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et le remplaça dans l'échevinage par le trésorier Madocte nouvellement nommé. Lorsque cette mesure fut portée à la connaissance des nations, celle de Saint-Nicolas déclara qu'elle ne quitterait pas l'hôtel de ville avant que le magistrat leur eût fait la promesse formelle qu'il ne serait porté aucun préjudice à leurs privilèges, et les autres se rangèrent de son avis ; le magistrat accéda à cette demande, et elles présentèrent enûn leurs candidats.

Ces événements avaient jeté une grande perturbation dans les esprits, et le ciel était encore gros de nuages. Le 2 6 juillet, une troupe de bourgeois sortit delà ville en « carrosses, charrettes et calèches, » et passa, par force, la barrière de Vleurgat sans y vouloir payer les droits de chaussée, qui étaient fort impopulaires ; à leur retour, armés de bâtons, ils insultèrent et maltraitèrent le collecteur qu'ils menacèrent de mort. Quelques personnes, qui voulurent intervenir, furent battues, et les assaillants se répandirent en menaces contre le ministère et contre l'établissement des barrières 1 .

Vandenputte, qui venait d'être nommé pacificateur, ayant été compris parmi les candidats du métier des orfèvres, bien que ses nouvelles fonctions ne le rendissent plus éligible, le magistrat invita les arrièreconseils du métier, Cachiopin et Usselincx, à procéder à un autre choix, en les prévenant qu'il le ferait lui-même s'ils n'obtempéraient pas à celte invitation. Ussclincx redemanda alors la liste des candidats du métier; mais elle lui fut refusée. 11 revint à dix heures du soir a l'hôtel de ville pour réitérer sa demande, et, ayant éprouvé un nouveau refus, il dit qu'il en ferait rapport aux nations. Un ou deux jours après, il se représenta, accompagné de son collègue et du notaire Cartyn, et sur un nouveau refus du magistrat, Cachiopin s'écria : « M. l'affenrode vous pous- » sera dans l'enfer ! >• Ce nom qui reparait à chaque instant dans la bouche de tous les doyens, comme un nom réprouve, doit faire croire que cet homme était le représentant ou l'agent d'un système odieux, et que ce fut là le principal centre vers lequel gravitèrent ces événements. Pendant ce temps, de nombreux pamphlets, de nombreuses caricatures continuaient à courir la ville, ainsi qu'on le voit par des ordonnances des i" et 25 août, qui « défendirent d'avoir, distribuer ou prêter des

« l>é|>. de l'électeur au conseil de lirabant, du 28 juillet 1609. Archives de f Audience.

DU BRUXELLES. 150 » libelles diffamatoires publiés contre le magistrat, sous peine d'être ré- » putes complices des auteurs et punis comme eux. » La peine de mort ou le bannissement, suivant ln gravité du cas, était comminé contre ces derniers, et une récompense de \ 00, puis de 200 patacons, promue à quiconque les dénoncerait 1 .

Le collège cependant nomma d'office P. Van Ny vcrscle en remplacement de Vandcnputte, acte de vigueur on ne peut plus inopportun. Les nations ayant été convoquées , au mois de septembre, pour la proposition du gigot, Cachiopin et Ussclincx refusèrent d'exprimer leur opinion ; après les avoir vainement menacés d'une amende de 300 florins, qu'il doubla et quadrupla le lendemain le magistrat les déclara déchus de leurs fonctions et les remplaça par Dewittc et Dekeyser. Certains d'être soutenus par leurs collègues, les doyens déchus ne s'émurent guère de cette décision. « Que le bourgmestre fasse tout ce qu'il veut, répondit Ca- » chiopin h l'huissier qui vint lui notifier sa déchéance, je n'obéirai pas, » dites-le-lui franchement. » En effet, les nations irritées d'une mesure qu'elles considéraient comme « arbitraire et violente, » prirent aussitôt fait et cause pour eux. Ayant été convoquées de nouveau pour voter le gigot, leurs syndics réunis sous la couronne, leur proposèrent : 1° de rétablir la paix et l'union dans le métier des orfèvres en annulant les mesures prises à l'égard de Cachiopin et d'Usselincx; 2° de faire rembourser Vandcnputte des avances qu'il avait faites pour la publication du Luyster van Brabant; 3° d'exiger que le consentement donné par le large conseil h la levée du gigot fût regardé comme nul, attendu que des célibataires y avaient pris part, et qu'à l'avenir ces derniers ne fissent plus partie du corps ; 4° de réclamer, dans le plus bref délai, copie des comptes de la ville ; 5° de demander l'érection d'une halle publique pour le commerce et les manufactures ; 6° de faire interdire au platpays l'exercice d'autres métiers que ceux absolument indispensables à chaque village, afin qu'il ne fût porté aucun préjudice à la ville ; 7° de décider la formation d'un fonds spécial pour faire des avances aux fabricants et pour acheter des laines ; 8° de faire commencer les travaux du canal de Charlcroy, hausser le cours des monnaies, abolir les droits de Iwrricrc et rendre l'importation des grains libre de tout droit. Elles

