‹ Histoire de la ville de Châlons-sur-Marne et de ses institutionsChapitre 20 sur 56 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

Etat de la France. — Manœuvres des partis Bourguignon et Armagnac à Châlons. — Lettres du roi. — Etat de la ville. — Assemblée générale convoquée par le duc de Bourgogne. - Etablissement d’un Conseil de ville. — Progrès des Anglais — Préparatifs de défense. — Première attaque de Châlons par les Armagnacs. — Seconde attaque. — Henri vi roi de France et d’Angleterre. — Pauvreté de Châlons. - — Blocus de la ville par les Anglais. — Jeanne-d’Arc. — Charles vu à Châlons. — Etablissement d’un capitaine royal. — Attaque de la \ille par les Anglais. — Bataille de la Croisette. — Siège d’Epernay. — Les Anglais battus partout. — Secours envoyés par les Châlonnais au roi à Montereau, et à Pontoise. — Création de la compagnie de l’Arquebuse. — Venue de la cour à Châlons. — Assemblée des Etats à Reims. — Etablissement d’une garnison à Châlons. — Fin de la guerre. — Révolte du Dauphin. — Peste à Châlons. — Nouvelles plaintes à cause de la pénurie où se trouvait la ville.

J’ai anticipé de cjuclques années dans le chapitre précédent pour la clarté du récit, je vais maintenant être obligé de reprendre h l’année 1610 pour bien faire comprendre les causes des guerres civiles qui, unies à la guerre étrangère, allaient pendant près d’un demi siècle entraîner la France dans une longue suite de malheurs.

Après l’assassinat du duc d’Orléans, le duc de Bourgogne avait pris la direction des affaires et l’exploitait h son profit. Une ligue puissante en môme temps se formait contre lui : dirigée par le comte Bernard d’Àrmagnac, elle se composait de son gendre, le nouveau duc d’Orléans, des ducs de Bourbon, de Bretagne et de Berry. Les hostilités commencèrent prcsqu’aussitol ; Jcan-sans-Pcur se trouvait en ce moment dans une belle position ; c’était lui qui était le sujet soumis, les Armagnacs ayant les premiers rompus la paix, il semblait venir au secours du roi. Les Parisiens se prononcèrent avec ardeur pour sa cause ; la populace entra dans sa querelle avec scs passions brutales et féroces, et il se forma dans Paris une faction bourguignonne qui avait

pour chefs les Légoix, les Saint-Yon , les Thibert, maîtres des boucheries, gens riches et formant une sorte d’aristocratie marchande très-ancienne et surtout très-influente sur l’esprit des masses. Cette faction qui avait pour exécuteur un écorchcur , nommé Caboche, et pour orateur un médecin nommé Jean de Troye, s’empara de l’administration de Paris et dicta scs volontés au conseil royal. Une ordonnance déclara les Armagnacs , dont l’armée ravageait la Champagne et la Picardie, traîtres et rebelles et appela le duc Jean à la défense du roi. Alors toute la ville prit la croix de Bourgogne et les habitants des campagnes se portèrent avec fureur contre les Orléanais (1). Les deux partis se disputèrent l’alliance des Anglais et le duc de Bourgogne étant parvenu à se les attacher, obtint de brillants succès h la guerre et fit son entrée h Paris aux acclamations générales du peuple (1/112). Un moment, et* après la malheureuse bataille d’Azincourt , les Armagnacs et avec eux le Dauphin reprirent l’avantage; mais en 1/118, les Bourguignons entrèrent de nouveau â Paris, firent un affreux massacre de leurs ennemis, s’assurèrent du roi et du Dauphin, et soutenus par la lâche condescendance de la reine purent gouverner le royaume à leur gré ou plutôt au gré des Anglais, les véritables souverains de cette déplorable époque, et qui obtinrent la confirmation de leurs conquêtes par le traité de Troyes. Le meurtre du duc de Bourgogne n’eut d’autres résultats que de jeter la France dans les bras des Anglais.

Pendant ce temps Châlons subissait le contre-coup des évènements qui s’accomplissaient , et les agents des deux partis rivaux multipliaient tous les jours leurs tentatives pour attirer la ville dans l’un ou l’autre camp. En 1/113, sous l’influence du comte d’Armagnac, le roi adressa aux Châlonnais une commission pour les inviter à maintenir la cité sous son obéissance et de n’y laisser séjourner ((aucuns plus » forts qu’eux , soit prince de nostre sang , ou aultres , s’ils

(1) Histoire des Français, par M. Th. Lavallée, liv. il, sect. ii, chap. n.

» n’ont lettres de nous» [9 mai] (1). En même temps le bailli de Vermandois recevait l’ordre de convoquer le ban et l’arrière-ban pour combattre les Bourguignons. Trois ans plus tard, Jcan-sans-Peur reprenait le pouvoir, Taisait massacrer les Armagnacs et imposait son joug à l’infortuné Charles vi, qui ne savait que plier et obéir comme un enfant. Châlons prit chaudement le parti du duc : celui-ci y envoya des députés en 1417 et une assemblée générale des habitants fut convoquée et adhéra complètement h son parti (7 août). Peu après et au nom du roi , le duc reconnaissant que le sire de Neufchâtel de Montaigu , « gouverneur ctgardien de Châ- » Ions et du plat pays », ne pouvait pas toujours se trouvera son poste, institua un conseil de huit membres chargés de veiller h la défense de Chfdons et principalement de poursuivre les Armagnacs (8 octobre).

