29, on mil le feu à celle du sieur Cuylen, près du pont Neuf. Heureusement les voisins arrêtèrent à temps l'incendie ; pour prévenir de nouvelles tentatives on y plaça une garde, et l'on mura les fenêtres du rez-dechaussée 3.
Le 27, le magistrat et les nations représentèrent aux États que le corps du général Schoenfeld s étant en partie débandé, que le géuéral Monney s'étant replie sur Louvain et le général Koehler sur Mons, il était k craindre que Bruxelles ne fût pas soutenue par l'armée, en cas d'attaque de l'ennemi, et ils les requirent de demander au congrès » une explication nette et catégorique par écrit, >» afin de savoir s'il avait l'intention de mettre tout en œuvre pour la défense du Brabant, cl, dans le cas où il croirait pouvoir résister, d'indiquer ses moyens. Le
1 Carton intitulé Beiioertkins. — 9 Ibid. — ' Ibid.
1)E BRUXELLES. 403 congrès répondit qu'il mettait tout en œuvre pour le maintien de la cause nationale et la défense des provinces; qu'il s'occupait de rallier les troupes dispersées et qu'il avait nommé le général Koehler au commandement supérieur de l'armée en remplacement de Schoenfeld démissionnaire. Koehler avait reçu l'ordre de venir immédiatement à Bruxelles pour concerter un plan de défense avec les généraux de Solares, Monney et Bavard ; comme le bruit courait que les États et le congres avaient déjà accepté le manifeste de l'empereur, les nations déclarèrent, dans une proclamation qui fut affichée le 28, qu'aucun accord n'avait été conclu avec ce prince. Ces démonstrations de résistance furent les dernières ; l'heure fatale avait sonné. Le 30, un officier autrichien accompagné d'un trompette se présenta aux portes de Bruxelles et demanda à être introduit auprès des Etats à qui il remit une lettre par laquelle de Bendcr les engageait à suivre l'exemple de Namur et exigeait une décision claire et prompte. Ils déclarèrent qu'ils ne pouvaient prendre de résolution sans avoir consulté les trois chefs-villes auxquelles ils avaient envoyé des copies de sa lettre, et demandèrent le temps nécessaire pour connaître leurs décisions. Hais, le i'T décembre, ayant appris que les avant-postes patriotes avaient été culbutés au-dessus de Louvain, et que cette ville avait été abandonnée, les États consultèrent Koehler qui, se conformant & leurs ordres, avait quitté Mons et était en marche pour Bruxelles. Le général leur répondit, le même jour, à sept heures du soir, « qu'il avait 45 pièces de canon, mais que l'indiscipline de ses » troupes ne lui permettait pas d'espérer qu'elles tinssent téle au maré- » chai, et que la résistance devant exposer Bruxelles aux horreurs d'une » ville prise d'assaut, comme homme d'honneur, il leur conseillait la » soumission !. » Cette réponse fit cesser toute indécision ; les États écrivirent aussitôt à de Bender qu'il pouvait entrer en ville, et communiquèrent cette résolution au magistrat 2.
Bruxelles était livrée à la plus étrange confusion, encombrée de blessés et de malades de l'armée patriotique, et de déserteurs autrichiens qui exhalaient leurs plaintes de ce qu'on les abandonnait aux châtiments qu'ils avaient encourus. Le 50, le bruit courut que les Autrichiens étaient arrivés à Waterloo et toutes les routes se couvrirent de fuyards ; la garde de la porte de Namur abandonna son poste, mais les volon-
« Carton inutulé Beroertess. — * Ibid.