• Carlon int. PASQriSADEx aux Archives de la Ville, — * Le receveur communal Yandcndaelen fui aussi menacé d'amende, parce qu'il ne voulait pas comparaître au collège, ni aller prendre l'opinion de la nation de Notre-Dame.

adoptèrent ces propositions, et le magistrat employa vainement tous les arguments pour les faire se désister de ces demandes, dont plusieurs excédaient ses pouvoirs ; les syndics Van Cutsem , Dcpré et Mathys les rétorquèrent vivement et, n'ayant pu les convaincre , il congédia les nations. Trois d'entre elles refusèrent de se lever et la plupart des autres doyens vinrent les rejoindre. Aussitôt des rassemblements tumultueux se formèrent sur le marché; entre neuf et dix heures du soir, on y vil arriver une charrette attelée d'un cheval , dans laquelle se trouvaient des hommes jouant de la basse et de la viole; ils furent accueillis par de grandes clameurs et des fusées furent tirées des quatre coins de la place. Tout faisait prévoir une sédition prochaine, quand le magistrat, afin de la prévenir, souscrivit, à dix heures du soir (1 9 septembre), à tout ' ce qu'on exigeait de lui. Le gigot fut immédiatement voté et l'ordre rétabli.

Cependant les promesses que le magistrat avait faites aux nations n'ayant pas été toutes réalisées, lors de la convocation qui eut lieu, au mois de novembre, pour la proposition des impôts demandés de la part du roi, celles-ci articulèrent de vives plaintes sur ce manque de foi, et, peu de temps après, lorsqu'elles furent appelées à voter le gigot, elles forniulèrcntdc nouvelles réclamations. Le syndic Mathys, entre autres, demanda qu'à l'avenir les nations fussent convoquées vingt-quatre heures d'avance; le bourgmestre lui ayant répondu qu'elles devaient s'assembler quand elles étaient appelées, et que faire le contraire serait violer leurs serments : u Eh ! vous violez bien les vôtres, répliqua-t-il. >• Toutefois, après de vifs débats et des scènes tumultueuses, Notre-Dame, Saiut-Géry, Samt-Christophe et Saint-Nicolas, à la grande surprise des autres, votèrent l'impôt, et le magistrat, déclarant le consentement complet, leva la séance. Mais Saint-Laurent, Saint-Pierre et Saint-Jacques refusèrent de se lever, et Saint-Jean et Saint-Gilles qui s'étaient déjà retirées, vinrent se rasseoir. Leurs syndics furent mandés à la grande chambre, et l'échcvin Madoets leur dit : « Qui a jamais ouï dire qu'après le plein consente- » ment les nations soient restées assises? — C'est un nouveau moyen « que nous avons imaginé, répondit en riant Mathys. » Sur ces entrefaites quelques doyens de Saint-Nicolas étaient venus se joindre à leurs collègues restes à l'hôtel de ville, et le magistrat leur ayant envoyé le receveur Devisehcr pour les calcnger : « Nous vous calengcrons à » notre tour, s'écria Van den liynde. »

