CHAPITRE III
Suprématie des évêques. — Avènement de la dynastie Capétienne. — Leutard , faux prophète, — Episcopat de Roger. — Institutions religieuses. — Guerre entre le roi Henry et le comte de Champagne.
— Ambassade de l’évêque Roger en Russie. — Lutte entre l’évêque Hugues et Albéric de Moëslain — Louis-le-Gros à Châlons. — Établissement du vidamé. — Saint-Bernard prêche la croisade au Jard.
— Luttes du Chapitre contre l’Evêque. — Albert Pichot, seigneur de Sainte-Ménehould. — Révolte des Châlonnais contre l’évèquc. — Premier échec de l’autorité épiscopale en présence de celle du roi.
— Louis vm à Châlons. — Confirmation par les rois de plusienrs Chartes épiscopales. — Révolte dans le ban de l’évêché ; le parlement de Paris juge l’affaire.
L’importance de Châlons grandit pendant les guerres que Louis d’Outremer et Lothaire eurent h soutenir et la crainte de voir passer cette puissante cité entre les mains des comtes de Champagne ou de quelques autres seigneurs, les décida à la donner, elle et son comté, à l’évêque Gibuin «leur fidèle ami » ( 963). C’est l’origine de l’indépendance de la ville et nous la verrons en effet demeurer affranchie de tout joug féodal jusqu’au jour où elle retombera sous l’autorité
(1) Fauchet que j’ai déjà cité se sert des mots « expletis nundinis; » il me semble très probable qu’il veut parler de la foire des Sannes , qui se tenait alors comme aujourd’hui quinze jours après Pâques. M. Moët de la Forte-Maison, dans son coupd’œil historique sur Châlons , avance un fait qu’il ne fait reposer sur aucun document et qui me semble parfaitement contestable ; après avoir dit que la célèbre toire de Pâques à Reims avait été instituée en 1172, il ajoute que celle de Châlons « est sans doute postérieure et que l’on aura pris des mesures pour que la tenue » de la foire se tint en cette ville à l’issue de la foire de Reims , afin que les mar- » chands pussent y venir immédiatement après. » Ceci ne prouve absolument rien, et comme M. Moët pense notre foire contemporaine des synodes du diocèse de Châlons , « qui se tenaient de temps immémorial , dit-il lui-même , le quatrième jour « après le premier dimanche de l’octave de Pâques, » je crois l’établissement de ces synodes de beaucoup antérieur au xne siècle et par conséquent celui de la foire des Sannes.
royale ; à ce moment en effet ni Robert çle Champagne , ni Herbert de Vermandois ne prétendaient s’y maintenir après s’en être emparés et plus tard même nous verrons les comtes de Champagne, hommes de fief de l’évêque de Châlons. Gibuin maintint pendant son long épiscopat l’intégrité de ces privilèges et triompha des difficultés qui naissaient sans cesse entre loi et les seigneurs des environs. Il mourut en 998 et laissa la réputation d’un des prélats les plus distingués de son siècle (1).
Pendant ce temps de grands événements s’accomplissaient dans le royaume : les descendants de Charlemagne terminaient la dynastie Carlowingienne avec aussi peu d’éclat que les successeurs de Clovis pour la race Mérowingienne : Louis v , dit le Fainéant, s’éteignit après quatorze mois d’un règne inutile , et malgré une vaine tentative de Charles, oncle de Louis v , pour saisir la couronne , elle fut unanimement déférée b Hugues-Capet , comte de Paris , qui prit aussitôt avec vigueur les rênes du gouvernement et se fit sacrer à Noyon (988) : la Champagne se hâta de le reconnaître (2) et la paix se rétablit en France.
