CHAPITRE IL
Saint-Alpin. — Royaume d’Austrasie. — Code Théodoric public à Châlons. — Childebert envahit le Cathalaunois. — Distinction entre le Cathalaunois et le territoire de Châlons. — Partage des fils de Clotaire etguerre de Chilpéric. — Régence de la reine Brunehaut. — Clotaire u, maître de toute la France. — Maires du Palais. — Dynastie Carlowingienne. — Accroissement du pouvoir épiscopal. — La monnaie de Châlons. — Invasion des Normands. — Siège de Châlons par les troupes du roi Raoul. — Second siège par les comtes de Vermandoiset de Champagne.
Saint-Alpin est après Saint-Memmie le premier de nos évêques sur l’existence duquel il ne s’élève aucun doute ; il commence dignement la liste de nos prélats et est demeuré le patron d’une des églises de la ville. Né au château de Baye que possédait sa famille, Alpin de Béthune fut élu en A09 évêque de Châlons (1): on a vu dans le chapitre précédent quelle nohle altitude lui prête la légende en présence d’Attila. Puis quand le torrent fut passé, Alpin chercha à réparer le mal et â rendre quelque prospérité â son diocèse : il fonda, dit-on, la cathédrale sous le vocable de Saint-Vin-
(1) Saint- Alpin est un des premiers membres connus de l’illustre maison de Béthune , une des plus anciennes de la noblesse princière du royaume , alliée à plus de dix princes du sang royal de France et à presque tous les souverains de l’Europe. Cette famille s’est éteinte au commencement du xixe siècle.
cent, créa un hôpital et organisa le collège des clercs avec une règle plus sévère que celle qui y était observée. A cette époque de désorganisation politique, les magistrats civils ou militaires faisaient défaut ; les municipalités désertaient pour éviter les exigences du fisc ou les réquisitions de l’ennemi : l’évêque seul demeurait enchaîné h son troupeau et représentait l’autorité : c’était lui seul le plus souvent que les citoyens pouvaient invoquer comme leur défenseur et leur guide, le seulfonctionnaire de toute la hiérarchie romaine que les barbares trouvaient toujours devant eux. Saint-Alpin sut mettre h profit le pouvoir qui ressortait naturellement de sa position et des services qu’il avait rendus. Il mourut à Baye le 7 septembre Z|55, selon l’obituaire de la Cathédrale : de son temps s’était consommée la séparation des Gaules avec Rome et avait commencé la puissance des Francs. Clovis ouvrit l’ère de la monarchie française et se vît acclamé par toutes les villes de ses vastes états; R.cims se déclara pour lui en 481 ; en 496, Châlons le reçut dans ses murs. Malheureusement les habitudes de ces siècles à demi barbares ne permettaient pas h un empire étendu de prospérer longtemps : h la mort du chef qui réunissait sous une main ferme et habile les divers éléments constitutifs de la monarchie , les provinces étaient divisées comme un simple patrimoine V entre les fils du défunt et de ces partages naissaient presque toujours des guerres longues et sanglantes. Après Clovis, la France fut partagée en quatre et l’Austrasie , dans laquelle était compris Châlons, échut à Thierry ou Théodorie i (1) [27 novembre 511]. A peine monté sur le trône, le nouveau souverain voulut réformer la législation en vigueur et lui enlever l’empreinte du paganisme qu’elle conservait encore; Il réunit à cet effet à Châlons les hommes les plus éminents dans la connaissance des lois et siégeant au milieu d’eux , dicta le code connu sous le nom de code Théodorie (2) , qui
(1) L’Austrasie comprenait les provinces au-delà du Rhin et celles entre Rhinet-Meuse, plus Reims, Châlons, Troyes , Clermont, Rodez, Cahors, Alby dans la première Aquitaine et Usez dans la Narbonnaise.
(2) Voyez Baluze, capitulaires, tome i , p. 28 ; Mézeray , livre iv, chap. 123,
donna au droit un aspect tout nouveau. Théodoric eut pour successeur Théodebert qui dut se défendre contre ses propres sujets à cause de sa honteuse conduite : son fds Théobald ne fit que paraître sur le trône et mourut en 55/i. L’Austrasie devait retourner alors àChildebert, roi de Paris, et à Clotaire, roi de Soissons, mais ce dernier s’empara de tout et Childebert pour se venger ravagea le Rémois et le territoire de Châlons.