DE BRUXELLES. 161 Voyant l'audace des doyens croître et le peuple s'émouvoir de leur résistance, le magistrat supplia l'électeur de leur faire encore quelques concessions, et un décret du 1er décembre exempta de tout droit de barrière les bourgeois qui passeraient à pied, à cheval, en cabriolet ou en voilure sur la route de Vilvorde à Malincs; mais cet acte ne satisfit pas les nations et il fallut que l'électeur rendit, le 6, celte exemption générale, en décidant qu'il ne serait payé de droit sur cette chaussée que pour les chariots et les transports de marchandises. 11 déclara aussi que les métiers du plat-pays seraient prochainement réglés de manière à n'y conserver que ceux absolument indispensables à chaque village, et que, dans la première conférence qui serait tenue entre les députés des villes, la question de la hausse des monnaies serait examinée et résolue dans l'intérêt du pays. Ce décret fut publié aux flambeaux, le G, à six heures du soir ; mais il était arrivé en même temps à l'hôtel de ville une lettre de l'électeur, ainsi conçue : « Nous ordonnons a vous Uourguemaistre, Eschevins et >» autres du magistrat de cette ville, de au moment de la réception de » cette, congédier les Lsgards Jurez, nommez Visitalcurs des mcsliers, » et d'ordonner aux anciens des mestiers de présenter d'autres pour » former un nouveau choix d'autres. Fait à Bruxelles le G décembre 1699. >• Le gouvernement voulait un changement de syndics, espérant trouver moi us de fougue dans des hommes nouveaux ; il se trompait grandement : la répulsion contre son système était universelle. D'ailleurs trois nations seulement s'étaient déclarées satisfaites ; Saint- Gilles et Saint-Jean dirent qu'elles ne le seraient qu'après qu'on aurait supprimé les droits levés depuis le mois de mai i G 98 au fort Saint- Philippe, près d'Anvers, sur le sel, l'huile de lampe, l'huile d'olive, le vin et I'eau-de-vie. Dans la soirée, Saint-Jacques vint, avec tout son arrière-conseil, s'asseoir près de ces deux nations, et Notre-Dame imita bientôt son exemple. Il fallut céder de nouveau et, le lendemain, à sept heures du soir, fut proclamé au perron de l'hôtel de ville le décret qui abolissait ces droits. A celte lecture le marché retentit d'acclamations et les assistants jetèrent leurs chapeaux en l'air en signe de joie. « C'est à » nous qu'on doit cela, s'écria le doyen De Wever ; Son Altesse a dû » céder. »

Jamais le parti démocratique n'avait eu autant de succès; chaque combat était une victoire el ses chefs ne cachaient plus leurs vues. Nous n'avons plusbesoin de bourgmestres courtisans, s'écriait A. T'Kint

. dans la boutique d'Henri De Grieck, en présence de plusieurs per-

• sonnes ; arrangeons-nous de manière à n'être plus soumis à la cour ; » que ce soit plutôt elle qui nous soit soumise. » L'ancien écbevin Lefebure, chargé de vérifier les comptes de Vandenputtc, ne voulant pas admettre les articles qui n'étaient pasappuyés de pièces justificatives, le doyen Pierre Morcau s'écria que de pareilles difficultés le surprenaient, attendu que les doyens avaient eu leurs apaisements sur tout ; il ajouta que la publication du Luyster était une grande œuvre entreprise pour le bien du pays : « Les privilèges ne sont que trop longtemps restés dans

• l'obscurité, dit-il ; nous donnerons le livre des privilèges à lire à nos » enfants dès leur bas âge, en place de l'abécédaire, afin qu'ils les con- - naissent bien et sachent les maintenir. »

Bruxelles n'avait alors pour garnison qu'un régiment d'infanterie espagnole, fort de moins de 400 hommes, et ce n'était pas avec cette faible ressource que le gouvernement pouvait songer à arrêter ces mouvements révolutionnaires; de là les concessions successives de l'électeur et les prétentions incessantes des nations. Maximilicn-Eramanucl qui aurait pu demander aux autres places des troupes et des renforts, hésita à le faire, par la difficulté de les nourrir à cause de la rareté et de l'excessive cherté des grains. Cependant il était continuellement harcelé par tous ces gens qui, vivant d'abus, s'irritent dès qu'on ose y porter la main, qui nomment ordre l'état de choses h l'ombre duquel ils font leurs iiffaires, qui crient anathème quand les opprimés se plaignent, qui ap- |K'llent brigands ceux qui ne veulent plus se laisser voler; le bourgmestre, la plupart des échevins, toutes ces créatures de la cour, qui poussèrent les dilapidations si loin qu'un siècle après, un homme, qu'on n'accusera certes pas de démagogie, proposait, comme seul moyen d'arrêter les abus et de réformer l'administration financière de la ville, d'étendre le pouvoir des nations1, tous ces indignes magistrats pressaient l'électeur d'agir, disant qu'ils allaient devoir abandonner leurs

1 F.-R. de Berg, Rapport sur l'administration de ta ville de Bruxelles, 13 mai 1 775. Archives du Royaume. — « Le magistral, dil Rapedius de Berg, en parlant » de la publication du Lutjttcr van Brabant, se vengea de ces représentations en » Taisant envisager cet ouvrage au gouvernement comme séditieux; en suite de » quoi, il fut supprimé et les fiscaux furent chargés d'en saisir tous les exeiu- » plaires; ce fut le magistrat sans doute qui, dans ces circonstances, sollicita et » obtint le règlement do 12 août 1700. » F° 17.