Gibuin ii , neveu de Gibuin ier qu’il avait secondé pendant les dernières années de sa vie , lui avait succédé et donna à la puissance épiscopale b Châlons l’éclat et l’autorité qu’elle conserva intacte pendant plus de deux siècles. Le premier il organisa sa cour et s’entoura comme un souverain de douze pairs et de plusieurs grands officiers , le bouteiller , le chambellan , le maréchal , le sénéchal et le chancelier ; douze pairs , six ecclésiastiques : le doyen du chapitre, le trésorier et les quatre archidiacres ; six laïcs : le vidame , les sires de Cernon et de Conflans , les châtelains de Sommevesle , de Baye et de Fagnières ; il eut des officiers de justice civile et criminelle , bailli et prévôt avec
(i) « Pontifices in Gallis quinque religiosores eminuerunt. Mapassès vir sancti- » tate plenus, Trevorum episcopus ; Gilbertus Parisiorum, neenon Geboinus Catlia- » launorum, » etc. (Chron. de Raveil : Glaber, tome il, chap. vu.)
(<2) Une charte octroyée par Manassès, évêque de Troyes, en 991, est datée de la quatrième année du règne de Hugues-Capet.
une puissante juridiction : la garde delà cité lui appartenait, tous les magistrats prêtaient serment entre les mains du prélat ; il pouvait affranchir les habitants en leur faisant baiser son anneau , en un mot Gibuin n était réellement le souverain de Châlons. A cette époque l’histoire se ressent de cette étroite union entre la ville et la personne de l’évê que, et c’est dans le catalogue épiscopal qu’il faut pendant quelques années aller recueillir les faits qui se rattachent aux événements locaux. D’autres causes encore se présentaient pour rendre cette période insignifiante au point de vue historique , la vie était devenue très monotone à cause de l’isolement des individus , de l’éloignement des centres d’enseignement, delà rareté des relations, et puis la croyance à la fin du monde pour cette fameuse année 1000 , croyance que semblaient justifier les calamités de toute sorte qui accablaient alors l’Europe, jetait une teinte sombre au milieu de cette atonie universelle ; on tremblait en attendant le moment fatal , tout mouvement était anéanti , et ceci est prouvé par les historiens contemporains qui citent à l’appui les preuves les plus positives. Mais h peine le premier jour de l’an 1000 eût-il commencé sans amener la terrible catastrophe qu’une réaction immense s’opéra et que la vie reprit avec une nouvelle activité; alors aussi parurentquelques imposteurs qui voulurent exploiter à leur profit la non réalisation de cet événement annoncé et bouleverser la religion. Un paysan de Vertus, nommé Leutard , se présenta à la fin de l’an 1000 comme envoyé de Dieu et parvint 5 entraîner plusieurs personnes ; il racontait qu’étant un jour 5 travailler dans les champs, il se sentit dans le corps un essaim d’abeilles qui s’échappèrent une à une par sa bouche et lui commandèrent des choses qui lui parurent impossibles. Il quitta sur le champ sa femme qui cultivait la terre près de lui, vint à l’église, y brisa un crucifix en présence d’une assemblée assez nombreuse, et depuis ce jour se mit h prêcher dans les campagnes. Leutard repoussait une grande partie des écrits des prophètes , mais en réalité n’avait pas un système solidement établi, seulement comme il défen-
dait de payer la dixme , il fut écouté avec chaleur par les paysans et ne larda pas à se faire un parti puissant. Notre évêque dut s’occuper de cette triste affaire qui menaçait de devenir trop sérieuse : Gibuin fit venir ce nouveau Messie et en présence d’une foule considérable, il le confondit par ses propres réponses : Leulard désespéré et voyant ses partisans à peu près désabusés alla se jeter dans un puits qui prit le nom de puits d'enfer. Celle hérésie néanmoins subsista encore quelque temps, car au mois d’octobre 1015 ; l’évêque Roger ier tint un synode à Châlons afin d’aviser aux moyens d’en anéantir les derniers vestiges (1).
