CHAPITRE IL
Les Évêques et le Chapitre Saint-Etienne. — L’Évêque. — Son élection et son installation. — Sa juridiction. — Ses oflîciers. — Le Chapitre. — Son organisation. — Sa juridiction. — Ses officiers. — Démêlés entre l’Évêque et le Chapitre. (1)
On peut se faire aisément une idée du rôle important quo jouèrent au moyen-âge les évêques de Châlons : souverains absolus delà ville pendant pins de deux siècles, ils devaient naturellement avoir autour d’eux un appareil, une cour, exercer une autorité en rapport avec la puissance dont ils étaient réellement revêtus , mais presqu’en même temps un pouvoir rival grandissait auprès d’eux : le chapitre , qu'à l’instar des autres prélats ils avaient institué , d’abord humblement soumis, obtint peu-à-peu une part de la seigneurie, grandit en silence et quand il se sentit assez fort, essaya de secouer à son tour le joug qu’il avait longtemps supporté ; avant d’entrer dans le récit de cette lutte qui se prolongea jusqu’au milieu du xvxe siècle , il est bon, ce me semble, de préciser nettement la position respective des deux partis.
(1) Je ne m’arrêterai pas longuement sur ees sujets , les ayant déjà étudié d’une manière spéciale et détaillée. Voyez : Carlulaires de l’évêché et du Chapitre Saint- Etienne de Châlons-sur-Marne. — Histoire et documents. — 18S3 , chez Boniez- Lambert, éditeur , à Châlons ; et V. Didron , libraire, rue Hautefeuille, 13, à Paris.
L’évêché de Châlons était très riche : il avait dans la ville bailliage et prévôté, les droits régaliens qui ne furent rachetés qu’en I6/1O par le roi, pour la somme de 2,000 livres, droits sur les foule ries , la jauge , le poids , l’aunage des toiles , des serges et des draps , mesurage des vins et des grains, sur les corps d’état; la seigneurie d’abord de toute la cité et des deux tiers seulement, après la session des bans de Saint-Pierre, de Toussaintsetdu Chapitre; les fiefs de Villeneuve , Saint-Maurice-aux-Riches-Hommes , de Château- Gaillard , du Plessis, d’Heillz-l’Evêque , de La Loupetière, deSarry, deTonnance , de Suzannecourt , dePogny , Vésigneul , Saint-Germain-la-ville, de Villers-aux-Corneilles, etc. Les principaux seigneurs du pays figuraient parmi ses feudataires et lui rendaient hommage. D’abord le comte de Champagne se trouvait son vassal , comme le prouve une charte de Gérard de Douay , où ce prélat déclare que le comte Thibaut, étant en chemin pour lui faire son acte de foi et hommage h Chevilly , comme il le devait , il le lui a bien voulu faire h Saint-Memmie , parce que lui Gérard, s’y trouvait malade , mais que cela ne pourrait servir de précédent pour l’avenir (septembre 121 h). Ce sont ensuite les seigneurs deCernon, deSommevesle, deMontcetz, deChepy, de Chaipes, deMairy ,'de Nuisement , de Bussy-Lettrée, de Melette , de Cherville , le baron de Conflans , la famille de Béthune pour Baye ; les sires de Vaudenais, de Valais , de Saulx , le châtelain de Fagnières , l’abbé de Saint-Basle jusqu’en 1097, ceux de Saint-Memmie, du Reclus , l’abbesse d’Andecy, etc. La cour épiscopale était digne d’un évêché aussi puissant , son organisation était due , dit-on , h Gibuinn, (998-100Ü). Elle comptait douze pairs : six ecclésiastiques, les quatre archidiacres , le doyen et le trésorier du chapitre; six laïcs, les sires de Cernon et de Conflans , le vidame, les châtelains de Sommevesle , de Fagnières et de Baye. On y voyait un maréchal, un sénéchal (jusqu’en 1290) , un chambellan , un bouteiller, un maître d’hôtel , un chapelain et un écuyer.