taires firent leur service comme d'habitude, musique en tête. Afin d'occuper le bas peuple, le magistrat annonça, le i" décembre, que tous ceux qui voudraient travailler au déblai des terres, à la place de Louvain, recevraient deux escalins par jour et l'on fit entrer en ville les dragons de Tongcrloo et quelques autres troupes venues de Louvain. Se croyant dégagées, par leur défaite, de tout frein et de toute discipline, ces troupes, au lieu de maintenir Tordre, envahirent le magasin établi dans l'hôtel du conseil privé et le pillèrent de fond en comble. Vandernoot se réfugia à l'abbaye de Ninove; son ami Van Eupen était parti, la veille, pour Bois-le- Duc, et leur exemple fut suivi par un grand nombre de députés. Le général KoehJer arriva dans la soirée avec une partie de son armée ; mais il ne trouva plus personne à qui s'adresser. A la prière du magistrat, il ordonna des patrouilles qui ne purent empêcher la populace et les soldats débandés d'emporter jusqu'aux boiseries de l'hôtel du conseil privé et de piller le collège Thérésicn.
Le 2, à dix heures du matin, Rochler évacua la ville ; ses troupes sortirent en bon ordre par la porte de Flandre, tambours battants et musique en tête. Abandonnés entièrement h eux-mêmes, les ardents patriotes espérèrent encore pouvoir résister ; on les vit traîner des canons sur les remparts, courir les rues le sabre au poing en criant qu'il fallait vaincre ou mourir ; mais les masses étaient fatiguées d'un état de choses qui n'avait produit que crimes et désastres. Vers deux heures et demie, arriva sur la place Royale un détachemeut de quatorze hussards commandés par un officier qui rangea ses soldats en face du Lolo, et descendit à l'hôtel de ville précédé d un trompette. Arrivé sur la grand'place, il fut hué par la populace et quelques hommes se jetèrent même sur lui pour le renverser de cheval ; mais des bourgeois accoururent aussitôt pour le dégager et lui firent des excuses sur cet outrage. Introduit a l'hôtel de ville où les deux premiers ordres étaient assemblés depuis deux heures, il leur notifia l'entrée des troupes impériales. Bientôt arriva en effet un nouveau détachement de trente hussards que suivirent successivement quelques compagnies de grenadiers et divers corps d'infanterie et de dragons. Ces troupes prirent position sur la place Royale et dans le quartier du parc d'où partirent des pelotons qui allèrent occuper différents postes ; un demi-escadron de dragons fut dirigé sur le collège
« Canon intitulé Beromtew.
DE BRUXELLES. 405 Théresien dont l'arrivée des troupes n'avait pas fait discontinuer le pillage. Le même jour, une ordonnance du magistrat prescrivit la remise des armes militaires et des munitions de toute espèce, et défendit de porter des cocardes ou autres insignes distinclifé. Croyant que le maréchal entrerait avec ses troupes, le magistrat s'était rendu, à dix heures, à la porte de Naraur, pour lui remettre les clefs de la ville ; mais de Bender avait établi son quartier général à la Cambre où il alla le trouver. Le lendemain, de nouvelles troupes arrivèrent, et Bruxelles se trouva occupée jwr huit bataillons d'infanterie, une division de cavalerie, un corps de dragons et un détachement de pionniers, présentant un total de 8,565 hommes l.
L'effet de la réaction se manifesta aussitôt; dans la soirée du 5, on enleva ou scia les arbres de la liberté, dans les cabarets on brisa les bustes de Vandernoot, et, pendant la nuit, on cassa les vitres des maisons de ses principaux partisans. Les troupes restèrent campées pendant deux jours sur la place Royale et dans le quartier du parc ; bien que les officiers ne négligeassent rien pour maintenir la plus stricte discipline, les soldats mécontents de devoir bivaquer par un temps des plus rigoureux, commirent plusieurs excès. Afin de rassurer la bourgeoisie, le magistrat publia, le 4, une proclamation annonçant que le fcld-maré chai avait pris des mesures sévères pour prévenir le retour de ces désordres, et que des patrouilles commandées par un officier accompagne du prévôt de l'armée et du maître des hautes œuvres, avaient reçu l'ordre de saisir et d'exécuter immédiatement les malfaiteurs. Une potence fut dressée sur le Sablon, et l'on y attacha un écritcau portant cette inscription : Cette potence est dressée pour que le grand prévôt de V armée fasse pendre immédiatement les soldats qu'il attrappera volant ou pillant les habitants de cette ville. De Bender chargea en outre les officiers de justice de prendre des informations sur les excès commis, afin de pouvoir punir les coupables et indemniser les personnes lésées.
