CHAPITRE XXXIII
Révolte de» Clermontai».
Après nous être arrêtés à examiner l'état de notre Ville dans le quatorzième siècle , il est temps de reprendre le fil des événements qui ont marqué l'histoire de cette époque.
Tout n'était pas alors fondations pacifiques, travaux paisibles d'amélioration dans le régime administratif, l'histoire a aussi des troubles à enregistrer. L'absence du roi Jean, captif en Angleterre, en était la principale cause. Privé de son chef, le royaume était en proie à l'anarchie et aux malheurs qui en sont la suite nécessaire; on ne voyait partout que misère, brigandage et désolation. La délivrance et le retour du roi , en améliorant
quelque peu la situation , ne purent tout de suite rétablir l'ordre et guérir la misère. De 1 épuisement des populations , et du voisinage des Anglais , introduits par un traité jusqu'au cœur du royaume, devaient résulter encore des soulèvements, des rixes sanglantes ; Clermont eut sa part du désordre , et voici comment les choses se passèrent 1 .
Les Anglais n'étaient pas bien loin de chez nous ; ils étaient dans le Rouergue , et y occupaient le château de Cariât. Désirant de s'étendre, ils se ménagèrent des intelligences jusque dans notre Ville , et malheuresement il s'y trouva de mauvais citoyens qui les écoutèrent. Ceux-ci firent un parti en faveur des Anglais et tramèrent un complot pour leur livrer la place. Quoique tout se fit dans l'ombre , il ne fut pas possible de tromper la vigilance du nouveau Seigneur de la Ville, Déodé de Guilhem , qui venait de succéder à son père , l'an 1 365. Déodé donna des ordres pour une surveillance active , et menaça d'un châtiment sévère le premier qui laisserait échapper un signe de trahison. Ces mesures portèrent leur fruit; le parti se cacha, les meneurs furent plus prudents , et sans renoncer à leurs projets, ils se résignèrent à attendre des temps plus favorables.
Cependant le Seigneur s'était abouché avec le
1 Hist. des Seig.
sénéchal de Carcassonne , et tous les deux s'étaient concertés pour ôter aux factieux jusqua l'espérance de mener jamais à fin leurs trames criminelles. Déjà une garnison de troupes royales était en marche , commandée par le sénéchal en personne, Thibaud de Barbazan , et venait occuper la Ville. Par ce moyen le parti anglais allait être tenu en échec , et réduit à l'impuissance. Les meneurs le comprirent ; ils se levèrent aussitôt pour conjurer l'orage ,et se mirent à l'œuvre pour empêcher la garnison d'entrer dans nos murs. Déjà elle était aux portes ; le Seigneur et le sénéchal sommaient , chacun de leur côté, les habitants de faire les entrées libres et de recevoir les gens du roi.
La partie saine des habitants , la plus nombreuse, opina pour la soumission , protesta contre la résistance ; mais la faction s'était levée furieuse ; elle gardait les portes : force fut donc aux troupes royales de faire halte devant les murailles.
Or les Anglais n étaient pas là pour profiter du mouvement opéré en leur faveur, et appuyer cette levée de boucliers ; ils étaient encore à Cariât , ignorant même ce qui passait chez nous , et , au contraire, le sénéchal avait derrière lui , à Pézénas , le lieutenant du roi Arnould d'Audeneham, avec plus de forces qu'il n'en fallait pour soumettre les rebelles. Celui-ci arriva le lendemain avec une
troupe nombreuse. Devant les deux corps réunis , la Ville fut bientôt contrainte de capituler : les portes s'ouvrirent, le sénéchal et le lieutenant entrèrent sans coup férir, et la place insurgée fut occupée par les troupes royales.
Maintenant le temps de la justice était arrivé, et Clermont devait s attendre à payer chèrement aux vainqueurs sa résistance coupable. 11 ne faut pas demander si les chefs et les auteurs de la révolte maudissaient leur témérité, et en appréhendaient les conséquences. Sur eux seuls devait tomber la peine , si les juges avaient suivi les règles ordinaires. Mais on avait hâte de faire un exemple, et on ne voulait pas perdre le temps dans les lenteurs d une procédure. On décida que les Clermontais devaient porter tous la solidarité du crime , et qu'il fallait infliger un châtiment qui atteignit toute la population. Ce châtiment n'était pas difficile à trouver dans un temps où les libertés communales étaient mises à un si haut prix ; il ne fallait qu'anéantir h charte de la Ville. Le sénéchal était assez de cet avis; néanmoins le Seigneur Déodé, qui connaissait combien le coup serait mortel à ses vassaux , opina fortement pour qu'il leur fût épargné. H jugea trop cruel de leur ravir dans un instant le fruit et l'œuvre des peines et des travaux de tout un siècle. On conclut seulement a une grosse amende : d'abord
on parla de 1 300 florins d or , mais sur les réclamations du Seigneur , la somme fut réduite à 800. Moyennant cette somme , qui fut payée exactement, Germont recouvra sa grâce, et la sentence d amnistie fut publiée en sa faveur dans tous les environs. Elle portait que désormais la Ville et habitants de Clermont, consuls et conseillers étaient mis sous la protection et sauvegarde du roi de France , comme ennemis de V Anglais et autres malaffectionnés à létat. 1
Ceci avait lieu en 1 363 , et Tannée suivante , le duc d'Anjou , frère du roi , qui vint prendre le gouvernement de la province , jugea la fidélité des Clermontais assez solidement réhabilitée pour placer entre les mains des consuls la garde des tours et des fortifications de la Ville. Les consuls devaient nommer trois Intendants qui auraient ce droit , ainsi que l'inspection des fortifications du château. Le Baron réclama contre ce droit des intendants; mais le duc insista et il fallut se soumettre. Les circonstances, au reste, ne permettaient pas une rupture avec le duc , dont l'appui était plus que jamais nécessaire aux petits souverains du Languedoc, menacés par les Anglais alors vainqueurs dans plusieurs endroits de la province , notamment à Alignan , Pommerais et Cabrières.
1 Hist. des Seig.
La bonne intelligence du Seigneur et de ses vassaux avec le duc d'Anjou ne put être interrompue par les vexations de celui-ci, qui , sous le prétexte de la guerre des Anglais , accabla le pays d'impôts, et lassa la patience de plusieurs villes jusqu'à les faire soulever. On vit Nîmes et Montpellier prendre les armes contre les commissaires chargés de la levée des sommes imposées par le duc. H Histoire du Languedoc met notre Ville au nombre de celles qui se révoltèrent pour la même cause ; mais il est constant par ï Histoire des Seigneurs, que l'émeute de celte époque eut un autre motif : nous allons le voir dans le chapitre suivant.