Je n’entrerai pas dans de longs détails sur l’élection des
évêqués; ce choix se faisait à Châlons, comme dans tous les sièges épiscopaux français : primitivement le peuple entier y concourait , plus lard le clergé du diocèse y fut seul appelé, sous le veto des métropolitains et du roi; au xivc siècle, il fallut en outre demander au souverain l’autorisation préalable de procéder h l’élection.
Bien que consacré , l’évêque n’entrait en ville qu’après avoir prêté serment d’observer les privilèges de l’église de Cbâlons, entre les mains du doyen du chapitre. Il ne pouvait non plus franchir la porte sans avoir également juré devant les gouverneurs et échevins de respecter les libertés de la cité. Une curieuse contestation est mentionnée dans le registre du Conseil de l’année 150Zi, au sujet de l’entrée du nouvel évêque, Gilles de Luxembourg (9 novembre). Le prélat ayant d’abord songé à s’affranchir du serment, les autorités municipales décidèrent que si cela arrivait, elles se retireraient par derrière tes murailles de la porte Saint- Jacques pour rentrer par la porte Saint-Jean, et que l’abbé de Saint-Pierre irait seul faire la révérence à l’évêque. Mais Gilles de Luxembourg revint sur sa détermination et jura, « en paroles de prélat, de tenir et garder, faire tenir » et' garder par ses gens et officiers les droits, franchises » et libertés, privilèges et prérogatives de ladite cité et des » dits bourgeois et citoyens ; qu’il n’exigerait ou lèverait,
» ne souffrirait ses gens ou officiers exiger ou lever sur » lesdits bourgeois et citoyens aucunes redevances ou ser- » vitudes, tailles ou autres et par-dessus celles qui appar- » tenaient d’ancienneté audit évêché; qu’il garderait selon » son pouvoir et défendrait partout où il appartiendra , à » l’encontre de toutes personnes quelconques, lesdits bour- » geois et citoyens de toutes exactions, violences, oppres- » sions et nouvelletés. >r De même les gens de l’évêque dc- » vaient prêter serment « au roi et à la ville, d’obéir en » tout et pour tout aux capitaine, gouverneurs, quarteniers » et connétables de la cité. »
Une fois le serment prononcé, l’évêque était complimenté par les officiers municipaux , qui lui offraient une coupe
d’argent; tout le clergé et la milice l'attendaient à la porte et le conduisaient processionneilement , lui à cheval , un poêle d’étofFe précieuse porté au-dessus de sa tête et précédé de son maréchal qui devait toujours lui tenir l’étrier pour monter et descendre. Le clergé de la cathédrale venait l’attendre solennellement au grand portail avec le dais sous lequel il devait se placer ; parvenu au milieu du chœur, l’évêque se prosternait et, après les prières d’usage, déposait sur l’autel une chape d’or de la valeur de cent écus ; il entrait ensuite dans la sacristie où il se revêtait des ornements pontificaux, et il se rendait à son trône près du maître-autel, pendant que l’on chantait le Te Deum; puis on le menait à son palais où un grand repas terminait la fête. Il devait donner le même jour l’investiture h ses officiers, et à cette occasion le maréchal recevait le cheval sur lequel le prélat était entré ; le vidame un anneau, le bouteiller un tonneau de vin et une coupe d’argent , le sénéchal une écuclle d’argent, le chambellan des fourrures précieuses.
Avec le temps ces cérémonies se transformèrent : le poêle porté au-dessus de la tête de l’évêque fut supprimé , puis Sarry. étant devenu tou t-à-fai t le lieu de plaisance de nos prélats , il fut d’usage que le nouvel élu vint y coucher. Une députation de la ville venait le chercher le lendemain et le conduisait par le Jard, où se trouvaient la milice et la compagnie de l’arquebuse , à l’église Saint-Sulpice ; là il montait à cheval et se rendait à la cathédrale.