DE BRUXELLES. 163 fonctions. Leurs instances étaient appuyées par les courtisans, protecteurs-nés des administrateurs infidèles, et le prince lui-même dont l'orgueil avait été cruellement froissé, aspirait à la vengeance et épiait l'occasion de la faire éclater. Déjà depuis longtemps on s'occupait des moyens de frapper le parti démocratique ; déjà l'électeur avait demandé au roi de recourir à la force pour opposer une digue aux envahissements des doyens. Charles II l'y avait autorisé en l'engageant toutefois à ne pas s'écarter des voies légales (29 octobre 1699). Le 16 décembre, deux . bataillons des gardes de l'électeur, quatre régiments d'infanterie bavaroise, le terce (régiment) d'infanterie de don Loys de Borja, six compagnies du terce de don Juan de Guzman et de don Juan d'Ydiaquez, et les terces d'infanterie wallonne du comte de Horncs et du marquis de Dcynze, arrivèrent devant Bruxelles Ces troupes, dont le commandement était confié au prince de ï'Serclaes, y firent leur entrée, le lendemain, sans éprouver la moindre résistance, quoique les bourgeois fussent maîtres des portes. Il n'entrait nullement dans l'idée des doyens de recourir à la révolte ; s'ils maudissaient intérieurement le joug de l'étranger, l'apathie des autres villes ne pouvait leur faire espérer aucun succès, et ils ne s'abusaient pas sur leurs forces. Des baraques en bois furent immédiatement élevées dans les principaux quartiers, au Petit- Sablon, au Grand-Sablon, à la place Saint-Jean, à la Kantcrstcen, h la halle aux Blés, au cimetière de la Chapelle, près de l'église des Capucins, à la place des Wallons, au marché aux Grains, au marché aux Poulets, au marché aux Bœufs , près de l'église du Finistère , à la place de la Monnaie, au vieux marché au Bétail ou place de Louvain , au marché aux Porcs, au Vieux-Marché2. Le 18, l'électeur invita le magistrat à publier que ces troupes n'étaient entrées en ville que « pour assurer » tous les habitants de la protection royale et de la sienne , contre les <> foules et confusions dont ils avaient été menacés, » et il lui ordonna de faire rouvrir les boutiques. Le même jour, il intima au conseil de Brabant de faire prendre information par l'avocat fiscal et par le procureur général, « des excès commis par ceux des neuf nations en leur » assemblée de l'hôtel de ville, des assemblées illicites, complots et

* La relation manuscrite du comte de Wynants porte le nombre de ces troupes à 10,000; les Gcschiedcnissen van Brusscl à 7,000, cl l'auteur des rentables causes et motifs d'avoir fait entrer des troupes dans la ville de Bruxelles, à 5,000.

* Résolution du magistrat en date du 19.

« cabales faits à la maison des Orfèvres, dite le Miroir. <> Le chancelier, baron de Goyck, se réunit en commission avec les conseillers Cavcrson, Papenbroeck, de Pape, Colins, Wynants et l'Escornet, et ils furent prévenus que le prince avait donné ordre « d'appréhender aulcuns qui, <• par la faîne publique, étoient les plus implicqués dans les désordres t» et d'assurer les papiers et meubles pour qu'on pût mieux administrer » justice à l'égard des coupables. » En effet, le chancelier avait chargé les fiscaux d'arrêter, pendant la nuit, Arnoul et Heuri T'Kint, brasseurs à la Fleur de Lys et à la Hoog-ffuys, plus haut que l'église de Bon- Secours, Vandcnputte, orfèvre, à la Demi-Lune, rue de la Colline, au coin du marché, Borremans, orfèvre, marché aux Herbes, près du Chariot d'or , Van den Eynde , tailleur de pierre , rue du Lombard, Jacops, fils, drapier, à la Balance, et Duvivicr, orfèvre, vis-à-vis de l'église Saint-Jean. Cette mesure inique et illégale suffirait seule pour donner un cachet odieux à toute la conduite du gouvernement dans cette affaire. L'avocat Vandermeulen fut arrêté , le i 8 décembre , au matin, sans aucune formalité judiciaire, près des bailles de la cour, comme il se rendait au palais, jeté dans un carrosse et conduit à la Stcenporte où, pendant près de deux mois, on le tint au secret le plus rigoureux. Le bruit de cette arrestation se répandit aussitôt, et ceux des doyens qui avaient lieu de craindre le même sort, se réfugièrent dans des cloîtres ou quittèrent la ville. Le prêtre Ansems, ù qui l'on attribuait les pamphlets satiriques publiés contre le magistrat, ne fut pas compris dans cette mesure arbitraire, parce qu'il se trouvait, en ce moment, détenu dans les prisons de l'archevêché pour un délit du ressort du juge ecclésiastique. Des gardes furent placés dans les maisons des fugitifs, et, le 19, l'électeur chargea une jointe, composée du chef-président Coxic, du chancelier, du comte de Tirimont, et du président du grand conseil de Nalines, Hyacinthe-Marie de Brouckhovcn, de diriger les fiscaux dans l'action qu'ils étaient chargés d'intenter. Ceux-ci procédèrent sans retard aux informations de la cause, cl la commission s'assembla, chaque jour, pour ouïr leur rapport.

