CHAPITRE Y
Organisation militaire de la ville de Châlons. — Milice bourgeoise. — Service militaire dû à l’évêque. — Capitaine royal. — Ses attributions. — Lieutenant du capitaine. — Suppression de la charge de capitaine. — Réunion de celle de son lieutenant à la lieutenance de ville. — Gouverneurs de Châlons. — Suppression de ces fonctions. — Réorganisation de la milice en cinquantenies. — Diverses modifications. — Artillerie de la ville. — Archers. — Compagnie de l’Arquebuse. — Son histoire. — Compagnie du noble jeu du fusil.
On a vu dans les chapitres précédents que le soin des affaires de guerre et de fortifications était anciennement confié aux gouverneurs communaux de Châlons : mais comment ces fortifications étaient-elles gardées , de quelle manière était organisée la milice communale , en quoi consistait le service militaire dû par les habitants ? L’absence de documents précis ne permet pas de répondre à ces questions. La milice Châlonnaise apparaît pour la première fois dans l’histoire, en 112A lors de la guerre contre l’Empire, et en 121A , à la bataille de Bouvines , où elle soutint le principal choc de la journée avec les troupes des autres communes Champenoises et la cavalerie Soissonnaise que commandait Pierre de Rains (1). Une charte du commencement du xme siècle , répétée au xive, nous apprend que la commune devait un homme d’armes h l’évêque chaque Jois qu’il se rendait à l’armée du roi , ou payer une somme de cent vingt livres (122A, * 1303), et qu’en 130Z| , sur la réclamation des bourgeois, le prélat reconnut qu’ils étaient exempts de cette redevance , et que tous les frais étaient à sa charge. C’est au vidame alors qu’appartenait Je commandement des troupes que l’évêque devait fournir chaque fois que le roi le de-
nants de louveterie. En cette qualité il confia ces fonctions, pour l’élection de Châlons, au sieur Brisson, bourgeois delà ville (17 octobre 1786).
(1) Grandes chron. de Saint-Denis , recueil des hist. des Gaules et de France , t. xvn, p. 97, 409.
mandait (1). Jusques-làla milice était demeurée sous la seule direction de l’autorité municipale. Une ordonnance rendue, au mois de mai 1316, parle roi Philippe-le-Long, et adressée aux baillis d’un certain nombre de villes de Champagne, de Normandie , de l’Ile-de-France et de Picardie, décida, sur la demande des députés de ces cités , que dans chacune d’entr’ellcs , il serait établi aux frais de la couronne , un capitaine expérimenté qui aurait le commandement de toutes les forces de la commune , jurerait de la défendre et maintenir en paix, et recevrait des habitants le serment de concours loyal, d’aide et d’obéissance , mais ne s’immiscerait nullement dans la juridiction municipale et ne s’entremettrait d’aucune chose , fors de guerre (2). Il est remarquable que cette ordonnance, qui dépouillait les magistrats municipaux de l’autorité militaire et qui opérait ainsi une véritable révolution dans l’état des villes de communes , ait été rendue à la requête de ces villes elles-mêmes. Elles sacrifièrent l’une des prérogatives de leurs libertés constitutionnelles à un intérêt qui alors, à ce qu’il semble, se faisait vivement sentir, celui de la sûreté publique et de la défense du royaume (3).
C’est h cette époque que remonte ta charge de capitaine royal à Châlons (A) et d’un lieutenant du capitaine, élu par
(1) Les vidâmes connus dès le IXe siècle étaient alors des officiers chargés de représenter l’évêque à l’armée et dans quelques cas de juridiction temporelle. A Chàlons , le vidame tenait le premier rang à la cour épiscopale , et acquit rapidement une haute puissance du moment que son titre fut devenu un titre héréditaire. Ihpercevait de nombreux droits et chercha plusieurs fois à attaquer à son profit les prérogatives de l’évêque. Le premier connu est Eustache de Châtillon , vivant en 1084. Les plus célèbres après lui furent Jean de Bazoches, tué à la bataille de Courtray, en 1502 ; Hugues, son fils, tué au siège d’Aubenton, en 1340; Jean, son fils, assassiné aux Etats de Paris , en 1387. Louis, duc d’Orléans ^qui acheta cette charge en 1398 pour mille neuf cents livres. Le comte de Gesvres la céda à Pierre Guillaume, contrôleur général des gabelles , qui fut déclaré comme roturier, simple seigneur du vidante , par arrêt du parlement du 30 mai 1638. Depuis, il n’y eut plus que des seigneurs du vidamé.