C’est ici le moment d’établir la différence qui existe entre le territoire de Châlons et ce que l’on appelait vulgairement le Châlonnois : ce dernier, dit ager Catalaunensis dans un diplôme de Charles-le-Chauve en 853, ne comprenait que la ville, la banlieue et les champs Catalauniens, tandis que le territoire de Châlons renfermait le Perthois (Pertisus pagus ), le pays de Sainte-Ménehould (Staduncnsis pagus) , le Ponlhion [P on tiens pagus) , le Der (Dervensis sattus ), Vilry ( Victoriacinii), Vassy ( Vassiacum ), Vertus (Vert udiscus pagus), le pays des Camisi et celui des Caturicès, que l’on croit êtrel’un Cheminon près Sainte-Ménehould, et l’autre Chancenay, près Saint-Dizier : c’est ce territoire qui est devenu celui du diocèse, tel qu’il s’est conservé jusqu’en 1789.
La mort de Clotaire Ier, amena un nouveau partage entre ses quatre fils (561) : l’Àustrasie revint à Sigebert Ier, qui ne put s’y maintenir longtemps en paix. Pendant qu’il allait repousser quelques hordes de barbares qui inquiétaient la Thuringe, Chilpéric, roi de Soissons, attaqua la Champagne et s’empara de Reims et de Châlons ; il s’établit dans cette dernière ville et la fortifia, espérant pouvoir s’y défendre; mais Sigebert vainqueur revint avec des troupes aguerries, reprilles places qui lui avaient été enlevées, poursuivit vivement son frère et lui enleva sa capitale [563] (1). La guerre était allumée et ne devait pas s’éteindre de longtemps. Si-
Ce code commence ainsi : « Theudericus, rex Francorum , cum esset Catalaunis , » eligit viros sapientes , » etc. , et finit par ces mots : * Hoc decretum est apud » regem et principes ejus , et apud cuncium populum christianum qui infra re- » gnum Merwingorum consistant. »
(i) Histoire de France du président Hainaut. Ibid, par le sieur de Belleforest.
gebert avait épousé une femme de sang illustre, Brunehaut, fille du roi des Visigoths ; Ghilpéric au contraire, après avoir répudié sa première épouse, Andovère, vivait avec une femme de basse naissance, Frédégonde ; il se laissa ensuite prendre au désir de contracter, comme son frère, une union digne de sa couronne, et renvoyant sa concubine, il obtint la main de Galswinthe, sœur de Brunehaut. La passion qu’il avait pour Frédégonde reprit bientôt le dessus et Galswinthe fut étranglée dans son lit. Comme on le devine, un long cri de vengeance retentit dans toute l’Austrasie et la guerre recommença avec une fureur inouïe, « il y eut alors dans î’é- » glise, dit Grégoire de Tours, de plus grands gémissements » que pendant la persécution de Dioclétien (1).» Sigebert enleva Theudebert, fils de Chilpéric et l’enferma à Ponthion, village voisin de Châlons et où existait un château royal (57 4). Chilpéric envahit h son tour la Champagne et pendant que son frère mettait à feu et h sang l’Aquitaine, il ravageait les environs de Châlons et de Reims : la victoire n’en demeura pas moins h Sigebert qui fut proclamé roi par les Neustriensabattus,mais deuxémissairesde Frédégonde l’assassinérent sur le pavois même où l’on venait de l’acclamer. Chilpéric reprit naturellement l’avantage et s’assura de Brunehaut et de ses enfants; un serviteur dévoué parvint à en- ^ lever l’un d’eux, le jeune Childebert et à le remettre entre les mains des Lcudes d’Austrasie qui le saluèrent roi â Metz, où sa mère ne tarda pas à venir le rejoindre (575). Childebert héritier de la Bourgogne fut empoisonné en 596 et laissa deux fils qui se partagèrent le royaume de leur père sous la régence de Brunehaut; Théodebert eut l’Austrasie: en même temps la régence tombait en Ncustrie entre les mains de Frédégonde par l’avènement de Clotaire n , âgé seulement de douze ans; ces deux femmes se trouvèrent enfin en présence et purent se venger l’une de l’autre en jetant leurs peuples dans une nouvelle guerre. Les deux rois d’Austrasie et de Bourgogne ayant péri de mort violente ,
(L) Grégoire de Tours, lib. iv, cap. 48.
