V® SIÈCLE. — LES LETTRES A LYON
la littérature; elle n*estplas celle de la belle époque de Fempire romain , et n'a point encore de caractère qui lui soit propre. Sans originalité , sans cachet distinct , mais fidèle encore aux habitudes classiques, elle a dans son langage quelque chose de rude, d'inculte et d'énergique qui est l'expression de Tinvasion de la société par les grossiers et vigoureux enfants du Nord. Le goût manque de plus en plus , ainsi que le génie , aux compositions littéraires ; et cependant l'esprit humain , tout dégénéré qu'il est, révèle encore sa puissance par des ouvrages qui ne sont dépourvus, ni d'imagination ni de coloris. Lettres , beaux-arts , sciences, civilisation, condition politique de la société, marchent à de nouvelles formes, et éprouvent un commencement de transformation.
Sidoine est la personnification de cette époque de transition remarquable ; ses ouvrages reflètent, comme un cristal fidèle, les qualités et les défauts de son époque. 11 est à une grande distance des écrivains du siècle d'Auguste, et n'est pas à un moindre éloignement de Pline le Jeune , dans le genre épistolaire , que d'Horace et de Virgile dans ses vers; et cependant il a un très grand talent littéraire , et a mérité d'être placé au premier rang des hommes éminents de son temps. Ses défauts sont ceux de son époque, ses qualités sont à lui. Ses ouvrages se recommandent à un autre titre : on y trouve l'histoire des mœurs au cinquième siècle , et un tableau de la société telle qu'elle était alors. Sidoine a vécu dans l'intimité des sénateurs romains qui représentaient l'ancien ordre de choses, et dans celle des chefe barbares qui s'étaient emparés du pouvoir : ses ouvrages ont fourni à l'histoire de Lyon des renseignements très curieux. Raconter la vie de Sidoine et de ses amis , c'est esquisser le tableau des lettres, en France, pendant le cinquième siècle.
Caïus-Sollius-Âpollinaris Sidonius naquit à Lyon le 5 novembre Û30; quelques manuscrits ajoutent à ces noms celui de Modestus, qu'ils placent avant Âpollinaris. U appartenait à une famille distinguée, sans doute originaire d'Auvergne, et comptait parmi ses aïeux des préfets de Rome, des généraux et d'autres grands dignitaires. Son aïeul fut préfet des Gaules sous Constantin ; son père , secrétaire d'état sous Honorius , puis préfet des Gaules sous Valentinien III. Sa mère était d'une famille con-
SIDOINE. — V* SIÈCLE. 2ft3
sidérée d'Auvergne , celle des Âyitns. Sidoine (je lui donnerai son nom français ) reçut une éducation brillante, et sut en profiter : il eut pour professeur d'éloquence Eusèbe , qui enseignait publiquement la philosophie et l'éloquence à Lyon , et dont les leçons formèrent des hommes très distingués , parmi lesquels on comptait au premier rang Avitus et Probus. Hoénius et Victor initièrent le jeune Sidoine à la poésie, et déyeloppèrent le talent qu'il montra de bonne heure pour la versification. A la culture de l'intelligence s'associèrent la gymnastique et les exercices du corps. On arrivait alors à une position par la carrière des armes, ou par celle du barreau; Sidoine essaya, dit-on, de Tune et de l'autre , et fiit assez heureux pour avoir à sa disposition un moyen de succès meilleur encore : il épousa , à vingt ans, Papianilla, fille d' Avitus qui devait être revêtu bientôt de la pourpre impériale.
Avitus, en effet, fut proclamé en Û55; il emmena à Rome son gendre, qui prononça, le l*' janvier, le panégyrique en vers de l'empereur, en présence des sénateurs et du peuple romain. Un succès très brillant récompensa le poète : la statue en airain de Sidoine fut placée dans la bibliothèque Trajane , insigne honneur que n'avaient pas obtenu les grands écrivains du siècle d'Auguste. L'empereur réservait sans doute des témoignages plus importants de sa faveur au poète qui l'avait si bien loué ; mais son règne ,- trop court , ne lui en laissa pas le temps.
Il y avait alors en Italie un chef militaire à demi-barbare , à demi-civilisé , ambitieux , rusé , profond politique, et assez puissant pour faire et défaire les empereurs à son gré : c'était le patrice Ricimer. Tout le pouvoir de fait était entre ses mains ; un titre seul lui manquait, mais il ne voulait ou n'osait pas le prendre. Quand le fantôme d'empereur, qui croyait régner, s'avisait d'avoir une apparence de volonté , Ricimer le renversait du trône et lui donnait un successeur. Mécontent d' Avitus, l'orgueilleux patrice proclama Majorien. Mais beaucoup de Gaulois et de Visigoths regrettaient Avitus ; Lyon, à l'instigation des Visigoths, ne voulut pas reconnaître le nouvel empereur, et Sidoine, qui s'était rendu dans sa ville natale , encouragea ses concitoyens à la résistance. Elle fut impuissante contre les forces supérieures de l'armée romaine ; Egidius s'empara de Lyon. Majorien punit la ville
2ftÛ V* SIÈCLE. LES LETTRES A LYON.