(2) Recueil des ordonnances des rois de France, tome 1, p. 638.
(3) M. Aug. Thierry, Recueil des monuments de l’histoire du Tiers-État, vol. Ier.
(4) Une lettre du roi à Gobert de la Bove lui donne les titres de « capitaine et * gardien de par nous de la ville et cité de Chaalons » (1408).
ïes gens du Conseil. Cet officier jurait entre les mains de l’évêque , auquel il devait présenter ses lettres patentes , » de bien et loyalement garder , gouverner et maintenir le » fait et charge de ladite cappitainerie , de veiller sur les sei- >) gneurs, bourgeois et manants et leurs biens, delFendre » leur liberté, et enfin faire tout ce qu’un bon et loyal cap- » pitaine doit faire(l).» En temps ordinaire il avait le droit d’emprisonner ceux qui manquaient au guet, la haute main sur la garde des clefs de la ville , sur le service militaire ; il présentait les projetsde travaux à exécuter auxforlifications , pouvait forcer les seigneurs temporels à y contribuer, et user de contrainte contre eux ; en temps de guerre , il avait une autorité bien plus complète (2). En 1373 les gages du capitaine , payés par la ville , étaient de vingt-trois livres , de centlivresen 1^19 (3), et furent portés à deux cents en 1471; ceux du lieutenant n’étaient que de vingt livres par an (4). La charge de capitaine fut supprimée par ordonnance royale du 17 décembre 1595, et les fonctions de lieutenant du capitaine désormais réunies à celles du lieutenant de ville. En même temps on créa des gouverneurs militaires, fonctions parfaitement inutiles aux intérêts de la ville , bien qu’elle dût payer au titulaire douze cents livres de traitement et le loyer d’une maison. Supprimé en 1696 , ce gouvernement fut reconstitué en 1701 ; M. le comte d’Estaing qui en jouissait, étant mort en 1750, le comte de Choiseul, neveu de l’évêque, qui le sollicitait , se le vit refuser , parce que ce n’était plus un gouvernement militaire , mais communal et comme tel réuni aux charges du conseil depuis l’édit de 1723, pour la somme de seize mille livres (5) : moyennant ce prix, M. du Bois de Crancé fut revêtu de ce titre en 1761 , et après lui, le marquis de Nazelles (1767).
J’ai dit que je ne pourrais pas produire de documents positifs sur l’organisation ancienne de la milice communale,
(1) Conclusions de ville, du 8 décembre 1429.
(2) Lettres royales du 6 mai 1347.
(3) Quittance du 2 janvier 1419.
(4) Quittance du 51 août 1419.
(8) Lettre du secrétaire d’état de la guerre à l’intendant, 4 janvier 1781
cependant on voit par le procès-verbal des tailles levées en 1375 qu’elle était divisée en quatre quartiers , commandés par des quarteniers, et subdivisés en vingt quatre connétablies représentant dix-huit cent treize hommes , non compris les bourgs où on en comptait cent dix-sept , lesquels devaient tous avoir a une ou deux armes comme bâtons de » défense, javelines , hallebardes, arbalètes, picques, voul- » ges ou aultres. »
Le règlement publié par les ordres du Conseil le 11 août 1418 nous apprend qu’en cas d’alarmes tous les hommes de la milice devaient se rendre au lieu de rassemblement de chacun des quatre quartiers, où les quarteniers leur indiqueraient leurs postes. Chaque quartenier devait parcourir son cantonnement pour voir : «s’il estait bien pourveu de canons, bombardes, arbalestes, traicts et pouldres. » Chaque connétable devait avoir au moins dans sa connétablie deux hommes sachant «jouer des canons et bombardes , » et d’autres ayant l’usage de l’arbalète. Ceux qui dans le service refusaient d’obéir à leurs chefs étaient condamnés à l’amende : « Que chascun garde les points dessus dits et face » chascun son debvoir et ne murmure pas Fung contre l’aul- » tre, ne use de menaces contre aulcmis. »