Brunehaut s’efforça d’assurer les deux couronnes sur îa tête de Sigebert h , fds de Théodoric n, roi d^Austrasie, mais Clotaire avait jugé le moment favorable pour réunir toute la monarchie sous son sceptre et accomplissait son couvre. Sigebert, bien qu’âgé de douze ans à peine se mil à la tête d’une armée et vint joindre celle de Clotaire sous les murs de Châlons (l)r les officiers Austrasiens gagnés à l avance lâchèrent pied et les troupes se débandèrent sans combattre; Sigebert et Brunehaut tombèrent aux mains du vainqueur: on connaît assez la fin de ce tragique épisode pour qu’il ne soit pas nécessaire de m’y arrêter (612).
Châlons, pendant ces guerres et ces désordres, avait été successivement gouvernée par trois évêques dont Grégoire de Tours prononce les noms avec éloge. Le premier , Saint- Élapbe , d’une noble famille du Limousin, s’était attaché au parti de Sigebert ier, et alla mourir en Espagne où Brunehaul l’avait envoyé comme ambassadeur (584) ; son frère Saint-Lumier , ou mieux Saint-Ludomir , le remplaça et conserva près de la reine le crédit qu’avait su acquérir Élapbe ; il s’en servit pour obtenir les moyens de poursuivre avec vigueur les travaux de la cathédrale. Il mourut en 589 et eut pour successeur Félix ier, qui pendant sa longue prélaturc vit bien des calamités fondre sur sa ville ; de 603 ù 612 l’histoire parle de deux disettes, d’une peste et d’une inondation , sans compter le passage des armées qui , à cette époque, était le signal d’odieux brigandages. Néanmoins et malgré tant de charges , Félix parvint â rétablir un certain équilibre et trouva même assez de ressources pour terminer la cathédrale Saint-Etienne et faire construire la crypte qui existe sous le chœur et où il fut enseveli: on n’est pas d’accord sur la date de sa mort , mais le rituel ne place qu’un évêque, Regnauld, entre lui et Landebert qui occupait le siège en 660, année où il imposa la règle de Saint-Benoît aux religieux de l’abbaye de Saint-Pierre-aux-Monts.
Le roi Clotaire ii mourut en 628; depuis quelques temps
(1) Dom Bouquet, tome il , p. 429 : « In campaniam Catalaunensem. »
déjà Dagobert ier, son fds aîné, régnait en Austrasie , et ce prince à son tour , fatigué de la charge que lui imposait le gouvernement de ses états, imitant l’exemple de son père , fit sacrer Sigcbert à Metz, avec Adalgise d’abord et ensuite Pépin pour maires du palais. Dès ce moment en effet commence la série des rois que les anciens historiens appellent fainéants. Après Sigebert, son frère Clovis n réunit la France en un seul royaume , mais à sa mort un nouveau partage vint tout diviser et donner l’Auslrasieà Childéric n, qui hérita, en 670, delà couronne de Ncustrie. Ebroïn , maire du palais de ce dernier royaume , voulut de sa pleine autorité y mettre pour souverain Thierry ni , troisième fils de Clovis n. Une guerre civile des plus violentes s’engagea et se termina , en 687 , par la victoire de Childéric à Tcslry , et désormais l’Austrasie fut la partie dominante de la monarchie. Ces luttes intestines , comme on le pense , faisaient de cruels ravages dans le pays et pendant tout l’épiscopat de Landebert Châlons fut désolée par des troubles et des passages continuels de gens armés.
