LIVRE CINQUIEME
suite des exorcismes. Llntérêt redoubla , lorsque le diable, conversant avec ceux qui le conjuraient y nomma comme ses amis tous les hérétiques que ce spectacle avail allirés. Ou ne parla bientôt plus que de lu démoniaque de Vervins; et Tarrivée de TEvéque Jean Débours, qui vint lui administrer en personne les remèdes spirituels, acheva de fixer Tattention des deux partis, sur un fait, que i'un voulait faire tourner à la confusion deTautre. Cependant une Eglise obscure ne suffisait plus à la célébrité de Nicole. Elle fut amenée à Laon^ le 24 Janvier i566, et exposée aux regards de la rnultitude , sur un échafaud dressé dans la Cathédrale. Là recommencèrent les conjurations , en présence d'une infinité de personnes venues , même des provinces voisines. Si les Protestans eussent été sages, ils se seraient bien gardés d'en grossir le nombre t ne croyant pas aux miracles , ils devaient paraître sûrs , sans qu'il fût besoin du témoignage de leurs yeux ^ que c'était une comédie qu'on jouait à leurs dépens. L'espoir de découvrir la fraude qu'ils soupçonnaient , les porta à surveiller tout ce qui se fît; et ce fut un surcroît de triomphe pour leurs adversaires. Nicole ne 5e démentit point dans toutes les épreuves auxquelles elle fut soumise. Ses sarcasmes
6 HISTOIRE DE TjAON.
contre les IJuguenolsn'èn devinrent que plus amers; elle accusa incme un de leurs médecins d avoir voulu Tempoisonner. Elle parlait au nom d'un diable ^ appelle Belzébut , qui se disait accompagnédevinj^t-neuf autres. Ceux-ci furent d'abord chassés successivement; et il y en eut un qui s'échappa par une vitre, que la croyance populaire veut n'avoir jamais pu être rétablie.
IjCs mouvemens qu^on se donnait de part et d'autre , pour exciter la foi ou semer la défiance, produisaient une si vive agitation, que le Gouverneur de l'isle de France crut devoir s'en occuper. Ce Gouverneur était le Maréchal François; de Montmorenci , fils aîné du Connétable Anne , aussi zélé Catholique que tous ceux de son nom , assez lettré pour avoir pu être compté parmi les savans de son siècle, orné , d'ailleurs , de si grandes qualités , qu'on le nonima le dernier des Français. Il écrivit , le i.®*^ Février, à TEvêque de Laou , pour l'engager à faire finir une tragédîç , dont la principale actrice tient, dit - il , des propos qui ne tendent qu'à sédition. Il ne dissimule point qu'à son avis les malins esprits dont est possédée Nicole, ne sojit du tout diaboliques j et que ce pourrait être quelqu,u jeu industrieux pour convoquer le peuple à ce spectacle et l'émou^
lilVRE CINQtriiME. y
iH)îr, Il finît par dire que, sil'Evêque n'étouffé au plutôt un éclat gui n'est d'aucune édifia cation j il saura bien en trouver les moyens dans l'autorité que le Roi lui a confiée (i). Celte lettre accéléra l'expulsion de Belzébut^ qui depuis six jours se défendait tout seul. Le 8 Février, un plus grand appareil prépara les esprits à un succès décisif; et la journée effectivement ne se passa point , sans que la délivrance de Nicole fût consommée.
Toute la France retentit du bruit de cet événement. Toutes les circonstances en furent constatées par un procès-verbal qui existe.