Des lettres de la reine Isabelle, datées d’Auxerre le 17 décembre 1417, approuvent celles du duc, confirment l’institution de M. de Montaigu comme capitaine général de Reims et Châlons , et lui donnent pleins pouvoirs pour conserver ces villes sous son autorité , pour punir les rebelles , prendre sous sa garde. les clefs de ces places , « ou les bailler en » garde ii personnes scures»; entrer et faire entrer dans ces villes tels gens qu’il voudra à toutes heures du jour et de la nuit , agir contre tous les ennemis du gouvernement , « oster » et envoyer hors d’icelles tou les cl singulières personnes de » quelqu’estat ou condition qu’elles seront , qu’il saura ou co- » gnoistra être inutiles ou non prolïitables au bien public et » les envoyer ou bon lui semblera» ; raser les châteaux inutiles, recevoir les soumissions des rebelles. Elles lui attribuent r outre les appointements ordinaires, trois cents livres par mois â prendre sur les deniers de l’état et les recettes des deux villes.

L’année suivante , Charles vi adressa des lettres « h scs » chers et bienamez les bourgeois manants et habitants de la » ville de Chaalons pour louer leur détermination et blâmer

(!') Archives de l’hôtel de ville

» le faux et déloyal gouvernement de feu Bernard d’Arma- » gnac et de ses alliés et complices qui , par convoitise damp- » nable , avoient emparé le gouvernement denostre seigneu » rie, tenoient en subjeclion nous et nostre très cher et amé » fds ainé le daulphin de Viennois, et avoient mis hors de » nostrccompoignie et envoyé loing de nous comme en exil » nostre très chère et très amée compagne la royne. » Il approuve ensuite ce qu’avait fait le duc de Bourgogne , engage les Châlonnais h obéir en tout h ce prince et finit en disant : «Tout ce que par lesdits gens de Chaalonset dupayshl’en- » viron a esté fait et adhérant h la poursuite de nostre dit » cousin le duc de Bourgogne , avons loué , approuvé , ra- » lilïié , louons, approuvons et ratifiions , et avoir très agréa- » ble et les en avoir réputé et réputons par ces présén- » tes et par l’advis et délibération de nostre grant conseil ,

» nos bons , vrais et loyaux vassaux et subjects , et en mé- » moire de ce, les en voulons avoir è toujours mais eslrc » recommandés de vrave et entière obéissance, et ceulx du » pays à l’environ qui ont pareillement fait (!) . » Le même jour, le roi accordait h la ville pour être employé auxforlications le tiers des produits des biens confisqués sur les Châlonnais partisans du parti des Armagnacs et mille livres à prendre sur les arrérages des tailles (2). Le 24 septembre suivant l’impôt sur l’entrée des vins fut également augmenté pour frais de guerre.

Châlons cependant résistait à toutes les tentatives des Armagnacs, malgré les efforts qu’un des chefs influents de celle faction , Eustache de Confions , seigneur du Mont-Aimé, répétait constamment : cette ville demeurait fidèlement attachée aux Bourguignons , qui aux yeux du peuple représentaient le parti national; en 1418, quand la venue du duc Jean fut annoncée dans nos murs , les bourgeois firent de grands préparatifs pour le recevoir ; le Conseil en-

(il) Lettres-patentes du 7 août 14 î 8 , archives de l’hôtel de ville.

02) C’est ainsi que j’ai retrouvé dans les archives de l’iiôtel de ville des lettres royaux ordonnant la vente, au profit de la cité, du tiers des meubles et immeubles de feu Jean de Condé , receveur des aides (7 mai 1419)

voya des députés au devant de lui et un orateur devait le haranguer et lui offrir «quatre queues de vin, quatre de » pain et cinquante septicrs d’avoine (1). » L’année suivante, h l’annonce de l’assassinat de Jean-sans-Peur, tous les Châlonnais soupçonnés d’être du parti Armagnac furent désarmés et gardés h vue ; le même jour arrivèrent des lettres du nouveau duc de Bourgogne pour engager les Châlonnais h persévérer dans son parti , et du dauphin pour les attirer dans le sien (12 septembre) ; ces dernières furent renvoyées au sire de Conflans et le 2 octobre on fit célébrer un service solemnel à la Cathédrale pour le repos de l’âme du feu duc.

La guerre cependant se continuait avec violence et les Anglais faisaient de rapides progrès. De leur côté, les Armagnacs depuis ces derniers événements soutenaient la lutte avec ardeur et se maintenaient énergiquement en Champagne. La position de Châlons h ce moment était intolérable; ses habitants ne pouvaient littéralement en franchir les portes sans courir de sérieux dangers et les députés choisis en 1/|19 pour assister aux Etats-Généraux ne purent s’y rendre. Les environs de la ville étaient couverts de maisonsforles qui servaient de centre aux bandes des deux partis qui ravageaient le pays sans trop s’inquiéter de l’opinion de ceux qu’ils dépouillaient, des garnisons bourguignonnes occupaient les châteaux de Somme-Veslc, de Recy (2), de Sarry (3) , de Sept-Saulx (4) , de Saint-Remy-sur-Bussy,

(1) Registre du Conseil de ville, le 27 novembre 1418. Ce voyage n’eût pas lieu. En 1420, on annonça de nouveau le passage de la cour, et cette fois le Conseil décida que, vu la pauvreté de la ville, au lieu de vaisselle d’argent on présenterait « avec des excuses deux fins draps de la bonne façon • à la reine et un k madame Catherine.

(2) Lettre de M. de Neufchatel au sire de Conflans, pour lui dire qu'il a fait mettre le feu h Conflans et k Cheniers , en représailles du feu mis par les gens de M. de Conflans à Recy (registre du Conseil, 13 août 1418 ).

(3) Plaintes adressées au duc de Bourgogne sur les brigandages auxquels se livrait la garnison de Sarry ( reg. du Conseil, 18 décembre 1419). Il y avait alors dans cette place un capitaine et un lieutenant. Nouvelles plaintes pareeque les soldats de la garnison de Sarry forçaient les gens de Villers-aux-Corneillesà leur donner chaque mois 2 queues de vin de prix , 6 septiers d’avoine, 2 de froment, des œufs, des poulets et de l’argent (ibid. janvier 1420).