Childéric fut le dernier roi mérowingien qui ait mérité ce titre ; après lui les souverains ne régnèrent plus que de nom et l’autorité réelle appartint à Pépin d’Héristal qui séjourna constamment en Austrasie et visita plusieurs fois nos contrées : les rois à dater de ce moment sont aussi complètement ignorés qu’insignifiants et ce n’est qu’avec peine que l’on peut suivre la filiation des treize rejetons de la race de Clovis. L’un d’eux, Dagobert ii (711 à 7! A), vint à Châlons et y ayant été témoin de plusieurs miracles accomplis sur le tombeau de Saint-Memmic , il dota richement le monastère qui avait succédé au collège de clercs institués par l’apôtre de la Champagne (1). Childéric ni est le dernier de ces fantômes souverains et ne fit que paraître pour laisser Pépin-le-Bref inaugurer la race des Carlowingiens : « Les » Mérowingiens ne faisaient depuis longtemps preuve d’au- » cune vertu et ne montraient d’illustre que leur litre de
(1) Gallia Christiana, tome ix , col. 945,
» roi. Le prince se contentait d’avoir les cheveux flottants » et la barbe longue , de s’asseoir sur un trône et de repré- >) sentcr le monarque. Il donnait audience aux ambassadeurs, » leur faisait les réponses qui lui étaient enseignées ou plu- » tôt commandées. A l’exception d’une pension mal assu- » rée que lui réglait le préfet du palais selon son bon plaisir » il ne possédait en propre qu’une seule maison de campa- » gne d’un fort modique revenu, et c’est là qu’il tenait sa » cour composée d’un très petit nombre de domestiques. » S’il fallait qu’il allât quelque part , il voyageait monté sur » un cbarriot traîné par des bœufs qu’un bouvier condui- » sait à la manière des paysans, C’est ainsi qu’il avait cou- » tume de se rendre à l’assemblée générale de la nation , » qui se réunissait chaque année pour les affaires du royau- » me (1).»
A\ecla chute des Mérowingiens commençait une ère nouvelle pour le pays : le roi redevenait le personnage principal de l’état et tenait rassemblés sous sa main tous les fds du gouvernement. Après un long arrêt les affaires allaient reprendre une marche rapide grâce à la vive impulsion que devaient leur donner les deux grands hommes qui inaugurent la race Carlowingienne. A côté de ce mouvement intérieur, s’accomplissait en même temps un mouvement bien autrement sérieux ; avec la nouvelle dynastie , l’église devait parvenir à diriger plus efficacement la société: les Francs sous la première race de leurs rois avaient subi le christianisme avec regret d’abord ,puis s’y étaient insensiblement accoutumés et avaient peu à peu oublié le paganisme et ses habitudes sauvages : mais aussi la puissance des fds de Mérowée attachée à ces mêmes choses que l’on rejetait, s’affaiblissait avec elles et devait disparaître avec elles. L’avènement de Pépin ne fut que la conséquence des siècles précédents et se présenta comme l’expression vivante *des besoins de la société, du nouvel esprit et des tendances nouvelles de la nation à cette époque fameuse qui tranche définitivement
(1) Chroniques d’Eginhard.
entre le monde barbare et le monde moderne. Tandisque les Mérowingiens dédaignaient les formalités religieuses, ne voulant tirer leur puissance que d’eux seuls. Pépin au contraire n’en omettait aucunes pour affermir sa couronne : à défaut de la légitimité , il invoqua le droit divin et le premier adopta la formule de Roi par la Grâce de Dieu (i) : il ne négligea rien pour se concilier les bonnes grâces du Saint-Siège et ouvrit cette voie glorieuse si bien frayée par ses successeurs et qui leur mérita le titre de üls aînés de l’église.
Dès les premiers jours du règne de Pépin , la cour quitta Thion ville , sa résidence ordinaire , pour recevoir à Ponthion le pape Etienne n qui venait demander du secours contre les Lombards (754) : Bladalde, évêque de Châlons (754- 768) vint se joindre à la brillante assemblée qui peuplait alors ce palais et obtint du pape plusieurs privilèges en laveur de son église. Ponthion était à celte époque une des villes importantes de la Champagne , elle possédait un château royal bâti, dit-on, par Jules-César , mais beaucoup plus vraisemblablement par Théodoric ier. Ses successeurs y résidèrent souvent et à la fin de la dynastie mérowingienne , les maires du palais , Pépin d’Héristal, Charles-Martel, Pépin-le-Bref, avant d’avoir saisi la couronne , y tinrent des conciles , des assemblées et en firent fréquemment le centre de leurs opérations politiques. Nous verrons Ponthion figurer encore bien des fois dans le cours de cette histoire jusqu’en 952 qu’il fut détruit en grande partie par les troupes de Louis d’Outremer: il devint ensuite une simple seigneurie possédée au xme siècle par une branche de la famille des comtes de Dampierre.
