‹ Histoire de la ville de Lyon (volume 2)Chapitre 11 sur 262 · XXIV DISCOURS PRÉLIMINAIRE · texte numérisé non relu

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qui recelait la statue était constamment sous mes yeux ; il était là, toujours là, et j'avais un ciseau à la main • m'était-il donc interdit de m'en servir? Il s'agissait, je le savais, de me frayer une voie nouvelle ; de tout examiner, de tout décrire d'après mon propre jugement, hommes et institutions , marche de la civilisation et faits historiques ; en un mot, de recommencer d'un bout à l'autre l'histoire de Lyon, comme si pas une page n'avait encore été écrite sur ce sujet. Plein d'estime pour les ouvrages des Menestrier , des Colonia, des Rubys et des Clerjon, mes maîtres, je n'en ai fait cependant presque aucun usage; n'avais-je donc pas à ma disposition, nonseulement tous les matériaux dont mes prédécesseurs s'étaient servis, mais encore tous ceux qu'a recueiUis depuis vingt-cinq années une érudition patiente? C'était un livre nouveau que je me proposais d'écrire; préparé à cette hasardeuse entreprise par de nombreux travaux sur la statistique et sur l'économie politique du Lyonnais, je me suis avancé, sinon sans crainte, du moins sans hésitation, sur un terrain qui, peut-être, ne m'était pas étranger. Au risque de m'égarer, j'ai voulu ne jurer par l'autorité de personne : bien ou mal ordonné , mon livre tel qu'il est, ce sont mes opinions, c'est moi.

L'histoire de la ville de Lyon a été l'objet de travaux nombreux, exécutés, pour la plupart, avec beaucoup de science mais peu de critique , sous des points de vue très divers : tantôt les faits politiques , tantôt les faits littéraires, tantôt les faits du ressort de l'histoire ecclésiastique ont occupé presque exclusivement l'attention du narrateur. Peu de ces écrivains ont remonté juscjuaux sources auxquelles il faut puiser pour traiter

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ce sujet difficile, et la plupart ont vieilli. L'un deux doit être placé hors ligne sous le rapport de la conscience des recherches ; mais le cadre de son in - folio est tellement surchargé de digressions de tout genre, que l'histoire de Lyon, écrite en entier d'après les mêmes principes , rappellerait ces gigantesques compilations des Bénédictins qu'on estime beaucoup, mais qu'on se borne à consulter. Très peu de villes, en France, ont une histoire aussi curieuse et aussi instructive que la nôtre; malheureusement, tantôt une érudition sans mesure et sans goût, tantôt une méthode mauvaise et l'absence de tout talent ont étouffé l'intérêt si vif que présentaient nos annales. Nos chroniqueurs se sont plu à enregistrer des faits sans la moindre importance, et des épisodes insignifiants ont pris sous leur plume d'exubérantes proportions. Il existe un très grand nombre d'ouvrages sur l'histoire de Lyon, en est -il beaucoup dont on puisse supporter la lecture? Faut-il donc nécessairement délayer dans dix volumes les annales de notre cité? Aujourd'hui, plus que jamais, les longs ouvrages nous font peur; resserrer dans le plus petit espace possible le plus grand nombre de faits vraiment dignes d'être connus, tel est le premier intérêt de l'historien : il ne saurait tout dire; trier et résumer, telle est sa tache. Quelque intéressante que puisse être l'histoire d'une ville, elle ne doit pas néanmoins dépasser par ses dimensions celle d'un grand empire : persuadé que cette remarque s'appliquait surtout à nos annales , j'ai renfermé en deux parties, qui peuvent être réunies en un seul volume, l'histoire politique, religieuse, littéraire, archéologique, artistique et commerciale de (jyon. Ce travail de con-