rebelle en la frappant de contributions considérables ; il diassa les Visigoths de Théodoric et les remplaça par des gardes prétoriennes, qui se livrèrent aux plus graves excès. Lyon perdit encore une fois ses privilèges. Sidoine avait encouru la vengeance impériale ; mais de puissants amis le servirent si bien, qu'il obtint non-seulement son pardon, mais encore la faveur du souverain. Il en fît un noble usage, et adressa une supplique en vers à Fempereur pour obtenir de lui quelque adoucissement au sort déplorable de Lyon. Majorien se laissa fléchir par les vers du poète ' ; il affranchit la ville des impôts auxquels il lavait condamnée , et fît sortir de ses murs lejs soldats qui la désolaient. Sidoine avait prononcé publiquement le panégyrique de Majorien, et célébré avec des éloges exagérés les exploits et les grandes qualités de ce Ricimer qui avait précipité Avitus du trône. Majorien éleva Sidoine à la dignité de comte, et Femmena à Arles : il périt, tué par Ricimer, en 461 , et eut Sévère pour successeur. Déchu encore une fois de ses espérances et de ses honneurs , Sidoine se retira en Auvergne , dans la belle terre d'Avitacum, que sa femme Papianilla lui avait apportée en dot ; ce fut peut-être le temps le plus heureux de sa vie. Eloigné du bruit des affaires et des intrigues des cours , il recevait chez lui ses nombreux amis , leur rendait visite et se livrait avec eux, soit à Fétude, soit aux plaisirs de la campagne , fsiisant , lisant des vers , écrivant beau-
- Et qaia luMlit nimiam tpes ultima rebut Venbli, nottris, petimus, saceuiTe ruinit : Lttgdanamqne lotm , dam prcteiis , aspiee TÎctor : Ociâ pott nimiot poacil te fraeta labores. Qui paeem das , redde animam : lasaata juveoei Cerrix , depoeito neliiu post taleat aralro Telluris glebam solide; boTe, frage, eolono, Civibos exbaosta est : stantis fortune latebat, Dum eapitar, tb quaota fait ! post gaadia , Prineept , Deleetat meminisse mali ; populatibus, igni: Btsi eeoeidiBos , veoiens tamen oniia lecom Restitttis: fuimus vestri quia eausa triumphi ,
Ipsa raina placet
(Sivof. Panegyr. Majorian. Aug.\
Das supplex fkniulas preees dieaTÎt, Responsum opperiens pium ae talubre , fJt reddas patriam , simulque Titam , Lnfdniiuni exonerans suis ruinis.
Boe te Sidonius tous preeatur.
(Idem. Spfgr. ad imp, Majùrittn.)
cotqp de lettres , toujours occupé et sans cesse l'œil ouvert sur le monde qu'il avait quitté.
Ricimer se lassa de Sévère, et fit empereur Anthémins, dont il épousa la fille. «< Déjà la jeune vierge est livrée à Ricimer, dit « Sidoine; déjà Ricimer a reçu la couronne de Fépoux et la robe « consulaire à palmes ; déjà l'épouse est vêtue de la cyclade ; déjà c< Ricimer s'est couvert de la toge de sénateur, et a déposé l'hum- « ble manteau: et cependant toute la pompe nuptiale continue , « parce que la nouvelle épouse n'a point été conduite encore à <i la demeure de son mari. » Un ami de Sidoine, Basile , avait un grand crédit sur Anthémius , qui appela le poète lyonnais à sa cour. Sidoine ne manqua pas de prononcer encore publiquement l'éloge, en vers, de l'empereur : il était le panégyriste obligé de quiconque était revêtu de la pourpre impériale , position qu'il devait sans doute à sa renommée. Basile lui fit obtenir la charge de chef du sénat, et bientôt celle de préfet de la ville, titre qui flattait singuUèrement l'amour-propre du poète impérial. Sidoine devint patrice et un grand personnage ; il eut des courtisans et des flatteurs. Mamert Glaudien , qui lui dédia , en Û70 ou en û71 , son Traité de la nature de rame, en parle comme d'un homme très docte et très excellent.
Parvenu ainsi aux plus grands emplois et comblé de tous les dons de la fortune , Sidoine , par une révolution morale dont les causes sont demeurées ignorées, se démit tout-à-coup de ses charges en faveur de son fils, et embrassa l'état ecclésiastique. Etaitce lassitude du monde, dégoût des grandeurs, ou trop grande expérience des hommes ? on l'ignore ; mais sa conversion fut sincère. Le vieil homme disparut complètement en lui. Sidoine fit abnégation entière de son passé, renonça au monde , et se livra avec dévouement à ses devoirs nouveaux. Nommé évêque de Clermont à l'unanimité des suffrages, il fit une étude approfondie de l'Ecriture , et devint une des colonnes de l'Eglise gallicane. Sidoine , prêtre du Christ, renonça pour toujours à la poésie profane : s'il fit encore quelquefois des vers , ce fut en l'honneur des saints martyrs. Cependant il ne renonça point complètement à la littérature ; au contraire , il s'adonna avec plus d'ardeur au style épistolaire , travailla son style , et s'efforça de lui donner plus d'ampleur et de gravité.