Le règne de Pépin n’a laissé aucune trace dans notre ville ; il en fut de même de celui de Charlemagne; la paix la plus parfaite existait à l’intérieur de la France, et Châlons vit avec surprise près d’un siècle se passer sans avoir à se mettre en garde contre des attaques , et sans éprouver les contre-
(1) Baluze , capitulaires, tome i , p. 185. — Histoire des Conseils du Roi, par M. deVidaillan, revue contemporaine, année 1853, — tome vu.
coups de guerres civiles (1). Le seul acte émané de Charlemagne, et frappant directement notre pays, est l’établissement d’un impôt rendu nécessaire par une famine qui désola les provinces de l’Est; l’évêque Bladalde avait montré en cette occasion une générosité magnifique, et, non content de donner aux pauvres de son diocèse les grains dont il disposait, il venditses meubles pour se créer de nouvelles ressources. Pendant cette époque de prospérité, la population de Châlons s’accrut et son commerce s’étendit; c’est à ce moment encore que commença h se développer l’autorité municipale , l’échevinage, cette fidèle représentation du pouvoir populaire , modéré et dominé par l’évêque qui devait voir sa puissance grandir jusqu’au xive siècle qu’elle fut attaquée, d’abord par le chapitre et absorbée ensuite par l’autorité royale.
Châlons demeura étranger aux guerres qui éclatèrent à la fin du règne de Louis-le-Débonnaire ; seulement le roi provoqua l’élection de Loup n sur le siège épiscopal à la place d’Alderin qui avait assisté, en 833, au concile de Compïègne, où Louis avait été déposé. En 841, Charlesle-Chauve vint à Châlons au sortir d’Attigny, et y reçut l’impératrice Judith et les troupes qu’elle lui amenait d’Aquitaine , pour combattre l’empereur Lothairc (2). L’évêque Loup ne démérita jamais de la faveur que Charles lui témoignait et s’en servit au profit de son diocèse , et particulièrement de sa ville : on le voit assister aux divers conciles qui se tinrent alors à Beauvais, h Quierzy, à Mayence, b Soissons , et il eut la direction du siège de Reims depuis la
(1) Buirette de Verrières, dans les Annales de Châlons, avance qu’en 813, Charlemagne choisit cinq villes de son empire pour y faire tenir les conciles qui publièrent les capitulaires, et il dit que ces villes furent : Reims, Arles , Mayence , Tours et Châlons-sur-Marne. C’est inexact en ce qui regarde notre cité. Chàlonssur-Saône ( Cadillonense ) fut choisie et non pas Châlons-sur-Marne, beaucoup trop voisine de Reims , pour avoir pu être désignée ( Buirette de Verrières , Annales historiques , 2e partie , p. 36. )
(2) Mezerai, abrégé chronologique, tome i, p. 513. — Dupleix , dans son histoire de France , parle d’un siège de Châlons par Lothaire, et dit que ce prince s’étant emparé de la ville après une vive résistance , y mit tout à feu et à sang ; mais ce fait ne se trouve rapporté nulle part et rien ne vient l'appuyer.
déposition d’Ebbon, adversaire déclaré du roi, jusqu’à l’élection d’Hincmar. Au concile de Beauvais, en 8/15, Loup prêta serment entre les mains de Charles-le-Chauve comme évêque , et lui rendit hommage en qualité de comte de Châlons et de grand vassal de la couronne (1). C’est la première mention que l’on trouve de ce fait dans l’histoire, et pourtant depuis longtemps déjà Châlons avait le titre de comté (2). Charles octroya plusieurs chartes à notre ville; il confirma d’abord , en 8/15 , les immunités reconnues par ses prédécesseurs comme attachées au siège épiscopal, puis fit restituer diverses propriétés à l’église Saint-Etienne (850- 853), consacra la franchise du cloître (859), donna au chapitre le comté de Thonnance [866] ( 3) , enfin il continua de témoigner à l’égard d’Erchenraüs, qui venait de prendre possession de l’évêché, la même laveur qu’il avait montrée pour Loup. Erchenraüs avait été élu presqu’en dehors de l’autorité royale , et Charles , ne sachant ressaisir un pouvoir qui lui échappait au profit de l’évêque, voulait du moins retenir celui-ci par les liens de l’affection , dans la crainte de le voir se jeter dans les bras de Louis de Germanie. Erchenraüs se servit avec succès de son crédit et obtint l’établissement à Châlons d’un hôtel des monnaies, grand bienfait à une époque où le numéraire était très rare et circulait fort peu; du reste, il figura dans tous les évènements de son temps; il assista aux conciles de Toul et de Tonzé , où Fon essaya vainement de prévenir la guerre. Les auteurs de la
(1) Plusieurs auteurs disent qu’il prêta serment comme comte et pair, c’est une erreur. Le titre de pair dans le sens où on le prend actuellement ne commence à paraître qu’entre 1204 et 1216; jusqu’alors il était très en usage sans doute, mais seulement pour désigner un seigneur égal , par, d’un autre baron ( Annales des Bénédictins ). Paléographie de M. de Vailly, tome i , p. 18b.