La consternation qui régnait dans la ville ne put cependant intimider les doyens : les nations ayant été convoquées, le 22, pour la levée de l'impôt, elles déclarèrent énergiquement qu'elles n'y donneraient leur consentement qu'après que Vandermeulen aurait été remis en liberté, qu'il aurait été permis aux doyens fugitifs de rentrer dans leurs foyers,

DE BRUXELLES. 16S et que les troupes miraient été retirées de la ville; après de vives discussions le magistrat dut les congédier. Bien qu'entouré de soldats, Félccteur ne voulut pas s'exposer h de nouveaux troubles et, pour calmer les nations, il fit retirer, le lendemain, 25, les gardes qui avaient été placées dans les maisons des doyens fugitifs; mais cette mesure n'ayant pas produit l'effet qu'il en attendait, et les réclamations du troisième membre étnnt devenues plus vives, les gardes furent bientôt replacées. Toutefois, cette manifestation des doyens prouva que la présence des troupes était impuissante pour les dompter, et força le gouvernement de sortir de la voie arbitraire dans laquelle il était entré. Après avoir illégalement ordonné l'arrestation des inculpés , l'électeur déclara que les actes qui lui avaient été arrachés, ne seraient pas révoqués par autorité souveraine, mais que leur annulation serait poursuivie en justice devant le conseil de Brabant, l'intention du roi et la sienne n'étant pas d'enlever aux nations « aucun privilège qui serait, en justice, trouvé tel. » Malgré cette déclaration, au mois de janvier 1700, il réintégra dans le conseil municipal les célibatuircs qui en avaient été éliminés; le large conseil, qui s'était d'abord montré hostile à cette mesure, l'approuva; mais les nations, appelées séparément à la justifier, la déclarèrent illégale à la majorité de sept contre deux, Notre-Dame et Saint-Gilles (1 G et i 8 janvier).

Cependant les fiscaux n'étaient parvenus qu'à grand'pcinc à trouver de faibles éléments d'accusation contre les inculpés; leur réquisitoire fut dressé le 9 février 1700. La déclaration de l'électeur, la faiblesse de l'accusation, avaient dissipé bien des craintes et le calme commençait à renaître ; le secret de Vandcrmeulen fut levé et la plupart des fugitifs rentrèrçnt dans leurs familles, en ayant soin rependant de ne pas se montrer en public. Le gouvernement lui-même paraissait vouloir laisser passer cette affaire ; mais ce semblant d'indulgence n'avait d'autre but que d'obtenir le consentement à l'impôt du gigot jusqu'alors obstinément refusé par les nations ; elles alléguaient que leur corps était incomplet par suite de l'arrestation ou de la fuite de plusieurs de ses membres, et réclamaient la mise en liberté des uns et le retour des autres. Vo)ant qu'il ne pouvait ni les gagner, ni les tromper, le gouvernement recourut de nouveau à la violente, et le conseil de Brabant décerna un grand nombre de prises de corps. Le i 6 mars, Cachiopin et Morcau furent enlevés de chez eux; le 50, Van Cutsem fut arrêté comme il descendait de TOH». it. 22

l'hôtel de ville, et Francolct eût éprouvé le même sort si ses ouvriers ne l'avaient aidé à se sauver ; tous les autres, avertis à temps, parvinrent à .n'échapper, ou se réfugièrent dans des couvents. Le conseil de ttrabanl voulut faire enlever quelques-uns de ces derniers de leur asile, et il en résulta un conflit de juridiction très-grave entre cette cour souveraine et l'archevêque de Malines : le conseil soutenait que les cloîtres ne pouvaient abriter les coupables du crime de sédition, et ce sentiment fut partagé par le cabinet de Madrid ; mais les prévenus n'avaient pas attendu la décision royale, et, dans l'intervalle, ils avaient réussi à s'échapper de la ville.