J’étudierai plus loin la juridiction temporelle de notre prélat. Sa juridiction spirituelle était moins étendue : il nommait les quatre archidiacres et le trésorier du chapitre; il avait la collation directe de sept cures du diocèse, visitait dix-huit abbayes et dix-huit prieurés , bénissait pour ces monastères le Saint-Chrême , ordonnait les prêtres et convoquait les abbés aux synodes diocésains. Le chapitre Saint-Etienne, d’abord assez faiblement organisé, se fortifia singulièrement après qu’il eut obtenu la constitution de son ban particulier, qui comprenait le cloître, les maisons des chanoines, Notre-Dame, l’Hotel-Dien, les maisons
adjacentes, Saint-Loup, la terre de Rougnon et les maisons de campagne des chanoines et des bénéficiers. En 1113, il comptait, indépendamment des huit dignitaires, — le doyen, les quatre archiacres, le trésorier , le chantre et le souschantre , — quarante chanoines ; en 1377, on y ajouta deux vicaires perpétuels : en 1699, on y voyait trente-neuf chanoines et soixante chapelains ; en 1789, il était réduit h ving-huit chanoines, les deux vicaires, trois prêtres habitués et deux vicaires quart-prébendès. En 1063, on avait supprimé la dignité de prévôt.
Le chapitre, outre son ban, possédait en toute justice la vicomté d’Ambonnay , les seigneuries d’Ablancourt , Aulnay-l’Aître , Billy-lc-Grand , Biliy-le-Petit, Vaudemanges, Blaise-sous-Arzillières, (Champagne, Champigneulle, Coupéville, Dampicrre-sur-Moivre, Écury-sur-Coole, Francheville, Jaalons, Pogny, Saint-Amand, Sapignicourl, Thibie, Trépail, Vésigneul et moitié de Villotte. Il faisait administrer ses riches domaines par des mayeurs et des échevins , des juges et des procureurs. A Ghâlons, était le baillage qui avait des attributions analogues h celles du baillage épiscopal. A cette cour étaient attachés douze francs sergents, qui furent les sujets de fréquents démêlés, mais dont le roi reconnut enfin les franchises par lettres patentes du 27 avril 1370.
Au point de vue ecclésiastique, le chapitre avait la hante direction de tous les prêtres de Saint-Etienne , de Notre- Dame, de Saint-Loup, de Saint-Eloi, de Saint-Antoine, de Sainte-Marguerite et de la collégiale de la Trinité. Il nommait le quinzième chanoine de la collégiale de Notre- Dame de Vitry, et avait la collation de seize cures de la campagne et le patronat de celle de Vitry-le-François.
On comprendra sans peine que deux pouvoirs aussi fortement constitués ne purent pas demeurer long-temps en présence sans se heurter et chercher à diminuer l’autorité de l’un au profit de l’autre. Ces difficultés éclatèrent quand l’évêque Geoffroi de Grandpré eut obtenu du pape une sévère réforme dans la discipline des chanoines (1246). Cette
mesure indisposa vivement le chapitre, et peu de jours après le doyen s’étant plaint de certaines vexations de la part du comte de Champagne sans obtenir de réponse de l’évèque , il fit suspendre une première fois l’office divin dans la cathédrale ; c’était alors l’ultima ratio des chapitres.
En 1268, l’évêque ayant de sa pleine autorité affranchi quelques serfs, — ce qu’il ne pouvait plus faire seul depuis 1265 , — le doyen fit cesser le jeu des orgues , obtint du prélat une indemnité de 1,100 livres tournois, et ne fit recommencer h jouer l’orgue que sur une bulle du pape, en mars 1269. En 128/i , une nouvelle querelle s’éleva avec l’évêque Jean de Châteauvilain, au sujet de sa juridiction temporelle et spirituelle, et devait se prolonger assez long- temps.