A part ces erreurs isolées, le xie siècle est celui où la foi se montra la plus vive et la plus aumonière, celui qui a laissé le plus grand nombre de monuments religieux, tous fruits alors de la générosité privée : notre évêque Roger renouvelia l’abbaye deSaint-Pierre-aux-Monts et y introduisit les bénédictins delà congrégation de Saint-Vanne (1028) ; Bovon, prévôt de la Cathédrale, fonda la Collégiale de la Trinité (1027) ; l’évêque Roger ii éleva l’abbaye de Toussaints, dans une île hors des murs de la ville (1043) et reconstitua celle de Saint-Memmie, ruinée pendant les guerres des siècles précédents ; en 1074, l’évêque Roger ni consacra une nouvelle collégiale dédiée à Saint-Nicolas et qui fut réunie en 1206 à celle delà Trinité. En même temps on voyait s’élever dans le diocèse les abbayes de Saint-Martin d’Huiron (1070), de Notre-Dame de Moiremont (1074), de Sainte-Marie de Vertus et de Saint-Sauveur de Vertus (1080). Nos évêques poursuivaient sans relâche leur mission en étendant et en affermissant la religion, et cependant ils avaient souvent à s’occuper des affaires temporelles : en 1038, la guerre que le comte Eudes de Champagne eut à soutenir contre le roi Henri 1er causa de nouveaux désastres dans notre pays: tous les alentours de Châlons étaient hérissés de châteaux-forts dont les garnisons ravageaient sans relâche les campagnes environnantes et donnaient de fréquentes alarmes auxbour-
(1) Culotteau, histoire manuscrite de Vertus. — Mms. de D. François.
geois châionnais. Roger ier s’en plaignit au comte de Champagne et obtint de lui une charte par laquelle ce dernier s’engageait, pour lui et ses successeurs, à ne jamais bâtir de forteresses à moins de huit lieues de Châlons. Roger n eut à réprimer l’hérésie des Manichéens qui prenait quelque développement dans son diocèse, mais il ne voulut pas employer les moyens en usage à cette époque; il suivit au contraire, et avec beaucoup plus de succès, les conseils du vieil évêque de Liège qui lui écrivit: «il faut encore un peu de » patience h l’exemple de Jésus Christ qui n’est pas venu » pour prendre les âmes mais pour justifier les pécheurs que » l’on peut gagner par la douceur (1). » Quelques années après Roger se rendit en Russie avec l’importante mission de négocier le mariage du roi avec Anne, fille grand-duc Jaroslaff [10A9] (2). Le dernier acte de la vie de Roger n fut d’abolir la dignité de prévôt du chapitre qui était devenue pour les chanoines une source de discordes et de maux, et il mourut en 1065 ; son successeur fut Roger m , fils d’un comte de Thuringe, et chancelier de France; son passage h Châlons ne présenta aucun fait remarquable, non plus que celui de Philippe, fils du comte Thibaut ni, de Champagne, qui le remplaça. Avec le douzième siècle s’ouvrit l’ère où le système féodal se montra le plus puissant et r" le plus intolérant; jusqu’alors et pendant les six siècles de l’époque de transition , il n’y avait pas eu de société pro-
(1) Chron. de Vasbourg, tome i , cap. 104, f° 228.
(2) Ce fait a long-temps été contesté et Buirette, dans ses Annales historiques de Châlons, le repousse d’une manière formelle. Rien cependant n’est plus réel et plus incontestablement prouvé par un vieux psalterium du ixe siècle , conservé à Reims et dont les blancs sont remplis de précieuses interpolations des xne et xme siècles. Voici la copie du texte relatif au voyage de notre évêque : « Anno incarnat! verbi m. xl. viii , quando Henricus rex Francorum misit in Rabastiam Catalaunensem episoopumRogerum, pro filia regis illius terræ, Anna nomine, quam debebat ducere uxorem ; deprecatus est Odalricus prepositus eumdem episcopum , quatinus inquirere dignaretur , utrum in illis partibus Cersona esset , ubi sanctus Clemens requiescere legitur, vel si adhuc mare partiebatur die natalis ejus, et pervium esset euntibus ? — Quod et fecit. » (Suit le récit rapporté par Roger, d’après les indications du grand-duc.