Cette organisation disparut au milieu du xv® siècle et fut probablement immédiatement remplacée par celle des citiquantenies , car , lors do la guerre contre l’empire, une conclusion du 14 juillet 1536 , ordonne le rétablissement de ces compagnies , constituées évidemment sur les mêmes cadres que les anciennes connétablies , puisque les rôles de la garde bourgeoise dressés le 29 novembre 1590 par Claude Lhoste , seigneur de Livry , lieutenant de ville, Pierre Daoust et Guillaume de Bar, députés pour ce fait par le Conseil, constatent la présence de vingt-quatre cinquantenies , commandées chacune par un capitaine, un lieutenant, un enseigne et un sergent , et dont l’elFectif varie de quarante-et-un à soixante-dix-sept hommes , et donne un total de quinze cent-un miliciens. Vers 1705, on réforma cette constitution pour former neuf compagnies , sous le commande-
aient d’un major, élu, ainsi que les capitaines et les lieutenants par le Conseil ; chaque capitaine nommait son enseigne et ses sergents. Plus tard le Conseil créa la charge de colonel-major de la milice , qui était donnée à vie à un des conseillers (19 juillet 1744) ; il avait avec lui deux aides-majors. Le 1er mai 1770 , elle fut de nouveau réduite à six compagnies (1). Du reste dans ces derniers temps, il paraît que nos miliciens n’étaient pas très disciplinés : le lieutenant du roi et de la ville qui en avait le commandement supérieur, dut leur ordonner de se réunir exactement à l’heure de convocation et de ne pas se séparer avant d’avoir ramené le drapeau de leur compagnie chez le capitaine (22 janvier 1735) ; et plus tard, « à cause de leur insubordination» un nouveau réglement vint contraindre les bourgeois à faire leur service sons peine de dix livres d’amende, et leur défendit de tirer des coups de fusil dans les rangs , sous peine de prison (22 juillet 1744). Les jours delà Fête-Dieu, delà Pentecôte et de l’Assomption trois compagnies accompagnaient les processions. L’uniforme de notre milice se composait d’un habit bleu de roi avec parements écarlates, boutons et boutonnières en or , de culottes écarlates et d’un chapeau bordé d’or.
Et cependant le service était h ce moment à peu près celui de la garde nationale de nos jours , et ne ressemblait guère par conséquent 5 celui des xive, xve et xvie siècles où des alarmes continuelles venaient jeter la terreur dans la ville et multipliaient les gardes d’une manière réellement pénible (2). De tous temps ce service du guet , comme on
(1) ire compagnie , paroisse Notre-Dame et Saint-Antoine.
2e — — Saint-Alpin.
3e — — Saint-Loup et Saint- Jean.
4e — — Saint-Nicaise, Saint-Éloi, Sainte-Catherine, Sainte-
Marguerite.
3e — — Saint- Germain, Saint-Nicolas , la Trinité.
6 e — — Saint-Sulpice.
(2) Voici l’extrait du règlement des gardes de jour et de nuit à Châlons , arrêté par le duc de Nevers, gouverneur général de Champagne en 1589.
Pour le jour , ' six conseillers de ville devront être en permanence , un chaque
l’appelait avait été soigneusement préparé. Dès que les ennemis approchaient de Châlons , on mettait des hommes aux portes qui étaient exactement fermées; un poste suffisamment fort demeurait au château du marché, ou , plus tard au Saint-Esprit; des factionnaires étaient placés entre chaque tour des fortifications , la nuit de nombreuses patrouilles conduite par des conseillers de ville parcouraient les remparts , écoutaient les bruits de la campagne et revenaient sonner la cloche d’alarme en cas de besoin. Enfin si le danger devenait plus pressant, les canons étaient disposés sur les murs et les habitants des villages devaient envoyer en ville des gens armés.
En 1536 ce service fut encore plus soigneusement réglé : un capitaine commandaitavec sa compagnie à chacune des quatre portes que l’on ne murait pas en temps de guerre (1) ; il y en avait un au carrefour Notre-Dame avec deux cents hommes, un au Marché avec pareil nombre; un capitaine était spécialement chargé du guet par les rues, un autre avec cinquante hommes des incendies, etles religieux des ordres mendiants devaient l’aider : nul ne devait quitter son poste que pour secourir ses voisins (28 juillet). En 1557, on refit a un » département des quartiers delà ville pour les circonstances » d’alarmes o : Châlons était divisé alors en sept quartiers
jour à l’hôtel de ville ; dix-huit autres seront de six jours en six jours à la garde des portes.