(4) Pierre de Hollande, capitaine k Sept-Saulx, demando en vain aux Châlonnais

deDaüipierre, de Louvois, d’Etrepy, de Juvigny (1); les Armagnacs étaient à Confions, à Cheniers, à Saint-Basle (2), à Vaugency (3), h Montjâlons (4) , à la Mothe de Courtisols (5), à Vitry, h Brugny , à Villcrs-aux-Corncilles (6), à Cernon, à A y, à Vertus, à Ambonnay, à Hans, à Tourssur-Marnc et au Mont-Aimé. On comprend aisément qu’avec un pareil entourage, la place fut peu sûre et que les bourgeois devaient prendre les précautions les plus minutieuses, pour éviter les surprises , d’autant plus qu’à l’intérieur, elle n’offrait pas une grande tranquillité; le peuple était profondément divisé en deux camps malgré les exemples que l’on ne cessait de faire de ceux qui montraient trop ouvertement leur affection pour les Armagnacs: en 1418 et 1419 les procès-verbaux du Conseil de la ville renferment la mention de nombreuses arrestations, « pour de mauvaises pay> rôles contre messire le duc (7)» ; les biens des prisonniers

une compagnie de soldats pour aller chasser les Armagnacs du château deTourssur-Marne (registre du Conseil, 13 février 1421 ).

(1) Les habitants de Juvigny ayant fait autour de leur église de larges fossés , des palissades et autres travaux, on en ordonna la démolition (registre du Conseil, 13 janvier 1421 ).

Nouvel ordre de démolition, ainsi que la Tour-Poincenot (ibid. 13 février 1421). En marge est écrit : on n’en a rien fait.

(2) Pillage de l’église Saint-Basle , près de laquelle était une maison-forte avec une tour aux Armagnacs (reg. du Conseil, 20 juin 1418).

(3) Ordre de démolir la maison-forte de Vaugency , appartenant à Huguemin le Bouteiller, et où commandait le bâtard de Chauffour (registre du Conseil, 20 février 1419).

(4) Même ordre du même jour pour le château de Montjâlons.

(5) Même ordre pour le château de la Mothe, appartenant à Guillaume de Longe ville (reg. du Conseil, 9 mars 1419).

(6) Même ordre pour la maison-forte et la tour de Villers-aux-Corneilles, à Jeannot du Fresne (ibid. , 10 mars 1421 ).

(7) Registre du Conseil, 4 janvier 1418. Maistre Pierre Durand et Jéhanne sa femme , mis à la tour du Chapitre pour ce motif. — Jehan de Château-Porcien , prêtre, élargi sans caution (22 mai).

— 7 juin. Pierre de Normier , Gérard Toignel ( de la famille des seigneurs d’Epense), Jélian Goulard, receveur à Vitry; Jéhan Caivesin , Regnaud Rabbey, chanoine du chapitré ; Jean de Montreuil et Jean Morclet , chapelains et sept bourgeois ajournés à ban et à son de trompe par les carrefours, Jehan le Petit Contet, attaché au sire de Conflans , Lorenz Contet , mis dans la prison de l’archidiacre de

étaient confisqués en vertu des lettres royaux que j’ai citées plus haut, on expulsa même de la ville Régna uld de Maison, supérieur delà Trinité (1) [9 février 1/119]; en même temps comme un semblable soupçon pesait sur les religieux des divers ordres mendiants, ils furent cités à comparaître devant le Conseil et on les exhorta à demeurer fidèles au roi, c’est-â-dire au duc de Bourgogne, à être le moins nombreux possible et « pour qu’ils aient à recommander en » leurs prières la ville de Chaalons , ceux du Conseil et les » habitants (2). » La dame de Sain t-IIillier ayant loué un hôtel sur le Marché aux chevaux , le peuple murmura à cause de ses opinions et le Conseil envoya vers elle deux commissaires pour lui faire savoir « qu’elle ne travaillât pas » de venir à Ghalons, ni d’y faire amener aucun de ses biens » pour y avoir sa résidence, car ce n’était pas le désir des » habitants (1er juin) » . En 1Z|20, des mesures encore plus rigoureuses furent prises cl quand le bailli de Vermandois vint demander aux conseillers l’autorisation de faire exécuter les prisonniers Armagnacs , elle lui fut refusée uniquement dans la crainte d’exciter des représailles (3). C’est à ce moment que la dame de Fagnières reçut l’ordre de ne pas quitter Ghalons et que le nouvel évêque Jean de Sarrebrue dut demander la permission d’entrer en ville et ne l’obtint qu’en renvoyant un de ses officiers, Gilet de Roucour « ennemy de la cité» (28 mars). Malgré les efforts de l’administration municipale et les précautions qui avaient été prises par ses soins, la misère était grande. La campagne pouvait à peine suffire h ses propres besoins â cause des

Vertus ; Thomas Contct , dans la tour Fuloys. Suspects : Jean de Gaucourt , archidiacre de Joinville ; messires de Rocher, de Conflans et de Longeville.

— 30 juin. * Item il a esté délibéré de mettre hors Pierrot Gillebert, prisonnier, » et qu’il ne revongne plus à Chaalons , à peine de lui copper l’oreille. »

(i) Il fut d'abord incarcéré comme Armagnac , puis renvoyé à la maison de Sufficy, avec OTdre à celui qui devait l’y conduire de rapporter un reçu du Provincial de l'ordre.

(5) Reg. du Conseil, 30 janvier 1410. Il est dit que le nombre des religieux qui comparurent fut de 13 Cordeliers, 18 Trescheurs cl 10 Augustins.