(2) Lors de la première expulsion de l’archevêque Ebbon, l’évêque de Soissons et le comte Roulfride reçurent l’investiture des six comtés de Reims , Châlons , Laon, Soissons, Beauvais et Senlis. ue liv. du Capitul., cap. ib : « in Remis Ebo « archiepiscopus quando potuerit et quando non potuerit , Ruotadus , episcopus » Suessionensis ejus vfee et Ruolfridus, cornes, sint super sex comitatus, videlicet » Remos , Cathalaunum , Suessionem , Sylvanectum , Belvacum et Laudanum. » Voyez aussi D. Marlot , tom 1 , lib. 5 , p. 367.
(3) Thonnance est un village de la Haute-Marne, entre Saint-Dizier et Joinvile.
Gallia Christiana rapportent, en parlant d’Erchenraüs , une anecdote assez curieuse, et dont l’authenticité e9t irréfragable : notre évêque était au concile de Soissons et contribua h la déposition de l’évêque Rothade, titulaire de ce siège; voyant la foule murmurer contre la décision des Pères , il se met à la tête de quelques hommes ardents comme lui, et veut convaincre la multitude non plus par des arguments persuasifs, mais bien parles moyens les plus violents, et il engagea avec le peuple une rixe des plus vives (1). Erchenraüs fut cependant un prélat éclairé et bienfaisant ; il fit beaucoup travailler h la cathédrale, fonda l’abbaye Saint-Urbain de Joinville, ramena de Baye le corps de saint Alpin pour le placer à Ghâlons dans l'église qui prit son nom , et avait été jusqu’alors dédiée h saint André; Erchenraüs présida également, le 25 mars 868 , h la levée du corps de saint Memmie , et mourut peu après. Willebert, trésorier du roi , fut élu à sa place.
Louis de Germanie étant mort en 875, Cha’rles-le-Chauve se rendit h la hâte à Rome pour s’y faire sacrer empereur et roi d’Italie, puis il revint en France, passa à Ghâlons, tint un concile h Ponlhion et séjourna dans notre ville pendant une partie du mois d’août, retenu par une maladie. L’année suivante il repassa les Alpes à la prière du pape et emmena avec lui Willebert qui mourut en chemin, peu de jours après l’Empereur. Toutes ces années sont complètement dénuées de faits intéressants pour l’histoire locale , mais le ixc siècle malheureusement ne devait pas finir avant de voir revenir les troubles qui avaient ensanglanté les siècles précédents. En 890, les Normands parurent sur les marches de Champagne, mais ne s’attaquèrent pas à Ghâlons, bien qu’ils aient pillé alors Verdun, Toul, Troyes,et que les chroniques rapportent qu’ils soient venus jusqu’à Saint-Gibrien,à h kilomètres de la ville, et qu’ils y aient détruits la chapelle où était enseveli un pieux solitaire écossais venu dans les Gaules avec sa famille (2). En même temps (pie ce ter-
(1) Gallia Christiana, tome ix , col. 340 et 566.
(2) D. Mabillon, Annales bénédict. , tome m , page 288.