prennent dite en France: il n’y avait rien eu de vraiment régulier dans les hommes ni dans les choses* tout était encore dans un état d’enfantement , tendant chaque jour cependant à se transformer en quelque chose de définitif. L’aristocratie nombreuse et puissante prit le dessus et le résultat immédiat de cette phase nécessaire* et je n’hésite pas à le dire, heureuse pour l’avenir, fut de diviser le pays en une innombrable quantité de seigneuries, véritables souverainetés qui devaient soutenir la nationalité française, et, tout en se montrant hostiles à la royauté, être son plus ferme appui, en empêchant par le morcellement même du pays , aucun pouvoir rival de se dresser assez fort en face de l’autorité royale. La Champagne était ainsi subdivisée en une foule de fiefs et pour ne parler quc'des principaux qui environnaient Châlons, je citerai Àrzillières, Baye, Baicrncs , Châlillon, Cernon* Conflans, Etoges, Etrepy, Dampierre , Montmort, Mont-aimé, Ponthion, Possessc, Sommevesle, Fraisnel, Vadcnay, etc. Un tel voisinage ne pouvait qu’être dangereux pour la ville qui exempte de toute autorité laïque, excitait la convoitise de ces puissants barons. Albéric, sire de Moëslain (1), ayant eu de vifs démêlés avec l’évêque Hugues, se présenta devant les remparts de Châlons , enleva par ruse le Prélat et l’enferma dans son château (1105); l’archevêque de Reims excommunia aussitôt Albéric. Cet événement causa une profonde émotion dans Châlons où Hugues était «vénéré a cause de sa haute noblesse, et où » son âge et sa sagesse le faisaient considérer comme un » père o (2) ; les chants furent suspendus pendant les offices, les orgues cessèrent leurs jeux , les cloches demeurèrent muettes et les bourgeois, prenant leurs armes, marchèrent sur Moëslain. Albéric s’en était déjà éloigné et s’était retiré avec son prisonnier daus un autre château qu’il possédait au diocèse de Toul ; mais les seigneurs du pays se soulevèrent contre lui et il dut relâcher l’évêque avec sa
(1) Moëslain, château sur la Marne, entre Saint-Dizier et Vitry.
(2) Lettre de Manassès, archevêque de Reims, à Lambert, évêque d'Arras.
suite et lui adresser d’humbles excuses (1). A peine revenu sur son siège, Hugues se livra à des actes de la plus haute munificence et dota richement la nouvelle abbaye de Cheminon, fondée dansl’Argonne par son prédécesseur.
Les anciennes chroniques et même plusieurs auteurs rapportent que J^igues é tait très aimé parle roi Louis-le-Gros et que ce prince lui adressa deux lettres ; par Tune il le remercierait de lui avoir envoyé un secours en hommes à son armée; dans une autre, il engagerait les bourgeois de Châlons à rembourser les avances faites par l’évêque lors de la réception de Louis dans cette ville. Certains historiens et avec eux Dom François attaquent l’authenticité de ces pièces; c’est une question difficile à discuter faute de documents, cependant ces lettres pourraient être parfaitement réelles, d’autant plus que la dernicre mentionne un fait prouvé incontestablement, le séjour du roi à Châlons : Dom Mabillon donne un diplôme de Louis-le-Gros relatif à la fondation de l’abbaye Saint-Victor de Paris, daté de Châlons, en l’année 1112 (2). L’évêque Hugues eut pour successeur en 1115 Guillaume de Champeaux (3), un des prélats les plus éminents par ses vertus et ses connaissances et auquel ses contemporains ont décerné les noms de vénérable, du maître très profond et très fameux (4) , de très grand homme (5) et de principal docteur du temps (6). Avant de venir à Châlons, Guillaume avait établi l’abbaye Saint-Victor, et y avait professé la philosophie et la théologie en présence de
(1) Comme Hugues , avant d’être élevé au siège épiscopal de Châlons, avait été chanoine de l’église de Toul, on s’explique par ce fait la démonstration des seigneurs Toulois en sa faveur.
(2) Gallia-Christiana, tome vu.— Mabillon, de ce diplom. lib. iv, sect. 34. — « Actum Catalauni in palatio publiée, anno incarnationis dominice m.° c.° xiii®, » anno vero regni nostri quinto. » A ce sujet Mabillon fait remarquer que Louisle-Gros devait avoir un château à Châlons, mais c’est une erreur , car in palatio publice indique simplement le palais épiscopal où le roi tenait sa cour.
