CHAPITRE VI
ilcrmont une «erondc fol» sont* les Goûts.
Clermont, quoique possession franque au 6. me siècle , tenait toujours à la Gothie par les habitudes du passé et par la perspective de l'avenir. Le séjour des Francs dans le pays , qui ne dépassa pas quarante années , ne put façonner et attacher les Clermontais à leur domination, quand surtout la proximité des Goths , établis et puissants à Narbonne , pouvait si peu leur ôter l'espoir de revenir à leurs anciens maîtres.
Leuvigilde , qui monta , Fan 572 , au trône de la Gothie, et qui avait Fintention d'agrandir ses états, sut habilement profiter de ces dispositions et de la facilité que lui en laissait la querelle des enfants de Clovis , pour effectuer la conquête de nos provinces. Il porta la guerre dan*
le domaine des Francs, la fit avec succès et leur enleva leurs possessions , non sans causer d'affreux ravages. Lodève et Clermont furent repris par les Goths ; cette révolution fut des plus désastreuses. Les années franques d'une part , qui n'abandonnaient qu a regret ces contrées , et qui y ne pouvant emporter le sol dans leur fuite , voulaient au moins le dépouiller et le laisser nu aux vainqueurs ; les soldats goths , de l'autre , commandés par un général farouche pour qui le massacre et le pillage étaient des moyens légitimes de conquête et de vengeance; tout sembla s'être rencontré pour la désolation de notre pays , et quand Leuvigilde s'en proclama le maître il put s'asseoir sur des ruines.
Ce prince n'était pas homme à cicatriser les plaies, encore moins à guérir les maux que la guerre avait faits : arien forcené , il trouva dans sa religion un motif d'en faire davantage, et pour se venger de la conversion de son fils Hermenigilde , il persécuta les catholiques avec fureur , mettant en œuvre contre eux la confiscation , l'exil , la prison et la mort. Une peste affreuse , qui se déclara à Alby et à Narbonne , vint ajouter encore à tant de sujets de deuil; on eût dit que l'ange des malédictions voulait épuiser, sur cette terre,, la coupe des malheurs. 1
1 Hist. du Long.
Leuvigilde mourut, et, comme si le bien du pays n'eût tenu qu'à un seul homme, la mort de ce prince mit fin à toutes les calamités. Le règne de Récarède, son successeur, amena des temps plus heureux. Il montra plus de modération^ il donna la paix aux catholiques, s'en fit aimer par sa tolérance, et ne tarda même pas à embrasser leur foi. Sa conversion fut le fruit du raisonnement autant que de la grâce divine; il comprit qu'une religion féconde en miracles , dont il vit plusieurs de ses propres yeux , révélait par-là un caractère surnaturel que n'avait pas l'hérésie, impuissante à montrer de tels prodiges. Catholique par conviction , il mit à la propagation de sa foi tout le zèle qu'inspire une vérité bien sentie; il se déclara l'apôtre de son peuple, et expédia dans toutes les parties de ses états des députés chargés d'annoncer sa conversion et le désir qu'il aurait de voir ses sujets hérétiques suivre son exemple. 1 Ce fut une heureuse nouvelle pour les Clermontais ; les fidèles se raffermirent , les apostats revinrent, et les Goths, qui avaient jusque-là professé l'arianisme , l'abjurèrent pour se faire catholiques. Clermont et Lodève furent même des premières villes qui , sur l'invitation de Récarède , donnèrent l'exemple du retour à la foi : ce fait, 1 Longueval , Hist. de fÉgl. gall.
honorable pour la religion de nos pères, était consigné dans les archives de Lodève que l'historien des Seigneurs de notre Ville eut l'avantage de pouvoir consulter.
Ici commence, depuis l'an 586 jusqu'à l'an 694 , une période de plus d'un siècle , pendant laquelle il ne se passa rien à Clermont qui méritât d'être conservé par l'histoire. Mais si les faits manquent, je puis trouver dans l'état du pays en général de quoi caractériser l'état de notre Ville pendant ce siècle de nullité historique.