(3) Ibid — 6 mai 1 420

bandes qui la ravageaient sans cesse cl les convois étaient impitoyablement pillés par les routiers qui continuaient avec ardeur leur guerre de partisans. Il fallut d’abord interdire la vente des grains hors des murs (12 janvier l/il9), puis dresser la statistique de ce qu’il y avait de vivres dans la ville : on expulsa les mendiants étrangers et les gens sans aveu, puis le 11 janvier 1&20, on défendit même la vente des objets de mercerie cl d’épicerie: la dame de Fagnièrcsdut solliciter une autorisation pour pouvoir donner à diner h une nombreuse compagnie qui se trouvait chez elle et à qui elle n’avait h offrir que de la farine gâtée. Cette triste position n’empêchait pas nos bourgeois de veiller à la défense de leur cité et de faire pour les fortifications toutes les dépenses nécessaires (1); il est curieux de suivre jour par jour dans les registres du Conseil les décisions qui étaient prises ainsi sous l’impression du moment et qui donnent d’intéressants renseignements à la fois sur la situation du pays, et sur le rôle que jouait la municipalité, le seul pouvoir réel dans ces temps de troubles perpétuels. Le Conseil fit d’abord visiter minutieusement les remparts h l’intérieur et à l’extérieur et ordonna l’abattage des maisons et des jardins environnants: puis décida que pour plus de sûreté « ceux » de Châlons seraient toujours armés » (26 juin 1M8) et que « tous les habitants et spécialement les hommes por- » teroient sur leurs robes et sur eux la croix de Saint-Àn- » dré, adfin qu’ils soient congneus s’il venoit aucun assaut

(4) De 1448 à 1421 , voici le relevé des travaux exécutés ai^ix fortifications par ordre du Conseil de la ville :

1418. Réparations aux tours du Chapitre et Fuloye.

1419. Ib. aux tours des Arbalétriers et des Cordeliers.

1 420 . 5 février. Fortifier les bourgs de la Trinité et du pont Rupé , réparations

aux tours François et Maudite.

25 avril. Construction d’un boulevard devant les moulins de la porte de Marne. On décide l’enlèvement de la coiffe de la tour Neuve et d’y faire un fort plancher pour y placer deux bombardes. Réparations au château de Mauvillain.

1421 , 31 mars. Démolition delà léproserie Saint-Jacques.

7 avril. Ordre de placer des chaînes devant les barrières du pont Rappé et des châteaux de Chantereine et de Mauvillain .

» a ladite ville » (1er août). Bientôt l’obligation d’être armé devint de rigueur et les bourgeois du bourg Saint-Sulpice durent tous avoir une lance sous peine d'être déclarés traîtres à l’état (29 décembre). Avec l’année 1/120, les craintes se présentèrent encore plus vives ; il y eut ordre de fermer les portes et de veiller sur les murs pendant les processions, on mit cinquante hommes sur pied pour la garde de la cité chaque jour et les ponts durent être détruits jusqu’à Epernay «pour la seurcté delà ville, du plat pays et » le bien de la chose publique» (13 février). La nuit, outre le guet ordinaire placé aux portes et dans les tours, il y avait trente-deux hommes au château du Marché sous la conduite d’un connétable; au mois de mai on fit venir Guy d’Amenge, chevalier, « aux dcspens de la ville, pour con- » seiller et conforter les habitants d’icelle » ; le Conseil fit acheter douze bombardes et la sonnerie des cloches fut défendue, sauf à Saint-Pierre et à la Cathédrale, lieux désignés pour donner l’alarme.

Au mois de septembre cependant les Armagnacs firent une tentative contre Châlons (1) ; ils furent repoussés et le lendemain celte victoire fut célébrée par une procession et un service solennel à Notre-Dame « adfin de remercier Dieu » d’avoir protégé Châlons contre l’entreprise des rebelles et » aussy de faire cesser la mort qui a esté très horrible, et » corne chascun set,» ce qui fait présumer que la peste répandue alors dans tout l’est delà France exerçait aussi scs ravages à Châlons [19 septembre] (2). Les ennemis revinrent à la charge le 19 octobre : celte fois la lutte fut plus sanglante et on lit dans le procès-verbal du Conseil tenu le jour même après le combat: corne on a pris des Armignacs à » l’assaut d’aujourd’huy , il a esté délibéré et conclud que

(1) Ces deux attaques n’étaient pas connues jusqu’à ce jour, et la mention ne s’en trouve que dans les registres que je cite.

(2) La peste était alors sensible, surtout en Champagne et dans le Bassigny ; du mois de juin à celui d’octobre, les procès-verbaux du Conseil de ville constatent la mort du président du Conseil de ville, du lieutenant, du capitaine, de trois quarteniers et de sept connétables.

» vcu l’entreprise qu’ils et leurs compagnons avoient fait » contre cestc cité, ils éloient dignes de mourir et le licute- *> nanl du capitaine et celuy du bailly de Ycrmandois ont » esté chargés de l’exécution. Et pareillement que tous les » aultres prisonniers Armignacs qui sont de piéça pris et » emprisonnés soient exécutés et jetés à la rivière. » Puis on décida que le lendemain aurait lieu une grande procession en l’honneur de la Sainte-Vierge pour la remercier de ce nouveau succès; des lettres furent écrites aux rois de France et d’Angleterre et au duc de Bourgogne et le quartenier Rossée fut chargé de recueillir « les harnois pris sur les Ar- » mignacs et ceux des bourgeois de Chaalons tués en la » besongne. »