Six autres sont les officiers en charge ; — les derniers , « pour leur viel âge et » caducité » ne sont appelés à venir à l’hôtel que quand les affaires presseront.
Les habitants « qui ont quelque peu de moyens » iront aux portes de huit , dix ou douze jours l’un , et pour les commander y seront un conseiller et deux notables choisis entre cinquante. Pour la nuit , deux conseillers choisis sur vingt-quatre feront les rondes avant et après minuit, avec quatre archers. — Sept cinquanteniers seront aux murs par nuit. — Si la cloche ou le canon annonçait une alarme , tous devaient se réunir aux postes qui leur étaient assignés d’avance et y être commandés à chacun par deux conseillers de ville. — Les femmes devaient se faire remplacer.
Étaient exempts du service Iss trésoriers-généraux des finances, qui n’y furent astreints qu’en 165b; le prévôt des maréchaux et ses officiers; les veuves des officiers bourgeois, les réfugiés , les habitants ayant servi dans les armées royales' les officiers d’artillerie.
(1) C’étaient les portes Saint-Jacques, de Marne, Saint-Jean et Sainte-Croix.
commandés chacun par un capitaine cl trois lieutenants , savoir : de la porte Saint-Jacques à la Tour-Maudite, de la Tour-Maudite à la Porte-Marne , de là au château du Marché ( les chanoines et les religieux des ordres mendiants étaient chargés du cantonnement de la porte de Marne à la porte du Jard) , du Marché à la Tour-Saint-Georges , de la Tour-Saint-Georges à la porte Sainte-Croix , de là à la porte Saint-Jean, et delà enfin à la porte Saint-Jacques : en outre une compagnie devait stationner à la place du Marché, une autre au carrefour de la Croix-des-Teinturiers , une autre au carrefour Notre-Dame et une dernière à l’abbaye de Saint- Pierre. En 1590, on forma huit quartiers (1) : et la réserve se composa de trois compagnies ou cinquantenies au Marché, deux à Notre-Dame, deux au pilory du ban de Saint- Pierre, et enfin au Saint-Esprit, le lieutenant de ville demeurait avec les gens du Conseil, les archers et les varlets ^2).
(1) 1° De la plate-forme de l’abbaye (Saint-Pierre) à celle de Saint-Georges,
trois compagnies ; corps-de-garde : porte Sainte-Croix , tour du Four.
2° De Saint-Georges aux Cordeliers , deux compagnies ; corps-de-garde au château du Marché.
3° Des Cordeliers à la plate-forme de l’évêché, deux compagnies; corps-degarde à la porte du Jard.
4° De la plate-forme de l’évêché à celle des Arquebusiers , deux compagnies ; corps-de-garde à la porte de Marne.
b° De la plate-forme des Arquebusiers à celle de la rue Neu ve-Saint- Augustin, deux compagnies ; corps-de-garde au château Saint- Antoine.
6e De là à la plate-forme du château (sic), trois compagnies ; corps-de-garde à la porte Saint-Jacques.
7° Du château au boulevard d’Aumale , deux compagnies ; corps-de-garde à la tour de Bussy.
8° De la plate-forme Sl-Jean (sic) à l’abbaye , cinq compagnies; corps-degarde au boulevard d’Aumale, à la tour de Guise et à la porte S*-Jean.
Avec la réserve on trouve un total de vingt-huit compagnies, égal à celui des vingt-quatre cinquantenies et des quatre compagnies de la garnison.
(2) Le 26 septembre 1419, le conseil institua deux varlets de ville pour faire le guet ordinaire sur les murs pendant la nuit. Ce nombre fut maintenu ; ils portaient dans les cérémonies les armes de la ville brodées sur leurs manches. Une conclusion du mois d’avril 1536 affecta au service du lieutenant de ville une garde de seize hommes, choisis dans les cinquantenies, et qui devaient être exempts du guet ordinaire. Dans la suite, ils prirent le nom d' Archers de ville et furent corn-
Les faubourgs devaient toujours se garder eux-mêmes et entretenir une milice analogue â celles de la ville.