Sidoine se dévouait non moins aux intérêts temporels de son troupeau qu'au salut des âmes , et il ne redoutait nullement de se mettre en opposition avec les puissants du jour, lorsque les circonstances l'exigeaient. Une invasion de Visigolhs conduits par Ëuric menaçait l'Auvergne; l'évêque de Glermont organisa la résistance , soutint courageusement un siège et repoussa Fennemi (474). Cependant la misère des temps était grande; quatre mille Bourguignons mouraient de faim et de privations de toutes sortes dans la ville délivrée : la charité du pasteur vint à leur secours. Ëuric ne s'était point lassé : forts du déclin croissant de l'empire et de la faiblesse de l'empereur Népos , les Visigoths firent de nouveau le siège de la ville, et s'en emparèrent cette fois. Sidoine ne fléchit point devant le prince arien , qui l'envoya dans une sorte d'exil^ au château de Livia, près de Garcassonne , puis à Bordeaux. Désarmé par la réflexion et cédant à une nécessité qui dut lui paraître bien dure , Sidoine revint à ses anciennes habitudes , et écrivit le panégyrique du prince barbare.
On ne connaîtrait point assez Sidoine , si on ne disait quels furent ses amis : il en eut beaucoup, et ils étaient les hommes les plus éminents et les plus lettrés de leur temps. Groupés autour de l'évêque de Glermont , ces personnages distingués représentent dignement la littérature et la société au cinquième siècle ; après eux devaient venir d'épaisses ténèbres et l'âge de la barbarie. Sidoine et ses amis sont les dernières lueurs d'une civilisation mourante.
Je ne puis citer que quelques noms parmi cette multitude d'hommes distingués que l'estime et l'amitié unissaient à Sidoine. Probus , un d'eux , appartenait à une famille illustre , et s'était acquis une grande renommée par l'étendue de son érudition ; son frère Magnus fut préfet du prétoire et patrice. Sidoine lui écrit en ces termes : « Ta femme , c'est une sœur : de là entre « nous cette intimité si grande et si vive , et cette fraternité de « cousins encore plus que de frères qui fait naître une amitié c< plus pure , plus forte et plus vraie. Ge qui en resserre encore <c les nœuds, c'est la conformité de nos études et de nos goûts : t< en matière littéraire , unis dans la même pensée, nous louons « les mêmes choses , et , quel que soit le style d'un ouvrage , il
« nous plait ou nous déplaît au même degré. » Ecdicius n'était pas moins ami de Sidoine son beau-frère; il était riche, sayant, et avait un grand courage. « Ce qui t'a gagné surtout l'aflTection « générale , lui dit révêcjue de Glermont , c'est que tu as empé- « ché de devenir barbares ceux que tu contraignis autrefois à « être Latins. Les coeurs de tes concitoyens n'oublieront jamais M combien tu parus grand aux personnes de toute condition , de « tout âge et de tout sexe, lorsqu'on te vit, du haur des murs « à demi-renversés , franchir la plaine qui te séparait de l'armée « ennemie, puis, suivi seulement de dix-huit cavaliers, passer, « en plein jour et en pleine campagne , à travers des milliers de <t Goths. » Une grande famine désolait l'Auverg-ne en 474 : Ecdicius envoya chercher par ses domestiques ceux qui en souffraient le plus , les réunit autour de lui , au nombre de plus de quatre mille , et les nourrit jusqu'au retour de temps meilleurs. Mais, parmi les amis de Sidoine, aucun n'est plus digne d'attention que le prêtre Gonstantius. Né aussi à Lyon, selon l'opinion la plus commune , il occupa un rang éminent dans les lettres au cinquième siècle. Sa science était profonde et variée, son jugement sùr^ et sa parole tellement persuasive qu'elle faisait toujours prévaloir ses avis. Habile à se mettre en parfaite harmonie avec ceux qui l'entouraient , il était simple et caressant avec les enfants , bon et gai avec les jeunes gens , grave et disert avec les vieillards. La connaissance des affaires de son temps ne lui était pas étrangère ; il s'occupa avec succès de celles des Romains dans les Gaules , et , par son esprit conciliant et prudent , rendit des services signalés aux habitants de l'Auvergne. Sidoine lui adressa une lettre de remercîments au nom du peuple reconnaissant : « Us te saluent, les Arvernes, lui écrivait-il, eux dont tu as (( rempli les chaumières de ta noble présence , sans autre escorte c« que l'affection publique. Quelle ne ftit pas la joie de ces « malheureux, lorsque ton pied vénéré entra dans leurs murs « à demi- abattus ! Gomme tous les rangs , tous les sexes , tous «< les âges se pressaient en foide autour de toi ! Que de larmes « tu répandis , comme leur père commun , sur des édifices « ruinés par l'incendie et sur tant de maisons à demi-consumées u par les flammes ! Quelles douleurs n'éprouvas-tu pas à l'aspect « de ces campagnes ensevelies sous des ossements sans sépul-