Pendant que ces divers événements s’accomplissaient dans nos murs, la Champagne était retombée au pouvoir des Anglais et le comte de Salisbury, qui en avait été nommé gouverneur, s’empara successivement des principales places: Reims lui ouvrit ses portes et contribua de scs deniers è lui soumettre les forteresses voisines. C’est alors que l’Anglais put donner pompeusement le titre de roi de France à Henri vi et appeler dérisoirement roi de Bourges le Dauphin Charles qui venait de succéder à son père (1ZI23J. Son règne en effet allait s’ouvrir par un triste début, mais ^-pour se relever bientôt d’une manière éclatante, grâce aux secrets desseins de la providence qui ne pouvait laisser . perdre à notre pays sa nationalité. Quelque temps auparavant, Charles vi avait encore accordé des lettres-patentes « à. ses bons vrayset loyaulx de la ville de Chaalons » pour rendre un nouvel hommage à leur dévouement aux Bourguignons; c’est dans cette pièce que le roi parle des maux soufferts par notre ville, qui se trouvait réduite à douze cents feux taillables an lieu de vingt-cinq mille habitants qu’elle comptait avant les guerres, et de la triste position où elle était entourée par les troupes du Dauphin que commandait le sire d Estissac , « de façon qu’au contempt en dépit de » ce qu’ils nous obéissent, on ne pou voit ni entrer ni sortir » de Chaalons, sans être pris, rançonné ou tué, aussy ceste

» ville éloit-elle moult dépopulée cl une grande partie va- » gue et inhabitée par grande mortalité et le fait des guerres» (23 juillet 1421). Par ces motifs Charles vi , pour créer de nouvelles ressources, augmentait l’impôt sur les vins, mais toutes ces mesures étaient inefficaces. La puissance des Anglais croissait tous les jours. Vitry était brûlé, Sézanne pris Epernay et Vertus s’étaient également rendus après des sièges assez longs; Châlons étroitement bloquée voyait la misère augmenter d’une manière désespérante : les chanoines désignés pour assister aux Etats généraux convoqués à Paris, en 1426, par Charles vu, ne purent sortir de la ville : ils adressèrent au chancelier une lettre signée par l’évêque le chapitre et l’abbé de Toussaints et dans laquelle ils exposaientque «les courses quêtons les jours font incessamment » devant les portes de cestc cité les ennemis du roy nostre » sire et les nostres, les doubles et périls des chemins pour » les garnisons de gens d’armes desdits cnncmys, ont donné » et donnent un tel épouvantement à tous gens de bien et » d’honneur que aucune personne notable ne ose yssir deux » ou trois pas hors des barrières desdites portes [décembre 1426] (1). À la fin Châlons dut subir le joug et reconnaître Henri vi, qui se hâta de faire preuve d’autorité en confirmant les droits d’octroi, précédemment fixés par Charles vu, le 16 mars 1427 (5 novembre 1428).

Le moment approchait cependant où tout devait changer de face : Jcanne-d’Arc, animée d’un saint enthousiasme, avait rejoint les troupes françaises ctproposé au roi Charles vii, de le conduire de Chinon â Pieims. La levée du siège d’Orléans avait prouvé la vérité de sa mission et 1 armée royale marcha sur la Champagne (1429). Les Anglais se retirèrent en laissant le pays libre , et Charles reçut d’abord la soumission de Troycs; il prit ensuite la roule de Châlons qui se préparait à le recevoir avec pompe. Les scigncurset les députés de la bourgeoisie, ayant à leur tête, 1 évêque, Jean de Sarrcbruck, se rendirent au devant du souverain.

(1) Archives du chapitre , au dépôt de la préfecture.

le joignirent à Lcstréc et se hâtèrent (le faire leur soumission en avouant leurs fautes et en lui remettant les clefs de, la ville (13 juillet). Charles les accueillit avec bonté et leur dit qu’il les recevait en pleine obéissance et les absolvait du passé (1). Son entrée à Châlons fut un véritable triomphe au milieu d’un concours immense de peuple. Le lendemain les délégués des bourgeois écrivirent aux Rémois pour qu’ils[cussent à se préparer à leur tour h faire honneur au roi de France, « qui est doux, gratieux, piteux, miséricor- » dieux, belle personne, de beau maintien et hault entens> dément». Charles quitta Châlons le 15, après y avoir installé Denis de Chailly, un de ses chambellans, comme capitaine royal, se rendit à Scpt-Saulx et entra à Reims le 16 ; il fut sacré le lendemain.

Quelques jours après , les Anglais qui voyaient le pays leur échapper , se réunirent pour attaquer encore une fois Châlons; ils escaladèrent les remparts près du couvent des Cordeliers, à la porte du Jard et pénétrèrent dans la ville. Mais Eustache de Conflans les chargea si vigoureusement avec quelques compagnies qu’ils durent se retirer dans le plus grand désordre [12 août] (2). De Barbazan , gouverneur de Champagne, profita de cette circonstance pour faire travailler de nouveau aux fortifications et donner un subside au roi qui en avait grand besoin ; quelques bourgeois et notamment les chanoines du chapitre ayant refusé de se soumettre h cette contribution , Barbazan les fit jeter en prison et les força de payer le double de leur part (3). L’année suivante les ennemis firent un dernier effort en Champagne : les troupes anglaises réunies h quelques bandes bourguignonnes, formant en tout une division de huit

(1) Voir Nicolas Gilles, ann. de France.

(2) En mémoire de cette victoire, une procession avait lieu le premier dimanche après Sainte-Claire ( 12 août) pour rendre grâce à Dieu ; tout le clergé et le présidial y assistaient, et l’on se rendait de la cathédrale à l’église des Cordeliers où la messe se célébrait.