Le pape Honoré iv (Jacques Savelfi), avait élé chanoine de Chalons , et il donna b scs anciens confrères, aussitôt son avènement , deux bulles dans lesquelles il leur reconnaissait le droit d’excommunier ceux qui feraient tort b l’église Saint-Etienne qu’il appelle « sa mère » et qu’il chérit comme « sa fdle , » et le droit de faire arrêter et punir par leurs officiers ceux, clercs ou laïcs, qui commettraient des crimes dans le cloître.
L’évêque blessé dans sa suprématiese plaignit au parlement et au roi; pendant ce temps les chanoines cessèrent encore l’office divin. Jean de Châteauvilain, voulant y mettre fin sans délai, se présenta b la porte de la cathédrale, se la fit ouvrir de force, y célébra la messe, et, étant accompagné de son bailli , fit rendre la justice dans le cloître. Le parlement donna tort à l’évêque qui , obsédé de ces perpétuelles discussions , s’éloigna de Châlons. Le chapitre lui adressa une monition des plus sévères pour qu’il eût b revenir sur son siège, « et b cesser de mener une vie vagabonde » (1295). Enfin le pape intervint, nomma des commissaires qui, réunis b des arbitres choisis par Jean de Châteauvilain et le doyen , Simon de Hans, parvinrent b faire cesser ce déplorable état de choses (10 janvier 1300) [1].
(1) Voir les deux Cartulaires du chapitre , aux archives de la préfecture ; je les ai publiés tous deux dans l’ouvrage sus-mentionné.
Celte défaite porta un coup sérieux â l’autorité épiscopale et augmenta singulièrement celle du chapitre. Grâce a ces concessions, la bonne harmonie subsista quelques années. En 1392, on voit l’évêque Charles de Poitiers reconnaître, on ne sait trop pourquoi , que le chapitre était sous la sauve-garde du roi, et que déplus le prélat n’avait pas le droit de faire afficher sans permission capitulaire ses mandements aux portes de la Cathédrale et de Notre-Dame. Deux ans plus tard, il confirma aux chanoines le pouvoir de refuser l’assistance de leurs clercs à la consécration des Saintes- Huiles.
A dater de ce moment l’autorité capitulaire fut parfaitement distincte de celle de l’évêque , et ces deux pouvoirs continuèrent de subsister concurrement ; le premier empiétant toujours peu à peu sur le second, jusqu’au jour où un arrêt du parlement vint permettre aux chanoines de refuser à l’évêque le serment de foi et hommage (26 mai 1452). Il devait cependant y avoir une réaction ; en effet les évêques élus par le chapitre se trouvaient naturellement sous sa dépendance et en quelque sorte soumis â son bon vouloir. Mais quand parut le concordat conclu par François Ier avec le pape Léon x, la situation changea singulièrement (1514); l’évêque , nommé désormais par le roi et institué par le pape, retrouva sa liberté d’action et se sentit affranchi du joug capitulaire. Pourtant, en 1564, nos chanoines entreprirent encore quelque chose d’inouï. Ils prétendirent refuser à l’évêque Jérôme Bourgeois toute autorité ou juridiction sur la cathédrale , lui enlever le droit d’avoir son siège près de l’autel , de prêcher quand il le voudrait et de se faire précéder de ses deux huissiers dans le cloître.
Cette affaire eut un grand retentissement et fut portée devant le parlement, qui trouva ces prétentions exorbitantes. Un arrêt fut rendu le 15 février, ordonnant le maintien de tous ces privilèges en faveur de l’évêque , et lui donnant de plus le droit de présider le chapitre dans le cas où il jugerait sa présence utile et convenable.
Ce fut la fin de ces malheureux démêlés. Les chanoines
durent se soumettre devant la volonté du roi, et se résigner à perdre une grande partie de l’autorité qu’ils avaient su conquérir. Néanmoins, ils conservèrentle droit de faire prêter h l’évêque le serment de conserver leurs franchises , et , dans un synode tenu par Jérôme Bourgeois, le 22 août 156Z|, ce prélat reconnut solennellement ne pouvoir rien entreprendre d’important sans consulter le chapitre, mais en se réservant la faculté de se contenter des avis de deux ou trois chanoines à son choix.