Les nations continuèrent à refuser de voter l'impôt et à réclamer énergiquement la mise en liberté des prisonniers ; du 1 6 mars au 1 2 avril, il fallut les convoquer trente-huit fois, et souvent deux, trois cl quatre fois par jour, pour obtenir leur consentement au gigot sur la bière \ Le 5 avril, un huissier se transporta à la brelèque de l'hôtel de ville, et là, après avoir donné lecture de l'acte de mise en accusation, qui formait un cahier de 52 feuillets, il cita Pierre Vandenputte, Marc Duvivier, orfèvres, Henri et Arnoul TKint, brasseurs, Gilles Van den Eynde, tailleur de pierres et architecte, Laurent Jacops, marchand de draps, J.-B. Francolet, cordonnier, Nicolas Matthys, tanneur, Jacques Vanderraeulen, poissonnier, Pierre De Cliever, George Rimbaut, tailleurs d'habits, Nicolas Usselincx, orfèvre, Antoine Depré , tondeur de draps, et Guillaume Leemans, couvreur en ardoises, à se reudre « dans les trois fois dix jours suivants à la porte du Trcurcnbcrg, » sous |>eine de bannissement à perpétuité de la ville 2. Le 8, les nations adressèrent en leur faveur une demande en grâce ; mais elle resta sans réponse.

Dès le principe, une chambre du conseil de Brabant, dont l'électeur avait lui-même réglé la composition, avait été désignée pour statuer sur le procès des prévenus ; mais soit qu'on lui eût fuit des représentations sur cette mesure, qui changeait le tribunal en une commission exceptionnelle devant laquelle les inculpés ne pouvaient trouver aucune garantie, soit qu'il en eût lui-même reconnu l'iniquité, lorsque la cause fut en état d'être jugée, le prince arrêta, le 1 2 mai, qu'elle serait vue et décidée en plein conseil des deux chambres réunies. De leur côté, les nations, espérant sans doute que leur condescendance profiterait aux doyens mis

« Qpinie Boeck, aux Archives de la Fille. — * Archive* de la Fille.

DE BRUXELLES. 107 en accusation . avaient prié, le 15 avril, le magistrat de présenter à l'électeur une requête tendante à obtenir l'oubli du passé, et, le Si, elles avaient voté l'impôt. L'électeur néanmoins refusa de recevoir leur dépu talion, qui accompagna le magistrat au palais, et il lui fit répondre qu'il examinerait leur requête. Les femmes des doyens fugitifs avaient demandé au conseil de Brabant un sauf-conduit pour leurs maris, afin qu'Us pussent venir se défendre. Cette demande ayant été rejetee, elles se rendirent au palais pour la présenter a l'électeur; mais elles ne purent non plus obtenir d'audience. Enfin, le 28 mai, le conseil de Brabant prononça sur le sort des contumax : Arnoul TKint et Marc Duvivier furent condamnés à être fustigés, marqués au dos d'un fer rouge et ensuite décapités. H. TKint, L. Jacops, Vandenputte furent bannis à perpétuité; Francolct, Vandermeulcn , Rimbaut, de Cliever, Mattbys, Dcpré, Leemans et Van den Eynde, pour 25 ans, et l'sselincx pour dix ans. Les biens des condamnés, à l'exception de ceux des cinq derniers, étaient confisqués au profit de l'état, et ce fut là la peine qui les frappa le plus vivement. Celte sentence fut publiée le 29, et, le lendemain, les femmes des condamnés se présentèrent au palab pour demander la grâce de leurs maris. L'électeur, cette fois, les reçut et leur promit d'examiner sérieusement leur requête ; il accueillit de même favorablement une députation que lui envoyèrent, dans le même but, les ordres mendiants; mais il différa sa décision, comptant sans doute intimider les nations qui montraient toujours la plus inébranlable énergie. Ainsi les trésoriers et les receveurs ayant proposé la levée de 1 00,000 florins, elles furent vainement convoquées une trentaine de fois (15 juin — - 6 juillet), et persistèrent dans leur refus Le 21 juin, pour calmer l'irritation des doyens, le magistrat leur promit qu'on ne lèverait plus le droit de médianate sans le concours de commissaires pris dans les trois membres.