(3) Champeaux est le nom d’un village situé près de Melun et où est né Guillaume. (Voy. sa vie que nous avons publiée dans la Revue deReims,tom. n , p. 81 et 113)*
(4) Guillaume , abbé de Saint- Thierry ; Alain , évêque d’Autun.
(3) Chronique de Maurigniac,
(6) Abeilard.
nombreux auditeurs, enlr’autres d’Abcilard qui devint par la suite un de ses ennemis. A cette époque vint h Châlons Conon, légat du Saint-Siège, qui y tintun concile où l’excommunication fulminée contre l’Empereur Henry v fut renouvelle pour la troisième fois (1) : en même temps Saint-Bernard vint dans notre ville se faire sacrer abbé de Clairvaux, Guillaume étant son diocésain pendant la vacance du siège de Langres. L’empereur Henry cependant ne supportait qu’avec peine l’excomunication qui avait été lancée contre lui et était désireux de se venger du roi de France, chef de la coalition formée contre l’Empire: ayant mis une armée considérable sur pied, il envahit le pays messin , Louis de son côté fit un appel aux armes auquel répondirent deux cent mille hommes des seules communes de la Champagne, de la Picardie et de rile-de-France ; Châlons et Reims, au dire des historiens, fournirent soixante mille soldats sous la conduite de notre vidame Hugues de Basoches (2) : ces démonstrations arrêtèrent l’élan de l’Empereur et le déterminèrent à faire la paix (1124).
Comme on le voit pendant toute celte période, l’histoire de Châlons n’est en réalité que l’histoire des évêques , et c’est au milieu des événements qui se rattachent directement à eux qu’il faut chercher les faits qui intéres sent notre ville. A la mort d’Erlebert, deuxième successeur de Guillaume de Champeaux, le siège de Châlons fut donné â Saint-Bernard qui le refusa et le fit accorder h Geoffroy, abbé de Saint-Médard de Soissons (1130). Les embarras qui s’élevèrent à la mort de ce dernier au sujet de l’élection de Guy de Monlagu et auxquels Saint-Bernard prit une part très active, ont l’avantage de nous faire connaître les noms de deux Châlonnais revêtus de la pourpre romaine (1102) : Etienne, ancien moine de Clairvaux et évêque de Prénesle et Imare, ancien moine de Saint-Martin de Paris, évêque de Tusculum (3).
(1) Histoire des conciles par Labbé, tome x, page 802.
(2) Suger.— Mézerai, chroniques abrégées, tome n , p. 119. — Anquetil.
(v5) Lettre de Saint-Bernard (221e) au roi; 222e à Josselin, évêque de Soissons ,
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C’est à ce moment aussi que se place l’établissement de la commune ou confrérie jurée de Châlons : j’ai donné dans le premier chapitre de cette histoire tous les détails désirables sur cet événement et je ne crois pas devoir ici faire plus que le signaler en faisant remarquer toutefois l’importance de cette institution qui, tout en laissant la haute administration à l’évêque, le droit de présider et de convoquer les assemblées, d’instituer les officiers municipaux, n’en est pas moins l’avènement de la bourgeoisie au maniement des affaires et le premier pas vers une révolution (11 42-1148).