riblc ennemi venait rappeler les scènes de destruction de l’invasion hunnique, une guerre civile s’allumait et divisait le royaume. Le comte Eudes de Paris vainqueur des nouveaux barbares et devenu le favori du peuple qui sourit toujours b celui que protège la fortune, s’empara d’une couronne trop lourde pour le front du jeune Charles-le-Simple ; une partie de la France applaudit à cette usurpation, mais Charles trouva des sujets fidèles qui ne voulurent pas l’abandonner (892). Foulques, archevêque de Reims le couronna lui-même en présence d’un assez grand nombre de seigneurs b la tête desquels étaient les comtes Herbert de Vermandois et Pépin de Senlis (1) ; l’évêque Rodoald, de Châlons, suivit ce parti et h sa mort un grave conflit s’éleva. Eudes avait fait élire un prêtre nommé Berthaire, tandis que Foulques voulait faire consacrer Mancion élevé dans les écoles du Palais de Charles-le-Chauve et partisan de Charlesle-Simple (893): Mancion l’emporta et assista bientôt au nouveau sacre de Charles, en 900 , quand la mort d’Eudes et celle de son fils Arnould, eut remis naturellement le royaume entre les mains de son souverain légitime. Mais c’était un triste héritage, un pesant fardeau que la France à ce moment; un document contemporain en donne une désolante peinture: « les villes sont dépeuplées, les monastères ruinés ou « brûlés, les campagnes réduites en solitude, et , comme les » premiers hommes vivaient sans lois et sans crainte aban- » donnés à leurs passions, ainsi maintenant chacun fait ce » qu’il lui plaît, méprisant les lois divines et humaines et les » ordonnances des évêques ; les puissants oppriment les fai- » blés, tout est plein de violence contre les pauvres et depil- » lage de biens ecclésiastiques. Et afin qu’on ne croye pas » que nous nous épargnons nous-mêmes qui devons corriger » les autres, nous portons le nom d’évêques, mais nous n’en » remplissons pas les devoirs; nous négligeons la prédication,
(1) Flodoart, liv. îv, cap. vu. Une preuve plus positive peut-être de ce que Foulques ne reconnaissait pas Eudes comme roi, se trouve dans le fait de l’annexion de la terre de Yertus à l’église de Reims , consommée par ce prélat sans s’adresser à Eudes, mais bien au pape seulement ( Flodoart, lib. îv. cap. ii ).
» nous voyons ceux dont nous sommes chargés abandonner » Dieu etcroupir dans le vice sans leur parler et sans leur ten- » dre la main (1). » La paix conclue par Charles-le-Simple avec les Normands vint bien faire cesser la guerre qui durait depuis plus de vingt ans, mais si personne en France ne contestait au roi l’autorité souveraine, chaque jour les prétentions des grands vassaux à l’indépendance restreignaient de plus en plus et paralysait l’exercice de cette autorité. Ces grands vassaux déchiraient le pays par leurs luttes et leurs guerres privées ; ils s’enlevaient réciproquement par surprise ou par violence, des fermes, des vassaux, des fiefs, des châteaux, des villes et entraînaient ainsi le peuple dans leurs discordes. Cependant quelques années allaient encore s’écouler pendant lesquelles la Champagne ne devait pas trop avoir à souffrir; Bovon n, frère de la reine Fréderonne, seconde femme de Charles-le-Simple, gouvernait l’évêché de Châlons ; favorable d’abord à la ville, sa position dans le parti royal devait bientôt attirer de nouveaux malheurs sur la cité. En 920, de concert avec l’archevêque Hervé de Reims, Bovon enleva le roi d’une assemblée réunie à Soissons et où l’on devait attenter h sa vie , pour l’emmener à Reims ; ce prince y demeura sept mois et reprit ensuite la couronne, mais pour peu de jours seulement; une insurrection immense ne tarda pas à éclater et h mettre le sceptre dans les mains de Robert, comte de Paris. La guerre se ralluma alors avec une nouvelle vigueur: il est inutile de chercher à suivre l’histoire de ces luttes dans leurs obscurs détails ; les hostilités se prolongèrent et les annales de cette époque ne nous ont laissé que de vagues récits; Flodoart lui-même n’est qu’un guide douteux et peu fidèle. Pourtant en ces jours de deuil, deux hommes se font remarquer entre tous à des titres bien divers; Raoul, duc de Bourgogne , élu roi après la mort de Robert de Paris (922J et qui par de brillants succès tenta de légitimiter son usurpation, et Herbert, comte de Vcrmandois, qui trahit tous les partis et dégrada son nom
(1) Histoire des conciles ; préface du concile de Troie , près de Soissons, tenu en 909 et où assistait notre évêque Létolde.