Le même jour, le maréchal fit publier l'acte d'amnistie promis par l'empereur. Le lendemain il entra à Bruxelles et alla occuper l'hôtel appartenant à l'abbaye de Grimberghe sur la place Royale. La présence des Autrichiens ne put calmer des passions trop vivement irritées, et Vandernootisles et Voncktstes se livrèrent encore chaque jour à des rixes, soit dans les
« Copf/e Boeck.
cabarets, soit dans les rues. Le 6, une ordonnance du magistrat dëfenditde se quereller ou de s'injurier à propos des derniers événements, sous peine d'être envisagé comme perturbateur du repos public, ordonna la fermeture des cabarets et autres établissements publics, à onze heures du soir, et défendit de porter des bâtons et des armes. Ce qui prouvait les méfiances enracinées dans les esprits, c'était le retard que rencontrait la remise des armes nonobstant les ordonnances réitérées du magistrat. Le 10, il enjoignit à tous les étrangers qui avaient servi dans l'armée patriotique, de quitter Bruxelles dans les vingt-quatre heures, sous peine d'être considérés et traités comme vagabonds. Cet ordre excita partout une vive indignation, et, le lendemain, les états de Brabant firent afficher un avis portant qu'ils étaient totalement étrangers à cette mesure. Le 12, d'après les ordres du feld-marccbal, l'archevêque de Malincs officia a Sainte-Gudule et chanta le TeDeum; de Bendcr avait choisi pour célébrer le rétablissement de l'autorité impériale, le même jour qui, un an auparavant, l'avait vue tomber ; il y eut ensuite grande parade et revue des troupes de la garnison. L'archevêque quitta Bruxelles le 14, et retourna à Malines. La veille, on avait retiré de l'église de Sainte-Gudule l'autel doré qui y avait été dressé quelque temps après la révolution, pour y rester jusqu'à la reddition de Luxembourg.
L'empereur confirma et continua l'archiduchesse Marie-Christine et le prince Albert dans le gouvernement des Pays-Bas ; en attendant leur retour dans ces provinces, il donna les plus amples pouvoirs au comte Mercy d'Argcntcau qu'il avait nommé ministre plénipotentiaire. Le comte arriva à Bruxelles, le 4 janvier 1791, et, fidèle aux promesses qu'il avait faites aux puissances médiatrices, Léopold voulut rétablir la forme de gouvernement qui existait sous Marie-Thérèse. En attendant que cette réorganisation pût être effectuée, il nomma une jointe pour suppléer au conseil d'état, et trois comités pour remplacer provisoirement les conseils collatéraux; mais toutes les collations de dignités, de bénéfices et d'offices ecclésiastiques, ainsi que d'emplois et d'offices civils, laites pendant la durée des troubles « par des corps illégalement consti- » tués, » furent déclarées nulles ; ceux qui en avaient été pourvus n'étaient toutefois pas exclus de la concurrence aux bénéfices ou emplois vacants. Le magistrat de Bruxelles fut rétabli tel qu'il était avant le départ des Autrichiens, et, en vertu d'une dépêche impériale du 24 janvier, les trois membres prêtèrent un nouveau serment (51 janvier — l'rfé-
vrier) Le 22 janvier, le ministre ordonna a l'amman de prendre des informations contre les auteurs et complices des assassinats de Maeck, de Haie et Vancriekinge J ; quelques individus furent arrêtés de ce chef et emprisonnés à la porte de Hal où ils restèrent jusqu'en 1793.