L’année 1147 vit à Châlons le pape Eugène ni qui, accompagné de dix-huit cardinaux et d’un grand nombre d’évêques consacra lui-même la nouvelle cathédrale (26 octobre) ; peu de jours après le roi Louis vu s’y rendit luimême, et Saint-Bernard prêcha la nouvelle croisade dans une chaire au milieu du Jard (1): sa voix fut entendue; un grand nombre de seigneurs Champenois prirent la croix et avec eux notre évêque Barthélemi de Senlis qui mourut h Jérusalem et fut enseveli dans la vallée de Josaphat [1151] (2). Deux évêques paraissent entre Barthélemi et Guy de Joinville, élu en 1162, qui eut une prélature longue et difficile. Les seigneurs des environs, enhardis par le départ pour la croisade des principaux et des plus sages d’entr’eux, Reprirent leurs anciennes allures , pillant et ravageant les campagnes , détroussant les voyageurs. C’est ainsi qu’en 1170 on voit Roger Tokcl et Guy, fils du Sénéchal de Châ-
et 224e à Étienne, cardinal évêque de Préneste. Étienne fut fait cardinal en 1140 et Imare en 1 1 42 ; ce dernier devint légat en Angleterre et mourut à Cluny , en 1166. Peu d’années après , en 1220 , le pape Honorius m , créa cardinal du titre de Sainte-Pudentienne , Barthélemi , chanoine de Châlons , évidemment originaire de cette ville, puisqu’il fonda les obits de ses père et mère à la cathédrale : « vi° ka- » lend. maii , obierunt pater et mater magistri Bartholome , concanonici nostri , » quondam cardinalis ; pro quorum anniversario débit nobis idem cardinalis liv so- » lidos annuatim dividendos æqualiter canonicis et capellanis qui interfuerint , » medietatem in vigilia, medietatem in missa » ( obituaire de la cathédrale).
(1) Cette chaire, en pierres , fut enlevée en 1680 par les ordres de M. Hues de JVliromesnil , intendant de Champagne , et brisée.
(2) Déjà Hues de Bazoches, vidame de Châlons, s’était rendu en Terre-Sainte et y avait pris l’habit de Templier (1124), ,
Ions se présenter inopinément en ville et maltraiter le trésorier du chapitre et ses clercs pour leur extorquer de l’argent; plus tard c’est Simon de Brecis qui donne à la Cathédrale tous les biens qu’il possédait àEcury, en réparation des dommages causés par son fils, Simon de Commarel; en 1181, c’est Albert Pichot, gouverneur de Sainte-Ménehould pour le comte de Rethel, qui, ligué avec le comte de Chartres, courut par tout le diocèse de Châlons, pillant et ravageant les villages et s’efforçant de réduire sous son obéissance les fiefs de l’évêché. Guy de Joinville se joignit à Arnouï de Chiny, évêque de Verdun, h Simon de Lorraine et à d’autres seigneurs , et vint assiéger Sainte-Ménehould ; la défense fut opiniâtre, et Arnoul ayant été tué, les troupes coalisées se débandèrent: néanmoins cette démonstration suffit pour rendre Albert Pichot moins hardi sur 1 epays de Châlons. En 1185, Ayrard d’Aulnay, maréchal de Champagne, s’empara de Saint-Amand ,’ seigneurie du chapitre et s’y maintint par la force jusqu’à sa mort. Cependant Guy parvint à triompher de ces désordres , à ramener le calme et même 5 réparer les conséquences d’une terrible disette qui avait désolé nos contrées en 1176 et 1177 (1); puis il prit la croix et étant mort en Palestine, il fut enseveli près de Barthélerai de Senlis (2).
Sous Gérard de Douay, 58e évêque , l’autorité épiscopalq^ éprouva un nouvel échec : de son temps le chapitre avait sept serviteurs qui jouissaient, eux et leurs familles, de toute espèce de franchises: les bourgeois voulurent leur faire supporter la taille et les autres impositions et pour les y contraindre usèrent de voies de fait, sans écouter les remontrances du bailli et du prévôt de l’évêque qui les excommunia.
(1) Chronique d’Albéric, moine de Saint-Pierre. Le septier de froment se vendit 1S sols ; à en faire l’évaluation selon du Cange, qui donne au sol la valeur de 40 deniers d’argent, 7 fr. 33 cent, environ, le septier aurait valu au moins 1 10 fr. de notre monnaie.
(2) Plusieurs auteurs mettent en doute le voyage de Guy de Joinville en Terre- Sainte ; "ni Fleury , ni le père Daniel ne mettent son nom dans la liste des prélats français croisés. Un catalogue épiscopal même le fait mourir le 22 mai au lieu du 31 janvier et ensevelir h Clairvaux.