C’est à l’occasion de la réception de la cour, en 1535, que le Conseil songea à donner un uniforme à la garde bourgeoise ; elle fut habillée en blanc et noir.
Indépendamment de cette force armée locale, Châlons fut long-temps astreinte à entretenir des troupes réglées, et plus tard, malgré la plus vive opposition du Conseil, à recevoir des régiments en garnison. Dès 1431 , le roi ordonna aux Châlonnais de solder une garnison de quinze lances et six archers ; puis les États tenus à Orléans, en 1431, décidèrent la création d’une armée permanente. Une ordonnance du 2 novembre 1439 mit à exécution cette grande résolution et établit à cet effet ta taille des lances ou des gens d'armes, assise par des officiers spéciaux appelés élus, sur tous les citoyens en proportion de leurs biens , et à l’exception des nobles, du clergé, des officiers royaux, des étudiants et « pauvres et misérables gens. » Cette taille ne fut volée que pour une année , mais le roi et ses successeurs continuèrent à la lever sans demander le consentements des Etats, sous le prétexte que cette taille ayant été votée pour pourvoir à une milice permanente , devait être perpétuelle (1). Cette armée comprenait quinze compagnies de cent lances chacune ; chaque lance comptant six hommes et six chevaux. Le diocèse de Châlons fut d’abord taxé à dix-huit hommes d’armes et la ville h six lances ( 9 juin 1541 ). Puis le roi obligea le Conseil à entretenir vingtquatre francs-archers ( 29 janvier 1467 ), sous les ordres du capitaine de Saint-Privé , et porta la taille de l’élection à vingt-deux lances trois quarts et demi , chaque lance à trente-et-une livres par an ( 30 décembre 1480). Indépendamment de cela, il y avait constamment ici des compagnies
mandés par un exempt. Ce nombre fut porté à trente en 1889 , et réduit à seize lors de leur réorganisation, le 24 janvier 1788, et ils eurent en outre pour chefs deux sergents , ayant la canne et la hallebarde , un caporal et un ampessade
(1) Recueil des ordonnances des rois de France , tome xiii, p. 316.
en garnison que les habitants devaient loger et nourrir. Ce ne fut qu’au milieu du xvne siècle et quand Louis xiv mit à Châlons des garnisons régulières et que l’on bâtit des casernes.
On trouve dans une conclusion du 6 novembre 1472 , la mention de canons fabriqués h Châlons. Un jeune ouvrier nommé Colesson Ginnolet , « qui a inventé des bas- « tons à feux sera gaigé à deux écus par mois, tant tenu, » tant payé pour en fondre. » Dès 1418 , on voit qu’il y avait une grosse bombarde au Saint-Esprit et que l’on en acheta douze le lei juin 1419. Depuis la ville eut toujours une artillerie assez respectable et même prêta quelque fois des pièces aux armées royales. En 1505, le Conseil fit refondre « les cinq canons de la ville ; » deux ans plus tard le roi en donna quatre en cuivre, fabriqués à Péronne, et y ajouta bientôt six coulevrines (1513). En 1536, François Ier envoya soixante-et-dix coulevrines à crocs. Au moment des guerres de la Ligue, la ville n’avait plus qu’une bâtarde de deux mille sept cent vingt-sept livres , trois moyennes et deux fauconneaux (1582 J. Le Conseil créa une charge de capitaine de l’artillerie le 6 juillet 1521 , lui adjoignit deux lieutenants et lui confia le commandement «des six compagnons et la garde des pièces (1).» En 1596, cette charge fut supprimée et donnée h un des conseillers de ville, élu par ses collègues et qui portait le titre de garde de l’artillerie.
Pour achever complètement ce tableau militaire de l’ancien Châlons, il me reste â parler delà compagnie du noble jeu de l’arc , qui n’est pas une des institutions les moins honorables de notre cité et dont l’histoire doit trouver naturellement sa place ici. Lors de l’affranchissement des communes, il s’était formé dans la plupart d’entre elles, et notamment sur les frontières , des compagnies d’arbalétriers qui, tout en s’exerçant au tir pour leur plaisir, in-
(1) Ces artilleurs de la ville furent portés au nombre de douze, nommés par le Conseil, et furent conservés jusqu’à la révolution.