Le calme et la bonne harmonie étaient loin de régner entre les partis, qui ne pouvaient oublier le passé. Bien qu'ils eussent vu la populace se tourner contre eux, et, en mainte circonstance, briser les vitres des maisons de leurs chefs, les Vandcrnootistes espéraient encore un mouvement en leur faveur. Le 1 7 décembre, plusieurs individus parcoururent la ville, la cocarde blanche au chapeau, et des cocardes tricolores furent distribuées dans un cabaret vis-à-vis Saintc-Gudulc, à l'enseigne la Joyeuse Entrée; on entendit des hommes du peuple se dire : » Bendcr est fort tranquille ; mais Vandernoot a écrit ; ne nous décou- » rageons pas, et sous peu l'explosion sera terrible ; » le bruit courut que, le 20, les couleurs brabançonnes seraient arborées 3. Par ordonnance du 4 8, le magistrat commina des peines sévères contre ceux qui porteraient des cocardes ou autres signes de parti ; les troupes furent consignées et le feld-maréchal se tint prêta agir vigoureusement. Dominés toujours par leur antipathie contre les idées libérales, les Ktats virent avec colère le gouvernement autoriser le retour de Vonck, et chercher même à se concilier son parti en lui accordant des faveurs ; ainsi on lui permit d'établir à Bruxelles une société dite des Amis du bien publie dont les travaux tendaient tous au triomphe des principes démocratiques. Le ministre penchait, au moins indirectement, vers un système d'assemblée nationale, et ses employés les plus en faveur en proclamaient la nécessité. D'un autre côté, dès que ce sentiment eut percé dans le public, on vit se former une coalition de ces geus qui, toujours à la piste des projets du pouvoir, poussent a leur exécution par tous les moyens, animés qu'ils sont de l'appât des récompenses. Cette coalition se grossit bientôt des proscrits de 1790, avides de vengeance contre leurs anciens persécuteurs, et on les vit mainte fois insulter et attaquer les personnages connus par leur attachement à l'ancienne forme des États. Le \ 7 janvier 1791, un rassemblement se forma devant le conseil de Brabant, et plusieurs de ses membres, qu'on disait opposés à une
i Copye Boeek. — * Ibid. — Carton intitulé Berobrtens. 3 Rapport d'un nommé Michel Dewez, orfèvre, 20 décembre 1 790. Carton intitulé Be«oertens, aux Archive* de la Fille. — Géhard, mss. précité.
assemblée populaire, furent hués et maltraités ; la populace leur jeta des pierres et do la boue !. Irrités de ces dispositions, les États s'opposèrent à la rentrée dans cette cour souveraine de quelques conseillers, qui, le 1 9 juin 1789, avaient accepté des places au conseil de Malincs. Le ministre traita d'abord leurs allégations de vaines clameurs, et les engagea à ne pas lasser la clémence et la générosité de l'empereur. Lorsqu'il les vit persister dans leur opposition, il employa un langage plus sévère, et leur notifia la volonté formelle de Léopold qui voulait que tous les employés nommés constitutionnellcment avant le mois de décembre 1789, fussent réintégrés dans leurs places, à moins qu'ils n'en fussent déclarés indignes par leurs juges compétents. Cette opposition des États arrêtait la réorganisation du conseil de Brabant, et le comte Mercy d'Argenteau avait exprimé, en diverses circonstances, le mécontentement qu'elle lui faisait éprouver. Les États alors apprécièrent l'instrument dont ils s'étaient souvent servis. Le 24 février, ils s'étaient assemblés à l'hôtel de ville, lorsque, vers une heure, une foule considérable envahit la grand'place, proférant des menaces contre les députés, surtout contre ceux de l'ordre ecclésiastique. Une compagnie des gens du drossard accourut sur les lieux , et l'official des États alla demander main-forte au commandant du corps de garde établi à l'Amigo ; mais cet officier, soit qu'il ne crût pas pouvoir dégarnir son poste, soit qu'il ne voulût pas agir contre des émeutiers gouvernementaux, lui refusa son concours. La foule força la porte de l'hôtel de ville, en chassa la garde et se précipita tumultueusement dans les appartements des États. L'official du greffier, Corbisier, fut assailli à coups de bâton, et les députés épouvantés se sauvèrent précipitamment, poursuivis par les injures et les huées de la populace. Les glaces de leurs carrosses furent brisées et quelques-uns même, entre autres l'évéque d'Anvers et les abbés du Parck et de Saintc-Gcrtrude, furent maltraités et arrachés avec peine de la cohue. La foule se rendit ensuite devant les hôtels du fcld-maréchal et du ministre plénipotentiaire, en criant : Vive l'empereur! A bas les État»! Ségur accuse le ministre « d'être non-seulement venu à son balcon pour * applaudir en frappant des mains ; mais d'être descendu à la porte de . son hôtel pour parler à cette troupe de stipendiés 2; » une rela-
* Carton intitulé Beroertess, aux Archiva de la Fille.