(3) Barbazan était de la famille des Faudoas, en Gascogne; on l’avait surnommé le chevalier sans reproche ; il fut tué à la bataille de Bullégneville, en 1431.

mille hommes , marchèrent de nouveau sur Châlons. Barbazan secondé par Eustachc de Gonflans, le sire du Martel, Jean de Versailles et Bours de Vignole , frère de La ïïirc , parvint à rassembler quatre mille hommes parmi lesquels on comptait bon nombre de nos bourgeois, et se hâta de prévenir les Anglais en allant au devant d’eux les attaquer au village delà Croiselte, près de l’Épine, et où ils s’étaient fortement retranchés. Le combat fut long et acharné, mais se termina par une déroute complète des troupes Anglo-Bourguignonnes , qui laissèrent un grand nombre de morts et six cents prisonniers, tandis que la colonne Française ne comptait qu’une centaine d’hommes tués (1). Cette bataille eut une influence décisive sur les suites de la guerre : peu après, Barbazan s’empara du Mont-Aimé dont le château , devenu un repaire de routiers, fut détruit , et d’Anglure où commandait le comte d’Arundel. Les Anglais se voyaient enlever chaque |our une de leurs conquêtes sans pouvoir trouver de nouveaux appuis , car déjà le duc de Bourgogne se montrait moins hostile contre le roi Charles vii. Pourtant Épcrnay tomba encore en leur pouvoir au commencement de 1432; Charles vii se hâta d’y envoyer une armée pour reprendre cette place, mais le siège se prolongeant , il fallut demander aux Châlonnais de nouvelles preuves de leur générosité pour la cause royale ; le chapitre Saint-Etienne à lui seul donna cent saints d’or ( 1435 ) et deux ans après on le voit encore faisant au roi un don de deux cents vingt-deux saluts : en même temps le Conseil de ville votait un subside de deux mille livres pour l’entretien des troupes du Connétable de Bourbon (2). Châlons cependant demeurait tranquille : depuis 1431 , la ville entretenait une garnison de quinze lances et de six archers , ce qui permettait aux bourgeois de prendre enfin quelque repos après douze années d’alarmes perpétuelles : et encore mal-

(4) Manuscrit de D. François, bibliothèque dé Châlons.

(2) Registre du Conseil, 15 novembre 1432 , « en le remerciant de ce qu‘il a * déjà besogné par deçà et le priant de poursuivre le délivrement du pays. »

gré ce renfort , le moindre événement venait réveiller scs inquiétudes; ainsi quand, en J 432, le duc d’Autriche vint à Châlons, le lieutenant de la ville alla hors des murs lui faire jurer que ses gens ne commettraient aucun désordre et se retireraient à la première réquisition , de plus les postes ordinaires furent renforcés et l’on mit vingt hommes «bien » honnestement armés » sur pied par quartier.

Au mois de janvier 1437 , il y eut une assemblée des États de Champagne à Reims pour le vole d’un subside au roi : Châlons y envoya son bailli et deux députés qui ne voulurent pas être taxés, mais délibérer librement sur la somme qu’ils offriraient : elle fut fixée à mille livres : le connétable de Bourbon vint alors dans notre ville et fit ajouter cinq cents livres à ce don [14 janvier] (1). Ce fut en cette même année que Jean de Versailles, capitaine de Châlons et Guillaume Noisette , son lieutenant , menèrent au camp du roi devant Montereau un secours composé de <r douze arbales- » triers, six charpentiers , quatre massons, quatre couleu- » vriniers, avec deux chars, quatre charretons, un charre- » lier, sept couleuvrines , quatre caques de poudre et six » co/fiers de trait » et on vola également douze cents livres, dont neuf cents pour l’armée et trois cents pour l’entretien des gens qu’on y envoyait (2). Charles vu fut si content de ce témoignage de dévouement et des services que lui rendirent ces hommes, « lesquels ont bien et diligemment servy » audict siège et y travaillé grandement, tout ainsy qu’il leur » a esté ordonné par l’espace de sept semaines et plus. » que pour en perpétuer le souvenir, il institua la compagnie de l’Arquebuse de notre ville, qui comptait alors cent dix-

(1) Le Conseil de ville offrit à cette occasion une queue de vin et un petit muid d’avoine au connétable , une queue de vin et un demi-muid à M. de Bar , et un poinçon de vin seulement à M. le chancelier.

(2) Reg. du Conseil, 12 août 1437. Le lendemain les gens d’église ayant refusé de contribuer au secours , on retrancha le quart des hommes , mais on ajouta six pavoiseurs et une tonnelle de poudre à coulevrine. En outre, le Conseil ayant fait publier par la ville que qui voudrait aller h Montereau serait payé , un bon nombre de volontaires s’y rendirent , et avec eux la compagnie des arquebusiers.

hait arbalétriers, ainsi que le constate la charte de création (1).

Châlons pendant ce temps pouvait enfin laisser ses portes ouvertes et ne voyait plus les ennemis les bloquer étroitement et ruiner son commerce. Les habitants néanmoins surent conserver leurs énergiques dispositions, et j’ai encore trouvé une conclusion de ville, du 14 juin 1434 , par laquelle il était décidé que , malgré les vendanges , il ne fallait pas « s’arrentir aux cnnemys du roy pour avoir une trêve, mais 2> continuer la guerre et fournir à ses frais (du roi) en livrant » deniers sur les portes et châleanx de Châlons. » En effet un nouvel ennemi venait renouveler une partie des anciennes alarmes: depuis que la guerre s’était apaisée, les compagnies levées par des aventuriers et que les partis prenaient tour à tour a leur solde , ne trouvant plus d’occupation, se mirent b guerroyer pour leur propre compte : des bandes de scélérats connus sons le nom de Routiers , de Grandes Compagnies , d’Écorchcurs ou de Retondeurs , au nombre de cinq a six mille et commandés par le bâtard de Bourbon, se répandirent en Champagne , signalant leur passage par des cruautés inouïes. Un conseil fut tenu b Reims pour aviser aux moyens de repousser ces bandits et une compagnie de cent hommes fut entretenue à frais communs par cette ville et celle de Châlons (2). Bien que cette troupe se mit immédiatement en devoir de battre les campagnes , on comprend aisément que le calme ne put pas être rétabli en un moment ; aussi quand il s’agit d’envoyer des députés aux États-Généraux d’Orléans, l’un d’eux , Simon des Abbés , s’excusa de ne pouvoir s’y rendre h cause du danger des chemins [11 septembre 1439 ] (3).

En 1441 , un secours en hommes fut envoyé par notre

(1) Charte du 17 octobre 1437. (Voyez irc partie.)

(2) 31 juillet 1438. On vota pour cet objet 1200 livres, dont 800 à la charge de Châlons. Le capitaine de cette compagnie se nommait Floquet.