slruisaient les jeunes gens au maniement des armes et rendaient de grands services pendant les guerres. Plus tard l’arquebuse remplaça l’arbalète et , vers le xve siècle , on voit les rois de France autoriser ces associations qui prennent dès lors le titre de compagnies de l’Arquebuse ou du noble jeu de l’arc. Les services rendus par les arbalétriers Châlonnais en 1429 et 1430, quand les Anglais voulurent attaquer leur ville , et surtout la vigueur avec laquelle ils prirent part, en 1437, au siège de Montereau,leur valurent l’honneur d’être constitués en compagnie. Voici la copie des lettres patentes accordées par le roi à ce sujet :
((Charles, par la grâce de Dieu, roi de France , h tons ceux qui ces présentes lettres verront, salut : savoir faisons que comme nos bien aimés les bourgeois , manants et habitants de la ville de Chaalons , en obéissant à nos mandements, ayant naguerre envoyé par devers nous à ce présent siégç devant nos villes et chastel de Montereau ou Faux-sur- Yonnc , certain nombre d’arbalestriers , pavoiseurs , coulevriniers, massons et charpentiers, lesquels nous ont bien et diligemment servy audit siège et y ont travaillé grandement tant ainsy que de par nous leur a esté ordonné par l’espace de sept semaines et plus , et jusques à ce que par l’aide de Noslre Seigneur , nostre dicte ville a esté recouvrée par assaut sur nosdicts ennemys: en quoylesdicts Chalonnais se sont bien et vaillamment employés, chascun en son endroit, et encore chaque jour s’emploient pour le recouvrement dudict chastel , nous voulons aulcunement reconnaître lesdicls services des susdicts envers iceux de Chaalons , afin qu’il en soit mémoire au temps à venir , et que leur compaignic ou confraierie se puisse mieux entretenir et le jeu de l’arbalète continuer entre eux , espérant qu’ils nous servent encore de leur mieux : auxdicts arbalestriers de ladicle ville de Chaalons qui sont jusques au nombre de cent dix huit, demeurant et résidant en icelle, et à leurs successeurs arbales triers de ladicte ville et du serment de leur compaignieou confraierie qui seront au temps à venir , nous avons donné et octroyé , donnons et octroyons
de grâce espécialle par ces présentes, congié, licence, authorité et privilège de porter dorénavant et à toujours mais perpétuellement en leurs robes , tuniques et jupons lesdictes couleurs que taisons à présent porter en nos livrées aux gens de nostre hostel : c’est à savoir des robes ou tuniques de drap vermeil et sur l’un des quartiers blanc et vert, avec une fleur de ne m'oubliez mie par-dessus. Et icelle livrée faire renouveler une fois ou plusieurs au long de l’an , et la porter si bon semble , quand les manderont et qu’ils viendront en nos armées : èsquelles armées, quand ils viendront , voulons qu’ils soient logés en nostre quartier pour la garde de nostre personne et semblablement de nos successeurs, comme ils ont accoustumé le temps passé, sans que par aulcune personne, soit desdits seigneurs de nostre sang, nos officiers ou anltres , leur soit ou puisse cstre mis ou donné aulcun empeschement à cause de ladicte livrée en quelque manière que ce soit. Ly donnons en mandement par ces présentes mêmes à nos amés et féaux les maistres de nostre hostel au bailliage de Vermandois , et à tous nos aullres officiers et justiciers ou à leurs lieutenants , présents et à venir, et b chascun d’eux , sy comme h luy appartiendra que de nos présentes grâces, licence et congié fassent, souffrent et laissent lesdicts arbalestriers jouir et user paisiblement sans les aulcunement empescher ne souffrir estre em~ pesché au contraire. En témoin de ce , nous avons faict mettre nostre scel a ces présentes. Donné en nostre siège devant Montereau le xvnejour d’octobre, l’an de grâce , 1 Z|37 , et de nostre règne le quinzième (1).»
Par le roy : DIJON. (Scellé en cire jaune.)
Comme on le voit la compagnie des arbalétriers était considérable à celle époque : les arquebusiers ne leur cédèrent ni en nombre ni en valeur et se conduisirent si bien pendant les guerres religieuses que Charles ix exempta de la taille leur capitaine sa vie durant (26 mars 1574 ) , et que
(i) Je l’ai prise sur la copie faite par dojp François : Bibliothèque de la ville de Chàlons.