* Tableau politique de F Europe. — Le même fait est relaté dans une brochure intitulée : les Bruxellois aux Anversois.
lion plus authentique porte que le comte parut a sa fenêtre; que, dans une courte harangue, il recommanda la douceur, la confiance dans la volonté expresse et les intentions bien prononcées de l'empereur pour le bonheur général, et finit en disant qu'user ainsi de mesures violentes et illégales, c'était lui lier les mains On applaudit beaucoup, mais le rassemblement ne tint guère compte de cette exhortation, ni ne s'arrêta devant les nombreuses patrouilles qui circulaient en ville ; il se partagea en plusieurs bandes qui parcoururent les rues en chantant et brisant les vitres de toutes les maisons habitées par des partisans des États ;Goetviel en porte le nombre à environ 700 2.
Le lendemain matin, les capucins que l'on accusait d'avoir prêché contre les novateurs, furent prévenus que la populace se porterait probablement contre leur maison. Un de ces religieux, aumônier du régiment de Bender, alla aussitôt en donner avis au commandant du poste établi vis-à-vis du couvent, qui l'assura qu'ils n'avaient rien & craindre et qu'il saurait empêcher qu'on n'entrât par la porte principale ; il ajouta toutefois qu'il ne pouvait répondre d'une attaque sur les côtés. Comme on l'avait prévu, vers sept heures et demie du soir, une troupe d'hommes de la lie du peuple assaillit le couvent dont les portes latérales furent enfoncées; les religieux qu'ils rencontrèrent furent « souffletés, béton- » nés, traînés la corde au cou et maltraités; d'autres, malades, furent » enlevés de leurs grabats et traînés par la barbe jusque hors des murs m du couvent ; » quelques-uns de ces malheureux se virent arracber leurs barbes qui furent montrées comme des trophées dans les cabarets. Les assaillants se jetèrent ensuite dans l'église dont ils brisèrent les ornements, et en chassèrent les capucins qui s'y étaient réfugiés. Dans cette tourbe dévastatrice se trouvait sans doute plus d'un des assassins de Vancrickingc , car tel est le caractère de la populace : elle finit toujours par mordre celui qui l'a démuselée. Le lendemain, la maison d'un échevin fut assaillie ; les portes et les fenêtres étaient déjà brisées lorsque arrivèrent des patrouilles qui arrêtèrent le pillage3.
1 M. Gachard, Analecles bclgiques, n» 40.
* Remontrances des États do 5 avril 1701. Carton intitulé Bbroertens, I c. — M. Gachard, 1. c. — Dewsz, 1. c. — Sécur, 1. c. — Goetwel, mss.