(3) Le second député était Jean Cucr de Roy ; Guillaume Noisette remplaça Simon des Abbés.

ville h l’armée royale occupée au siège de Ponloisc et n'y rendit pas de moins bons services qu’l» Montcreau. En lklib, la cour toute entière vint à Châions et y fit un long séjour (1).

Le 5 mai , notre cité vit arriver la reine de France, Marie d’Anjou-Sicile, le dauphin, la dauphine, sœur du roi d’Ecosse, et le duc de Calabre. Mais le 1er juin, un cortège bien autrement brillant vint se présenter à la porte Saint- Jacques et recevoir les compliments des officiers municipaux ; cette fois , c’étaient le roi Charles vu , le roi de Sicile, le comte de Foix, le connétable de Bourbon , le maréchal de La Fayette, le comte de Saint-Pol , la duchesse de Bourgogne et l’élite des chevaliers de sa province ; les conseillers du grand Conseil, savoir : les évêques de Maguelonne, de Maillerais, de Castres, les archevêques de Reims et de Lyon , et Guillaume Juvénal, bailli de Sens; les ambassadeurs de Milan , de Savoie , d’Espagne , du pays des Grisons, d’Angleterre, l’archevêque de Cologne, le comte d’ Armagnac, le patriarche de Constantinople , et quantité d’autres seigneurs (2). La cour séjourna jusqu’au 17 août , tant dans notre ville qu’au château de Sarry, et vint souvent « s’esbattre et prendre le frais dans les allées du Jard » ; pendant les premiers jours ce ne furent que fêtes somptueuses , joûtes sur le Marché, combats divers, lices et festins; puis, des

(1) La relation de ce séjour se trouve au commencement du tome iv des registres du Conseil (tome m de la collection).

Voici la liste des présents qui furent faits à la cour :

Au roi, 2 queues de vin rouge, une de blanc, 20 septiers d’avoine.

Au dauphin, 2 queues de vins blanc et rouge, IG septiers.

Au duc d’Orléans , ibid. ibid.

Au connétable, 1 queue de vin rouge, 1 poinçon de vin blanc, 10 septiers.

A M. d’Anjou , ibid. ibid. ibid.

A M. l’amiral, 1 queue de vin rouge, 6 septiers.

A M. de Clermont, * ibid. ibid.

A la reine, 2 queues de vins blanc et vermeil , 8 septiers.

A M. de Calabre, 1 queue de vin rouge, 2 septiers.

A La dauphine, 2 poinçons.

« Et rien aux autres seigneurs , car on leur en a fait assez aultrefois. » Deux nobles et deux échevins portèrent au-dessus de la reine un drap à franges, depuis la porte de la ville jusqu’à son logis.

(2) Charles vu revenait du pays Messin..

affaires plus sérieuses vinrent remplacer les plaisirs. Le rbi fit « h grande peine » sa paix avec le duc de Bourgogne et parvint en même temps h le reconcilier avec le roi de Sicile : puis il rendit h la liberté René de Lorraine depuis longtemps captif : il tint également un lit de justice à l’hôtel épiscopal, dans lequel on plaida la cause du comte d’Armagnac contre le procureur du roi , en présence « d’une » honorable multitude, de seigneurs, et aussi de messieurs » du Parlement qui y avaient été mandés ». Enfin, le 16 août, mourut la dauphine, malade depuis longtemps : elle fut inhumée dans le cloître de la cathédrale (1). Le lendemain mardi, toute la cour quitta Châlons.

Pendant son séjour, le roi avait engagé les Châlonnais à se tenir toujours sur la défensive; il leur avait ordonné d’entretenir six lances de garnison, et au diocèse de solder dixhuit hommes d’armes (2). La paix, en efict, était loin d’être rétablie, et la révolte du dauphin, depuis Louis xi, vint un moment tout remettre en ptfril : mais cette fois notre cité repoussa énergiquement les ouvertures qui lui furent faites par ce prince pour entrer dans son parti (3). Récrivit même au chapitre pour faire élire évêque, à la place de Guillaume leTur, qui venait de mourir, une de ses créatures , Ambroise de Cambrai , conseiller au Parlement et

(t) En 1 400 , son corps fut transporté à l’abbaye Saint-Martin de Tours, mais le service annuel , fondé par le roi pour le repos de l’àme de cette princesse , fut célébré à la cathédrale jusqu’à la Révolution.

(2) Le roi réduisit alors son armée à quinze compagnies de cent lances chacune, formant un noyau de 10,000 cavaliers , organisés et soldés régulièrement et qui constituèrent la première armée permanente. Ces troupes furent soumises à une discipline sévère , et tous ceux qui n’avaient pu trouver place dans leurs rangs , furent renvoyés dans leurs foyers, mais cette fois sans désordre, car le gouvernement était redevenu assez fort pour empêcher le renouvellement de ces horribles ravages des routiers. Ces compagnies furent réparties par troupes de 10 , 20 , 30 lances dans toute les villes. En 1447, Châlons reçut une garnison de six lances de la compagnie de M. d’Orval, ce qui représentait une force de cinquante hommes environ.

(3) Le 18 septembre 1436, Charles vu écrivit au Conseil pour lui défendre de ne laisser entrer à Châlons « gens trop forts ; » le 21 du mêmc'mois, il lui adressa de nouvelles lettres pour interdire l’entrée de notre ville au dauphin rebelle. Le Conseil prit unmédiatcmcnt la décision d’obéir au roL

archidiacre de Châlons; nos chanoines lui répondirent en choisissant Geoffroy Floreau ou de Saint-Géran , abbé de Saint-Germain- des-Prés , et que leur avait recommandé le roi (22 juillet 1453).