Henry iv renouvela leurs privilèges , le 19 mars 1597 , et de plus exempta pour l’année des tailles , subsides et autres impôts celui qui abattrait l’oiseau h la réunion de la Trinité , « et ce afin de convier et occasionner de plus en plus «la jeunesse de suivre, et garder qu’elle ne demeure oisive : «lequel exercice n’étant moins profïitable en nostre dicte «cité, d’autant qu’elle est voisine des frontières de la pro- « vince. o C’est vers cette époque que se formèrent les compagnies de Suippes et de Vertus qui se reconnaissaient filles de celle de Châlons et dont les chefs prêtaient serment entre les mains du capitaine qui commandait cette dernière (1615). Louis xiii n’oublia pas nos arquebusiers et ajouta aux avantages déjà nombreux accordés à leur capitaine, celui de ne pas avoir de logements militaires (mars 1654). La dernière ordonnance relative à la compagnie est datée du 9 mai 1762 : à ce moment une grande rivalité existait entre les chevaliers de l’Arc et les compagnies de la milice qui prétendaient à tort avoir le pas sur eux dans les cérémonies et les revues. Louis xv trancha la difficulté , rappelant dans son Édit les exploits des chevaliers et les divers témoignages d’affection qu’ils avaient reçu de ses prédécesseurs, il décida que quand un des membres de la famille royale passerait à Châlons et qu’il n’y aurait pas un nombre suffisant de gardes du corps , on y suppléerait au moyen de chevaliers du noble jeu de l’Arc, tandis que les compagnies bourgeoises n’auraient que la garde « extérieure et intérieure » de la cour de l’hôtel du gouvernement.
De son côté le Conseil de ville témoignait une grande bienveillance à l’association : dès 1460 il lui donna une somme de cent livres pour que ses membres pussent célébrer leur fête , «et dorénavant continuer leur jeu ; » et cette allocation fut renouvelée chaque année depuis. Puis celui qui abattait l’oiseau fut exempté du guet à moins de besoin pressant (23 mars 1497) , et au mois de décembre suivant «les » chevaliers au nombre de cent à six vingts ayant demandé » qu’on leur cédât et permette de jouir d’une place et jardin » qu’ils ont fait aux saules du Jard et de couper lesdits sau-
» les , il fui conclu qu’il y avait lieu de leur accorder.» Plus tard, quand le Jard devint une promenade publique , ils acquirent un hôtel dont l’emplacement sert aujourd’hui de pépinière près de la rue du Picheron : c’était avant la révolution un grand bâtiment entre cour et jardin , avec neuf fenêtres de façade et de riches sculptures : le bas était composé d’un vaste vestibule orné de panoplies et des anciens pantons (1), et d’une salle servant d’arsenal : autour étaient suspendus les drapeaux avec les blasons des capitaines. La province de Champagne comptait quarante-trois compagnies de l’Arquebuse , toutes soumises à un capitaine ou chef qui le plus souvent fut celui de Châlons. Notre compagnie avait ses règlements particuliers : pour y être reçu il fallait être* de bonnes vie et mœurs, catholique romain, présenté par six chevaliers et admis par les officiers: le récipiendaire jurait de ne prendre les armes que pour le service du roi , de la ville ou de la compagnie. Les quatre officiers étaient nommés à vie et au scrutin et leur élection approuvée par le gouverneur de la province : plus anciennement il fallait la reconnaissance du Conseil de ville et en 1619 M. Trusson , nommé capitaine , ayant refusé de se soumettre à celte règle, fut mis en prison, conduit à Tours par ordre du roi , et un arrêt du parlement le condamna à payer vingt livres aux pauvres de Châlons, à rester six mois absent de la ville et â ne plus pouvoir être admis dans la compagnie de l’Arc ni aucune autre confrérie (17 septembre).