Croyant prévenir le retour des troubles qui venaient de lui causer de grands embarras, l'électeur résolut, à l'exemple des archiducs Albert et Isabelle, de faire réviser les règlements sur l'administration de la ville, spécialement en ce qui concernait la composition du large conseil et des nations, leurs pouvoirs et la forme observée dans leurs assemblées et dans leurs délibérations. Invité à lui soumettre son avis à cet égard, le

• (tpinie Roeck

conseil de Brabant nomma des commissaires qui conférèrent sur ce sujet avec les membres les plus éclairés du magistrat et du large conseil. Sur leur rapport, qui fut soumis préalablement à une mûre délibération, il présenta ù l'électeur un projet de règlement additionnel en vingtquatre articles, dont les principaux tendaient à modifier la composition du large conseil et à restreindre la liberté qui régnait dans les assemblées des nations. Cette cour souveraine présentait la suppression de l'arricreconscil des doyens comme une mesure des plus efficaces, mais elle laissait à rélecteur à décider si le moment était opportun pour prendre une telle mesure, car, une fois prise, elle devait être exécutée et maintenue, attendu que reculer, en pareille circonstance, serait exposer et compromettre l'autorité du roi et de son lieutenant. « Sa Majesté, disait l'exposé des m motifs, est en droit, et Votre Altesse Électorale, en son royal nom, » a l'autorité de donner telle loi que le bien et le repos de ses sujets le » demandent. Sur ce pied ont été faits l'état de l'an 1545, sous Marie, >• reine de Hongrie, pour lors régente de ces pays ; celui de l'an 1586. i. sous le prince de Parme; celui de l'an 1619, sous les sérénissiracs » archiducs Albert et Isabelle de glorieuse mémoire, et plusieurs autres .. précédents, auxquels, selon l'exigeante des affaires et les occurrences

» du temps, ou a ajouté, oté et changé plusieurs points et articles >»

•• Mais, ajoutait plus loin le conseil, il convient, avant tout, d'examiner » si la conjoncture du temps le souffre. Ces peuples sont jaloux de leurs » privilèges jusqu'à l'excès, entêtés que la liberté de tenir arrière-con- » seil en fait partie, ils se plaindront hautement, et s'écrieront comme >• si on les leur ôtoit. Ces plaintes altéreront leurs esprits; ils feront » vraisemblablement tout ce qu'ils pourront pour renverser cet article, » qui de deux années de voix délibérative ne leur en laisse plus qu'une, » et leur enlève ainsi la moitié d'un droit dont ils ont usé jusqu'à pré- • sent, sur le pied du 54° article de l'état de l'an 1 61 lJ. Ils ne se re- <» butent pas facilement au regard de ce qu'ils croient privilèges, mais ■> reviennent à la charge, et attendront du temps et du hasard les occa- » sions propres à faire revivre cette partie éteinte. >■

Avant de prendre une décision définitive dans une affaire de celte importance, l'électeur voulut s'entourer de tous les avis et de toutes les lumières possibles. Après avoir soumis ce projet et les observations du conseil de Hrabant, aux délibérations du conseil d'étal, qui les examina à deux reprises différentes, il les fit discuter encore dans un con-

DE BRUXELLES. IG9 seil de cabinet auquel il avait appelé les principaux ministres et les généraux. Enfin, le M août 1700, il promulgua une ordonnance qui restreignit le large conseil, alors composé de 72 membres, à douze personnes des lignages, ayant été bourgmestre, échevins, trésoriers, ou doyens de la draperie, et à douze membres des nations, ayant été bourgmestre, receveurs, doyens de la draperie ou conseillers, dans l'ordre de l'ancienneté de leurs serments, et décida que le large conseil serait tou jours convoque à vingt-quatre heures d'intervalle, et que les membres présents délibéreraient et décideraient sur les matières proposées , quel que fût leur nombre. L'arrièrc-conscil des nations fut réduit à quaranteneuf doyens seulement, un de chaque corps de métier, et le plus ancien en serment : toute contravention à cette disposition entraînait un bannissement de dix années. 11 fut interdit aux nations, lorsqu'elles seraient appelées à l'hôtel de ville pour délibérer sur des propositions dans l'intérêt du service du roi ou de la ville, d'y boire et d'y manger, soit aux frais de leurs métiers, soit au moyen de leur propre bourse, et il leur fut enjoint, lorsqu'elles auraient été congédiées par le magistrat, de se séparer, à peine de confiscation de corps et de biens. Toute résolulion prise par les deux premiers membres, avec quatre nations, ou par un de ces membres avec cinq notions, devait être lenue pour consentement et résolution des trois membres. L'amman eut ordre de se trouver, sous peine de privation de son office, en la chambre des nations depuis le commencement de leurs assemblées jusqu'à la fin. Il fut expressément défendu au large conseil et aux nations de jamais s'adresser a la personne du gouverneur général, pour lui faire quelque remontrance ou plainte; si le magistrat refusait de disposer sur leurs griefs, il fallait qu'ils recourussent au chancelier de Hrabant ; enfin, il fut ordonné aux membres du large conseil et des nations, de prêter, chaque année, le serinent de se conformer aux dispositions de ce règlement additionnel, comme ils étaient tenus de le faire pour les précédents, le roi se réservant du reste, ainsi qu'à ses successeurs, le pouvoir de l'interpréter et de le modifier1.