La population Clermontaise se composait principalement de Goths et de Romains ; les anciens naturels du pays, c'est-à-dire les Gaulois, ne comptaient plus ; ils s'étaient mêlés et confondus avec les vainqueurs, dont ils avaient pris les mœurs, les habitudes , le langage et même le nom. Divisée d'origine , cette population Roma no-gothique l'était nécessairement par certains usages et par l'idiome, qui ne pouvait être le même pour les deux peuples : les Goths avaient leur langage particulier, et les Romains parlaient la langue latine, qui, s altérant insensiblement , est devenue le patois de nos jours. La loi du vainqueur avait établi entre les Clermontais une ligne de démarcation plus prononcée et plus fâcheuse : d'un coté , étaient les hommes libres , auxquels appartenaient les biens ,
les honneurs; de l'autre, les esclaves, dont la misère , l'ignominie et les mauvais traitements Élisaient le partage. 1 Distinction brutale , qui s'est effacée peu-à-peu par le laps des siècles, et par la marche progressive de la civilisation !
L'administration civile, beaucoup moins compliquée que de nos jours , était confiée à un Comte , qu'on n'assignait même qu'aux grandes villes. Je ne pense pas que Clermont eût encore cet honneur ; il dépendait du comte de Lodève. Ce comte , outre la police du temporel, veillait aussi au maintien des règlements ecclésiastiques et en châtiait les infracteurs. L'histoire nous apprend qu'il était surtout très-sévère à l'égard des profanateurs du Dimanche , et à l'égard des sorciers et de leurs complices. Les évêques tenaient fréquemment des conciles pour régler les affaires de la religion, et réprimer les abus que l'ignorance en rendait inséparables 2 : cette sollicitude des pasteurs , jointe à la protection de l'autorité séculière, faisait fleurir la religion , et les Clermontais y puisaient la consolation , la vertu et la paix.
U Histoire des Seigneurs place à l'année 694 l'inauguration définitive des trois paroisses de notre Ville , qui existaient encore au quatorzième siècle ,
1 Hist.du Lang. — 2 Idem.
époque à laquelle elles furent réunies à une seule. Un décret d'un concile tenu à Tolède , en Espagne, sous le règne du pieux roi Egica , stimula le zèle des catholiques pour la construction et la réparation des églises. Soit que Clermont n'en eût qu'une encore , ou que les trois qui furent inaugurées alors se trouvassent en mauvais état , on se mit à l'œuvre pour les mettre sur un pied régulier, et l'organisation définitive des paroisses St.-Paul, St.-Etienne-de-Rougas et St.-Étiennede-Gorjan data de cette époque. De ces trois églises, la première, considérablement agrandie au 1 3. me siècle , est devenue depuis notre paroisse de St.-Paul ; la seconde a disparu tout-à-fait de l'emplacement qu'elle occupait dans le quartier encore appelé St.-Eslève-de-Rougas , et la troisième sert de chapelle à l'hôpital.
Telle est l'histoire de la seconde domination des Goths dans notre pays. Elle dura près de 150 ans, et ne fut troublée qu'une fois, mais d'une manière assez sérieuse , pendant cet intervalle , de la part des Francs. 1 Le duc Paul , révolté contre son maître Wamba, roi de Gothie, et cantonné à Nîmes , les avait appelés à son secours l'an 672. Ils arrivaient en grande hâte, autant pour conquérir le pays que pour secourir le duc 1 Hist. du Lang.
et déjà ils campaient aux environs d'Aspiran , lorsque Wamba revint de Nîmes après avoir soumis les rebelles. Frappés d'une terreur panique , ils s enfuirent , avec leur général nommé Loup , à travers les collines, abandonnant une partie de de leurs bagages, qui servit à enrichir les vainqueurs. Tout se borna là , et les Francs ne poussèrent pas plus loin une tentative qui aurait pu devenir si funeste à nos maîtres.