Pendant la belle saison et presque tous les dimanches, les chevaliers de l’arc tiraient au panton, et tous les ans, le jour de la Trinité, on devait abattre le papegai , oiseau en fer blanc rempli de sable et moins gros qu’un pinson. Le vainqueur portait le titre de roi de l’oiseau ou d’empereur. Tous les ans aussi avait lieu, â tour de rôle dans une des villes, la réunion des compagnies de la province et même
(1) Le panton n’était autre chose que notre cible actuelle , c’est-à-dire une feuille de fer-blanc, au milieu de laquelle était un cercle noir de deux centimètres .de diamètre , et que la balle du vainqueur devait traverser
de plusieurs provinces pour le grand prix. Châlons le rendit en 1619 et en 1754. Le procès-verbal de celte dernière fête se trouve dans les archives municipales. Elle fut célébrée en grande pompe : h la tête du cortège était le gage d'armes sur un brancard couvert d’un tapis de velours aux armes du roi et du gouverneur-général ; les quatres autres prix étaient portés derrière sur des brancards semblables, puis venait le capitaine en chef, appuyé sur son bâton de commandement, et quarante-trois compagnies dans l’ordre assigné par le sort, à distance égale, et composées de centhuit officiers et deux cent quarante-et-un chevaliers. Après la messe du Saint-Esprit, le cortège revint au jardin et l’on procéda au tir. Le coup du roi fut tiré par M. du Verdier, seigneur de Montcels, lieutenant de ville, et le prix remporté par M. Brissier, grenetier au grenier à sel de Sainte- Ménehould (11 septembre).
En 1742 , notre compagnie comptait cent trente-six membres (1) , et en 1754 cinquante-quatre seulement. L’uniforme était : habit bleu à parements rouges , veste écarlate, boutonnière et galons en argent, chapeau noir bordé d’argent. Le drapeau était blanc, semé de fleurs de lys d’or; d’un côté les armes de France, de l’autre celles de la ville avec cette devise : Et decus et robur et la couronne de comte. La compagnie avait en outre un guidon blanc ; enfin elle avait pour devise :
Les mérites des marandeurs Ne sont choses problématiques.
Tant de leur foi que de leurs mœurs ,
Les monuments sont authentiques.
(1) Les plus notables habitants de Châlons figurent sur ce rôle. On y voit entr’ autres : Pierre Adnet, major delà milice; Jacques Coqteaux, bourgeois; Jean Lambert , conseiller de ville ; Jean d’Origny ; Germain du Bois de Crancé , commissaire des guerres ; Claude du Bois de Livry , chevalier de Saint-Louis ; Joseph de Vigo de Sailly, procureur du roi en l’élection; Charles de Mauvaiset, bourgeois de Paris ; Jean du Bois des Loges ; Germain du Bois de Loisy , officier aux Cent- Suisses ; Pierre de la Tour ; Artus Talon ; Louis Le Certain, Gérard de Corvisard de Cramant d’Aigny, etc^ Parmi les noms dont les familles existant encore, j’ai trouvé Guillaume Caillet, Jean Barbier, Claude Bruyer, Antoine Jeanrat, Antoine Godard, avocat ; Antoine Degaule , Pierre Champenois , Claude Pérardel , Nicolas Bégin , Nicolas Aubriot , Gaston Boitel , Jean-Baptiste Lochet , Pierre , Claude et Jean. Farochon, etc,
Un décret du 24 avril 1793 déclara les biens des chevaliers de l’arquebuse biens nationaux.
En 1758, vingt-quatre bourgeois se réunirent et demandèrent à se constituer en compagnie du noble jeu du fusil à l’instar de celle de la ville de Meaux , créée en 1698. Le comte de Clermont , alors gouverneur de Champagne, leur accorda cette autorisation ( 19 novembre ). D’après ses réglements , cette association ne pouvait compter que trois officiers et cinquante chevaliers. Les officiers étaient élus par la compagnie et leur élection soumise au Conseil , qui seul aussi permettait les assemblées. L’uniforme se composait d’un habit-veste et de culottes écarlates, boutons et boutonnières en or ; chapeau bordé d’or. Les officiers avaient de plus une petite broderie également d’or et la plume blanche. Le drapeau , donné par la ville , était blanc et rouge avec les armes du roi au milieu et celles de la ville aux quatre coins, chaque écu sur deux fusils en sautoir. En janvier 1759, les sociétaires choisirent leurs officiers , les sieurs Sergent pour capitaine, Brunet pour lieutenant , Hugueny pour enseigne, Bréau pour sergent-major, et le Conseil de ville leur fit offrir du vin d’honneur, comme aux officiers de l’arquebuse et de la milice; mais il ne paraît pas que cette compagnie ait pris de développements sérieux.