La guerre étrangère cependant était terminée au moment où le dauphin s’insurgeait contre son père. Le retour du duc de Bourgogne avait complètement changé la face des affaires, aussi la nouvelle en lut-elle accueillie avec joie dans toute la France. Les Bourguignons profondément humiliés du rôle que les Anglais leur avaient fait jouer prirent leur revanche avec ardeur. Les hostilités durent encore sc continuer pendant quelque temps , mais toujours avec succès pour nos armes; la bataille de Castillon , où Talboljfut tué avec la moitié de son armée, mit fin à celte guerre qui n’avait pas duré moins de cent dix ans et avait couvert la France de ruines (17 juillet 1453).

La fin du xvc siècle ne présente pas d'événements bien marquants h Châlons, bien que la France fut encore en proie h la guerre civile; en 1465, la lutte avait recommencé avec les Bourguignons et devait encore sc prolonger pendant de longues années. Mais le théâtre des hostilités était trop éloigné heureusement pour que Châlons ait eu à en redouter les conséquences. Cependant au moindre bruit le Conseil prenait des mesures pour mettre la ville à l’abri d’un nouveau coup de main. Quand Louis xi , dès le début de son règne, eut à lutter contre la Ligue du bien public, le Conseil prit une délibération pour lui faire savoir que « tous lesdits seigneurs, nobles, bourgeois et habitants de » Chaalons veullent toujours demourer bons, vrays, et » loyaulx subjets du roÿ (2 avril 1465) ». Pourtant je ne crois pas que le peuple fut aussi sincèrement dévoué que ses chefs municipaux voulaient bien l’attester, car en 1468 nous le voyons recevoir a très honnestement » le corps du duc Philippe de Bourgogne qui venait de mourir, elle 26 octobre 1472, le Conseil de ville décida que Ton recommanderait an peuple d’être fidèle au roi, qu’une procession générale aurait lieu pour demander à Dieu sa protection ;

de plus le conseiller Nicolas Cuissotc dul faire le surlendemain «une remontrance aux habitants pour leur montrer » les maux de la guerre » . Châlons toutefois demeura fermement attachée h la cause royale, et se fit représenter aux diverses réunions des Etats qui se tinrent à Laon [1482] (1) , h Tours (1484), et à Angers (1490). Lors delà révolte des seigneurs qui éclata en I486, le roi écrivit aux gens du Conseil de se préparer à se défendre : on remit en usage les minutieuses précautions du commencement du siècle : le guet fut rétabli ; les voyageurs qui entraient , soigneusement fouillés (IC juin). Le gouverneur général de la province, le comte d’Orval vint à celte occasion passer deux mois h Châlons (mars, avril 1487), et son séjour fut le sujet de difficultés assez bizarres que l’on trouve consignées en détail dans les registres du Conseil. 11 fut reçu avec beaucoup de pompe : on lui offrit comme don de bienvenue deux poinçons de vin clairet et deux de vin blanc , et il fut logé dans l’hôtel de l’élu Pierre d’Eflforges, de plus « pour » gagnier son amour , affin qu’il deschargea ladite ville tant » du logis des gens de guerre que d’autres charges, » on lui remit cent écus d’or (2) [23 mars]. Mais comme M. d’Orval prolongea son séjour et que sa suite était nombreuse , Pierre d’Eflforges ne put lui fournir en suffisance ni linge, ni vaisselle : après plusieurs pourparlers , le maître d’hôtel du gouverneur vint porter ses plaintes devant le Conseil et le força â prendre des mesures nécessaires pour assurer son service plus convenablement [10 avril] (3).

A cette époque Châlons était arrivé à un degré de misère vraiment extraordinaire : la peste vint se joindre aux maux causés par la guerre et achever de ruiner notre ville

(1) Les députés tfe Châlons furent Nicolas Cuissottc, Dommengin Legoix et Jean Gruyer.

(2) Déjà en 1467, M. de Chatillon, lieutenant-général en Champagne, était venu à Châlons de juin à décembre et avait reçu au même titre cent écus d’or ; de plus on lui avait donné pour chacun de scs repas deux pots de vin, « en s'excusant de » ne pouvoir faire mieux. »

(3) Au mois de décembre , M. d'Orval se trouvant à Troycs, à son retour de in cour, le Conseil lui dépêcha un député pour lui offrir un pot d ’ypocra*.

en la dépeuplant et en arrêtant entièrement son commerce. Ce terrible fléau apparut pour la première fois en septembre 1455, et avec une telle violence que l’évêque, les abbés et les principaux habitants se réfugièrent aux environs : les séances du Conseil furent interrompues pendant quelque temps et on fit venir deux médecins aux gages de dix livres par mois; la peste reparut de nouveau en septembre 1466 et ses ravages furent si considérables qu’il fut défendu de sonner plus d’un coup de cloche par mort que l’on ensevelissait: elle revint encore en juillet 1467, en août 1478, en 1483 et en 1493, et devait être bien plus terrible encore au siècle suivant. C’est à ce moment que la pauvreté de Châlons fut portée à son comble : nous lisons dans le procès-verbal du Conseil tenu le 10 janvier 1480: « Item au- » dit Conseil a esté dit que M. l’élu Thomas Ledoulx et » Pierre de Clieppes, son lieutenant, lesdits gouverneurs 2> des susdits séants an conseil, et les varlets de la ville, ont » esté visiter toutes les maisons des bourgeois , manans et » habitans de Ghaalons pour savoir et cognoistre au vray la très-grande pauvreté d’icelle , et les charges que porte » chacun desdits bourgeois et habitants; lesquels ont relatté y> que c’est pitié de la grande pauvreté qu’ils ont trouvé et » quasy partout. » En 1490 les échevins Michel Gorlier et Jean Gruyer furent encore envoyés près du roi pour lui exposer l’état de la ville et obtenir qu’on ne l’accablât pas de taxes ni de demandes de subsides, qu’elle eut été réellement hors d’état de donner.

TROISIEME PÉRIODE

XVIe SIÈCLE.

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