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densation, s'il est permis de s'exprimer ainsi, présentait d'immenses difficultés, aussi ne me flalté-je pas d'avoir réussi. Pour l'exécuter, je me suis préoccupé encore plus de l'ensemble que des détails, et, me bornant à indiquer les principaux des faits secondaires, j'ai donné toute mon attention aux éléments vraiment fondamentaux de notre histoire. Est-il donc aussi important de faire connaître à la postérité tous les détails de l'entrée, dans Lyon, d'un grand personnage, que le tableau des mœurs et de la condition de la famille lyonnaise aux différentes périodes de son passé? Ne convient- il pas de laisser aux annalistes spéciaux , dont les pénibles travaux ont cependant leur prix, la longue et fastidieuse énumération des actes de telle administration ecclésiastique ou consulaire, pour étudier avec plus de soin et d'espace les vicissitudes de notre commerce, ou le mouvement si digne d'intérêt de notre littérature et de nos institutions publiques?

Dégagée de tout esprit de parti et complètement indépendante dans ses opinions, la nouvelle Histoire de Lyon professe la plus grande impartialité sur les hommes et sur les choses ; elle ne juge pas les faits contemporains, elle les raconte. Quand l'ordre des temps fait comparaître un homme éminent dans les sciences ou dans les lettres, elle ne lui refuse point le tribut d'éloges auquel il a droit, parce qu'il a été oratorien ou jésuite. Lorsqu'elle redit les conflits sanglants, enfantés dans des temps malheureux par le choc des intérêts et des idées , elle loue le talent et le courage partout où ils se trouvent, dans tous les rangs comme sur tous les terrains : fière.de toutes les gloires, cette Histoire com-

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patit, au nom du pays blessé , à l'infortune des victimes, quels qu'aient été leur foi ou leur parti. Les congrégations religieuses ont laissé dans notre cité de profondes empreintes , pourquoi taire le bien qu'elles ont fait et juger avec nos idées des idées qui ne sont pas de notre temps? Plusieurs de nos vieilles basiliques sont la traduction des croyances religieuses ou artistiques de leur époque, en sont-elles moins remarquables? Les monuments d'une grande ville ne sont-ils pas les représentants toujours vivants des intérêts, des idées et des besoins des mains qui les ont élevés, et n'est-ce pas dans leur étude que l'historien doit rechercher les vicissitudes de l'art, ainsi que l'expression la plus vraie de la pensée humaine, à toutes les périodes des temps passés?

IIL L'histoire d'une ville , comme celle d'un individu, est un portrait; son premier mérite, c'est la ressemblance. Deux caractères fondamentaux apparaissent dans l'esquisse générale des annales de Lyon, l'esprit religieux et l'esprit commercial ; l'un et l'autre sont mis en relief avec un soin égal. Lyon occupe une place distinguée dans l'histoire de l'Eglise : illustrée par ses premiers évêques, notre ville a vu la religion succomber deux fois , dans ses murs , sous d'effroyables catastrophes , et renaître deux fois de ses ruines, plus vivace et plus belle. A toutes les époques de son histoire, hors ces deux grandes crises, elle a conservé cette foi, qui se manifeste, de nos jours, par le plus admirable ensemble d'institutions de bienfaisance dont la famille chrétienne se soit jamais honorée. Profondément empreint dans

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lame des habitants de l'ancien Lugdununi, l'esprit religieux fit braver une mort terrible à des milliers de martyrs dont le sang a fait germer toutes les vertus chrétiennes sur le sol qui s'en est imprégné. C'est la foi au Christ qui, conduisant la main de pieux artistes, a élevé nos symboliques églises, hymnes en pierre chantés à rEternel ; c'est elle qui , sous le nom de charité , a bâti pour les malades des asiles dont la magnificence égale celle des palais, et placé auprès du pauvre, sur son lit de douleurs, tant de saintes filles pour qui l'abnégation la plus entière et un dévouement absolu aux devoirs les plus rebutants ne sont quun mérite vulgaire; c'est elle enfin qu'on voit chaque jour, tantôt initiant l'enfant du peuple à la pratique de la morale , tantôt offrant des conseils et des secours au vice qui se repent, ou portant aux prisonniers des pa rôles d'espoir et de consolation. Infiltrée dans tous les rangs de la société lyonnaise , partout présente , partout sentie, dans les institutions, dans les monuments, dans les habitudes de cette grande ville, l'idée religieuse s'y manifeste sous mille formes, et, se résumant enfin dans l'expression la plus populaire de la piété lyonnaise, s'élance du faîte de la plus élevée de nos collines, sous la forme de l'humble chapelle de Fourvière, comme si elle voulait se rapprocher de sa céleste demeure et se placer au plus près de Dieu.