5 Réclamations des Pères Capucins, carton intitulé Bkroertkxs. I. c. — Goktyiel, mss.
Un gouvernement qui tolère de pareils excès est plus que coupable, et quelque intérêt qu'il eût à intimider les États, le comte de Mercy commit une faute énorme en usant de ces tristes moyens « qui n'étaient » guère propres, comme le dirent les États, à effacer les impressions » laissées par l'ancien système, ni à rassurer les Belges sur l'avenir. » L'arméc était forte de 45,000 hommes ctla garnison de Bruxelles seule en comptait G, 000 ; rien donc n'eût été plus facile que d'arrêter le désordre à son début, et il dura trois jours! Le ministre s'aperçut bientôt de l'étendue de sa faute ; en même temps qu'il faisait fermer la Société des Amis du Bien jntblic, il donna aux États, pour les engager à reprendre leurs séances, une garde militaire a pied et à cheval. Une ordonnance commina de fortes peines contre quiconque occasionnerait des attroupements, imprimerait ou colporterait des brochures séditieuses, et exhorta tous les citoyens de quelque état, rang, qualité ou condition qu'ils fussent, à proscrire tout signe dislinctif de parti, et à s'abstenir des qualifications de royaliste, patriote, aristocrate, démocrate, Vandernootiste, Vonckiste, ou autres propres à entretenir la fermentation qu'il importait au bonheur du pays de calmer. Pour donner plus de force a cet édit, le feld-maréchal adressa à tous les chefs de corps une circulaire par laquelle il leur enjoignait de considérer et de traiter comme ennemis du souverain et de l'état, quiconque tiendrait des discours séditieux, chanterait des chansons dites patriotiques, porterait des uniformes ou des cocardes prohibés, rédigerait, répandrait ou afficherait des écrits incendiaires, en un mot, de déployer toute la rigueur des lois militaires contre ceux qui attenteraient à l'ordre et au repos publics, ou se permettraient d'insulter des soldats, des sentinelles ou des patrouilles1. Cet édit et cette circulaire peignent mieux qu'on ne pourrait le faire, la situation dans laquelle se trouvait le gouvernement.
Ces événements firent presser la réorganisation du conseil de Brabant ; mais l'opposition des États se releva plus opiniâtre que jamais et le ministre dut se borner pour le moment à une composition provisionnelle. Bientôt parut la révocation des édits etdes déclarations de Joseph II sur les ordres religieux, sur le mariage, sur les kermesses, sur les processions et jubilés, sur les confréries, sur la forme des concours, sur l'établissement du séminaire général. Plus tard, l'édil du 17 mars 1783,
1 DtfWK.
qui supprimait les maisons religieuses, fut abrogé, et Bruxelles vit revenir cette foule de religieux et de religieuses de tout ordre qa'avait atteints la réforme de Joseph II. Toutes ces mesures qui étaient pourtant impatiemment attendues, ne purent ramener la con6ance, et une vague inquiétude continuait à régner dans les esprits, inquiétude à laquelle n'étaient pas étrangers les événements qui agitaient alors la France. Lorsque, le 2 5 mai, on vit arrivcrà Bruxelles les frères de Louis XVI, le comte deLille et lecomte d'Artois, bien desarrière-pensées se manifestèrent ; aussi la réception des archiducs qui rentrèrent k Bruxelles le 1 5 juin, fut-elle des plus froides, et dans les fêles publiques ordonnées lors de l'inauguration de l'empereur (50 juin), on ne retrouva rien de cet enthousiasme qui signalait anciennement ces imposantes cérémonies. Le comte de Metternich, appelé à remplacer Mercy d'Argenteau, arriva à Bruxelles le 8 juillet, et des lettres-patentes du 27 du même mois réintégrèrent les trois conseils collatéraux dans leurs anciennes attributions.