Celte affaire fit beaucoup de bruit et Gérard , impuissant à comprimer la révolte, dut s’adresser au roi qui jugea en sa faveur et condamna les habitants à une forte amende (1210). Ce fait paraît assez insignifiant en lui-même et renferme cependant toute une révolution : jusqu’alors nos évêques, entièrement indépendants de la suprématie royale, avaient pu triompher des diverses difficultés qui s’étaient élevées sans avoir recours à l’autorité supérieure , sans immiscer directement le souverain dans leurs affaires : ce fut le premier pas fait sur une pente glissante et qui devait amener assez rapidement la substitution de la puissance du roi à celle de l’évêque. Désormais l’évêque sollicite toujours la confirmation royale pour les actes qui émanent de son autorité : en 1217, Guillaume ii du Perche fit ainsi approuver un échange de cinquante sols de rente sur le forage de la ville contre le quart de la monnaie que possédait Pierre le Bouteiller (1) ; en 122/i, pendant le séjour de Louis vin à Châlons, ce prince dut également accorder sa confirmation à une donation de pain faite par Guillaume aux chanoines qui assisteraient â la grande messe durant l’Avent etle Carême. Le diplôme renferme la mention d’un palais royal à Châlons: «Aclum, dit-il, Catalauni anno dominice incar- » nationisM0 cc° xxiv0, regni verô nostri n°, adstantibus in ') palatio nostro quorum nomina supposita sunt » (2). Cependant, comme pour la charte de Louîs-le-Gros , je persiste h croire qu’il s’agit seulement du palais épiscopal et que celte formule est une erreur commise par le rédacteur de la pièce: il n’y a en effet aucune trace d’un château de nos rois dans nos murs, et s’il avait réellement existé, à défaut de vestiges matériels la tradition en aurait évidemment conservé le souvenir.
Pendant plusieurs années la ville fut diversement agitée par des partis qui depuis la constitution de la commune
(1) Janvier 1217. Dans la charte, le roi appelle l’évêque : « dilectus consanguin » neus et fidelis noster. »
(2) D. Martène, tome 1, page 1194.
cherchaient à se former dans son sein : une charte de Saint- Louis, de l’année 1227 , nous apprend que ce roi avait reçu des ambassadeurs Ghâlonnais pour le prier de rétablir le calme parmi eux , et qu’il avait chargé de ce soin Thibaut de Champagne. En même temps la mort de Guillaume du Perche amenait de nouvelles complications : le chapitre élit successivement Henry, archidiacre de Reims , et Pierre de Collomière qui refusèrent , puis Barthélemi , chanoine de Saint-Etienne et Lombard de naissance, Raoul de Torote , frère de l’évêque de Verdun et enfin Hugues, chantre de la cathédrale : tous furent écartés : ce ne fut qu’après une vacance de deux ans, que l’on tomba d’accord pour choisir Philippe ii, dit de Nemours , doyen de l’église de Paris, homme d’un grand mérite qui avait pour frères les évêques de Meaux, de Noyon, de Paris et le camérier du roi.
En 1261 , une nouvelle affaire vint prouver encore l’affaiblissement du pouvoir pontifical : quelques personnes ayant été tuées ou blessées dans le ban de l’évêché et dans ses prisons , le parlement de Paris évoqua cette cause et la jugea malgré les efforts de l’évêque , Pierre de Hans qui dans son aveu et dénombrement rendu au roi le lZi mai 1256, s’attribuait dans la ville le droit absolu de haute, moyenne et basse justice. En revanche ce même parlement reconnut au mois de décembre 1280 que la garde du chapitre appartenait à l’évêque et non au roi , et des lettres patentes de l’année 1283 déclarent que les secours fournis h l’armée royale par les Châlonnais , et les grandes dépenses supportées pour le même motif par les seigneurs temporels et les bourgeois n’étaient qu’une pure libéralité et ne pouvaient tirera conséquence pour l’avenir (1). Mais toutes ces protestations n’étaient que de vaines garanties , et le jour était bien près où le roi allait élever et assurer solidement son autorité unique.
(i) Grand cartulaire de l’évêché , archives de l’hôtel de ville.