A ces tendances s'est allié constamment l'esprit du commerce , depuis ces temps primitifs où quelques barques de misérables pêcheurs transportaient les produits de notre sol sur le littoral du Rhône et de la Saône, jusqu'à la brillante é|>o(jue qui voit le génie de nos

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manufactures lancer les riches étoiles, tissées par nos ouvriers, dans toutes les contrées de l'ancien monde et par-delà les mers, jusqu'aux régions les plus éloignées du monde nouveau. Ville de commerce et ville éminemment religieuse , Lyon , sous ces deux rapports , s'est fait une Isige place dans l'histoire du pays.

Le tableau de notre industrie et de la fabrique des étoffes est la partie principale de l'histoire moderne de Lyon ; il a beaucoup plus d'importance qu'une dissertation critique sur une médaille ou sur ime inscription latine. Avant tout, Lyon est une ville de commerce ; c'est son commerce , l'un des premiers éléments de la richesse nationale, qu'il est essentiel de faire connaître.

L'histoire d'une ville n'est pas celle d'un monument , d'un haut fonctionnaire, ou de quelques faits plus ou moins dramatiques ; c'est, avant tout, celle des habitudes, des mœurs, des intérêts et de la condition du grand nombre, c'est-à-dire de la population entière : ce qu'il importe enfin de savoir, c'est Lyon tel qu'il est de nos jours ; c'est la statistique exacte de nos institutions administratives, Uttéraires ou philanthropiques, et la condition matérielle de notre cité, telle que l'ont faite, à cette époque de rénovation, les immenses développements des travaux publics et de l'hygiène appliquée à la conservation de la santé et du bien-être des hommes agglomérés en famille.

IV. Lyon a bien longtemps attendu un historien; dix-sept siècles s'étaient écoulés depuis son origine, lorsqu'un écrivain conçut , enfin, l'idée de raconter le passé de cette ville sous une forme méthodique et complète.

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Son exemple a été suivi par de nombreux imitateurs, qui ont présenté les annales de notre cité à leur point de vue particulier.

Venu l'un des premiers, Paradin de Cuyseaulx mérite encore d être consulté. On ne parcourt point sans intérêt le livre naïf de cet excellent doyen du chapitre de Beaujeu, qui possède quelque chose de la bonhomie de Froissart. Il y a d'utiles enseignements à recueillir dans cette chronique, bien qu'il y ait presque obligation de lire en même temps cet aigre et rogue Rubys, qui semble n'avoir écrit que pour contredire Paradin, et dont les ouvrages, à leur tour, ne sont point, à beaucoup près, exempts d'erreiu-s.

Grave, disert, profond, versé dans l'élude de l'antiquité sans être précisément archéologue, eniporté trop fréquemment par l'intempérance de sa science dans des digressions qu'on ne consulte cependant pas sans fruit, érudit consommé , initié par trente années de recherches dans la connaissance peu répandue, jusqu'à lui, du gouvernement temporel des archevêques et du chapitre de Lyon , le P. Menestrier a peut-être moins écrit une histoire qu'il n'a recueilli des matériaux pour ses successeurs. Mais son livre n'en est pas moins un ouvrage d'un haut mérite, et que le mien ne fera pas oublier.

Colonia avait une passion véritable pour la gloire de Lyon : tout ce qui pouvait rehausser l'illustration de la cité lui paraissait d'une authenticité incontestable. Il y avait, de son temps, peu de sévérité dans la critique; on racontait les faits, on ne les discutait pas. Mais on ne peut méconnaître, dans le travail du laborieux jésuite, d'excellentes intentions et une étude approfondie de

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