par de lâches perfidies : il leignit d’abord de s’attacher à Charles pour s’assurer de sa personne et l’enfermer à Château-Thierry, puis lui rendit la liberté au moment où Raoul pressé par les Hongrois qui ravageaient les bords de l’Aisne, ne pouvait faire face aux dangers dont ilse sentait environné, et enfin le remit dans les fers quand une éclatante victoire eut rendu au comte de Paris sa toute puissance. L’infortuné Charles-le-Simple mourut en 929 laissant pour héritier Louis alors en Angleterre. Raoul se voyant enfin délivré de ce fantôme de roi triompha de ceux des grands feudataires qui cherchaient à s’opposer à ses desseins et s’appliqua désormais à éloigner des affaires ceux qui lui étaient opposés. C’est ainsi qu’il fit déposer Hugues de Vermandois, archevêque de Reims, et qu’il établit sur le siège de Châlons un clerc nommé Milon à la place de Bovon. Ce dernier s’étant retiré à Reims, cette ville ne voulut pas obéir aux» ordres du roi, mais Raoul y entra bientôt et fit plusieurs prisonniers, entr’autres notre évêque , que l’on confia à la garde du comte Hugues de Paris. Pendant ce temps Châlons avait voulu également opposer quelque résistance ; Bozon , comte delà Haute-Bourgogne et frère de Raoul, y vint avec une armée, l’assiégea, et la livra aux flammes pour se venger des habitants qui avaient massacré quelques-uns de ses soldats [932] (1). Milon de son côté loin de travailler à ré- parer ces malheurs, pillait les biens de son église et achevait par ses excès de ruiner le pays : enfin il fut excommunié et Bovon ayant fait sa paix fut rétabli (933) : ce prélat ne s’occupa que de relever les ruines de sa ville, d’atténuer autant que possible les maux qn’elle avait soufferte et de rétablir ses fortifications.
La mort de Raoul rappela Louis d’Outremer en France (936) : ce jeune roi vit un assez grand nombre de seigneurs se ranger sous sa bannière, et à leur tête Hugues-le-Grand, duc de France, qui, oubliant ses anciens ressentiments à la vue des nombreux concurrents à la couronne , voulut
(1) Fauchet, histoires de Charles-le-Simple et de Raoul.
empêcher la royauté dépérir. Herbert de Vermandois revendiquait le trône comme descendant de Charlemagne par un bâtard de Pépin, roi d’Italie, mais cependant à la voix de Hugues , il imita les autres compétiteurs , et abdiqua ses prétentions pour laisser Louis v régner en paix sur toute la monarchie carlowingienne. Cet instant de répit, cet éclair de tranquillité fut malheureusement de courte durée, et Herbert releva bientôt l’étendart de la révolte en s’unissant à l’empereur Othon : la guerre fut terrible , et Châlons , pendant le siège de Reims, eut à souffrir cruellement des attaques renouvelées presque chaque jour par des bandes du parti rebelle; la paix ne se fit qu’en 950. Depuis trois ans déjà Gibuin, fils du comte Hugues de Dijon, avait succédé à l’évêque Bovon , et suivait ses traces en s’opposant de toutes ses forces aux progrès du comte de Vermandois et au rétablissement de Hugues sur le siège de Reims (1). En 962 , à la mort de l’archevêque Artaud , un concile fut réuni sur les bords de la Marne au diocèse de Meaux , dans le but précisément de réinstaller Hugues : Gibuin s’y fit remarquer par son acharnement contre ce prélat, et fit séparer l’assemblée sans que rien ait été décidé : le pape se prononça à son tour contre Hugues et fit élire Odalric , fils d’un seigneur Lorrain. Mais la conduite énergique de Gibuin devait renouveler pour Châlons les malheurs que lui avait déjà attirés le dévouement de Bovon à la cause royale : Herbert, comte de Vermandois et frère du prélat dépossédé , et Robert, comte de Champagne, vinrent assiéger la ville pendant l’absence de Gibuin , peu de jours après la foire des Sannes, s’en emparèrent et y mirent une seconde fois le feu : la grosse tour même qui servait de citadelle futenlevée
(1) Quelques mots d’explication sont nécessaires relativement à l’archevêque Hugues : son prédécesseur Seulf étant mort en 62b , le comte Herbert de Vermandois vint aussitôt dans cette ville avec des troupes et força les évêques Abbon de Soissons et Bovon de Châlons, qui s’y étaient rendus, à élire son cinquième fils, Hugues, âgé de cinq afis : le pape Jean x approuva ce choix. Or , c’est cet Hugues de Vermandois qui fut déposé et remplacé par Artaud, moine de Saint-Remy, et contre lequel Bovon et après lui Gibuin agirent pour l’empêcher de ressaisir un rang qu’il ne devait en réalité qu’à la violence.
apres la plus vive résistance, et tous ses défenseurs passés au fil de l'épée [ 063 ] (1).