Ce règlement additionnel que le magistrat publia, le 18, excita au plus haut point le mécontentement des nations. Ayant été convoquées, quelques jours après, Notre-Dame pria le magistrat de faire des instances

« Ptac de Brabant, T. VI. p. 89.

pour qu'elles pussent, comme auparavant, opiner avec leur arrièreconseil, et Saint-Gilles, Saint-Jean, Saint-Pierre et Saint-Nicolas appuyèrent cette réclamation ; Saint-Laurent demanda que dans le cas où le plus ancien arrière-conseil serait absent par maladie ou toute autre cause, il leur fût permis d'appeler le doyen suivant en ancienneté. Ces demandes furent soumises & l'électeur, qui répondit, le 7 septembre, qu'il ne pouvait apporter aucun changement à son ordonnance ; comme la ville était remplie de troupes, et que tenter une émeute c'eût été l'exposer aux plus grands malheurs, les doyens, dissimulant leur ressentiment, u préférèrent attendre du temps et du hasard les occasions » propres à favoriser leur résistance. » Toutefois ils manifestèrent leurs rancunes par leur incessante opposition. Au mois d'août, les trésoriers et les receveurs avaient proposé la levée de 1 50,000 florins; cette proposition rejetée d'abord par le large conseil (4 août), admise ensuite conditionnellcment (14) par ce membre qui finit par se ranger à l'avis du magistrat (31), fut rejetée par les nations (2-4 septembre). La continuation de la levée du gigot ne rencontra pas moins d'obstacles; assemblées inutilement quarante fois, du 6 au 25 septembre, elles ne voulurent même plus entendre parler de cette affaire. Afin de faciliter le vote de la levée de 1 50,000 florins, le premier et le second membre décidèrent que des fonds seraient employés à amortir graduellement cet emprunt (23-24 septembre); mais ce ne fut qu'après soixante et onze convocations successives que , le Ier décembre, elles donnèrent enfin leur consentement *.

Charles II étant mort à Madrid le i" novembre 1700, quelquesuns des bannis réfugiés à Paris obtinrent une audience du duc d'Anjou qui se trouvait alors à Versailles. Us le prièrent de commencer son règne par un acte de clémence, et le marquis de Bedmar, que l'électeur avait envoyé à Paris pour féliciter ce prince sur son avènement à la couronne, rapporta une amnistie géuérale en faveur de ceux qui avaient été impliqués dans les troubles de Bruxelles. Par dépêche du 7 décembre, l'électeur en fit part au conseil de Brabant, et, le même jour, les prisonniers furent remis en liberté. Cette amnistie fut accueillie avec une vive reconnaissance; les bannis rentrèrent dans leurs foyers, entourés des témoignages de joie de leurs concitoyens, qui allèrent en

' Opinie Boeik.

Toule h leur rencontre et les ramenèrent en carrosse. En plusieurs endroits, des feux de joie furent allumés; on sonna même les cloches pour célébrer leur retour; partout, sur leur passage, on leur offrait des rafraîchissements, on tirait des pétards et des fusées, on faisait entendre de bruyants vivat. Enfin, pour compléter cet acte de clémence, le 20, il fut accordé remise des frais occasionnés par le procès, k ceux qui n'étaient pas en état de les payer ; mais les dépenses occasionnées par le logement des troupes furent mises à la charge de la ville, attendu, dit l'électeur au magistrat qui se plaignait de cette obligation , qu'elles avaient été appelées uniquement pour protéger les magistrats dans les fonctions de leurs offices, et qu'il ne serait pas juste d'imposer aux autres villes et au plat-pays le payement des sommes qu'elles n'avaient pas nécessitées La relation manuscrite de Wynants porte que les troubles de 1 700 coûtèrent au gouvernement 2 à 300,000 florins. Ces troubles n'étaient que les préludes de mouvements plus sérieux; la longanimité forcée du gouvernement et ses vengeances déloyales avaient jeté dans l'esprit du peuple de nouvelles défiances , avec le désir de profiter à son tour du moment pour ressaisir ce que le règlement de 4 700 lui enlevait de liberté.

« Registres avx résolutions du souverain conseil de Brabant. — Arehives de l'Audience — Documents originaux, aux Archives de la Fille. — M. Gacuarb, I. c. — H. Levab, Troubles de Bruxelles (1698-1700). (Trésor national, 2' série, T. II.) — Préface du Luyster van Brabant, etc.

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