MOEURS ET USAGES POPULAIRES
Brutalité des mœurs au moyen-âge; barbarie des lois. Férocité des nobles. Thomas de Marie. Mœurs des ecclésiastiques. Excès de ferveur religieuse: exemple de gens qui se donnaient corps et biens aux abbayes. Vœu de continence des gens mariés. Scrupules religieux. Sorciers. Droit des filles de sauver un criminel. Jeu desmoM-pro/7?/a?i<«. Cérémonies aulrefoi.s pratiquées à l'entrée d'un souverain dans la ville de Laon.
Il n'est personne aujourd'hui qui ne désire s'initier à la connaissance des anciens usages populaires. Cette curiosité est d'autant plus légitime que les mœurs de nos pères différaient totalement des nôtres, et que leur étude peut seule nous faire connaître la marche de l'esprit humain et les progrès de la civilisation. Malheureusement, les anciens historiens ont entièrement passé sous silence les usages de leur temps, de sorte que nous n'en pourrons donner ici qu'un tableau bien incomplet.
Durant tout le cours du moyen- âge , la brutalité des mœurs lut extrême dans toutes les classes de la société. La plus légère contestation devenait pour le peuple l'occasion de disputes qui dégénéraient bientôt en rixes et en batailles, et se terminaient souvent par des meurtres.
Pour empêcher ces malheurs , In loi d'alors , c'est-à-dire la
charte communale de Laon, avait établi des moyens de répression et des peines qui se ressentent également de l'ignorance et de la barbarie de l'époque. Ainsi , lorsqu'un individu se permettait de dire des injures grossières à quelqu'un de la ville , tout citoyen avait le droit de le punir à l'instant même en lui donnant un, deux ou trois soufflets. Quiconque avait frappé une autre personne, devait se soumettre nu jugement de Dieu, c'est-à-dire à un combat singulier, à coups de poings oh de bâtons, avec son accusateur. S'il succombait, on le déclarait coupable et il était puni ; mais si , au contraire , il parvenait à terrasser son adversaire , on ])roclamait son innocence. Enfin , dans le cas où un homme en avait grièvement blessé ou tué un autre, il devait rendre membre pour membre, vie pour vie, oii se racheter par une amende dont la quotité était laissée à l'arbitrage du mayeur et des jurés de la ville.
De leur côté , les nobles montraient aussi , en général , un amour de la rapine et une férocité de caractère non moins grands , comme on pourra en juger par les deux exemples suivants :
Au commencement du IS""" siècle, il y avait à Laon un seigneur riche et puissant nommé Gérard de Quierzy. Gérard s'était fait des ennemis de tous les grands de la ville parce que, doué d'un esprit caustique et railleur , il ne les ménageait pas dans ses crili(iues et ses saillies. Mais aucun d'eux n'osait l'attaquer en face, car Gérard s'était acquis une grande réputation de bravoure dans la guerre de la terre sainte oîi il était allé et où il avait perdu un œil. Tous ces nobles, à la tète desquels l'évéque de Laon s'était placé, résolurent donc de le faire assassiner, elle crime fut consommé dans la cathédrale même (voyez, livre IX, chapitre lY). Ce Gérard du reste ne valait pas mieux (ju'eux ; et au moment/de sa mort il était vêtu d'une tunique précieuse, fruit d'une indigne rapine dont il s'était rendu coupable peu de temps auparavant. Un jour, se trouvant près de Rarisis, il avait rencontré un moine condtiisanl deux jeunes
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enfants venus d'Allemagne pour apprendre la langue romane dans l'école de la prévôté de ce lieu. Gérard , jugeant à l'élégance de leurs vêtements qu'ils devaient appartenir a une riche iamille, les enleva au moine qui les accompagnait, et les retint prisonniers jusqu'à ce que leurs parents eussent racheté leur' liberté. Il reçut d'eux à cet elTet une somme assez forte et une tunique faite de peaux de rats étrangers ; c'était celle qu'il portait au moment de sa mort , et dans laquelle ses meurtriers l'enveloppèrent pour lui retirer l'usage de ses mains et l'empêcher de se défendre.
Ce que les historiens racontent de la férocité de Thomas de Marie est à peine croyable. Thomas était lils d'Enguerrand î"\j seigneur de Coucy, et il a joué un certain rôle dans les troubles qui accompagnèrent l'érection de la commune de Laon , au commencement du 12™'' siècle. Comme il vivait en mauvaise intelligence avec son père, il employait toutes sortes de moyens violents pour se procurer de l'argent ; aussi était-il en guerre continuelle avec ses voisins et même avec Enguerrand, et tous ceux de leurs gens ou de leurs vassaux dont il pouvait s'emparer, étaient enfermés par lui dans des cachots alin de les contraindre à se racheter.
Thomas ne reculait devant aucun moyen, quelqu'atroce qu'il fût, pour arriver à ce but. On raconte qu'il suspendait ses prisonniers par les parties de la génération , lesquelles cédant au poids du corps, s'arrachaient et laissaient sortir les intestins. Il pendait les autres par les pouces , en leur chargeant les épaules d'une grosse pierre, et les frappait de coups de bâton jusqu'à ce qu'ils lui promissent ce qu'il voulait , ou qu'ils succombassent à cet affreux tourment.
Un jour, passant à cheval près d'une caverne, il aperçut trois paysans qui s'y étaient cachés à son approche. Thomas mit aussitôt pied à terre, et frappa Fuji d'eux d'un coup de lance si violent, que le fer lui entrant par la bouche lui ressortit parla nu(]ue. Pendant ce temps, le second s'échappa i