La réorganisation du conseil de Brabant rencontrant toujours des obstacles, le gouvernement résolut d'en finir. Il se décida à ne pas réintégrer dans le conseil les membres qui, en 4 789, étaient passés au conseil de Malines. mais en revanche, à ne pas admettre ceux qui y avaient siégé en 1790. Ainsi composé, le conseil se déclara légalement établi et menaça de poursuivre et de faire punir quiconque ne le reconnaîtrait pas comme tel. Atterrés d'abord, les États adressèrent aux archiducs des réclamations contre cet acte et demandèrent qu'aux termes du traité de La Haye, des arbitres fussent nommés (7 novembre). Les gouverneurs généraux acquiescèrent à cette demande, et chargèrent des commissaires de s'entendre avec ceux des États sur les difficultés existantes. Ces commissaires réunis proposèrent, le 4 8 novembre : 4° d'annuler toutes les protestations des États contre la légalité de la composition actuelle du conseil de Brabant ; 2° de charger les États de demander et produire, dans les trois jours, l'acte de désistement absolu des cinq conseillers non rappelés par l'empereur; 5° de faire payer à ces derniers par les États une pension viagère de 4000 florins et de leur laisser le titre de conseiller, ainsi que les exemptions y attachées; 4° de faire renouveler entre les mains des États par les greffiers et secrétaires du conseil de Brabant, le serment prescrit par les articles 5 et 9 de la Joyeuse Entrée, et 5° de former un comité composé de membres du gouvernement, du conseil de Brabant et des États pour examiner, vérifier et arbitrer les demande*;
m HISTOIRE
d'indemnités de particuliers ayant éprouvé des pertes pendant les troubles. Les États devaient voter les subsides ordinaires et, a ces conditions, il serait accordé une amnistie générale et l'oubli complet du passé. L'uni versité de Louvain et tous ses membres seraient traites en toute chose par droit et sentence ; recours au conseil de Brabant leur serait toujours ouvert; les commissaires ajoutaient toutefois qu'il était à désirer qu'une bonne réforme fût introduite dans les études. Ces propositions reçurent l'assentiment des archiducs ; mais les États déclarèrent, le 25, qu'ils ne pouvaient les accepter, et, le 1er décembre, ils demandèrent la permission d'envoyer à Vienne une députation pour expliquer à l'empereur le sujet de la contestation et tâcher de l'aplanir. Les archiducs, a leur tour, rejetèrent celte demande en disant que cette démarche serait très-désagréable à l'empereur, à moins qu'elle ne fût précédée de la conclusion de toutes les affaires (3 décembre). Puis, fatigués de cette insurmontable opposition, ils firent usage d'une dépêche impériale du 1 3 décembre, qui retirait au Brabant les faveurs et concessions accordées aux autres provinces, différait les effets de l'amnistie et ordonnait de poursuivre les agitateurs et les perturbateurs du repos public d'après toute la rigueur des lois
Ce fut au milieu de l'agitation causée par ce coup d'état que l'on apprit la mort de Léopold, arrivée le 1er mars 4 792, et bientôt la déclaration de guerre de la France (20 avril) au roi de Bohème et de Hongrie (François II n'avait pas encore été élu empereur), fit éclater toutes les espérances des ennemis de l'Autriche. Pendant que les puissances, excitées par leurs intérêts non moins que par les passions des émigrés, préparaient ouvertement une contre-révolution en France, les révolutionnaires ne restaient pas inactifs. A Bruxelles, à coté du comité royaliste protégé par le gouvernement, ils avaient déjà établi un foyer de propagande. En relation avec les hommes les plus distingués de la Belgique par leurs connaissances, les clubs de Paris faisaient travailler les masses et préparaient le triomphe de leurs idées. Le gouvernement ne tarda pas à s'apercevoir de leurs menées, et, le 20 avril, la loi martiale fut proclamée. Les trois chefs-villes et les états du Brabant réclamèrent vivement contre cette mesure qui, disaient-ils, « portait le trouble et l'émotion dans le » pays où de pareilles lois ne sont pas nécessaires pour le maintien de
« Canon intitulé BeRoeams, 1. c.
DE BRUXELLES. m » la tranquillité que les autorités établies savent bien assurer » On n'eut aucun égard à cette réclamation, et le gouvernement, en laissant par là percer ses craintes, ne fit qu'accroître le nombre de ses ennemis ; aussi h Jcmmappes les Français comptèrent-ils dans leurs rangs plus d'un Belge qui, les armes à la main, protestait contre la domination de l'Autriche.
• Carton intitulé Bcroeatens, I. c.