Plusieurs écrivains en publièrent Tbisloire (2). Une procession annuelle fut instituée ^ pour en perpétuer le souvenir ; et ses principales circonstances furent représentées ea relief^ sur une cloison latérale du chœur de la Cathédrale. Cependant les sectaires criaient à la Ëiusseté; et les plumes les plus ingénieuses s'égayaient sur le diable de Laon. Mais aux yeux du plus grand nombre , dix mille témoins, des actes authentiques , et les conversions qu'opéra la créance donnée au miracle, réfutaient suffisamment les clameurs et les plaisanteries des incrédules. Quelques femmes essayèrent de marcher sur les traces de Nicole ; aucune n'eut le même succès : une seule obtint .une égale célébrité. Mais la manière dont sa
termina son aventure, fut une pleine revanche pour les Protestans (3). Nicole elle-même ne fut guères plus heureuse , lorsqu'en iSyy , se donnant une seconde fois en spectacle dans la Cathédrale d'Amiens, elle y recouvra la vue par un nouveau miracle. Celui-là ne fit aucune sensation y et Ton ne voit pas même que les Catholiques aient essayé d'en tirer avantage, quoiqu^on fût alors au plus fort des troubles religieux, '5^ Quelque éclat qu'ait eu la délivrance dp 1572. Nicole, elle n'arrêta point les progrès de là ommT -Réforme dans le pays. Dès l'année suivante j >ar les Ics Rcligionnalres étaient assez nombreux , ^ tes!** pour oser $e montrer en armes , et même pour se croire en état d'acquérir la suj^ério* rite par des entreprises militaires. Après s'être emparés de Soissons à la faveur de quelques intelligences , ils prirent . et saccagèrent Vailly, Chauny, Coucy et Bruyères ; puis s'avançant jusqu'au pied de la montagne de Laon , ils envoyèrent sommer la ville par un trompette. Il y avait parmi eux plusieurs ibaonnois , qui s'étaient largués , auprès des autres, d'un ci*édit assez grand, pour faire ouvrir les portes sans difficulté. Mais pour toute réponse on tira sur leur émissaire; et comme ils n'étaient pas en état d'entreprendre un siège en forme, ils rebroussèrent cheminj
lilTRE CINQUIJÈMEf 9
après avoir mis le feu à quelques maisons du faubourg d'Ardon. La résolution , que les Catholiques montrèrent dans cette circonstance^ éloigna de Laon, pour plusieurs années j les calamités de la guerre civile. Il ikut te dire à leur louange : ce calme fut dû à leur modération ) autant qu'à la force de leurs remparts. La conduite^ qu'ils tinrent après la S. Barlhelemi, est une belle preuve qu'ils ne songeaient poiut , dans ce temps-là^ à abuser de leurs avantages. Tandis que beaucoup de villes, même des plus petites ^ répétaient les scènes épouvantables dont Paris avait donné l'exemple, pas une goutte de sang ne coula dans les murs de Laon. La fiayeur y fit seulement faire des abjurations nombreuses. Grands et petits accouraient de toutes parts chez Débours ; et ce Prélat , qui n'avait pas moins d'humanité que de zèle , accueillait le repentir , sans en scruter les moti&. On pense bien que la plupart de ces conversions ne durèrent pas plus que le danger qui les avait inspirées (4).
Des EdiLs, plus ou moins favorables aux *576 Réformés, procuraient de temps en temps .1577. une paix passagère. Ils arrachèrent, en lôyG, Bodinaux à la faiblesse de Henri III, les conditions les Etats de plus avantageuses qu'ils eussent encore obtenues. De l'extrême dépit que les Catholiques
ÏO HISTOIRE DE I^AON".
en conçurent , naquit la sainte union si célèbre sous le nom de la Ligue ; confédération séditieuse , qui ne menaçait pas moins le Roi que Thérésie , et dont le plan fut , dit-on^ arrêté au château de Marchais qui appartenait à la maison de Lorraine* Les premiers Etats de Blois s'assemblèrent dans ces circonstances difficiles. Un homme , reconnu pour le premier publiciste de son siècle, y représenta la ville de Laon ; et par son éloquence et sa sagesse, s'y rendit l'arbitre des délibérations. Cet homme était Jean Bodin , alors Conseiller et depuis Procureur du Roi au présidial. On agita d'abord si Ton devait souffiir en France plus d'une religion* Le Clergé et la Noblesse , gagnés par les Giuises, se déclaraient pour la négative, qui avait aussi dans le Tiers-état de nombreux partisans. Bodin s'appliqua à faire voir que l'intolérance était un sûr moyen de rallumer la guerre civile; et ses efforts furent couronnés d'un, succès plus glorieux que durable. C'est dans cette occasion, surtout, qu'il mérita d'être appelle, par excellence, . l'orateur des Etals de Blois. Les chefs de la Ligue , ne pouvant le séduire , tentèrent de le décrédiler , en le faisant accuser par quelques députés du Vermandois, d'avoir excédé ses pouvoirs. Mais cette intrigue ne tomna